CHAPITRE VII
Chasseur
Immensité et liberté. — La pendaison du lièvre. — ■ ■ « Appellestu cela manger? » — L'orignal. — Exploits du Frère Marc Leborgne. — Faméliques au festin. — • La morl du chasseur. — Les ours. — Five o’clock tea sur l'ours noir. — Le caribou. — Une hécatombe chez les Esquimaux. — Quelques célèbres chasseurs : Frère Josso chez les Plals- Côtés-de-Chiens, Frère Landry à Maniwaki, Frère Vincent Cadoret chez les Mangeurs de Caribous, Frère Moussel chez les Montagnais. — Oies sauvages. — Viande sèche, viande pilée, pemmican. — La marche du Frère aux dépouilles. — Saules de température, mares profondes, glace « pourrie », le mirage. — Les fourrures. — Le renard noir du Frère Leroux et de Léon XIII.
De longtemps, la culture et l’élevage ne suffiront pas à nourrir les vicariats arctiques, et, de même que le Peau- Rouge, l’Esquimau, le prospecteur ou le commerçant, ses voisins, le missionnaire devra demander aux savanes, aux lacs et aux forêts sauvages la chair de leur gibier.
La solitude, l’immensité, la liberté sont le domaine du chasseur. Nulle loi ne vient lui fixer de saisons, lui vendre de permis, lui tracer de cantons de réserve. Entre l’ani-
mal et lui, il ne se dresse que l’obstacle de la lutte pour la vie, slruggle for life.
Mais dans cette lutte la bête l’emporte le plus souvent sur l’homme, ayant pour se défendre ses bois dl.m.tes, la vitesse de ses jambes ou de ses ailes, ses ruses et que que fois la férocité de ses crocs et de ses griffes.
Un seul quadrupède de cette faune semble avoir abdiqué presque tout instinct de préserver ses jours : le lievre,
wa-pous en cris, ga en montagnais.
Mais quel lièvre ! Un « mode substantiel dépouillé », observait un missionnaire trop philosophe, une ombre de lièvre, si peu lièvre qu’il change de couleur au gré de l’hiver et de l’été. Gris avec la verdure, il blanchit avec la neige. On n’aperçoit d’abord sur la nappe uniforme du frimas que de petits points noirs qui sont les yeux des lievres immobiles. Il ne manque à ses inerties que celle de se laisser prendre à la main. Tirer sur lui serait, outre une sorte de lâcheté sportive, la perte inutile d’un gram de plomb. Il suffit de lui tendre des collets en fil vulgaire et de recourir au stratagème suivant pour éviter que, dans ses quelques convulsions, il les brise :
Au lieu de fixer directement à quelque pieu la menue ficelle disposée en nœud coulant, le braconnier du Nord la suspend à un bâtonnet, rattaché lui-même, par une cordelette d’une longueur variable, à l’extrémité d une perche. Cette perche, posée sur la première fourche venue du hallier et destinée à jouer le rôle de levier d’Archimede, incline vers la trace du lièvre sa partie la plus légère, et la maintient en cette position, grâce à la cordelette, qui s’enroule à un arbrisseau soigneusement ébranché. L'extrémité du bâtonnet opposée à celle qui soutient le lacs sert
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de cran d’arrêt. Le lièvre passe, se prend, décroche le bâtonnet, la cordelette glisse le long de l’arbuste, et la perche se lève, emportant son fardeau. Le colleteur, passant, le lendemain, avec sa hotte-carnier, verra se balancer doucement la foule des lièvres pendus dans sa tenderie. Toute l’année, les mêmes lacs, les mêmes perches — brimbales — s’abaisseront et se lèveront au même endroit, sûrs de leur proie, si grande est l’affluence des lièvres et si incroyable leur insouciance du danger.
Cependant le lièvre du Mackenzie ne se mange guère qu’au temps de la famine. Mais la famine a-t-elle jamais déserté le pays? Les époques redoutables sont celles qui suivent la migration septennale ou décennale. Périodiquement, en effet, les millions de lièvres disparaissent ensemble et tout à coup. Sans doute tant de rongeurs auraient-ils bientôt détruit les forêts elles-mêmes, si la Providence n’orientait leurs légions vers d’autres lieux ou vers la mort. Ils périssent sur place en grande partie. Les autres s’en vont. Mais comme cet exode s’accomplit durant quelque nuit de tempête, et que les profondeurs lointaines des bois sont restées jusqu’ici inexplorées, personne ne sait si c’est pour vivre encore ou pour mourir à leur tour. La génération suivante ne paraîtra que trois ou quatre ans après, pour se multiplier, pulluler et disparaître encore.
La chair de notre lièvre, maigre à l’extrême, coriace parfois, ne connaît d’autre saveur que celle du sapinage, son aliment. Deux lièvres par repas sont loin de valoir un rat de la Commune.
— Je n’ai rien mangé depuis un mois, viendra vous dire un sauvage, rien, rien, entends-tu? Vois comme je fais pitié ! Je n’ai plus que la peau.
Mais, s’étonne le missionnaire, il y a des lièvres pourtant...
Oh ! oui, des lièvres. Eh bien ! appelles-tu cela manger?
Plusieurs années, où la pêche avait été mauvaise, les Frères coadjuteurs de Providence passèrent leur hiver à prendre des lièvres et ne sauvèrent que par ce moyen la vie des missionnaires, des religieuses et des orphelins.
