ET DE LA JEUNESSE
Les femmes chrétiennes ont un rôle magnifique à remplir. Elles se sanctifient d'abord elles-mêmes et elles sanctifient leur maison. Puis nous leur avons signalé un double apostolat : l'apostolat qui s'applique à la confection et à l'entretien des ornements d'église, et l'apostolat de la charité à l'égard des pauvres. Nous ouvrons aujourd'hui à leur activité un champ plus vaste encore et nous leur recommandons la protection de l'enfance et de la jeunesse.
I. L'enfance et la jeunesse sont l'avenir de la famille, de la patrie, de la religion, des paroisses. La paroisse sera demain ce que sont aujourd'hui les enfants, les jeunes gens, les jeunes iilles. L'honneur et le bonheur des parents dépendent de L'éducation qu'ils donnent à leur postérité. Si les enfants sont mal élevés, ce sont des calamités inévitables qui se préparent pour la France et pour
l'Église. In prédicateur très connu, M8' Rozier, nous fait le récit suivant : « Une fois, par un jour d'il i ver sec, dans les parages de Terre-Neuve, le commandant de mon navire et moi faisions les cent pas sur le pont, en battant de la semelle. Il me racontait, sur un ton dont le calme augmentait l'effet de terreur, les péripéties tragiques d'un naufrage auquel il avait assisté en héros. A l'heure venue où, tout espoir fini, il avait donné l'ordre de mettre les chaloupes à flot, de descendre l'échelle et d'ouvrir la coupée, ce fut parmi les passagers une ruée de fauves vers F issue ouverte. Bien ne comptait plus, ni âge , ni faiblesse, ni infirmités, ni sexe, devant les brutes éperdues qui Fuyaient le danger. «J'étais à la coupée, me dit le commandant, mon second en face de moi, tous les deux le revolver au poing. Je criai de toutes mes loi-ces : « Une balle dans la tète à qui passe avant le commandement y. Il y eut un silence rapide d'éclair pendant lequel je commandais : « En ordre, pour le sauvetage ! D'abord, les enfants ! » Nous traversons une heure pareille, l'heure du sauvetage de ce qui nous est le plus cher, et avec mon commandant je vous crie : « D'abord les enfants ! » Oui il faut sauver les enfants, car ils sont la réserve de l'avenir et en même temps ils sont très menacés. Qui ne le voit? Ils sont menacés par
la famille sans Dieu, par l'école sans Dieu, parle patronage sans Dieu.
Un mot seulement sur ce dernier danger. Ouvrons le Journal officiel de l' année 1906 à la page 2911, et assistons à un bout de séance de la Chambre des députés. Le budget de l'instruction publique pour 1907 est en discussion, on est arrivé aux œuvres post-scolaires. En 1906, la Chambre avait porté à un million le crédit afférent à l'organisation des œuvres complémentaires de l'école laïque. Les prévisions budgétaires ne portaient que 342.000 francs ; le Sénat fit opposition, et le crédit fut enfin fixé à 600.000 francs. Pour 1907. le gouvernement propose le même chiffre que pour 1906. M. Carnaud reprend son amendement tendant à porter à un million le crédit des œuvres complémentaires de l'école « pour commencer, dilil, à organiser rationnellement les cours d'adultes et encourager les Sociétés qui se proposent le développement des œuvres post-scolaires ».
M. Carnaud. — « Je crois qu'il est de l'intérêt du pays que le gouvernement prenne l'initiative d'un relèvement constant de ces créd ils. Il ne nous suffit pas qu'on les maintienne à 6CX >.< »« H > francs ou même à un million, il faut que chaque année soient prises des mesures de prévisions qui nous donnent pour l'avenir la certitude que nous ne nous laisse-
rons pas distancer sur ce point par les nations voisines. »
M. Benazel. — « Il faudrait, selon moi, multiplier les cours d'adultes, et peut-être les rendre obligatoires. »
M. Ferdinand Buisson. — « Certainement, les rendre obligatoires. »
M. Dessaye. — « Il ne suffit pas d'ouvrir des cours d'adultes dans notre pays, si nous laissons l'enfant, à la sortie de l'école, isolé, livré à tous les dangers de la rue, sans que des institutions soient créées qui puissent l'appeler, le retenir dans une atmosphère de sympathie très chaude et lui donner les moyens de conserver, de développer le bagage intellectuel déjà recueilli à l'école, en mtvme temps que des récréations saines à la fois pour l'esprit et pour le corps. Si nous n'entreprenons pas cette œuvre de conservation et de développement des jeunes intelligences, nous laisserons perdre le bénéfice de l'école. M. Edouard Petit constate que dans l'année scolaire 1905- 1906, il s'est constitué en France 2.736 mutualités à forme cantonale, 6.233 associations d'anciens et d'anciennes élèves, 2.328 patronages, en tout plus de 10.000 groupements post-scolaires. Je suis certain que la sympathie du gouvernement va tout entière aux efforts incessants faits pour le déve-
loppement des patronages laïques. Quant à nous, nous nous efforçons de créer ces œuvres laïques, de les créer comme un asile ouvert à tous les enfants à la sortie de l'école. Ce faisant, nous avons conscience de travailler au développement de l'esprit laïque, de l'esprit de tolérance et de libre recherche, de former ainsi dans le cœur de tous les enfants la souveraineté de la conscience et de la raison. »
Le gouvernement et la commission se sont mis d'accord pour demander un relèvement de quarante mille francs. Et de plus le ministre de l'Instruction publique a été prié d'organiser une mission qui « se rendra à l'étranger et examinera, notamment en Allemagne, le développement des cours d'adultes et les conséquences qui en résultent ».
