JOURNEE DU 15 MAI
« L'exercice du pouvoir appelle toujours une expiation, et cette expiation est en général d'autant plus amère, que le dévouement apporté aux choses publiques a été plus absolu. Aussi ne me suis-je ni étonné ni ému outre mesure des basses calomnies dirigées contre moi, tant
que je suis resté au poste difficile et périlleux où la Révolution m'avait poussé.
a Peut-être étais-je en droit d'espérer qu'une fois hors des alfaires, je serais jugé avec moins d'emportement et d'iniquité. Mais la haine qu'on s'attire en voulant le bien ne se lasse pas si vite ! On a fait aux idées que je sers l'honneur ou l'injure de les croire assez redoutables pour qu'on fût autorisé à les combattre par cette longne conspiration du mensonge, un des opprobres de ce temps ci. Calomnier lâchement, c'était peu : on est descendu jusqu'à la dénonciation. Après la funeste journée du 15 mai, il s'est trouvé des hommes de lettres pour le métier de délateur ; et je me suis vu accusé de complicité dans un attentat qu'au prix de mon sang j'aurais voulu avoir puissance d'empêcher.
» Ce que je dis maintenant, je l'aurais pu dire plus tôt, et j'y avais intérêt, sans nul doute; mais au milieu du déchaînement de l'opinion, répondre eût ressemblé à de la faiblesse. Or, je ne voulais pas donner à mes ennemis cette joie de m'avoir, à force d'impostures, réduit à un semblant de justification.
«Aujourd'hui, je me trouve avoir gardé assez longtemps le silence qui convient h la dignité. Je prendrai donc la parole à mon tour : je le dois aux électeurs qui m'ont honoré de leurs suffrages, à mes collègues de l'Assemblée, à mes amis, à la vérité; je le dois à la cause que j'ai toujours défendue, et que je ne cesserai de défendre avec une fermeté qu'aucune injurCj, aucune menace, aucune violence n'ébranlera.
» Je commence d'abord par déclarer — et cela uniquement pour mettre au-jour l'audace de certains mensonges — que je n'ai jamais eu aucun rapport, soit direct, soit indirect, avec les citoyens Blanqui, Raspail, Huber. Les deux premiers, je ne les ai aperçus qu'une fois dans ma vie, il y a quelques années ; le troisième, je ne l'ai môme
jamais vu personnellement, je ne connais aucun d'eux.
«Ainsi que plusieurs de mes collègues de l'ancien gouvernement provisoire, je m'étais trouvé quelquefois avec le citoyen Sobrier, avant la réunion de l'Assemblée nationale. Depuis, nous sommes restés complètement étrangers l'un à l'autre.
» Pour ce qui est d'Albert et de Barbes, j'aurais honte de moi-même si, les sachant prisonniers et malheureux, j'hésitais à dire tout haut que je suis leur ami.
» Voici les faits qui me concernent dans les événements du 15 mai.
» Le 14, de vagues rumeurs m'avaient apporté, comme à tout le monde, la nouvelle qu'un grand nombre de citoyens se proposaient d'aller présenter, le lendemain, à l'Assemblée nationale, une pétition en faveur de la Pologne. Là se bornait les on dit. Moi, du moins, je n'entendis pas parler d'autre chose. Dif projet monstrueux denvahir l'Assemblée, de la déclarer dissoute, pas un mot. iMais quoi! Quelle que pût être, à son origine, la démonstration annoncée, ne risquait-elle pas, dans l'état de fermentation où étaient les esprits, d'ouvrir carrière à des tentatives anarchiques et de fournir plus tard à l'esprit de réaction des armes dangereuses? Voilà ce qu'on n'avait que trop sujet de craindre, surtout après la journée du 16 avril. Voilà ce que je craignais pour mon compte ; et je puis dire que l'opinion d'Albert était conforme à la mienne.
» Ayant rencontré Barbes, je lui fis part de mes appréhensions, qu'il partageait sans réserve. Il s'en expliqua même avec beaucoup d'énergie. Dans une manifestation dont le caractère pouvait être, ou perverti par les uns, ou calomnié par les autres. Barbes voyait un péril e pressentait un malheur. Il me quitta, bien résolu à détourner de la manifestation tous ceux de ses amis qu'il lui serait possible de joindre.
» Ainsi donc, que Barbes et Albert aient été d'un complot quelconque, c'est ce que mes relations avec eux m'autorisent à déclarer impossible. Plus encore que mon amitié, ma conscience leur devait ce témoignage.
