‹ ApologiesChapitre 3 sur 4 · PAUL MORIN · texte numérisé non relu

PAUL MORIN

Pégase, en terre canadienne, n'avait pas encore connu une pareille chevauchée de rythmes, et pour le conduire en plaines d'harmonie, un cavalier aussi volontairement élégant et capricieux.

Cette élégance et ce caprice, "ondoyant et divers", eurent les honneurs du scandale et de l'acclamation. Il n'en fallait pas davantage pour que ce fût le succès: du coup, M. Paul Morin atteignait à la renommée. Au-devant de cette jeune inspiration musicale et chatoyante, accoururent amis et indifférents d'hier; on fêtait la naissance d'un nouveau poète accordé aux couleurs et aux formes variées des choses. Un féroce classique, M. Jules Fournier, tout pétri de Veuillot et de M. Anatole France, se plut à emboucher la trompette. M. Marcel Henry, laudateur connu, en alla de sa petite glose enthousiaste et si pitoyablement humaine. Dans l'autre camp, celui des

saints et des archontes, téms d'éthique, MM. Camille Roy, Chartier et Léo, mirent en garde le Canada tout entier contre ce jeune païen, sorti, inopinément, des couches canadiennes. Cependant, leur inquiétude, venue d'un bon naturel, ne laissait pas de jeter un sourire surpris aux pompes de Satan. Le plus rétif d'entre eux, - notons cela pour l'histoire, - fut, sans contredit, M. Edmond Léo. Il se défendit âprement de mordre à la chose. On chercha l'origine d'une influence aussi païenne. Qui pouvait bien avoir boulversé le coeur et les sens d'un jeune canadien? A la Vérité et ailleurs, en style de palefrenier, on voulut incriminer un grand poète français, et madame de NoaiUes fut traitée méchamment de "fille des Bibesco". Pour un peu, cette amoureuse des Muses se muait, à leurs yeux, en femme indésirable. De part et d'autre, le ridicule fit assaut. Les vieilles théories de l'art utile, de l'art patriotique ou religieux, sortirent de leur boîte; les paladins du trône et de l'autel brandirent dans l'air de flamboyantes épees. M Paul Morin apprit, à coups portants, qu'on voulait le sauver malgré lui de l'ensorceUement des déesses et des dieux.

Et malgré ce tapage, le succès continuait à s'affirmer: la première édition du Paon d'Email s'enlevait dans l'enchantement et les malédictions ; Paul Morin entrait en triomphateur au temple de la poésie.

Ah! que ces souvenirs nous vieillissent! Ah! que ces feux éteints, un moment ranimés par le souvenir, éclairent toute une jeunesse hérissée, iconoclaste, blasphématrice, vivante, éprise d'art et de beau! Essayons d'en fixer le sillage éclatant, déjà lointain, avec des notations qui servirent, déjà, à marquer notre sympathie.

Nous écrivions, en effet, à l'époque de la parution du Paon d'Email: ''C'est en tremblant d'émotion que nous avons ouvert le livre de M. Paul Morin. Au-dessus des syllabes chantantes nous percevions le chant de notre jeunesse dévorée par le rêve et l'ardeur de vivre. Nous revivions le poème des heures mortes! C'était le temps où M. René Chopin apprenait à la jeunesse universitaire stupéfaite la façon dont les ours savant de volupté savent mourir au pôle. C'était

le temps où M. Guy Delahaye avec une audace véritablement sacrilège, traduisait, en des petits vers défendus et outragés, sa personnalité avide de rompre avec notre héritage poétique. C'était le temps où M. Paul Morin, riche d'exubérance, de souvenirs hvresques, de curiosités en éveil, transformait en cénacle fervent, une chambre habitée, certains soirs, par le sanglot des grands poètes défunts. Epoque fertile en miracles! Des jours ont coulé depuis ces moments heureux, et ils nous ont laissé dans les bras, en s'enfuyant, une idole qui se nomme le passé."

M. Paul Morin s'est ingénié à construire un autel au paon, car, si ce r6yal méconnu fut aimé des cités, des dieux, des saints et des rois, son culte a fléchi depuis que d'autres royautés se sont disputé la faveur des peuples. Louons-le de ces premiers vers qui nous révèlent son désir de ressusciter la dévotion à l'oiseau merveilleux.