Il y aurait beaucoup à dire sur cette page du Journal officiel. Il faudrait d'abord discuter le chiffre des dix mille groupements post-scolaires qui ont été censément constitués pendant l'année 1905-1906. Et puis que signifie la prétention de travailler au développement de l'esprit laïque^ de former dans tous les enfants la souveraineté de la conscience et de la raison? Ce sont là de bien grands mots pour de fort petits résultats. Du moment qu'ils veulent se passer de la religion et
même la combattre, nos adversaires s'efforceront vainement, pour sauver la jeunesse, de multiplier les patronages, les mutualités, les associations d'anciens élèves, et leurs œuvres post-scolaires n'auront d'autre résultat que de rendre les nôtres et plus nécessaires et plus difficiles. A nous donc de maintenir et de développer les groupements libres déjà existants, et d'en créer partout où il n'en existe pas.
II. Sur ce terrain de la protection de l'enfance et de la jeunesse les femmes chrétiennes peuvent rendre de très grands services. L'école libre, le catéchisme et le patronage réclament leur intervention.
La nécessité de l'école chrétienne dans une paroisse est évidente. « A Dieu ne plaise, disait le grand cardinal Manning. que je mette une pierre à la cathédrale de Westminster, tant qu'il y aura encore un enfant catholique dans les écoles protestantes. » Ainsi ont parlé les catholiques belges qui, jusque dans les plus petits hameaux, ont construit à coté de l'église une école chrétienne. Ainsi ont parlé, au moins dans une certaine mesure, les catholiques de France qui oui dépensé des millions et des millions pour abriter l'éducation chrétienne de l'enfance et de la jeunesse. Mais il
ne suffit pas de foncier l'école libre ; il faut la faire vivre, la soutenir, l'encourager, la visiter. Dans une causerie faite à la réunion du « Devoir des Femmes françaises »,le27 juin 1905, Mme la marquise de Lespinay dit aux dames chrétiennes : « Je vous vois allant visiter l'école, frappant à la porte de la sécularisée, cette obscure héroïne, un peu gauche parfois dans le costume laïque repris avec larmes, si dépaysée, si déroutée, souvent si seule, pauvre petit arbre en plein vent ! Deux fois étrangère, la pauvre fille, qui ne connaît personne, ose à peine sortir. Le sourire sur les lèvres, la main tendue, vous avez, dès le premier instant, fait la conquête de celle à qui personne peut-être n'avait vraiment parlé depuis son arrivée au village. Vous vous intéressez à son école, vous visitez son petit royaume. Lorsque vous entrez dans la classe, que de regards interrogateurs, curieux et ravis, épient vos moindres mouvements ! (Ju'elle sera fière, la première du banc à laquelle vous aurez demandé son cahier ! Confuse et émue, celle qui cachait le sien, à cause d\ine grosse tache, et à qui vous promettez de revenir, pour lui donner l'occasion de se réhabiliter à vos yeux!... Quelques jours après, toute défiance étant bannie, vous avez mis à l'aise la pauvre sécularisée... Maintenant vous pouvez tout sur cette âuie que vous avez appelée
des confins du découragement à l'espérance, à la vie. Bientôt elle change d'expression. A l'école, sa classe est plus intéressante. Elle sourit aux enfants, à l'austère devoir, à la vie qui lui paraissait si lourde. Et pourquoi? parce que vous-même lui avez souri ! Votre bonté enveloppante a produit ce miracle. Elle se dira le soir : « Je ne suis plus seule. » Et ces femmes que vous aurez conquises donneront à pleines mains. Comme vous, en s' occupant des enfants, elles arriveront au cœur des mères. Elles vous imiteront, pratiquant l'apostolat auprès des femmes du peuple, si facile après tout, >i b notre portée. »
Les femmes chrétiennes peuvent beaucoup pour la prospérité de nos écoles libres. Nous avons encore besoin d'elles pour nos catéchismes. Dans son vaste diocèse de Milan, saint Charles Borromée avait établi cent quarante écoles de doctrine chrétienne fréquentées par quarante mille enfants et dirigées par plus de trois mille catéchistes. Nous venons d'instituer ce que nous appelons des catéchistes volontaires. L'œuvre n'est pas nouvelle; mais elle est aujourd'hui plus nécessaire que jamais. Le prêtre, livré à lui-même, à ses propres forces ou plutôt à son impuissance, ne suflil pas à l'instruction religieuse des enfants ; c'est aux femmes chrétiennes d'aller le trouver et de lui
parler de l'œuvre des catéchistes volontaires : « Catéchistes volontaires ! Nos paroissiennes ne voudront jamais! — Et si je vous en amène une, et plusieurs, monsieur le Curé? — Oh î alors! faites-le. » Voici une œuvre presque fondée.
