CHAPITRE VIII
Pêcheur
Nourriciers des « grandes missions ». — « Donnez-nous notre poisson quotidien. » — Mgr de Mazenod, Mgr Grandin et le brochet de Marseille. — La pêche de l'été. — Ld Frère Hémon. — Ses souvenirs. — La pêche du printemps.
— Le poisson sec. — Lettre du Frère Olivier. — La pêche d’automne. — « Le cri des grues blanches ». — Conditions d'une bonne pêche. — Romans d'aventures... — La protection de saint Joseph. — Un 28 octobre au lac Aihabaska.
— Entre les écueils. — L’avenue merveilleuse. — Le Saint- Gabriel sur U îlot du Grand Lac des Esclaves. — L’esqujf du Frère Crétin. — Le poisson à la pente. — 15 000 kilogrammes sur le Frère William. — Limites du « faisandage ». — La pêche sous la glace. — Sauvetage du Père Duport par le Frère William. — Un 16 novembre... — Pêche à l’hameçon. — Le Frère Meger el la crevasse. — Lundi de Pâques 1910. — La pêche au filet sous la glace. — Pour l’amour de Dieu...
Ce chapitre devrait s’écrire en lignes d’or, parce qu’il lui revient de raconter l’effort incomparable du Frère coadjuteur dans la fondation et le soutien des œuvres les plus magnifiques de l’Église au pays des neiges et d’illustrer
cette pensée de Mgr Faraud, premier vicaire apostolique de l’Athabaska-Mackenzie :
Le jour où nos bons et vaillants Frères viendraient à nous manquer, nous n’aurions plus qu’à fermer les portes de nos orphelinats, hôpitaux, hospices et à renvoyer aux horreurs de l’abandon au fond des bois tous les malheureux que nous avions sauvés.
Pensée que Mgr Grouard, successeur de Mgr Faraud, reprenait en ces termes :
Nos chers Frères sont les pères nourriciers de nos missions. C’est une vie très pénible que la leur, mais rien ne les arrête au milieu des neiges et des vents, parce qu’ils savent que les Sœurs de charité, leurs orphelins, leurs vieillards et leurs malades comptent sur eux comme sur leur seconde providence.
Les résidences, que nous dénommons petites missions , du fait qu’elles n’ont point la charge d’établissements de refuge et qu’elles envoient leurs propres miséreux aux grandes missions, pourraient tenir peut-être, même privées du dévouement de nos coadjuteurs, à la condition que le prêtre, au détriment de son saint ministère, y dépense ses journées à se défendre du froid et de la faim.
Mais les « grandes missions » pourvues d’orphelinats, d’écoles, d’hospices, d’hôpitaux, de dispensaires, comme celles du lac Athabaska, du Grand Lac des Esclaves, de N.-D. de la Providence, de Simpson, d’Aklavik, répètent encore au Frère dévoué, avec la même vérité que Mgr Faraud, il y a soixante ans : Oculi omnium in te sperant: C’est en vous que repose toute noire espérance.
Le Frère Marc avait enseigné le Noire Père à un rude néophyte de la rivière des Liards. Au bout de quelques
Le Fr. Vincent Cadorel occupé à la réparation des lilets, pour la pcche de l'automne.
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Le Fr. Olivier, assis près de son petit serviteur indien, devant la cabane de la pêche Sainte-Anne.
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Le poisson à la « pente ».
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jours, l’Indien, ayant réfléchi, vint revoir son maître :
— Frère de l’Homme ®de la Prière, j’ai quelque chose à te demander.
— - Parle. Lé frère de l’Homme de la Prière t’écoute.
— Tu m’as expliqué qu’il fallait dire à Celui qui a fait la terre: « Donnez-nous aujourd’hui noire pain quotidien ».
— Eh bien?
— Eh bien ! je voudrais savoir si on ne pourrait pas < hanger un peu cela, sans que le Puissant Bon se fâche. Du pain, avec des grands yeüx vides, ou bien pressé fout plat comme de la galette, c’est bon pour les Visages Pâles. Nous autres aussi nous l’aimons bien. Mais il y a quelque chose de bien meilleur pour lès Dénès et où il y a bien plus de force, c’est l’orignal. Alors, est-ce que tu me permettrais de dire : « Donnez-nous aujourd’hui notre orignal quotidien? »
Trahit sua qüetnque voluptas : Chacun se porté à ce qu’il aime. Les missionnaires du Mackenzie ont durant près de quarante ans prié : « Dormez-nous aujourd’hui notre pain quotidien », sachant qu’ils ne pouvaient attacher à cette divine demande que son sens strictement spirituel, surnaturel.
Us mangent désormais le vrai pain, palpable et blanc, de nos tables d’Europe. Grâce au perfectionnement des transports, grâce surtout aux aumônes croissantes des âmes charitables, les vicaires apostoliques peuvent leur procurer ce pain de chaque jour. Mais la réserve en est encore limitée. Et la faim épuiserait vite la huche du missionnaire. Encore moins faut-il compter sur l’orignal, l’ours, le caribou, le lièvre même. Nous avons dit pourquoi.
Une Seule prière peut être formulée toujours, sans tenter
Dieu :
— « Donnez-nous aujourd’hui notre poisson quotidien! »
Le poisson abonde dans les eaux du versant arctique. Il est varié. 11 est riche. Il est délicieux. En voici un témoignage, auquel chaque missionnaire ajouterait le sien.
Mgr Grandin, l 'Evêque pouilleux de Louis Veuillot, personnification de l’humilité, de la mortification, du zèle, et dont la cause de béatification est proposée depuis plusieurs années, venait de recevoir, à Marseille, des mains de Mgr de Mazenod, fondateur des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, la consécration épiscopale. Il avait trente ans. Mgr de Mazenod ne pouvait se rassasier d entendre le « fils de son cœur », auquel il avait tout donné, depuis la tonsure jusqu’à l’épiscopat, et qui fui revenait des régions du pôle, à une époque — 1859 — où tout y était encore sauvage, avec des récits semblables à ceux des temps apostoliques. Il s’amusait, tout en s’édifiant, à voir son missionnaire manger le pain, qu’il n’avait plus goûté depuis des années, et dont on lui doublait adroitement les rations :
— Que c’est bon, Monseigneur, disait le jeune évêque ! Si vous saviez !
La veille du départ de Mgr Grandin pour ses missions, l’Évêque de Marseille convia au dîner d’adieu des notables de la ville avec plusieurs prélats et un nombreux clergé.
On a appelé Mgr de Mazenod le grand pénitent du xixe siècle. Il eût été difficile d’être plus mortifié que lui, et ses fils attendent le jour, entrevu déjà, où l’Église, proclamant la grandeur de toutes ses vertus, le placera sur les autels. Mais il n’oubliait pas que Notre Seigneur avait honoré les noces de Cana et qu’il est juste de faire quelquefois au corps sa part des joies de l’âme. La charité frater-
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nelle, qu’il inculqua, comme marque spéciale, à sa Congrégation, et qu’il devait lui laisser pour testament, sur son lit de mort, régnait, vaste et exquise, dans son grand cœur.
Rien ne manqua donc à ce dernier repas. Un cordon bleu spécial avait été mandé.
toutes les langues étaient déliées, et les agapes marchaient au mieux, lorsque apparut, « en pompeux équipage » un brochet fumant, doré, odorant, splendide...