A la gloire du paon, sphynx orgueilleux et pur, Je veux entrelacer, aux pages de mon livre, \ A la cursive d'or Vonciale d'azur.

Et puis il s'en va le chercher partout à travers

les Marbres et les Feuillages, l'Italie, la Grèce, la France. Il s'arrêtera au bord de la patrie canadienne, pour y entonner un de ses plus beaux chants, où la raison et l'harmonie forment un chœur délectable.

Je l'ai calomnié un peu, car sa course ne sera pas aussi précise, et fixé d'avance son itinéraire. Nous le voyons à Haarlem, Bruges, Quimper. Piéton idéal, il s'avance sur les routes de l'Orient. Il ira en Perse pour y connaître l'ingénu désir...

Des doux bras cerclés d'or et de jade D'une enfantine Shéhérazade.

Comment ne courrait-il pas faire halte à Damas ? C'est le pays d'Haroun-al-Raschid et d'Aladdin. Il y apportera une vive curiosité, son œil sensible aux '^turbans" et aux aigrettes roses.

Le poète marche, court, vole.

Ouvre ta porte secrète et basse ' Tendre maison de thé du Yeddo.

Le poète fatigué veut ranimer ses forces abattues, il est las d'avoir trop longtemps respiré la fleur du

lotus, de n'être qu'un pur enfant de l'esprit. Les porcelaines d'orient, qui ornent ces petits temples de l'amour, vont réfléchir ses savantes faiblesses. Tout un monde, d'ailleurs, n'existe-t-il pas dans la tête renversée de madame Chrysanthème, et toute une morale, et toute une légende, et toute une httérature?

Mais le voyage prestigieux n'est pas encore révolu, la terre fond sous les pas de cet Orphée. Constantinople lui tend les bra^. Il rêve dans la nuit turque et la grande âme orientale, voilée, mystérieuse, monte, le baigne, depuis que le rayon d'or s'est éteint sur les minarets. Dans le rappel des ombres évoquées distingue-t-il l'âme des désenchantées d'autrefois, cette longue suite de femmes gémissantes, courbées sous l'esclavage du plaisir, et qui, exaucées dans leur chair, aspiraient déjà, néanmoins, à une trompeuse délivrance? Est-il pénétré de la misère qui s'étend, telle une mer, au-dessus d'un soleil qui permet au voyageur toute illusion viable, et dérobe la vérité, toujours affreuse? Il vole, notre passant lyrique, c'est qu'il veut surtout voir, se bmler au rayon, regarder danser la fête prodigieuse qui se renouvelle et meurt parmi les parfums et la flamme.

De la Chine, il aura cru entendre la plaintive amoureuse de quelque mandarin éperdu. Erreur: c'était le paon qui gémissait sur l'infidélité de la femelle. Là aussi l'éternel féminin, et chez les vraies bêtes, accuse sa faiblesse, et le justicier, c'est le paon: l'air est déchiré de ses clameurs. !^ Le poète varie son rythme; il le colore aux choses. Tous les horizons lointains se sont reflétés en lui et l'arc-en-ciel lui-même n'en est pas absent.

Nous le retrouvons en Espagne. C'est un instant d'évocation historique: les chevaliers, les paladins, le Cid Campeador, le roi Phihppe, de Véga, Hernani, tombent dans son rêve, au bout duquel émergent Tolède et Valladolid. I L'invocation à la déesse amie du paon précède une sorte d'exaltation enivrée en face de la nature : mélange de dieux et de choses qui, dans l'âme grecque, mariaient leur sereine immortalité: le grand mirage antique fascine et retient ce chantre des paons. Notre poète rend la nature complice des sensations de l'homme, il l'aménage pour des délires choisis, des impressions livresques, la joie des yeux et le frémissement d'un front fati-

gué qui se livre stoïquement à l'effleurement des brises.

Quelques pointes de paganisme léger et tout littéraire affleurent. Elles portent "Amphitrite, émergeant des eaux," ''Apollon, impassible beauté," 'Tallas au casque d'airain," prétresses, corybantes et Pan à la syrinx agreste. Communiez, je vous prie, à ce bel enthousiasme:

Nature, ce matin, vous m^avez fait du mal.

