‹ Apostolat opportunChapitre 24 sur 64 · TOUT LE MONDE DOIT SE LIVRE H AUX ŒUVRES DE ZÈLE · texte numérisé non relu

TOUT LE MONDE DOIT SE LIVRE H AUX ŒUVRES DE ZÈLE

Nous abordons un chapitre qui sera long, le chapitre des œuvres de zèle, et nous déclarons tout de suite qu'au devoir de la sanctification personnelle vient s'ajouter l'obligation de sanctifier les autres. Beaucoup de chrétiens ne l'entendent pas de la sorte. Ils se déchargent de l'obligation du zèle comme d'un poids gênant qu'ils font peser sur les épaules du clergé et ils disent : La religion n'est pas notre affaire : c'est l'affaire des prêtres. Expliquons-nous d'abord sur ce paradoxe.

Il est vrai que l'apostolat s'impose aux prêtres plus qu'aux laïques. Nous sommes prêtres pour défendre et propager la religion, pour glorifier Dieu en sauvant les âmes. Nous n'avons que cela à l'aire ici-bas. Et malheur à nous si nous n'évnngélisons pas! Malheur à nous si par notre faute nous laissons une société tout entière fléchir dans l'incrédulité, jusqu'à l'homme des champs, jusqu'à Le femme, jusqu'à l'enfant ! Nous sommes

responsables de la foi des peuples, et malgré l'abus de la grâce qui pèse sur nos populations, malgré les tyrannies déprimantes du pouvoir, malgré les apostasies contagieuses de la science, malgré toutes les influences pernicieuses du siècle, c'est notre devoir d'évangéliser le monde et de le sauver.

Mais le devoir du clergé ne supprime pas le devoir des laïques. Tout le inonde doit se livrer aux œuvres de zèle , les prêtres y sont obligés au nom de la justice et les laïques au nom de la charité ; et la charité n'est pas une vertu moins obligatoire que la justice. Ecoutons là-dessus la voix de la conscience, de l'intérêt et de l'actualité, et acceptons la ligne de conduite que nous imposent notre foi, nos besoins et notre temps.

I. Tout le monde doit se livrer aux œuvres de zèle. C'est une question de conscience. Regardons autour de nous et voyons tous ces hommes, nos voisins, nos amis, nos parents, nos compagnons d'existence, qui vivent sans Dieu ni autel, sans foi ni loi, et qui s'en vont vers les rivages de l'audelà, traînant après eux la longue chaîne de leurs espérances trompées. Ils ne sont pas heureux. Ils s'agitent dans la nuit, dans îe vide. Ils ne saisissenl que des fantômes. Ils ne se repaissent que d'appa-

renées. Ils meurent d'inanition religieuse, el demain ils vonl comparaître au tribunal d'un Juge inexorable qui leur demandera compte de leur vie sans religion et de leurs années perdues. Que sont ces hommes?de simples grains de poussière? des chiffres dans l'immense addition ? des rouages dans le mécanisme universel? Non. Ce sont des âmes ; des Ames infiniment précieuses, immortelles, qui valent le sang d'un Dieu, qui sont appelées comme nous à la jouissance de la vie et de la félicité divine. El ces âmes sont en ruines. Elles ignorent Dieu, elles le méconnaissent, elles le blasphèment peut-être. Elles vivent dans les ténèbres, elles sont assises dans les ombres de la mort. Klles ont perdu la foi de leur baptême, el jusqu'aux sentiments de leur dignité supérieure, jusqu'au souci de leur véritable destinée. Elles sont privées de la vérité qui sauve. En elles, toute vie surnaturelle et toute vie morale est tarie. Elles ne savent plus prier. Elles végètent dans le présent, dans le terrestre, dans l'indifférence, dans l'erreur, dans le péché. Voyant cela, sachant d'un côté' ce que valent lésâmes et de l'autre ce qu'elles risquent, pouvons-nous rester insensibles, le cœur sec, au milieu d'un monde qui périt loin de Dieu? Nous ne le pouvons pas. La vertu de charité qui esl de précepte quand elle s'adresse aux soûl-

