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Appel aux honnêtes gans

Nous invoquions les règles éternelles de la justice, et l'on s'arme contre nous d'une institution née des emportements de la force.

Nous brillions d'aller devant le jury dénoncer une accusation, œuvre de mensonge, prodige d'iniquité, et, contre le péril de cette démonstration , l'on se réfugie derrière un tribunal composé tout exprès pour nous frapper, derrière une juridiction établie après coup, sous l'empire de l'état de siège, au sein d'une ville en feu, par des proscripteurs.

C'est à Paris, théâtre du 15 mai, et où d'innombrables témoins pouvaient servir la vérité, que l'accusateur nous devait rendez-vous, et c'est à Bourges qu'on transporte le débat, pour que la vérité y succombe sans assistance, presque sans écho.

Très-bien, la mesure est comblée.

Un jour, quand toute cette i\Tesse des passions se sera évanouie, on rapprociiera de la conduite de M. Odilon- Barrot et de ses complices, celle des Républicains socialistes qui, au mois de février, employèrent leur dictature à abolir la peine de mort, à calmer la place publique, à protéger les vaincus, à transformer en atelier une prison pour dettes, Ji rendre inviolable le domicile de chaque citoyen et indépendante la voix de chaque journal : étranges anarchistes, qui prirent pour devise l'ordre dans la liberté! singuliers apôtres de la spoliation, qui donnèrent Paris h. garder.. . à deux cent mille affamés sous les armes !

La parole alors sera ôtée à la calomnie, et les faits parleront. On se rappellera combien les hommes de février furent magnanimes, et que pas une arrestation n'attrista leur puissance; on se rappellera qu'ils n'eurent besoin, eux, ni d'accusateurs publics, ni de juridictions exceptionnelles, ni de geôliers, ni de sbires ; qu'ils n'eurent pas à défendre Tordre à coups d'épée; qu'aucune famille ne prit le deuil à la lecture de leurs décrets ; que par eux, enfin, républicains rouges, démocrates au nom sanglant , le peuple fut convié un jour à se rendre au champ de Mars pour y célébrer la fête philosophique de l'oubli des haines et y brûler l'échafaud (1).

(1) Voici ce que je disais aux délégués des travailleurs, du haut de la tribune du Luxembourg, le 10 mars 1848 : « Les hommes impos- >( sibles sont devenus tout à coup les hommes nécessaires. On les dé- )) nonçait comme les apôtres Bystématiques de la terreur; or, le jour » où la RévoluUon les a poussés aux alTaires, qu'ont-ils fait? Ils ont » aboli la peine de mort, et leur plus chère espérance est de pouvoir » vous conduire un jour sur la pkce publique, et là, dans l'éclat d'une » fête nationale, de vous inviter à détruire jusqu'aux derniers vestiges » de l'échafaud. »

Il faut ajouter, à l'éternel honneur du peuple, que ces paroles furent accueillies par des ArPLAVDissBUBNTS latuENSES. (Voy. le MonittHr du Il mars 1848.)

Depuis, qu'avons-nous vu? Aujourd'hui encore, que voyons-nous ? « Nous sommes les modérés! » ont osé dire ceux qui allaient remuant d'une main violente les cendres de la guerre civile.

Ainsi, les promoteurs des conseils de guerre ? modérés ;

Les instigateurs de la déportation en masse ? modérés ;

Les approbateurs en délire des condamnations sans jugement? modérés;

Les inventeurs du bagne politique ? modérés, modérés, modérés !

Ah ! ce mot si noble et si beau, ils en auront fait le scandale de Ihistoire.

En attendant, nous avons à instruire publiquement, au grand jour, une procédure qui vaudra bien, peut-être, celle qui se cache et qui ment dans l'homicide obscurité des greffes.

Pour ce qui me concerne, je désobéirais à ma conscience si je ne flétrissais pas les manœuvres de mes ennemis aux yeux des honnêtes gens,. ., des honnêtes gens, car l'injustice des âmes viles me touche peu : elle a perdu le pouvoir de mindigner, et j'en suis arrivé, sur ce point, à toute la sérénité du mépris.

