‹ ApologiesChapitre 2 sur 4 · M. ALBERT LOZEAU · texte numérisé non relu

M. ALBERT LOZEAU

Glorifiant l'espèce humaine, Lamartine avait dit, en songeant à nous tous: "L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux." Il raffinait sur la louange que, décemment, on peut faire de l'homme en général; il en présentait une figure sublime, oubliant que la majorité de ceux qui vivent ne sont que de malfaisants animaux plongés dans l'aveugle et sourde matière. Mais sa comparaison demeurait juste pour ceux qui, soumis au même despotisme de la chair que les autres, ont, cependant, remporté quelques victoires sur eux-mêmes et sauvé l'idéalisme dans le monde.

A rencontre des autres hommes qui sont pétris d'argile grossière, M. Albert Lozeau est vraiment un dieu tombé, promu à la souveraineté de la poésie. Rappelant l'Olympe, un

firmament se tient dans ses bras épargnés par le malheur. Qu'il les soulève, et c'est le monde de la beauté qui se déroule avec son cortège de chants alternés, de déesses et d'élus harmonieux. De son cœur, encore frémissant de l'audition des musiques divines, s'échappe le soupir inextinguible de la terre vers les paradis désertés. Les muses ont nourri son âme, et infini comme les dieux déchus, il leur ressemble par l'élection et la douleur.

D'autres, et les plus nombreux, marchent sur cette terre et les miroirs du jour leur renvoient des figures repues, satisfaites. Le tragique n'enlace pas les instants de leur existence; l'ironie du destin n'a pas mis des bornes sur les routes enchantées. Ils servent leurs ambitions, leurs chimères avec plénitude et profit. Quelques rares artistes sont restés, eux, pensifs sur la montagne sainte, dédaignant de boire, selon le mot de Samain, ''aux écuelles viles." Plus bas, s'agite la masse grouillante des pantins dévoués aux crimes de la pohtique, qui, sous la futilité d'un verbe ignare, décèlent l'emphase des attitudes, une vanité remuante et panachée. Quelque part, des justes, des esprits fins, des artistes, des curieux

d'idées et de sentiments, deux ou trois maîtres à penser qui se détachent sur le morne horizon. Et voilà le Canada intellectuel!

Fils du sol canadien, ébloui du soleil de Dieu, M. Lozeau se tient dans la vérité de son propre cœur. Il eût été beau de joindre les mains, résigné, sur son martyre. Se taire n'est déjà pas si banal! Dans un jardin où l'orage a passé, quelle noblesse ont les lys renversés d'ajouter au jour revenu leur fraîcheur encore frémissante. Des vies existent comme des encensoirs brisés; elles répandent toujours un parfum.

M. Lozeau porte autour de son front la gloire de sa souffrance. Elle lui trace une auréole. Insatisfait d'être une noble victime, il joue avec les mots et des mots tire un sens, une loi, une création. Son Ame Solitaire nous avait initié à son rêve de poète: quelques touffes de roses, un pan de ciel bleu, un idéal imprécis allant aux choses, le regret de ce qui ne sera jamais, voilà bien ce petit livre résumé et dont la sensibilité émue nous avait attendris. Le don de l'émotion, qui est une des principales qualités de la poésie, se présentait à, chaque page. Nous étions loin de Fréchette et de Chapman, ces frères ennemis,

pourtant gras du même lait et opulents de santé prosaïque.

Après la sarabande de nos romantiques orgiaques et sans génie, M. Lozeau nous apportait une nouveauté d'émotion d'une qualité louable: la décence se joignait à la force de sentir. Rien d'un poète orateur qui se perd dans le flux des métaphores et pour qui l'image banale semble le fin du fin. Un filon venait d'être découvert! Il est vrai qu'Emile Nelligan, ce bel Apollon enivré de Baudelaire, était apparu tel un astre nouveau. On avait salué en lui l'homme prédestiné qui ferait surgir l'œuvre longtemps attendue. La fatahté en décida autrement; et un jour, ployé, brisé, on releva l'enfau/t des Muses. Sur ses lèvres closes, la musique s'était éteinte. Chantre inspiré, le silence le murait, vivant, de ses inexorables parois, et la folie déifiait ce front, à jamais adorable, d'où les pensées et les images, enfantées par l'amour et la vie, s'étaient élancées vers la gloire.