Les deux étaient si clairs, si lumineux, si froids, L'étang si noir, les bois si dorés, que je crois Avoir senti mon âme, éblouie et mourante, Frémir comme frémit un ardent corybante Quand au son alterné des cymbales d'airain Il suit d'un pied dansant V Agile Riverain.

Tout était pourpre, feu, bruissement, éclat.

L'air avait le velours bleuâtre du muscat,

Le ciel que je voyais était l'azur hellène,

Chaque tertre semblait un autel à Silène,

J'entendais la syrinx sanglotante de Pan,

Les pleurs d'un rossignol, le cri rauque d'un paon...

Matin délicieux, matin mythologique, Le bois entier était une Hellade magique! Et ce n'était pas moi, dans votre empire bleu, Qui dansait en cJmntant, c'était un jeune dieu.

Je vous invite à regarder le sang riche qui inonde ce jeune dieu. Son printemps est un hymne aux puissances de la vie. Il a des ailes, et de sa lèvre goulûment friande coule le jus de la chaude mélisse: sa dent nacrée mord dans le cytise. Est-ce Marsyas, ou bien plutôt quelque fils des hommes arraché de son temps par le rêve millénaire? Homère et Virgile nous Font donc ravi. Le voilà qui apparaît le front ceint de lavande. Il parle, il va parler.

Je veux l'aigu roseau, la syrinx et la lyre

Des bergers d'autrefois Pour te louer, moqueur Sylvain qui fais sourire

Et rêver à la fois...

Et, si malgré mes dons de câpres et d'olives

Tu restes dans les bois, J'irai jusqu'aux forêts de ces nymphes furtives,

Qui s'enfuient à ma voix;

Et là, sous les pins noirs, ô chèvre-pied rapide,

Dans les sombres halliers.

Je chercherai tes pas jusqu'au ruisseau limpide

Où boivent mes béliers.

Les grives et les geais, les mille êtres agrestes

Des champs et du rucher.

Les frelons stridulants et les abeilles prestes

Dans les fleurs de pêcher,

De Vensemble innombrable et doux de leurs

[chants frêles

Font un bruit endormeur.

Je crois que la grenade a de petites ailes

A son âme de fleur!

0 violent jardin, guerrier cruel et tendre.

Que vous êtes troublantl

Bientôt vous aurez fait ma langueur inquiète,

Vous brûlerez mes sens, Je serai V ardente cassolette

Oii s'embrase V encens.

Je vois trembler V odeur adorable des choses

Dans Véther alourdi.

Ah! viens, je veux baiser tes mains aux paumes roses ^ Eblouissant midi!

La fureur sacrée éclate. L'âme du désir va s'éteindre parce que tout ce qui est humain est court; recueillons-en les derniers échos.

Soleil, sur votre autel, je promets de répandre

Le sang d^un bouquetin, Je vous couronnerai de myrte et d'oléandre,

Dieu du pourpre matin!

Jupiter, toujours olympien, assiste à ce joli rêve de bibliothèque éclos.

L'esprit hanté de souvenirs classiques, encore tout chaud de Virgile, des auteurs latins de la décadence, de Stace dont il a déniché un exemplaire précieux sur les quais de la Seine, etc., Paul Morin nous abandonne volontiers le présent, les scènes qui se déroulent sous ses yeux et, avec la plus décidée des franchises, voue un culte à l'exotisme: culte visuel, éperdu du beau, juvénilités frémissantes et qui clament à la découverte

des faunes, des déesses et de Pan. Il ne se possède plus, il exulte, il épouse à son insu l'âme du bacchant et s'y réduit avec incandescence. L'esprit, l'enthousiasme, les rythmes fusionnent en un chant rajeuni de la légende grecque. Tout n'est pas pur dans cet essai de reconstitution athénienne, et l'âme des choses et des êtres y est à peine captée: ce sont les décors, les structures extérieures, les frises, les chevaux ailés, le centaure, qui peuplent sa vision et l'élèvent, parfois, à la hauteur d'un écran somptueux qui rutile de tous les ors, influencé de ce reflet que les choses, vivantes dans le recul, y ont projetées. Rêve d'un rêve! Et assez beau pour sacrer un poète,, et, à tout le moins, faire danser de belles formes.^ Chapitre d'une jeunesse soulevée par l'art, et qui des spectacles contemplés, garde une adoration qui se concrétise en mots brillants, veloutés, aux fines ciselures.

