‹ Appel aux honnêtes gansChapitre 5 sur 9 · PUBLIQUE · texte numérisé non relu

PUBLIQUE

Malgré cela, nul doute que la victoire ne fût restée à la vérité, soutenue cette fois par l'évidence, s'il ne s'était formé contre nous, au sein de l'Assemblée, une ligue dont il convient de bien déterminer l'origine et le caractère.

En votant la publication du rapport, l'Assemblée avait décidé, par mégarde sans doute, que toutes les pièces justificatives seraient aussi publiées. Or, quand on fut pour obéir à ce vote, on s'aperçut qu'il contenait d'immenses périls.

Ne prévoyant pas que les procès-verbaux de la commission d'enquête dussent jamais être mis au jour, d'importants personnages s'étaient dénoncés les uns les autres; il y avait eu de formidables indiscrétions, des confidences fatales; la trahison ne s'était pas gênée, se croyant protégée par 1" anonyme. Que pouvait-il donc sortir de là, quand on en serait venu à lever le voile ? Procès en diffamation, duels, animosités de la vie entière, scandale énorme dans le public, guerre civile dans l'Assemblée, voilà ce qu'avaient couvé les petites rancunes de M. Barrot et de ses amis, voilà ce qu'allait produire l'intégrale publication des pièces. L'effroi fut général.

Or, parmi ceux qui avaient le plus à redouter un éclat decegenre,setrouvaitprécisémentle général Cavaignac,

Sa dictature, iastallée, au mois de juin, sur les débris de la commission executive, avait donné lieu, dans la salle des Pas-Perdus, à d'étranges cliucliottements, qui, devant la commission d'enquête, s'étaient transformés en dépositions accusatrices. On le montrait laissant construire les barricades qu'il aurait pu empêcher, se ménageant le sacrilège honneur d'étoufifer dans le sang une insurrection qui pouvait être prévenue , fermant l'oreille aux ordres de la Commission executive, affichant pour l'intervention armée de la garde nationale un dédain qui était une flatterie à l'adresse des troupes, se conduisant, en un mot, de manière à rendre, au milieu de Paris embrasé, le renversement de la Commission executive tout à fait inévitable et sa dictature, à lui, nécessaire.

Or, ces imputations, contre lesquelles il a été protégé, depuis, dans une séance fameuse, et par leur gravité même et par le besoin que la réaction avait encore de lui, ces imputations venaient de témoins revêtus d'un caractère officiel, d'hommes dont il avait été le collègue au pouvoir, dont il était le collègue à l'Assemblée. Ainsi, que le générai fût, oui ou non, en mesure de se justifier, il n'en est pas moins vrai que son rôle de dictateur aurait eu singulièrement à souffrir de sa position d'accusé. C'est ce que sou parti comprit à merveille, et le National fit, pour empêcher la publication intégrale des pièces, des efforts prodigieux. Mais le vote de l'Assemblée était là, impérieux , décisif. Il ne restait donc plus au parli du général Cavaignac, s'il voulait éviter un débat d'une portée funeste, qu'à se rapprocher du parti représenté par la commission d'enquête.

De leur côté, les réactionnaires de l'enquête avaient à ce rapprochement momentané un intérêt manifeste. Abandonnés à leurs propres forces, ils n'avaient point la majorité dans l'Assemblée , et couraient risque de succomber sous un ordre du jour qui, de la catégorie des

juges, les eût rejetés dans celle des calomniateurs. En outre, leur jeu était de se servir des républicains du National contre les socialistes, du général Cavaignac contre Caussidière et contre moi, sauf à briser l'instrument après l'avoir usé.

De cette communauté d'intérêts et de périls naquit le pacte d'iniquité dont Caussidière et moi avons été les victimes.

Quant à Ledru-Rollin, accusé en même temps que nous, il se trouvait avoir sur nous cet avantage, qu'ayant été membre de la commission executive, il était du nombre de ceux que le général Cavaignac avait à redouter comme accusateurs. Il fat donc résolu qu'on le ménagerait, et c'est ce qui explique la célèbre poignée de main qu'en pleine Assemblée le général lui donna lorsque , pour la première fols, il fut appelé à se dé^ fendre.

De sorte que ceux-là conspirèrent notre perte qui, nous sachant innocents , tremblaient de paraître euxmêmes coupables !

Est-il besoin, maintenant, de dire pourquoi l'on convint de terminer tout dans une seule séance, dût cette séance unir deux levers du soleil ? Rien , assurément, n'était plus injuste. Car enfin , c'était nous enlever d'avance le bénéfice d'un retour possible de l'opinion ; c'était refuser une heure à l'effet moral de la défense, lorsqu'on avait donné une semaine à l'effet moral de l'accusation. Mais, pourvu que le coup d'État réussît, que leur importait l'odieux du procédé ?

Ce fut le 25 août que les débats s'ouvrirent. Avais-je à me défendre ? Est-ce que, d'aventure, la journée du 15 mai s'était passée à huis clos? Est-ce que des milliers de témoins ne m'avaient pas vu alors et entendu ? Est ce que les ennemis de la cause du peuple auraient tant osé, s'il n'y avait pas eu chez eux parti pris d'oser tout ? Est-

ce qu'il ue me suffisait pas de donner publiquement pour juge à leurs passions ma conscience? J'étais résolu à n'opposer que l'attaque à l'attaque. 3Iais, trompés par de faux avis sur les résultats de la lutte annoncée, mes meilleurs amis m'entourèrent, ils me pressèrent de ne point sacrifier à mes inspirations une victoire certaine, disaient-ils, et que je n'avais pas le droit de compromettre. Je cédai : ce fut un tort. Un honnête homme est exposé à avoir des ennemis tels, qu'ils valent tout au plus qu'on les brave.

Voici le discours que je prononçai dans la séance du 25 août, i.e Moniteur étant le seul journal qui l'ait reproduit textuellement et d'une manière complète, je crois devoir, au moment où la haute cour s'assemble, le mettre sous les yeux de quiconque aime la justice et respecte la vérité.

LE CITOYEN PRÉSIDENT. La parole esta M. Louis Blanc. (Mouvement.)

J'invite l'Assemblée au silence.

LE CITOYEN LOLis BLANC. Messieurs, quoique placé, depuis quelque temps, sous le coup des imputations les plus outrageuses et les plus injustes, je ne voudrais pas apporter à cette tribune des paroles irritantes ; et cependant, messieurs, il est un rapprochement dont je ne puis me défendre ; comme il est vrai, vous m'excuserez s'il y a quelque chose d'amer.

Parmi les hommes que ce débat met plus particulièrement en présence, messieurs, les uns ont toute leur vie combattu contre la République, les autres ont toute leur vie combattu pour elle; les uns, il y a six mois à peine, décriaient le suffrage universel, ils en niaient la légitimité et la puissance ; les autres, depuis douze ans, n'ont cessé de déclarer inviolable et sacré le principe du suffrage universel eu vertu duquel vous êtes ici. Les uns, à la Ré-

lO

volution de Février, se trouvaient loin du péril, les autres l'affrontaient ; pour le maintien de Tordre qu'on les accuse aujourd'hui de troubler, ils ont risqué cinquante fols leur vie. Voilà la vérité, messieurs; et ce rapprochement, ce n'est pas moi qui le fais, c'est l'histoire des deux derniersmois de la Révolution de Février. (Rumeurs.)

LE GiTOYi-N PRÉSIDENT. L' Assemblée doit comprendre que c'est un devoir pour elle d'écouter religieusement M. Louis Blanc. (Oui ! oui !)

LE ciioYEN LOUIS BLANC. Mcssleufs, rctoumons un peu en arrière.

Avant la Révolution de Février 1868, et depuis la révolution de Juillet 1830, il y a eu deshommes qui ontété jetés dans les prisons; c'étaient des répubUcains! il y a eu des hommes qui ont été envoyés en exil (M. Louis Blanc désigne du geste M. le président Marrast) ; c'étaient des républicains ! il y a eu des hommes qu'on a traînés sur la pierre des cachots; c'éiaient des républicains ! il y a eu des hommes qu'on a calomniés, qu'on a bafoués, qu'on a voués à l'exécration des siècles à venir; c'étaient des républicains! toujours des répubhcains.

Et lorsque la Révolution de Février est arrivée, quel est le parti qui s'est trouvé aux alTaires? C'est le parti répubUcain, ces intrépides et généreux républicains qui avaient tant souffert.

Il semblait, n'est-ce pas, messieurs, qu'ils auraient pu arriver aux affaires le cœur altéré de haine ! Cependant que s'est-il passé? Pas une goutte de sang n'a été versée ; ces hommes de qui l'on disait qu'ils étaient les apôtres de la guillotine, leur premier acte a été d'abolir la peine de mort en matière politique. Pas une arrestation n'a été faite, pas une atteinte n'a été portée à la liberté individuelle, pas un journal n'a été supprimé ; la République triomphante s'est montrée d'une modération inaltérable, invincible, pour tous les outrages, pour toutes les attaques.

pour toutes les calomnies. A cette époque-là, messieurs, on aurait pu provoquer une enquête ; l'a-t-on fait ? Quel ennemi a-t on poursuivi? à quelle vengeance a-t-on ouvert carrière? Ici je m'arrête, messieurs, la comparaison est déjà faite dans vos esprits.

Etmaintenant, messieurs, pour en venir aux accusations dirigées contre moi. que me reproche-t-on ?

On me reproche d'abord des discours, c'est-à-dire qu'on me fait un procès de tendance.

Eh bien, ce procès de tendance, je l'accepte, car la tendance de mes discours, je puis lavouer hautement, c'est la tendance vers l'union de toutes les classes ; je le prouverai, c'est la tendance vers la liberté, vers l'égalité, vers la fraternité. Et, puisqu'il s'agit de procès de tendance, ici il y a des hommes cpii devraient avoir une grande reconnaissance à la Révolution de Février ; car, si par malheur elle n'avait pas triomphé, si le sang des citoyens avait coulé en vain dans les rues de Paris, il y a des hommes à qui Ton aurait fait aussi un procès de tendance ; on leur aurait dit : C'est vous qui avez agité le pays; vous êtes allé du nord au midi, de l'orient à l'occident, exciter les passions contre le Gouvernement ; il en est résulté une révolte qui a inondé Paris de sang; nous vous rendons responsables de ce sang, et nous faisons un procès de tendance à vos agitations électorales, à vos discours électoraux.

Est-ce \Tai, messieurs, et la situation dans laquelle se seraient trouvés certains des honmies qui nous accusent, ne serait-elle pas précisément la situation qu'ils nous fout eux-mêmes? Ainsi, messieurs, on me fait un procès de tendance, on incrimine mes discours.

Eh bien, avant d'arriver à ces discours si crinn'ncls et si coupables, dont je vous demanderai la permission de lire quelques fragments, j'arrive à une déposilion que je

suis étonné de trouver ici ; j'arrive à un nom que je suis affligé de rencontrer dans un pareil rc-iuisitoire.

Mais, messieurs, je m'arrête. Kn présence de la République outragée et menacée, ce n'est pas moi qui donnerai à ses ennemis la joie de voir les républicains se déchirer entre eux. Cliacun, dans ce débat, sera jugé par sa conscience ; je vais me borner à raconter les faits et ensuite vous prononcerez.

Le 27 février, une grande foule de peuple couvrit la place de Grève ; on portait des drapeaux sur lesquels était écrit : Ministère du travail. Les membres du Gouvernement proviiioire étaient tous réunis à l'Hôtel de ville ; on vint annoncer que des délégués apportaient une pétition qui avait pour objet la constitution d'un ministère du travail.

Ici, pour le besoin de ma défense, je suis obligé d'entrer dans le détail de quelques faits, qui ne sont pas la violation d'un secret, puisque ces faits heureusement n'accusent personne.

Instituera-t-on un ministère du travail? La délibération s'ouvrit sur ce point. Quant à moi, par des raisons que je vous exposerai tout à l'heure, j'étais convaincu que le caractère de la Révolution de Février était un caractère éminemment social; que la première question à résoudre était cette grande question de l'organisation du travail. (Légères rumeurs.) J'exprimai mon opinion, qui fut trèsvivement combattue par mes collègues, et alors, comme je me trouvais représenter au pouvoir une idée qui ne se trouvait pas exactement la mienne, je donnai sur-lechamp ma démission. Cette démission ne fut pas acceptée. Comme M. François Arago vous l'a indiqué dans sa déposition, ou craignait des agitations populaires, on craignait un soulèvement. Ma démission fut très- vivement repoussée; et alors, comme concession à faire au peuple, on proposa la constitution d'une commission de gouver-

nement pour les travailleurs, dont on m'offrit la présidence. Cette proposition, je la repoussai à mon,tour avec la plus grande énergie. Je sentais que si je me mettais à la tète d'une commission ayant seulement pour but d'élaborer les questions sociales, et n'ayant aucun moyen pour réaliser les idées qui nous auraient paru bonnes, je m'exposais à un double danger: d'une part, le peuple voyant sa misère se prolonger, ne se tournerait-il pas contre moi, ne m'accuserait-il pas de la durée de ses maux? et de l'autre, les adversaires des idées sociales que je voulais faire prévaloir, ne viendraient-ils pas me dire: vous êtes un utopiste; ne m'accuseraient-ils pas d'impuissance ?

Voilà le danger que je redoutais.

Je fus donc pendant longtemps opiniâtre dans ma résistance ; tous mes collègues me pressèrent ; M. François Arago lui-même invoqua contre moi l'autorité de son âge : je cédai. On accorda à la commission de gouvernement pour le3 travailleurs le palais du Luxembourg. Je m'y rendis, messieurs, je puis le dire, la tristesse et l'inquiétude dans le cœur, mais me disant à moi-même : « Fais ce que dois , advienne que pourra ! » Voilà, messieurs, quel a été le premier acte de la Révolution de Février

Maintenant, messieurs, que s'est-il passé? La première chose qui a été faite par la commission du Luxembourg a été la réduction des heures de travail. Celte réduction de notre part n'a eu rien de spontané ; elle était trèsénergiquement réclamée par le peuple. Les ouvriers s'étaient rassemblés en grand nombre dans l'ancienne chambre des pairs du palais du Luxembourg: ils demandèrent la réduction des heures de travail avec la plus grande insistance, avec la plus grande chaleur, comme une des conséquences inévitables de la révolution qui venait de s'accomplir.

M. François Arago avait bien voulu venir au Luxembourg pour m'appuyer de l'autorité de son nom et de sa parole. Eh bien, pendant tout un jour, quoique la demande des ouvriers me parût, à moi, parfailement légitime, nous combattîmes leurs prétentions; nous les combattîmes avec beaucoup d'énergie , je puis le dire ; et l'énergie, dans un pareil moment, je puis le dire encore, c'était du courage; nous combattîmes ces prétentions, nous ne voulions pas qu'il fût dit qu'on accorderait aux ouvriers une demande, même légitime, avant que les patrons n'eussent été convoqués; ils le sentirent.