Et puis à l'école lihre et au catéchisme doit s'adjoindre le patronage. Les méchants organisent tant de fanfares, de chorales, de gymnases, de courses et d'autres attractions que la jeunesse est séduite presque fatalement, si on ne lui offre pas un abri protecteur dans des patronages très sérieusement et très chrétiennement organisés. Les patronages religieux sont nécessaires pour les jeunes gens. Ils sont nécessaires aussi pour le plus grand nombre de jeunes iilles, pour toutes les jeunes filles des classes populaires. Il nous faut des mères chrétiennes. Mais comment les auronsnous, si ce n'est en formant d'abord des filles modestes et craignant Dieu? Nous régénérerons la famille par la femme, et la femme sera, épouse et mère, ce qu'elle aura été jeune fille. L'avenir des familles dépend de la conduite des jeunes filles adolescentes. Dans toute paroisse bien organisée, on doit trouver des œuvres de persévérance pour les jeunes filles. Enfants de Marie, elles se groupent sous la bannière de la plus pure des vierges; elles échappent aux périls du dehors, elles se fortifient
dans les grands combats de la vertu; chaque dimanche elles se livrent à des divertissements honnêtes qui reposent le corps sans inquiéter L'âme et distraient l'esprit sans souiller la conscience. Et à qui revient la direction de ces patronnes déjeunes filles, sinon aux femmes chrétiennes qui ont du temps à dépenser, qui ont du cœur, du talent, de la foi, de la piété à mettre au service de Dieu et des âmes? Beaucoup de chrétiens et de chrétiennes n'ont qu'une parole à la bouche : « Dans quel temps nous vivons! » ou encore : « Il n'y a rien à faire. » Ce sont là de vilains propos. Dieu a béni tous les temps, et dans le nôtre le bien à faire est plus abondant que jamais. l'Vmmes chrétiennes, appliquez-vous à la protection de l'enfance et de la jeunesse, et, après des dimanches très chargés où vous avez donné tout votre zèle et toutes vos forces, on vous entendra dire : « Oh! quelle bonne journée je viens de passer! » Vous aurez le cœur dilaté, et vous aurez trouvé le bonheur pour vous-mêmes en essayant de le donner aux autres.
III. Il faut d'autant plus nous occuper de nos patronages religieux que les patronages laïques sont en baisse. Dans ses rapports annuels, M. Edouard Petit vantait la vogue et la prospé-
rite croissante des patronages laïques ; ce mouvement ascensionnel commence à s'arrêter ; et dans V Action du 18 mai dernier, M. Talamas confirme les déclarations, les craintes et doléances de M. Edouard Petit. Il paraît que bon nombre d'instituteurs et institutrices laïques en ont assez des corvées extra-scolaires qu'on prétend leur imposer, et qu'ils répudient carrément toutes les besognes non payées, telles que la surveillance des récréations, de la cantine, des jeux, des promenades, et des œuvres post-scolaires. Nos adversaires se flattaient de remplacer l'esprit d'abnégation par l'esprit de solidarité, et voici les maîtres et maîtresses d'écoles qui leur répondent : « Point de dévouement, point de solidarité sans argent, sans subside budgétaire. Si vous voulez des œuvres post-scolaires, payez-les. » Pour satisfaire ces nouveaux appétits, il faudrait des millions. Où les trouver? Le milliard des congrégations s'est volatilisé, et personne n'est capable de dire ce qu'il est devenu. Les quarante millions du budget des cultes n'ont pas enriehi d'un centime le budget national. Les retraites ouvrières sont ajournées aux calendes grecques. Le Sénat repousse impitoyablement l'impôt sur le revenu. Les millions font défaut pour soutenir les œuvres post-scolaires laïques... Nos patronages religieux
vivent de dévouement beaucoup plus que d'argent.
Nous demandons instamment aux femmes chrétiennes de s'adonner à ces institutions si bienfaisantes et si nécessaires. Nous supplions nos prêtres de fonder partout des œuvres de persévérance et de préservation pour la jeunesse.