‹ Appel aux honnêtes gansChapitre 2 sur 9 · ON DEMANDA LE DRAPEAU ROUGE COMME L'ÉTENDARD · texte numérisé non relu

ON DEMANDA LE DRAPEAU ROUGE COMME L'ÉTENDARD

DE L'uNrrÉ. C'était d'ailleurs le drapeau des Gaulois; c'était l'étendard historique sous lequel nos pères avaient lutté contre Rome et, jusquà Jeanne d'Arc, contre les Anglais.

Que quelques esprits emportés y aient cherché le souvenir et l'image d'une époque orageuse, c'est possible ; que d'autres y aient vu l'étendard des martyrs, c'est certain; mais l'interprétation qui passionna le peuple fut celle que je vieîis de dire. Aussi ne rencontrait-on dans les rues, dans les promenades, sur les places publiques, sur les ponts, au théâtre, partout, que citoyens portant une rosette rouge à leur boutonnière ; et cela, je le répète, dans le temps même où ils applau lissaient à chaque

(1) Voy, les Mémoireê dtd'AUmvilU.

parole de pardon, dans le temps même où Us saluaieat de leurs acclamations le gouvernement provisoire, parce qu'il avait crié anathème à l'échafaud!

Nul n'ignore de quelle importance sont pour la foule les signes extérieurs : la question devint si pressante, que le gouvernement provisoire dut en délibérer. Renoncer au drapeau tricolore, qui avait si glorieusement parcouru le monde, n'était-ce pas voiler en quelque sorte tout un éclatant passé ? Devions-nous faire dire aux ennemis de la République que sa couleur était celle du sang? A qui avait été fatale, après tout, cette fameuse et funèbre journée du champ de Mars, dont le drapeau rouge racontait l'histoire? C'étaient là de graves considérations, et M. de Lamartine les fit valoir avec beaucoup de force. D'un autre côté, des bruits sinistres avaient couru. La question était de celles qui peuvent faire explosion ; des mécontents se teii aient prêts à y mettre le feu. Dans l'état de fermentation extraordinaire oîi étaient les esprits, au milieu de cette place de Grève, si puissammeni émue alors, qu'un coup de fusil Alnt à partir, et tout s'embrasait. Que devenait, dans ce cas, la République? Que n'avait-on pas à craindre de ses ennemis , secrètement avides de désordre ? Elle n'aurait plus eu seulement la couleur du sang à son drapeau, elle aurait eu du sang à ses mains. Voilà ce que je dis. Au moins fallait-il, le drapeau tricolore étant conservé, ne pas repousser toute innovation dans les insignes. C'est à ce parti que le gouvernement provisoire s'arrêta et la déclaration suivante fut insérée au Moniteur.

« Le gouvenement provisoire déclare que le drapeau » national est le drapeau tricolore, dont les couleurs » seront rétablies dans l'ordr^qu'avait adopté la Répu- » blique française : sur ce drapeau sont inscrits ces mots : » République française, Lihavlé, Égalité, FraUrniié, » trois mots qui expliquent le sens le plus étendu des

» doctrines démocratiques, dont ce drapeau est le sym- » bole, en même temps que ses couleurs en continuent » les traditions.

» Comme signe de ralliement et comme souvenir de » reconnaissance pour le dernier acte de la révolution » populaire, les membres du gouvernement provisoire et » les autres autorités porteront la rosette rouge, laquelle » sera placée aussi à la hampe du drapeau » (1).

En conséquence, chacun de nous se montra au peuple avec la rosette rouge à la boutonnière ; les couleurs rouges flottèrent au-dessus de la bannière tricolore de 89. Et il est permis d'aflirmer que la guerre civile fut ainsi prévenue, la guerre civile, à travers laquelle la révolution aurait certainement perdu son chemin (2).