Le neveu de M. Arago, le fils de M. Mathieu et l'administrateur du Luxembourg furent chargés de parcourir les différents quartiers de Paris pour convoquer les patrons.

Cette réunion eut lieu le lendemain. Là pous posâmes les motifs d'urgence qui devaient faire accéder à la demande des ouvriers ; et Ih, en présence de M. François Arago, les patrons accédèrent avec empressement h la demande des ouvriers , et ce fut à tel point que l'un d'eux, M. Chapelle, demanda qu'il fiit constaté que, de la part des patrons, il y avait eu le plus honorable et le plus \1f empressement à faire ce que les ouvriers demandaient.

Voilà, messieurs, comment la réduction des heures de travail a été accordée.

Pourquoi, messieurs, m'avait-on envoyé au palais du Luxembourg ? C'était pour y étudier une question, une question sociale que la Révolution de Février nous donnait précisément à résoudre. Dans quel sens cette question devais-je la résoudre? Est-ce que ce n'était pas dans le sens des convictions de toute ma vie ? Est-ce que ceux de mes collègues qui m'envoyaient au Luxembourg ignoraient ce qu'avaient été mes écrits, ce que je pensais

— sodé la situation de la société et des moyens les plus propres h l'améliorer ?

Eh bien, oui, je suis allé h la commission de Gouvernement pour les travailleurs, au Luxembourg, pour prêcher les doctrines que "j'avais puisées dans l'étude , et puisque aujourd'hui je suis amené à cette barre pour me défendre, qu'on me permette de défendre mes idées, car pour mes actes, j'en fais bien meilleur marché que des convictionsqui ont été celles de toute ma vie, et auxquelles j'ai résolu, jusqu'au dernier moment, de rester lidèle.

Le socialisme a été singulièrement dénaturé, singulièrement calomnié. Quelle était la devise que la Révolution de Février avait inscrite sur les monuments et sur les drapeaux ! Cette devise est celle-ci : Liberté, Egalité, Fraternité.

Le socialisme n'est pas autre chose que le développement naturel et logique de cette triple et immortelle formule.

La liberté d'abord, uîessieurs; on parle maintenant de liberté. Quoi! voilà d'un côté des hommes qui sont eu possession du sol, du numéraire, qui ont l'instruction, qui ont cette force immense qu'on appelle le développement de rintelligence; voilà de lautre des hommes à qui toutes Les ressources manquent; on déchaîne au milieu d'eux la concurrence ; on crie : Laissez faire ! laissez passer ! c'est-à-dire qu'on met aux prises Ihomme fort avec l'homme faible, l'homme instruit avec l'ignorant, l'homme ingambe avecle paralytique, et on appelle cela la liberté I

Je dis, moi, que c'est sous une autre forme, sous une forme adoucie, la liberté de l'état sauvage.

ISon! la liberté n'existe pas partout où les transactions ont lieu entre la richesse et la faim, partout où les ouvriers sont réduits à se vendre au rabais, partout où l'enfant du pauvre, au lieu d'être envoyé à l'école où on

l'instruirait, est envoyé à l'atelier où on l'exténue, partout où il y a des mendiants qui sont obligés de dormir sur les marches d'un palais inhabité, partout où il y a des filles de seize ans qui se prostituent, partout où il y a des enfants qui sont obligés d'envoyer leur père mourir à l'hôpital !

La liberté ! non elle n'existe pas avec ce mot métaphysique, avec ce mot si vague et si infécond, le droit; la liberté, ce n'est pas le droit, la liberté c'est le' pouvoir donné à l'homme de développer ses facultés, sous la sauvegarde de la justice et sous l'empire de la loi.

L'égalité, messieurs, existe-t-elle davantage dans la société où nous sommes et sous l'empire de ce lâche et brutal principe, la concurrence illimitée? Rumeurs.)

Pour que l'homme travaille, messieurs, est-ce qu'il ne lui faut pas des instruments de travail ? Or, je le demande à tous, est-ce qu'aujourd'hui la possession des instruments de travail nest pas un monopole ? Comment donc celui qui ne les possède pas ne subirait-il pas la domination de celui qui les possède? Comment ne serait-il pas obligé de se courber sous les conditions qu'on lui impose ?

L'égalité, messieurs, elle ne peut exister que par l'association. Réduit à son isolement, l'homme faible est condamné à une impuissance radicale, tandis qu'associé, il dispose de la force de tous ses coassociés, il dispose d'une force collective qui le fait échapper à la tyrannie de sa propre faiblesse, de sa propre impuissance, qui le fait écliapper au despotisme des choses; car, messieurs, il n'y a pas qu'un seul despotisme dans le monde, il n'y a pas seulement le despotisme à visage humain ; il y a ce que j'appelais tout à l'heure le despotisme des choses, ce despotisme mystérieux, insaisissable, invisible, qui étreint le pauvre, l'enveloppe, et contre lequel il n'a pas même la ressource de la protestation, contre lequel il n'a

pas même la consolation de le maudire ( Mouvement. ) Ainsi il n'y a pas aujourd'hui d'égalité. Remarquez-le, les socialistes n'ont jamais dit que l'égalité pût exister entre les fonctions. Jamais uae pareille absurdité ne leur sera imputable. Les fonctions, les socialistes savent bien qu'elles doivent être diverses; mais ce qu'ils voudraient, ce serait l'égalité dans les moyens de développement; ce qu'ils demandent, c'est qu'on reconnaisse que tous les hommes ont un droit égal au développement de leurs facultés difîérenles, de leurs facultés inégales. Eh bien!... (Interruption.)

LE CITOYEN PRÉSIDENT. Le citoveu Louis Blanc croit être attaqué à la fois dans ses idées et dans ses actes; il défend ses idées, il est dans son droit.

LE CITOYEN LOUIS BLANC. Je VOUS ferai remarquer que ce qu'on me reproche le plus, ce sont précisément les discours que j'ai tenus au Luxembourg. Mes doctrines n'ont pas été seulement attaquées, elles ont été calomniées. Il est donc juste que je les défende, et je les défendrai en les expliquant. (Parlez !)

Je disais, messieurs, que les socialistes voulaient la liberté par l'association, l'égalité par l'association ; et c'est par l'association aussi qu'ils veulent la réalisation du principe de la fraternité. Car enfin, le laisser-faire, le laisser-passer réalisent-ils aujourd'hui le principe de fraternité? Y a-t-il fraternité dans la domination de cette maxime : Chacun chez soi, chacun pour soi? Y a-t-il réalisation de la fraternité dans cette concurrence qui fait, par exemple, que chacun cherche à élever sa fortune sur les débris de la fortune de sou voisin ? Non, messieurs, la fraternité n'est pas lîi; la fraternité, elle est dans la solidarité de Ions les intérêts; et cette solidarité de tous les intérêts, c'est un principe d'ordre; car, comme on l'a dit, que l'État, par exemple, se fasse l'assureur de tous

— sales citoyens, conçoit-on que tous les assurés pussent se révolter un jour contre l'assureur?

Ainsi, ce que nous avons demandé, c'est qu'on substitue à ce qu'on appelle dans l'ordre moral l'égoisme, dans l'ordre des idées philosophiques lindividualisme, dans l'ordre industriel la concurrence anarchique et illimitée, c'est qu'on substitue à cela l'union de tous les cœurs, l'association de toutes les forces, la solidarité de tous les intérêts; et je ne vois pas vraiment, messieurs, comment un pareil système pourrait conduire au désordre et cà la guerre civile !

Non, ce système n'est pas un système de désordre; car il a sa source dans l'Évangile, et de cette source-là ne peuvent pas résulter la haine, la guerre, le froissement de tous les intérêts; car la doctrine formulée de l'Évangile est une doctrine de paix, une doctrine d'union, d'amour.

On nous a reproché, messieurs, de vouloir attaquer la propriété ; on a parlé de loi agraire, on a parlé de partage des biens, de spoliation. Calomnie, messieurs, que tout cela 1 Les socialistes n'ont jamais voulu dépouiller personne; l'école socialiste, celle du moins à laquelle je me fais honneur d'appartenir, est innocente de ce fait. La loi agraire, c'est un vain mot qu'on a opposé à ceux dont on voulait repousser les idées en les calomniant. La loi agraire ! Savez-vous où elle existe ? Dans le Code civil, qui, par la division de la propriété à l'infini, réalise réellement ce qu'on pourrait appeler la loi agraire.

Oui, la division infinie du sol... (Interruption.)

LE ciTOïEN PRÉSIDENT. Il cst bien possible que ces idées ne soient pas les vôtres ; mais M. Louis Blanc a le droit de les émettre à la tribune, et je vous prie de l'écouter.

LE CITOYEN LOUIS BLANC. Oui, messieurs, la division

infinie du sol est une espèce de loi agraire, une loi qui se développe par la force même des choses.

Eh bien ! les socialistes, loin de vouloir la division des propriétés, ont toujours demandé la culture en grand; ils n'ont jamais voulu dépouiller aucun propriétaire de sa propriété ; ils ont seulement demandé que par le mode d'exploitation en grand on centuplât la richesse ; ils se sont toujours opposés à ce qui existe aujourd'hui, car il y a aujourd'hui dans le livre des dettes hypotliécaires 13 milliards qui pèsent sur la propriété, de sorte que, pendant que, d'un côté, dans l'industrie, on marche à la constitution de l'oligarchie financière par le crédit, dans les campagnes on marche à la reconstitution de l'oligarchie féodale par l'usure. (Nouvelle interruption.)

LE CITOYEN PRÉSIDENT. Les murmures ne font que prolonger le débat; veuillez vous en abstenir.

LE CITOYEN LOUIS BLANC. Je disais donc, messieurs, que nous allons à la reconstitution de l'oligarchie financière par le crédit, et à l'oligarchie féodale, à la féodalité par l'usure. C'est à cela prccisémeut que les socialistes se sont toujours opposés.

Quant à leur repiocher de vouloir l'abolition de la famille, non-seulement ce reproche est injuste, mais, permettez-moi de le dire, ils est monstrueux, car le socialisme a précisément pour but de modeler l'Etat sur la constitution de la famille, qui est, en effet, admirable, parce que dans la iamille il y a commandement doshitéressé de la part du père, obéissance volontaire de la part des enfants, et surcroît de sollicitude, surcroît de tendresse pour l'êire infirme ou malade.

Ce qui domine dans la constitution de la famille, c'est la solidarité profonde, la solidarité intime de tous les intérêts. Le socialisme n'est pas autre chose que cette solidarité étendue à tous les membres de la famille humaine. Ainsi, messieurs, au nom de l'école à laquelle

j'appartiens, je repousse les attaques qu'on dirige contre le socialisme, et au point de vue de la propriété que nous voulons étendre à tous, et au point de vue de la famille que nous proposons pour modèle à la société universelle.

Messieurs, dans le rapport dirigé contre moi, je lis des fragments qu'on m'oppose comme incriminables.

Mais d'abord une observation.

Dans le rapport, messieurs, on cite certains discours qu'on prétend n'avoir pas été publiés par moi dans le Moniteur; cela est une erreur grave : les discours qui sont contenus dans le rapport, le Moniteur les a publiés, et la reproduction qu'on en a faite dans le rapport est conforme, de tous points, à la reproduction dans le Monileur; seulement, messieurs, il y a quelques expressions qui, dans le Moniteur, ont été adoucies. Et pourquoi ont elles été adoucies? Par une raison bien simple : tous ceux qui m'entouraient au Luxembourg savent quelle était la pression des circonstances et des événements; il ne m'est pas arrivé une seule fois de pouvoir trouver un quart d'heure pour préparer les discours que j'avais à adresser aux ouvriers.

Il a donc pu arriver souvent que, dans l'élan d'une improvisation dont il m'était impossible de rester complètement maître, il me soit échappé des expressions, non pas qui dépassaient ma pensée, mais qui avaient un peu trop de vivacité peut-être. Eh bien! comme cela se fait tous les jours ici, où l'on arrive avec des discours médités, élaborés, j'ai adouci quelques expressionséchappées à l'ardeur de l'improvisation, et non-seulement je puis avouer cela, mais je crois pouvoir m'en faire honneur, car cette précaution môme prouve que je comprenais mon devoir de membre du Gouvernement provisoire, et que, lorsqu'il s'agissait d'élargir l'enceinte dans laquelle je parlais, et de jn'adresser, non plus à 6 ou 700

ouvriers, mais à la France entière, je comprenais qu'il était de mon devoir de peser, de mesurer toutes mes expressions, afin que précisément une interprétation erronée ne pût pas, eu allant au delà de ma pensée, causer le moindre désordre, la moindre irritation.

Ainsi, je tiens à constater ce fait : tous les discours que j'ai prononcés au Luxembourg ont été publiés dans le Moniteur, à l'exception dun seul, qui est reproduit ici, et qui n'est pas un discours de doctrine, qui n'est pas un discours incriminable : il s'agit de conseils que les délégués du Luxembourg m'avaient demandés. Ces conseils, je les leur ai donnés; ils portaient sur la marche qu'ils avaient à suivre dans les élections ; par conséquent ce discours les regardait eux seuls, il ne regardait aucunement le public, et voilà pourquoi le discours en question n'a pas été publié. Quant à ceux dont la commission a cru devoir extraire des passages incriminables, je le répète, ces passages se trouvent dans le Moniteur.

Ainsi, par exemple, celui-ci : « Etant presque enfant, j'ai dit : Cet ordre social est inique ; j'en jure devant Dieu et devant ma conscience, si jamais je suis appelé à régler les conditions de cette société inique, je n'oublierai pas que j'ai été un des plus malheureux enfants du peuple, que la société a pesé sur moi. Et j'ai fait, contre cet ordre social qui rend malheureux un si grand nombre de nos frères, le serment d'Annibal.... »

Voix au fond de la salle. On n'entend pas.

LE CITOYEN PRÉSIDENT. L'ofatcur relit un passage du rapport, page 13, premier volume.