frances du corps, ne saurait être de simple conseil quand il s'agit des besoins supérieurs des âmes. La vraie religion est inconciliable avec la sécheresse du cœur. La foi qui sauve, c'est la foi qui nous porte à sauver les autres. Il y a peut-être des gens qui se croient sauvés et qui n'ont jamais aimé. Ils se trompent. L'amour des âmes est un élément essentiel du christianisme et l'égoïsme en est la contrefaçon déplorable, La conscience, quand elle est vraiment chrétienne, ne regarde pas dans les hommes leur être extérieur, leurs qualités ou leurs infériorités de surface, mais leur âme, la dignité substantielle de leur origine et de leur fin, et, pour leur procurer la vie, la lumière et le salut, elle se décide à tous les sacrifices. Et même, plus est profonde la misère spirituelle de nos frères, plus doit être intense notre désir de les assister et de les relever. Que s'ils refusent nos avances et nos bienfaits, nous ne cessons pas pour cela de les aimer. La passion qu'ils mettent à s'égarer et à nous rebuter est encore dépassée par la passion qui nous pousse à les poursuivre et à leur faire du bien. Tout le monde doit se livrer aux œuvres de zèle. C'est une question de conscience.

IL C'est une question d'intérêt. Qu'egt-ee que

la religion, sinon le bien essentiel de nos Cimes? Nous ne pouvons pas nous sauver sans elle. Elle entre même pour une large part dans notre bonheur présent, et il est difficile de se faire icibas une vie pure et consolée, quand on n'y met pas un rayon d'idéal et une goutte de rosée divine. Il importe donc à notre félicité de conserver notre patrimoine religieux, et nous ne pouvons le conserver qu'en nous livrant aux œuvres de zèle.

L'apostolat n'est-il pas d'ailleurs le meilleur stimulant pour la ferveur? En travaillant à christianiser les autres, on se christianise soi-même, 11 est tel homme qui, vivant dans un milieu paisible, n'eût été qu'un chrétien à peine suffisant, et qui, entraîné dans les œuvres catholiques, amené à payer de sa personne pour le salut des Ames, a été le premier converti de son apostolat. Son ardeur pour ses frères l'a échauffé tout le premier; il a compris qu'on ne défend bien que ce qu'on aime généreusement, et, pour mieux défendre le Christ, il s'est repris à aimer le Christ comme aux meilleurs jours de sa jeunesse. Il est telle femme à moitié chrétienne qui bornait son ambition à faire merveille dans le monde, et qui, du jour où elle s'est adonnée à l'apostolat, a réalisé des miracles de charité et de dévouement et est devenue une chrétienne éminente. Il est tel jeune

IPOSTOLA1 OPPORTUN. — 13.

homme, admirablement doué, comblé de toutes les générosités de la Providence, qui perdait son temps, son talent, sa fortune, qui perdait son àme et sa vie dans les vulgarités mondaines et dans les plaisirs mesquins, et qui, embrigadé dans une association catholique, saisi par la fièvre du bien et emporté par la passion du zèle, a sauvé sa foi et sa vertu et décuplé sa valeur morale.

Et puis la religion n'est pas seulement le bien essentiel de chaque âme en particulier, elle est le bien essentiel de notre pays. Une France athée serait une chose monstrueuse. « Qu'avez-vous fait de la France? » disait Bonaparte au Directoire dans une imprécation fameuse. Qu'est-ce que l'impiété ferait de notre patrie ? Cette seule interrogation doit nous glacer d'effroi. Il est évident que nous allons aux plus grands malheurs, si nous laissons les ennemis de la Religion déchristianiser la France, si nous n'opposons pas à leur acharnement l'abondance et l'intensité de nos œuvres de zèle. Et, comme a dit Sa Sainteté Pie X dans sa première Encyclique, « ce ne sont pas seulement les hommes revêtus du sacerdoce, mais tous les fidèles sans exception qui doivent se dévouer aux intérêts de Dieu et des âmes. » La religion est le bien commun du clergé et des fidèles, et même il ne serait pas téméraire d'affirmer que

sa conservation importe plus encore aux laïques qu'aux prêtres. Nous, prêtres, nous ne laissons personne après nous sur la terre. Vous, laïques, vous laissez après vous ici-bas des êtres chéris qui portent votre nom et continuent vos traditions, et vous seriez inconsolables et inexcusables de ne pas leur transmettre la vieille religion dont le dépôt vous a été confié. Tout le monde doit se livrer aux œuvres de zèle. C'est une question de conscience et une question d'intérêt.

