PREMIÈRE PARTIE
en systématisant la domination nécessaire que les morts exercent de plus en plus sur les vivants. Dissimulé sous l'interposition théologique, ce joug a toujours régi l'essor spontané de la sociabilité préliminaire, et maintenant il limite l'anarchie malgré les dénégations sophistiques qu'elle lui suscite.
On ne peut assez apprécier un tel service qu'en se formant une juste idée de l'étendue et de la gravité des ravages développés par l'état révolutionnaire , même chez les âmes qui s'en croient le mieux préservées. Jusqu'au moyen âge, la continuité générale n'avait jamais été radicalement méconnue; quoique le fétichisme eût seul institué provisoirement une religion vraiment universelle, en tant que commune à tous les peuples dans leur première enfance. En succédant au régime initial, la théocratie l'avait profondément consacré, d'après une véritable incorporation, fondée sur ses antécédents astrolatriques. Dans l'évolution propre à l'Occident, le mode social du théologisme progressif finit par se concilier essentiellement avec son mode intellectuel, qui pourtant avait dû le précéder. Mais quand le mode affectif eut assez prévalu sur les deux autres, la continuité se trouva directement compromise, d'après l'attitude radicalement hostile du catholicisme envers tous les états précédents, sans excepter ceux d'où devait spécialement résulter sa propre élaboration. Sous une telle déviation, que l'islamisme a vainement tenté de réparer, l'instinct pratique est devenu le seul organe d'une tradition qui ne peut jamais être entièrement suspendue. La raison théorique se trouva de plus en plus entraînée à briser le joug du passé, d'abord envers le moyen âge quand le protestantisme eut surgi, puis relativement à l'ensemble
des ancêtres lorsque les occidentaux du centre, investis de l'initiative régénératrice, furent livrés au déisme.
D'après cette suite d'altérations, la transmission sociale a subi de telles atteintes, surtout chez le peuple chargé de la solution universelle, qu'aucun parti n'y saurait invoquer l'autorité de quelques siècles. Le plus souvent même, on n'y peut plus remonter au delà de l'explosion française, et la chaîne des temps s'y trouve autant rompue dans le camp conservateur que parmi les révolutionnaires, les rétrogrades offrant seuls une vaine apparence de continuité. Tandis que l'épuisement du principe divin, à mesure qu'il laissa surgir et développer l'anarchie, est généralement senti, le principe humain ne peut fournir une suffisante protection que d'après la systématisation accomplie par le positivisme.
Cette garantie est déjà devenue aussi nécessaire à la propriété qu'à l'autorité, pareillement exposées à l'ensemble des tendances subversives, contre lesquelles l'Humanité doit seule réparer l'impuissance de Dieu. Destinée à régler les forces quelconques, la religion positive se trouve d'abord obligée de les consolider; mais elle ne les consacre qu'en les disciplinant, de manière à ne laisser aucun prétexte aux sophismes anarchiques. Son empire sur le présent ne peut résulter que d'une pleine justice envers l'ensemble du passé, qui ne comportait pas plus de glorification que d'explication jusqu'à ce que l'avenir en eût été déduit. Un tel privilège se trouve surtout caractérisé par l'aptitude nécessaire du principe positiviste à consacrer toutes les croyances antérieures , comme des institutions spontanées que l'instinct du Grand-Étre fit successivement surgir pour guider son incomparable préparation . Quelque difficile qu'on
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