LE CITOYEN LOUIS BLANC. Volci cc que pofte le Moniteur :

« S'il en était ainsi, moi qui vous parle, j'aurais été bien coupable ; car-si je n'ai pas été ouvrier, comme Albert et comme vous, j';'.i connu, j'ai subi de votre existence tout ce qu'elle peut contenir de plus amer. Moi

aussi, j'ai été pauvre, j'ai vécu h la sueur de mon front ; dès mes premiers pas dans le monde, j'ai porté tout le fardeau d'un ordre social inique, et c'est alors que, devant Dieu, devant ma conscience, j'ai pris l'engagement, si je cessais un jour d'être malheureux, de ne jamais oublier ce qui a fait le malheur d'un si grand nombre de mes frères. »

Ainsi vous voyez que je n'ai pas cherché h taire à ceux à qui je parlais en dehors du Luxembourg, ce que je disais à ceux qui étaient dans l'enceinte de l'ancienne chambre des pairs. Et pourquoi? Par une raison bien simple : c'est que je n'ai rien à rétracter de ces paroles. Oui, messieurs, c'est très-vrai ; ce que j'ai dit du haut de la tribune du Luxembourg, c'est ce que j'ai dit toute ma vie. Les paroles que j'ai prononcées comme membre du Gouvernement provisoire, c'étaient les mêmes qu'il y a douze ans j'écrivais au fond d'une mansarde. Je ne crois pas que j'aie à me justifier d'avoir eu toujours une conviction inébranlable, de n'avoir pas varié avec les circonstances, de n'avoir pas changé avec la fortune. Oui, c'est très-vrai, étant enfant, j'ai été malheureux, et j'ai prêté le serment que, si jamais j'étais appelé à régler les conditions d'un ordre social qui rend malheureux un grand nombre de nos frères, je n'oublierais jamais ce qui m'était commandé par l'expérience que j'avais traversée.

Cela, messieurs, je ne crois pas que ce soit un crime, et loin de repousser le reproche, je l'accepte.

Le rapport dit encore : « Mes amis, sachez-le, vous serez non-seulement puissants, vous serez non-seulement riches ; vous serez rois, car tous les hommes sont égaux, tous les hommes sont rois. »

Il y a dans cette manière de citer du rapport un inconvénient sur lequel j'appellerai toute votre attention.

Les citations tronquées ont grande chance d'être des citations altérées, et c'est ce qui arrive ici.

Tous les hommes sont rois : cela, dans ma pensée, et je l'ai expliqué, voulait dire : tous les hommes sont égaux, non pas de cette égalité morne, étroite, stérile, qui n'est que le niveau dans la misère. Tous les hommes son égaux, c'est-à-dire, contrairement aux principes du babouvisme, tous les hommes doivent arriver à une progression constante de richesse, de bonheur, de félicité, et voilà précisément ce qui expUque le passage dans lequel on a pris une phrase qui intervertit complètement l'ordre de mes idées et qui en dénature le sens.

Permettez -moi de vous lire le passage :

« Courage donc ! en dépit de tout, l'égalité triomphera, non pas cette égalité étroite et stérile qui consiste dans l'abaissement du niveau général, mais celle qui consiste au contraire dans son élévation progressive, indéfinie ; car, suivant une belle parole de saint Martin : « Tous les hommes sont égaux, cela veut dire : tous les hommes sont rois. »

Maintenant, messieurs, quand j'ai dit que l'ordre social, contre lequel je protestais, était inique, était-ce un appel que je faisais à la division des classes, aux haines, ù la révolte, à l'insurrection ?

Voilà les conséquences que le rapport semble tirer de mes paroles, et voici ma réponse : elle est dans la citation même de mon discours, et du discours tel que le reproduit le rapport de l'enquête (premier volume).

Remarquez, messieurs, quel a été le système suivi par le ra])port. Le rapport prend dans mon discours une phrase qui est celle-ci, et qu'il a soin de citer isolément ; je la lis :

« Ainsi, sentiment de modération tempéré par une vive résolution de vigilance, sentiment d'ordre tempéré par la volonté de rester frèies, et, s'il le fallait, doulou-

— séreuse nécessité, nécessité bieu comprise de devenir soldats. ■»

Voilà la phrase que le rapport m'oppose et quil a soin d'extraire d'un passage que je vais vous citer :

« Si vous vous écartez un instant de cette devise : Liberté, Egalité, Fraternité, le peuple sera sauvé encore; mais je tremble, je frémis de le dire, peut-être il ne sera sauvé qu'au prix de flots de sang; car ce que nous voulons, c'est la liberté par la paix, c'est la victoire par le développement de la raison, c'est le triomphe par la modération, par l'essor de l'intelligence, c'est la liberté par l'ordre, par l'amour. . . »

Voilà, m.essieurs, ce que le rapport supprime.

.Je continue :

(( Oui, mes amis, la liberté par l'ordre et par l'amour. Quand je vous dis ceci, ne croyez pas que je cède à des sentiments pusillanimes. Si jamais la liberté était menacée, vous pouvez être sûrs, et j'eu prends l'engagement devant vous, que personne ne pourrait dire qu'il ne m'a pas vu au poste du péril. »

Ces derniers mots ont été supprimés, je ne sais pourquoi, dans le rapport.

« Seulement désirons ce qu'il y a de mieux, de plus humain, car l'humanité marche non pas vers la guerre, mais vers la paix; non pas vers l'anarchie, mais vers l'ordre; non pas vers la haine, mais vers la fraternité.

» Maintenant, je ne vous dirai pas que la révolution si violemment attaquée est en péril; je ne vous dirai pas qu'il faudra la défendre violemment. En vérité, je n'en crois rien ; j'ai une confiance parfaite, inébranlable dans la victoire de 1 idée, de la raison, de la justice. Que l'intelligence de tous s'éclaire par le développement de toutes les libertés, de la liberté de la presse, de la liberté de la tribune, de la liberté de l'industrie, et, j'en suis convaincu, la révolution triomphera. » De sorte, mes-

sieurs, que le rapport est parvenu à extraire dun passage qui n'est qu'un appel à l'ordre, à la modération, à tous les sentiments d'union et de fraternité, une phrase qui fait dégénérer ce passage eu un appel à la violence et à la haine ! »

Je me borne à ces réflexions; vous avez sous les yeux le rapport, vous pouvez le lire.

Je suis extrêmement fatigué, je demande à me reposer un instant.

LE CITOYEN PRÉSIDENT, après quelquei minutes de suspension de la séance. M. Louis Blanc ne pouvant pas continuer son discours à cause de l'état de souffrance dans lequel il se trouve, je propose à l'Assemblée de remettre la séance à sept heures et demie, pour que la discussion puisse finir ce soir. (Marques d'assentiment.)

La séance est levée à cinq heures vingt-cinq minutes.

La séance est reprise à sept heures trois quarts.

i.E CITOYEN PRÉSIDENT. La séauce est reprise.

La parole est au citoyen Louis Blanc pour continuer son discours interrompu.

Je renouvelle à l'Assemblée les recommandations qu'elle a bien voulu accueillir, et je la prie de vouloir bien écouter avec attention les discours qui nous restent à entendre.

M. Louis Blanc est un peu fatigué ; je supplie l'Assemblé de vouloir bien retioubler d'attention et de silence.

LE CITOYEN LoiTS BLANC Messieurs , l'attention de l'Assemblée étant peut-être fatiguée par de longs débats, je me hâte d'arriver aux faits qui me sont imputés.

Le rapport, messieurs, m'attaque à propos du 17 mars; il est dit dans le rapport que la manifestation du 17 mars fut dirigée contre la manifestation connue sous le nom de manifestation des bonnets à poil. (Sourires.) Ceci, messieurs, est une erreur. Voici comment les choses se sont passées^ et voici la part que j'y ai prise.

Plusieurs jours avant le 17 mars, j'appris au Luxembourg qu'une grande agitation régnait parmi le peuple. Il s'agissait alors des élections de la garde nationale. Le peuple craignait qu'on ne voulût précipiter les élections pour lui ôter le temps de se reconnaître; il désirait donc avec beaucoup de vivacité l'ajournement des élections, et ce désir était enflammé cliez lui par quelques meneurs des clubs.

J'appris qu'une grande manifestation devait avoir lieu pour presser le gouvernement d'accorder l'ajournement des élections. Comme j'ai toujours été, messieurs, un homme d'ordre, j'avoue que cette manifestation m'effraya extrê'nement.

Je craignais qu'on ne la détournât de son but, qu'elle ne fût une occasion de désordre , et je dois avouer, eu toute humilité , que mes craintes , ici , calomnient le peuple.

J'allai, ainsi que c'était mon devoir , en conférer avec le Gouvernement provisoire ; je lui dis qu'il était trèsimportant d'ajourner les élections, que je croyais, sur ce point, la demande du peuple légitime, et que, de plus, je tremblais qu'une manifestation n'eût lieu dans Paris , et que cette manifestation n'y amenât de très-grands désordres. Mes appréhensions ne furent point partagées par mes collègues; mais de ma part, elles étaient si sincères et si vives, j'étais si tremblant des suites qu'une pareille manifestation pouvait avoir, que j'olTris ma démission. Cette démission fut oflerte un soir, dans une scène trèsvive qui eut lieu au palais du Petit- Luxembourg, à laquelle assistaient MM. Courlais et Guinard, chefs de la garde nationale, et, autant que je puis m'en souvenir, notre collègue M. Duclerc. Ma démission ne fut point acceptée.

Il me restait donc une ressource : c'était de convoquer des ouvriers que je croyais avoir quelque influence sur

leurs camarades, et de leur faire comprendre combien il était important que la manifestation n'eût pas lieu. C'est ce que je fis, messieurs, dans la matinée du 17 mars. Je convoquai au Luxembourg un certain nombre d'ouvriers; je les adjurai, au nom de la République, de ne pas faire une manifestation qui , suivant moi , pourrait entraîner des désordres et faire douter de la stabilité de la République. Là ils me répondirent que le mouvement était imprimé, qu'il était devenu irrésistible et que rien au monde ne pourrait empêcher que la manifestation eût lieu.

Alors je les conjurai d'employer près de leiirs camarades toute leur induence pour que cette manifestation se fît avec le plus d'ordre possible , et de manière h honorer la sagesse du peuple. Ils me le promirent. Et, en effet, le 17 mars, la manifestation eut lieu ; elle fut admirable d'ordre, de discipline. Paris vit avec quelque étonnement, je puis le dire, deux cent mille ouvriers... (Interruption)... qui alors se trouvaient réduits à la plus extrême misère, traverser les ruesr dans le plus grand ordre , sans proférer un cri de haine ni de menace, et cette altitude de la population ouvrière fut si admirable, que le Gouvernement provisoire tout entier fit le lendemain la déclaration publique des sentiments d'admiration que l'attitude des ouvriers lui avait inspirés.

Voilà tout ce que javais à dire sur le 17 mars.

Quant au 16 avril, on a prétendu que c'était une manifestation dirigée par les ouvriers contre le Gouvernement provisoire, et que j'avais trempé dans une espèce de complot ayant pour but de renverser une partie du Gouvernement.

Ces reproclies, messieurs, sont précisément l'opposé de la vérité. La vérité, c'est que pendant les deux mois que j'ai eu l'honneur de passer aux affaires, j'ai toujours considéré l'intégrité absolue du Gouvernement provisoire

comme une condition de saliit pour la R(^publiqiie. Le Gouvernement provisoire était composé d'éléments hétérogènes. Je ne cacherai pas qu'il existait entre les divers membres qui le composaient des dissidences assez graves. Mais ces dissidences, qui auraient fait du Gouvernement provisoire un très-mauvais pouvoir au point de vue de l'unité d'action, ces dissidences faisaient pr^^cisémenl que le Gouvernement provisoire était le meilleur gouvernement qu'on pût imaginer comme gouvernement de transition et de passage, destiné à garder la place de la souveraineté nationale.

Oui, messieurs, l'hétérogénéité même des éléments dont le Gouvernement se composait a été, pendant deux mois, la garantie suprême de l'ordre.

Il y avait dans le Gouvernement provisoire tous les éléments qui correspondaient aux diverses forces sociales qu'il s'agissait précisément de maintenir en équilibre.

Ainsi, par exemple , la nature bien connue des opinions de M. de Lamartine lui permettait d'attirer dans la voie du progrès la partie la moins vive de la nation ; et, si vous me permettez de le dire, la nature bien connue de mes opinions me permettait de retenir dans la voie de l'ordre la classe ouvrière.

C'est ce qu'une fois je disais li M. de Lamartine, le souvenir en est très-présent à ma mémoire, et il est peut-être présent à la sienne... Je lui disais : Nous sommes dans cette situation singulière, que vous êtes responsable du progrès, et que je suis responsable de l'ordre.

Ainsi, messieurs, ma penée dominante pendant deux mois, et je vous dis ceci dans toute la sincérité de mon ftme, a été que le plus grand malheur qui pût arriver à la République, serait précisément le renveiseniont d'une partie du Gouvernement provisoire. Je me disais que, si par malheur le Gouvernement provisoire était entamé, il s'ouvrirait une brèche par laquelle se précipiteraient

toutes les ambitions , qui nous ferait tomber dans le chaos. Celte idée, je ne l'ai pas gardée pour moi ; j'ai cherché ù en pénétrer, au Luxembourg, tous ceux qui m'entouraient. J'ai été assez heureux pour le faire, et c'est précisément cette journée du 16 avril qui en est la preuve.

Quelle fut, en effet, dans cette journée, la conduite de la classe ouvrière?

Les ouvriers devaient nommer quatorze oiTiciers, qui devaient faire partie de l'état-major de la garde nationale. Pour les nommer, ils se réunirent au champ de Mars; là, il fut décidé qu'on se rendrait à l'Hôlel de ville avec une pétition dans laquelle on supplierait le Gouvernement provisoire d'aviser aux moyens les plus prompts d'améliorer le sort du peuple.

Les ouvriers décidèrent qu'ils feraient de leurs derniers sous une collecte qu'ils offriraient au Gouvernement, en gage d'adhésion et de sympathie ; et leur adhésion au Gouvernement provisoire était si complète que, dans la pétition qu'ils avaient rédigée avant de se réunir au champ de Mars, ils avaient eu soin de mettre à la fin : Vive le Gouvernement provisoire I

Voilà, messieurs, des faits que le Moniteur constate et qui sont absolument indestructibles.

Or, qu'arriva-t-il ? Il y avait, messieurs, à cette époque, des clubs qui contribuaient beaucoup aux agitations populaires. Ces clubs, pour mon compte, je ne les ai pas connus ; je n'ai jamais mis les pieds dans un club ; je n'ai jamais été en relation avec un meneur de club, quel qu'il fût. Vous ne trouverez pas dans les documents qui vous sont soumis rien qui démente ce que j'affirme ici. Je n'ai jamis vu, de ma vie, M. Huuer; je n'ai vu qu'une fois, il y a sept ou huit ans, M. Raspail; je n'ai jamais eu le moindre rapport, quel qu'il puisse être, avec M. Blanqui, je ne l'ai jamais vu depuis la Révolution de Février,

En un mot, je n'ai eu aucune espèce de relation, soit directement, soit indirectement, ni avec un club ni avec un meneur de club.

Voilà ce que j'affirme, et je mets qui que ce soit au défi de me démentir sur ce point.

Revenons donc à la journée du 1-6 avril.

