CHAPITRE XXXIX
pelle meurdrier ce canivet duquel fut faict le coup. Or nous esbahirons-nous moins comment les hommes estoyent si brutaux que de prester l'oreille à une telle doctrine, quand nous considérerons en quelle réputation ils avoyent les auteurs d'icelle. Car quand les anges descendans visiblement du ciel , fussent venus leur annoncer quelque doctrine , ils n'eussent pu les recevoir en plus grande révérence qu'ils recevoyent un tas de meschans et abominables cafars, qui les paissoyent non de simples bourdes^ mais de bourde$ pleines d'impiété, et pires sans comparaison que toutes les Judaïques et Turciques. Et pour venir du général au particulier, c'est à dire, de plusieurs sortes de cafars venir à une, ne sera-ce pas à la postérité matière de grande admiration d'ouïr dire qu'on déféroit tant aux Cordeliers, voire à leur habit mesmement, qu'on le faisoit porter quelqu'espace de temps aux petis enfans, à fin qu'ils pussent parvenir en aage d'hommes? que les uns le prenoyent un peu avant que mourir, se sentans pressez de maladie : les autres, qui n'avoyent eu le loisir de le prendre devant, ordonnoyent par leur dernière volonté qu'ils fussent enterrez en iceluy? Et qui estoyent ceux qui usoyent de telle métamorphose? Les grans seigneurs autant ou plus que le commun peuple : voire jusques aux rois et empereurs. Bien estil vray que le conte de Carpi(i), ayant esté des derniers qui ont joué ce beau jeu, est demeuré seul en proverbe et en risée. On ne se contentoit de cela : mais
( i) « Albert Pie de Savoye, comte de Carpi, général des armées de François I*r, voulut être mis en terre en habit de cordelier dans l'église des Cordeliers de Paris. Cétoit la dévotion du tems. En 1 5o2 et i5o3, Gilles Dauphin, général des Cordeliers, en reconnoissance des bienfaits que son ordre avoit reçus du Parlement de Paris, accorda tant aux présidens et conseillers qu'aux autres officiers de la cour la permission de se faire enterrer en habit de cordelier. Voy. Sauvai, Ant.j II, 647. Il y a longtems que les moines amu-
la plus part , en prenant leur habit et donnant son corps à leur convent, y donnoit quand-et-quand ses biens, en défraudant ses enfans, ou autres qui par droit et divin et humain devoyent estre héritiers. Et quant à ceux qui s'alloyent rendre Cordeliers , ne sera-ce point aussi pour faire estonner ceux qui viendront après nous, de dire que puisque la phantasie les prenoit de se mettre de ceste religion, tant s'en faut qu'ils s'en deussent conseiller àleurs parens,que mesme si pour y entrer il eust falu passer par dessus les ventres de leurs père et mère, ils le devoyent faire? Et à fin d'en attirer d'avantage, ils estoyent si efiFrontez
soient les dévots par de semblables minauderies. Jean de Meun nous le fait bien connoître dans son Codicille par ces vers : Mais s*ung grand usurier ou un barretierres. Combien qu'il ait esté desloyal et pechierres, Leur veult estre à la mort larges ou grant donnieres, Il mourra Cordelier ou il mourra pechierres.
Ils avoient le talent, les bonnes gens, de faire croire que les démons ou les diables, pour parler plus chrétiennement, n'étoient que des idiots qui n'avoient pas l'esprit de connoître une âme, lorsque le corps étoit ainsi déguisé sous un aussi saint habit que celui de leur religion, et qu'il n'y avoit qu'à le prendre à la mort pour tromper le malin esprit. Mais comme cela ne se faisoit pas gratuitement, on leur payoit cet habit plus cher qu'on ne fait aujourd'hui ceux avec lesquels on court le bal. Admirons un peu la fatalité du sort et des tems. Quand Jean de Meun a crié au commencement du xiv» siècle contre cette mommerie, on ne l'en a point repris,^ parce qu'il s'en est plaint d'un ton dévot et lamentable : et lorsqu'Érasme, le grand Érasme s'en est un peu raillé au commencement du xvi« siècle, aussitôt une volée de moines a crié à l'hérétique. Et ce qui est encore plus étonnant, c'est que la raillerie d'Érasme n'a pas empêché le duc de Parme, ce grand capitaine qui mourut le 2 décembre 1592, de prendre l'habit de Capucin, dont il ordonna qu'on le revêtiroit après sa mort, et même qu'on fît graver sur sa tombe : Hic jacet f rater Alexander Farnesius Capucinus. Ce qui se voit, dit-on, encore aux Capucins de Plaisance, où il est enterré. » Lenglet Dufresnoy, sur Marot, II, i38. « Rodulphus Pius 1, dit P. Jove, t fratris filius quem aliquanto post Paulus Pontifex eximi» virtutis merito legit in senatum, condito aeneo sepulcro patrui memoriam prosecutus est. » Elogia^ Basil. i556. Etienne Dolet fit des vers latins sur sa mort. Cf. Histoire de Bayarty éd. Roman, 1878, p. 259.