‹ Apologie pour HérodoteChapitre 63 sur 223 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Comment nos prédécesseurs estoyent grossiers

EN plusieurs actes.

yOMME nous voyons qu^aucuns poëtes ont exalté les siècles passez et orné de grandes louanges, mesprisans cependant le leur : et qu'au contraire aucuns (pour un aqtre respect) ont faict. conte du leur plus que de tous les autres précédens : ainsi tous les jours t)n peut voir les vieilles gens louer et priser grandement le bon temps qui estoit de leur jeun'aage, au pris de celuy où ils sont : au-contraire les jeunes gens ne faire estime que de leur temps. Que si d'aùtre-part nous considérons bien ce qui meut les uns et les autres à tenir tel language, nous trouverons qu'ils ont un mesme esgard. Car comme les poètes qui ont tant prisé et honnoré l'antiquité, l'ont faict {ainsi qu'il a esté dict cidevànt) pour raison de la preudhommie qui estoit lors beaucoup et sans comparaison plus grande, et ceux qui au contraire l'ont eue en mespris, l'ont faict pour cause de la lourderie d'alors : ainsi est-il certain que ce dont les vieillars de maintenant peuvent attribuer quelque louange à leur temps passé plus qu'à leur temps présent, est une plus grande preudhommie : et au contraire ce dont les jeunes gens ont occasion d'estimer le

leur plus que le passé, est une plus grande dextérité, et une- manière de vivre plus polie. Sur quoy si quelcun m'allègue que quand les vieilles gens parlent du boa temps qu'ils ont veu en leur jeunesse, ils ne l'entendent pas seulement pour la preudhommie plus grande, mais aussi pour autres choses, je confesseray cela estre vray : mais ce sera à la condition que luy de son costé me confessera qu'ils ont toutesfois plus d'esgards à icelle qu'à nulle autre chose. Car quand Horace descrivant les meurs d'un vieillard, dit entr'autres points,

... laudator temporis acti Se puero, censor castigatorque minorum, (i)

C'est à dire,

Louant tousjours le temps qu'il a veu en jeunesse, Et les jeunes voulant régler par sa vieillesse,

il est certain qu'il entend la coustume des vieilles personnes estre telle que pour l'opinion qu'ils ont que le monde va tousjours en empirant, ils disent que du temps de leur jeun'aage toutes choses se portoyent bien mieux, et n'y avoit tel desbordement : et suyvant cela veulent régler et réformer les jeunes gens non seulement en leurs meurs, mais aussi en toutes sortes d'actions. Exemple : le vieillard qui parlera des jeunes gens d'aujourdhuy, dira qu'il ne s'esbahit pas si on voit maintenant tant de maux régner au monde, et si ne faut plus attendre le bon temps tel qu'il l'a veu en sa jeunesse, pourceque toutes les façons de faire sont changées : en sorte qu'à grand' peine peut-il rien recongnoistre de ce qu'il a veu. Et principalement alléguera que les pompes et délices sont de beaucoup plus grandes

^i) Hor., Art. poét., v. 173.

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