Mais la mauvaise foi des vieux partis est inépuisable. Le mot Républicain rouge prit place dans le vocabulaire de leurs inimitiés comme un texte admirable à développer. Ils en épargnèrent l'injure à certains membres du gouvernement provisoire, afin de l'adresser aux autres avec plus de succès. Je fus au nombre de ceux que choisit l'injustice de leurs outrages, et je me vis ainsi désigné aux haines, aux terreurs de l'ignorance, moi qui n'avais cessé, depuis douze ans, de protester dans tous mes écrits contre l'emploi de la force brutale et son empire ; moi qui venais de signer avec une sorte d'enthousiasme reli-

(1) Voy. le Monitcui' du 27 févripr,

(?) M. Kiigèrip Pelletan a écrit quelque pari que, ce joiir-là, on m'avait vu passer f^vanoui dans les bras du peuple. Je ne sais qui a pu lui donner ce renseignement, qui est on ne peut plus inexact, et dont trente mille témoins pourraient attester l'inexactitude. Ce jour-là, je n'avais aucune raison pour m'évanouir, ce qui, du reste, ne m'est arrivé de ma vie. Quand j'ai eu à parler aux masses, même dans les circonstances les plus terribles et quand il y avait à leur résister, je n'ai jamais éprouvé d'autre émotion que l'enthousiasme de la foi démocratique , et quand le peuple m'a emporté dans ses bras, ce n'a jamais été que pour me marquer sa sympathie.

gieux un décret qui rendait iiommage à l'inviolabilité de la vie humaine ; moi par qui, peu de temps avant la Révolution de Février, ces lignes avait été tracées :

« Seul , le bien est absolu, seul il est nécessaire. Le » mal dans le monde! c'est un immense accident. Et » voilà pourquoi son rôle est d'être incessamment vaincu. » Or, tandis que les victoires du bien sont définitives, les » défaites du mal sont irrévocables : l'imprimerie res- » tera, et l'on ne rétablira pas la torture, on ne rallu- » mera pas les bûchers de l'inquisition. Que dis-je ? Il de- » vient manifeste, par la marche des choses et la tendance » commune aux graves esprits, que le progrès ne s'ac- » complira plus désormais h des conditions violentes. » Déjà, dans les relations dépeuple à peuple, l'industrie » est venue montrer que, pour la propagation des idées, » on peut se passer de la guerre ; et dans les relations » civiles, la raison prouve de mieux en mieux que l'or- » dre peut se passer du bourreau. Les religions ont cessé » de faire des martyrs : il faudra bien que la politique » cesse de faire des victimes (1). »

Cependant, les conférences du Luxembourg s'étaient ouvertes. Je n'oublierai jamais de quelle impression solennelle et profonde je fus frappé, lorsque, pour la première fois, j'entrai dans ce palais vide. Un seul ami nous accompagnait , Albert et moi, Albert , véritable homme du peuple, que la révolution tira d'un atelier de mécanicien pour le faire asseoir dans les conseils de la République, et en qui se trouvait une âme si haute, que ce changement de son sort ne* put ni l'émerveiller ni l'éblouir. Les salles du Luxembourg étaient mornes, si-

(1) Histoire de la Révolution française, t. I, p. 575.

