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I. Lorsque, dans une famille que Dieu a bénie

LF,s DAMES DE CHARITÉ 309

au mi lieu de plusieurs enfants beaux et pleins de santé, s'esl glissé tout à coup un pauvre petit être chétif, malingre et souffreteux, que font le pèreet la mère, s' ils ont de l'intelligence et du cœur? Bien loin de dédaigner et de maltraiter l'enfant disgracié par la nature, ils l'enveloppent d'une tendresse et d'une sollicitude particulières. « Mon fils, s'écrie la mère, je veux que tu vives, et je t'aime tel que tu es. En raison môme de tes iniirmités, j'éprouve pour toi des tressaillements que je n'ai pas ressentis pour tes frères. Tu vivras, je le veux, et tu seras heureux. » Alors, elle le serre sur son cœur palpitant dans des étreintes que ses frères n'ont pas connues ; et, sous la chaude affection de cette commisération maternelle, l'enfant se reprend à espérer et à vivre, ou, s'il végète et s'il meurt, il se sent tellement aimé et choyé qu'il oublie ses souffrances pour ne penser qu'à la tendresse des chers parents que Dieu lui a donnés. Ainsi, dans la société, il y a des membres souffrants, il y a des pauvres. Il y en avait hier, il y en a nujourd'hui, et il y en aura demain, et il importe que des égards et des soins particuliers leur soient assurés.

Oui. il y aura toujours des pauvres parmi nous, il y aura toujours des bras qui voudront être occupés et qui ne pourront l'être. Il y aura toujours des la-

milles ouvrières dont les vieux parents, la femme et les nombreux enfants n'auront pour se sustenter qu'un salaire tout à fait insuffisant. Il y aura toujours certaines maladies incurables et des accidents imprévus et terribles qui constitueront une incapacité de travailler irrémédiable et qui produiront une inévitable misère. Et puis, à coté des misères imméritées, il y a ceux qui sont malheureux par leur faute : les paresseux de parti pris, les dissipateurs qui ont tout perdu, les vagabonds repoussés de partout, les débauchés sans respect humain mais aussi sans refuge. On ne peut pas laisser mourir de faim tout ce triste monde. En somme, l'humanité est ainsi faite que la pauvreté suinte d'elle comme l'humidité suinte d'un vieux mur. Chaque année l'hiver donne ses neiges, le printemps ses fleurs, Tété ses moissons, l'automne ses fruits, et l'humanité en toute saison donne ses pauvres, réalités palpables, vivantes, en chair et en os. avec la faim dans les entrailles, des larmes dans les yeux, des prières aux lèvres, des haillons de la tète aux pieds. Il est facile de nier la pauvreté, mais il est impossible de la détruire; même quand nous aurons tout fait pour la prévenir, elle existera encore, et il nous restera tout à faire pour la guérir.

C'est ici qu'intervient la charité, l'aumône, et sa

mission esl sublime autant qu'immense. Il y aura toujours des malheureux, donc toujours le devoir de les secourir. Il est écrit : Dieu a confié à chacun le soin de son prochain ; et un Père de l'Eglise commentant cette divine parole, va jusqu'à dire : « Vous ne l'avez pas nourri ! Vous l'avez égorgé. » Mais faisons bien attention que la charité et l'aumône ne sont pas deux choses identiques. L'aumône est le don matériel ; la charité va beaucoup plus loin que l'aumône. Celui qui donne une pièce de monnaie est assurément un homme charitable ; mais cetle charité ric-à-ric et purement matérielle esl loin, bien loin de la charité qui paie de sa personne. Ce qui vivifie l'aumône, ce qui la centuple, la transforme, la proportionne aux besoins, c'est l'intervention personnelle, la présence réelle de celui qui la fait. Le pauvre accepte le don, mais il est réjoui et réconforté par le visage du bienfaiteur. Le voici : il arrive, il apprécie sur place toute l'étendue de la misère. Il contemple ce vieillard, ce malade que la lièvre dévore, celle femme âgée et percluse de tous ses membres. Il prête une oreille attentive au récit navrant de ce délaissé, de cel abandonné, decetoublié, à qui tout manque, et, plus que tout, quelqu'un. Tous les chrétiens ont le devoir et l'occasion de faire ainsi l'aumône de leur personne. Là, à quelques pas de notre

demeure, gémissent les plus touchantes infortunes. Allons là, le secours à la main, le sourire aux lèvres, la bienveillance dans le regard, l'amour au cœur. Nous ne guérirons pas toutes les misères, mais nous en guérirons beaucoup. Nous ferons le bien pratiquement, et à notre mesure ; cela vaut mieux que de nous repaître de rêves humanitaires et de combinaisons savantes, ayant pour but l'extirpation à tout jamais du paupérisme. Et si la charité était ainsi pratiquée par tous les chrétiens d'un bout de la France à l'autre, d'un bout du monde à l'autre, nous ne disons pas que la question sociale serait résolue, mais nous disons qu'on aurait beaucoup fait pour la résoudre.

II. Le département de la charité que nous venons de décrire et de délimiter est ouvert au clergé, aux religieuses, à tous les chrétiens, mais spécialement aux femmes chrétiennes. La femme n'a aucune part dans la vie publique ; et cependant parla charité, elle remplit une fonction sociale de la plus haute importance. Dans nos sociétés très civilisées, la douleur se rencontre à chaque pas ; or la femme a le don et la vocation de consoler et de guérir la douleur. Plus assujettie que l'homme aux atteintes de la souffrance, elle sait mieux que lui assister ceux qui soutirent. C'est

de sa parole et de son baiser que l'enfant reçoit I;i première consolation, et, quand elle manque au chevet du malade, il semble que l'abandon soit plus complet. Comme elle s'est penchée sur le berceau du nouveau-né, elle se penche sur le lit du moribond; comme elle a présidé à la naissauce, elle préside à la mort. De par sa nature la femme est prédestinée et préparée au doux et pieux ministère de la douleur, et la religion, recueillant et agrandissant cette vocation naturelle, demande à la femme chrétienne de se livrer ardemment aux labeurs delà charité, au soulagement des misères humaines.