Mgr de Mazenod, qui l’avait soigneusement commandé, eut son sourire le plus satisfait. Ce plat allait faire tant de plaisir au pauvre évêque, qui en 'était toujours à gruger son malheureux pain...
— Eh bien ! Que ferais-tu, Satala, lui dit-il, en montrant le brochet (Satala, c’était Te titre in partibus infidelium de Mgr Grandin ; et Mgr de Mazenod qui était de l’ancienne noblesse de France en avait conservé pour ses intimes le tutoiement d’honneur), que ferais-tu, Satala, si on te présentait un jour dans tes missions un poisson comme celui-ci?
La bouche déjà ouverte pour applaudir à ce qu’allait répondre l’évêque des sauvages, tous les convives attendaient. Mais la réponse n’osait venir.
— ■ Allons, allons, encouragea Mgr de Mazenod, ne crains pas ! Que ferais-tu?
— Eh bien ! je le donnerais à mes chiens...
— A tes chiens?... A vos chiens?... firent, pêle-mêle, toutes les voix comme si l’on avait mal compris. Un brochet de Marseille? insistèrent quelques-uns...
— Oui, à mes chiens, continua candidement le prélat ; et je ne suis même pas certain qu’ils en voudraient toujours.
La stupéfaction de l’assemblée ne diminua, pour faire
place à l’adiuiration et à l’attendrissement, qu’à mesure que l’évêque missionnaire expliqua ce qu’il en est :
— Chez nous, le brochet, meilleur encore que le vôtre — excusez-moi, Messieurs, c’est à la louange de la Providence, si bonne pour nos pays déshérités, que je le dis — — le brochet est regardé comme le dernier des poissons. Nous avons mieux, beaucoup mieux : des carpes, des truites saumonées énormes, des truites grises qui peuvent atteindre les trente kilogs, des saumons blancs que nous appelons des inconnus parce cju’il ne s’en est jamais vu en amont des rapides de Fort-Smith, des harengs qui descendent du Grand Lac de l’Ours ou remontent de la mer Glaciale, des poissons bleus du côté de la rivière la Paix, et partout, en nombre incalculable, celui qui dépasse tous les autres et dont on ne se fatigue jamais : le poisson blanc. Toutes ces espèces fourmillent, à certaines saisons, au bord des lacs et dans quelques remous de nos rivières, non pas dans le courant même de l’eau toutefois, si ce n’est au temps des passes. Et voyez encore la bonté de Dieu. Il fait froid chez nous. A la combustion du froid il faut fournir ce que les savants appellent des calories. Eh bien ! cela se trouve dans notre poisson. Il est si nourrissani qu’il remplace tout autre aliment et que rien ne lé remplace entièrement. Il est si dodu et si gras qu’il suffit pour le faire cuire de le mettre tel quel sur le feu : bientôt il nage dans son jus, et la blancheur de sa chair, qui se passe d’assaisonnement, inspire l’appétit à l’estomac le plus délabré. Plus l’eau est froide, meilleur est notre poisson. Mais il est souvent difficile de le prendre à cause des tempêtes, des vagues soulevées, de l’hiver très long, de l’inclémence, en un mot, de notre climat.
A la date où Mgr Grandin parlait ainsi, il n’y avait
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encore dans l’Athabaska-Mackenzie que les simples résidences des missionnaires — petites missions.
Depuis, avec la fondation des établissements de charité que nous avons énumérés plus haut, les pêches, celle du printemps, celle de Y été et surtout celle de Yaulomne, sont devenues « l’industrie missionnaire » par excellence.
La pêche de l’été ne se pratique guère qu’aux mission situées sur les grands lacs.
Elle amène rarement l’abondance parce que le poisson fuyant les couches attiédies, se réfugie dans l’eau profonde.
L’un des « pêcheurs d’été » les plus assidus que nous ayons vu à l’œuvre est le Frère François Hémon, du lac Athabaska. Chaque après-midi, les soins intérieurs de la mission achevés, sa basse-cour mise en ordre et ses exercices religieux accomplis, il détache sa barque et va, jusqu’à dix kilomètres du rivage, tendre ou visiter ses rets. Il rapporte quelquefois le repas du lendemain.
Connaître le Frère Hémon, c’est revoir sourire toujours une bonne figure Vannetaise, toute ronde, presque sans rides malgré ses soixante ans passés, encadrée d’une fine barbe ondulante qui dut être jadis très noire, et illuminée de cet intelligent, doux et sympathique regard, qui est le rayon des âmes fortes, tendres et sincères.
Son frère aîné, Mathurin, religieux convers à la Trappe de Tymadeuc, le pressait de le rejoindre sous l’habit monastique. François se disposait à quitter Grandchamp pour répondre à ce qu’il croyait être l’appel de Dieu, lorsqu’une
lettre du Père Lecorre, criant « au secours » pour les missions du Mackenzie, lui tomba sous les yeux. Séduit, comme tant d’autres, par le titre d’Oblat de Marie Immaculée d’abord et par l’attrait du sacrifice ensuite, il partit aussitôt, et, après quarante-cinq ans écoulés au pays des neiges, il ne peut encore raconter, sans y mêler des larmes de joie, l’histoire, si simple, de sa vocation.
Il resta toujours au lac Athabaska.
Tandis qu’il s’y rendait, Mgr Faraud, le recevant au lac la Biche, lui avait dit :
— Je vous envoie dans la mission la plus pénible du Nord.
Nous avons attendu, pour présenter le Frère Hémon, ce chapitre de la pêche, parce qu’il y consacra la plus grande partie de ses forces et qu’il en épousa les plus tragiques aventures. Mais sa place se marquerait aussi parmi les bâtisseurs : il n’est pas une construction à la Nativité, à Notre-Dame des Sept-Douleurs, à Saint-Jean-Baptiste de Mac Murray, à Sainte-Marie de Fitzgerald, qui n’ait porté son empreinte. Tantôt il assistait le Frère Ancel, tantôt il dirigeait l’entreprise. Chef d’équipages, il fit aussi ses longs voyages. Jardinier, il retourna quarante fois la terre du marais que dessécha Mgr Faraud en 1849. De lui et de tous les Frères nommés jusqu’ici, comme du Frère Corfmat, cet autre Breton, comme du Frère Larue, ce Canadien français à la stature de géant et au courage de fer, nous pouvons proclamer que chacun serait en droit de dire, devant tous les faits, devant toutes les descriptions, devant tous les portraits dont notre récit s’est, de lui-même, émaillé :
— J’y étais. Je m’y reconnais.
Oui, ils y furent, et ils y sont restés, ces braves, ces humbles, ces inconnus, ces... ignorés parfois.
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N’était-ce pas cet hommage que voulait leur rendre Algr Grouard, lorsqu’il écrivait à son supérieur général, justement au sujet du Frère Hémon :
Maître pêcheur, maître faucheur et maître scieur, sans compter mille travaux divers auxquels il se prête de gaieté de cœur, comme tout le monde du reste, dans cette contrée où nous essayons de rendre notre existence aussi tolérable que possible?