Le roi des forêts canadiennes, depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique et depuis le nord des États-Unis jusqu au steppe polaire c’est l’orignal, sorte d’élan au poil rude et foncé, au corps trop court et sans appendice caudal, au dos bossu, à la large encolure garnie d’une raide barbiche, au bois caduc en deux vastes palettes, dentelées d andouillers aigus, au mufle allongé de cheval, aux pieds de vache, aux pattes de devant si hautes que, comme le chameau, il ne peut brouter qu’à genoux l’herbe basse. Sa vigilance, mal servie par de petits yeux myopes, réside, extrêmement vive et farouche, dans les grands pavillons mobiles de ses oreilles et dans le flair de ses narines profondes. Rôdeur de nuit, il passe le jour à l’ombre de quelque maquis, où il rumine et dort, tenant constamment le nez tendu au vent et l’oreille braquée dans la direction contraire. Telle est la finesse de son ouïe que, sauf pendant les tempêtes qui font craquer toute la forêt, la moindre petite branche froissée, le moindre bruissement de feuilles mortes lui révèlent, à plusieurs portées de fusil, la présence du chasseur. Aussi l’Indien ne s’engage-t-il à sa recherche que les jours de grand vent. Mais il reste encore à mettre en
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défaut l’odorat de la bête, tâche difficile, car l’orignal, comme pour forcer l’ennemi qui suivra ses brisées à se placer, un moment du moins, dans l’aire du vent, décrit, avant de se coucher, plusieurs cercles tangents, ou une spirale compliquée. Une fois sur la piste fraîche, le traqueur s’avance doucement, épiant tour à tour l’empreinte des pas et l’aspect des taillis. Cette lente marche attentive peut occuper la journée entière. Mais, à travers les lacis capricieux du ruminant qui n’a fait qu’aller et venir des herbages aux boutures et du fourré aux mares de vase, comment discerner l’endroit où commence la volute perfide? C’est là qu’échoue l’inexpérience des Blancs : ils suivent toujours la piste, se laissent saisir par le fil d’air qui avertit la bête, et, l’instant d’après, ils entendent l’avalanche d’une masse qui détale, brisant tout devant elle. C’est là, au contraire, que triomphe l’astuce de l’Indien. Quittant la trace marquée, il pique droit, en rampant, en se glissant comme le chat, évitant jusqu’au frottement de ses vêtements et levant, de temps en temps, la tête parmi les herbes pour voir si, à quelques pas de lui, n’apparaît point encore la masse noire tapie dans le buisson. Mais non, rien ne se montre. Le chasseur revient alors à la piste qu’il avait abandonnée et scrute de nouveau l’allure des foulées. Enfin le voilà, son orignal. Il sommeille. Un Indien ne tire jamais un fauve couché : ce coup manquerait de noblesse. Il ne frappe pas à la tête non plus : ses vieilles superstitions le défendent. Il visera au cœur. Prêt à faire feu, il casse d’un bruit sec une petite branche. Jeté en 1 air comme par un ressort qui se serait détendu sous lui, l’orignal retombe sur ses pieds. Le temps d’un éclair encore pour prendre son élan, il reste la. C’en est assez. La détonation retentit et le monstre s’écrase sur son gîte, ou, titubant, labouré de
balles, il s’abat dans les vingt mètres. Un cri du sauvage déchire alors la forêt et va, d’écho en écho, avertir la femme et les enfants du wigwam. Ou bien un feu couvert d’herbage produit la fumée de signal. S’il est trop tard, ou si le campement se dresse trop loin, l’Indien ouvre sa bête, prend le cœur et le foie et va rejoindre les siens. Tous, le lendemain, reviendront aux agapes. Simplement blessé, l’orignal fuit le plus souvent. Mais il peut se tourner aussi sur le chasseur et le piétiner sans merci. Un Peau-de- Lièvre de Norman, s’étant approché trop vite d’un orignal qu’il venait de toucher et qui faisait le mort, le vit se redresser tout à coup et foncer sur lui. Il se mit à grimper dans un arbre ; mais l’orignal cambré sur ses pattes d’arrière l’atteignit de ses sabots coupants, à trois mètres du sol, le fit tomber et l’acheva d’un coup de corne. On trouva les deux cadavres côte à côte.
Nous connaissons peu de Frères qui aient eu le loisir de s’adonner à la chasse dont on vient d’esquisser la tactique ordinaire. Ils se contentent de tirer, tout en naviguant sur les rivières sauvages, les orignaux qui s’y désaltèrent ou qui s’émouchent en s’y plongeant jusqu’à la tête. La chance et l’adresse ont fait à plusieurs leur auréole cynégétique. Le Frère Marc Leborgne, dans les bois de Liard, abattit, à la passée, deux orignaux mis en fuite par des Indiens maladroits. Un autre jour qu’il avait dételé ses chiens pour une halte, ceux-ci flairèrent la neige et partirent ventre à terre. Bientôt la meute hurlait autour de deux orignaux effarés. Le Frère Marc y courut et, d’un coup de fusil, tua le plus proche. L’autre, ayant réussi à briser la ligne des chiens, vint passer près du chasseur qui ne put que lui asséner un coup de crosse sur le mufle. La crosse
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se rompit et tomba. L’orignal trébucha, se releva et revint contre son agresseur. Mais le Frère l’ajusta avec le canon sans crosse et l’étendit à son tour.
L’orignal sur pied doit atteindre le poids d’un cheval. Dépecé, il fournit de 400 à 700 kilogrammes de viande dans l’Est du Canada, où les herbes sont plus grasses et les hivers moins longs, et de 200 à 400 dans les régions subarctiques.
L’Indigène estime au-dessus de tout la dépouille de 1 orignal. Tous se jettent avec une avidité de faméliques sur la proie toute fraîche. Peut-être jeûnaient-ils hier. Attendons qu’ils soient rassasiés ! Les y voilà, et cependant ils dévorent toujours ! Mystère que la capacité d’un estomac indien ! Demain ils jeûneront encore. Mais que leur importe demain? A chaque jour suffît son plaisir comme sa peine. Et le gueuleton recommence de plus belle : béate . philosophie de l’homme des bois. Le missionnaire, cependant, ne cesse de prêcher la prévoyance.
Il arrive que le jeûne, auquel ils auraient pu faire face en réservant les restes de leur assouvissement, ne s achève que par la mort des pauvres hères.
Le Père Giroux, apôtre des Loucheux, raconte qu’à l’époque d’une chasse, douze hommes, parmi lesquels se trouvaient les plus adroits, les plus forts, les meilleurs de la tribu, moururent avant d’avoir rejoint aucun gibier. Il n y avait point de lièvres cette année-là, 1910.