» Le 15 mai, je pris, à l'heure accoutumée, le chemin de l'Assemblée nationale. Des libellistes n'ont pas rougi d'imprimer que, le matin de ce jour néfaste, j'étais descendu au café Tortoni et que je m'y étais concerté avec Blanqui, Barbes et d'autrei chefs : odieuse imposture que je flétris en passant I
» A l'Assemblée, je m'étais assis, pour mieux entendre, sur les bancs de la droite, dans le voisinage de la tribune, lorsque tout à coup un mugissement lointain annonça l'arrivée de la foule. Plusieurs représentants du peuple entrèrent précipitamment ; on cria en place ! Je montai alors aux bancs les plus élevés de l'extrême gauche, où je siège. Le ÎIruit se rapprochait. Les tribunes du fond se remplirent d'hommes du peuple qui portaient des étendards. Peu de temps après, les portes ayant été enfoncées par la foule, et ceux des tribunes se laissant glisser, le long des galeries , dans la salle , l'euceinte se trouva complètement et de toutes parts envahie. Mille clameurs diverses , confuses , se croisaient en l'air. Le tumulte devint horrible. Au milieu de ce désordre , il m'était commandé de garder la même attitude que mes collègues. Je restai donc, comme eux, à ma place, comme eux spectateur consterné, mais impuissant, de l'invasion d'un sanctuaire, que le triomphe du suffrage universel aurait dû rendre à jamais inviolable, aussi inviolable que la souveraineté du peuple. Mais bientôt — et les témoins ne manquent pas, qui pourraient certifier au besoin la parfaite exactitude de ces détails — je vis se succéder auprès de moi huissiers de la chambre et garçons de salle, qui tous venaient m'avertir qu'une foule immense se pressait dans la cour
donnant sur la rue de Bourgogne ; que cette foule me demandait à grands cris, et que, si je ne paraissais pas, elle menaçait de grossir violemment le flot qui déjà inondait la salle. Que faire? Ne devais-je pas me tenir à mon poste, au sein de l'Assemblée dont je faisais partie? Et, d'un autre côté, m'abstenir quand on réclamait ma présence comme un moyen de calmer l'agitation, n'était-ce pas encourir une grave responsabilité? Je me refusai quelque temps aux instances qui m'étaient faites; mais comme elles devenaient de plus eu plus pressantes, je pris le parti de me mettre aux ordres de l'Assemblée. Je monte donc au bureau de la présidence, et, m" adressant au citoyen Bûchez, déjà prévenu de ce qui se passait par un huissier de la Chambre, je lui demande si, dans le cas où l'on croirait utile que je parle au peuple, je suis autorisé à le faire par rAssem])lée dont je suis membre, et dont je ne veux en rien me séparer. Le citoyen Bûchez me lit observer que dans un moment où sa voix se perdait complètement dans le tumulte, il lui était impossible de consulter la Chambre. « Alors, répliquai-je, au nom de l'Assemblée, et en votre qualité de président, m'autorisez-vous à intervenir? » Il me répondit d'une manière affirmative, en présence d'un des vice-présidents, le citoyen Corbon. Ce ne fut donc que dans l'intérêt de Tordre, et après en avoir obtenu l'autorisation officielle, que je m'adressai à la foule. Debout sur le bureau des secrétaires, je demandai un moment de silence qui me fut accordé, et j'en profitai — le Moniteur en fait foi — pour inviter le peuple au calme et à la modération, au respect de sa propre souveraineté, personnifiée, en eflet, dans une Assemblée issue du suffrage universel.
» Cependant le tumulte continuait dans la salle, et l'agitation du dehors devenait à chaque instant plus vive. Je fus entouré de nouveau des sollicitations les plus inquiètes. Fort de l'assentiment du président de l'Assem-
blée, j'allai à une des fenêtres de la cour qui conduit à la place de Bourgogne, je montai sur le rebord de la fenêtre , où Albert et Barbes parurent , et je tins à la multitude entassée dans la cour le langage qui me parut le plus propre à l'apaiser. Je lui dis eu substance qu'on ne pouvait nier la légitimité des vœux portant sur une plus équitable répartition des fruits du travail, sur l'extinction graduelle de la misère, mais que les intérêts sacrés des travailleurs, on pouvait en être certain, ne seraient pas abandonnés par l'Assemblée ; que l'éternel honneur de la République serait précisément davoir travaillé sans relâche à réaliser le droit de tous au bonheur; que. s'il y avait folie à élever trop haut, sur ce point, le niveau de son espérance, c'était là du moins une de ces folies sublimes auxquelles on était bien pardonnable de dévouer sa vie; que, du reste, c'était un spectacle très-touchant et très-noble que celui d'un peuple sortant de la préoccupation de ses propres douleurs pour s'occuper des souffrances d'un peuple ami ; que là se reconnaissait le génie essentiellement généreux et cosmopolite de la France; mais que plus les sentiments du peuple étaient dignes de respect, plus il convenait d'en présenter lexpression d'une manière légale, régulière. Et je terminai en conjurant la foule de laisser l'Assemblée nationale à toute la liberté de ses délibérations.
» Je me retirais pour reprendre ma place au milieu de mes collègues, lorsque, saisi par un groupe nombreux qui s'était formé derrière la fenêtre, je fus emporté à travers la salle des Pas-Perdus. On voulut m'entendre encore une fois, on le demandait impérieusement, on fit cercle, un chaise fut apportée sur laquelle on me força de monter, et je dus prendre la parole. Ce fut alors que, parlant de la force invincible de la Révolution de Février, mais de l'absolue nécessité de l'imposer à l'admiration du monde entier par la modération et la sagesse, seul
moyen de la rendre bientôt victorieuse de tous les rois, je prononçai ces mots, si cruellement dénaturés depuis : « Cette révolution, en effet, n'est pas de celles qui ébranlent les trônes, mais de celles qui les renversent. » Et la conclusion, le résunié de mon discours, fut ce cri, que tous les auditeurs répétèrent avec enthousiasme : Vive la République universelle.'
» Presque au même instant, on m'entoure de toutes parts, on m'enlève, on veut me porter dans l'Assemblée. J'eus beau me débattre violemment, j'eus beau répondre, à diverses reprises, aux acclamations passionnées qui retentissaient autom' de moi, que le seul cri vraiment digne du peuple était : Vive l.i Képublique! je m'épuisai en efforts inutiles. Dix fois je tombai dans la foule qui m'entraînait; dix fois des bras robustes me soulevèrent. Il y en avait qui se précipitaient sur moi pour m' e m brasser ; d'autres criaient : « Prenez garde de l'étouffer ! » Si c'est un tort que d'exciter de telles sympathies, lorsqu'on eu combat de toutes ses forces lexpression, et qu'on a toujours servi la cause de ce qu'on croit la vérité, sans condescendance, sans flatterie, sans vaine captation de popularité, ce tort est le mien; qu'on en trouve un autre dans ma conduite !
