CHAPITRE XXVIII l
penterie et non pas menuiserie ? Et quant à la ferrure soit d'un buffet, soit d'un coffre, soit d'une porte, si on la contemple, on doutera si les serruriers d'alors usoyent de limes, ou non : ou (pour mieux dire) on doutera de quelle façon estoyent leurs limes. Car on voit bien que quelques limes ont passé pardessus, mais on n'y recongnoist rien de telle besongne que nos limes ont accoustumé de faire, c'est à dire, ceux qui de nostre temps manient les limes. Il est vray que pour récompense ils n'estoyent point chiches d'ouvrage sur leur besongne : mais la sausse ne valoit pas mieux que le poisson : j'enten quant à leurs compartimens et autres tels enrichissemens de besongne. Une chose faut-il confesser, c'est qu'au lieu qu'au) ourdhuy on espargne les estoffes, alors on les employoit comme par despit et comme si elles n'eussent rien cousté : tesmoin les harnois d'alors, si pesans que quand on les avoit sur soy, on estoit presque inutile, au lieu qu'aujourdhuy on les fait ne pesans que la moitié d'autant, et toutesfois à l'espreuve de la pistole. Ce que nous pouvons dire aussi des morions : mais j'enten, quant aux uns et aux autres, de ceux qui ont esté forgez depuis Tinvention des harquebouses. Car il est certain que paravant on se contentoit qu'ils fussent de Tespesseur d'une lame de fer. Et pour parler de la plus commune sorte d'armes, ne feroit-on pas bien aujourdhuy trois espées d'une d'alors? Voire on en voit telle dont la garde seule pèse plus que deux de maintenant ( je di avec leurs gardes) qui toutesfois avec ce qu'elles ne chargent tant le bras, sont de meilleure défense.
Et du language de nos prédécesseurs, qu'en dironsnous? quelles pensons-nous qu'estoyent les oreilles d'alors qui portoyent patiemment Mon frère Piarre ? Mon frère Robart? La place Maubart? Et toutesfois nostre Villon, un des plus éloquens de ce temps-là.
l36 APOLOGIE POUR HÉRODOTE
parle ainsi. Voilà exemple du language auquel on prenoit plaisir de faire la grand' bouche (i), à la façon de ceux d'entre les Grecs qui estoyent nommez Doriens, et de ceux d'entre les François qui sont nommez Savoyars. Or au contraire on a veu une secte de certains contrefaiseurs de petite bouche, qui faisans conscience de dire François, Anglois, disoyent Francés, Angles. Et encore pour le jourdhuy se trouvent des courtisans qui affectent ceste prononciation, s'accommodans en . cela à quelques mignardes et non à la raison. Car il est certain que ceci est venu premièrement des femmes qui avoyent peur d'ouvrir trop la bouche en disant François et Anglois. Comment qu'il en soit, je ne pense point que ni elles ni les hommes qui les ensuivent, puissent rendre aucune raison de ceste prononciation, non plus que la damoiselle Savoysienne eust peu rendre raison de son Chanter magnifiquet, qu'elle disoit pour Chanter magnificat, pensant éviter le vice de son language naturel, qui est de mettre A au lieu de E. Et ne peuvent ces mignars et mignardes alléguer pour leur défense la langue Italienne, en tant qu'elle dit Francese, et Francesi, sinon qu'ils vueillent faire ce tort à leur nation, de dire qu'ell' ait appris son nom des Italiens. Il est vray qu'ils disent aussi Inglese, et Inglesi : mais il n'y a point de doute qu'ils ne nous ayent ensuivi aussi bien en l'un qu'en l'autre, ne pouvans pas juger si nous parlions bien ou mal. Quant aux termes et manières de parler, je confesse
(i) Erasme sur le mot MeYoXoppouvTaç de sa Folie, p. 179 de l'éd. de Bàle, 1676, dit en note : « id est ostentantes sese. Utitur hoc verbo Lucianusde Dits loquens, quodfastu quodam vivant. Dictum est a [lEYàXov, magnum, et p^aiç, oratio, quod omnia magna loquantur, nihil plebeium. Galli quoque vulgo vacant, la grande gorre. » Et Ch. Patin, l'éditeur, ajoute entre parenthèse : Fateor me etsi Gai' lum hoc non intelligere. Cf., p. i3o : Madame à la grand' gorre. « Gorre, vieux mot français qui signifie pompe et braverie, » Ménage-