Plus tard, je publierai l'histoire complète de la Révolution de Février et des événements qui ont suivi : je ne veux maintenant que dévoiler le système d'impostures pratiqué à mon égard. On m'empêche de porter ma cause devant des juges nommés par le peuple : je la porte devant le peuple lui-mêuie.

Qu'il soit bien entendu, au reste, que je ne descends pas à me disculper : j'accuse.

On sait quelles circonstances précédèrent la Révolution de Février, Paris avait poussé contre le ministère

de M. Guizot un cri formidable , que s'étaient renvoyé tous les échos des grandes villes. L'opposition, propagée sous forme de banquets, éclatait partout en attaques passionnées, en véliéraentes philippiques. Or, qui se montrait à la tête du mouvement? Un homme qui, étant sans valeur et sans idées, n'avait ni ennemis ni jaloux. M. Odilon-Barrot avait dû îi. sa médiocrité de devenir chef de l'opposition dynastique : on lui aurait envié cet honneur, pour peu qu'il en eût été digne. Lui, cependant, il désirait davantage ; et depuis longtemps il poursuivait le pouvoir avec toute la fougue de l'impuissance qui s'ignore, lorsque enfin, de dépit et de colère, il s'essaya au rôle d'agitateur. Qui pourrait avoir oublié comment lui et ses amis jouèrent ce rôle, et quelle en fut l'issue ? Qui ne se souvient du menaçant défi qu'ils jetèrent au gouvernement lorsque, rendu furieux par le péril , le ministère Guizot déclara que le banquet du 12"' arrondissement n'aurait pas lieu ? Il me semble voir encore le frémissement de Paris dans la matinée du 22 février 18^8 ; il me semble voir encore le peuple descendre, le long du boulevard, en colonnes mugissantes , et s'entasser autour de la place désignée pour le banquet. M. Odilon-Barrot et ses amis avaient protesté jusqu'au dernier moment contre la violation d'un droit sacré, disaient-ils; la veille encore, ils avaient promis d'aller s'asseoir courageusement là où leur présence était attendue. O générosité éternellement crédule du peuplel Il eut beau chercher des yeux les agitateurs dont il épousait la querelle; il eut beau appeler d'wue voix émue et tragique les convives absents : le banquet avait été soudainement contremandé par la peur : M. Odilon-Barrot et ses amis de la gauche dynastique ne parurent pas !

Ce ne furent alors , parmi la foule , que cris d'indignation et paroles de mépris. Quoi ! dans leurs prédications emportées , ils avaient soufflé à la France entière la pas-

sion de la résistance , l'ivresse de la révolte, et, après avoir donné le signal de marcher en avant, eux-mêmes ils reculaient épouvantés ! Ils avaient comme rangé la révolution en bataille , et ils désertaient au moment du combat! Irrité par leurs défis, le gouvernement était décidé à tirer le glaive; excité par leurs discours, le peuple ne pouvait déjà plus être retenu ; selon toute apparence, d'aflfreux malheurs allaient éclater sur Paris, le sang allait couler, et ils n'étaient pas là !

Ce qui arriva ensuite, nul ne l'ignore. Une fois déchaîné, le peuple alla jusqu'au bout; les soldats se sou- \1nrent qu'ils étaient citoyens ; le gouvernement tomba comme un homme épuisé de fatigue; Louis-Philippe s'enfuit laissant son palais vide et sa couronne par terre ; la France fut une République.

C'eût été chose vraiment trop étrange que ceux qui avaient déserté la lutte se présentassent pour conduire le triomphe. S'ils en éprouvèrent le désir, du moins ils n'en eurent pas l'audace. lisse cachèrent et on les oublia. Voilà comment s'explique la rage aveugle des royalistes constitutionnels qui sont aujourd'hui au pouvoir. Et d'abord, rejetés dans l'ombre par le mouvement même que leur turbulence imprévoyante avait provoqué, ils se trouvaient avoir joué, au mois de février, une comédie à la fois honteuse et ridicule.

