CHAPITRE II
Les œuvres de zèle sont obligatoires. Mais sontelles possibles? Oui, elles sont possibles à tout le monde. Nous ne croyons pas qu'un seul chrétien ait le droit de se déclarer incapable, incompétent, bon à rien en matière d'apostolat. Dans le champ du zèle, il y a place pour toutes les bonnes volontés et chacun peut y tracer son sillon.
I. Et d'abord certains moyens de zèle, tels que la prière, le sacrifice et le bon exemple sont à la portée de tous les catholiques sans exception.
Le grand ministre espagnol, le cardinal Ximenès, avait un jour donné rendez-vous dans son palais aux grands du royaume. Ils étaient là causant, sagitant, s'impatientant de ce qu'ils étaient obligés d'attendre. Soudain le cardinal ouvrit la porte de la pièce où il se trouvait. C'était une cellule monastique qu'il s'était gardée dans les splendeurs de sa résidence. Il s'approcha de ceux qui étaient là, et leur dit avec majesté : « Vous êtes impatients? J'étais au pied de mon Crucifix. Rappelez-
vous que prier, c'est encore gouverner. » Parole profonde. Qu'est-ce que nous pouvons faire sans Dieu? Pas grand'chose. Pour ramener dans notre siècle assombri et chaotique la lumière, Tordre et la paix, l'œuvre de l'homme est très courte et bien insuffisante. Prions. La prière est une œuvre de zèle accessible à tous. Elle met en jeu l'action souveraine de l'Infini. Elle force Dieu à intervenir. A la prière, nous pouvons ajouter le sacrifice. La carrière du sacrifice est illimitée et tous peuvent y marcher au moins à petits pas. L'acceptation des peines de la vie est un sacrifice. La tempérance qui dompte le corps est un sacrifice. Jeter dans le sein du pauvre des aumônes proportionnées à notre fortune est un sacrifice. Se résigner, quand on est pauvre, aux conséquences de la pauvreté est un sacrifice. Celui-là fait un sacrifice qui supprime certaines fêtes et certaines jouissances pour en verser le prix dans la caisse des bonnes œuvres.. . qui se prive de certains loisirs et de certains voyages pour en employer le temps à des travaux d'action sociale et d'organisation... qui subordonne son goût pour l'indépendance et son attachement pour certaines opinions particulières à l'autorité des chefs de l'Eglise... qui brise certaines habitudes et réprime certaines répugnances pour se livrer aux nécessités religieuses de l'heure présente.
ATX GEOVRES DE ZELE 201
Voilà loute une série de sacrifices qui, accomplis en esprit de foi et consacrés à Dieu pour le salut des âmes, ont un effet pratique et immédiat et une portée surnaturelle que Dieu seul connaît. En somme nos sacrifices cachés ont devant Dieu plus de valeur que nos paroles et nos entreprises. Sans le paraître, ils sont de véritables œuvres de zèle. Tout chrétien peut de môme exercer l'apostolat par le bon exemple. L'exemple est une démonstration. On juge de l'arbre par ses fruits. Notre temps, qu'on a abreuvé de tant de sophismes. ne regarde plus guère si les doctrines sont vraies en elles-mêmes; mais il recherche si les personnes vivantes dans lesquelles elles se traduisent et s'incarnent sont vraies en elles-mêmes, et en quelque sorte homogènes avec leurs doctrines. Il se demande si ceux qui font profession du christianisme, qui croient ses dogmes, qui adoptent ses prières et pratiquent ses sacrements, qui acceptent sa morale, en sont vraiment rendus meilleurs. Si les chrétiens pratiquants ne sont pas meilleurs que les autres, s'ils sont menteurs, faux, jaloux, cruels, égoïstes, vindicatifs, esclaves de leurs passions sensuelles, incapables de faire effort pour tenir dans la vie les situations où le succès est le juste fruit du travail, s'ils n'ont pas plus de (loueur, de bienveillance, d'esprit de sacrifice,