Je vous disais qu'il y avait à la tête des clubs certains hommes qui épiaient les mouvements populaires, pour les détourner de leur but, pour leur faire dépasser la limite fixée dans la pensée même du peuple. Le bruit se répandit ci Paris, dans la journée du 16 avril, que M. Blanqui, je crois, était allé au cliamp de Mars, qu'il avait harangué les ouvriers et que les ouvriers allaient se porter en masse sur l'Hôtel de ville pour renverser une partie du Gouvernement provisoire. Ce bruit était faux ; M. Blanqui ne parut pas au champ de Mars, les ouvriers nommèrent les officiers qui devaient faire partie de l'étatmajor de la garde nationale, et cela avec le plus grand ordre. Puis, avec le même ordre, ils se dirigèrent vers l'Hôtel de ville, portant au Gouvernement provisoire l'offrande qu'ils se disposaient précisément à lui porter.

Cependant le bruit s'était répandu à l'Hôtel de ville que les ouvriers arrivaient par grandes masses, et que le Gouvernement provisoire courrit un grand danger ; le bruit s'était répandu que les ouvriers avaient à leur tête des ennemis de l'ordre, des factieux ; de manière que, lorsque les délégués des ouvriers montèrent à l'Hôtel de ville, ce fut comme des factieux qu'ils y furent accueillis.

De là, de leur part, un très-grand étonnement, une très-grande indignation. Ils se répandirent en plaintes, ils me firent demander, et alors, messieurs, courant à eux, je leur dis qu'ils avaient tort de croire que le Gouvernement provisoire regardait comme factieux les hommes du peuple; que si l'on avait fait battre le rappel, c'était précisément parce que le Gouvernement pro-

visoire avait craint que des meneurs ne se fussent mêlés au mouvement populaire pour le pervertir ; que le Gouvernement provisoire était, à l'égard du peuple, dans les mêmes sentiments de sympathie que moi ; que sous ce rapport nous ne faisions qu'un. Et ce langage, messieurs, j'affirme que je l'ai tenu. Je ne dirai pas seulement que je r affirme, je vais le prouver.

Il y a, messieurs, une pièce qui manque au Moniteur, c'est le discours que j'ai prononcé dans cette occasion. Le bonheur a voulu qu'un sténographe de l'Assemblée nationale ait recueilli ce discours au moment même. Je vais vous demander la permission de vous le lire. 11 est la confirmation la plus solennelle de tout ce que je viens de vous dire ici.

« Manifestation du 16 avril 18i8.

» Plusieurs délégués de la réunion du champ de Mars viennent se plaindre de l'accueil malveillant qui leur est fait à leur passage. Ils sont reçus dans la salle des Drapeaux par les citoyens Louis Blanc et Albert.

» Le citoyen Louis Blanc. Mes amis, si une mauvaise réception vous a été faite, c'est par suite d'un malentendu. Les sentiments de profonde sympathie à votre égard, qui sont sortis de mon cœur, sont partagés par le Gouvernement provisoire tout entier, et c'est parce que le Gouvernement provisoire les partage que j'en fais partie. Soyez bien convaincus que si vous avez été mal accueillis, ce uest pas par ordre du Gouvernement provisoire.

» Plusieurs délégués. Nous ne le pensons pas.

» D'autres délégués. 11 y a cependant des ordres donnés pour convoquer les gardes nationaux.

» Le citoyen Louis Blanc. Je suis bien aise de vous donner à ce sujet quelques explications.

» Il nous avait été dit que des ouvriers s'étaient rassemblés au champ de Mars avec le plus grand ordre, comme de bons citoyens voulant exprimer leurs vœux, parce que ce sont des vœux qui intéressent la classe ouvrière tout entière ; mais voulant les exprimer avec calme et sans désordre.

» Eh bien, il a été dit aux membres du Gouvernement pro\isoire que des hommes ardents, que des forcenés avaient voulu se mêler à ce mouvement, afin de le pervertir et de le faire aboutir au désordre.

» C'est contre ce désordre qu'on a dû se prémunir, soyez-en convaincus. Soyez certains d'une chose, c'est que le rappel a été ordonné contre ces hommes et non contre vous, parce que, moi, et j'en prends k témoins mes collègues, j'ai dit : Soyez certains que le peuple ne commettra aucun désordre; j'ai répondu de lui, mes amis, comme de vous, comme vous pouvez répondre de moi.

» Les délégués se retirent satisfaits, et obtiennent que le peuple défile devant l'Hôtel de ville, ce qui se fait avec le plus grand ordre. »

Voilà le récit de ce qui s'est passé ce jour à l'Hôtel de ville. Gela a été écrit par M. Martin, sténographe de l'x^ssemblée nationale.

Messieurs, vous le voyez, sous ce rapport, je crois que ma justification est aussi complète que possible. Non-seulement ceci prouve que je ne séparais pas ma cause de celle de mes collègues, quelques dissidences qui existassent entre nous ; mais vous voyez que toutes les fois que je parlais au peuple, je lui parlais de mes collègues comme indivisil)lement unis avec moi ; car, je le répète, l'intégrité du Gouvernement provisoire était et n'a cessé d'être dans mon esprit une condition de salut pour la République.

J'arrive, messieurs, aux ateliers nationaux.

Pendant trois ou quatre mois j'ai été sous le coup d'une Jjien singulière calomnie : on m'a attribué l'organisation des ateliers nationaux, et cette organisation a été pour moi le sujet de bien des défiances, je dirai mieux, de bien des inimitiés.

Eh bien, la vérité, telle qu'elle résulte au surplus des documents qui vous ont été présentés, c'est que les ateliers nationaux n'ont été en aucune sorte organisés par moi ; c'est qu'ils n'ont été organisés aucunement en vue de mes principes, en vue des règles posées dans mes écrits; et, je puis le dire aujourd'hui, ce qu'un sentiment de convenance m'aurait empêché de dire jusqu'à la publication des documents, c'est que les ateliers nationaux non-seulement n'ont pas été organisés par moi, mais ont été organisés contre moi. (Mouvement.)

« L'organisation des ateliers nationaux, est-il dit dans un rapport du citoyen Carlier, était une chose hostile à un pouvoir régulier. D'abord on ne savait comment ils se recruteraient, et on sut bientôt qu'on les appelait de province. Les délégués des ateliers formaient une masse redoutable sur laquelle pesait Louis Blanc. L'émeute de la Porte-Saint-Marlin doit leur être attribuée. »

Eh bien! messieurs, jamais de ma vie je n'ai mis les pieds dans un atelier national; car l'association de Clichy, je le fais remarquer en passant, ainsi que l'association des fileurs , ainsi que lassociatiou des ouvriers selliers, étaient des associations à la fondation desquelles j'ai pris une part active, mais qui n'avaient rien de commun avec les ateliers nationaux ; non , jamais je n'ai mis les pieds dans un atelier national , je n'ai j.amais eu de relations, quelles qu'elles puissent être, avec les chefs (les ateliers nationaux, et voici, à cet égard, des preuves.

La club des ateliers nationaux, messieurs , a été fondé par un homme qui s'était donné la mission , sous le gouvernement provisoire, de combattre mon influence; le

— ga —

club des ateliers ualionaux a été fondé par M. Emile Thomas , ce club sur lequel on prétend que pesait mon influence.

» Bureau central des ateliers nationaux. » (Voici ce qui a été affiché dans tout Paris. ) Le commissaire de la République, directeur du bureau central, et les sous-directeurs chargés du mouvement intérieur, du personnel et des travaux, de l'ordre extérieur des secours, du matériel et de l'administration ,

» Ont Ihonneur de prévenir les citoyens travailleurs embrigadés au bureau central, qu'une assemblée est fondée sous le titre de Club central des ateliers nationaux.

» Cette assemblée aura pour mission de s'occuper des intérêts de l'ouvrier sans travail.

» Elle sera composée des citoyens délégués des brigades par voie d'élection, qu'ils soient d'ailleurs simples travailleurs, chefs descouade ou brigadiers.

9 La réunion préparatoire aura lieu le dimanche, 2 ami, à deux heures précises , au manège , rue de Valois- Monceaux, 7.

» En conséquence, les citoyens travailleurs, composant les brigades, sont priés de nommer aux voix un délégué pour deux brigades, soit pour cent douze d'entre eux.

» L'assemblée préparatoire sera ainsi composée de quatre cents membres environ , outre les citoyens élèves de l'école centrale, inspecteurs, chefs de service et chefs de compagnie qui y participeront également.

)) Chaque délégué recevra, après sa nomination, bien constatée et régulière, une carte d'entrée personnelle, signée du chef de son service, afin d'éviter toute confusion et toute entrée illégale. Salut et fraternité.

» Le commissaire de la République, Emile Thomas. » Les sous-directeurs, n Victor Delusse, Edouard Go.xssolln, Jaime el Pierre Thomas. »

— iOO —

El qu'on ne dise pas que si je n'avais pas de relations avec les ateliers nationaux, ils étaient du moins soumis à l'influence des délégués du Luxembourg, qui avaient en mol la plus grande confiance. Non, comme les ateliers nationaux avaient été organisés précisément pour combattre l'influence des délégués du Luxembourg sur le peuple, c'était un motif d'exclusion des ateliers nationaux que le litre de délégués du Luxembourg.

On a dit, dans le rapport, que les délégués du Luxembourg étaient devenus brigadiers des ateliers nationaux , et ceci est complètement faux , je vais vous en fournir la preuve.

Voici une protestation qui a été envoyée au ministre des travaux publics.

« Protestation des délégués des corporations du département de la Seine au ministère des travaux publics.

» Citoyens,

» Une manœuvre indigne, contraire à la liberté et au droit des citoyens, vient d'être employée par le citoyen Emile Thomas, directeur des ateliers nationaux. Les soussignés, comptant sur votre patriotisme et votre dévouement à la cause du peuple , espèrent que vous déjouerez cette manœuvre empreinte du cachet de la réaction. Le citoyen Emile Thomas vient d'arrêter un règlement relatif à la réélection de tous les brigadiers et des délégués des ateliers nationaux. Dans ce règlement il est dit: Tout brigadier, délégué et chef d'escouade des ateliers nationaux ne devra faire partie ni être délégué d'aucune corporation. »

Ainsi, vous le voyez, le citoyen Emile Thomas avait pris toutes les précautions convenables pour que les délégués du Luxembourg n'eussent aucun moyen d'influence sur les ouvriers des ateliers nationaux. En effet, il n'y a eu entre les délégués du Luxembourg et les délégués des ateliers nationaux aucune relation ; il existait

même entre les délégués des corporations et les délégués des ateliers nationaux une rivalité bien connue de tout le peuple. Les délégués des ateliers nationaux et ceux du Luxembourg ne se sont réunis qu'une seule fois pour composer une affiche qui a été placardée sur tous les murs de Pari«, et qui avait pour but de prémunir le peuple contre les prétentions de Louis Bonaparte, à un moment où le bonapartisme était une cause d'agitation dans Paris.

Ainsi, messieurs, je n'ai pas organisé les ateliers nationaux; ils ont été organisés contre moi. Je n'ai jamais visité les ateliers nationaux; je n'ai pu exercer aucune influence sur eux, ni par moi, ni par les délégués du Luxembourg.

Je ne sais si l'insurrection de juin est sortie du sein des ateliers nationaux ; mais si cela a été, messieurs, il y aurait une abominable iniquité à m'en rendre responsable.

J'arrive au 15 mai.

D'abord, je vous demanderai la permission de faire rapidement quelques réflexions de nature à caractériser d'avance les dépositions des divers témoins.

Pourquoi les représentants du peuple ont-ils été revêtus d'un caractère inviolable ? Est-ce parce que, plus que les autres citoyens, ils peuvent désobéir aux lois? Non, messieurs; car c'est précisément parce qu'on fait la loi, qu'on doit, avant tous les autres, lui obéir. Un représentant du peuple qui viole son œuvre est plus coupable que les autres citoyens, et mérite, pour l'avoir violée, d'être plus sévèrement puni. Pourquoi donc les représentants du peuple ont-ils été revêtus de riniùolabilité comme d'un bouclier? Pourquoi? C'est parce que l'on a compris qu'ils étaient dans une sphère où l'accomplissement de leurs devoir; était de nature h leur susciter beaucoup de haines et d'inimitiés. Il faut qu'un représentant du peuple, s'il veut accomplir loyalement sou

devoir, sache, au besoin, se faire beaucoup dennemis. Ces ennemis peuvent être très-dangereux, et c'est pour cela qu'on a jugé utile de donner aux* représentants du peuple, pour leur faciliter l'accomplissement de leur devoir, une garantie toute spéciale, qui est l'inviolabilité. Je dis ceci, parce que parmi vos collègues, il en est un qui a deux fois couru le risque d'être assassiné, et ceux qu'oi^ assassine, on peut bien les dénoncer calomnieuspment.

A ce propos, je m'étonnerai que la commission d'enquête, chargée de rechercher tous les faits relatifs aux déplorables événements que nous avons traversés, ne se soit pas crue obligée de faire quelques recherches sur la tentative d'assassinat dont un des membres de cette Assemblée avait failli être victime; j'imagine qu'une tentative d'assassinat est un crime. Je crois (jue c'est violer singuiièrement la mnjeslé de celte Assemblée, que c'est porter atteinte à soa inviolabilité, que de venir attenter à la vie d'un de ses membres, jusque sur le seuil de celle Assemblée... Je n'insisterai pas plus longtemps sur ce point.

J'arrive donc au 15 mai, comme je vous le disais. Et d'abord j'en suis à la veille. La veille du 15 mai il y a eu chez moi une réunion que le rapport a soin de mentionner ; mais ce qui m'étonne, c'est que le rapport n'ait pas dit que cette réunion était composée de représentants du peuple; que l'objet de cette réunion, de la part de ceux qui la composaient, était de se concerter sur la marche à suivre dans les délibéralionsde cetteAssemhlée.

La commisiion d'enquête, messieurs, n'ignorait rien de toutceia, et, par une raison bien simple, c'est que je le lui ai dit moi-môme ; je m'étonne qu'elle ait sur ce point si important gardé le silence ; car vous comprendrez que si d'^s représcutaiits, la veille du 15 mai, se sont réunis chez moi pour aviser au moyen de suivre avec plus d'ef-

ficacité pour notre opinion commune, les délibérations de cette Assemblée, il n'y a rien au monde qui exclue davantage l'idée de toute dissolution de l'Assemblée pour le lendemain.