D'un autre côté , quelle n'avait pas dû être leur humiliation de voir la France érigée en République, eux qui avaient passé toute leur vie à traiter la République de chimère et les républicains de rêveurs , eux qui s'étaient crus des génies profonds et proclamés les hommes pratiques par excellence, pour avoir prêté serment aux royautés inviolables et aux dynasties immortelles 1 Qu'allait devenir votre réputation de sagesse, qu'allait- on penser de la portée de vos vues, grands politiques, fameux docteurs, qui aviez souri d'un air capable à nos

Utopies , quand nous vous disions : Voici venir le gouvernement républicain et nous touchons au suDfrage universel ?

A ces causes de dépit se joignait, chez les royalistes constitutionnels, tels que MM. Thiers, Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne, l'étonnement du démenti donné par la modération républicaine à leurs prédictions, tant de fois répétées. Combien, en eflfet, n'avaient-ils pas mis d'obstination à évoquer, pour le compte de la monarchie, les ombres livides de 93 ? A les entendre, notre philosophie était pleine de sang. Il n'y avait pas de milieu entre adorer un maître au maillot et porter Marat au Panthéon. Txenverser le trône, juste ciel! Mais le trône absent, c'était la guillotine. Oui, voilà ce qu'ils affirmaient, au nom des enseignements du passé. Qu'on juge de leur surprise et de ce qu'elle avait d'humiliant quand ils \irent que le gouvernement provisoire débutait par l'abobtion de la peine de mort ; qu'il laissait les chemins libres devant Louis-Piiilippe et ses ministres; qu'il se gardait de la persécution comme d'une lâcheté ; que, protecteur impassible de la liberté d'écrire , il couvrait les calomnies dirigées contre lui de la générosité de ses dédains; qu'il planait, pour ainsi dire, au-dessus de la haine.

Encore si cette politique n'avait pu être attribuée , dans le conseil, qu'aux républicains de date récente! Mais non.

Quand, pour la première fois— cette justice lui est due — M. de Lamartine émit, au conseil, l'idée d'abolir la peine de mort, quelques objections s'élevèrent , non sur le jirincipc, mats sur l'opportunité de la déclaration, et

la question fut momentanément écartée. Elle fut reprise... Pourquoi m'imposerais- je ici des réticences dont tout le bénéfice irait aux ennemis de notre grande cause? J'ai été assez injustement, assez cruellement attaqué, pour avoir le droit de faire hommage tout haut à la République de ce qu'elle a inspiré d'honorable à un de ses fidèles soldats. Je dirai donc sans détour que c'est par moi que fut remise sur le tapis, dans la journée du samedi 26 février, la question de l'abolition de la peine de mort. Je venais de lire un article où, par une calomnie devenue banale, on faisait aboutir la République au gouvernement du bourreau. Indigné, je dis qu'il était temps d'en finir à jamais avec ces odieuses attaques; qu'il y fallait répondre d'une manière qui ne s'effaçâtplus de la mémoire des hommes, et je rappelai la proposition de M. de Lamartine. La scène qui suivit est restée vivante dans ma pensée. M. de Lamartine accourut vers moi, me prit les mains avec effusion, et s'écria d'une voix émue: «Ah! vous faites là une noble chose ! » Au fond, le sentiment que j'exprimais était celui de chacun; et ce fut d'un commun élan, ce fut avec une joie passionnée, que nous votâmes le décret sur l'abolition de la peine de mort, décret qu'on peut lire dans le Moniteur du 27 février 1848, et dont la rédaction appartient à M. de Lamartine pour la seconde moitié, à moi pour la première.

Non, non: il n'est pas vrai, comme quelques-uns osent aujourd'hui l'écrire , il n'est pas vrai que le gouvernement provisoire se soit partagé entre la République de la clémence et celle du terrorisme. Si des dissidences ont eu lieu dans le sein du gouvernement provisoire, elles ont porté sur des questions d'une toute autre nature, sur celle de savoir, par exemple , quelles seraient la durée, l'étendue, la portée sociale de notre pouvoir.

Devions-nous agrandir jusqu'il construire de nos

propres mains l'édifice de la République , nos attributions et notre responsabilité ?

Fallait-il, selon le vœu émis par le peuple avec tant de spontanéité et de profondeur, créer un ministère du travail et du progrès ?

Ne convenait-il pas de substituer sans retard à la commandite du crédit individuel celle du crédit de l'État?

N'y avait -il pas urgence à transformer en banque d'État la Banque de France? etc.. etc..