Nous parlant de cette existence rendue tolérable, le Frère Hémon nous raconta, par manière d’exemple, qu’un été, vers 1885, la disette fut telle à la mission de la Nativité qu’il n’y avait plus, depuis longtemps, pour tout mets et dessert, qu’un petit tas de poussière d’une viande sèche, achetée autrefois à des sauvages, en prévision des mauvais jours, et servie sur une écuelle en bois, où chacun tirait la menue part de son repas. Ni pain, ni beurre, ni pommes de terre, rien. Un jour, le Père Pascal, venu pour présider le dîner, comme à l’ordinaire, commença le bénédicité, puis, constatant qu’il ne restait plus que quelques débris de cette nourriture à bénir, il finit la prière par un sanglot et s’en alla sans manger.
— Pauvres enfants, disait-il aux Frères, comment pouvez-vous travailler avec une si pauvre subsistance !
Ce trait nous porte à comprendre l’assiduité du Frère Hémon à sa pêche quotidienne de l’été, si précaire qu’elle soit.
Le Père de Chambeuil, que Dieu vient de rappeler à lui, aimait l’accompagner. C’était pour eux l’occasion de se remémorer leurs équipées communes des pêches d’automne et en particulier le bain de 1894.
Comme ils allaient tous deux sur la glace nouvelle, mais solide déjà, ils empiétèrent, sans y prendre garde, sur la
couche amincie par le frottement de la rivière Athabaska qui traverse le lac. Les chiens, lancés comme une flèche, franchirent la glace qui s’effondrait ; mais le traîneau et les missionnaires plongèrent ensemble dans le chenal. Le Père de Chambeuil, trop petit, avait de l’eau jusqu’aux cheveux, et son poids trop léger cédait au courant qui l’emportait. Le Frère Hémon ayant encore la bouche au-dessus de l’onde, hissa le Père à bout de bras sur la glace ferme. Après quoi, il détela les chiens dont le dernier mordait furieusement ses attaches, et, une demi-heure durant, il travailla à porter avec ses pieds jusqu’à ses mains et avec ses mains jusqu’à la glace tous les instruments de pêche, dispersés au fond de la rivière. Ayant enfin soulevé le traîneau, il sauta à son tour, et, les dents « claquant à se briser », à peine capable de remuer ses membres gourds, il changea de linge, en plein lac. Une toile cirée avait heureusement préservé ses effets,
La pêche du printemps donne plus abondamment que celle de l’été,
A peine les premières rivières sont-elles dégelées que les légions de poissons voyageurs — tous ne le sont pas — quittent leur retraite des grands lacs pour s’acheminer, soit en descendant les cours d’eau, soit en les remontant, vers les lacs de dimensions moyennes où se trouve la nourriture qu’ils recherchent.
Pendant le mois que dure cette migration, on tâche de découvrir les chenaux de la carpe,
La carpe est le poisson providentiel du printemps. Elle passe en rangs serrés et se prête le mieux à devenir le poisson sec.
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Il faut voir la liesse des camps indiens, à l’embouchure des divers affluents resserrés de l’Athabaska et du Mackenzie, au mois de mai.
— Quinze jours, c’est assez, si tu veux engraisser un sauvage et ton chien, dit l’adage montagnais.
La preuve s’en refait alors. Arrivés maigres, « faisant pitié », au lieu de la pêche, on voit, au bout de la quinzaine, toute la tribu, hommes, femmes, enfants et chiens ruisseler d’embonpoint.
Les hommes visitent les rets. Les femmes apprêtent les poissons. Les enfants disputent aux chiens les débris. Cependant les carpes désossées s’étendent sur des perches parallèles, sous le soleil qui les évapore, tandis qu’une boucane les enfume. Soleil et boucane en ont vite fait, à l’instar de la viande sèche, un parchemin raide, cassant, incorruptible : le poisson sec.
Plus d’un missionnaire et beaucoup de sauvages doivent à cette réserve de poisson sec d’avoir échappé à la mort, au cours de longs voyages.
Le Frère Hémon découvrit la passe des carpes du lac Athabaska, au bord de l’ile aux Patates. D’autres missions sont encore à la rechercher dans leurs parages. Elles ont dû jusqu’ici aller si loin pour rejoindre les migrations connues, qu’elles n’en purent jamais rapporter, à cause des barrages de glace et des distances même, qu’une pauvre fortune.
La lettre suivante du Frère Olivier écrite à S. G. MgrBreynat, retenu en France par le chapitre général de 1908, nous donnera l’aperçu de ces pêches du printemps à l’orphelinat de Notre-Dame de la Providence. Elle commence par un petit compte rendu que le lecteur pourra reporter
aux chapitres du chasseur et du bâtisseur. Nous n avons voulu enlever aucune saveur au rapport ingénu du bon Frère :
Monseigneur el bien-aimê Père ,
Je vais vous écrire quelques lignes pour vous souhaiter le bonjour et que Dieu vous conserve la santé, et en même temps pour vous dire que je me porte très bien pour le moment.
Vous savez que j’ai été à la chasse avant votre départ. J’y suis resté jusqu’au mois d’avril. J’ai pris plus de six mille lièvres, seize renards et sept pichous (chats sauvages, lynx).
Après, nous avons équarri cent vingt billots. Après, j’ai scié avec le Frère Marc jusqu’au mois de mai.
Le 3 mai, je suis parti pêcher aux îles aux Saules. Il y avait beaucoup d’eau, à cause d’une digue de glace qui se trouvait plus bas. Tous les jours on se réveillait dans l’eau. Il y en avait sept pieds à la Pointe-aux-Brochets, au bout de la Grande-Ile.
A la fin, je me suis rendu à la rivière Castor (affluent du Mackenzie, à quarante kilomètres de la Providence). Là aussi, l’eau rentrait dans la cabane. Mais j’ai pris de beaux poissons.
Au bout d’une semaine, la digue de glace a crevé, et trois ou quatre jours après la rivière était si basse que je ne l’avais jamais vue comme cela ; il n’y avait plus d’eau que dans le milieu du lac Castor.
Je suis retourné à la Grande-Ile, en faisant le tour de l’île à la Truite. J’ai eu beaucoup de peine à passer à cause de la glace.
A la Grande- Ile (soixante kilomètres de la mission) il y avait beaucoup de poissons ; mais il ventait.
Monseigneur, voilà trente ans que je fais la pêche. Je n’ai jamais eu autant de difficultés que ce mois-ci, de toutes manières. Il tombait de la neige au mois de mai, comme en mars ; et là où nous étions il n’y avait que de tout petits saules pour faire le feu.
Ce n’est pas pour me plaindre que je vous dis cela, Monseigneur, c’est à cause de ceux qui étaient avec moi. J’avais peur qu’ils n’attrapent froid et ne tombant malades. Mais tout le monde a été très bien.
Nous avons donc eu plus de misères, ce printemps, qu’à l’automne. Alors, nous avions porté nos croix jusqu’au pied du Calvaire. Cette fois-ci, nous les avons traînées jusqu’en haut. Que la volonté de Dieu soit faite I
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Je suis toujours content au Mackenzie, parce que c’est pour l’amour de Dieu et de Marie Immaculée. Quand j’ai de la peine, ça me console de penser que ce n’est pas pour moi que je travaille, mais pour nourrir les enfants les plus pauvres du pays...
L’effort vital suprême, qui se répète chaque année au Mackenzie, l’effort dont dépend la subsistance presque entière des grandes missions durant les huit mois de l’hiver, c’est la pêche d’automne.