I Voici maintenant des Epigrammes. On dirait ici sept médailles finement travaillées où une vie rare, de haute lutte, prise par le danger, le caprice esthétique, s'est fixé. Le dessin en est plutôt pur et d'aucuns s'amuseront au rythme qui s'approprie aux choses, s'y fond sans que le

chatoiement de lueurs aveuglantes n'embrume ce décor sobre et net. C'est de beaucoup la meilleure partie du livre, et réalisant une possession d'art qui la rapproche de la pièce finale.

La douce France sera le terme dernier de ce brillant vagabondage poétique. Comment un cœur français et de poète ne trouverait-il pas thème à chanter à travers ces

...paysages d'ardeur et de grâce latinef

Et si le paon fut là honoré plus qu'en aucune terre du monde, on comprend que le poète se laisse aller aux vibrations reconnaissantes,

Dans le Louvre du Roy les paons rauquent d'ennui.

J'aime à les imaginer pleurant sur des splendeurs qui ne sont plus. Au temps jadis. Pépin faisait tisser son manteau de plumes de paon. Ah! Pépin avait du goût. Et ses successeurs ont aimé le Paon. Saviez- vous que le roi Louis aimait à les voir sous ses yeux ?

Leurs longs manteaux de neige effleurant le gravier, D'un vol lourd y ses paons blancs soulèvent

[la poussière.

Ce goût d'élégance n'allait sans d'autres élégances.

Et c'est Versailles:

0 cruelle douceur du petit Trianon Royaume désolé, candide bergerie, Avec quelle douleur redit-elle ton nom.

Blonde folle meurtrie!

Cette blonde folle meurtrie, c'est la reine de France, Marie- Antoinette. Son ombre auguste couvre ce petit poème, l'un des plus caressants de l'auteur.

Le cynisme visuel du grand poète de V Intermezzo évoqua, jadis, la tête coupée de l'autrichienne. Cela présentait une vision singulièrement macabre. Ici, elle est nimbée d'auréoles admiratives.

Après un pèlerinage au pays de Cartier, c'est autour de Paris que le poète promène son adieu à la France. Il éparpille sa pensée sur mille choses; son caprice nous vaut la variété des spectacles dans la douceur et la liberté des mots.

Que ce soit le recueillement devant le Paon mourant des Tuilleries, ou la saine promenade avec la Glaneuse à travers champs, ou encore ce voyage autour de la ''chambre canadienne" où ses livres dorment en l'attendant avec quelques souvenirs adossés sur la poussière des meubles, toujours la pensée s'exprime en aisance souriante

f pleine de charme.

...M. Paul Morin aime les mots, il les cajole, il s'enthousiasme devant eux. Il pousse cet amour jusqu'à une sorte de passion frénétique. Partout dans ses vers le mot rare est cherché et conquis. M. Morin triomphe et sa patience rit, s'amuse, semble trépigner. Pour exprimer son rêve et ses désirs d'horizons étrangers, de villes dont les pieds de marbre trempent dans la moire opaline des eaux frissonnantes, pour dire la gloire du Paon, si beau, si lumineux dans sa robe, il veut des mots nobles, il lui faut des syllabes pleines de musique. De tout temps les choses délicates, fines et brillantes ont été mieux goûtées si on les enveloppait de lumière, de balbutiements légers et suaves. Ne plantons pas des épingles vulgaires sur le dos des libellules, et que l'aiguille fixant la petite beauté devant nos yeux soit si imper-

ceptible qu'elle paraisse à peine exister, et que tout au bout, un grain d'or flamboie, éclate.

Et quel visuel que cet assembleur de vocables et comme il note avec attention la couleur, nuance, moucheture, les évolutions des paysages, des saisons et des jours ! On peut encore l'écouter :

0 moite embrasement de ce jour de juillet!

Qui ne Ta pas éprouvé cet embrasement, et n'a rendu grâces à juillet d'être à la fois si cruel et si triomphant.

