Chapitre xl
sieurs privilèges de leurs papes : en telle sorte que nous lisons d'aucuns brigans qui se faisoyent faire une couronne de prestre, à-fin qu'estans pris ils fussent renvoyez à leurs ju^s ecclésiastiques, c'est à dire qu'ils eschappassent à tel marché qu'ils voudroyent. Toutesfois de ces privilèges d'exemption jouissoyent aussi les gens d'église qui n'avoyent pas couronne, mais seulement la moindre marque de la beste.
Quant aux abus aussi, il ne se faut esbahir s'ils y demouroyent plongez si avant, veu la crainte qu'on leur donnoit de ladicte excommunication si seulement ils osoyent penser quelque chose qui fust au préjudice de la moindre cérimonie receue en leur religion. Outre cela, on leur faisoit peur de quelques punitions qu'ils devoyent recevoir ou en purgatoire, ou en enfer, selon la grandeur des péchez : comme nous lisons au livre des Conformité^ de S, François avec Jésus Christ y d'un qui pour avoir seulement failli à faire la révérence en un Gloria patri^ endura une très-sauvage punition en purgatoire. Aussi alléguoyent-ils des exemples de quelques punitions quiavoyent esté faictes en ce monde ; à propos dequoy nous lisons une chose fort ridicule : c'est que au temps du pape Jan' xxi on fît courir un bruit au pays de Saxe que quelques-uns furent un an sans cesser de danser, en vertu de la malédiction qu'un prestre leur avoit donnée (i), pourcequ'ils n'avoyent point faict d'honneur à son dieu de paste qu'il portoit.
Par cela aussi qu'on faisoit au commancement acroire au povre -monde touchant ceux qu'on appeloit Luthériens, nous pouvons congnoistre comment il estoit entretenu en ignorance. Car on se gardoit bien de lui donner à entendre qu'ils estoyent hommes comme les autres, et qu'ils n'avoyent point de cornes : que c'e-
(i) Voy. Balcus, p, 189.
stoyent gens qui avoyent receu le sacrement de bap» tesme, qu'ils s'armoyent des passages de la saincte escriture à rencontre de Téglise Rommaine : ains c'estoyent gens qui estoyent faicts tout autrement que les autres, qui se moquoyent de Dieu et de toute religion, qui avoyent les femmes communes, bref qui estoyent pires que Juifs, que Turcs, que Sarrasins. Il y a bien d'avantage : c'est qu'une grand part du simple peuple a long temps ignoré si Luthérien estoit le nom de quelque homme, ou de quelque beste. Mesmes on raconte d'un qui ayant esté une fois appelé Luthérien par quelcun, demanda depuis à ses amis que c'estoit à dire Luthérien : dont l'un luy donna à entendre que c'estoit une maladie dix fois pire que d'estre ladre. Ce qu'il se laissa persuader si bien, que peu de temps après se trouvant mal disposé, envoya de son eau au médecin, et donna charge de luy demander s'il estoit point devenu Luthérien (i).
Mais en la fin le pot aux roses estant totalement descouvert, les abus estans si bien manifestez que les petis enfans s'en moquoyent, il leur a falu trouver autres moyens pour se maintenir que les susdicts. Car comment les gens d'église eussent-ils faict peur aux autres de leur foudre d'excommunications, quand ceux mesmement de leur religion ne la craignoyent nullement? Tesmoin l'empereur Charles v, qui estant non seulement fauteur mais protecteur d'icelle, toutesfois estant menacé d'excommunication par le pape Paul iir, s'il ne luy rendoit Plaisance (après la mort de Pierre Louys), luy fit très-bien entendre par son ambassadeur qu'il tonneroit et foudroiroit par son artillerie, si luy
(i) On disait anciennement luthériste, voy. Marot, Epitre à Bou» char; Ronsard, Continuation du discours des misères de ce temps; Budé, lettre grecque à Rabelais.