— Lorsque tu entendras les grues blanches crier dans les hauteurs de l’air, disent les Couteaux-Jaunes, regarde dans l’eau : le poisson n’est pas loin.
C’est parfois vers le 20 août que commencent à passer dans le ciel les herses solennelles des oies et des grues sauvages, avant-garde des aquilons, qui les ont chassées des bords de l’océan Glacial, où, sous le soleil de minuit, elles achevaient d’élever leurs couvées et de refaire leurs plumes.
Et déjà, comme s’il entendait ce signal de l’hiver, le poisson s’apprête à déserter les milliers de petits lacs qui l’ont nourri, engraissé tout l’été, et à regagner les eaux profondes de la mer Glaciale, du Grand Lac de l’Ours, du Grand Lac des Esclaves, du lac Athabaska.
Les petites espèces et les petits poissons de chaque espèce ouvrent le défilé. Le gros de l’armée ne s’engouffrera qu’en fin septembre ou en octobre dans les grands flots, pour frayer sur les bancs de sable d’abord et pour gagner ensuite les abîmes.
Prompte découverte des passes poissonneuses, temps serein continu, fraîcheur de l’air et des eaux, crue moyenne qui permette la pose des filets loin des herbes aquatiques, absence de glaçons sur les bassins de pêche, vent propice
au retour des bateaux chargés, submersion suffisante des hauts fonds et des écueils, venue rapide de la gelée pour conserver le poisson : il faut que toutes ces conditions se réalisent, en l’espace de trois à quatre semaines, pour que le missionnaire ait l’assurance qu’au cours du long hiver, une Sœur de charité ne viendra pas, la figure défaite, la voix timide, lui dire un jour :
Mon Père, il n’y a presque plus rien. On a déjà un peu faim... Nous, ce n’est rien, mon Père, vous savez... Mais les petits?...
De vingt-cinq à trente mille poissons, de quatre à huit livres chacun, doivent être pris durant le mois d’octobre, et amenés à la « grande mission », pour qu’elle subsiste,
La mission de la Nativité trouve son vivier au lac Athabaska, dans le rayon de quarante kilomètres.
La mission de Notre-Dame de la Providence le rencontre à quarante kilomètres, si c’est a la pêche Sainte-Anne du lac Castor, et à soixante-quatre si c’est au Grand Lac des Esclaves.
La mission du Sacré-Cœur, de Simpson, doit aller à deux cent quarante kilomètres, dans les mêmes parages que Notre-Dame de la Providence.
La mission Saint-Joseph du Grand Lac des Esclaves pêchera de trente à cinquante kilomètres de chez elle.
Partis de bonne heure, pour remonter de pareilles distances, maints bateaux n’atteignirent que très tard leurs bassins de pêche. D’autres fois, ils se trouvèrent à leur poste, mais le poisson tarda. Ou bien les chenaux connus et sur lesquels on comptait avaient disparu, et le temps s’écoulait à la recherche des passes nouvelles. Aux années
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de sécheresse, les grandes herbes obstruaient les mailles des filets. Aux saisons inondées, les légions migratrices, n’ayant plus à se serrer dans les étroits passages, se répandaient sur les vastes étendues, défiant ainsi les rets et les pêcheurs. C’était souvent merveille les premiers jours. Le Frère Leroux démailla 325 poissons, à la visite d’un seul filet. Le lendemain, un vent furieux souleva des vagues qui emportèrent tous les engins de pêche, qu’on ne put ressaisir. Combien de fois les tempêtes immobilisèrentelles toutes les barques pendant des jours et des jours que le poisson passait ! Puis venait la gelée précoce qui, en une nuit, en une heure parfois, incrustait sur place les cargaisons entières. L’hiver se passait alors en coûteuses expéditions de traîneaux à chiens. Une attelée rapportait une centaine de pièces, et chaque voyage durait de deux à quatre jours.
Nous nous sommes souvent demandé s’il existe des romans d’aventures qui ne le céderaient pas a l’histoire pittoresquement et péniblement variée qui, depuis quatrevingts ans, se déroule sur l’immensité tour à tour mobile et glacée des grands lacs et des grands fleuves tributaires de l’océan Glacial, où nos missionnaires cherchent la vie. Nous ne pouvons redire cës romans aux péripéties in- - nombrables, invraisemblables parfois, quoique si vraies, dont nous fumes un peu témoin, et qui nous furent surtout racontées par leurs humbles acteurs. Nos pages sont trop comptées. Ainsi le voyageur, descendant les rivières, parmi les montagnes, voudrait s’arrêter pour contempler une à une les cimes de beauté ; mais il ne peut leur donner
que son admiration rapide, parce que la journée est trop courte et que sa barque va trop vite...
Puissent du moins les quelques récits que nous allons fixer encore servir à remercier la Providence qui veille sur les missionnaires et à bénir le Protecteur, presque visible, que le Mackenzie n’invoqua jamais en vain : saint Joseph !
S. G. Mgr Breynat nous confiait naguère qu’ayant cherché longtemps la formule de sa prière, il avait décidé de remettre à saint Joseph une part de toutes les aumônes qui lui viendraient, afin d’aider le Père nourricier de Jésus à répandre sur la terre le règne du Sacré-Cœur, et que, depuis ce pacte, les secours venaient de toutes parts.
A l’exemple de leur évêque vénéré, les bons Frères se sont confiés à l’humble pourvoyeur céleste. Patron de leurs pêcheries, c’est à lui qu’ils adressent les neuvaines préparatoires aux grands coups de filet ; c’est sa statuette qu’ils établissent sur le promontoire le plus voisin du lac ; c’est encore à ses pieds que rentrés, le soir, dans leur tente ou leur maisonnette, ils déposent leur dernière prière. Et saint Joseph répond toujours. Combien merveilleusement, au prix de quels miracles même n’a-t-il pas sauvé les orphelins que le missionnaire ne pouvait plus nourrir, au moment même où la faim, humainement inéluctable, étendait sur eux sa main cruelle !
La médecine reconnaît que le miracle continuel de Lourdes, c’est que jamais aucun des milliers de pèlerins, que l’on plonge dans les eaux des piscines, où grouillent toutes les contagions, n’en ait été atteint.
Le miracle permanent de saint Joseph, dans les eaux du Grand-Nord, c’est que jamais un Oblat, ni père, ni frère, n’ait péri aux pêches de l’automne.
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Le 28 octobre 1894, une grande barque du lac Athabaska, chargée de cinq mille poissons, mit à la voile, au déclin du jour, sous l’aile d’un bon vent. La nuit devait suffire, pensaient les quatre Frères et les deux Indiens qui la montaient, pour les conduire au couvent de la Nativité. Les deux chaloupes qui avaient sei'vi à la visite des fdets se trouvaient attachées contre la barge, l’une portant les agrès de pêche, l’autre les chiens et le traîneau. Il est prudent, en effet, d’emmener un de ces attelages, loi'sque la saison s’avance, en vue de parer à l’irruption soudaine de l’hiver.
Jusqu’au milieu de la traversée, nos matelots n’eurent qu’à chanter avec la brise qui enflait doucement leur voile.