lencieuses; uue aristocratie en cheveux blancs venait d'eu sortir, et elles allaient recevoir un peuple en haillons. Rude et périlleuse tâche que celle qu'il y avait alors à remplir ! Tracer les routes attendues, plus haut, bien bien plus haut que la sphère des passions de parti, c'està-dire dans les régions sereines de l'intelligence; déshonorer, au nom du bon sens, au nom du bien public, la lutte universelle des intérêts et les fureurs de Tantagonisme ; proclamer le principe de la solidarité humaine ; glorifier l'association ; prouver aux puissants la folie de l'injustice ; donner aux malheureux, par l'espoir, le courage de la modération et l'héroïsme de la patience ; proposer le bonheur du peuple pour but à ces révolutions qui presque toujours trompent sa colère ; mettre en garde contre les agitations sans idées ceux que la souffrance dispose au combat, infortunées recrues de l'esprit de révolte, épées vivantes qu'on foule aux pieds après les avoir fait servir au meurtre, dés sanglants dans la partie des faux tribuns et des ambitieux ; enfin, pour votre compte, pour le compte de tous, attaquer la servitude sous son dernier déguisement, qui est la misère; ô descendants des esclaves émancipés, des serfs affranchis, des sujets rendus à la dignité de l'homme ! ô prolétaires devenus républicains!... J'en atteste Dieu : lorsque je résolus de marcher droit devant moi, je ne me fis aucune illusion. Je me rappelais les amères paroles que Goethe met dans la bouche de Faust : « Quiconque a cru quel- » que chose avec force, et n'a pas eu la sagesse de le )) garder pour soi, quiconque a déclaré au peuple ses » desseins et ses vues, a été de tout temps crucifié ou » persécuté. » Je savais qu'une société vieillie dans la corruption et riniqi\ité ne se rend pas sans combattre; qu'un malade s'irrite d'autant plus à l'idée de son mal qu'on le lui montre plus effrayant. Esl-il possible, d'ailleurs, de faire un pas vers la lumière, sans

marcher sut quelque serpent endormi dans l'ombre? Mes calomniateurs ! ah ! je les avais comptés, je les bravais d avance. De sorte qu'eu m' accablant, la fortune ne m'a pas, du moms, étonné.

Mais quels secrets motifs dirigeaient ceux qui, à l'Hôtel de ville, substituèrent au plan d'un ministère du travail, que voulait le peuple, l'idée d'une simple commission d'étude? Eux-mêmes vont répondre. Car j'entends ne rien avancer, dans cet écrit, que sur preuves irrécusables.

Dans son Histoire des Ateliers nationaux, 31. Emile Thomas, l'agent, la créature, et, sous certains rapports, le confident de M. Marie, par qui ces ateliers furent organisés, rappelle, dans les termes que voici, une conversation qui eut lieu un jour entre lui et le ministre des travaux publics, membre du gouvernement provisoire.

« M. Marie me dit que riutention bien arrêtée du gou- » vernement avait été de laisser s'accomplir cette expé- » rience. — la commission de gouvernement pour les ■» travailleurs ; — qu'en elle-même elle ne pouvait avoir » que de bons résultats, parce qu'elle démontrerait aux » ouvriers tout le vide et toute la fausseté de ces théo- » ries inapplicables, et leur ferait apercevoir les consé- » qunces désastreuses qu'elles entraîneraient pour eux- » mêmes; qu'alors, désabusés pour l'avenir, leur idolàî trie pour M. Louis Blanc s'écroulerait toute seule, et » que désormais il perdrait ainsi tout son prestige, toute » sa force et cesserait d'être jamais un danger (1). »

(I) Voy. l'Histoire des ÂteUers nationaux, par M. Éraile Tliouia;, p. 145.

Ainsi donc, lorsque le 29 février 1 8^8, au bruit des clameurs populaires qui s'élevaient de la place de Grève, et à l'aspect des mille bannières qui portaient écrits ces mots : Création d'un ministère du travail, on me proposait, au lieu de ce ministère, la présidence d'une commission d'étude SAJss ressources administratives, sans BUDGET, c'était pour m'enlever tout moyen d'appliquer les idées qu'on se réservait de déclarer plus tard inapplicables! Et lorsque, pressentant le piège, je donnais ma démission, l'on ne me conjurait de retirer cette démission, signal certain d'un soulèvement dans Paris, que pour s'armer de mes concessions contre moi-même et me dérober la confiance du peuple en me chargeant d'un fardeau sous lequel on espérait me voir écrasé ! De quoi s'agissait-il en effet ? De contenir la place publique, et cela sans un soldat ! De transiger avec la faim, et cela sans un écu I Albert, qu'on cherchait probablement à compromettre, lui aussi, en lui offrant la vice-présidence delà commission, Albert joignit sa résistance à la mienne; et si nous finîmes par céder, ce fut uniquement dans la crainte des troubles qui seraient sortis de la persistance de notre refus.