Sans rallumer de vieilles et respectables querelles, force nous est bien de remarquer chez ce virtuose le culte des mots pour les mots. Ce sera notre critique: elle est, sans doute, superflue. Un ouvrier d'art ne dédaigne pas une matière aussi féconde, et lui doit grande estime: c'est là, en poésie, une sagesse qui est le commencement de la vertu. Et pour être célébré dignement, l'oiseau favori de Junon sollicitera orgueilleusement, jusque dans l'éternité, tous les mots du dictionnaire. M. Paul Morin l'en a paré avec abondance, sans craindre les reproches de notre critique qui n'est que pauvreté. Je devine le

sourire de M. Paul Morin devant ces remarques chicanières: il se sentira, d'aiUeurs, protégé par les ombres de Gautier, de Heredia et autres étonnants ciseleurs de poèmes.

Et pourtant, qui sait si nous n'aimons pas trop les mots, lui et nous? Il faudrait discuter cela un jour. Les tentants exemples ne manquent pas: Hugo, Leçon te de Lisle et tous ceux qui audessus tout ont attaché le plus grand prix à la forme. Chose certaine, M. Morin lui-même nous fournirait une preuve qu'il a raison contre nous et contre lui. Son livre se ferme sur une poésie où son art se simplifie dans une élégance sans recherche. Les mots sont simples et vrais, ils jaillissent spontanément.

Somme toute, des essences fines, des mots parfumés, surtout coruscants, qui font lever tout un monde de chatoiements, de rutilances; un large éploiement de rayons, de lueurs crues ou tamisées, voilà où se veut mouvoir le poète du Paon. Des souvenirs poétiques, le chant des citharèdes anciens et des violes qui gémirent, le long des âges, sous les doigts exercés des musagètes, l'enveloppent, le grisent, le roulent dans la mélodie. Il mêle sa voix à eux, et, à de certaines

minutes, elle semble se perdre avec la leur; elle s*y confond; on dirait que c'est M. José Maria de Heredia qui chante, à moins que ce ne soit M. Henri de Régnier, et, — je le dis à sa louange — vous pensez bien, entre tous ses maîtres, — on croirait entendre le cri de l'incomparable sirène: Madame Mathieu de Noailles.

M. Paul Morin se répand, en prodigue, dans le monde des mots et des choses. Mais, au sein de telles richesses dont il s'est fait un peu l'esclave émerveillé, va-t-il se saisir entièrement, dominer la matière, les brillantes et ensorceleuses contingences? De rares fois. Il se soumet, plutôt, sans hésiter à elles; il est un homme pour qui "le monde visible" existe et, chargé de tousses prestiges et couleurs, il est le chantre, toujours conscient, soigné, dandy, qui trépide dans les [nuances mobiles de la terre, et qui, dressant sa llyre sur la nue, la fait vibrer à tous les vents. Mais les grands Olympiens n'ont pas asservi entièrement à leur discipline ce joueur de lyre: l'émotion va le surprendre, le mordre au moment qu'il taquine ses paons et nous entretient de roses et de grenades. Elle va lui venir d'une petite fille aux cheveux plats qui, un jour d'hiver,

rieuse et fébrile, aura galopé, près de lui sur un beau cheval blanc. O neige, chère neige, si vite fondue de l'hiver parisien, vous aurez vu que le poète des paons daigna être un homme, pris à la douceur d'aimer.

Le Paon df émail !

Aimons ce rêve d'artiste qui s'extériorise en mots sonores et colorés: il y a là un si studieux amour de chûtes rares; il y a là des évocations grecques, orientales et françaises, si joliment enfermées en des verbes éclatants et choisis; il y a là un artiste, combien sûr, de son art et des rythmes commandés avec tant de capricieuse fantaisie. Nous savons qu'il possède les qualités qui l'apparentent aux plus illustres ouvriers de la forme. Et les mandarins nous manquent vraiment trop: j'imagine que nous n'aurons pas une grande littérature sans leur office décrié, mais si nécessaire à notre enfance artistique qui, comme de raison, a réussi à balbutier. Au sein des ombres élyséennes, José Maria de Heredia doit applaudir, ce nous semble, à ce fils américain, héritier de son esthétique, de sa passion de la i couleur et de la beauté des mots. Il lui pardon- ' nera, il faut l'espérer, les rares fois où le poète du