En 1906, deux familles Peaux-de-Lièvres, tribu voisine des Loucheux, marchaient depuis longtemps dans 1 espoir de rencontrer un orignal. Chacune des femmes était chargée
de quatre petits enfants. La faim en eut raison, alors que la caravane se trouvait trop loin pour revenir sur ses pas. Se souvenant qu’il y avait dans les parages un lac poissonneux, ils essayèrent de s’y rendre. Les hommes succombèrent en route. L’une des femmes tomba ensuite, râlante. L’autre ensevelit alors les huit enfants dans la neige afin de les préserver des morsures mortelles du froid et se traîna jusqu’au lac, dont elle parvint à casser la glace pour y jeter un hameçon. Une truite se laissa prendre. Ce fut la vie pour les deux mères et leurs petits, qui regagnèrent la mission, où le Père Houssais les recueillit.
Comme l’orignal va ordinairement solitaire, et que le chasseur ne le poursuit qu’au moment où la faim menace déjà le camp, les missionnaires ne peuvent guère compter sur les restes de la chasse indienne, à moins qu’ils n’achètent le service de certains sauvages ou métis particulièrement habiles à découvrir les rares bandes de trois, quatre orignaux — on en vit jusqu’à neuf — qui se forment à certaines époques dans les sapinières touffues.
Plus précaire encore sera la chasse à l’ours.
L'ours gris — grizzly — des montagnes Rocheuses, comme l’ovibos — bœuf musqué — de la Terre stérile, symbolise la férocité implacable. Il fonce sur le paisible piéton aussi bien que sur le chasseur. C’est pourquoi personne ne le recherche. Tel grizzly, atteint de plusieurs balles au cœur, ne mourut qu’après avoir écartelé son homme.
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L’ours blanc, dont la chasse n’est pas moins périlleuse, habite les plaines de neige de l’océan Polaire.
L’ours noir, qui se rencontre dans tous les bois de l’Amérique du Nord, ne cherche à se venger que lorsqu’il ne peut fuir ou qu’il croit ses oursons menacés. Il se confond si bien avec la feuillée sombre qu’on ne l’aperçoit que trop tard pour le viser. En deux bonds, il disparaît. Le découvrir, 1 hiver, devient plus malaisé encore, car, durant cinq ou six mois, il reste blotti, comme la marmotte, en sa bauge de branchages. Endormi « dans le lard de sa fortune faite » et protégé par son abri qu’il a rendu semblable à l’entourage, il n’y a, pour le trahir, que l’imperceptible ouverture qu’entretient son haleine dans la voûte de neige.
Le Père Roure nous a narré que, voyageant avec Mgr dut de Rae à Providence, ils s’arrêtèrent, un après-midi, pour la « tasse de thé ». Le bûcher flamba et l’eau chanta dans la chaudière. Tranquillement, les missionnaires savouraient le rafraîchissant breuvage, tout en se chauffant les pieds à la flamme qui tombait, lorsqu’ils virent les tisons rouges remuer un peu... puis davantage... puis se soulever, puis se disjoindre, puis s’écarter, pour laisser monter, sous leurs yeux sidérés, un museau, une tête, des oreilles, un buste noir : un ours énorme, qui, croyant sans doute le printemps arrivé, venait voir ce qu’il en était. Les missionnaires savaient, comme tout le monde, que les ours noirs sont toutes dents et toutes griffes au sortir de leur repaire tant qu’ils n’ont pas repris toutes les fonctions normales de la vie. Aussi décampèrent-ils incontinent.
C’est avec le mois de mai que s’éveille l’ours qui ne fut point troublé. Affamé, il court aux petites rivières, dégelées
les premières et où les carpes montent déposer leurs œufs. Là, il pêche à grands coups de pattes.
Le Frère Marc prit au piège une vingtaine de ces ouïs printaniers autour des ruisseaux qui tombent dans la rivière des Liards, sans préjudice de ceux qu’il tua, chemin faisant, à coups de fusil. Comme le poisson gâté, s’il n’est pas « de nos seigneurs les ours le manger ordinaire », constitue néanmoins à leur goût le mets le plus exquis, le Frère Marc faisait dégager à quelques carpes un relent d acide suif hydrique et les plaçait au milieu d un cabanon en bianchages dont il avait garni l’entrée et la sortie de deux laiges collets en peau crue et tordue d’orignal. L’opération se simplifia lorsque la mission eut les moyens d’acheter des pièges à palette.
A l’automne, c’est dans les clairières chargées de baies sauvages, myrtils et framboises, dont Martin est des plus friand, que s’opère la capture. Les ravages d un ours piis au piège par la patte rappellent la dévastation creusée dans le sol par un obus de guerre.
Le gibier à poil le plus nombreux et le plus savoureux, le plus digne aussi de tenter les « Nemrods » du Nord, serait le caribou.
Le caribou n’est autre que le renne de Laponie. Dans nos grands steppes polaires qui lui offrent la mousse de leurs rochers, il va en troupeaux innombrables. Il passe son été sur le tapis spongieux des bords de l’océan Glacial. Traversant ensuite la Terre stérile, il se réfugie, pour l’hiver, dans la lisière des bois, où il trouve encore le lichen.
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Mgr furquetil nous a tracé l’homérique description de ces légions nomades, dans l’une des phases de leur migration, et raconté l’accueil qui parfois les attend sur la rive qu’elles « implorent ».
Les Esquimaux, que je visitais, avaient décidé de se fournir de vivres pour l’hiver... Ils m’invitèrent au spectacle de cette chasse si célèbre. C’était à l’automne. Le caribou pressait sa marche et cherchait les détroits pour traverser à la nage.