Au reste, et malheureusement pour eux, les protecteurs du vieux monde ne prirent pas garde que, même en supposant qu'on nous ravît l'espoir de concourir aux travaux de la moisson, le pouvoir d'ensemencer nous restait. Là fut l'écueil de leur menteuse sagesse ; là fut le piège où ils tombèrent, après l'avoir tendu. Essayer l'application d'une idée vraie, onnele peut qu'à descondifions qui nous étaient refusées; mais pour rendre cette application tôt ou tard inévitable, que faut-il? La parole y suffit. Aujourd'hui la tribune du Luxembourg reste muette; Albert est en prison; je suis en exil. Victoires de Pyrrhus ! car l'œuvre d'organisation pacifique se continue. Quarante-quatre associations déjà formées et fonc-

tionnant dans Paris témoignent assez de l'invincible dévouement des délégués du Luxembourg, grande et généreuse famille qui ne périra pas. On a bien pu nous disputer le présent, mais l'avenir ?...

Je n'ai point à reproduire ici les discours prononcés par moi dans l'ancienne chambre des pairs. Insérés textuellement au Moniteur, ils viennent d'être publiés en corps d'ouvrage sous ce titre : La Révolution de Février au Luxembourg. C'est là que je renvoie ceux dont les haines politiques n'ont pas dépravé l'intelligence et perverti le cœur. Qu'on les lise ces discours qu'inspira la passion de la justice, tempérée par l'amour de l'ordre, et l'on saura jusqu'où a été poussé contre moi l'art des citations infidèles, des textes tronqués; des venimeuses réticences, des résumés frauduleux; et l'on se demandera, non sans quelque surprise, comment une doctrine puisée directement aux grandes sources de l'Évangile a pu devenir tout à coup la théorie du désordre, sous la plume des détracteurs du socialisme, faussaires aux gages des rois vaincus et des oppresseurs discutés!

Quant aux conférences du Luxembourg, ce qu'il convient de ne pas oublier, c'est que toutes les opinions y furent appelées dans la personne de leurs représentants connus, c'est que toutes les doctrines y trouvèrent place; représentées : le Saint- Simonisrae, par MM. Charles Duveyrier et Careaux ; le Fouriérisme, par M. Victor Considérant ; la philosophie des Encyclopédistes du dix-neuvième siècle, par M. Jean Reynaud ; le Socialisme moderne, par MM. Vidal et Pecqueur ; l'Économie politique, aujourd'hui dominante, par M. Wolowski. Si quelques penseurs en renom restèrent à l'écart, ce fut ou parce qu'ils le voulurent ainsi, comme M. Enfantin, ou parce qu'ils se trouvaient alors absents, comme M. Pierre Leroux. Enfin, — si l'on veut une dernière preuve de l'esprit d'impartialité qui nous animait, — il n'a pas tenu à

nous que M. Emile de Girardin ne soit venu au Luxembourg produire et défendre ses idées.

Il est donc bien impardonnable, le crime d'avoir poursuivi, d'une âme siîicère, le triomphe de la vérité, l'avènement de la'justice !

La première calomnie. . . Mais d'aussi basses attaques valent-elles qu'on s'y arrête?... Allons! ilfaut surmonter son dégoût, il le faut.

La première calomnie, dirigée contre le Luxembourg, consista à nous présenter, Albert et moi, com me les héritiers du faste de Barras. On disait les recherches de notre luxe, le raffinement de nos goûts, nos mets de prédilection, nos soupers fins dans ces mômes salons qu'avait choisis pour théâtre de ses plaisirs le LucuUus du Directoire.