Tels sont les importants problèmes qui nous trouvèrent divisés.

Mais, quant au caractère d'humanité, de générosité calme et forte à donner au pouvoir issu des barricades, il y eut toujours dans le conseil unanimité de sentiments.

Il semble que cette modération aurait dû toucher nos ennemis. Loin de là, elle envenima les blessures de leur âme aigrie. Ils s'irritèrent de ce que, pouvant les écraser d'un signe, nous ne leur faisions pas même l'honneur de les haïr. Plus nous protégions leurs personnes, plus il devenait manifeste qu'en nous représentant comme des hommes de violence , ils nous avaient calomniés d'une manière indigne, et ils jurèrent, dans le secret de leurs ressentiments, d'obscurcir la lumière qui, venant éclairer tout à coup leur longue imposture, les couvrait de confusion. Il ne faut pas trop s'étonner de cet excès de noirceur : ce serait mal connaître le cœur humain et ses abîmes.

Leur colère, toutefois, demeura quelque temps voilée. Ils voulaient s'assurer d'abord s'il n'y avait point péril à être injuste. 3Iais le peuple, à force de générosité, ne leur eut pas plutôt donné cette certitude, qu'on les vit se

répandre en attaques dont l'impudence égalait la fausseté. MM. Ledru-RoUin et Lamartine y ont répondu, eu ce qui les concerne, le premier du haut de la tribune, le second par la voie de la presse. Pour ce qui me touche, j'attendais le jour solennel d'un débat devant mes pairs. Mais il est trop clair maintenant qu'on étoufferait ma parole : on ne brisera pas ma plume !

A toute grande révolution il faut un drapeau. Pourquoi le peuple combattant de février demanda-t-il le drapeau rouge ? Était-ce un vœu de guerre implacable ? était-ce un appel à des passions farouches? Mais quoi! ce même peuple, il mettait à amnistier ses ennemis de la veille une magnanimité sans égale ; il renversait, de ses mains noires de poudre, les barricades derrière lesquelles il venait de combattre ; il écrivait sur la soie des étendards et sur la pierre des édifices le mot libérateur fraternité; il enterrait ses morts, sans mêler au bruit des cloches funéraires un seul cri de ressentiment ; couvert des lambeaux que son sang tachait, et la pâleur de la faim sur le visage, il courait faire sentinelle à la porte de ses calomniateurs, impatient de protéger leur opulence et de garder leur sommeil! « Considérant, dit le décret sur l'abo- » lition de la peine de mort, que, dans les mémorables » journées où nous sommes, le gouvernement provisoire » a constaté avec orgueil que pas un cri de vengeance » ou de mort n'est sorti de la bouche du peuple, etc. «(i)

Ce n'était donc pas à une inspiration sauvage qu'il obéissait, ce peuple généreux, quand il demandait le drapeau rouge. Quel était son sentiment J Le voici :

On s'en souvient: lorsqu'on 1789 le drapeau tricolore fut adopté, la royauté vivait encore, et ce n'était pas elle que paraissait menacer le point noir qui déjà montait à l'horizon. Il est vrai que d'assez graves dissentiments s'é-

(1) Voy. le Moniteur du 27 février 184t^.

taient élevés entre la bourgeoisie et la cour, mais LouisXVI était venu de Versailles faire sa paix avec Paris, et c'était justement pour donner un emblôme à cette réconciliation solennellement opérée à l'Hôtel de ville , qu'aux couleurs rouge et bleue, qui étaient celles du tiers-état parisien , on avait joint le blanc , qui représentait la royauté. Telle fut l'origine du drapeau tricolore (1). Le drapeau tricolore exprimait donc lidéed'un compromis; il portait la trace des préjugés monarchiques ; il rappelait que, dans la nation, il y avait autre chose que la nation.

Après la Révolution de Février, il n'y avait plus de roi : pourquoi aurait-on conservé la couleur de laroyaulé? On ne reconnaissait plus qu'une seule souveraineté, celle du peuple : pourquoi se serait-on attaché à l'emblème d'une souveraineté multiple ? Sur les débris de toutes les castes anciennes allait sélever l'imposante famille française : pourquoi un drapeau qui, par la diversité des couleurs, semblait faire revivre la différence des classes?

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