Tout à coup, le vent changea, abattit furieusement lu voile et poussa la flottille vers des falaises avancées dans le lac. Les Frères, les Indiens et le Père Laity, qui les avait accompagnés comme chapelain, se jettent sur les grandes rames. Déjà le lac soulevé s’unit au vent pour contrecarrer toutes les manœuvres et ballotter l’équipage en tous sens. Tourner résolument vers le large où les porterait le vent, ils ne le peuvent, car les lames qui déferlent sur l’embarcation trop lestée menacent déjà de l’engloutir. Se lancer au rivage, c’est se condamner plus affreusement encore, car ils n’y connaissent que des rochers brisants. Où sontils d’ailleurs? Personne ne saurait le dire. La nuit est toute noire. La voix tonnante du Père Laity, bon capitaine, ne se distingue même pas, couverte qu’elle est par les hurlements du vent, des eaux et des chiens. La chaloupe aux agrès de pêche, presque remplie par les embruns, bat les flancs de la barge, comme pour la défoncer. L’autre chaloupe brise son amarre et sombre, abandonnant les
chiens à l’eau. Enfin, les rameurs s’arrachent à l’âttirance du large, mais c’est pour trouver devant eux dés îéciL. Ils les devinent à leur massé profilée dans le ciel sombie. Ils vont s’y heurter. Les vents et les Ilots les poussent irrésistiblement. Un instant, les Frères Leroux et Hémon qui se sont cramponnés ensemble au gouvernail croient apercevoir un vide. D’un élan surhumain, ils appuient de ce côté, et la barge s’échoue sur le sable, projetant la moitié de sa charge, sous le choc de l’arrêt. Ils sont sauvés.
À l’aube, ils constatèrent qu’ils étaient passés entre deux récifs, dont la séparation mesurait la largeur de la baige, et qu’une énorme lame de fond les avait soulevés paidessus un écueil, hérissé a fleur d’eau. Explorant la plage, ils comprirent que partout ailleurs c’était la mort qui les aurait reçus.
Ils passèrent, trempés, le reste de la nuit du naufrage. Le lendemain amena une tempête de neige. Pendant deux jours, ils s’employèrent à porter sur la grève les poissons que les vagues n’avaient pas dispersés et a radouber la barge à demi-brisée. Ils ramèrent une journée encore vers la mission, mais la gelée les arrêta à huit kilomètres du port. Campés sur leur épave, ils attendirent que le « plancher du lac » pût les porter eux-mêmes.
Sur le même lac Athabaska, l’automne 1899, les Frères avaient découvert, à la grande Baie, à soixante kilomètres de la mission, une pêche si plantureuse qu’en deux semaines ils y avaient capturé vingt-quatre mille pièces. Ils venaient d’entreprendre leur dernier voyage de retour avec huit mille poissons. Un petit vapeur les remorquait. Au détour d’un cap, ils se butèrent à une barrière de glace si épaisse qu’elle ne pouvait être cassée. Ils en conclurent que le lac
J 1ère Wouters en costume de chef Peau-Rouge.
l-'rère
Girard et sa chez les
maison de neige.
Esquimaux.
Un groupe de Frères d’Alberla-Saskalchewan.
En haut: F Fr. Lorfeuvre, Louis Beauclet, Rio, Kcarney ; au milieu ; FFr. Léopold Bérens, Guillet, Dallé; çn bas: FFr. Welsch, Marc Lcborguc.
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était gelé jusqu’à la mission môme, c’est-à-dire sur un espace de quarante kilomètres. La nuit descendait, et il n’était plus possible d’aller à terre. Une prière à Notre-Dame de Lourdes et à saint Joseph demanda, pour le lendemain, la délivrance. Le secours d’en haut était bien leur seul espoir. N’allaientils pas être enclavés de toutes parts ; et, en attendant de pouvoir s’engager à pied sur le lac, ne mourraient-ils pas de froid?
Quel fut le ravissement de nos bons Frères, à l’apparition du jour ! La glace s’était formée en effet derrière eux ; mais, tout droit devant la proue du petit vapeur, et juste aussi large qu’il en était besoin, une avenue s’ouvrait. Ils s’y engagèrent, en chantant le Magnificat... Mais, au bout de quelques kilomètres, la crevasse appuya vers le large, de plus en plus. Que faire? Aller plus loin, n’était-ce pas présomption? Reculer? Impossible. Rester là, n’était-ce pas manquer de foi?
— Allons ! dit le Frère capitaine, ce n’est pas à demi que Notre-Dame de Lourdes et saint Joseph exaucent les missionnaires.
Et l’on poursuivit encore do nombreux kilomètres vers le lac redoutable. Tout à coup, presque à angle droit, le chemin merveilleux se détourna, pour les conduire en ligne directe au Gros Cap, lieu précis où l’on avait apprêté le cabestan destiné à haler le vapeur pour son hivernement.
Pendant ce temps, toutes les flottes de pêche de la Compagnie de la Baie d’Hudson et des autres commerçants se trouvaient bloquées à la Grande Baie, où elles avaient suivi les missionnaires. Un de leurs bateaux, parti plus tôt, avait été emporté par le vent vers les Iles Brûlées et s’était englouti avec ses douze mille poissons.
Les Indiens et d’autres pêcheurs avaient abordé la grève ; mais aucun poisson, cette année-la, excepté ceux de la mission, ne parvint à sa destination.
Un îlot désolé, où ne se trouvait qu’un tronc d’arbre apporté par les vagues, fut le port de sauvetage où la Providence commanda à la tempête de faire aborder le Saint- Gabriel, qui remorquait les poissons de l’orphelinat Saint- Joseph de Résolution, sur le Grand Lac des Esclaves, le 14 octobre 1913.
Comme on voguait dans l’eau tranquille, à soixante kilomètres de la mission, on espérait toucher terre pour le dimanche. Mais le vent du Nord vint mettre le holà. Le Saint- Gabriel désemparé, balayé comme une feuille, n’eut que le temps de jeter son ancre, en passant près de l’îlot, le seul qui se pût rencontrer dans cette direction, sur les soixantequinze lieues du Grand Lac des Esclaves. Une heure plus tard, des glaçons assiégeaient les réfugiés. Le lendemain, les icebergs s’entassaient si drus et si haut contre les bateaux, qu’il fallut passer la journée à les briser avec des haches. La nuit suivante surprit encore les frères et le Père Duport à cette corvée. Le vent qui ne décolérait pas, la grêle et la neige qui les fouettèrent plusieurs jours, ne purent toutefois faire oublier à nos voyageurs le miracle qui les avait sauvés. Ils regagnèrent à pied sec la mission.
Un trait plus récent vient de nous être conté par une voix du lac Athabaska :
Le 15 octobre 1926, notre Frère Crenn a failli se noyer. Seul, il revenait du quartier de pêche, dans un esquif à essence, chargé de poissons. Un vent des plus violents le surprit au grand large. Le pauvre voyageur vit le danger et comprit l’impossibilité de
t’ËCHEUR
se rendre à la mission. Il parvint à remettre dans la direction de son campement l’embarcation déjà à demi submergée. Le vent redoubla sa rage et bientôt les vagues assiégèrent complètement l’esquif, emportant tout ce qu’il contenait : literie, ustensiles, réserve d’essence et poissons. Plongé dans cette eau glaciale, le Frère ne pouvait plus que se cramponner par les pieds à la barre de fond afin de n’être pas enlevé lui-même, et par les mains aux deux rames, que lui tordait la tempête. Mais la nuit était noire, pas une étoile ne paraissait. Rien ne pouvait plu6 guider le rameur. Il jeta alors son appel le plus fervent à saint Joseph. O bonheur 1 une petite lumière se montra aussitôt au loin : la direction était retrouvée. Fait inexplicable, l’esquif, ainsi rempli, au lieu de caler, avançait toujours. Il aborda à son point de départ. Cette froide aventure ne causa même pas un rhume au bon Frère.