Si jamais mensonge fut audacieux et grossier, c'était celui-là. Car, dès notre arrivée au Luxembourg , nous avions mis les choses sur un tel pied d'austérité, qu'on aurait presque pu y voir de l'afTectalion , s'il y en avait eu à nous souvenir que la plupart des ouvriers qui nous entouraient n'avaient pas de pain. Mais plus l'imposture était effrontée, plus il sembla piquant h des feuilles, qu'on ne nomme point , de la répandre et de l'accréditer.

Cela nous fit pitié, voilà tout. A quoi bon prendre souci d'une accusation dont plusieurs milliers de témoins savaient l'impudeur? Est-ce que nous n'avions pas. fait du Luxembourg un palais de verre ? Est-ce quïl ne suffisait pas de montrer la carte de délégué pour parvenir jusqu'à nous, à chaque heure du jour, à chaque heure de la nuit? Est-ce que le peuple tout entier n'assistait

pas quotidiennement à nos repas par quelques-iuis de ses représentants? D'ailleurs, devant des accusations et des adversaires d'une certaine espèce, le mépris est une jouissance tiautaine, à laquelle s'abandonne aisément la dignité de l'honnête homme outragé.

Notre silence humilia nos détracteurs, mais il les servit. Dédaignée par ceux qu'elle atteignait, recueillie avidement et propagée par ceux dont elle armait les rancunes, la calomnie gagna les départements, où elle ne devait pas rencontrer de contradicteur; elle circula dans les salons ■ royalistes; elle se mêla à la fange des libelles; elie fut une bonne fortune pour quelques zoïles de la nature de M. Louis lleybaud, écrivains bn$ de poil, comme disait crûment Montaigne ; auteurs qui se consolent j en riant faux, du malheur d'être médiocres; aveugles qui insultent à la lumière , ridicules eunuques qui raillent la fécondité !

Mais, grâce au ciel, il n'est qu'un temps pour le succès de tout ce qui est injuste et vil. Le Conslitulionnel ayant un jour rappelé noire luxe. M. Genevny, alors gouverneur du château de Versailles, et qui avait administré le Luxembourg pendant le gouvernement provisoire, écrivit au rédacteur la lettre suivante, qu'on lit dans le Conslitulionnel du 2 juin 1848.

« Nommé administrateur du palais national du Luxem- » bourg, dès que cette résidence fut donnée par le gou- » vernement provisoire aux citoyens Louis Blanc et Âl- ■n bert, je crois de ma loyauté de protester de toutes mes » forces contre un bruit que plusieurs feuilles publiques » ont malheureusement accueilli. On prétend que les » citoyens Louis Blanc et Albert ont fait d'énormes dé- » penses pour leur table : c'est une erreur ou une ca- » lomuie. Le premier mois, après bien des résistances, » la table des deux membres du Gouvernement provi- » solre fut servie à 6 francs par jour et par tête ; mais, le

» second mois, les citoyens Albert et Louis Blanc, ayant » trouvé la nourriture encore trop abondante, ils n'auto- » risèrent plus qu'une dépense de 2 fr. 50 c. pour le dé- 'i jeûner, et de 2 fr. 50 c. j)our le dîner. Les preuves et » pièces à l'appui peuvent être imuiédiatement four- » nies.

» Agréez, etc..

» A. Genevay.»

Ce 31 mai 1848.

Qu'ajouter à cela ?

Et c'est depuis la publication de cette lettre que, dans une leçon donnée au Conservatoire des arts et métiers, M. Charles Dupin a fait revivre la fable honteuse!... Mais laissons cet homme.

Nous enlever l'affection du peuple, on l'avait essayé en vain : pour nous rendre odieux à la bourgeoisie, on imputa au Luxembourg la création des ateliers nationaux, autre mensonge infâme , impossible à admettre pour quiconque m'avait lu, mais qu'on crut pouvoir risquer avec avantage en le mettant à l'adresse de l'ignorance.

Vingt fois déjà, du haut de la tribune ou par la presse, jai mis au défi qu'on osftt me contredire publiquement, et jamais en effet personne ne l'a osé. Exige-t-on davantage? voici des preuves, et des preuves aussi éclatantes que le soleil.