» C'est ainsi, que malgré moi, je fus porté dans l'Assemblée à travers la masse compacte des envahisseurs. Ceux qui assistaient à celte scène ont pu juger îi mon attitude si je n'ai pas tout fait pour en empêcher le funeste éclat. 31 lis que pouvaient dans un pareil moment ma résistance matérielle et les quelques paroles que j'essayai de lancer encore au milieu du bruit? Accablé de fatigue, baigné de sueur, la voix comi)létemeut éteinte, je fus poussé vers les bancs extrêmes de l'amphithéâtre. Là, un ouvrier vint me dire : (( Vous n'avez plus de voix, mais si vous voulez écrire sur un morceau de papier qu'une dernière fois vous conjurez la foule de se retirer, peut-être par-
viendrai-je à lire ce papier d'une voix assez forte pour être entendue. « Je pris une plume aussitôt, et je traçais à la hâte ces lignes : Au nom de la patrie, de la patrie républicaine, au nom de la souveraineté du peuple, dans l'intérêt de tous, je vous adjure de .... lorsque tombèrent du haut de la tribune les fatales paroles : « L'Assemblée nationale est dissoute. »
» Alors il se fit dans l'enceinte un grand mouvement, dont l'impétuosité me porta jusqu'à la salle des conférences. On m'appelait de toutes parts. Une foule serrée, violente, m'entoura, me criant d'aller à l'Hôtel de ville. Je répondis avec une consternation profonde et que chacun put lire sur mon visage, qu'aller à l'Hôtel de ville, c'était risquer de faire couler le sang. Je demandai où étaient plusieurs de mes collègues : je ne pus rien savoir sur Albert, mais quelqu'un me dit qu'on avait voulu conduire Barbes à l'Hôtel de ville, et qu'il s'en était défendu avec beaucoup d'animation, ce qui fut confirmé par quelques assistants dont le nom m'était inconnu. Tout le monde se précipitant vers les portes, le torrent m'entraîna dehors, et je sortis tellement perdu au sein de la multitude environnante, que j'ignore encore par quelle issue et par quel chemin j'arrivai k l'esplanade des Invalides.
» Là, je rencontrai mon frère, qui, suivi d'un peintre et de quelques amis , me cherchait avec inquiétude , et fit des efforts inouïs pour me dégager. Car j'étais pressé à ce point que mes plus proches voisins étaient obligés de me faire, en se donnant le bras , un rempart contre le mouvement qui m'enveloppait. Un moment, toutefois, il se fit une halte que je mis à profit pour engager de nouveau ceux qui maccomjKignaieut à se disperser. « Vous allez vous faire tuer, » leur disais-je. Mais quelques-uns me répondaient dans une sorte de délire et en montrant leur poitrine nue, «On n'osera pas frapper des
hommes désarmés. » Mon frère reprit \1vement: «Eh bien, c'est donc lui que vous voulez faire tuer? « Aussitôt les rangs s'ouvrirent. Un cabriolet venant à passer, on l'arrêta, on en fit descendre le maître; c'était un marchand de vins qui s'en retournait à Bercy. 11 déclara qu'il avait des valeurs dans son cabriolet et témoigna le désir de ne point le quitter. De sorte que nous nous trouvâmes quatre dans le cabriolet : le propriétaire , le cocher, mon frère et moi. J'étais dans un tel état de prostration physique, que l'honnête citoyen qui m'avait ainsi donné place dans sa voiture me proposa généreusement de me j\iener chez un de ses amis où je pourrais prendre un peu de repos. Il me conduisit en effet dans le quartier de l'École de Médecine, chez un jeune homme, qui m'offrit la plus gracieuse hospitalité. Je regagnai ensuite ma demeure, après m'être arrêté quelques instants, pour y changer de linge, dans une libraule voisine celle du citoyen 31asson, qui était absent, et dont les neveux me reçurent. Prétendre, comme un journal a osé le faire, qu'on m'a vu à l'Hôtel de ville... c'est un mensonge dont l'impudence passe tout ce qui peut être imaginé .
»x\yant appris, chez moi, que l'Assemblée était rentrée en séance, je me hâtai d'y aller reprendre mon poste,
» Arrivé au vestibule, je fus reconnu par quelques gardes nationaux. Ils se précipitèrent sur moi, en proie à un incroyable accès de rage. -' En accusation, disaient ceuxci ; il faut le tuer; ce sera })Ius tôt fait, > disaient ceux-là. Heureusement, d'autres gardes nationaux, j'aime à le constater ici, mirent à me défendre la même ardeur que leurs camarades mettaient à m'attaquer. Le général Duvivier parut en uniforme et fut un des premiers à protéger ma vie. Parmi ceux qui m'entourèrent et parvinrent à me sauver de la fureur la plus aveugle qui fut jamais, je citerai, avec reconnaissance, mes collègues La Rochejaqueleln, Boulay de la Meurthe, Wolowski, Adelsward,
mon compatriote Conti, représentant de la Corse, le citoyen Mousselle , le peintre Gigoiix , un lieutenant de la garde nationale nommé Férey, délégué du Luxerabourg. On m'a dit, depuis, que, fidèle au souvenir de notre longue amitié, M. François Arago était sorti précipilamment de la Chambre , pour venir à mon secours. Il m'est doux de trouver cette occasion de lui exprimer publiquement, ainsi qu'à mes autres collègues, ma profonde gratitude.
))I1 est certain, il est probable du moins que, sans leur intervention, c'en était fait de moi. On m'arracha des poignées de cheveux; on mit en pièces mon habit; d£S misérables essayèrent de me frapper par derrière à coups de baïonnette ; il y en eut un qui, ne pouvant m'atteindre autrement, saisit ma main droite et me tordit les doigts. J'entrai dans l'Assemblée, véritablement couvert de lambeaux. Dans cet état, peut-être aurais-je dûm'attendre, de la part de tous mes collègues, à quelques-uns de ces égards que commande le seul sentiment de l'humanité. Mais tel est le cruel effet de certains malentendus, inséparables des temps de révolution, que je ne trouvai, dans une partie de l'Assemblée, que dispositions hostiles. Ma présence à la tribune, où m'appelait le plus impérieux des devoirs, celui de témoigner hautement en faveur de mes malheureux amis Albert et Barbes , provoqua les plus violents murmures.
» Est-il vrai, comme plusieurs journaux l'ont rapporté, qu'il se soit mêlé à ces murmures des insultes qu'un homme de cœur ne souffre point? Je suis en droit de le nier, non-seulement parce que je n'ai pas entendu ces insultes, mais parce que j'ai écrit, depuis, une lettre qui invitait ies prétendus insulteurs à se faire connaître. Or, cette lettre est demeurée sans réponse , et je tiens en assez grande estime l'Assemblée dont j'ai l'honneur de faire partie, pour croire qu'elle ne renferme pas un seul
homme capable de descendre à une injure anonyme, à une injure irresponsable.