de virilité, de pureté que les mécréants, le monde se dit : A quoi donc leur sert la religion? Est-elle vraie? Est-elle divine? Chrétiens, votre façon de vivre sera interprétée comme l'expression empirique et comme la démonstration de votre foi. Vivez le christianisme, et vous le rendrez à ceux qui Font perdu, et vous l'inoculerez même à ceux qui le repoussent. Car l'exemple n'est pas seulement une démonstration, il est une contagion. Il montre le chemin aux aveugles et il y entraine les indécis. Les hommes en général ne sont pas des êtres méchants, mais des êtres faibles. Ils attendent d'être aidés, stimulés, entraînés. Marchez devant eux, et ils marcheront avec vous. On entend dire à beaucoup de braves gens : Il n'y a rien à faire. Gomment? Il n'y a rien à faire? Au lieu de gémir au coin de votre feu et de vous cacher pour servir Dieu, au lieu de contredire sans cesse votre foi par votre conduite, mettez vos actes à la hauteur de vos croyances et vos pratiques extérieures en harmonie avec vos sentiments intimes, donnez l'exemple et vous verrez l'inlluence qui rayonnera de votre personne sur votre entourage. Rien n'attire et n'est contagieux comme la foi sincère, comme la vertu courageuse. L'exemple est un apostolat, peut-être le plus efficace des apostolats.
II. Beaucoup de catholiques d'ailleurs ne s'en tiendront pas à la prière, au sacrilice et au bon exemple. Ils parleront. En général les catholiques ne parlent pas assez. Les libres-penseurs ont le Verbe puissant. Ils débitent des tirades irréligieuses en chemin de fer, à table d'hôte, au cale, dans une promenade, partout et toujours. Chrétiens, faites donc pour le vrai et pour le bien ce que d'autres font pour le faux et pour le mal. N'ayez pas l'air de demander pardon aux hommes d'appartenir à Dieu. Qu'on sache de suite qui vous êtes. Parlez. Affirmez vos croyances. Vengez-les des ignorances qui ne les connaissent pas, des préjugés qui les défigurent, des mensonges qui les travestissent, des passions basses qui voudraient les déconsidérer. A certaines heures, on voit se liguer contre la religion tous les vilains instincts de l'humanité. C'est alors qu'il y a de la besogne pour tout le monde, et que sur les lèvres les plus timides et d'ordinaire les plus silencieuses doit retentir partout répété le cri de la vérité qui proteste et de l'honnêteté qui s'affirme.
Parler ne suffit pas. Il faut agir. A quoi bon pleurer longuement sur le péché des incroyants? C'est parfaitement inutile. Dieu préfère nos bras à nos larmes, et nos actes à nos gémissements. Faites donc quelque chose pour la religion, quelque
chose sur le terrain de la protestation publique sans doute, mais quelque chose aussi sur le terrain de la bienfaisance intelligemment pratiquée, quelque chose sur le terrain de l'éducation populaire, quelque chose sur le terrain de la diffusion des bons livres et des bons journaux, quelque chose même dans une sphère plus délicate, pour améliorer autant que possible la gestion des affaires publiques dans leurs rapports avec la religion. Les œuvres de zèle, les œuvres religieuses sont aujourd'hui les plus nécessaires. Que la France soit chrétienne, et le reste lui sera donné par surcroit. Quelle revienne à ses vieilles croyances et elle reprendra bientôt le cours glorieux de ses destinées. En 1849, Cousin apeuré se jetait dans les bras de l'abbé Dupanloup en lui disant : (( Sauvez-nous, sauvez-nous. Monsieur l'abbé. » Et Thiers voulait livrer au clergé le monopole de renseignement primaire, tant la dissolution de la société mettait en évidence la nécessité de la religion. Le christianisme a plusieurs fois sauvé la société; seul il peut encore la sauver. Sans le christianisme on ne fera rien, ou on ne fera que des ruines. Constituons partout des œuvres de zèle. Les prêtres ne le peuvent pas toujours, emprisonnés qu'ils sont dans leurs églises cl écrasés par leur ministère quotidien, dépourvus de res-
sources pécuniaires et tenus à distance de la vie intime et journalière de leurs paroissiens. Mais tes laïques peuvent aider les prêtres et souvent aller plus loin. Ils ont du temps et de l'argent que le clergé n'a pas. Ils ont mille occasions de coudoyer les hommes leurs frères, de les rencontrer et de leur parler. Ils ouvrent des portes qui nous sont fermées. Ils sont en contact avec des centaines d'individualités que nous n'atteindrons jamais.