Paon d'Email, descendant de sa tour d'ivoire, se diminue jusqu'à l'humanité. Là, nous, ''humam trop humain," il nous arrive de l'aimer mieux que partout ailleurs. Et comme, à notre avis, il lui sera beaucoup pardonné, parce que un jour, revêtant, en toute honnête supposition, les apparences de la faiblesse, il écrivit les vers suivants qui excusent le doux crime amoureux des êtres:

Ce n'est que V enfantine et Véternelle envie De la lèvre nouvelle et du choc inédit

Foin donc de toutes nos réserves si elles n'étaient inspirées que par un inutile esprit de chicane, ou de vues fausses sur l'art. ^M. Paul Morin a raison, avec Boileau et autres esthéticiens de tous les temps, de se refuser à faire de l'art une dépendance de la morale, de la reUgion ou du patrio- 1 tisme. L'art se suffit à lui-même: il n'est pas un serviteur, plus ou moins maniable, des goûts de la multitude, des passions politiques ou religieuses. Il constitue un état dans l'état. Jadis, il a su défendre avec âpreté son autonomie; il

garde encore, malgré tout, des partisans qui le protègent des contacts servils et le sauvent des abdications déshonorantes. L'arche lumineuse se tient toujours sur la montagne: gare aux iconoclastes, aux marchands de patriotisme, de morale et de religion. (1) philosophie, histoire, questions politiques et morales peuvent être bien servies par la littérature, mais elles ont une existence en soi, indépendante, viable. L'art, lui aussi, se meut par lui-même, et il a parfait, depuis longtemps, sa glorieuse et libre aventure. Il est : le Verbe s'est fait chair et os. L'art a grandi. Et au cours de son évolution à travers les siècles,

(1) Je dis "marchands," c'est crier que je salue toutes les flammes quand elles jaillissent des consciences profondes. Ici je défends Paul Morin d'incriminations barbares, je défends son orgueil, sa victoire. Je ne prêche, d'ailleurs, pas sourdement la doctrine de l'art pour l'arf Et puis je sais que de grands artistes qui en ont été accusés ont exactement voulu signifier quelque chose par leurs productions: amours, passions, rêves, tout ce qui fait l'angoisse et le bonheur de la vie est venu s'inclure au cœur de l'œuvre réalisée. Mais je voudrais applaudir au bel enthousiasme d'un artiste canadien pour les formes éclatantes et raffinées. Avant M. Paul Morin, nos poètes, sauf peut-être Nelligan, s'étaient trop abstenus de sacrifier à l'éclat, à la beauté et à la perfection des rythmes. Nelligan est une personnaUté poétique plus^ spontanée que l'auteur du Paon d'Email; il nous dédie moms d élégance extérieure et verbale; il est souvent inachevé, incomplet, mégal. Mais quatre ou cinq de ses poésies laissent deviner le génie o^Ja. fantaisie créatrice. En général il est plus inspiré, mais moins parfait matériellement, moins maître de son outil. Nelligan, c'est 1 homme de création immédiate qui dompta, à certains moments, les démons rebelles, et qui, avec de beaux cris attestant la misère profonde de l'artiste, a vu périr devant une mer remplie de galères d'or sa raison hallucinée; Morin, c'est une fleur de culture.

des conquêtes spiritueUes lui ont créé un droit d'élection dans la cité des intelligences et des âmes. Il trouve son principe de renouvellement dans l'espoir des hommes, et aussi leurs douleurs Il est à l'image de leurs joies et de leurs \ angoisses. Jamais passion plus belle que la sienne ! n'a éclaté sous le ciel et tendu à la soif des breu- ] vages plus enivrants. Et chose sans pareille, la 'fuite des jours a épargné sa "jeune nouveauté. Il connut, sans doute, des supplices nombreux et savants; on le dévoya en mauvais lieux, mais il finit toujours par s'arracher des prisons où des profiteurs le tenaient enfermé. Son impérissable jeunesse se rit des persécutions; et il est, sans cesse, acheminé sur les routes de l'espace, du subhme, de l'illimité, des terres promises. Et s'il touche les âmes, c'est pour leur ravir des gémissements ou des cris qui assurent sa pérenmte. Soyons pardonné de nos divagations si nous tâchons de trouver une vérité plus libre qui, satisfaisant aux expériences acquises, permettrait, à l'avenir, d'édifier la divine Merveille.

eo

M. GUY DELAHAYE

M. GUY DELAHAYE

M. Guy Delahaye a semblé vivre toute la

ihaleur d'un beau rêve: il a voulu tenir dans des

nains mortelles le visage de la beauté incréée.