Oui, nous nous sommes réunis chez moi la veille di; 15 mai. Il a été question entre nous, et je puis, à cet égard, invoquer le témoignage de beaucoup de représentants Ici présents, il a été question de nous concerter sur la marche à suivre. C'était alors le moment où l'on choisissait les membres qui devaient former le comité de constitution. Il y avait ce jour-là plusieurs réunions ; il y en avait une chez moi, il y en avait une autre rue des Pyramides. Un de nos collègues, M. Brives, sortit de notre réunion avec une liste arrêtée qu'il alla porter à la réunion des Pyramides pour lui faire connaître les noms sur lesquels notre choix s'était arrêté. Ainsi, messieurs, la réunion n'a eu aucune espèce de rapport avec ce qui devait se passer le lendemain. La commission a cru pouvoir signaler avec justice une contradiction qu'elle aperçoit entre ma déposition et celle d'un des membr es qui composaient la réunion. Cette contradiction n'existe pas, et à cet égard il y a inexactitude complète de la part de M. Bauchart. On m'a interrogé pour savoir ce qui avait été dit dans cette réunion; on m'a demandé s'il n'y avait pas été question de la manifestation du lendemain. J'ai répondu que j'ignorais s'il en avait été question, mais que je pouvais affirmer que, dans tous les cas, il n'en avait été question que d'une manière très-incidente, et tellement particulière, que la plupart des membres de la réunion pouvaient ignorer qu'il en eût été question, et que la conversation avait porté tout entière pendant deux heures et demie sur ce qui était l'objet de la réunion, savoir, la marche à suivre dorénavant dans les délibérations de l'Assemblée et le choix des personnes qui devaient former le comité de constitution.

Le 15 mai, je suis sorti de chez moi, et il y a uue déposition du juge d'instruction qui dit : «M. Louis Blanc, ce jour-là, s'est dirigé vers la Bastille. L'instruction n'a pas pu le suivre plus loin. »

Si l'instruction n'a pas pu me suivre plus loin, c'est sa faute ; car je lui avais moi-même tracé sa route, et si cette route, elle avait bien voulu la suivre, elle serait venue avec moi, non pas jusqu'à la Bastille, mais jusqu'au café Véron, des Panoramas ; et, dans le style du juge d'instruction, aller de la rue Taitbout au café Véron, au Panorama, c'est-à-dire traverser le boulevard, cela s'appelle se diriger vers la Bastille ! (Mouvement.)

Messieurs, il y a ici un fait que je vous signale, et j'en appelle à toute votre loyauté, à toute votre bonne foi.

J'ai comparu devant le juge d'instruction, j'ai comparu devant la commission d'enquête. Eh bien, devant la commission d'enquête et devant le juge d'instruction, j'ai eu soin de dire : Voilà quel a été l'emploi de ma matinée.

J'ai été pris au saut du.lit par un cousin appelé Lucien Delacroix, qui venait d'être nommé recteur en Corse, et qui allait partir. Il était accompagné, ce jour-là, de deux secrétaires de cette assemblée,, d'un ami et de mon frère.

Nous sommes allés déjeuner au café Véron; nous y sommes restés deux heures ; il n'a pas été un seul instant question de la manifestation de la journée.

Nous ne sommes pas entrés comme des conspirateurs, dans une salle particuUère ; nous sommes entrés dans le premier salon venu, à telles enseignes que nous y avons trouvé un délégué de département qui s'est mêlé à notre conversation , et nous a raconté toutes les déconvenues des délégués des départements. Car vous savez que les délégués des départements étaient venus la veille à Paris, et qu'il y avait eu , en effet , des malentendus pour la manifestation qu'ils devaient faire à Paris.

Eh bien, voilà ce que j'ai déclaré au juge d'instruction; voilà ce j'ai déclaré à la commission d'enquête. On pouvait interroger les personnes avec lesquelles je suis allé au café Véron ; j'ai donné leurs noms. Eh bien, messieurs, aucune de ces personnes n'a été interrogée : pourquoi? Parce qu'on ne voulait pas savoir la vérité ; parce qu'on voulait laisser peser sur celte aflTaire une obscurité meurtrière pour moi, parce qu'on voulait se réserver la faculté de dire : M. Louis Blanc s'est dirigé vers la Bastille, et l'instruction n'a pas pu le suivre plus loin.

Au sortir de cette assemblée d'amis, je me suis rendu à l'Assemblée nationale ; M. Wolowski était monté à la tribune, je suis allé m'asseoir, je crois, à la place de M. Bineau, pour le mieux entendre. Avant que le discours de M. "Wolowski fût terminé, on a entendu des clameurs lointaines , on a annoncé l'arrivé du peuple ; il s'est fait un grand tumulte dans la salle; on a crié en place, et je suis remonté à mon banc. (Rumeurs diverses. — Interruption. )

Une voix. Vous dites toujours le peuple, dites les /actieux .'

LE CITOYEN PRÉSIDENT. Evidemment, c'est une erreur d'expression,

LE CITOYEN LOUIS BLANC. La foule, si VOUS voulez, messieurs, je ne croyais pas vraiment que cela méritât une interruption. Je suis remonté, dis-je, à ma place; c'est là, messieurs, que j'ai été aperçu par un homme caché au fond d'une tribune, et qui prétend m'avoir vu avec Albert et Barbes applaudissant à l'émeute, de la tête, du geste et du sourire. Où ce sourire a-t-il commencé, où a-t-il fini? Messieurs, je suis bien heureux qu'on ne m'accuse encore que peur mes gestes. Mais patience , vous verrez bientôt qu'on m'accusera pour les gestes d'autrui, ce qui est bien plus fort.

Comment , messieurs , j'applaudissais à l'émeute du

sourire ! Mais qu'on interroge donc les huissiers de l'Assemblée , qu'on interroge les garçons de salle , qu'on interroge plus de trente de mes collègues qui sont venus successivemeut à mon banc, m'adjurant d'aller parler au peuple, et qui m'y ont vu immobile, silencieux, la consternation peinte sur le visage; car j'affirme que, dans cette Assemblée , il n'y a pas un seul représentant qui ait vu celte manifestation avec plus de douleur que moi. La veille, à quatre heures et demie, je rencontrai Barbes; c'est les larmes aux yeux que je lui dis : ïu es à la tête d'un club ; ton devoir de bon citoyen, c'est d'aller à tes amis, de leur dire que si la foule veut faire demain une manifestation, celte manifestalion sera détournée de sou but , car nous savons bien , nous qui avons traversé ces deux mois de révolution, qu'il y a dans les clubs des hommes qui sont à épier continuellement les mouvements populaires pour les détourner de leur but, pour les pervertir. Ne donnons pas à l'esprit de réaction cette joie de pouvoir dire : La République en France n'a aucun gage de stabilité , et nous sommes entraînés perpétuellement de manifestations populaires en manifestations populaires; il n'y a pas de crédit possible , pas de tranquillité possible avec la République. Et j'ajoutais que le suffrage universel, car telle a toujours été mon opinion , que le suffrage universel était inviolable ; que si jamais on permettait à la foule de violer cette enceinte, de violer la majesté du peuple vivant et résumé , cette permission-là tournerait au grand dommage de la Répu- Llique et du suffrage universel , et nous conduirait de la violation d'un principe à la violation de tous les princes et au chaos.

Ce langage îroina dans M. Barbes un cœur digue de

le comprendre. Lui-mèiue (Vive iatcriiiplion.) Oui,

messieurs.... (Nouvelles interruptions.)

A gauche. C'est vrai !

Le citoyen Louis Blanc. Oui, messieurs, je vous dis ceci dans toute la sincérité de mon âme. (Mouvements divers.)

Il ne m'appartient pas, messieurs, d'expliquer ce que j'ignore, de dire à quel entraînement a pu obéir Barbes dans la séance du 15 mai. Je devine cette cause, si je ne la connais pas. Mais ce que je puis affirmer, c'est que la veille il entra complètement dans les sentiments que je lui exprimais, et qu'il me quitta en me faisant la promesse formelle qu'il irait à son club et qu'il emploierait tous ses efforts pour détourner ses amis de la manifestation.

Cela est, je l'affirme, je l'affirme sur l'honneur ; je le jure, je le jure pour Barbes, et je le jure avec plus d'énergie que pour moi, parce que je suis libre et que Barbes est en prison. (Très-bien I très-bien !)

Eh bien, messieurs, est-il vrai, oui ou non, que, quand j'étais à ma place, on est venu me presser de la manière la plus vive et la plus instante d'aller parler au peuple ? Est-il vrai, oui ou non, que pendant longtemps j'ai résisté? Est-il vrai, oui ou non, que pendant longtemps j'ai déclaré que ma place était à mon banc, que ma cause était celle de l'Assemblée, que je ne voulais pas l'en séparer? Est-il vrai qu'on me disait : Mais le peuple.... la foule vous appelle à grands cris ; si vous ne vous rendez pas à cette invitation si violente, prenez garde à l'xVssemblée; vous serez responsable des désordres qui peuvent arriver? Cela est-il vrai, oui, ou non? Et, alors, qu'ai-je fait ? Je suis descendu ; je suis monté au bureau du président; ces faits sont acquis maintenant aux débals, ils sont incontestables ; et ce n'est que sur l'autorisation du président, ce n'est que sur l'invitation du bureau, que je me suis décidé à parler au peuple.

Il y a des dépositions qui me montrent engageant, immédiatement après, le peuple à envahir la salle. J'en

appelle au bon sens de tous ceux qui m'écoutent, si j'avais voulu engager le peuple à envahir la salle, par quelle contradiction choquante, monstrueuse, scrais-je allé demander au président l'autorisation d'aller parler à la foule, et de lui parler pour la calmer ?

Il y a, messieurs, des impossibilités morales qui sont plus fortes, plus saisissantes que toutes les impossibilités matérielles du monde; et l'impossibilité dont je vous parle est précisément de celles-là. Non, je n'ai pas dit au peuple d'envahir l'Assemblée; le langage que je lui ai tenu est précisément le contraire; le Moniteur, le procès-verbal de l'Assemblée déclarent que, lorsque j'ai parlé au peuple, c'a été préciséuient pour le rappeler à son esprit de modération, pour le conjurer de ne pas violer dans vous sa propre souveraineté. iMessieurs, il y a des déclarations de représentants dont les souvenirs ne sont pas conformes aux déclarations du Moniteur et du procès-verbal ; mais est-ce que, dans nn moment de confusion, de tumulte, comme celui qui existait, lorsque tant de paroles contradictoires se choquaieni en l'air, il n'a pas pu y avoir confusion dans les souvenirs ? Oui, c'est possible; et c'est tellement possible, que, de ces quatre représentants, il y en a un qui me déclarait, il y a quelques jours , avec la plus honorable bonne foi, qu'il ne répondait pas de l'infaillibilité de ses souvenirs.

Du reste, ces paroles que quelques témoins m'avaient attribuées, ces paroles avaient été prononcées ^ et c'est ce qui explique l'erreur des témoins; mais elles avaient été prononcées par Barbes ; et lorsque Barbes a été instruit, dans son donjon de Vincennes, de l'accusation qui pesait sur moi, vous vous rappelez que, tout de suite, il a généreusement écrit au président : « Oui, ces paroles ont été prononcées non par Louis Blanc, mais par moi, je l'affirme, et elles doivent se trouver sous mon nom au

Moniteur. » On est allé voir au Moniteur, et , en effet, les paroles de Barbes se trouvaient sous son nom. Ainsi, plus de doute pos^ble sous ce rapport.

J'ai été entraîné à la fenêtre qui donne sur la place de Bourgogne, et là j'ai tenu un second discours au peuple pour l'apaiser.

Qu'on me représente prenant une position dramatique et m'enveloppant dans un drapeau tricolore , je ne réponds pas à ce qui n'est pas sérieux dans les accusations qu'on dirige contre moi. Il est vrai qu'à la fin de mon discours on m'a mis dans les mains un drapeau tricolore; et que fallait-il que je fisse, messieurs? J'engageais le peuple à se retirer, on me met entre les mains un drapeau tricolore, fallait-il le jeter à terre, le fouler aux pieds? Était-ce un bon moyen pour calmer le peuple que de repousser les insignes de la révolution ? J'achevai mon discours en tenant à la main ce drapeau tricolore que je n'avais pas demandé, qu'on m'avait donné ; je désire savoir si une pareille imputation est sérieuse.

Quant au discours lui-même, les imputations ont varié: les uns m'ont prêté un discours qui tendait à irriter le peuple; les autres affirment qu'au contraire j'ai fait tous mes efforts pour le calmer. Les uns disent que j'ai prononcé cette phrase en parlant de la révolution de février: « La révolution n'est pas de celles qui ébranlent les trônes, mais de celles qui les renversent ! » Les autres prétendent au contraire que ma phrase a été celle-ci : « La démonstration d'aujourd'hui n'est pas de celles qui ébranlent, mais de celles qui renversent ! »

Eh bien , messieurs , j'ai une chose bien simple à répondre, c'est que cette phrase qu'on m'a prêtée est absolument impossible, elle est moralement impossible, et voici pourquoi : c'est qu'une déposition dont on ne peut pas contester l'exactitude me montre, quand j'ai été porté dans celte salle et de cette salle transporté sur les

premiers bancs de l' Assemblée, me montre écrivant cette phrase qui a été recueillie, recueillie, dit le témoin, dans un but historique ;

« Au nom de la souveraineté du peuple, au nom de la parole qui sera l'instrument de votre affranchissement futur, je vous conjure de vous retirer et de laisser l'Assemblée nationale à la liberté de ses délibérations ! »

Or, comment comprenez-vous que ," dans cette salle, j'aie pu engager le peuple à envahir lAssemblée nationale, et le féliciter de l'avoir envahie, et que deux minutes après je sois allé écrire sur ce banc l'invitation au peuple de se retirer ? Cela est-il possible ? Non ; et si vous voulez qu'à cette preuve j'en ajoute une plus décisive, je vais le faire.

Les témoins qui me représentent engageant le peuple à se retirer sont nombreux ; ce sont des témoins graves. Il y a une déposition que le rapport s'est abstenu, je ne sais pourquoi, de mentiooner ; elle est d'un élève de Saint- Cyr, nommé Lucas, Cette déposition porte que je fis un discours ayant pour but de calmer le peuple, de l'inviter àlaisser l'Assemblée nationale à la liberté de ses délibérations, et ce témoin ajoute que ce discours le toucha ellement, qu'il ne put s'empêcher de verser des larmes. Mouvement en sens divers.) Voilà la déposition qui se

ouve supprimée par la commission d'enquête.

Et maintenant quels sont les témoins qui me chargent? Je vais donner des preuves de leur moralité.