» Le Moniteur porte que l'autorisation de poursuivre Albert fut votée ce soir-là à l'unanimité. Au nom de plusieurs de mes amis, et pour mon propre compte, je proteste énergiquemeut contre cette assertion.
«Telle est, racontée avec la plus parfaite, la plus minutieuse exactitude, la conduite que j'ai tenue dans la journée du 15 mai.
» Maintenant, s'il a paru extraordinaire à plusieurs que j'aie désiré voir les prisonniers de Vincennes, deux amis. . . c'est assurément un des plus tristes symptômes de l'abaissement des caractères dans ce pays ! Inutile dinsister là-dessus, ces éclaircissements n'étant qu'à l'adresse des gens de cœur.
» Je me propose de montrer, plus tard, eu détail combien les faits historiques de ces trois derniers mois ont été, en ce qui me touche, odieusement altérés. En attendant, et en reprenant les accusations intentées contre moi, voici ce que j'affirme :
«Il est faux que j'aie pris part, de quelque façon que ce puisse être,.soit à l'organisation, soit à la direction de ce qu'on appelle les Ateliers nationaux, bien que je regarde comme sacré ce principe : « Toute société doit à ses membres du travail et du pain, »
))Ce qui est vrai, c'est que j'ai concouru eflicacemeut, et j'en suis fier, à fonder des associations volontaires , actives, fécondes, telles que l'association des tailleurs de la rue de Clichy, laquelle, en dépit de toutes les manœuvres pratiquées pour sa ruine, a été jusqu'ici en pleine voie de prospérité, et peut être considérée comme un vivant démenti donné aux détracteurs des idées nouvelles (1).
(f) Je prépare un travail qui fera cûnnattro l'origine de cette a«90-
» Il est faux que la commission du Luxembourg ait eu à sa disposition le moyen d'appliquer fructueusement ses idées, car elle n'a eu aucun man'ement de fonds, aucun pouvoir effectif, aucune autre autorité que celle de la parole, et cela en présence d'une foule d'industries en ruine qui voulaient être protégées, d'innombrables misères qui voulaient être secourues, et cela au milieu d'une multitude frémissante, armée qu'il s'agissait d'apaiser.
» Il est faux que la commission du Luxembourg ait été une cause d'agitation dangereuse. Elle a, au contraire, contribué puissamment à la sécurité de Paris, où l'ordre n'a pas été troublé , tant qu'elle en a été , pour sa part, responsable ; elle a préservé ceux-là même qui aujourd'hui la décrient, les uns par ignorance , les autres avec l'acharnement de l'ingratitude,
»I1 est faux que les dépenses du Luxembourg... mais je rougirais vraiment de relever des impostures aussi abjectes, jetées en pâture à la crédulité des sots... Je laisse à l'administration le soin de prouver , par chiffres , que , pendant deux mois, le Luxembourg n'a eu pour hôtes que de vrais démocrates, fidèles en toutes choses aux modestes habitudes de la Tie du plébéien.
» Il est faux, pour en venir à des mensonges plus récents, que je me sois abstenu de paraître à l'Assemblée depuis le 15 mai. J'ai assisté à toutes les séances avec une scrupuleuse ponctualité.
» Je n'ajouterai plus qu'un mot. A ceux qui, par excès de mauvaise foi ou de puérilité, m'imputent les embarras de la situation industrielle, je dirai que ces embarras sont le fruit amer etinévitable du principe d'antagonisme et de concurrence; je dirai que j'ai passé ma vie à dénoncer ce principe et à en prédire les désastres ; je dirai qu'il est insensé d'attribuer à des doctrines qui n'ont été
ciation, ses progrès, ses dévcloppeinents : on jugera sur des chiffres l'importoDce d'ua pareil essai.
encore ni adoptées par la société, ni appliquées par elle, le mal qui résulte précisément de l'application de doctrines toutes contraires.
«Quoi ! c'est en pratiquant la concurrence anarchique que la société s'abîme dans le désordre, et on accuse de ce désordre ceux qui, pour le combattre, recommandent la solidarité des intérêts, l'association !
» Mais, il faut bien l'espérer, la lumière se fera. On saura quelle peut être contre un honnête homme la puissance des mensonges systématiques; puissance, du reste, aussi passagère que méprisable. L'histoire parlera, et la vérité aura sa revanche. »
Le jour où cet écrit fut distribué , m'étant rendu à l'Assemblée, je crus lire sur chaque visage l'injure d'un soupçon inutilement combattu. On me regardait d'un œil scrutateur ; les paroles qui me furent adressées étaient enveloppées de je ne sais quelle réserve menaçante : évidemment, on avait quelque chose à me cacher. Un de mes collègues, un ami , m'aborda. — Je pourrais le nommer au besoin. — « Vous savez l'affec- » tion que je vous porte, me dit-il, et vous ne risquez » rien à vous confier à moi. Est-il vrai que , le 15 mai, » vous étiez à l'Hôtel de ville? — Non, répliquai-je avec » un étonnement douloureux, et la preuve c'est ma pa- » rôle. — J'en étais sûr! s'écria-t-il. Eh bien ! sachez » qu'on a ourdi contre vous une trame abominable. Ou » a répandu sourdement parmi les représentants du » peuple le bruit que vous étiez, le 15 mai, à l'Hôtel de » ville; que Marrast vous y avait vu; que lui-même il » avait protégé votre évasion. Pour vous ôter la res- » source de démentir le fait en pleine assemblée, pour » vous laisser dans l'ignorance du soupçon sous lequel » on espère que vous succomberez, l'homme qui a semé
» ce mensonge a eu soin de recommander le secret, et » cet homme... c'est Marrast. »
Devais-je et pouvais-je croire à tant de noirceur, à un tel raffinement de fausseté ? Je réfléchis à la réputation que M. iMarrast s'était faite dans le parti républicain ; je me rappelai sous quels traits il avait toujours été peint à mes yeux par ceux qui l'avaient bien connu; je retrouvai dans ma mémoire tous les termes du jugement terri])le qu'avait porté sur lui, en ma présence, Godefroy Cavaignac, devenu le plus implacable, le plus dédaigneux de ses ennemis, après avoir été son compagnon de captivité et d'exil. Mais, encore une fois, qu'il eût osé dire : « Je » l'ai vu, et c'est moi qui l'ai fait évader, » était-ce possible ? Il aurait fallu, pour cela, trop d'impudence, même en recommandant le secret. Toutefois, une explication était nécessaire ; ce fut du haut de la tribune que je me prorais de la demander.