Le poisson, pêché à l’automne et que l’on veut garder pour l’hiver, se monte, par brochetées de dix, la tête en bas, sur un échafaudage destiné à tenir la capture hors de la portée des chiens et des loups.
La solidité de cet édifice du poisson à la penle est toujours méthodiquement calculée.
Un jour, pourtant, un échafaudage portant six mille poissons, — poids de quinze mille kilogs - s écroula sui le Frère William, qui n’eut que le temps de lancer un cri à saint Joseph et de reconnaître aussitôt qu’il se trouvait sans la moindre blessure, sous l’avalanche. On eût dit qu’une main invisible avait réuni et dressé autour de lui les pièces mêmes de la construction pour le défendre.Les témoins, le croyant écrasé, couraient dégager son corps, lorsqu’ils l’entendirent rire aux éclats, du fond de son rempart, pour les rassurer.
Cette position du poisson u la penle , dont nous parlons,
a été jugée comme la plus favorable à sa conservation.
Les salines du Mackenzie sont trop loin pour que Ton puisse songer à transporter au lieu, toujours si variable de la pêche, le sel que réclameraient tant de poissons. Le personnel, même doublé, ne suffirait pas d’ailleurs à ce travail. C’est la gelée qu’escomptent les missionnaires.
Mais la gelée tarde quelquefois. Ou bien elle fait place, après avoir saisi le poisson, à Y été des sauvages, les coureursdes-bois ayant ainsi traduit notre populaire expression : « Été de la saint Martin ».
Que ce retour de la chaleur se prolonge, c’est le faisandage de toute la réserve.
Il est rare qu’une odeur caractéristique ne flotte pas, tout l’hiver, autour de la maison où se dégèle, chaque matin, le poisson, qui naguère encore devait presque exclusivement servir aux trois repas du jour. On s’y accoutume, disent les missionnaires. Et même la plupart préfèrent-ils le poisson un peu... fait au poisson très frais. Ils le trouvent plus ferme, plus digestible ; et leur bonne mine obstinée, signe de la belle santé qu’entretient dans leurs membres l’aliment albumineux et phosphoré de notre Nord, laisserait peut-être pensif quelque chimiste hanté de ses toxines.
« Notre provision est tellement... faisandée, cette année, écrit un vétéran, que vos chiens de France refuseraient peut-être d’y toucher) mais vos chiens ont des caprices que le missionnaire du Mackenzie aurait mauvaise grâce à se permettre... »
Cependant, il est des limites — saut cerli denique fines — que ni l’odorat, ni le goût, ni l’estomac ne peuvent franchir.
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En novembre 1923, le Père Duport, du Grand Lac des Esclaves, plein d’angoisse à la pensée de l’orphelinat de la mission Saint-Jo,seph, qu’il avait à nourrir, écrivait :
Nous avons fait une pêche excellente, dans des •conditions exceptionnelles de beau temps. Malheureusement, ce beau temps a continué. Le lac bat toujours notre rivage de ses pesantes vagues chargées de glaçons, qui refusent de sa souder. Aucune neige encore. Conclusion : nos 21 000 poissons blancs, placés depuis deux mois bientôt sur nos échafaudages, ont à peine commencé à geler. Aussi ne sont-ils plus mangeables. Ils sont pourris...
Aux hivers de ces malheurs, qui reviennent plusieurs fois par décades, il faut se livrer, afin de ne pas mourir, au labeur le plus pénible, au martyre qui déroule, devant les yeux attristés de tous, sa perspective quotidienne de longs mois : le labeur, le martyre de la pêche sous la glace.
La pêche sous la glace commence aussitôt que les grands lacs offrent une surface solidifiée considérable. Gomme cette glace se forme graduellement, quoique rapidement, à partir des rivages, les chiens peuvent s atteler dès le mois de novembre, afin d’y transporter les instruments de pêche.
C’est l’époque des plus traîtres dangers. Si le vent, qui venait du large et tassait la glace contre terre, changeant de directiqp, la repousse vers l’immensité du lac encore liquide, les travailleurs se trouvent en face de la mort.
Quelques jours après l’incident de l’échafaudage, rapporté plus haut, le Frère Villiam sauva le Père Duport
qu’un glaçon détaché emportait de la sorte. Tous deux creusaient la glace, à quelque distance l’un de l’autre, lorsque le Père Duport, relevant la tête, constata qu’il dérivait doucement. Il appela longtemps avant que le Frère William, absorbé dans sa tâche, remarquât sa détresse.
Celui-ci courut alors aux lèvres de la glace. Mais plu¬
sieurs mètres séparaient déjà les deux missionnaiies.
— Attachez votre hache au cordeau d un filet, dit le Père, et jetez-la jusqu’à moi.
L’ordre fut exécuté. Mais la hache n’atteignit pas le glaçon, qui s’éloignait toujours.
— Soyons calmes, mon Frère, recommandons-nous à saint Joseph, prenez votre temps, et essayez encore.
Le Frère William réunit ses forces et jeta de nouveau l’outil, tremblant à la pensée que, s’il manquait le but, son compagnon était perdu.
Le fer toucha à peine le glaçon ; le Père Duport, à genoux sur le bord et penché sur l’eau, le saisit comme il plongeait
déjà. Ainsi fut-il sauvé.
Un 16 novembre — que le lecteur me pardonne ce trop personnel souvenir — , je fus admis, pour la première fois, au spectacle d’une pêche sous la glace. Voir de mes yeux cette équipée dont j’avais tant de fois entendu parler, et pouvoir la comprendre enfin, n’était-ce pas comme une fête? Suis-je même bien sûr de n’avoir pas souhaité qu’une disette — oh ! légère — vînt rendre nécessaire cette légendaire pêche sous la glace , une fois au moins, quand j y serais? Nécessaire, elle ne le fut que trop dès la première année que je passai, non pas au Canada, ma patrie adop-
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tive que j’aime, mais aux glaces polaires que je chéris.
Les Frères Jean-Marie Beaudet et Meyer, assistés de deux Indiens, serviteurs de la mission Saint-Joseph, devaient poser les fdets.
Nous quittâmes la grève de Résolution, sous le regard égayé du Père Duport qui, un peu malicieusement, souhaita bon voyage au novice du Grand Lac des Esclaves.
— Le vent semble bien faire un tantinet la moue, remarqua-t-il ; mais vous pouvez en rire. Voilà quinze jours que les sauvages tendent leurs fdets sans encombre. La glace tient bon. Ne craignez rien. Au revoir !
Nous nous arrêtâmes à cinq kilomètres, non loin de l’îlc d’Orignal, où l’on apercevait, parmi les cèdres éclaircis, les ruines de la première mission bâtie en 1852 par Mgr Faraud. C’est là, d’ailleurs, que nous devions aller réchauffer notre petit dîner, cuit d’avance.
Les travaux commencèrent aussitôt.