M. Leste a écrit au président de la commission d enquête pour témoigner de la moralité d'un des témoins, qui prétend que j'ai dit que « la démonstration n'était pas de celles qui ébranlent, mais de celles qui renversent,» et voici comment il s'exprime sur la moralité du nommé Bénafort :

« Monsieur le président, j'ai lu dans le rapport sur cette affaire la déposition du nommé Bénafort, se disant

— lit —

étudiant en médecine. Il y a plus de trois ans qu'il n'a paru à la faculté. Comme il est important pour la justice de connaître la moralité des témoins, je viens vous faire connaître la moralité du susnommé. C'est un intrigant, un escroc, j'ai dans les mains la preuve irrécusable de mon assertion. C'est un iviogne, se querellant avec ce qu'il y a de plus ignorant, de plus démoralisé; c'est un homme enfin qui ne vit que du talent qu'il a de soutirer de l'argentà tout le monde et qu'il ne rembourse jamais. »

Il Y a, messieurs, un autre témoin qui prétend m'avoir entendu dire cette fameuse phrase : « La démonstration d'aujourd'hui, etc. »

Eh bien, messieurs, j'ai dit à la commission d'enquête que ce témoin, qui se nomme Malude Richard, était un imposteur ; qu'il lui était arrivé de s'introduire dans cette Assemblée comme représentant du peuple, quoiqu'il ne le fût pas. J'ai dit à la commission d'enquête qu'elle pourrait avoir sur la moralité de ce témoin des renseignements très-exacts d'un de nos collègues, M. Michot J'ai dit à la commission d'enquête que M Lemansois, secrétaire de la questure, avait été obligé de mettre ce Malude Richard à la porte, parce qu'il se présentait ici sous une fausse qualité; j'ai indiqué à la commission d'enquête, comme pouvant confirmer les renseignements de M. Lemansois.le chef des huissiers de l'Assemblée; eh bien, messieurs, aucun de ces témoins n'a été interrogé, et le rapport donne la déposition de Al. Malude Richard, dont il était si facile de constater la moralité, comme un témoignage qui peut m'accuser et comme le témoignage d'un honn* te homme ! (Marques d'étonnement.)

Messieurs, après les discours que j'avais faits, la dissolution de l'Assemblée ayant été prononcée par Huber, il y eut un grand mouvement de foule, mouvement qui me porta dans la salle des Conférences.

Là, messieurs, le rapport m'accuse de n'avoir pas proteslé pendant qu'on criait mon nom. Protester ! mais, évidemment, l'auteur du rapport ne s'est fait aucune idée de la scène qu'il décrivait. Comment ! la salle des Conférences était pleine de monde, on se poussait les uns les autres ; c'était un tumulte abominable ; la voix d'un homme se perdait au milieu de ce tumulte, et moi, entendant crier mon nom à une extrémité de la salle, je pouvais empêcher que ce nom ne fût prononcé !

Véritablement ceci, messieurs, n'est pas sérieux. Je suis sorti de la salle des Conférences, toujours entraîné par cette multitude violente ; arrivé à la grille, nous l'avons trouvée fermée; la garde mobile interdisait l'accès; alors un des ouvriers qui se trouvaient autour de moi a entraîné la foule et l'a menée par le jardin de la présidence ; on cria de tous les côtés : A l'Hôtel de ville I à l'Hôtel de ville ! et moi, je ne cessais de leur dire : Aller à l'Hôtel de ville, c'est verser, soyez-en sûrs, le sang du peuple, c'est le verser de la manière la plus inutile et la plus funeste.

Sur l'esplanade des Invalides, je me suis arrêté.

Là, comme je l'ai exposé devant la commission d'enquête, devant le juge d'instruction, dans un écrit que j'ai fait imprimer et publier ; là, j'ai de nouveau, et en termes très-pressants, conjuré la foule de se retirer; mon frère était survenu , il m'a aidé dans mes efforis, et il est parvenu, en effet, à me débarrasser de la foule, en lui disant : Vous allez le faire luer si vous insistez.

Un cabriolet passait dans ce moment, on m'y a placé, et c'est ce cabriolet qui m'a conduit dans le quartier de l'École de Médecine. Quelques-uns d'entre vous s'en sont étonnés ; mais ce n'est pas moi qui ai dit au cocher de cabriolet de me conduire dans le quartier de l'École de Médecine ; le quartier de l'École de Médecine était sur le chemin du propriétaire du cabriolet qui allait à Bercy.

Le propriétaire, me voyant accablé de fatigue, m'a dit : Venez avec moi, et sur mon chemin je vous déposerai chez un de mes amis, parce que, évidemment, vous avez besoin de repos.

Maintenant, on s'est armé contre moi de la déposition du propriétaire du cabriolet. Or. quelle est cette déposition ? Le rapport de la commission d'enquête dit : M. Louis Blanc a voulu aller à IHôtel de \il!e, il en a ■ exprimé l'intention formelle, et c'est de cela que nous lui faisons un grief. Mais permettez-moi de métonner que. puisque le rapport faisait tant que d'indiquer la déposition du propriétaire du cabriolet, il ne l'ait pas indiquée dune manière complète. Le propriétaire du cabriolet n'a pas dit seulement : Louis Blanc voulait aller à IHôtel de rille. Il a dit dans sa déposition, et il a répété devant moi : Louis Blanc voulait aller à l'Hôtel de \ille, parce qu'il avait une idée fixe, qui était dénier l'effusion du sang et d'empêcher la guerre ci\ile. Est-ce vTai, messieurs ?

Eh bien, quoi! voilà l'intention qu'on incrimine 1 Quoi! je suis un des auteurs de l'insurrection, parce que j'ai eu l'intention d'aller à l'Hôtel de ville pour ériter leffusion du sang, pour empêcher la guerre cirile ! Mais si j'avais eu, en effet, cette intention aussi formellement arrêtée que le dit le propriétaire du cabriolet, croyez-vous que je dusse la désavouer ? je m'en serais fait gloire , parce qu'à ma place il n'est pas un seul d'entre vous qui eût à désavouer une pareille intention ; mais cette intention n'avait jamais été dans mon esprit aussi arrêtée que le propriétaire du cabriolet l'avait pu supposer. Et commeot, messieurs ? Je vais vous l'expliquer: je mets hors de doute la bonne foi du propriétaire du cabriolet ; il a cru faire, j'en suis persuadé, une déposition entièrement favorable à ma cause ; mais voici dans quelle situation d'esprit je me trouvais. D'un côté, ma pensée, et je dirai

plus, mon cœur, étaient à l'Hôtel de ville. Pourquoi? Vous allez le comprendre. Là étaient deux de mes amis que je croyais compromis, que je craignais de savoir mallieureux, Albert et Barbes. Dans la salle des Conférences, j'avais entendu dire que Barbes avait été entraîné à l'Hôtel de ville, qu'à ceux qui voulaient le porter il avait opposé une résistance énergique. Je le voyais porter à l'Hôtel de ville, forcé de subir les conditions d'une foule violente, comme j'avais été forcé moi-même de les subir ; il était impossible que cette préoccupation ne fût pas très-vive dans mon esprit. L'Assemblée avait été dissoute, personne ne pouvait encore savoir, et moi moins que personne, ayant éié enveloppé par le tumulte, quels seraient les événements ultérieurs de la journée ; si l'Assemblée pourrait se reformer ici. Et, dans ce cas, messieurs, où était la route de tout bon citoyen? Est-ce que ce n'était pas à l'Hôtel de ville? Est-ce qu'on ne pouvait pas aller à l'Hôtel de ville, au lieu où était l'insurrection, chercher à la comprimer? Est-ce que parmi vous personne n'a cherché à jouer ce rôle? Eh bien, moi qui avais cherché ô jouer ce rôle de pacification dans l'Assemblée, pourquoi n'aurais-je pas eu la pensée de le continuer à l'Hôtel de ville ? H est très-vrai qu'il était dans ma préoccupation d'aller à l'Hôtel de ville ; mais, d'un autre côté, je me disais que je serais complètement impuissant à dominer le tumulte.

Je savais que je serais impuissant par la triste expérience que je venais de faire dans cette Assemblée. J'étais donc combattu entre le désir d'y aller et la conviction qu'en y allant je ne pourrais aucunement remédier au désordre. Voilà ce qui explique d'une manière simple et naturelle des paroles que le propriétaire du cabiiolet, qui ne pouvait pas lire au fond de ma pensée, a regardées comme exprimant une intention beaucoup plus formelle qu'elle ne l'était en effet dans mon esprit. Et ce

qui le prouve, c'est le fait lui-même; car enfin, si j'avais voulu aller à l'Hôtel de ville, qui pouvait rae forcer f'.e suivre la route que le propriétaire du cabriolet m'indiquait ? Est-ce que ce calmoîet pouvait être transformé en prison ? Qui m'empêchait d'en descendre , de prendre une autre voiture et même d'aller à pied à l'Hôtel de ville? Mais je ne voulais pas y aller; voilà la vérité, et cependant je pensais continuellement à l'Hôtel de ville.

Je me suis rendu ainsi cliez M. Arnaud. Là j'ai demandé à clianger de linge, parce que j'étais épuisé de fatigue ; et si je suis allé de suite chez M. Masson (et les dépositions confirment tout cela, et il n'y a rien dans le récit que je vous fais qui ne soit appuyé sur les témoignages que vous avez sous les yeux), c'a été uniquement parce que, inspection faite des armoires de M. Arnaud, il ne put me donner le lioge que je lui demandais.

Ici, je vous ferai remarquer une chose très-importante qui a été omise dans le rapport, à mon grand étonnement : il a grand soin de dire, pour prouver que j'ai été à l'Hôtel de ville, que j'en ai eu l'intention, que cela résulte de la déclaration réitérée du propriétaire du cabriolet. Mais pourquoi le rapport, dans son impartialité, ne dit-il pas aussi que, lorsque j'ai quitté la librairie de M. Victor Masson, j'ai dit aux neveux de M. Victor Masson qui m'avaient reçu : «Je retourne chez moi? » Car, messieurs, voilà la déposition des neveux de M. Victor Masson. Le juge qui les interrogeait leur a dit : « Mais M. Louis Blanc ne vous a-t-il pas dit qu'il allait à l'Hôtel de ville ? » Et ils répondirent (lisez les dépositions) : .(Non, monsieur; nous vous avons déjàdit que M. Louis Blanc et son frère nous avaient affirmé qu'ils retournaient chezeux.» Il me semble, messieurs, que le rapport, si prompt à indiquer l'intention que j'avais manifestée d'aller à l'Hôtel de ville, aurait dfi, pour être impartial, manifester aussi rintention que j'avais de n'y aller pas.

Je quitte M. Victor Masson, et le rapport me montre liant à l'Hôtel de ville, y pénétrant, m'asseyant autour d'une table avec les insurgés, et cela sur la foi du colonel Vatrin. Eh bien ! si jamais homme aura été convaincu d'être un imposteur et un faux témoin , ce sera ce colonel Vautrin. (Mouvement.)

Voici une déclaration de M. Marrast :

« jS^ous soussignés, Félix Mathé , Pelletier, Ra^mal et Lefranc, représentants du peuple, délégués par une réunion nombreuse de nos collègues afin d'éclairer la conscience de tous sur un bruit de nature grave concernant Louis Blanc, et dont Armand Marrast aurait été lauteur, nous nous sommes transportés à l'Hôtel de ville, et là nous avons été reçus par le citoyen Armand Marrast. Nous lui avons demandé ; 1° s'il était vrai qu'il eût cru , le 15 mai, que Louis Blanc s'était transporté à l'Hôtel de ville et qu'il avait été arrêté, puis relâché; 2" si, depuis, mieux informé, Marrast ne serait pas revenu sur sa première opinion. Après une inspection des lieux faite dans le but de nous édifier sur la valeur de l'une ou de l'autre hypothèse, Marrast nous a répondu qu'il a cru d'abord à la présence de Louis Blanc à l'Hôtel de ville , pour deux raisons : d'abord pour avoir entendu acclamer son nom pendant longtemps avec ceux de Barbes et d'Albert, et ensuite sur la foi d'un garde national dont il ne sait pas le nom et qu'il n'a pu retrouver depuis; qu'en somme il avait cru devoir faire part de cette première impression à la commission executive ; 3° qife, depuis, lui iMarrast, désirant se fixer sur le fait, avait procédé lui-même à une enquête sévère et minutieuse ; qu'en considérant la disposition des salles et des escahers, et la masse des troupes qui jonchaient toutes les avenues de l'Hôtel de ville, il avait fini par se convaincre complètement de l'impossibilité pour Louis Blanc de sortir s'il fût entré. D'où, pour Marrast, a résulté par voie d'induction rigoureuse cette

autre conviction, que Louis Blanc n'avait point paru h l'Hôtel de ville,

» Prié de vous dire si, en cas d'interpellation directe, il voudrait bien donner ces explications à la tribune, Marrast a promis de le faire.

» Hôtel de ville, 3 juin 1848, onze heures du matin.

» Lefranc, Raynal (Théodore), Mathé (Félix), Pelletier. »

Voici, messieurs, une lettre que j'ai reçue après la publicité donnée au rapport.

« Versailles, 11 août 1848.

» Citoyen représentant, je crois utile de vous informer que j'ai écrit aujourd'hui même au président de la commission d'enquête et au citoyen Germain Sarrut, que j'ai vu hier désigné dans le Courrier français en tête de la commission de contre-enquête sur les événements de mai et de juin, à l'efTet de les informer que, présent à l'Hôtel de ville le 1 5 mai, je pouvais affirmer, même par serment, que vous n'étiez pas dans la salle dont parle le citoyen Vatrin dans sa déposition. En présence du rapport de la commission, j'ai été si indigné que, comme l'ordonne l'Évangile, sans regarder derrière moi, j'ai pris de suite le parti de faire connaître la vérité.

» Salut et fraternité.

» Thumery, » Rue de la Paroisse, UU. »

Cette lettre, messieurs, n'est pas sans importance, car c'est la lettre d'un homme qui se dénonce pour rendre hommage h la vérité. Ce témoignage a été adressé à M. Odilon Barrot (IM. Barrot fait un signe d'assentiment) ; il a paru dans le rapport de la commission d'enquête. Voici une autre lettre :

« Citoyen Louis Blanc,

» (Quoique ma position d'inculpé dans les affaires de

jnin, par suite d'une fausse délation, me commande la plus grande réserve, la plus grande circonspection, ma conscience ne peut résister plus longtemps à cacher la vérité. Je dois cette vérité fi mon pays, je la dois pour confondre ceux qui, par un parjure, veulent atteindre l'homme dans ce qu'il a de plus sacré, son honneur, et qui veulent se jouer impunément de la liberté individuelle. Je suis donc prêt à donner le plus profond démenti à votre vil calomniateur, résolu à subir toutes les conséquences que mou témoignage peut faire assumer sur ma tête, relativement à ma position actuelle. » Salut et fraternité.

» Pellotier de Lorges, détenu politique.