Sur le côté ouest du lac, la terre en est toute couverte (poilue, comme disent les Montagnais). Immobiles, le cou allongé, le nez au vent, ils semblent vouloir scruter l’horizon. L’un d’eux s’avance. Tout lui paraît suspect, et les roches et les sentiers battus où déjà ont passé tant de bandes innombrables. Il hésite. Un mouvement se produit et toutes les têtes se dressent anxieuses et craintives. De nouveau il flaire le vent, semble vouloir écouter. Rien. Il avance lentement et par mille détours. Tous ont les yeux fixés sur lui, pas un ne bouge encore. S’arrête-t-il soudain? Relève-t-il brusquement la tête? Une panique générale s’empare du troupeau. Mais à peine dispersés, ils reviennent encore, serrés les uns contre les autres, tête basse, et lancés au galop. Soudain, ils s’arrêtent, le cou fortement rejeté en arrière, tête haute et pattes écartées dans la position du pied levé. Inquiets, ils épient les moindres mouvements de l’éclaireur. Celui-ci approche du lac. Il examine et flaire jusqu’aux moindres roches. Enfin, lentement, défiant, comme à regret, il avance et se met à nager. Quelques-uns, trois ou quatre au plus, se détachent du troupeau et suivent la piste du guide. Ils promènent sur le lac un long regard scrutateur, puis, d’un bond, se jettent résolument à l’eau. C’est le signal.
Vous éprouvez alors la sensation de quelque chose qui passe, vous entendez le piétinement sonore de ces milliers de sabots, mais vous ne distinguez plus rien si ce n’est un nuage de poussière et de sable qui soudain s’est élevé.
Qu’est-ce encore? L’eau jaillit de toutes parts. Vous n’apercevez plus que vagues écumantes et au-dessus un nuage de gouttelettes vaporeuses, en même temps que vous entendez le bruit d’un torrent furieux, où coule, ce semble, une avalanche de roches.
Puis le calme renaît sur le lac, un silence de mort. L’armée des caribous nage lentement sans secousse et sans bruit. Peu à peu, ils approchent. Il ne sont qu’à cent mètres de terre. Les chasseurs,
jusque-là immobiles et cachés, s’élancent dans leurs canots. Un moment la colonne vivante de caribous s’arrête, puis exécute une volte-face rapide.
Mais les chasseurs déjà les ont rejoints. Les canots s’avancent et vont de chaque côté s’échelonner tout le long de cette colonne, qui peut bien avoir près d’un kilomètre de long. On ne saurait décrire ce qui se passe alors.
Affolées par la peur, ces pauvres bêtes se rejettent en avant, en arrière. Elles se heurtent, s’entre-choquent, se ruent les unes contre les autres. Leurs cornes s’enchevêtrent. Elles bondissent alors en désespérées et s’écrasent mutuellement. L n grand nombre périssent ainsi dans cette affreuse mêlée.
Oh ! si le caribou osait se retourner contre ses faibles agresseurs, si seulement il pouvait mugir comme l’orignal ou le bœuf, ce serait horrible. Mais non, il ne sait qu’être timide au point de ne pouvoir être méchant, même pour se défendre. C’est qu’il constitue à lui seul l’unique et indispensable ressource du pays : sa chair nourrit les habitants de ces contrées, sa peau sera le seul logement, le seul habit des sauvages. Il est fait pour l’homme et ne doit pas être un danger à la vie de l’homme. Bene omnia fecit. Benedicile omnes besliae et pecora Domino. L,es canots cependant se rapprochent insensiblement du troupeau affolé. Les pauvres bêtes se resserrent et se pressent toujours de plus en plus. Ils viennent à ne plus même pouvoir remuer une patte. Le vide qui se produit pai le déplacement de l’eau donne lieu à un courant irrésistible. Ils ne nagent plus, ils s’entraînent plutôt mutuellement. On devine leurs efforts comprimés, impuissants, au mouvement saccadé de leurs têtes qui se portent fiévreusement en avant. Ils ne sauraient plus bondir, ils ne peuvent plus s’écarter.
Quelqu’un donne le signal. Quelques coups d aviron, et le courant a saisi les canots qui se heurtent aussitôt contre 1 obstacle vivant. Le massacre commence. La lance sème partout la mort. Le sang jaillit et ruisselle de partout sur les canots, sur les vêtements. Il inonde les mains et les visages des chasseurs. C’est une frénésie. Chaque coup de lance pénètre au cœur de l’animal qui brame de douleur, jette convulsivement la tête en arrière, le cou démesurément allongé, comme s’il voulait respirer encore... Et la lance meurtrière frappe toujours, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Après nous, tout autour du canot, ce n est plus qu un fleuve de sang, et tous les cadavres font l’effet d'une île flottante.
Les trois quarts de la bande ont péri dans le carnage. Los pre-
A l’époque du passage des canards sauvages.
Jeune orignal abattu au bord de la rivière Atbabaska, au cours d'un voyage présidé
par Mgr Breynat.
Le glouton (carcajou).
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miers rangs se rapprochent de terre. Au signal donné, le chasseur dépose la lance et reprend l’aviron. Les canots, dégagés du courant qui les entraînait, s’échelonnent sur les côtés, et se portent rapidement en avant, pour fermer toute issue aux survivants. Les bêtes cherchent à regagner le large. Elles sont vouées alors à une mort certaine. Bientôt, resserrées entre deux lignes de chasseurs, elles engagent une nouvelle mêlée, et le massacre recommence. Il n’en échappera pas une seule.
Je regagne le camp. Mais le sauvage insatiable se remet déjà au poste d’observation et d’attente. Un troupeau succède à l’autre, ne laissant plus de repos aux chasseurs, ni le jour ni la nuit.
On a beaucoup reproché aux Montagnais, comme aux Esquimaux, de jouer avec le caribou, de tuer pour le plaisir de tuer. Je dois dire que ce reproche est exagéré. En été, on prend le caribou pour sa fourrure. A l’automne et en hiver on le prend pour la viande. J’ai assisté à bien des chasses l’été dernier, j’ai vu bien des hécatombes, mais je n’ai jamais vu un corps de caribou complètement perdu. Toujours on utilise la peau, la langue, la moelle et les nerfs.