Mais quelles sont, parmi les femmes chrétiennes, celles qui de préférence viendront au secours du pauvre ? Elles ont un nom ; on les appelle dames de charité ou dames patronnesses. Groupées dans une association, sous la direction du clergé, elles se partagent les quartiers d'une paroisse ou les différents genres de misères. Ayant du temps à dépenser, elles le consacrent au\ familles en détresse dont toutes les journées sont dévorées par un travail impitoyable. Comblées des dons de la fortune, elles compensent les mollesses de l'opulence par l'activité du zèle el elle semploient leur superflu à assister ceux qui manquent du nécessaire. Protégées par leur

situation contre la pauvreté, elles en contemplent de près les angoisses, et leur cœur apprend à ne point s'endurcir. Le bon emploi qu'elles font de la richesse justifie devant Dieu et devant les hommes le privilège qu'elles ont de la posséder. Il est bien entendu d'ailleurs que, pour accomplir sa mission, la dame de charité apportera au pauvre plus et mieux que le secours matériel ; elle lui donnera non seulement quelque chose de sa bourse, mais encore quelque chose de son cœur. Dans une page délicieuse, René Bazin écrit : « Le remède aux maux de ce temps n'est pas à trouver. Il existe, et c'est le don de soi-même. Elargissez votre àme. Aimez-les tous, quoi qu'ils fassent, pardonnez-leur, quoi qu'ils ignorent. Ils ne savent pas. — Soyez de la joie, soyez de l'union dans l'immense famille désunie. — Ne leur parlez de devoir que s'ils sont déjà consolés. Tendezleur les bras pour qu'ils montent jusque-là. Dieu n'injurie jamais, ses reproches tiennent dans un regard de pitié. Il a pardonné les fautes de l'esprit. Souvenez-vous î Plus souvent encore il a pardonné les fautes du cœur : Madeleine la Samaritaine, bien d'autres aussi dont il n'est pas fait mention. Celui-là savait la faiblesse humaine. — Vous tressaillerez de joie pour des bonheurs qui ne sont pas les vôtres. Vous sentirez la douceur

des larmes qui plaignent. Vous goûterez combien In vie esl belle, quand elle n'est pas à soi. N'ayez pas peur du mal. Allez. Ah ! l'envers du mal, ceuxlà seuls le connaissent, qui L'ont pris et retourné de leurs mains ! Et qu'elle est belle l'occasion qui naît par lui de dévouements, de sacrifices, de repentirs, de relèvements, d'efforts qui rachètent tout !... » Tel est le programme de la dame de charité ou dame patronnesse... programme irréalisable en dehors de l'esprit chrétien. Sans l'esprit chrétien, ni le riche ne sera ce qu'il doit être dans sa richesse, ni le pauvre dans sa pauvreté. Avec l'esprit chrétien, le pauvre sera résigné et digne, détaché des richesses en son cœur et économe du peu qu'il possède dans son ménage ; il ne jettera pas un regard de haineuse jalousie sur sa bienfaitrice ; il ne gaspillera pas non plus l'aumône qu'il reçoit pour se procurer des jouissances immédiates, rapides et inutiles. Avec l'esprit chrétien, la dame de charité de son coté sera simple et bienveillante, aimable et fraternelle ; elle ne sera pas l'orgueilleuse patricienne promenant sur la misère un regard altier et dédaigneux, laissant tomber de ses lèvres la réprimande sévère et le conseil hautain ; elle visitera le pauvre non comme un protégé, mais comme un fils bienaimé,ou plutôt comme un frère tendrement chéri.

Nous voudrions en terminant répondre à deux questions pratiques : 1° où doivent se recruter les dames de charité ; 2° dans quel genre d'organisation convient-il de les faire entrer?

Les dames de charité se recrutent d'ordinaire dans les classes opulentes et dans les classes aisées. Mais au-dessous de l'opulence, de l'abondance et de l'aisance, il y a la presque aisance, il y a la classe des petits bourgeois et des petits propriétaires, et nous pensons que les chrétiennes de cette catégorie sociale doivent et peuvent prétendre au titre et à la fonction de dames de charité. Le plus mince des propriétaires, par cela seul qu'il n'est pas du nombre de ceux qui n'ont rien, doit se considérer comme le mandataire de la Providence près des malheureux et leur venir en aide, en tenant compte, cela va sans dire, de son chétif avoir.

Pour bien accomplir leur mission, les daines de charité devront ordinairement être organisées en Association, et en Association paroissiale. La charité privée est excellente, mais la charité collective est plus sure, plus puissante, plus efficace. Pour la charité comme pour la pratique de toutes les autres vertus, l'entraînement est salutaire el l'entraînement résulte du groupement. Chaque curé s'efforcera donc de constituer une Association

paroissiale de dames de charité ; il leur tracera un règlement ; il les réunira périodiquement; il leur signalera les familles pauvres à visiter et à soulager ; il en fera ses mandataires et en quelque sorte son conseil paroissial. Nous ne disons pas que le bien ne peut se faire que dans la paroisse et par la paroisse; mais nous affirmons qu'en règle générale toutes les œuvres doivent être subordonnées, ou au moins coordonnées à la paroisse, et cette assertion est à nos yeux si évidente et si importante, elle a été jusqu'ici si peu acceptée et si peu comprise, qu'elle mérite une étude particulière et un examen très attentif. Nous y reviendrons.

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