Vint donc Albert Lozeau et nous connûmes des accents sincères, dépouillés d'artifice. Le culte de la rime riche qu'avait prêché un Théodore de Banville, abusé de perfection matérielle, n'en-

trait pas comme préoccupation essentielle dans la manière du jeune artiste. Nous saisissions une âme, nous lisions en elle, nous écoutions son battement. Un poète était né. Et ce poète n'oubliait pas le passé et ne s'y enfermait pas non plus. Il utilisait les rythmes conquis et la versification courante. Sous des formes consacrées, il exprimait son rêve d'aujourd'hui. Autour de cette apparition, aucun éclat bruyant: l'espoir d'une transformation de notre monde poétique ne l'avait pas hanté. Et, à une certaine époque de fougue juvénile, manifestée par de plus jeunes poètes, son attitude de farouche classique n'allait pas sans quelque intransigeance détestable. Il serait juste, en effet, de reprocher à M. Lozeau de n'avoir pas senti l'opportunité de telle ou telle intervention. L'initiative de Delahaye, qui causa un si aimable scandale, venait à son heure. Merveilleuse secousse dans l'empire des matamores et des chevaux fondus! La gravité de certaines gens, qui se croient intelligents et le sont à leur manière, empêcha de comprendre les déhces qu'éprouvèrent quelques jeunes gens à foncer avec furie sur la muraille de l'optimisme béat. Avaientils tort ou raison? C'est sans importance, puis-

qu'ils voulaient s'affirmer par la plus noble des choses: la vie.

La bataille pour le mot préludait: la vieille beauté dut s'émouvoir des gestes fous et désintéressés qu'en terre barbare on déploya en son honneur et sous l'audace — mot doux — de ces vers, un poète avait surgi, dont les qualités vraiment rares de concision eussent fait de son Hvre une belle chose, à condition de sacrifices impossibles à une jeunesse affamée de tapage. On s'avisa ensuite de songer que l'effort le plus modeste méritait d'être tenté. Des ouvriers s'avancèrent. Nous eûmes assez d'esprit pour nous en réjouir.

Mais c'est déjà trop faire l'histoire d'un temps qui n'a pas épuisé toute sa course et dont les œuvres promises invitent à la plus religieuse des attentes. Les esprits en fermentation, l'espérance d'un jeune pays, vont peut-être aboutir. Ne voilà-t-il pas que, sur les bords du noble fleuve d'Amérique, des poètes nouveaux suspendent à l'érable sacrée des luths où frémit le chant de la réalité universelle?

Le Miroir des Jours ne trahit pas les ambitions poétiques de ce poète des intimités. S'il ne

détermine sensiblement un aspect inconnu du talent de M. Lozeau, sa facture est d'une élégance plus certaine. Les tours s'arrondissent; la phrase coule plus nette; le rythme se précise dans la ferveur. Et les puérilités, les banalités, les mièvreries ne manquent pas; ce sont déchets de tout talent encore jeune.

La réclusion du poète de L'Ame Solitaire, il faut le dire, constitue sa force en même temps que sa faiblesse. Tout un monde se répand hors de ses doigts; il ne peut le capter, il le conçoit pour le réfléchir dans son imagination. La fantaisie y trouve son bien, mais l'essence vraie des choses en est idéalisée.