*^ulle âme de mon jeune temps ne fut plus dési-

■euse, à travers des essais et des illusions, d'arra-

her aux choses des analogies inconnues. Nul

sprit ne fut plus fiévreux de savoir et de projeter

lans l'inconnu les visions qui s'offrent capricieu-

ement aux regards du rêveur ou du poète, acharné

saisir les secrètes vertus de la nature. Cette

lèvre se traduisait par des mélancolies et comme

me sorte d'impatience de brûler les heures:

ans la poursuite de l'idéal, il s'employait à se

iiir, de peur d'être trop douloureusement ramené

ur lui-même, avide, altéré, voulant boire, et

emeurant inassouvi d'avoir bu. Pensif, muet,

)intain, on le sut attaché à un rivage où dan-

lient encore les chimères rebelles.

Un jour, il nous revint ayant abdiqué son frémissant individualisme, ligotté de formules nietzschéennes, adorant des dieux qu'il avait jadis tenté de brûler. Mais c'est du poète que nous voulons parler.

Toute une légende s'est constituée autour de son nom et de son œuvre. Les uns, raffinant sur l'art de découvrir le mystère, se plurent en le lisant à fournir des interprétations aléatoires et nécessairement éphémères; d'autres feuilletèrent ses minces cahiers, tout simplement, sans le comprendre; enfin quelques uns s'efforcèrent à présenter une appréciation plausible.

Si "légendaire" qu'il soit, essayons à donner de lui figure terrestre. Nous l'avons connu, nous le connaissons. Voilà qui nous force, malgré nous, à l'irrespect, et, à coup sûr nous incite à le traiter comme un mortel. Souhaitons que notre iconoclastie soit légère à son susceptible épiderme!

Les rares poètes ont ce privilège terrible e1 fameux à la fois de faire hésiter le critique. Or ne voudrait pas les choquer avec des gloses qu dépasseraient la portée de leurs inspirations, et à trop les louer, on sent qu'ils seraient capable; d'en être profondément blessés.

M. Delahaye ne peut s'émouvoir, à coup sûr, î certaines paroles qui auraient l'air d'être solentes. Mieux que personne il sait que, soumt, le vrai ne peut être atteint qu'avec un soure. Il lui est même arrivé d'y enfermer tout 1 monde. Et c'est cette rétive et si abstraite Hgnonne, inviolable et sacrée.

Des poésies comme: "Quintessence du cœur essé, Ennui, Moine, Air de glas, témoignent une ambition d'enclore dans un raccourci aussi !C que dénué de vains ornements, les plus hauts (ntiments du cœur de l'homme. Il y a juste ; qu'il faut, rien de plus: pas une épithète cha- ►yante, pas de verbe qui ait sacrifié à l'éclat, ela est dru comme un fait, pareil à une dissecon. Puisque M. Delahaye nous assure que de îUes ''cristallisations" se sont réalisées après /oir beaucoup senti, nous voulons le croire, [ais comme le doute nous presse! Je crains malyste qui me dit avoir de l'âme et du cœur; je igarde sa tête, ses yeux, ses mains, ses pieds et ! me pose, en moi-même, cette question irrespecleuse: ''Cet homme a-t-il vibré?"

C'est que je suis simple et peu raisonnable.

vrai dire, la poésie de cet homme-là ne peut

être celle que nous aimons si, par ailleurs, ell< nous contraint à l'estime et à l'admiration. Quelle étonnante prérogative, en effet, que celle de pa raître sentir, avoir senti, lorsque seulement } suffirait un acrobate géométrique, un artist* hospitalisant de chic les plus magnifiques impres sions de la pitié, de la justice et de la vériti humaines! Il y a de quoi être ravi; cette espèc» d'homme existe, elle respire la lumière et lei incantations des jours, et, spirituellement, es soumise à toutes les délicieuses faiblesses de h terre. Quelle mirifique et volontaire promenad* sur le décor des choses! Mais comment ce individus élus par l'intelligence et ce qu'elle ren ferme de divin peuvent-ils conserver encore ci qui les unit à nous: les apparences humaines Nous n'éclaircirons pas ce mystère. Evidem

ment, M. Delahaye n'appartient pas à la caté

a gorie de ces monstres superbes. Une vague pa

rente, sans plus. Il est humain et prend mill

soins de nous en avertir. Que Dieu soit loué!