J.e 2 juin, à l'ouverture de la séance, le président de l'Assemblée annonça qu'une lettre venait de lui être apportée par le gouverneur du ch'Ateau de Vincenues. Elle était de cet héroïque Barbes, dont la vie entière n'a été qu'un grand acte de géiiéro.?ité, et qu'on pourrait appeler le Bayard de la démocratie. Voici la déclaration du plus noble cœur qui fut jamais:
« Au président de l'Assemblée nationale.
) Donjou de Viticennes, le l^'juin 1848.
» Citoyen président,
» A chacun la responsabilité de ses paroles et de ses » actes.
» On accuse le citoyen Louis Blanc d'avoir dit, dans la » journée du 15 mai, aux pétitionnaires :
« Je vous félicite d'avoir reconquis le droit d'apporter
» vos pétitions à la cliambre : désormais on ne pourra » plus vous le contester.»
» Ces mots, ou leurs équivalents, ont été en effet pro- » nonces dans cette séance; mais il y a confusion de » personnes. Ce n'est pas Louis Blanc qui les a dits; c'est » moi : vous pouvez les lire dans le Moniteur, écrits y> quelque part après mon nom.
» La présente n'étant à autre fin que de faire cette » déclaration à l'Assemblée, je vous prie, citoyen prési- » dent, de vouloir bien agréer, pour elle et pour vous, » mes salutations fraternelles.
» A. Barbes.»
Inutile d'ajouter qu'on trouva effectivement dans le Moniteur la confirmation de cette lettre : la parole d'un homme tel que Barbes dispensait de recourir au Moniteur.
Ainsi disparaissait l'unique fondement sur lequel reposât le réquisitoire de M. Porlalis. Après cela, que restait-il? Rien, absolument rien... Je me trompe, il restait un soupçon, celui qui avait été répandu sous la recommandation du secret. Dans un rapport plein de restrictions flatteuses, plein de fiel, chef-d'teuvre de perfidie savante et qui fut spirituellement comparé par M. Rybeyrolles à une jatte de lait empoisonnée, M. Jules Favre conclut à l'autorisation de poursuites. Il est vrai que l'auteur de Y Histoire de Dix aus n'avait pas cru devoir taire la conduite de M. Jules Favre dans le procès d'avril; et des passions d'origine vulgaire se vengeaient sur le représentant du peuple de la probité importune de l'historien !
Heureusement, beaucoup de mes collègues avaient été témoins de mon attitude dans la journée du 15 mai. Les représentants du peuple Piétri, Bezançon, Etienne Arago, James de Montry, Jusseraud, Huot, de Tréveneuc, s'em-
pressèrent de proclamer la vérité. D'autres, avec une éloquence qui était l'écho des plus généreux sentiments de l'âme, vinrent me défendre contre des attaques trop manifestement injustes. C'étaient MM. Larabit, Laurent (de l'Ardèche), Mathieu (de la Drôme), Théodore Bac, Dupont de Bussac. « J'atteste, m'étais-je déjà écrié, que » je n'ai pas mis les pieds à l'Hôtel de ville; que dis-je ! » j'en fais le serment devant Dieu, et, au nom de la vé- » rite, au nom de la justice, je somme celui qui croirait » avoir le droit de me démentir, de venir à cette tribune » opposer son serment au mien. » Il fallait donc que M. Marrast s'expliquât. Interpellé à cet égard par M. Reynal, il dut faire la déclaration suivante :
« Au moment où je suis sorti de l'Hôtel de ville, un » citoyen qui était à mes côtés m'a affirmé que le ci- » toyen Louis Blanc avait été à l'Hôtel de ville, et qu'il » avait favorisé son évasion en le faisant sortir par une » petite porte donnant sur la rue Lobau. J'ai fait immé- )) diatemeut toutes les recherches, d'une part, pour re- » trouver ce citoyen, d'un autre côté pour m'assurer si » ces renseignements étaient exacts, je dois dire avec la » même sincérité qu'après m'être assuré des citoyens » qui étaient placés dans l'escalier par lequel Louis Blanc « aurait dû sortir et des dispositions qui avaient été » prises dans l'intérieur, après avoir interrogé ceux qui » étaient entrés dans les difîérentes salles qu'on avait » parcourues, il m'est resté la conviction la plus com- » plète que jamais Louis Blanc n'avait mis les pieds à )) l'Hôtel de ville. » (1)
Faute de mieux, un prétexte eût été nécessaire pour me frapper, et l'on n'avait pas même l'ombre d'un prétexte. Ceux des réactionnaires qui n'avaient pas toute honte bue, se joignirent aux républicains ; la demande
(I) Moniteur ia 4 juin 18i8.
en autorisation de poursuites fut rejetée, vote qui entraîna la retraite de M. Jules Favre comme sous-secrétaire d'État, celle de MM. Portails etLandrin, le premier comme procureur général , le second comme avocat général de la République, et enfin, par contre-coup, celle de M, Crémieux comme ministre de la justice.
Cette défaite, onle devine, nefitque redoubler la fureur d'hommes tels que MM. Odilon-Barrot, Taschereau, Denjoy, Duvergier de Hauranne. La proie , promise à leur animosité, leur échappait : ils ne désespérèrent pas de la ressaisir.
Il y a des hommes qui s'imaginent qu'il est possible d'être habile dans le mal, et que l'iniquité change de nature, par cela seul qu'on l'appelle raison d'état. Rien de plus faux. Dieu merci ! Le coup qui atteint un innocent ébranle la sécurité de tous ; il porte donc sur l'humanité tout entière. Oui, à examiner les choses de haut, à les étudier dans leur ensemble , des milliers d'hommes, égorgés par suite d'une vérité qu'on ignore, sont une moindre calamité qu'un seul homme qui souffre par suite d'une injustice qu'on avoue.