Par l'absence du réel dans son esthétique, les objets revêtent les caractères d'un songe illuminé. Nous n'assistons pas à une véritable violation de la vérité de l'univers, mais des voiles flottent sur la barbare nature et en cachent les âpres certitudes. L'enthousiasme fleurit des apparences et des simulacres. C'est la danse sous des masques autour d'un jardin de mystères, et la féerie va s'abîmer dans l'inconnaissable.

Jolis fragments de la poésie universelle, sans

doute, mais rharmonie supérieure nous semble être un dosage élégant de l'audace de l'esprit, de visions concrètes et des réalités de l'âme.

C'est le poème de la vie intérieure qu'écrira M. Lozeau. Il nous le dit:

Ecoute de ton cœur monter la voix suprême.

Ta musique est en lui, c'est là qu'est ton poème.

Se penchant sur son âme, ses rêveries, il en entend les murmures, qui lui forment un orchestre invisible. Il associe les poètes aimés à ce concert; il les sent plus présents, de mêler leurs soupirs, leurs cris et leurs larmes au gémissement de sa propre misère. Réseau de sympathies intellectuelles et de nuances d'âmes! La fine toile se tisse, s'agrandit; elle devient une nappe où apparaissent des profils, des visages effacés, des statues aux yeux gIos, l'ombre des regrets et des heures.

Il est bien chez nous, le poète des demi-jours et des teintes fanées, une sorte de Rodenbach, moins l'hallucination et le délire. Ce qui dans la nature est la légèreté même, danse, s'éparpille et se détend au milieu de la noblesse des soirs, les herbes droites, comme autant de petits poignards verts dont la plaine est hérissée, le vol de

quelque oiseau dans un matin gris perle, un automne lent à mourir, tels sont les thèmes qu'il exploite et enrichit. Un poète acharné à poursuivre le reflet des choses et leurs relations les moins prochaines, et qu'une mélancolie secrète, portée avec la vie, prédisposait à une sorte de féminité sentimentale, devait trouver, dans la nature qui se découronne avant de mourir, le motif de larmes distinguées. Pourtant, il ne refera pas la complainte lamartinienne. C'est à cette limite imprécise où l'été consume son dernier flambeau et où l'automne n'est pas encore, que sa promenade à travers bois s'effectue. Il y veut être à l'aurore avant que ses petits hôtes ordinaires aient bu toute la rosée. Qu'est-ce qu'une fleur de la soHtude qui n'offre pas au poète, dans son calice épanoui, le joyau merveilleux déposé par la nuit finissante? Et qu'il se hâte de contempler une dernière fois la source avant qu'elle ne soit obscurcie sous les feuilles tombées et ne ressemble, par l'anarchie des éléments qui la troublent, aux existences chargées des scories du rêve; — tristes larves végétatives, privées de floraison; symbole parfait de ces algues remuantes, qui, au fond des eaux, étalent une vie chétive d'où

pas une fleur ne s'élance.

A côté de ces paysages de nature et d'âme où il mêle l'expression du sentiment abstrait à la vie fourmillante, le poète célèbre l'amour. M. Lozeau n'est qu'un homme et il fait son métier d'homme. Il chante l'amour terrestre. Et c'est très bien. Nous sommes assez faillibles et assez grands pour le subir et l'éprouver en profondeur. Quel est le poète de génie qui n'a pas consacré ses plus magnifiques vers à le glorifier? Lamartine, le plus pur poète du dix-neuvième siècle, a dépassé en beauté ce monologue unique, sublimisé par la voix des musiques intérieures, éternel par-delà les jours et la mort.