Le 5 juillet 1848, M. François Arago, ex-membre du gouvernement provisoire, est appelé devant la commission d'enquête ; on l'interroge sur les ateliers nationaux.

et il répond : C'est M. Marie qui s'est occupé de l'organisation DES ATELIERS NATIONAUX (1).

Ce fut effectivement M. Marie qui organisa ces ateliers, dont la direction fut par lui confiée à un M. Emile Thomas, personnage ridicule, vulgaire détracteur d'idées qu'il était incapable de comprendre, et qui, tout bouffi d'une importance qu'il n'eut jamais, m'a attaqué sans qu'il ait pu me convenir d'y prendre garde.

Or, dans sa déposition du 28 juillet 1848, M. Emile Thomas dit : « Jamais je n'ai parlé a M. Louis Blanc

DE MA vie; JE NE LE CONNAIS PAS. » Il ajOUte : « PENDANT

QUE j'ai Été aux ateuers, j'ai vu m. Marie tous les

JOURS, souvent deux fois PAR JOUR; MM. ReCURT, JiU- CHEZ ET MARRAST PRESQUE TOUS LES JOURS ; J'AI VU UNE SEULE FOIS M. DE LAMARTINE, JAMAIS M. LEDRU-ROLLIN,

JAMAIS M. Louis Blanc , jamais M. Flocon , jamais M. Albert (2). »

Dans sa déposition du 28 juin 1868, le directeur des ateUers nationaux avait déjà dit : « J'ai toujours marché avtg la mairie de Paris contre l'influence de MM. Le- DRU-RoLLiN, Flocon et autres. J'étais en iu)stilité ouverte avec le Luxembourg. Je combattais ouvertement l'influence de m. Louis Blanc » (3).

Qu'opposer à ces dépositions officielles, si nettes et si décisives? Y a-t-il eu par hasard quelque déposition contraire? Non, pas une, pas une seule. Qu'on parcoure les trois volumes de l'enquête ! Dans ce laboratoire des haines de la contre-révolution , dans cet arsenal où toutes les armes empoisonnées qu'il fut possible de rassembler contre moi étaient admises avec joie , appelées avec astuce , on ne trouvera pas une déclaration

(1) Voy. le Rapport de la Commission d'enquête, t. 1, p. 228.

(2) Voy. le Rapport de la Commission d'enquête, t. I, p. 352 et 353,

(3) Voy. le Rapport de la Commission d'enquête, p. 352.

sur laquelle on se puisse appuyer pour faire de moi, soit le créateur, soit rorganisateur, soit même l'approbateur des ateliers nationaux.

C'est peu : il faut donner la parole aux actes officiels, aux décrets, au Moniteur.

Moniteur du 27 février 18Zi8 :

« Le gouvernement provisoire décrète l'établissement )) des ateliers nationaux.

» Le ministre des travaux publics est chargé de l'exéw cution du présent décret. »

Or, qui était ministre des travaux publics ? M. Marie.

Aussi est-ce par M. Marie, et par lui seul, que fut pris l'arrêté qui instituait le service des ateliers nationaux. Cet arrêté, le voici :

« Le membre du gouvernement provisoire, ministre ') des travaux publics,

» Vu l'arrêté du gouvernement provisoire , en date » du 27 février dernier, qui ordonne l'établissement d'a- » teliers nationaux,

» Arrête ce qui suit :

» Art. l*"". Il sera établi, à Paris, un bureau central, » pour l'organisation des ateliers nationaux du départe- » ment de la Seine.

» Ce bureau sera placé sous la direction de M. Emile » Thomas, nommé à cet effet commissaire de la Répu- » blique.

» Art. 2. Les travaux à exécuter dans l'intérieur de la » ville sont exclusivement réservés aux ouvriers domi- » ciliés dans le ressort des douze mairies. Les ouvriers » résidant hors de la ville ne pourront être reçus que sur » les ateliers ouverts dans la banlieue.