Aussi, quand il fut question de savoir, dans l'Assemblée, si l'on fermerait à jamais aux fds de Louis-Philippe les chemins de la France, je n'hésitai pas à protester par mon vote (1) contre une loi de proscription qui à l'injustice donnait pour excuse la peur. Non suspect de partialilé envers une famille que j'avais passé dix années de ma vie à combattre, j'aurais rougi, comme républicain, d'avoir à écrire dans les lois de mon pays que la Répu-
(1) Voy, le Moniteur, séance du 13 juin 1848 (Liste des votes).
blique tremblait devant la concurrence d'une dynastie jetée par terre. Pour le duc de iNemours, le prince de Joinville , le duc d'Auinale , le duc de 3Iontpensier , je votai le droit de venir retrouver les débris du troue où s'était assis leur père. Pour la République, je votai le droit de se croire invincible.
Un orléaniste de la veille, M. Duvergier de Hauranne, vota le bannissement des d'Orléans. Tjn autre orléaniste, M. Odilon-Barrot. ueut ni le courage de sa fidélité ni celui de sa défection : il s'abstint! (1)
Le 13 juin, la même question de proscription s'étant présentée à l'Assemblée nationale, au sujet de Louis Bonaparte, que la Charente-Inférieure venait d'élire, je pris la parole.
Louis Bonaparte, qu'il s'agissait alors de condamner à un exil éternel, est aujourd'hui président de la République. Après avoir promis l'amnistie, il a forfait à sa parole ; il a choisi pour ministres les ennemis les plus mortels et les plus connus de cette République qui lui a rendu la patrie ; il force la Révolution de février, sa mère adoptive, à le renier. Qu'on me permette de consigner ici quelques souvenirs qui, peut-être, ne seront pas sans intérêt.
Quand Louis Bonaparte publia le livre intitulé : Idées napo'éoniennes, j'étais rédacteur en chef de la Revue du Proç/rès. Les prétentions impériales de l'auteur furent dénoncées par moi, dans un article véhément dont il serait possible que la réimpression devînt opportune. Mais, après la tentative de Boulogne , je fus frappé de la lâcheté avec laquelle ceux qui auraient adoré la fortune du vainqueur, se mirent îi insulter le vaincu ; c'était à qui outragerait l'aventurier de Boxdogne. Son journal même, le Capitale, l'ai^andonna. Seul, je crois, dans
(1) Voy, le Moniteur, séance du 13 juin 1848 (Liste des votes).
toule la presse, je rappelai le blâme à la dignité, les colères à la pudeur. L'accusé — il vient de signer mon renvoi devant la haute cour de Bourges — avait été traîné devant la haute cour d'alors, la chambre des pairs : je m'élevai très-vivement, à cette occasion, contre le principe des juridictions spécialement politiques.
Je n'avais jamais eu avec Louis Bonaparte aucune espèce de relation. Enfermé au château de Ham, il désira me voir et me l'écrivit. La lettre n'était pas signée d'un prétendant, elle portait la signature d'un homme malheureux et prisonnier : je me rendis à Ham. Je trouvai Louis Bonaparte rêvant, dans l'amertume de sa captivité, le retour de l'astre impérial, et rabaissant jusqu'à le faire tenir tout entier dans le culte d'un nom, le culte de la patrie. Il acceptait la loi du suffrage universel , à cause de ce qu'il en attendait. La République, il la tenait pour impossible. Je lui'montrai sans ménagement par où son ambition manquait de grandeur. Je lui dis que l'œuvre de son oncle était désormais épuisée ; que l'histoire se continuait en changeant d'aspect et ne se répétait point; que la grande préoccupation de l'homm.e du peuple, au dix-neuvième siècle, était de cesser d'être prolétaire, non de devenir soldat; que la République, en dépit des apparences, était inévitable, imminente même ; qu'elle arrivait portée par une puissance bien autrement sérieuse que l'opinion : la force des choses. Je l'engageai en termes pressants à abdiquer toule prétention personnelle, à se souvenir des conseils d'Armand Carrel, et k se faire une place dans les âmes élevées, en publiant cette déclaration : « Je suis républicain ». La franchise de mon langage parut le toucher, et, lorsque je le quittai, 11 m'embrassa, les yeux pleins de larmes. Ces mots : « Je suis républicain, » il a dû les prononcer, depuis. Mais en sait-il bien le sens , la noblesse et la portée ?
Pour en revenir à la séance du 1 3 juin, je combattis vivement l'idée d'interdire le territoire national à Louis Bonaparte.
«La logique républicaine, disais-je en terminant, n'admet pas qu'un fils puisse porter une couronne parce que son père l'a portée ; elle ne saurait donc admettre que le fils soit puni pour les fautes dont le père fut coupable. Elle repousse la solidarité héréditaire dans l'exercice de la puissance, elle ne saurait donc l'admettre dans "application des châtiments... La force du despotisme, c'est la violence. La force des monarchies constitutionnelles, c'est la corruption. La force de la République, et c'est pour cela que je l'adore, c'est la justice. »
Cependant, la journée du 15 mai avait exalté outre mesure les espérances du royalisme et mis les réactionnaires en goût de provocation. Pas une pierre de l'édifice de février qu'on ne cherchât à détacher. Parmi ces attaques, celles qui portaient sur l'existence des ateliers nationaux n'étaient malheureusement que trop fondées ; mais si établir ces ateliers avait été une immense faute, les dissoudre sans précaution, sans issues prudemment ménagées, qu'était-ce donc? Quoi! on allait jeter sur le pavé des masse? d'hommes que la misère donnerait à la révolte ! Aucune considération ne fut capable de retenir ces esprits emportés. A les entendre, il y avait dans les ateliers nationaux un commencement d'incendie, et cet incendie, dont ils parlaient tant, leur sagesse consistait à le souffler sur Paris ! Le diraije ? Ayant compté le nombre de soldats dont regorgeait la ville, quelques-uns désiraient le combat, dans l'espoir du triomphe. Leur mot était : « Il faut eu finir I » Assez
longtemps l'émeute avait eu ses prétoriens : qu' attendaiton pour trancher, d'un coup d'épée, les incertitudes du moment? Les ateliers nationaux furent dissous, et Paris qui, en février , avait eu la révolution du mépris, eut, quatre mois après, la révolution de la faim.