M. Lozeau est humain; il devine combien un cœur d'homme est puissant dans l'amour. Il n'empêchera pas sa muse d'approcher les tentations de la terre et de s'y laisser, du moins, effleurer. Sur la tapisserie de sa chambre, il a vu le drame, l'illustre drame dont on n'a pas encore appris s'il fallait déplorer davantage l'affreux égoïsme de l'homme ou l'inconsciente légèreté de l'animal féminin. Au profit d'une idée étrangère, divine uniquement, il ne confond pas des sentiments qui, très beaux, très forts, ne s'unis-

sent pas, mais plutôt se superposent. La misère du cœur est grande; le démon invaincu qui livre sans cesse des attaques, en dépouillant nos fiertés et notre orgueil, nous révèle de quel limon nous sommes bâtis. (Je défends Lozeau, car vous savez qu'on l'avait accusé d'avoir écrit des vers d'amour). Aucune raison n'a, cependant, guéri l'humanité de ses concupiscences et de ses faiblesses. Ce serait en donner une image factice que de lui arranger des traits seulement spiritualisés où l'on reconnaîtrait le leurre de l'imagination, et non la figure immuable de ce roi inquiet et omnivore qui, sous toutes les latitudes et dans tous les pays, se nourrit des aliments de l'amour et cherche à se consoler de vivre avec des sensations purement humaines. Je ne l'absous pas; je le voudrais saisir tel qu'il est. Amenez-le devant les tribunaux qu'élève à nos appétits l'intransigeante raison du divin; il y sera douloureux, abattu, déchiré. Mais, vous le connaissez, de même qu'il est peu capable d'aimer éternellement, son repentir est de courte durée. Il retourne, inconscient esclave, se donner à la joie de vivre. Souriez, hommes graves, à ce fils des siècles, à ce mannequin de

chair et d'os. Mais ne le déformez pas en voulant pallier sa passion et lui composer, au bout d'une plume illusoire, une physionomie idéale qu'il tâche de commencer toujours et n'achève jamais. Qu'il surgisse dans la splendeur de ses triomphes ou s'avoue trois fois vaincu par le renaissant désir et les blessures de ses fautes! A ce compte-là, seulement, le mot vrai sur l'amour de l'homme sera dit.

Dans un ordre élevé, toute la magie de l'amour supra-terrestre opère. Son domaine est à part. Il a ses disciples, ses héros, ses martyrs. Un génie, seul, peut le chanter, là où tant de mauvais poètes, pareils à des enfants de chœurs, en mal de poésie, ont si drôlement échoué.

M. Albert Lozeau dresse à ses poètes préférés des autels. Il a un beau vers sur Ronsard, mais qui ne lui rend pas toute justice. L'art du chef de la Pléiade ne naissait pas vieilli; et sa vertu doit toujours être présente. Les dieux sont encore dans leur ciel et les formes qu'ils ont inspirées vivent d'immortalité. Sur des essences

fondamentales, nous mettons des arrangements nouveaux. Le champ de la pensée est exploré en tout sens. Dans le sillon initial, le germe de toutes les idées a été déposé. Le moderne qui pense découvrir quelque conception entièrement neuve est un présomptueux qui se flatte de rêves excessifs et inutiles, car les idées , les moins exprimées dormirent au fond d'un philosophe ou poète ignorés. Les formes, elles, par leur variété inventive, peuvent refaire à la vie, aux initiatives artistiques, un visage inconnu et digne d'être acclamé.

Toute chicane omise, reconnaissons l'influence du poète des Vies encloses sur M. Albert Lozeau. Ce rêveur halluciné de Rodenbach, se révèle, à nos yeux, l'un des poètes adorés de Lozeau. Et comment, aussi, ne pas se prendre aux charmes alanguis que dégage une chanson où pleurent le soir, l'automne, les âmes meurtries et douloureuses? Rendons-lui grâces en souvenir du passé: c'est la version d'un poète exquis, que l'on s'acharne à nier quand on est en proie à une souffrance orgueilleuse, et vers lequel on revient, l'orage cessant. Et n'a-t-il pas recrée le poème de la douleur à sa manière, de ces divines pou-

pées, vêtues de satin blanc, qui, à jamais ensevelies, tiennent dans leurs doigts rigides, la guirlande de rêves naifs dont le parfum embaume le silence du néant? Défuntes, elles parlent encore!!!