» Art. 3. Les ouvriers domiciliés dans Paris ou dans » la banlieue devront faire constater leur qualité et leur » domicile par les maires de leurs communes.

» Sur le vu des certificats délivrés par les maires.

» le directeur du bureau central fera procéder à l'em- » brigadement et au classement des ouvriers, pour les » diriger successivement sur les lieux où il aura été pos- » sible d'établir des ateliers, et jusqu'à concurrence du » nombre indiqué par les chefs de service. Aucun ou- » vrier non domicilié dans le département de la Seine » ne pourra être compris dans ce classement,

» Art. h. Lorsque les ateliers seront établis sur les » voies de communication qui dépendent du ministère » des travaux publics, les agents de tous grades, prépo- » ses par le ministre ou par le directeur du bureau cen- » tral, devront se conformer, dans l'exécution des tra- » vaux, aux insiructions qui pourraient leur être données » par MM. les ingénieurs.

» Art. 5. Le directeur du bureau central fera publier, » dans un délai de deux jours, un règlement pour l'exé- ■» cuiion du présent arrêté. Ce visa sera soumis au visa » du ministre des travaux publics.

» Le ministre des travaux publics, membre du gouver-

» nement provisoire,

» Marie. »

Paris, 6 mars 1818.

Eh bien, que vous en semble? Quel nom donner à ceux qui, sachant tout cela, n'ont pas rougi de faire ou de laisser peser sur moi la responsabilité des ateliers nationaux?

Du moins, si j'avais été consulté sur l'arrêté qu'on vient de lire! Mais non : il fut pris à la suite d'une délibération à laquelle on eut soin de ne pas m'appeler.

Voici ce que raconte, à ce sujet, M. Emile Thomas, qui fut nommé par M. Marie directeur des ateliers nationaux, ce M. Emile Thomas que je ne connaissais point et que je n'ai jamais vu de ma vie :

« La séance était ouverte — à l'Hôtel de Ville — lors-

» que je fus introduit. Vingt-quatre personnes, à peu » près, y prenaient part, sous la présidence du maire de » Paris, — M. Garuier Pages; — c'était d'une part, le » maire adjoint, M. Bûchez; M. Flottard, secrétaire gé- » néral ; M. Barbier, chef du personnel ; M. Tremisot, » chef du service des eaux et du pavé de Paris, depuis » chef de la division de la grande voirie ; les douze » maires d'arrondissement. De l'autre, le ministre des » travaux publics, — M. Marie, — et M>I. les ingénieurs » en chef, Robin, du département de la Seine; Mary, du » service des eaux ; Prus, du pavé de la ville ; Michal, de » la navigation; Baude et Onffroy de BrévUle, des che- » mins de fer. — Suit le discours dans lequel M. Emile » Thomas exposa son plan. — Le discours que je viens de » reproduire fut accueilli par toute l'assemblée avec une » bienveillance dont je fus presque honteux. .. « Mon- » sieur, me dit le président, — M. Garnier Pages, — » votre projet est adopté, vous allez sur-le-champ vous )) mettre à l'œuvre. » Le lendemain, 6 mars, parut l'arrêté, reproduit plus haut, et portant la seule signature de M. Marie (1).

Et qu'on n'objecte pas que, si les ateliers nationaux furent organisés sans ma participation, ils le furent, tout au moins, d'après mes principes. C'est justement le contraire qui est vrai.

On a vu, par les propres paroles de M. Marie, combien il était opposé à mes doctrines, et avec quelle vivacité de désir il en poursuivait secrètement la ruine. Comment imaginer qu'il eût, de gaieté de cœur, employé les trésors de l'État à en essayer l'appUcation?

Aussi rien de plus opposé au régime industriel développé dans VOryanisation du travail, que le régime,

(1) Voy. l'Histoire des Ateliers nationaux, par M, Emile Thomas, depuis la page 47 jusqu'à la page 57.

si justement flétri, des ateliers nationaux, dirigés par M. Emile Thomas, sous la responsabilité de M. Marie.