Ces jours-là, aucun cri ne monta vers le ciel dans le bruit de la fusillade. Nul signe de ralliement. Pas de chefs. Sur quelques drapeaux, deux syllabes seulement : DU PAIN ! On s'extermina en silence.
Pendant ce temps, j'étais à l'Assemblée nationale, livrée alors à de mortelles angoisses. Cette insurrection de juin, s'il m'eût été donné de la prévenir, je l'aurais fait au prix de tout mon sang. Eh bien, tandis que réuni à mes collègues , l'esprit plein de sombres pressentiments, le cœur déchiré, je demandais à Dieu d'abréger, pour mon pays, les heures de cette grande agonie, on s'en allait me désignant partout comme un des chefs de la révolte , et on ne mettait pas en doute, hors de l'Assemblée, que je ne fusse derrière les barricades. De fait, l'insurrection n'avait-elle pas eu dans les ateliers nationaux, dissous, son point de départ? Et n'était-il pas convenu que j'étais l'organisateur des ateliers nationaux ?. . .
Le 25 juin, je regagnais ma demeure , accompagné' de quelques-uns de mes collègues, lorsque tout à coup des modérés m'assaillirent. Ils hurlaient des paroles de mort. Un d'eux m'appuya son pistolet sur la tempe, les autres levèrent sur moi leurs sabres, et j'étais lâchement égorgé, si les représentants du peuple qui se trouvaient là et d'honnêtes gardes nationaux n'étaient accourus pour me défendre et n'avaient réussi, après une lutte ardente, à m'arracher aux meurtriers. Poussé par la foule dans le café Frascati, je ne tardai pas à sortir, entre deux citoyens généreux , le lieutenant-colonel de la 2* légion, M. Bouillon, et un de mes collègues, M. Dutier. Le tilbury
de M. Dutier l'atteDdait sur le boulevard. 11 me fit place à côté délai, et nous reprîmes le chemin de l'AssemDlée. On me tira par derrière deux coups de fusil.
M. Corne, royaliste de la veille, et qui était devenu, à cause de cela, procureur général de la République, s'abstint de toute poursuite. Il faut croire qu'à ses yeux une pareille tentative d'assassinat n'est pas un crime.
La commission executive avait disparu, et la dictature du général Cavaignac s'était élevée sur des cidavres. Je ne ferai pas revivre , à ce sujet, des accusations que le moment n'est pas venu d'approfondir. C'est là un procès tenu en réserve, parmi le peuple. Le dossier existe; aucune pièce n'y manque.
Toutefois, il est bon de constater que, le 25 juin, quand l'insurrection tenait encore, le général Cavaignac disait, dans une proclamatinn adressée aux insurgés :
« Ouvriers, et vous tous qui tenez encore les armes le- » vées contre la République une diM-nière fois, au nom » de tout ce qu'il y a de respectable, de saint, de sacré » pour les hommes, déposez vos armes! L'Assemblée na- » tionale, la nation tout entière vous le demandent, on
» YOIJS DIT QUK DE CRUELLES VENGEANCES VOUS ATTEN- » DENT : CE SONT VOS ENNEMIS, LES NOTRES QUI PARLENT
)) AINSI ! On vous dit que vous serez sacrifies de sang- )) froid! Venez à nous, venez comme des frères repen- » tants et soumis à la loi , et les bras de la République » sont tout prêts à vous recevoir.
» Le chef du pouvoir exécutif,
■» E. Cavaignac. » (1)
Le 26 juin, on lisait dans une auire proclamation, adressée à la garde nationale et à l'armée : u Ce matin l'émotion de la lutte était légitime, inévi-
1) Vov. 1p Manileur du ?C juin tS4S.
» table. Maintenant, soyez aussi grands dans le calaie » que vous venez de l'être dans le combat. Dans Paris je » vois des vainqueurs, des vaincus. Que mon nom reste » maudit si je consentais à y voir des victimes. La justice «aura son cours, qu'elle agisse; c'est votre pensée, » c'est la mienne....
» Le chef du pouvoir exécutif,
» E. Cayaignag.» (1)
Ainsi, avant la fin du combat on ne parlait que d'oul)li, et, après avoir de la sorte fait déposer les armes aux insurgés, on commençait à parler de justice. .Mais, comme les cendres de la guerre civile étaient encore brûlantes, comme le feu pouvait se rallumer, on disait : « Dans Paris » je vois des vainqueurs, des vaincus. Que mon nom soit » maudit si je consentais à y voir des victimes 1 »
Or. le faubourg Saint -Antoine ne se fut pas plus tôt rendu, que les vengeances commencèrent terribles, implacables. Les mallieureux ^'i qui on avait crié : « Venez » à nous, les bras de la Répubbque sont tout prêts à vous » recevoir, » furent traînés devant les conseils de guerre pour y être jugés, chose horrible ! par ceux mêmes qu'ils avaient combattus. Ces vaincus, dont le général Cavaignac avait promis solennellement à l'histoire de ne pas faire des viciimes, furent déportés en masse et sans jugement. Et, quant h ceux auxquels on avait dit : « Soyez » aussi grands dans le calme que vous venez de l'être » dans le combat , » voici ce qu'on laissa faire impunément aux plus furieux :
« Il y avait environ un millier de prisonniers dans le » souterrain étroit de la terrasse du bord de l'eau. . . L'air )) méphitique et irrespirable de ce caveau forçait les
(l)Voy. le Moniteur àw 27 juin 184?,
» prisonniers à s'approcher des soupiraux pour respirer » un peu d'air. Alors les sentinelles tiraient par les lu- » carnes... On amena parmi les prisonniers un vieillard » qui pleurait et disait qu'il n'était pas insurgé, qu'il » était venu à Paris pour voir son fils. Alors un garde » national lui déchargea un coup de fusil sur lépaule, un » autre l'abattit d'un coup de sabre, et un troisième » l'acheva d'une balle, en disant : « Je pourrai au moins » dire que j'en ai tué un. » Le cadavre resta deux jours » sur l'escalier (1). w
Ces atrocités, non démenties d'ailleurs , sont restées comme écrites sur les murs du souterrain des Tuileries. J'ai vu, de mes propres yeux, autour des lucarnes, les traces des balles.