Les poètes féminins, qui appartiennent à la même famille que celle du chantre de Bruges, satisfont ce besoin de tendresse maladive, ce désir de griserie qui est en nous à certaines heures de la vie où nous nous sentons moins végétatifs.

Ils sont les évocateurs d'états d'âmes concentrés et subtils; sous leurs phrases mouillées de pleurs et de corolles jaunies semble remuer le cadavre pathétique de chères sensations mortes; ils expriment cette montée de sanglots qui surgissent du tréfonds de nos âmes; ils cajolent nos blessures et nous approchent de la tristesse éternelle qui compose des hommes mûris avant l'heure, mais sauvés par leur commune détresse. Maîtres en regrets, ils nous rappellent à la grande loi souveraine de la douleur qui cisèle les âmes et parachève leur destinée: adorations d'an tan qui marquèrent les journées heureuses, images passionnelles dessinées par le délire, nées du rêve éteint que bercent nos âmes encore ouvertes,

encore suppliantes; fraîches idoles, maintenant ooiivertes par le sable du temps, entrées si vite dans la nuit in\àncible: voilà Tempire où i^e 1 1 se d(^ploie Tanalyste des âmes, et celui qui, de l\\isteiu\ intérieure, s'est ingâùé à poursuivre les noublants mystères,

A riustar du poète belge, un Albert Loieau construit de petites chapelles intimes où se déroulent les théories mâancoliques et sentimentales de son CQ^r de doux citharède. Il recon^wse, ;^our ses lecteurs canadiens, Thistoire intime de ^'«Smsêes fines, menues, qui font songer à des

^t>ups d'ailes, souv^it à des gestes ^d'encenscnis naniés, ou bien à des dentelles travaillées avec un soin minutieux, des franges transhicides, où Fastre avant de mourir, darde des flèches eokpourprées. Dans ses fikts de pêcheur de lune, passent et repassait des masques morts, des algues marines, des coquillages, des lys d*eau, los étôUes aux Itgards dansants, les poudroien\oui^ diamantés, la m&t^ Tinfini.

11 raconte une de ces ivresses que chacun d*«fttie les hommes ont éprouvées, et au bout de laquelle, apiès des sou^hts et des cantilèft^ traduisant des passions qui égarent, une froide

déesse au rire ironique et amer, nous accueille sans pitié. Il adorait un démon, "croyant aimer un ange." Roman vécu que réclame la vanité orgueilleuse de l'homme, heureux quand même de s'être paré d'un sentiment dont il est trahi.

Et c'est le fantôme, dans une chevauchée d'imagination, des milles formes qu'adoptait l'aveugle amour: descente sur les courtines du lit de la déesse amoureuse qui pétrit, avec ses chaudes mains, la tête de l'homme endormi, et à travers l'ombre propice aux désirs, à la joie des naïves possessions, la fantasmagorie répétée des âmes qui s'unissent en un baiser de fièvre. Puis les lassitudes qui délient, peu à peu, les êtres de leurs promesses, les rejetent, dépouillés et sanglants, sur le sol de la réalité, et, pour finir le drame, une couronne de pleurs, jetée à l'oubli, mais accusant les divines et constantes faiblesses du cœur humain.

Je sollicite, peut-être un peu plus qu'il ne convient, un Albert Lozeau en voulant établir un parallèle entre lui et le poète de Bruges-la- Morte. On voudra, qui sait? me faire reproche de le noyer dans des ressemblances trop voulues. Je veux bien me reprendre.

S'enfermer avec une chevelure de morte, la couvrir de baisers et de larmes, c'était là un jeu désespéré, favori de Rodenbach. Il s'emplissait de la volupté des pleurs et du néant. Il était le maître appliqué de cette escrime. Ce belge cherchait là ses ivresses qui prolongaient, pour lui, des réalités absentes, ressuscitaient le corps de ses bien-aimées. Ce débauché d'âme s'affinait en des analyses minutieuses, exaspérées, maladives. Et des chefs-d'œuvre de nuances naissaient dans l'enchantement des amoureuses hallucinations.