. » Du fort de Romainville, 23 août 1848. »

Voici une autre lettre adressée au président de l'Assemblée nationale :

« Monsieur le président de l'Assemblée nationale,

» Présent à IHôtel de ville le 15 mai dernier, après y être entré un des premiers et avant l'artillerie de la garde nationale, après lecture faite du rapport de la commission d"enquète, ma conscience m"oblige, et ce, sous la foi du serment, à rectifier les charges que différents témoins ont données contre le citoyen Louis Blanc, représentant du peuple.

» J'ai procédé, avec la compagnie d'artillerie, à la visite faite dans l'Hôtel de ville. Je suis entré dans le secrétariat général: Barbes et Bonne filsy étaient, et j'affirme ne pas y avoir vu le citoyen Louis Blanc.

» Quant à la lettre dont parle l'enquête, trouvée pai* M. Gavet, professeur au lycée Giiarlemagne , personne de ceux qui passèrent la nuit h IHôtel de ville n'en eut connaissance. Chacun copiait la.liste des membres du^ouvernement nouveau organise par Barbes ; on se passait

de mains en mains les ^"'^^""-f'^'^Zr^^^^'-

o àtâ nasspe SOUS silence. Je ne m eiuimc

''?;:":": beso.„, je ™eso„me«ra, ato«tes .es,ues- Uonsqui pourront ra'êlre faites comme ayant signe . etc. . JtjLES DAVID, r.e d,. Fouf Saint-Homre, n' la.

» 26 août 1848. »

Voici une pièce beaucoup plus importante encore et

contre la déposition de ^^^ Y'"\rwinn le capitaine et un lieutenant de la 0^ légion.

Ta vais vous cu donuer lecture :

Les officiers de la garde nationale, 1" comp.gme du 2- bataillon, 6- légion, au citoyen président de 1 As semblée nationale.

3 Citoyen,

. Le lieutenant-colonel Vatrln. de •» f '«f »; J» fait devant la commission d'enquête une de o» mon «le laquelle 11 semblerait résulter que. le ^^^'^

serait entré le premier a ' "«"'' ™ "' 7i„i^rêt de la 2. bataillon, nous croyons devoir, d="f J'» «^ "^ iustice et de la vérité, vous adresser 1 expose des laits "e M^'iîs se sont passés dans ces dépio- eyourn^ s-

. l-ous déclarons sur Ibonneur que, le 15 mai dein.ei^ fest notre brave commandant Lescouve qm, de son proprëluvement. etsans ordres supérieurs, a le pr - S forcé les grilles de l'Hôtel de ville et y est entre , suivi de notre compagnie.

>> Nous affirmons de plus que le lieutenant-colonel Vatrin, qui était aussi en tête du bataillon, n'a pas suivi l'élan de notre commandant, et qu'il est resté sur la place pour la déblayer ; s"il a pu pénétrer jusque dans l'Hôtel, ce n'est que longtemps après nous. »

( Suivent les signatures de M. Forestier, colonel, et de plusieurs officiers de la 6*^ légion. )

« M. Budelot, tailleur en pierres, rue d'Angouléme, faubourg du Temple, n° 50, lieutenant de la 3^ compa- Die, t bataillon, 6' légion, est entré avec M. Prévost dans l'Hôtel de Ville, et ne s'est séparé de lui qu'en envahissant les salles où étaient les insurgés, li a vu les sentinelles. C'est lui qui, arrêté par elles, est allé cherché du renfort pour envahir les salles. Les sentinelles avaient leurs armes chargées, et c'est lui qui a fait mettre la baguette dans le canon pour s'en assurer. Il n'a vu M. Vatrin qu'après l'arrestation des insurgés, qui a eu lieu de cinq heures à cinq heures et demie. H occupait l'Hôtel de ville avec sa compagnie depuis quatre heures et demie, et, depuis ce moment, il ne pense pas qu'aucun des insurgés ait pu s'échapper.

» BCDELOT.

» Paris, le 21 août 1848. »

Voici maintenant une déposition de celui qui a arrêté Barbes :

« M. Prévost, toiseur, rue d'Angouléme, 36, faubourg du Temple, sergent de la 3^ compagnie, 2^^ bataillon , <V légion , faisait partie du 2' bataillon , commandant Lescouvé. Sa compagnie est entrée la première à l'Hôtel de ville sur les quatre heures et demie environ. » (Je vous prie, messieurs, de retenir ce chiffre.) « Il est entré le troisième dans la salle où étaient les insurgés, un peu avant cinq heures. Il y avait des sentinelles à la porte de la salle où étaient Barbes et les principaux insurgés. Louis Blanc ne se trouvait pas parmi eux. Les sentinelles

n'ont laissé entrer que lorsque la garde nationale est arrivée en masse. Une fois entré, c'est lui (Prévost) qui a saisi et arrêté Barbes, de cinq heures à cinq heures et demie. La présence des sentinelles exclut l'idée que M. Vatrin ait pu pénétrer dans cette salle. 31. Prévost n'a vu M. Vatrin qu'après l'arrestation de Barbes; il ne pense pas qu'aucun des insurgés ait pu s échapper de l'Hôtel de ville à partir du moment où sa compagnie a pénétré dans l'Hôtel de ville.

» Prévost.

» A Paris, le 21 août 1848.»

Messieurs , ici j'aborde une preuve que je puis dire mathématique.

Vous voyez que de cet ensemble de dépositions, il résulte que la garde nationale est entrée à l'Hôtel de ville à quatre heures et demie environ, et que c'est de cinq à cinq heures et demie que Barbes a été arrêté. Eh bien, où étais-je en ce moment ? II résulte des dépositions de M. Arnaud et de M. Lemaigre, que j'étais chez M. Arnaud à quatre heures et demie.

Les neveux de M. Masson disent, dans leurs dépositions , que j'ai quitté la maison de M. Masson à cinq heures et un quart. M. Lacauchie, dans sa déposition, me rencontre rue Hautefeuille vers six heures , et M. Redon, à la même heure, me rencontre au quai aux Fleurs, de manière que, quand je descendais du faubourg Saint-Germain vers le quai aux Fleurs, il y avait déjà une demi lieure que l'Hôtel de ville était au pouvoir de la garde nationale. Je ne crois pas que jamais alibi ait été plus complètement prouvé.

J'oubliais un fait, messieurs, qui n'a pas une très-grande importance; mais enfin il sera dit que, de toutes les dépositions dirigées contre moi, pas une seule u'aura pu résister au moindre examen des faits.

Un substitut du procureur de la République avait pré-

tendu m'avoir vu au quai aux Fleurs, escorté de trois hommes armés. Quand on me parla, chez le juge d'instruction, de celte déposition, je répondis que ce substitut s'était trompé, que je n'étais pas escorté par trois hommes armés, que seulement j'avais été rencontré par deux hommes, que le troisième était mon frère, et que , des deux hommes qui m'avaient rencontré sur le quai aux Fleurs , un seul était armé. Ainsi , ce n'était pas une escorte, c'était une rencontre.

Voilà ce que j'ai déposé; depuis, mon récit a été pleinement confirmé par la déposition d'un de ces hommes, M. Redon , qui explique les faits exactement comme je les explique moi-même.

Il dit que, revenant de l'Hôtel de ville, où il était allé pour rejoindre son bataillon, il me rencontra sur le quai aux Fleurs ; que là il m'a demandé si je savais des nouvelles, et que, sur ma réponse négative, il avait passé son chemin ; puis il ajoute, ce qui \1ent confirmer tout ce que j'avais dit, qu'il me vit remonter vers le palais de Justice, comme me dirigeant du côté de la préfecture de police, et que là je repris la voiture qui nous conduisit chez nous, mon frère et moi.

J'oubliais , messieurs, de vous parler d'une lettre qui a été trouvée à l'Hôtel de ville, lettre sans adresse et sans signature.

J'en tiens l'original entre mes mains, c'est M. Guinard qui a bien voulu me la remettre. Il est assez singulier que celte lettre, qui renferme les fautes d'orthographe les plus grossières, se trouve précisément écrite d'une écriture qui annonce une main extrêmement exercée. Au surplus, je ne m'arrêterai pas longtemps à une déposition de ce genre. Il y a eu dans notre histoire de mauvais jours où on parlait de faire pendre un homme avec trois ligues de son écriture. Je ne sais si cela, maintenant, ne suffit plus; mais aujourd'hui ce n'est pas trois lignes

de mon écriture que l'on m'oppose , ce sont trois lignes de l'écrit d'un inconnu.

Ici, messieurs, se termine à peu près l'examen des faits qui me sont imputés, car après cela , vraiment , je ne trouve plus rien, à moins qu'on ne parle de la déposition de M. Trélat.

M. Trélat a parlé de propositions que j'aurais faites à M. Emile Thomas.

Lorsqu'il a été pour moi question de pareille chose, je suis tombé dans la plus grande stupeur, car je n'ai jamais vu M. Emile Thomas de ma vie. Lorsqu'on a interrogé M. Emile Thomas, sa réponse a été : « La déposition de M. Trélat est un mensonge ; jamais de ma vie je n'ai vu M. Louis Blanc. ^>

Quant à cette ancienne amitié que M. Trélat a rappelée entre nous, vous conviendrez qu'une amitié pareille, racontée dans une circonstance pareille, n'est qu'un artifice de la haine.

. La déposition de y>, Trélat se compose de deux choses, d'un fait qui, vous le voyez , est faux, et d'une insinuation. Je viens de prouver, par le témoignage de M. Emile Thomas, la fausseté du fait.

Quant à l'insinuation, le meilleur moyen de répondre à M. Trélat devant une assemblée d'honnêtes gens , ce sera de relire tout simplement sa déposition.

La voici :

« Je ne sais rien particulièrement d'une visite de M. Louis Blanc aux ateliers de Glichy, quelques jours avant la prise d'armes du 23 juin. J'ai gémi sur l'organisation (les ateliers nationaux à mon entrée au ministère. » — 3L Trélat devait bien savoir qu'il n'y avait rien de commun entre les ateliers nationaux et moi. — « C'était une calamité publitiue; je m'occupais de les dissoudre quand j'ai quille le pouvoir. Je ne pouvais procéder ([ue lentement. Quelques résultais étaient devenus possibles

quand a éclaté l'insurrectioa du 23 juin. Dans mes rapports avec les ouvriers , jai partout reconnu le langage de Louis Blanc, sa manière de s'exprimer, ses gestes, son accentuation si remarquable, toutes ses inspirations enfin. »

Ainsi, messieurs, je suis coupable de l'insurrection du 23 juin, parce que, dans une foule immense, on areconnu mes gestes !... Je ne sache pas, messieurs, que le génie de l'inquisition ait jamais trouvé pareil procédé.

"Voilà ma réponse.

On a parlé des ateliers de Clichy et d'une visite que j'avais faite à ces ateliers.

Ici encore , messieurs, j'ai, à mon grand regret, à dénoncer l'extrême partialité du rapport.

D'abord il contient des énonciations complètement fausses, puisqu ici l'erreur est une charge.

Quand je suis allé devant la commission d'enquête, j'ai expliqué que j'avais fait une visite aux ateliers de Clichy, non pas le 21 juin, veille de l'insurrection, mais le 18 juin, ce qui est bien différent, et vous concevez combien il importait ici de ne pas rapprocher mensongèrement les dates.

C'est le 18 juiu que je suis allé faire une visite aux ateliers de Clichy. Le rapport ne s'explique pas sur la nature et l'objet de cette visite ; seulement il affirme que cette visite faite la veille, dit-il faussement, avait un rapport direct avec l'insurrection.

Eh bien, j'ignore encore pourquoi le rapport n"a pas mentionné la déposition que j"ai faite, déposition que personne n'a contredite, déposition qui aurait pu au besoin être confirmée par six, sept ou huit cents témoignages.

.l'ai dit à la commission : Je suis allé faire, en effet, le 18 juin, une visite aux ateliers de Clichy, et je vais vous expliquer comment et pourquoi. L'association des tail-

leurs de Clichy voulait s'adresser au gouvernement pour obtenir un crédit de 80,000 fr. Les délégués vinrent me trouver pour me consulter sur la marche à suivre. Je les conduisis chez M. Flocon, qui était alors ministre du commerce, et qui nous renvoya à M. Delambre, chef de division du commerce intérieur. 31. Delam])re dit aux délégués de l'association des tailleurs que s'ils voulaient obtenir le crédit qu'ils demandaient , il fallait qu'ils fissent d'abord un acte de société qui se rapportât aux dispositions du Code civil. Cet acte de société fut fait, et quand il fut terminé, les délégués vinrent me prier d'aller les voir à Clichy pour les aider à faire comprendre à leurs camarades l'importance dont il était pour eux d'accepter cet acte de société en vue du crédit de 80,000 fr. qu'ils demandaient.

Voilfi ce que j'ai dit à la commission d'enquête ; elle a pu vérifier la parfaite exactitude de mon dire. Je demande pourquoi elle ne la pas même mentionné.

Maintenant, messieurs, il était bien difficile de me compromettre dans les affaires de juin auxquels personne, dans Paris, n'est demeuré plus complètement étranger que moi , et dont personne n'a plus que moi profondément gémi.

Je suis venu dans cette assemblée le 23 juin à l'ouverture même de la séance. Je n'ai pas un seul instant quitté l'Assemblée ; il était d'une impossibilité matérielle, absolue, qu'on me compromît dans ces événements. Alors qu'a-t-on fait ? car à tout prix on voulait me perdre : on a imaginé qu'ayant une grande influence sur l'association des tailleurs de Clichy, j'étais intervenu dans l'insurrection, sinon par moi, du moins par eux.

Eh bien, messieurs, il se trouve que cette association des tailleurs de Clichy, sur laquelle en effet j'exerce de l'influence, est restée complètement étrangère h l'insurrection.

Il y a un fait gui est absolument indestructible et qui est celui-ci : le 23 juin, pendant que tout retentissait du bruit de la fusillade, l'association des tailleurs de Cllcliy était à travailler dans l'atelier de Glicliy; les tailleurs n'ont quitté l'atelier .qu'à l'heure ordinaire, c'est-à-dire à six heures , à la grande édification dvS gens du quartier.

Mais qu'a-t on fait pour prouver dans le rapport que l'association était entrée pour quelque chose dans l'insurrection? On a dit d'une manière vague : Il y a beaucoup de tailleurs arrêtés.

Eh bien, la vérité, la voici, elle est résultée de la déposition du commissaire de police lui-même : Les tailleurs de Clichy sont 1,500; et sur 1,500, dans un moment où on arrêtait tout le monde, on a arrêté 12 tailleurs de Clichy, dont 6 sont maintenant relâchés; de manière qu'il n'y en plus que 6 (6 sur 1,500!) qui soient soupçonnés d'avoir participé aux événements de juin.

Et voilà ce qu'on appelle l'association des tailleurs se précipitant tout entière dans l'insurrection ! (Mouvement.