S'il calcule, dose, chante, gémit, c'est qu'il ; j

d'abord su pleurer, gémir, crier. Il a de l'émotior

mais tellement à lui que je n'en suis pas autre

ent touché. Tout cela, je veux être dans irreur, semble passé, purifié par le cerveau, [ais M. Delahaye a de l'émotion. Il est inutile injuste de n'en pas avoir.

Si je voulais m'aventurer — me permettra-t-on ; lucide éloge? — j'oserais dire que M. Paul [orin s'est imaginé toutes les fantaisies sans l'il lui ait été possible un seul instant, à cause une protection spéciale de l'Olympe, de les )ûter, de se marier à elles, tandis que M. Delalye, lui, également couvé par les dieux, a voulu, )pelé, souhaité, tendu les bras aux caprices 3 la terre et s'est imaginé qu'il les goûtait, 'est une impression, encore que, en ces sortes 3 choses, on peut aisément se leurrer. Un 3mon, rompu à la critique, me souffle pourtant ne je me trompe à demi! J'avoue que cela ne jt rien à la poésie, et que ces deux poètes sont e race; M. Delahaye, plus philosophe, né irec une complexion qui devait réfléchir l'art; I. Morin, fleur de serre, chargée de sourires, de races, de la somptuosité verbale, et de toute la 1ère corruption de notre temps incomparable. )emanderais-je pardon aux dieux d'une aussi lortelle exégèse?

Peut-être conviendrait-il, si on peut refuser la sensibilité animale à M. Delahaye, cette sensibilité qui, chez d'autres poètes que nous aimons tant, laisse fleurir de magnifiques dons, de le ranger dans la catégorie de ceux qui s'épanouissent en qualités de pure sensibilité intellectuelle. Là, nous le voyons mieux à sa place, mieux chez lui. A vrai dire, nous ne le sentons pas ailleurs^ Il ne pourra, ce semble, jamais être un véritable poète de sentiment, et quoi qu'il en soit de l'impression que nous donne sa personne physique et sociale, toujours excédée dans l'individualisme ou dans l'ordre, c'est le monsieur qui s'efforce sans cesse à raisonner ses sensations. Sa poésie lui ressemble; elle est un écho châtié de lui-même. Sans doute, elle a dépouillé quelque chose de sa rudesse merveilleusement sauvage, cultivée avec une satisfaction profonde comme chacun de ses|r actes et de ses gestes, mais le fauve y est enfermé Orgueil ambulant, sevré de la plus petite modestie Allez- vous penser qu'il n'y a pas là de quoi s'il téresser? C'est ce que nous allons voir.

Sous des apparences tapageuses, M. Guy Dr lahaye cache un sens de l'ordre auquel il a sacrifi toujours, même lorsqu'il laissait croire qu'i

affait d'anarchie. La faute n'en est pas à lui rictement, mais au lecteur, distrait par des •rangements extérieurs, certaine structure qui )nfinait à la fantaisie. Pure concession aux bertés régnantes, et qui sait? un défi à la routine épourvue d'horizon et de talent.

Par ses vers de neuf pieds, par ses rythmes ouveaux, par cette buée mystérieuse qui baigne es Phases, M. Delahaye ayant rejeté l'influence e Nelligan et d'Ernest Hello, son maître, est arvenu de suite à la nouveauté. Les Phases DUS introduisent dans une âme: elles livrent le cret de la pensée de ce poète spirituel qui met m jeu dans l'infini et les démontages minutieux cœur. Rien ne se peut comparer à Moine, ir de Glas, Volupté mystique. Le douloureux ongleur. Nous allons citer les deux premiers iptyques. Ils sont beaux et purs comme des ifants engendrés parfaits, du moins en perfecon matérielle et métaphysique:

Page 1