Je vis placer six rets. Comme on entreprenait d’aligner les six autres, en équerrre avec ceux-là, et que déjà j’étais fixé sur la manœuvre, et qu’il faisait froid, et qu’on ne m’accordait, pour cette fois, que le rôle inactif de spectateur, je priai le Frère Jean-Marie de me laisser aller plus loin, vers les bords, pour voir de près les monstrueux glaçons qui dansaient là-bas, dans le bain noir du lac, avec les vagues brillantes, et qui battaient d’un bruit profond notre plancher sonore. Il restait, pour satisfaire ma curiosité, un kilomètre ou deux à parcourir sur le miroir de glace.
Je partis, allant à petits pas afin de ne pas glisser et égrenant mon chapelet au fond de mes mitaines en peau de rat musqué.
Mes distractions, après les Ave Maria, étaient de reconsti-
tuer la scène de cette nuit du 14 au 15 décembre 1863, où Mgr Grandin, à cet endroit exactement du Grand Lac des Esclaves, s’était égaré dans la poudrerie... Toute la nuit donc, il avait erré ici, aveuglé et transi parla tourmente de neige, sans se douter qu’il se trouvait si près de terre, s’arrêtant, se blottissant de temps en temps contre des bordillons de glace, et tâchant de réchauffer sur sa poitrine son petit enfant de chœur métis, Baptiste Pépin. Je me rappelai en particulier le détail, que je vais noter parce que je ne l’ai vu publié nulle part, et que Baptiste — qui vit encore — m’avait appris quelques mois auparavant, à Saint-Albert, où je l’interrogeai. Ses yeux bleus, restés si jeunes dans sa figure de vieillard, s’éclairaient de tant de vénération et d’amour, au seul nom prononcé de Mgr Grandin !
« — Mgr Grandin est un saint, s’écriait-il, oui un saint, et un saint dépareillé (c’est-à-dire sans pareil)... Ah ! oui, mon Père, je me souviens bien de cette nuit-là, sur le Grand Lac... Il m’a dit, Monseigneur :
— - Mon Baptiste, je crois qu’il vaut mieux qu’on se prépare à la mort. Si tu veux, je vais te confesser.
Je me suis confessé. Après ça, Monseigneur m’a dit :
— Tu pleures, mon enfant?
J’ai répondu :
— Oui, Monseigneur, il me semble que je suis encore trop petit pour mourir.
Alors, Monseigneur s’est mis à chanter pour me réjouir. Il chantait si bien ! Mais tout d’un coup il est parti à pleurer, lui aussi. Et ses larmes se gelaient tout de suite sur sa figure. Alors il n’a plus chanté, et il m’a enterré encore une fois, avec lui, dans la neige... »
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A ce moment-là de ma rêverie, mes pas s’arrêtèrent soudain. Fut-ce la protection de Mgr Grandin? Sans pouvoir me rendre compte de ce qui me retenait, je décidai de ne pas aller plus loin. Les glaçons et les vagues étaient là pourtant, m’attirant de plus en plus par leur chevauchée sauvage et leur musique aiguë. En cinq minutes, j’y eusse été rendu...
Je retournai donc vers le chantier des pêcheurs, m’amusant beaucoup à voir la glace se fendiller en jolies marbrures, aux formes infiniment variées. Je la savais épaisse, et, comme l’avait prescrit le Père Duport, supérieur de la mission, je n’éprouvais aucune crainte.
il y avait un quart d’heure peut-être que je rebroussais chemin, lorsque je vis le Frère Jean-Marie me faire des gestes précipités, désespérés, en poussant des cris, parmi lesquels je distinguai :
— Vite ! Revenez ! Nous sommes perdus !...
De tout autre que du Frère Jean-Marie, toujours calme, vieux routier de mer et de lac, j’aurais sans cloute cru à l’exagération... J’arrivai en courant.
Le Frère me coucha brusquement dans le traîneau, jeta sur moi tout ce qu’il put saisir d’agrès de pêche autour de lui et fouetta ses chiens. Le Frère Meyer et les Indiens avaient pris les devants.
Mais les chiens, tapis contre la glace qui ondulait et qui grondait dans ses profondeurs, refusaient de bouger. D’un coup de main, le Frère les souleva, les plaça dans la direction de la mission, et, avant qu’ils eussent le temps de se recoucher, les cingla de sa lanière.
Ils partirent, en éclair.
Le toboggan bondissait comme sur les montagnes russes des kermesses d’Europe, et je m’en régalais encore, gar-
dant toujours sur le danger le scepticisme des ignorants.
Au bout de trois kilomètres, la glace se rassit. A un kilomètre du rivage, elle était immobile. Le Frère arrêta ses coursiers.
Nous retournant, nous vîmes, à quelques pas de nous, le lac redevenu libre et jonché de glaçons mouvants ! L’immense carapace, morcelée par la houle sous-jacente qu’avait produite, en s’appuyant sur elle, le vent venu de terre, s’en allait à la dérive, par menus fragments, vers les deux cents kilomètres d’étendue, sans îles ni refuge, que mesure vers le nord-est le Grand Lac des Esclaves.
J’embrassai le Frère Jean-Marie.
Le bon Frère m’expliqua alors qu’il avait donné l’alarme, en réponse à cette réflexion que lui avait criée, de son poste, le Frère Meyer, presque débutant aussi :
— Je ne puis tendre la corde d’alignement : j’ai comme le vertige !
Ni des rets de la mission, ni de ceux des Indiens on ne revit jamais d’épave.
On pêche sous la glace, soit à l’hameçon, soit au filet.
L’hameçon se suspend à une ligne de fond, ligne dormante , et descend aux profondeurs où se tiennent les poissons de dix à trente kilos, lesquels n’émigrent plus, ni l’été ni l’hiver. C’est la truite grise et la loche qui mordent le plus souvent à son appât. La loche — nom abusivement donné à un poisson aux flasques antennes, à la forme pâteuse, à la chair visqueuse, insipide — est le guignon du pêcheur. La truite grise, dont le goût est des plus agréable, fatigue à la longue.
PÊCHEUR
Comme les « profondeurs » se trouvent ordinairement très loin des rivages, les missionnaires se construisent, s’il est possible, une cabane de pêche sur l’île la plus voisine et s’y retirent le temps que leur laissent les visites
à leurs hameçons.
En 1903, les Frères (lu lac Athabaska virent brûler leur « cabane .. de la Grosse-Ile, pendant qu'ils parcouraient leurs quartiers de pêche.
La crevasse et la poudrerie sont les principaux dangers
de ces expéditions lointaines.
Un matin de mars 1917, lors d’une pêche qui, en dix jours et à raison de soixante-dix hameçons, rapporta... quatre truites, le Frère Meyer, partant pour visiter ses lignes, tomba dans une crevasse qui s’était pratiquée duran la nuit sur le Grand Lac des Esclaves, et qqe la brume qui s’accumule toujours à vos pieds sous la pression d’un froid de plus de quarante degrés centigrades, lui avait cachee. Ayant réussi à remonter sur la glace, il courut à la cabane toute proche ; mais déjà ses vêtements se trouvaient ge es et rigides au point qu’il ne put même soulever la jambe pour franchir le rondin servant de seuil. Tl entra « à quatre
pattes ».
