‹ Apologie pour HérodoteChapitre 77 sur 223 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Comment nos- prédécesseurs se sont laissez oster ou falsifier la saincte escriture.

JE ne doute point qu'entre les choses qui seront malaisées à croire à la postérité, ceste-ci n'en soit une, que nos prédécesseurs ayent esté privez de la lecture des sainctes lettres. Dequoy j'ay pensé qu'il seroit bon de parler dès maintenant, pourceque ceux qui ignoreront ceci, s'esbahiront comment on aura preste Toreille à plusieurs propos que nous orrons ciaprès, et aucuns aussi que desjà nous avons ouys, s'accordans si mal, voire du tout répugnans à ce qui est contenu en icelles. Sçache donc la postérité qu'il n'y a pas trent'ans qu'il se faloit autant cacher pour lire en une bible traduite en langue vulgaire, comme on se cache pour faire de la fausse monnoye ou quelqu'autre meschanceté encore plus grande. Car à quiconque estoit surpris y lisant, ou seulement en ayant en sa maison, le procès estoit tout faict : et principalement s'il vouloit respondre aux interrogations qu'on luy faisoit, selon ce qu'il avoit leu en ladicte bible. Laquelle rigueur est tesmoignée par plusieurs complaintes mises en lumière environ ce temps-là, mais

l52 APOLOGIE POUR HERODOTE

sans le nom des auteurs. Aussi fut faicte une chanson l'an 1 544 sur ce propos, laquelle commance ainsi :

Vous perdez temps de me vouloir défendre (i) D'estudier en la saincte escriture.

Plus m'en blasmez, plus m'en voulez reprendre, Plus m'esjouit, plus me plaist la lecture.

Ce que Dieu nous commande,

Faut^il qu'on le défende

Par tourmens et menaces?

Cesser vos grans audaces.

Que PÉternel ne bransle sa main dextre, Pour vous monstrer que lui seul est le maistre.

Or en prenoit-il ainsi à plusieurs docteurs d'alors comme à ceux auxquels nostre Seigneur reproche qu'ils avoyent retiré la clef de congnoissance, et qu'euxr mesmes n'y estoyent point entrez et avoyent engardé ceux qui y entroyent : car ainsi ceux-là ni ne vouloyent lire la bible, ni ne vouloyent permettre aux autres de la lire. Et mesmes un vieillard des plus révérens souloit dire publiquement (comme il a jà esté ci-devant tesmoigné par autres) (2): « Je suis esbahi de ce que » ces jeunes gens nous allèguent le nouveau Testa- » ment : per diem j'avois plus de cinquant'ans que je » ne sçavois que c'estoit du nouveau Testament. » Et quelle raison alléguoyent-ils de défendre la bible traduite en langue vulgaire ? Geste belle raison-ci, qu'il y avoit danger que le simple peuple ne leust plusieurs choses en la bible dont il fist mal son proufit, faute de les bien entendre : et mesmes jusques à entrer en des

(1) Sur l'air d'une chanson qui commence par : Vous perde:{ temps de me dire mal décile. C'est la 35* des Chansons de Marot, attribuée à François I" dans un Recueil imprimé à Venise en 1 55o.

(2) Voy. Erasmi Stultitice laus, libellus Gerardi Listrii commentariis explanatus^ Basileae, Froben, i5i5, in-40, la note sur i Ut evangelium aut paulinas epistolas, et Robert Estienne : Les censures des théologiens de Paris ^ i552, réimpression Fick, feuillet 5, verso.

Page 1