Chez Lozeau, moins subtil, moins fiévreux, plus sain, la psychologie ne s'aventure pas sur des confins aussi périlleux. Nous savons que le Miroir des Jours n'est pas V Aquarium Mental ou le Voyage dans les Yeux. Rien d'aussi poussé dans l'analyse. Il dit la tendresse, l'espoir et l'amour; il se plaint de son cœur blessé. Il ne plonge pas dans l'abîme des nuances pour nous en rapporter des perles très fines. Mais, pour être moins savante, sa recherche à du prix. C'est qu'il possède des réserves d'équilibre qui le sauvent de l'hypéresthésie et qui déjà, le travaillent pour des poèmes de circonstances, certaines bana-

lités prosaïques, des chants du terroir, privés de génie, voire de talent. Tel qu'il est, voilà un Lozeau bien près de nous, notre ami, notre frère, pour tout ce que cette argile de poète hospitalisa dans son être, de souffrances, d'amour, de vérités profondes, et à qui nous avons répondu, avant ou après l'avoir lu, chacun à notre manière.

Ailleurs, je vous goûte bien, Lozeau, lorsque vous nous conduisez respirer le printemps, le printemps canadien si beau après son dégel, et contempler dans la forêt des arbres, l'ascension lente et féconde des sèves. Sur l'herbe jeune, votre rêve s'ébat; vous le baignez de rayons et de fraîcheur et il semble être:

Comme un grand papillon sur des fleurs éternelles Qui du haut de son vol capricieux, croit voir Frémir au vent d'été les œillets et les roses, Cependant que le jour s'éteint en reflets roses, Et que tous les parfums s'exhalent vers le soir.

Ce désir de joie libre, de se marier à la nature, de l'aspirer, de la sentir couler dans les veines avec ses arômes, ses sucs, invitent à la joie de vivre. Mais la fin du jour nous rejette à la mélancolie :

Un air auquel le vent du soir donne des ailes Passe rapidement, triste et profond, sur nous Comme un oiseau perdu venant on ne sait d^oii, Il ralentit parfois son vol, puis Vaccélère,

Descend, monte, s'élance à travers la rumeur, Plane, remonte encore, et redescend et meurt. QuHl ressemble à mon âme inégale et trop prompte Cet air de violon qui descend et qui monte...

Des dernières productions de ce poète, il n'y a rien à dire. Souhaitons, cependant, que ne sacrifiant plus à l'avenir, aux nécessités monstrueuses d'une époque riche en barbaries de toutes sortes, il ne souille plus sa muse d'inspirations guerrières. Il ne fut pas né pour servir Moloch. Heureusement des vers nouveaux ont prouvé qu'il se ressuscitait à lui-même, aux vérités de la poésie.

Le cas de M. Lozeau est singuUer, inédit chez nous: voici un homme qui, sevré des ressources ordinaires qui composent l'existence des autres hommes, s'emploie à nous conquérir certains biens intellectuels. Il est un reproche à nos lâchetés. Car il pouvait ne pas ajouter d'autres

maux à son mal; il eut pu garder pour lui seul les confidences qui lui venaient des choses, de luimême, de son exil d'entre les hommes. On le voit bien dans une tour d'ivoire habitée de tous les chants, des purs égoïsmes de l'esprit. Non, il a voulu être une voix dans la foule, faire éclater le silence, hâter, par son effort, le destin de notre littérature.