III. C'est une question d'actualité. Autrefois les œuvres de zèle étaient beaucoup moins nécessaires qu'aujourd'hui. La religion avait à peine besoin d'être défendue et propagée ; elle se propageait et se défendait toute seule par tradition, par habitude, par vitesse acquise, par l'influence du milieu et par l'ascendant de 1<) vérité discutée. Aujourd'hui, ce n'est plus cela. Notre foi nous est disputée, comme un tas de blé que grignotent les souris, comme un vêtement qu'on veut nous arracher, comme une maison qu'on démolit pierre à pierre. Quel est le jeune homme qui, à l'atelier, au magasin, dans le bureau, n'a pas à subir des interrogations sur sa croyance? Quel est l'homme fait qui, un jour ou l'autre, n'est pas obligé de justifier et de venger son Credo? Les mécréants

nous imposent la lutte. Nous voudrions ne pas lutter que nous ne le pourrions pas. La presse, l'opinion, la loi, tout est ligué contre nos croyances, nos pratiques et nos institutions religieuses.

11 nous faut des apôtres. Ce n'est pas assez que les prêtres le soient. Les laïques doivent nécessairement entrer dans la lice, venger la religion, secourir les âmes en détresse, arracher la foule aux missionnaires de l'impiété et neutraliser l'apostolat du mal par l'apostolat du bien. Quand, par une nuit d'orage, sous les coups d'une mer en furie, un vaisseau se débat entre vie et mort, et qu'à travers les vertiges, les tourbillons, les craquements, les sifflements sinistres, les bonds désordonnés du navire et l'effroi qui gagne en secret les plus fermes, il s'agit d'assurer contre la tempête le salut commun, comment se comporte l'équipage? Chacun est à son poste. L'homme sur qui repose la vie de tous commande, et on obéit. Les passagers eux-mêmes deviennent matelots et font la manœuvre; on n'hésite pas, on ne discute pas, on agit. Et la grandeur du péril est surpassée et vaincue par le dévouement de tous. Ainsi, chrétiens, devez-vous vous comporter dans les tempêtes qui assaillent aujourd'hui votre religion. La religion n'est jamais un navire en perdition ; mais elle est toujours un navire secoué par l'on-

ragan, et à certaines heures l'ouragan est si fort qu'il donne la sensation de l'imminence du naufrage. Oui, la religion est l'affaire des prêtres ; mais l'obligation du clergé ne supprime pas celle des laïques, et actuellement, les œuvres de zèle s' imposent à tous comme une nécessité impérieuse. Le domestique de Saint-Simon disait chaque matin à son mai Ire : « Levez-vous, Monsieur, car vous avez aujourd'hui de grandes choses à faire. » On pourrait adresser le même appel aux chrétiens. 11 ne s'agit plus de se taire et de s'effacer. L'action devient un devoir. Par le temps qui court, il y a de la hesogne pour tout le monde. Plus le mal est profond el étendu, plus les ouvriers du vrai et du bien doivent être ardents à la lutte.

IV. On nous dit que nous n'obtiendrons jamais que tous les catholiques se livrent aux œuvres de zèle. Nous le savons... et nous le regrettons. Qu'il nous soit du moins permis d'espérer que partout se lèveront des élites de chrétiens et de chrétiennes, des minorités convaincues el ardentes qui donneront l'exemple de l'apostolat. Ce sont les élites, les minorités courageuses qui gagnent les batailles et qui mènent le monde. Qu'il y ait dans chaque paroisse un groupe de catholiques éclairés, actifs el dévoués, et ce groupe sera un vrai point car-

dinal sur lequel pivotera la paroisse tout entière. Quand une paroisse est déjà sur un pivot, elle n'est pas loin d'être changée.

On nous dit encore que le mal est trop avancé, la tâche trop grande, la France trop endurcie, que nous ne réussirons pas, qu'il n'y a plus qu'un miracle qui puisse nous sauver. Oui, le mal est grand et la tâche est difficile; mais il n'y a point de nation qui ne soit guérissable. Oui, la France a beaucoup péché et elle compte dans son sein beaucoup de renégats ; mais il lui reste cependant des justes qui méritent la bénédiction et le salut. Oui, un miracle est nécessaire au pays ; mais c'est nous qui devons faire ce miracle en sortant de notre apathie et de notre stérilité spirituelle, en provoquant par nos sacrifices l'intervention de Dieu. Saint Vincent de Paul disait : « Je n'ai pas un sou en caisse. Mais qu'importe? Quand une œuvre est nécessaire, il faut l'entreprendre sans crainte. Dieu y pourvoit. » Dieu nous demande l'effort, et il nous donne le succès, s'il le juge à propos.

Page 1