Les ateliers sociaux, tels que je les avais proposés, devaient réunir, chacun, des ouvriers appartenant tous à la même profession.

Les ateliers nationaux, tels qu'ils furent gouvernés par M. Marie, montrèrent entassés, pêle-mêle, des omTiers de toute profession , lesquels, chose insensée ! furent soumis au même genre de travail.

Dans les ateliers sociaux, tels que je les avais proposés, les ouvriers devaient travailler à l'aide de la commandite de l'État, mais pour leur propre compte, en vue d'un bénéfice commun, c'est-à-dire avec l'ardeur de l'intérêt personnel, uni à la puissance de l'association et au point d'honneur de l'esprit de corps.

Dans les ateliers nationaux , tels qu'ils furent gouvernés par M. Marie, l'État n'intervint que comme entrepreneur, les ouvriers ne figurèrent que comme salariés. Or, comme il s'agissait ici d'un labeur stérile, dérisoire, auquel la plupart se trouvaient nécessairement inhabiles, l'action de l'État, c'était le gaspillage des finances; la rétribution, c'était une prime à la paresse ; le salaire, c'était une aumône déguisée.

Les ateliers sociaux, tels que je les avais proposés, constituaient des familles de travailleurs, unis entre eux par le lien de la plus étroite solidarité, familles intéressées à être laborieuses et, partant, fécondes.

Les ateliers nationaux, tels qu'ils furent gouvernés par M. Marie, ne furent qu'un rassemblement tumultueux de prolétaires qu'on se contenta de nourrir, faute de savoir les employer, et qui durent vivre sans autres liens entre eux que ceux d'une organisation militaire, avec des chefs appelés de ce nom, si étrange à la fois et si caractéristique : BRIGADIERS !

Je pourrais m'arrêter à cette limite ; mais je tiens à

prouver plus encore, à prouver que les ateliers furent organisés, et sans moi, et contre moi.

On a lu plus haut la déposition de M. Emile Thomas, extraite du Rapport de la commission d'enquête et conçue en ces termes : « J'étais en hostilité ouverte avec le » Luxembourg. Je combattais ouvertement l'influence de » M. Louis Blanc. » A cet aveu si naïf et si précis, l'ancien directeur des ateliers nationaux a joint des développements fort curieux, qu'il importe de faire connaître.

Et dabord, il reconnaît formellement que, si mon système resta a l'état de théorie, ce fut grâce a la

RÉSISTANCE DE LA MAIRIE DE PARIS (1), C'est-à-dire du

pouvoir avec lequel, d'après son propre aveu, M. Emile Thomas s'entendait pour diriger les ateliers nationaux.

Au fond, ils n'avaient été créés que pour mettre à la disposition des adversaires officiels du socialisme une armée qu'on pût, au besoin, lui opposer. Après avoir raconté, dans son livre, en quels termes M. Marie se plaignit un jour à lui de l'influence que j'exerçais sur le peuple, au moyen du Luxembourg, l'ancien directeur des ateliers nationaux écrit :

« M. Marie me fit mander à l'Hôtel de ville, Après la » séance du gouvernement, je m'y rendis et reçus la nou- » velle qu'un crédit de cinq millions était ouvert aux ate- » liers nationaux et que le service des finances s'accom- » plirait dès lors avec plus de facilité. M, Marie me prit ' » ensuite à part et me demanda fort bas si je pouvais » compter sur les ouvriers. — Je le pense, répondis-je ; » cependant, le nombre s'en accroît tellement qu'il me » devient bien difficile de posséder sur eux une action » aussi directe que je le souhaiterais. — Ne vous inquiétez » pas du nombre, me dit le ministre. Si vous les tenez, il » ne sera jamais trop grand ; mais trouvez un moytu de

(1) Voyez VHisloire des Ateliers nationaux, p. 200.

» vous les attacher sincèrement, ne ménagez pas l'ar-

Page 1