Au risque de n’être pas compris, je dirai même que ces milliers de caribous, qui périssent ainsi chaque année, ne représentent pas même la dix-millième partie des troupeaux qui peuplent ces immenses contrées. Dans ses pérégrinations annuelles, le caribou couvre souvent un espace de plus decentlieues de front. Nombre de chasseurs, espacés de kilomètres en kilomètres, auraient vite fait de les décimer, j’en conviens. Mais la réalité est que du lac Ennadaye, où je résidai l’été dernier, jusqu’au lac Caribou (plus de mille kilomètres), je ne vis, à mon retour en novembre, que caribous et pistes de caribou, et ne rencontrai qu’un seul sauvage, campé sur le parcours de tant de milliers de troupeaux...
Les grandes chasses de l’hiver, moins copieuses que celles de l’été, s’opèrent à l’entrée des bois, où la ruse des Indiens attire les troupeaux, en balisant la neige sur la glaee des lacs.
Trois missions seulement de l’Athabaska-Mackenzie se rencontrent sur le passage habituel du caribou : Notie- Dame du Rosaire au Grand Lac de 1 Ours, Saint-Michel de
Rae au Grand Lac des Esclaves et Notre-Dame des Sept- Douleurs à l’extrémitc est du lac Athabaska.
Le plus renommé de nos chasseurs de caribous fut le
Frère Josso.
Tu tires comme un sauvage, lui dit l’un des Plats-
Côtés-de-Chiens de Rae, parmi lesquels il passa dix-sep t
ans.
Sa force d’ Hercule et son calme de Breton le sauvèrent un jour d’une mort imminente. C’était le canard qu’il chassait alors. Tout entier à suivre du regard une volée qui venait de s’abattre sur un étang, il s’approchait, à travers la brousse, lorsqu’un grand ours se dressa devant lui et lui plaça les deux pattes sur les épaules, en grognant de colère. Ces animaux, le Frère en était averti, partagent d’un seul coup le thorax de leur victime. Au bout d’une minute — - de moins sans doute, les secondes parurent inteiminables —, l’ours descendit et reprit la forêt.
— Si tu avais fléchi un peu, expliquèrent les Plats- Côtés-de-Chiens, ou remué de quelque façon, ou seulement respiré, tu étais fini !
Le Frère Josso fut souvent le pourvoyeur du Père Roure par ses heureux coups sur les caribous. A défaut des loisirs qui lui eussent permis de quitter la mission pour aller s’établir de longues journées à l’affût, il pratiquait, sûr de lui-même, ce que les Canadiens appellent la chasse fine, — chasse où excelle aussi, depuis cinquante ans bientôt, notre plaisant ami « gaspésien », le Frère Isidore Landry de Maniwaki, tireur de chevreuils, ancien pêcheur et garde du lac Serpent, dans la province de Québec.
Le chasseur se montre en pleine surface du lac congelé. Le caribou, curieux de sa nature et confiant en la finesse de son odorat, vient vers l’homme, mais en décrivant un
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cercle qui placera le chasseur dans le trajet du vent. A celuici clejuger le moment où il va être senti, car sa balle ne sera pas plus rapide à frapper que le caribou à se lancer dans sa fuite. Le Frère Josso tirait rarement en vain. Si, au lieu d’un seul renne, c’est une bande qui survient, l’habileté du chasseur consiste à laisser cheminer en paix les chefs de fde, car, ceux-ci passés, une montagne de corps n’arrêterait pas le reste du troupeau.
Chez les Mangeurs de Caribous du lac Athabaska, un gentil petit Frère, à qui l’on ne prêterait pas de dessein belliqueux — et à bon droit — , le Frère Vincent Cadoret, de Bignan, est devenu l’émule du Frère Josso. Sa vivacité à ajuster le caribou et à en briser la course n’eut d’égale que celle qu’il mit un jour à tomber dans la rivière des Esclaves. Occupé, avec le Père Bocquené, à extraire d’un promontoire les pierres destinées à l’église Sainte-Marie de Fitzgerald, il vit descendre sur lui une « dégringolade de ces pierres », détachées du sommet sous un trop grand effort du Père Bocquené. Le seul refuge étant de se jeter à l’eau, il le fit.
Le Frère Vincent vient parfois du Fond du Lac Athabaska, sa résidence, assister les pêcheurs de la Nativité, à l’ouest du même lac, chez les Montagnais. Comme c’est en même temps l’époque des millions d’oies sauvages, qui, retournant des bords de l’océan Glacial au pays plus chaud de leur hiver, s’arrêtent pour se reposer et s’engraisser, maints tournois d’adresse et de succès se tiennent entre le Frère Tugdual Mousset, le chasseur attitré des oies, et son invité, le Frère Vincent (1).
1. Voici comment Mgr Grouard, dans son magnifique ouvrage, très abondamment illustré : Souvenirs de mes Soixante ans d’apostolat dans l’Atha -
Lorsque la chasse à l’orignal ou au Caribou apporte l’abondance durant l’été, le missionnaire peut en apprêter les dépouilles à la manière indienne et en faire de la viande sèche, de la viande pilée, du pemmican : trois formes qui confèrent à la venaison du Nord l’incorruptibilité des momies de l’Egypte.
La viande sèche s’obtient en étalant sur des perches horizontales de larges tranches de chair dégraissée. Trois jours de soleil suffisent à lui donner la consistance du cuir. Une fumée entretenue sous l’échafaudage-séchoir éloigne en même temps les mouches noires et imprègne
baska-Mackenzie, rapporte l’événement qui détermina la vocation du Frère Vincent Cadoret (p. 396) :
« Je passai une partie de l’été 1905 à parcourir les paroisses du Morbihan et à donner la confirmation à plus de 25 000 enfants. Ai-je besoin de dire que j’étais grandement édifié de voir la fidélité de ces bons Bretons à leurs devoirs religieux? La divine Providence me fournissait ainsi l’occasion de faire appel aux âmes de bonne volonté qui voudraient se consacrer au service de Dieu dans nos missions. Mes paroles trouvèrent un écho dans plus d'un cœur.
