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CHAPITRE IV

QUE faire:

L'Eglise de France au xixc siècle a trouvé des prêtres; cependant elle n'en a pas assez, et elle est menacée d'en avoir demain moins encore qu'aujourd'hui. Que l'aire? La question est grave. Ce n'est ni plus ni moins qu'une question de vie ou de mort. Le sacerdoce étant le foyer de la vie dans l'Eglise, l'organe permanent par lequel Jésus-Christ fait l'œuvre de la rédemption du monde, rien n'intéresse plus la vie de l'Eglise et le salut des peuples que ce qui touche au sacerdoce. C'est une question non seulement religieuse, mais nationale et patriotique. En effet, pour relever la nation, il faut la christianiser. Les arts, le science, le progrès matériel, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout, ce n'est pas même l'essentiel d'une nation. Le mal peut exister lorsque le commerce va, lorsque les usines marchent, lorsque le rente est au pair et que le gendarme est respecté. Les prospérités extérieures ne sont qu'une façade. La vie d'un peuple repose dans les âmes, et la vie des âmes repose dans l'Evangile. « La

religion ne vous menace pas, elle vous manque », disait Mgl Dupanloup à la tribune de l'Assemblée nationale. Et c'est vrai. Pour relever la nation il faut la christianiser. Et pour christianiserla nation, il faut des prêtres. Nous sommes les ouvriers du relèvement national. Nous sauvons les âmes, en leur inspirant l'amour du devoir et en les formant à la pratique de la vertu. Or, la pratique de la vertu et l'amour du devoir constituent pour la nation le capital social le plus précieux de tous. Nous semons la vérité; nous accréditons le bien; nous exerçons les hommes à la justice et à la sainteté; nous faisons des chrétiens, en un mot. Or, <( un peuple de vrais chrétiens n'aurait pas besoin de gendarmes », dit J.-J. Rousseau. Pour christianiser la nation, il faut des prêtres. 0 mon Dieu, donnez-nous des prêtres, beaucoup deprêtres, des prêtres saints, doctes, zélés, des prêtres qui soient la lumière du monde et le sel de la terre ! Oui, c'est Dieu d'abord qui donne des prêtres, qui dépose dans certaines âmes le germe de la vocation ecclésiastique ; et il n'y manque jamais, il sème à pleines mains dans les familles la pluie d'or des vocations futures. Les germes du sacerdoce existent. Où irons-nous les chercher? Partout, dans les classes populaires et dans les classes riches. Dans les classes populaires. Le clergé sera

toujours en majorité tiré du peuple. Numériquement, 1<1 peuple représente la presque totalité de la nation; donc il doit fournir beaucoup plus de vocations que les classes riches. Et puis historiquement, tout le monde sait comment s'est fondée l'Église. Saint Paul disait : « 11 n'y a parmi nous ni beaucoup de grands, ni beaucoup de riches, ni beaucoup de nobles : non multi pot entes, non m ni h nobiles. » Dieu, pour faire éclater sa puissance, a choisi dès l'origine ses ministres parmi les faibles, parmi les petits, parmi ce qu'il y avait de plus rien, elegit ea quœ non sunt. Voilà le plan divin. Constantin, Charlemagne, saint Louis, Louis XIV ont bien pu jeter dos vêtements de pourpre sur les épaules de l'Eglise; ils n'ont pas pu modifier ce que Dieu avait décrété. L'Église de l'avenir, en allant chercher ses prêtres dans les classes populaires, restera donc simplement fidèle à ses origines. Sera-ce un mal? Nous ne le croyons pas. Né du peuple, sorti des fortes populations des campagnes, le clergé en connaît la langue; il en aime les travaux ; il sait parler au laboureur de ses blés, de ses avoines et de ses seigles, au vigneron de l'état de ses vignes et des espérances delà vendange. Destiné à vivre au milieu du peuple, il se rapproche de lui par des similitudes d'origine cl d'éducation qui facilitent le succè> de ><>n minis-

tère. Le sacerdoce est d'ailleurs un métier austère. . . Faut-il se plaindre qu'il se recrute dans la foule de ceux qui travaillent, dans les rangs des durement laborieux? Là se trouvent la santé, la robustesse de l'âme, l'habitude de l'effort, le gros bon sens, le fin sourire... Autant de qualités utiles à tout le inonde, mais absolument nécessaires au prêtre.