Aussi sa maison chante dans le pressentiment des mots et des idées. D'elle s'échappent des fusées qui illuminent la nuit de nos plaines. Cette âme sensible de poète harmonise la plainte des roseaux avec les accords gémissants qui s'exhalent de ses profondeurs. Ce n'est pas le rire, la chute des astres dans la mer, la rumeur puissante d'une foule en délire, les bruyants débats de la tribune ou du prétoire, la fureur sauvage des hommes de proie qui parque les petits et les faibles dans la charette fatale. Non, mais c'est l'aube recueiUie qui semble une prière d'oiseaux, de plantes, d'herbes et de sources brisées; c'est le soir qui nous prend à la tête et au cœur et se consomme en un chant de grâce sanctifiante; — c'est tout un destin songeur, repUé sur lui-même, qui, au sein d'un monde précaire, s'ingénie à la

naissance d'images teintées de la pourpre d'une

belle âme.

Contemplons donc cet homme: sa solitude où vit et s'exauce le rêve poétique frissonne de mille voix charmées et tentatrices. Et ainsi il s'est trouvé récompensé d'avoir souffert sa vie, de l'avoir ornée de désirs ailés, d'agréments intellectuels. Habile joueur de la lancer, telle une boule dans l'azur, au cœur des bois, sur le bord des lacs, à travers l'apothéose des soirs et la nature mnombrable!

Il faut remercier le poète de VAme Solitaire d'être tourné vers un haut idéal, et d'y subordonner ses jours et le meilleur de lui-même. Ce rêveur n'est pas clos dans son rêve. Il s'humanise et tient de toutes ses fibres à la joie et à la douleur des hommes. IndividuaUté riche qui répand ses richesses sans les gaspiller. Car il a su préserver son univers pensant et sentimental de la pire des choses: le doute intellectuel. Il croit ardemment à son art, et parce qu'il ne cesse d'être au service de son rêve, il étend la bienfaisance de sa pensée à tous. En plus et en dehors de toute réalisation littéraire ou poétique, il y a bien quelque héroïsme à demeurer serein au

milieu du martyre quotidien de son existence. Le Prométhée qui rit n'est-il pas d'une essence supérieure? Il est plutôt facile de crier, de se débattre, d'anathématiser les hommes, de blasphémer le Ciel. Une philosophie, — sourions ensemble, — qui n'aurait pas l'absolutisme de celle de Vigny, serait vraiment un code admirable offert à la fragilité des humains.

N'ayons garde de voir trop de complications dans l'âme de M. Lozeau. Sa vie est, comme ses livres, un beau miroir dont la glace n'a pas été obscurcie. Certaines agonies du cœur n'en ont pas vicié les ressorts précieux et la malédiction, telle une fleur sanglante, n'a jamais fleuri ses lèvres. Heureux prédestiné, dont l'âme accueille des créations riantes, douces et calmes, qu'il assemble en aimables caravanes.

Dans le concert poétique qui monte des rives laurentiennes, attestant la vitaUté du sentiment français et l'efficacité du rêve, il fournit sa collaboration harmonieuse. Je veux le rappeler, nos défricheurs de jadis constituèrent une noblesse du travail devant laquelle un cœur canadien se sentira toujours ému. La phrase écrite ou parlée traduira imparfaitement ce qu'il y eut de sang et

de larmes répandus, ce poème obscur de la terre d'où jaillirent les blés opulents, doucement balancés au passage de nos vierges saines, gonflées d'amour et de jeunesse. C'était la préface de l'existence française-canadienne. Personne ne la reniera; elle est belle d'impatience féconde, enfantant des merveilles. Maintenant la curiosité de tout bat des ailes. Nous sommes en marche vers les réalisations de l'esprit.

La course aux étoiles est commencée. Je vois, sur la route, des pèlerins qui sont morts de froid, de misère, de chagrin, de folie, d'autres qui défaillent les yeux rivés sur de lointaines lumières, d'autres encore qui tiennent dans leurs mains frémissantes le flambeau décrié. Mais quel rêve c'est de presser, sous le sarcasme des ilotes et la bave des mufles, les aurores qui veulent naître et qui, sans doute, finiront par balayer la nuit!

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