« Un dimanche, je prêchais, dans l’église de Bignan. Après la messe, le curé me dit :
— J’ai mieux qu’une quête à vous offrir, voulez-vous venir avec moi dans une maison du bourg?
Il me conduisit chez M. Cadoret. Nous trouvons ce brave homme avec sa femme et leurs six enfants, trois garçons et trois filles, tous déjà grands.
— Voici, Monseigneur, ceux qui veulent vous suivre dans vos missions !
— Comment? m’écriai-je, toute la famille? Mais le père et la mère consentent-ils à un si grand sacrifice?
Le bon M. Cadoret répondit :
— Si le bon Dieu les appelle, que sa sainte volonté soit faite.
— Et la maman, qu’en pense-t-elle?
Elle aussi, malgré la douleur inévitable de la séparation, acceptait la volonté de Dieu et consentait à laisser partir tous ses enfants pour les missions 1 N’est-ce pas admirable?
Je ne voulus pas cependant abuser d’une telle générosité. Prenant l’avis du bon pasteur, il fut décidé que trois seulement, un garçon et deux filles, partiraient avec moi cette année. Ce garçon est maintenant un excellent frère, et les deux filles sont devenues des religieuses dans la communauté des Sœurs Grises. »
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de toutes parts les appétissantes grillades. Légère, facile à briser, sinon à mâcher, substantielle, la viande sèche formera la réserve des longs voyages. Un seul mets lui sera préféré : la langue séchée et fumée de caribou.
La viande pilée, pulvérisée, fine comme la prise de tabatière, n’est autre que la viande sèche, martelée entre deux pierres. Elle se transporte dans des vessies chamoisées de renne ou d’orignal.
Le pemmican (du cris pemmi-can : graisse — viande) est le mélange à parties égales d’une viande pilée nullement cuite et d’une graisse fondue : graisse ordinaire pour le pemmican commun, moelle tirée des os pour le pemmican de luxe. Les raffinés ajoutent à cette pâte une poignée de raisins de corinthe. C’est ce que le Père Roure, en souvenir sans doute de son Ardèche au Roquefort veiné, appelait le « fromage du Fort Rae ». Le pemmican, qui conviendrait peu à « l’homme de bureau », est le ragoût nutritif par excellence de l’homme du Nord, coureur-des-bois, sauvage ou missionnaire. Gelé dur, il s’attaque à la hache, le soir, au bivouac de la belle étoile. Libre à chacun aussi de diviser sa ration en plus petits morceaux qu’il emportera dans sa- besace, et qui lui donneront, sur la route qui défile , l’illusion de gruger un fortifiant bonbon.
On se tromperait si l’on considérait le Frère coadjuteur comme chasseur de profession, avec tout l’intérêt qu’évoque ce noble terme. Nommons-le exactement chasseur aux dépouilles. Tel est son lot ordinaire, sans poésie, ne comportant que le plaisir, incomparable il est vrai, de songer qu’il est le pourvoyeur de l’œuvre de Dieu.
L’Indien, qui fait le coup de feu pour le missionnaire, débite en quartiers son orignal, son ours, son renne, et
avant, d’aller prévenir le Frère, recouvre cet amas de troncs d’arbres aussi enchevêtrés que possible. C’est la cache à l’épreuve de la dent des loups, des lynx, des renards, mais point, hélas ! du carcajou.
Le carcajou — nom attribué par les coureurs-des-bois au glouton, en anglais volverine — est le plus lâche, le plus rusé et le plus malfaisant des êtres connus dans le Nord canadien ; si malfaisant qu’on le voit accomplir toutes les dévastations imaginables, si lâche qu’un lièvre le met en fuite, si madré qu’il déroute tout chasseur et que rien ne dépasse la réputation du rare Indien qui parvient à le prendre : il fouille la neige jusque eous le piège qu’il pressent, le détend d’un coup d’épaule et mange l’appât.
Mgr Taché, dans son Esquisse sur le Nord-Ouest, nous en a fait le portrait.
Le carcajou, de la famille des plantigrades, est le fléau de nos forêts et la désolation des chasseurs. De la grosseur d’un chien de moyenne taille, il accomplit des œuvres de destruction qui exigent une force et une habileté qui semblent souvent fabuleuses. Il dérobe et cache dans la neige ou ailleurs, non seulement des aliments, mais des ustensiles et jusqu’aux lourdes scies de long en usage dans le pays. J’ai vu un jour un de ces tours d’adresse qui m’a bien surpris. Mes compagnons de voyage, venant à ma rencontre, avaient laissé en dépôt un fusil à deux coups et un sac de provisions qui devaient servir à notre retour. Connaissant le danger que couraient ces objets, il les avaient, ce semble, mis en sûreté. Le fusil avait été encaissé avec effort entre deux troncs d arbres très rapprochés ; une longue perche, placée en travers sur deux arbres éloignés, avait reçu le sac de provisions. A notre retour, notre surprise fut excitée par la manière dont le carcajou s’était joué de nous : non seulement il avait grimpé dans l’arbre, mais il avait marché sur cette perche faible et flexible qui semblait incapable de le porter et était allé couper la corde qui retenait à cette perche le sac de nos provisions, qu’il avait dévorées, gaspillées ou enfouies ; puis le fusil avait disparu. Après de longues recherches, nous trouvâmes d’abord son fourreau, fait en cuir, qui avait été
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enlevé de l’arme et caché soigneusement ; puis, dans une autre direction, à une plus grande distance, le fusil lui-même, placé sous un tronc d’arbre ; des feuilles avaient été jetées par-dessus le fusil et remuées jusqu’à une certaine distance, comme pour cacher les traces de l’habile voleur. Nous aurions cru à l’œuvre d’un homme si la solitude profonde de la forêt ne nous avait pas forcés à reconnaître le fait du carcajou, dont la piste était partout dans le voisinage.