Gela ne veut pas dire qu'on ne s'adressera qu'au peuple pour trouver des vocations. Non. 11 serait regrettable que toutes les classes de la société ne fussent pas représentées dans la tribu sacerdotale. De tout temps l'Eglise a compté parmi ses ministres de nobles représentants des classes élevées. Elle y tient. Elle se plaît à reconnaître que la naissance et la fortune, unies à de réels mérites, exercent sur les peuples une puissante influence. Aux yeux de l'opinion courante qui n'estime que la richesse, le prêtre qui a du patrimoine est un homme posé. Il a une auréole. Il a le prestige du désintéressement. Avec son patrimoine, le ministre de Jésn>- Christ peut faire beaucoup de bien, soutenir les bonnes œuvres qui végètent faute d'argent, engager mille entreprises apostoliques qui ne sont possibles qu'à un prêtre ricin1 on au in oins aisé. Les enfants des classes supérieures, en entrant dans le clergé, y apportent avec eux des avantages

humains, qui sont de puissants et heureux moyens d'influence pour le bien. Ils y apportent en particulier l'avantage inappréciable d'une première éducation, la délicatesse des sentiments qui accompagne d'ordinaire la délicatesse des manières, la politesse, l'urbanité et la distinction qui ne sont pas moins recommandables chez le prêtre que chez l'homme du monde. Qui ne voit que le prestige du nom, de la fortune, de l'éducation et la connaissance du monde sont un supplément, un appoint précieux pour le clergé et pour la religion? Ajoutez à cela que les classes riches ont elles-mêmes tout à gagner en donnant leurs lils à l'autel et qu'elles se sauveraient elles-mêmes en servant de la sorte l'Eglise et la société. Que de jeunes gens à qui l'état ecclésiastique et les travaux apostoliques procureraient plus de liberté d'esprit, plus d'allégresse de cœur, plus de sécurité d'Ame, plus de vrai bonheur que la vie trop souvent terne et inféconde que l'on mène dans le monde! Que de familles bien posées le seraient encore mieux, si elles avaient un fils dans les ordres, surtout dans les rangs du clergé séculier! Le père de sainl François de Sales avait longtemps résisté h la vocation de cet aine de sa race. Mais vraiment l'évêque de Genève, à lui seul, n'a-t-il pas illustré le nom de son père plus que tous les autres

APOSTOLAT Ol'POUTUN. — 11.

membres de la famille, qui ont cependant occupé de grands emplois ? Que les classes riches donnent des recrues au clergé, et elles retrouveront une influence morale que la richesse toute seule ne saurait donner. Elles ont payé autrefois un large tribut à l'autel, et elles ont fait descendre par là pendant des siècles les bénédictions de Dieu sur leurs maisons. Quelles reprennent aujourd'hui le chemin du sanctuaire et du sacerdoce, et Dieu rendra en vitalité à leur race ce qu'elles auront apporté de service et d'éclat à son Eglise.

Non, les vocations ecclésiastiques ne manquent pas. C'est Dieu qui les crée, et 11 les crée comme toute chose, à l'état de gérai e, dans les plus humbles familles et dans les familles prépondérantes. Mais, comme tous les autres germes, les ger: du sacerdoce sont faibles, précaires, d'autant plus délicats qu'ils sont plus précieux. 11 ne faut pas les fouler d'un pied brutal et les écraser. Il faut les discerner, les défendre et les faire éclore. Qui fera cela? Les parents d'abord, et c'est à eux d'abord que nous prenons la liberté de nous adresser. Le père est le chef du foyer. Il a grâce d'état pour lire dans L'âme de son Bis el pour le guider dans sa vocation. El la mère! ah! c'est elle surtout qui devine et discerne la vocation de l'enfant et doucement, délicatement, travaille à son éclo-

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sion. L'intervention maternelle apparaît dans l'histoire de presque tous les prêtres. Saint François de Sales parle du sacerdoce. Son père s'emporte, se tache. Mais sa mère, plus désintéressée, plus pieuse, intervient, intercède et fléchit l'opposition paternelle. Au fort de la Révolution, la comtesse de Quélen aimait à conduire son fils à l'église des Carmes, transformée en prison, pour lui faire visiter les éveques et les prêtres qui allaient mourir et recevoir leur dernière bénédiction. Ainsi, elle faisait naître dans cette jeune àme le saint enthousiasme du sacerdoce. Le P. Besson était lils unique et artiste déjà remarqué. Sa mère le donne au P. Lacordaire qui, dit-il, n'eut que la peine de se baisser pour cueillir cette ■belle fleur. Quand une famille donne un lils à l'autel, c'est quelquefois un grand sacrifice, niais c'csl toujours une grande bénédiction. Avec un lils prêtre, la famille devient plus unie, plus grave, plus élevée. Le prêtre bénit le mariage des fr< el des sœurs et baptise leurs petits enfants, dont il surveille encore l'éducation chrétienne. Il intervient dans les différends; il console dans les épreuves; il assiste dans la gène; ii calme, il apaise, il unit. Il enveloppe toute la famille d'une influence religieuse qui la rend meilleure.

