CHAPITRE XXXIX
quant à abuser de la simplicité du povre peuple , qu'ils luy disoyent et taschoyent de persuader que le seul moyen de faire que le diable fust sauvé , seroit de luy persuader de prendre l'habit de S. François. Ce que toutesfois je n'ay souvenance d'avoir leu en leur livre de Conformité^ mais j'ay bonne mémoire d'y avoir leu des mensonges encore plus impudens touchant la louange de leur règle.
Or comme nous avons dict tantost touchant leur dieu de paste, qu'au lieu que les inconvéniens ausquels on le voyoit tous les jours tomber, devoyent faire ouvrir les yeux aux povres idolâtres, ils les fermoyent tant plus: ainsi en ont-ils faict à Tendroit de ces cafars. Car ce qui leur devoit faire congnoistre la vilanie et ordure de ces meschans, leur confermoit d'avantage l'opinion qu'ils avoyent desjà de leur saincteté. J'allègueray pour exemple, ce que nous avons veu avenir de nostre temps en la mort d'un fameux cordelier nommé De cornibus (i). Chacun sçait que ce vilain mourut de vérole : les boutons de laquelle luy estans sortis, et le rendans rouge, le peuple qui le voyoit porter en terre (car il y fut porté en son habit et à face descouverte) se persuadoit ceste rougeur estre procédée de ce qu'il étoit devenu séraphin. Je croy que la mort aussi d'une damoiselle, qui mourut de la puantise des pieds d,e ce vénérable vérole, lesquels ell'avoit baisez après sa mort (n'estant accoustumée à odeurs si fortes) fut tellement interprétée qu'ell'augmenta pa-
(i) Pierre Corna ou de Corne, connu sous le nom de Petrusde Cornibus, religieux de l'ordre de S. François et docteur de Paris, naquit iBaune et mourut en i555. François le Picart fit son oraison funèbre, et S. François Xavier parle de lui dans une de ses épîtres, la 5* du iM livre, datée de Cochin le 13 janvier 1544. Voy. Du Boulai, Hist. Univ. Paris, et Hilarion de Coste, Vie du d^ Le Picart, Cf. Rabelais, III, 14 ; Marot, Épitaphe de frère Jean Lévesque^ cordcm lier natif d'Orléans.
reillement ropinion de la saincteté d'iceluy. Voire ne fay aucune doute que ceux qui de la rougeur de sa vérole en faisoyent une rougeur de séraphin (tant ils y alloyent à la bonne foy), s'ils l'eussent surpris en l'acte auquel il l'avoit gangnée, ne se fussent sembla-» blement persuadez avoir veu autre chose que celle qui s'estoit présentée à leurs yeux : ou (pour parler comme le po^te Latin) n'eussent faict à-croire à leurs yeux avoir veu autre chose que ce qu'ils avoyent veu. Comme aussi celuy qui sentant deux pieds auprès des deux de son maistre (qui, pour observer estroitement les règles épiscopales, avoit sa garse couchée auprès de soy), y alla semblablement tant à la bonne foy qu'il se prit à crier par la fenestre, « Venez voir mon mai- » stre qui ha quatre pieds ( i) 1 » Voilà comment la Chrestienté, au lieu de s'avancer à la congnoissance des abus, s'en reculoit par un juste jugement de Dieu.
Or toutesfois ce grand aveuglement n'estoit si général qu'il n'y eust tousjours quelcun qui descouvrist quelques abus, et apperceust quelque partie du meschant train que menoyent les gens d'église. Et S. Bernard mesme (comme j'ay desjà dict ci-dessus) avoit crié fort et ferme contre iceluy. Aussi a esté allégué (si j'ay bonne mémoire) quelque passage d'un livre de Guillelmus De sancto amore (2), sur ce mesme propos. Or fut du mesme temps» à-sçavoir environ Tan 1 260, un Nicolas Gallique natif de Narbonne(3), qui ayant esté
(i) Voy. Pogge, notre édition, XCV ; Des Périers, nouv. II.
(2) Voy. t. II, p. 3o.
(3) « Nicolas de Narbonne, supérieur général des Carmes, né à Narbonne, ou suivant d'autres auteurs à Toulouse, mort vers 1270. Il fut élu vicaire général de Tordre dans les contrées orientales ea l'année 1 2 5o, supérieur ou prieur général de toute la congrégation après la mort de Simon Stock en i265... Son titre principal et le plus authentique à la célébrité est un ouvrage encore inédit que les bibliographes nomment Sagitta ignea. Comme il y raconte, en des termes