Si l’habileté du carcajou lui assure quelquefois le succès, voici un fait qui prouve que sa malice peut être punie. Un sauvage avait laissé sa loge sans personne pour garder les objets qui s’y trouvaient Un carcajou pénètre bientôt dans l’habitation déserte, sort tous les objets un à un et va les cacher à droite et à gauche, même à une grande distance. Il ne restait plus qu’un sac de poudre. Le carcajou s’en saisit, le cache dans les cendres du foyer ; quelques charbons non éteints brûlent bientôt le sac et provoquent une explosion dont le coquin est la première victime, puisqu’elle l’étend mort sur place, jetant de droite et de gauche la cervelle du receleur.
Le Père Petitot complète ces détails :
Lorsque le carcajou a satisfait sa faim, il cache en différents endroits, sous la neige, ce qu’il n’a pu dévorer ; puis il souille ses cachettes afin d’en soustraire le contenu à la dent des autres carnassiers... Buffon l’appelle avec raison le vautour des quadrupèdes, et les Flancs-de-Chiens le frère du Diable.
Toutes précautions assurées, autant qu’il se peut, contre les déprédations du carcajou et des autres pilleurs sauvages, le chasseur indien abandonne donc son gibier abattu et prend le chemin de la mission pour toucher son salaire et pour indiquer l’endroit de sa cache.
Le Frère attelle alors ses chiens et s’enfonce dans les bois. La « cache » se trouve souvent à de longues journées de distance.
Une idée des souffrances que peuvent entraîner ces expéditions aux vivres nous apparaîtra dans ces quelques lignes du Père Ducot ;
Il y avait longtemps que nous n’avions vu de viande fraîche. Quand nous fûmes bien lassés de ce jeûne, la Providence nous envoya un petit orignal, c’est-à-dire environ 300 livres. Cette aubaine nous coûta cher en peines et en fatigues. En effet, il faillit, neuf journées de course au Frère Jean-Marie pour l’aller chercher et l’amener ici, par des chemins abominables et un temps des plus pitoyables. Un jour la neige se mit à fondre, s’attachant au traîneau et encombrant le chemin. Les pieds du voyageur en étaient trempés. Puis, d’un coup, le thermomètre passa à 37 degrés centigrades au-dessous de zéro, avec un vent atroce qui gelait le Frère pendant le jour et l’empêchait de dormir pendant les nuits. Le matin, il prenait l’onglée en essayant de faire du feu. Aussi est-il rentré ici à bout de forces, tombant de sommeil.
C’est peut-être vers la fin de l’hiver que se font les « chasses aux dépouilles » les plus fréquentes : époque des sautes meurtrières de la température, de la glace qui se pourrit et des mirages qui trompent.
On dit que la glace se pourrit, lorsque, sous les rayons déjà perçants du soleil, elle commence à se désagréger et offre comme une surface continue d’aiguilles acérées. Le Frère, au moment de s’engager sur les lacs, chausse ses chiens, afin de préserver leurs pattes, avec des mocassins de toile ou de peau de renne. Ses coursiers lui rendent un regard de reconnaissance.
Les errements des mirages pourraient être fatals aux Frères que la pratique des voyages n’aurait pas encore habitués à la topographie réelle du pays. Les anciens euxmêmes s’y laissent décevoir parfois.
Ce sont les couches froides et chaudes de l’atmosphère qui se déplacent continuellement et réfractent la lumière comme les prismes d’un kaléidoscope. Les distances se bouleversent en des courses affolées. Telle île toute voi-
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sine recule à l’horizon. nel rivage ordinairement invisible s’approche tout à coup à la portée de la main. Les forêts se lèvent et s’abaissent. Elles se doublent i des futaies dont les racines se trouvent en l’air touchent de leurs têtes celles que l’on connaît. Voici des caps qui se dressent, l’un en face de l’autre, se regardent, se menacent, s’arc-boutent comme des mâchoires prêtes à s’entre-dévorer. Les glaçons ensoleillés s’agrandissent comme des icebergs et ilamboient comme des rubis. Telle loge indienne, cachée derrière des monticules et des bois, à des journées de marche, apparaît soudain dans les airs tout près de vous, avec sa fumée tranquille et ses hôtes d’alentour. Un renard, errant au bord opposé du lac, prend la taille d’un mastodonte. Les contes persans eussent trouvé dans notre Nord tourmenté par les premiers effluves du soleil polaire l’inspiration de scènes étranges en des palais de glace.
Le Frère, qu’on attend à la mission, avec sa charge précieuse, se hâte, à travers ces obstacles irréels, demandant à son bon ange de le guider toujours. Heureux — car c’en est aussi l’époque — s’il n’est pas atteint jusqu’au fond des yeux par cet effroyable mal de neige que nous avons décrit ailleurs (1) .
Si les missionnaires, sauveurs des âmes, s’étaient livrés au commerce, nous serions loin d’avoir fini de raconter leurs chasses. Car les neiges de l’Athabaska-Mackenzie entretiennent les plus riches pelleteries du monde.
« Ces fourrures sont celles du castor, des ours noir, brun,
(1). Aux Glaces Polaires, chap. XII.
gris et blanc; des renards de toutes couleurs, jaune, bleu, croisé, argenté, noir; du lynx, de la martre, du vison, de la loutre; des loups blanc, gris et noir; du glouton ou carcajou, du pékan, de l’hermine, du bœuf musqué ou ovibos, du morse, des phoques soyeux et marbrés, de l’ondatra ou rat musqué, enfin du cygne-trompette, de l’eider et du grèbe. »
Inégalement disséminées sur l’étendue du territoire subarctique, ces variétés dotent chaque district de quelques espèces précieuses.
Dans les commencements, jusqu’en 1867, date où expira le monopole de la Compagnie de la Baie d’Hudson pour le commerce des fourrures, c’eût été, aux yeux de l’honorable et très susceptible Compagnie, un cas irrémissible de lèse-droit qu’un missionnaire achetât ou vendît une peau d’animal. Même lui faisait-on parfois un crime d’employer à son propre usage ou d’offrir à quelque bienfaiteur une dépouille qu’un Indien lui donnait.