C'est donc au loyer, sous le regard attendri du

père et de la mère, que germent les vocations sacerdotales. Et c'est le prêtre qui en aperçoit la tige naissante et donne la première culture. Prêtres bien-aimés, c'est à vous maintenant que sont destinées nos plus pressantes recommandations. Qui donc, dans ces temps malheureux, se préoccupera de la disette de jour en jour plus grande du sanctuaire, qui songera à recruter le clergé, sinon le clergé lui-même? Un conseil doit ici précéder tous les autres. Sachant qu'on ne cueille pas du raisin sur les ronces et que la sève sortie d'une mauvaise racine ne peut produire que des fruits amers, n'allez pas chercher des vocations dans les foyers vicieux, mais bien dans les maisons où la religion et la vertu sont en honneur. C'est là, au sein d'une très pure atmosphère familiale, que vous discernerez les âmes prédestinées, que vous en étudierez les aptitudes et les goûts. Vous chercherez des tempéraments sains, des intelligences ouvertes, des jugements droits, des cœurs purs. Vous prêterez une oreille attentive aux premiers bégaiements d'une vocation encore inconsciente. Et, quand vous croirez avoir trouvé le germe sacerdotal, même caché sous une

enveloppe épaisse et rude, cette perle précieuse, gardez-vous de la négliger. Eaites connaître aux parents de l'heureux enfant vos conjectures sur

son avenir. Souvent vos ouvertures seront reçues avec reconnaissance et docilité. Plus souvent encore la famille se montrera étonnée, émue, récalcitrante, et alors, avec prudence et respect sans doute, mais aussi sans respect humain, vous saurez combattre les préjugés, les hésitations et les craintes injustifiées qui empêchent certains parents de consentir à la vocation de leurs enfants. Votre tâche n'est pas terminée après ce premier travail de recherche, de découverte et de pourparlers. Une fois la vocation trouvée et décidée, il faut la cultiver avec amour. Cet enfant béni, qui vous semble destiné au sanctuaire, il faut le prendre à part le plus tôt possible et le soustraire au contact de la vie ordinaire. Après le foyer domestique, l'école presbytérale est la serre chaude où s'élaborent les vocations, où se préparent les futurs prêtres. Nous savons bien que tous les prêtres employés au saint ministère ne peuvent pas s'imposer le soin et la charge de donner des leçons particulières pendant une année ou deux à un jeune enfant qui deviendra plus tard élève du séminaire et ministre de Dieu. Mais quelques-uns le pourraient facilement surtout à la campagne. « Que faire, écrit ici Mgr Dupanloup, que faire dans l'isolement d'un presbytère, loin de toute société, à la campagne? Que faire? Ah! bien de- ehoses

sans doute que le zèle suggère, mais aucune meilleure et plus douce que celle dont je vous parle. Je ne disconviens pas que le moyen que je vous propose a ses assujettissements et ses labeurs; mais, outre que le bien ne se fait jamais sans quelque peine, en retour, quelles consolations, quelles bénédictions! » C'est vrai. Le plus grand service que vous puissiez aujourd'hui rendre à la religion, est de discerner et de cultiver les vocations, de préparer à votre diocèse les ouvriers dont il a un si grand besoin, et de combler ainsi les vides que nous déplorons. Un ministre de Jésus-Christ, un curé, un vicaire, un aumônier, un professeur qui dans sa vie n'aurait fait que cela : un prêtre, un seul prêtre, n'aurait pas perdu sa vie. « J'ai quatrevingt-trois ans. disait un bon vieillard, chanoine titulaire, je vais bientôt mourir. Je n'ai pas fait tout le bien que j'aurais voulu. Mais une chose me console. Je laisse derrière moi trente-trois prêtres que j'ai formés et qui feroni mieux que moi. » 11 y a dans le diocèse de Versailles tel prêtre que vous connaissez, qui est encore un de nos curés les plus actifs et les plus entreprenants, et qui a déjà donné à notre Eglise une vingtaine do prêtres. Pourquoi ne pas le nommer? C'est M. l'abbé Reignat, curé de Maisons-Laffitte. Qu'il soit publiquement remercié et que son exemple trouve des imitateurs!

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