‹ Apologie pour HérodoteChapitre 21 sur 223 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

avanture quand on pouvoit jouer si finement qu'on ne passast par dessous leurs pâtes. Car en venant confesser les povres personnes qui estoyent en l'article de la mort, ils ne leur donnoyënt autre espérance d'estre sauvez qu'en faisant héritier S. François, ou S. Dominique, ou quelqu'autre sainct, patron de la religion de celuy qui estoit cotifesseur. Voire sçavoyent si bien ensorceler les consciences de ceux qu'ils confessoyent, que non seulement ils se faisoyent donner ou la moitié ou les deux tiers du bien duquel devoyent hériter la femme et les enfans : mais encores au cas que les enfans ne s'allassent rendre l'un à S. François, Tautre à S. Dominique, l'autre à un autre, ces gentils saincts sçavoyent qu'ils devoyent avoir. Tellement que si après le décès du père les enfans refiisoyent de se faire moines, ces saincts se portoyent pour héritiers, les enfans en estans du tout frustrez. Et de ceci font foy des testamens qui se trouvent encores aujourdhuy. Mais c'est bien le pis que souventesfois ils n'attendent pas jusques à ce que ceux qu'ils tiennent en leurs laqs, soyent prochains de leur fin, mais par subtils moyens les font despouiller avant qu'ils se vueillent coucher^ ainsi qu'on parle en commun proverbe (i).

Et quel plus grand et plus tyrannique larrecin, quelle plus cruelle rapine sçauroit-on songer que la croisade ? Jamab brigans tenans la dague sur la gorge des passans pour se faire bailler la bourse, ont-ils pillé de la sorte que les supposts de la croisade? Car au moins les povres gens qui ont la bourse vuide sont hors du danger des brigans, selon qu'a dict un poëte, Cantabit vacuus coram latrone viator (2) : mais la povre personne à

(i) « On dit qu'il ne faut point se dépouiller avant qu'on se couche pour dire qu'il ne faut pas donner tout son bien de son vivant, si ce n'est par testament. » Dict. de Trévoux.

(2) Juvénal, X, 22.

laquelle on faisoit croire que si elle donnoit telle ou telle somme d'argent, elle seroit sauvée avec ses père et mère, et enfans, et à faute de la donner, ils seroyent tous damnez, n'estoit-elle pas beaucoup pis qu'entre les mains des brigans ? Car plustost que de faillir à trouver argent, si elle n'en avoit point, eue se fiist engagée aux Sarrasins. Voire ne faut douter que plusieurs povres gens n'ayent non pas engagé mais vendu leurs âmes au diable, en cerchant par moyens illicites argent, par lequel ils espéroyent au contraire racheter leurs âmes de la puissance du diable. Or est-il bien vray que jà long temps auparavant ils avoyent dict haut et clair que paradis se vendoit (comme tesmoignent les vers Latins qui ont esté trouvez en l'église, de S. Estiene à Bourges (i), engràvez en des tables de pierre, en un pilier, dont le premier est. Hic des dévote : ccelestibus associa te) : mais ils ne contraignoyent point d'acheter paradis, comme ils ont faict du temps de la croisade. Pour la confirmation et autorization de laquelle les prescheurs alléguoyent force textes à propos, non pas de la Bible, mais de quelques cagots : et aucuns disoycnt des folies telles qu'il sera impossible à la postérité de les croire. Et entr'autres on en raconte une d'un beau père preschant à Bordeaux, qui afFermoit que quand on donne de l'argent pour les trespassez, les âmes qui . sont en purgatoire, oyans le son de l'argent qui en tombant dedans le bassin ou le tronc, fait Tin tin, elles se prennent tellement à rire qu'elles font Ha ha ha, hi hi hi (2) .

(i) L'église S. Etienne est la cathédrale bâtie au xiii* siècle. Voy. Frémont, Le Département du Cher, Bourges, 1862, 2 v. in-80.

(2) A éscouter vos prescheurs, bien souvent Chapitre n'est que donner au convcnt.

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