Depuis la cessation du monopole, les concurrences se sont jetées de plus en plus avides et nombreuses sur le butin du Nord.
Quant au missionnaire, dont la vie se donne sans partage au soin de son bercail et aux travaux indispensables à sa subsistance, il ne put ni ne daigna jamais tourner vers les fourrures une activité que réclamaient les charges de sa vocation apostolique.
Cependant, si, dans les pièges qu’il tend parfois sur le chemin de ses travaux ou de ses courses, il trouve quelque soyeux captif, c’est encore pour le bien des âmes qu’il en emploie le prix.
Le Frère Olivier Carrour, célèbre pêcheur, voyageur,
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jardinier de Notre-Dame de la Providence, où il résida de 1875 à 1914, apporta plus d’une fois, au retour de ses visites à la forêt, soit le repas du lendemain, soit le doux vêtement de quelque renard. Petit, mais trapu, solide — Breton, de fait — , il épaulait ferme son fusil à baguette, plus grand que lui-même, mettant son bonnet sur l’œil gauche, incapable qu’il était de le fermer seul et n’ayant eu personne pour lui démontrer que le vrai chasseur doit viser les deux yeux ouverts ; et le coup partait, abattant presque infailliblement son oie ou son canard au vol, aussi bien que l’ours et le cerf des bois. Mais son art consommé fut de placer ses pièges. Il n’y eut que le carcajou à n’y jamais doïnner.
Ce ne fut pourtant pas le Frcre Olivier, mais le Frère Leroux du lac Athabaska, qui eut l’honneur de faire parvenir aux pieds* de Léon XIII, le 18 octobre 1898, la fourrure estimée la plus riche alors : celle d’un renard noir...
Mgr Grouard, vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie, la porta lui-même à l’auguste pontife, dans une mémorable audience, que le Prélat raconta de la sorte à ses missionnaires :
... J’entrai ensuite dans le détail de la vie des indigènes, nomades, vivant uniquement de chasse et de pêche. J’abordai la question du commerce, des échanges, des forts établis par la Compagnie de la Baie d’Hudson et où les sauvages apportent des fourrures. Énumération des animaux dont la fourrure a plus ou moins de valeur, pour arriver au renard noir que je voulais offrir. Je racontai comment le Frère Leroux avait tué ce renard, les négociations d’abord entamées avec un docteur protestant, qui voulait l’acheter pour un beau fusil et bien d’autres choses, enfin la généreuse abnégation du docteur, qui s’écriait, en renonçant à ses prétentions sur le renard noir :
— Eh bien ! puisque c’est pour le Pape, vous direz au Pape que je renonce à mes droits en sa faveur,
Léon XIII fut visiblement touché :
— Vous lui direz que le Pape le bénit, lui et sa famille, et que la bénédiction du Pape lui portera bonheur !... Vous m’apportez cette peau de renard?
— Oui, Très Saint Père, et je serai heureux si vous daignez accepter cette offrande. C’est peu de chose ; mais c’est ce que le pauvre pays a de plus rare et de plus précieux.
— . Oh ! je l’accepterai avec plaisir !
— Très Saint Père, les religieux qui m’accompagnent l’ont avee eux, et quand vous voudrez bien les admettre pour recevoir votre bénédiction, ils l’apporteront... Mais je voudrais auparavant achever de vous renseigner sur nos missions.
Je parlai de nos bateaux à vapeur; du pays du Youkon, du Klondike, des pères que j’y avais envoyés. Puis je commençai à lui demander des bénédictions pour tous : pères, frères, soeurs, parents, amis, en particulier pour le frère qui avait tué le renard, enfin pour toutes nos missions en général. Le vénérable Pontife s’informa ensuite de mes projets :
— Vous allez rentrer en France et vous reposer un peu?
— Très Saint-Père, je me propose de visiter les séminaires et d’exhorter les séminaristes à se dévouer à nos missions.
— Vous voulez les emmener avec vous dans votre pays?
— Pas immédiatement. Je les invite d’abord à entrer dans la Congrégation et à se faire Oblats de Marie Immaculée.
— C’est cela, me dit le Pape, n’ayez que des Oblats... Eh bien ! Et cette peau de renard? Je veux la voir.
Et il commanda d’introduire les trois pères qui m’accompagnaient. Ceux-ci ne se firent pas attendre, et je remis au Saint- Père la belle fourrure qui lui fit grand plaisir :
— Je la garderai pour moi, dit-il, en la caressant.
Et adressant la parole au jeune Père qui se trouvait le plus près :
— Vous voulez vous en aller avecce bon Évêque? Il vit dans un pays bien froid. Mais voyez comme il est joyeux et content !...
— Auprès de vous, Très Saint-Père, et avec l’accueil bienveillant que vous me faites, comment ne serais-je pas joyeux?
Et je commençai à parler de la peau de renard, que le pape tenait entre les mains, de la difficulté très grande de tuer cet animal, de la manière dont on tend les pièges, et je fis la mimique du renard qui sent l’appât, mais qui se défie, qui approche, tourne, gratte la neige, etc. Le bon Pape suivit des yeux tous mes gestes, riant de tous ces détails, reproduisant sur ses traits, dans ses regards, les sentiments de défiance que doit avoir maître renard
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avant de se laisser prendre. C’était vraiment charmant, délicieux, de voir le Saint-Père se délasser ainsi avec nous et laisser un instant de côté, pour nous, les soucis et les graves affaires qui l’assiègent continuellement...
— Vous direz à vos missionnaires que le vieux Pape les bénit, répéta-t-il encore pour finir...
En quittant, touché, ému et ravi, le souverain pontife, je n’avais qu’une prière au cœur et sur les lèvres : « Que Notre Seigneur me reçoive aussi bien que son Vicaire ! Je ne demande rien davantage !.... »