Personne n'ignore qu'il y eut un massacre nocturne de prisonniers sur la place du Carrousel. On fusilla des prisonniers dans la plaine de Grenelle , au cimetière Montparnasse, dans les carrières de Montmartre '2) ; on en fusilla sur la place du Panthéon (3). Un insurgé, blessé, avait été étendu sur un lit de paille : des cannibales y mirent le feu et brûlèrent vif l'agonisant (i).
(( On vous dit que vous serez sacriflés de sang-froid ! » Venez à nous !.. . Les bras de la République sont tout » prêts à vous recevoir !
» Le chef du pouvoir exécutif,
» E. CAVAIGNAO)
Au reste, les barbaries commises furent aussi le crime de ceux qui les provoquèrent par de faux récits, par des
(1) Yoy. le saisissaut récit publié par iM. Louis Ménard dans le Peuple du 12 février 1S49, sous ce titre : P^-ologue d'une Révolution.
(2) Ibid.
(3) Dépositions de MM. Matlié et Madet. représentants du peuple, dans l'ailaire Bréa.
(4) Procès de Barthélémy.
inventions abominables, telles qu'en répandit le journal de MM. Véron et Charles Merruau, le ConstituiionneL A quelles fureurs n'ouvrait-on pas carrière quand on imprimait monsougèreraent ( car les dix mille arrestations qui ont été faites, les innombrables témoins qui ont été entendus, les investigations ardentes des conseils de guerre n'ont pu fournir la preuve d'un seul de ces faits) : — On a coupé le poing à des dragons prisonniers, on en a sciés entre deux planches; — sur la place du Panthéon, des femmes d'insurgés ont coupé la tête à des officiers de la garde mobile. — Des gardes mobiles, âgés de douze ou quinze ans, ont été pendus à des réverbères. — Des canlinières ont distribué de l'eau- de vie empoisonnée, etc.. etc.. etc?... De ces horreurs imaginées avec un art infernal naquirent des horreurs malheureusement trop réelles.
De là une terreur sans bornes, le renouvellement aggravé de l'ancien régime des suspects , les maisons ouvertes à l'invasion du premier-venu eu uniforme, une rage de délation qui n'eut jamais d'exemple etquijamais ne pourra être égalée. Avait-on un concurrent à ruiner, un rival à perdre, une vengeance personnelle à assouvir ? On disait de son ennemi : « il était aux- barricades, » et cela suffisait.
Il semble que dans cet affreux état de choses et des esprits, des personnages graves , de vrais législateurs, n'auraient dû songer qu'à fermer les blessures de la patrie. Mais à les envenimer^ à les élargir, les réactionnaires trouvaient un cruel bénéfice. Il y avait , dans l'Assemblée, certaines têtes gênantes qu'ils brûlaient d'abattre ; il fallait, à tout prix, en toute hâte, s'emparer des chances que le délire du moment allait ménager à l'iniquité. Telle fut l'origine de cette fameuse enquête sur les causes de l'insurrection. Il est à noter qu'on décida de rattacher le mois de juin au mol de mai ; la contre-révolution ne
se pouvant résigner au vote qui m'avait mis à l'abri de ses vene^eances, et espérant amener la chambre à se déjuger, sous l'empire de la colère, dans l'asservissement de la peur.
La commission d'enquête fit de la procédure , sous la présidence de M. Odilon Barrot. Le rapporteur fut un de ces acteurs en sous-ordre que le parti des envieux traîne dans ses bagages et qu'on ne risque jamais de compromettre en les mettant en avant. li s'appelait M. liauchart .
Si l'on veut savoir jusqu'où peut descendre la médiocrité au service de la haine, on n'a qu'à lire le rapport fait par cet homme.
Trois représentants du peuple y étaient calomniés d'une manière officiellement honteuse : MM. Ledru- Rollin, Caussidière et moi. Il fut permis au premier de se défendre, le Jour même de l'attaque ; à Caussidière et à moi on se hâta diuterdire ce droit, sous prétexte que notre défense serait mieux placée après la publication des pièces, et l'on nous força d'attendre silencieusement que les faussetés du rapport, en l'absence de tout débat contradictoire, eussent produit sur l'opinion publique l'effet désiré. Gela parut honnête à M. Odilon Barrot et à ses amis.
Il en résulta que, pendant plusieurs jonrs , nous demeurâmes exposés aux morsures des vipères. Œuvre de grossier dépit et de rage impuissanic, le rapport ne condamnait en réalité que ses auteurs, et c'est ce que dirent, d'une commune voix, tous les honnêtes gens. Mais les âmes déj^ gàlécs reçurent avidement le poison qui leur était destiné. Les commentaires, d'ailleurs, ne manquèrent pas auteMcî. Uoproduit, développé, enrichi de nouveaux mensonges, tiré par les divers journaux à cinq ou six cent mille exemplaires, le liljclle alla répandre dans toute l'Europe uue accusation que chaque écho placé
sur la route grossissait en la prolongeant. Et lorsque, indignés de ce lent assassinat moral, nous demandions que la parole nous fût donnée, lorsque nous réclamions le droit d'accuser, à notre tour, nos accusateurs, on nous répondait : « Les copies des pièces justificatives à » publier ne sont pas encore prêtes, » ou bien : « L'im- » pression n'est pas terminée. » Et, pendant ce temps, le rapport de la commission d'enquête k la main, on travaillait, avec une infatigable ardeur a faire L'oPI^"ION