Sur le même lac, le lundi de Pâques 1910 - cette autre année de disette où l’on ne vécut qu’au jour le jour - Père Duport et le Frère Kérautret visitaient leurs lignes de fond, non loin de l’île aux Œufs, qui ne possédait alors aucun abri. Ils avaient, par un temps magnifique, parcouru les vingt-cinq kilomètres qui allaient de la mission à la pêche, et ils comptaient refaire ce chemin, avec leur bu an,
avant le soir.
APÔTRES INCO.NNUS
Les crochets de bois, visibles de loin, qui retenaient les lignes, formaient, dans leur ensemble, la figure d’un grand V. L’on convint que chacun explorerait son côté et qu’à l’heure de midi on reviendrait à l’intersection des lignes du V, où furent laissés les chiens et le dîner.
Le ciel de Pâques n’avait jamais semblé plus beau. Tout chantait la magnificence, du soleil arctique ressuscité, sauf les truites qui avaient mordu en nombre et tiraient, par saccades violentes, sur les bras des pêcheurs. En un instant, le bleu du firmament s’enténébra, le vent du Nord accourut, et la « poudrerie » ragea. Pris de toutes parts dans cette « nuit blanche », les missionnaires s’appelèrent, sans pouvoir dominer le rugissement de la tempête. Mais n’avaient-ils pas leur rendez-vous? Marchant sur les mains et les genoux, afin de reconnaître les aspérités de la glace et surtout les crochets de leurs lignes, ils s’acheminèrent vers la pointe du V. Le Père Duport arriva aux chiens. Mais le Frère Ivérautret, pris au plus fort du cyclone, manqua l’un des jalons. Pendant trois heures — mortelles au cœur du Père Duport, qui appelait et attendait en vain — il erra, chercha, se meurtrissant les membres sur la glace... Enfin, sans qu’il put s’expliquer comment, il heurta l’attelage !... Se tenant par la main et tirant le chien de tête par le collier, les deux compagnons, atteignirent, à tâtons, l’île aux Œufs, où, sur le rocher nu, sans abri, sans feu, ils achevèrent cette journée et passèrent la nuit.
Le lendemain, le soleil remonta, brillant et calme, dans le ciel bleu.
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Mais la pêche à l'hameçon ne saurait enrayer une fa-» mine. Rien ne supplée à la pêche au filet. Celle-ci, faite
PÉCHEUR
au cours de l’hiver, n’appoétèra même qu’un lent et pauvre tribut, comparée à celle de l’automne, époque éphémère de la passe. Toute la saison rigoureuse s’emploiera donc à guetter, sous la glace, quelques poissons de hasard.
Les missionnaires apprirent des indigènes l’art de placer et de visiter les rets sous la glace.
Longtemps avant que nos filets eussent été inventés, les femmes indiennes nattaient les leurs avec des écorces d’aune ou de saüle, qu’elles roulaient sUr leurs genoux, comme les savetiers tordent le fil de chanvre enduit de poix, pour agglutiner les filaments de l’écorce et leur donner avec la souplesse nécessaire la longueur désirée. L’inconvénient des rets d’écorce était de pourrir plus rapidement dans l’eau que les rets de fil.
A l’endroit choisi pour être le point de départ, la hache ou la tranche, sorte de ciseau froid assujetti à un long manche, entaillent la glace : la haché au début de l’hiver, la tranche lorsque la glace, devenue trop épaisse, n’est plus commodément accessible aux coups de la hache.
Celte première ouverture doit prendre une forme oblongue, capable de laisser passer une perche eh bois flottable, d’une dizaine de mètres. Cette perche, une fois introduite, se plaque d’elle-même contre la voûte glacée. Une gaffe, simple bâton fourchu, que manie une poigne vigoureuse et adroite, la saisit alors et la dirige vers une autre ouverture, moins large que la première, et pratiquée à dix mètres de celle-ci. Dès que la perche ainsi menée affleure le deuxième orifice, une autre main la saisit à son tour à l’aide d’un crochet et la retient jusqu’au moment où la gaffe vient la reprendre pour l’acheminer vers une troisième baie. Ainsi, de dix mètres en dix mètres, de trou en trou,
la perche arrive-t-elle au terme de sa course. Ch, cette course mesure exactement la longueur du fdet qu il s aait de poser.
La perche, retirée par la dernière ouverture, oblongue comme la première, laisse alors paraître un cordeau qu elle remorquait, et dont l’autre extrémité traîne encore là-bas, sur la glace, près du point de départ. A cette extrémité on attache un bout du fdet. Du dernier trou, on tire sur le cordeau, déjà immergé. Sous la traction douce et continue, le filet (qui avait été replié par brassées de telle manière que ses roches de lest, tombant les premières, ne puissent s’emmêler aux llottes de liège ou de sapin), se dévide dans le lac et s’y étale de lui-même.
On retient enfin ce filet tendu, en fixant chacune de ses extrémités à un bâton plongeant, dont la longueur sera telle que les flottes du filet ne pourront toucher la paroi de glace, où elles se colleraient en s’y gelant. Une grosse pierre suspendue maintiendra dans sa position verticale le bâton, dont la poignée, d’autre part, consiste en un crochet, qui se place « à cheval » sur une barre horizontale surplombant l’orifice.
La perche conductrice reprend ensuite le cordeau pour refaire, guidée par la gaffe, et en autant d’étapes qu’il y a de filets à placer, sa marche d’Ariane.
Vingt-quatre de ces filets, aboutés deux par deux au même bâton perpendiculaire, et tendus ensemble ne seront point de trop pour nourrir, si la capture répond aux espérances, un orphelinat, scs religieuses, ses missionnaires et leurs chiens de trait.
Que dire de la visite quotidienne de ces bassins, sous une glace dépassant peut-être deux mètres d’épaisseur, à une distance de vingt à quarante kilomètres du couvent,
PÊCHEUR
par tous les froids, par toutes les tempêtes : visite parfois infructueuse, souvent bien maigre, rarement abondante?
La glace s’est reformée bientôt autour des bâtons suspenseurs ; et c’est là que la hache ou la tranche s’attaquent avant tout. Les ouvertures dégagées, deux cordeaux saisissent de nouveau les extrémités de chaque filet : l’un
pour le tirer de l’eau, l’autre pour empêcher qu’il coule
à pic et pour le replacer ensuite, comme la veille.
Nous n’avons pas encore trouvé dans les récits de nos missionnaires de descriptions à même de faire voir dans leur réalité les souffrances de cet apostolat de la pêche sous la glace. Ces vaillants aiment mieux se pencher, en silence, sur les abîmes glacés, les mains nues, attentifs à ne point briser les pauvres mailles raidies, pour en dégager les rares poissons, pain quotidien de tant de bouches qui attendent... Il fait souvent si froid qu’ils ne peuvent même sortir de l’eau ni les mains ni les rets, et qu’ils se penchent alors plus profondément encore pour faire littéralement la pêche, à tâtons, sous la glace.
Nous nous souvenons d’un Frère, venu il y a plus de quarante ans de son pays de France, qu’il n’a point revu, et qui, nourricier de tous nos hivers, au Grand Lac des Esclaves, nous disait doucement, simplement, comme si ce n’était rien, avec un sourire qu’il tâchait de former dans sa barbe changée en glaçon, et en faisant craquer le gantelet de glace qui paralysait instantanément ses doigts, au sortir de l’eau :
— • Mon Père, ne croyez-vous pas qu’il faut aimer le Bon Dieu, un petit peu, pour rester dans un pays comme celui-ci?