Tous ou presque tous, prêtres et laïques, nous pouvons parler et nous pouvons agir pour la cause de Dieu et des Ames. Mais, soit que nous parlions, soi! que nous agissions, souvenons-nous bien que nos procédés ont encore plus dPinfluence que toutes nos paroles et toutes nos œuvres. Ayons des pi'océdés évangéliques. Selon la belle expression de M. Marc Sangnier : « Pour être plus forts que la haine, soyons les entêtés de l'amour. Ne comptons pas, en vainquant la violence par la violence, sauver l'Eglise. C'est par d'autres canaux que la vie divine entend se répandre dan- liâmes, et si la défense peut devenir un devoir sacré, il faut aussi la conquête. Or le Christ ne nous a donné qu'une force de conquête : c'est l'amour. » Voilà la méthode évangélique. Elle a été instituée par Jésus-Christ ; elle est de ions les temps et de tous les lieux. Nous n'avons pas le
droit de la renier. Pour agir sur nos contemporains, nous devons les aimer. Ayons des procédés fraternels. Acceptons notre temps tel qu'il est; à le décrier, on ne gagne rien. A vouloir s'imposer à lui, on est sûr de ne pas réussir. A le traiter de haut par la condescendance ou la pitié, on s'expose à le froisser et à l'irriter. Tous ceux qui nous environnent, maîtres et serviteurs, grands et petits, riches et pauvres, savants et ignorants, justes et pécheurs, tous... sont nos frères. Il ne suflit pas de le dire, il faut le penser; il ne suffit pas de le penser et de le dire, il faut agir en conséquence. Ahordons-les, non en tremblant, en rechignant, en forçant notre talent, mais spontanément, simplement, fraternellement. Traitonsles tous, je ne dis pas de façon égale, mais de façon également digne et respectueuse, avec des formes proportionnées à la situation, à l'état d'esprit de chacun. Et avec des procédés évangéliques et fraternels nous aurons la certitude de faire du bien et d'en faire beaucoup.
D'une manière ou d'une nuire tout le monde peut se livrer aux œuvres de zèle. C'est à chacun de choisir sa lâche et d'agir dans l'humble milieu où Dieu l'a placé, dans la famille d'abord, ensuite dans le voisinage, et enfin, si c'est possible, dans la sphère plus étendue de la société. L'un rame-
nora à l'église quelques âmes qui en ont oublié le chemin ; un au Ire procurera aux enfants du peuple un enseignement chrétien; un autre répandra de bonnes paroles, de hons livres, de bons journaux. L'œuvre à accomplir est immense et se diversifie à l'infini. Il y a des organisations officielles qui nous entraînent automatiquement dans la carrière du zèle, et nous en parlerons assez longuement. Mais, quand nous avons donné notre nom et notre concours à ers organisations, nous ne sommes pas dispensés de l'apostolat individuel dont les occasions naissent à chaque instant sur notre route. Ici dans une conversation, l'heure est opportune de dissiper un préjugé et de donner un bon conseil, et là dans une visite de consoler un affligé et de guérir un cœur ulcéré. Aujourd'hui nous pouvons procéder par de sages avertissements et par de pacifiques et loyales discussions, et demain par la tendresse et par de nobles et saints exemples. Et enfin, quand notre parole est sans puissance, notre exemple sans autorité, notre tendresse sans pénétration, nous pouvons encore, nous pouvons toujours ourdir en faveur des âmes la mystérieuse conspiration de la prière et obtenir de Dieu ce que ne peut conquérir notre zèle. Et même, moins nous aurons l'enivrement du succès, visible et immédiat, et plus grand sera notre mérite.