Messieurs, comme je ne veux rien passer, absolument rien, je relèverai une ligne qui se trouve au bas du rapport de AI. Trouvé-Chauvcl, ligne dans laquelle il est dit:

« On élève des barricades et on envoie prendre le mot d'ordre chiz xM. Louis Blanc.

» Onze heures du matin. »

Il me serait, messieurs, très-difficile de répondre à une pareille allégation, puisque les preuves m'échappent complètement. Quelles sont les personnes qui ont envoyé prendre le mot d ordre? quelles sont les personnes qui sont venues chez moi? sur quelles preuves, de quelcpie nature qu'elles puissent être, s'appuie une pareille allégation si invraisemblable ?

Il semble que je doive être très-embarrassé pour répondre. Eh bien, le hasard précisément me sert lui-même à mervtMîle. Voici l'emploi de ma joarnée du 23 juin, précis 'ment. En sortant de chez-moi, je suis allé déjeuner au café Foy, sur le boulevard^ qui fait le coin avec la rue de la Chaussée-d'Antin ; et là, j'ai été vu par un de nos collègues, M. Babaud-Laribière.

LE CITOYEN BABACD-LAniBIÈRE. Oui, c'CSt Vrai !

LE CITOYEN Lotis BLANC. Je suis rcsté là pour lire les journaux, jusqu'à onze heures environ. En rentianl chez moi, c'est par mon concierge que j'ai appris qu'on faisait des barricades rue Saint-Denis et rue Saint-Martin ; et mon concierge, si on l'ava'it interrogé, aurait pu dire que cette nouvelle me jeta dans une véritable consternation. Je montai chez moi pour prendre quelques papiers (et je dirai tout à l'heure quels étaient ces papiers, parce que c'est important) et me rendre de là à rAssembl(''e nationale. Sur ces entrefaites entra un de mes compatriotes, M. Savelli. Voici sa déposition :

« Monsieur le président ^c'était adressé an président delà commission d'enquête), j'ai à vous apporter un témoignage que me dicte l'amour de la vérité. Le matin du 23 juin j'allai voir M. Louis Blanc, mon compatriote. Je le trouvai très-désolé d'une nouvelle qu'il venait d'apprendre de son concierge , qui lui avait dit qu'on faisait des barricades à la porte Saint-Denis et à la porte Saint- Martin. M. Louis Blanc me pria de l'excuser s'il ne pouvait me recevoir à présent, qu'il se rendait à l'Assemblée. Je lui offris de l'accompagner, ce qu'il accepta, et aussitôt nous moulâmes en voiture. Au moment où la voiture allait partir, deux ou trois hommes du peuple parurent à la portière, et, ayant reconnu Louis Blanc, lui dirent qu'il y avait beaucoup d'agitation dans Paris, et qUe probablement une insurrection allait éclater.

M. Louis Blanc leur répondit avec animation que

c'était là un grand malheur, et il leur adressa rapidement quelques paroles qui avaient pour but de les détourner de prendre part à la révolte, en les engageant aussi h eu détourner leurs camarades.

» Voilà, monsieur le président, ce que j'affirme sur l'honneur.

» J'accompagnai M. Louis Blanc à l'Assemblée nationale, et je ne le quittai quau moment où il y entra.

)) Je dois ajouter que pendant le trajet il me manifesta la plus grande douleur ; il me dit que, dans tous les cas, l'insurrection était déplorable ; qu'il était impossible qu'elle triomphât ; et que , dans le cas où elle triompherait, elle jetterait inévitablement la société dans le plus pressant danger, rien n'étant prêt pour la solution immédiate du problème de la misère. »

Signé Savelli, avocat, 9, rue Castiglione. (Mouvement.)

Ce n'est pas tout, messieurs. J'étais si avant dans le complot , j'étais si préoccupé de celte insurrection fomentée par moi, et dont on venait chez moi chercher le mot d'ordre, que le 23 juin j'ai apporté précisément à l'Assemblée des notes pour un discours que je me proposais de prononcer à cette tribune , en réponse à un discours de M. de Montalembert sur les chemins de fer; et comme je n'avance absolument rien sans preuve, je dirai ceci : à l'ouverture de la séance, comme vous devez bien vous en souvenir , sous la présidence de iM. Sénard, les représentants du peuple se réunirent dans l'ancienne salle des députés; je me trouvai placé à côté d'un de nos collègues, le citoyen Conti, qui vit les notes dont je parle, que j'avais apportées avec un volume de la Revue du progrès, contenant des documents statistiques. Le discours que j'allais prononcer fut un moment le sujet de la conversation qui s'engagea. M. Conti est ici présent , il peut affirmer mon dire.

LE CITOYEN CONTI. C'est VFai.

LE CITOYEN LOUIS BLANC. 3IaintenaDt je termine.

Messieurs, je ne crois pas avoir laissé debout un seul des faits qui me sont imputés. Je les ai examinés longuement, avec beaucoup de soin, parce que l'accusation qu'on a fait peser sur moi est la plus grave qui puisse peser sur le cœur d'un honnête homme. Quoi ! messieurs, j'aurais poussé le peuple à l'insurrection, je me serais rendu responsable de tous ces flots de sang , j'aurais fomenté une guerre civile qui a fait tant d'orphelins et tant de veuves, et puis je serais allé me cacher lâchement; après avoir manqué de courage pour combattre, j'aurais manqué du courage de l'aveu! Non, messieurs, je ne me suis rendu coupable ni d'une telle bassesse ni d'une telle lâcheté ; et je suis bien aise de trouver l'occasion de déclarer à cette tribune que l'homme qui pousse à une insurrection et qui ne court pas y combattre, et , s'il le faut, y mourir, celui-là est un infâme ; je le déclare, pour que cette déclaration, si jamais j'avais pu me rendre coupable d'une aussi ignoble lâcheté , puisse être retournée contre moi et m'écraser.

Maintenant je termine, et je le fais en quelques mots. Je vous ai dit la vérité, messieurs ; je vous ai dit la vérité comme un homme loyal, comme un honnête homme qui a été indignement calomnié. A ceux qui ne me connaissent pas, il fallait des preuves; mais j'ose dire ici que pour ceux qui me connaissent, ma parole eût suffi, car ceux-là savent bien que la vie même me paraîtrait achetée trop cher au prix d'un mensonge. (Vive approbation à gauche.)

LE CITOYEN PRÉSIDENT. M. Trélat a demandé la parole pour une explication personnelle.

LE ciTOYi'N TRÉLAT. Je vleus d'être, pour la première foi? de ma vie, accusé de n'avoir pas dit la vérité. Je n'ai à faire ici d'autre réponse que celle-ci ;

Cinquante années d'une vie sans mensonge. Voilà mon unique réponse.

Citoyens , lorsque M. Emile thomas fut appelé dans mon cabinet, il le fut entre M. Boulage, secrétaire général du ministère des travaux publics, et moi. C'est à M Boulage et à moi qu'il fit cette réponse que je voudrais ne pas répéter ici, parce que, je le dis et j'ai besoin de le dire, je considère ce rapport de la commission d'enquête comme une mauvaise chose; mais je ne puis pas cependant rester sous le coup sous lequel on m'a placé , je ne puis pas mentir à toute ma vie en ne disant pas ici ce qui est vrai.

Lorsque j'ai dit à !M. Emile Tliomas : « Vous allez, monsieur, me donner votre démission; » il m'a répondu: « Je ne serais pas ici , il n'en serait pas ainsi, si j'avais écouté les propositions de M. Louis Blanc. » — «Quelles propositions, moMsieur? Et si c'était de mauvaises propositions, vous avez eu raison de ne pas les écouter. » — u Je ne sais pas si j'ai eu raison, car j'avais une armée de 100,000 hommes; et 100,000 hommes d'un côté ou de l'autre eussent pu décider autrement la question du 15 mai. »

Citoyens, j'ai entendu ces paroles, et, comme je l'ai dit à la commission d'enquête, de pareilles paroles ne s'effacent pas, ne se transforment pas; je les ai entendues, et M. Boulage les a entendues aussi.

Il y a une autre partie, celle-là ce n'était gas une déposition. Le jour où vous avez oi donné que toutes les pièces furent publiées , je conçois qu'elles l'aient été toutes par la commission d'enquête. Il y a eu deux parties dans cette visite faite à la commission d'enquête , dans cette réponse à 1 appel qui m'a été fait : nia déposition, ensuite une causerie. Je n'avais pas entendu faire une déposition, car je savais bien que ce qui était une impression racontée de ma part ne pouvait avoir

aucun caractère judiciaire; je le savais bien, mais il est de ces impressions profondes qu'on éprouve dans des moments aussi solennels que ceux-là, qui équivalent, non pas extérieurement aux dépositions judiciaires, mais qui établissent une conviction profonde.

Eh bien, moi qui ai vécu six semaines là , je n'étais pas ministre des travaux publics, j'étais au milieu de l'insurrection , je n'ai pas pu travailler comme ministre des travaux publics; je n'ai pu que réprimer de toutes mes forces, de toute ma puissance , de toute ma volonté, de toutes mes supplications, de toute mon autorité , alternativement employées , successivement employées chaque jour, réprimer l'insurrection; c'était mon devoir. Je ne reconnaissais pas l'ouvrier de France si vertueux , si dévoué, si bon ; je ne le reconnaissais pas. Eh bien , citoyens, j'en cherchais partout l'explication; ce n'étaient plus ses habitudes , ce n'était plus sa patience, ce n'était plus son langage, ce n'étaient plus ses vertus. Tout cela se réparera ; cela revient même déjà, et je suis dans un arrondissement le plus malheureux de ceux de Paris, où je vois reparaître chaque jour les anciennes vertus, la patience, la bonté dn peuple, au milieu de ses misères qui sont grandes. Eh bien, je ne le reconnaissais pas , et il m'a bien été permis, à moi, lorsque je ne reconnaissais rien du langage ordinaire du peuple , il m'a été permis de faire un rapprochement que je ne pouvais pas me faire.

J'ai été frappé d'entendre les mêmes paroles, les mêmes expressions, les mêmes images, la même accentuation, comme je l'ai dit. Eh bien, citoyens, ce n'a pas été de l'interprétation de ma part, c'a été une conviction chez moi , et je me suis consolé en me disant que je ne pouvais pas accuser les ouvriers français, car je reconnaissais une action étrangère, car je reconnaissais une haine espagnole, quelque chose , d'ailleurs, que je n'q-

vais jamais trouvé chez les hommes de mon pays. Oui , j'ai reconnu parmi eux plutôt les sentiments des Antilles, et plutôt, comme je l'ai dit, la haine espagnole que la fraternité française, (ftiurmures à gauche. — Agitation prolongée.)

LE CITOYEN PRÉSIDENT. La parolc est au citoyen Félix Mathé pour un simple renseignement relatif à la déposition du citoyen Louis Blanc.

LE CITOYEN FÉLIX MATHÉ. Je vicus faire connaître îi l'Assemblée un fait qui n'est pas sans importance pour la cause qui nous occupe.

C'est moi qui ai remis au président de la commission d'enquête les deux déclarations écrites dont le citoyen Louis Blanc vient de vous donner lecture et qui démentent complètement la déposition du citoyen Vatrin. En remettant ces déclarations à M. Barrot, j'appelais son attention sur leur contenu , et en même temps sur les personnes qui les avaient signées. L'une d'elles, c'est, comme on vous l'a dit, celle qui a arrêté Barbes. 3L Barrot me dit alors : « Je suis d'autant plus disposé à croire à la sincérité de cette disposition , que je suis convaincu que Louis Blanc n'est pas allé à l'Hôtel de ville le 15 mai. » (Mouvement en sens divers.) J'insistai; je fis remarquera M. Barrot la qualité de M. Vatrin, lieutenant-colonel de la 6^ légion. M. Barrot me répondit par une expression appliquée à M, Vatrin, expression qui rendait complètement ma pensée , et que je ne crois pas de nature à être produite à cette tribune.

Ce fait a une grande gravité. Comment, si la commission d'enquête était convaincue que Louis Blanc n'était pas à l'Hôtel de ville le 15 mai... (Rumeurs.) comment a-t-ou pu citer cette déposition qu'elle savait être 'contraire à la vérité, sans citer la déposition qui la démentait ?

Un membre à droite. M. Barrot n'est pas seul de la commission.

LE CITOYEN F. MATHÉ. Je livre CBS observations à la loyauté de l'Assemblée.

Il y a un autre fait que je puis dire. Il a été question tout à l'heure d'un nommé 31alude Richard.

Je sais que ce citoyen s'est présenté auprès soit du juge d'instruction, soit des membres de la commission d'enquête , pour se donner quelque valeur comme ayant un très-grand nombre de voix aux élections générales du département de l'Allier. Je dois dire que c'est là une allégation qui serait démentie par tous mes collègues du département.

Voici les seuls faits que j'avais à indiquer.

LE CITOYEN LOUIS BLANC. Messieurs , je n'ai que quelques mots à répondre aux paroles que M. Trélat a fait entendre à ette tribune.

Il a persisté dans sa déposition en ce qui concernait le fait dont elle se compose. Il a persisté aussi dans l'insinuation. Quant au fait, je me bornerai à faire remarquer que le démenti qui a été lancé du haut de cette tribune s'adresse à M. Emile Thomas. (Oui ! oui !) Ainsi tout ce que cela prouve , c'est que ou c'est lui ou M. Emile Thomas qui a menti. (Murmures à droite. — À gauche : Oui! oui!)

Cette conséquence, messieurs, est absolument inévitable : ce n'est pas moi qui dis cela , c'est la logique.

Quant à l'insinuation sur laquelle il est revenu, il a dit qu'il avait reconnu dans les ouvriers une altération profonde dans leur langage, dans leurs idées et même dans leur accentuation , et que ce changement il me l'attribuait, sans qu'il ait donné aucune autre raison que celleci : que je suis né à Madrid d'un père et d'une mère français. Or, le Code civil dit que quiconque est né d'un père français est Français. (Rumeurs diverses. — Interruption. )

Maintenant , messieurs , pour vous faire apprécier la

valeur de cette insinuatiou, pour que vous sachiez bien s'il est possible qu'en effet ralléralion que M. ïrélat a remarquée dans le langage des ouvriers a été mou ouvrage, je vous demanderai la permissiou de vous lire quelques lignes qui terminent lintroduclion du petitlivre de lorganisalion du travail, i Bruits divers. — Lisez!)

LE crroYEN GALSsiDiÈRE. Allez doue, Louis Blanc, vous devez vous défendre.

LE CITOYEN PRÉSIDENT. Ces mumiures ne font que prolonger le débat. Je crois qu'il est convenable pour l'Assemblée de laisser la plus complète liberté à M. Louis Blanc. (Oui ! oui !)

LE CITOYEN LOLis BLANC. Je VOUS ferai remarquer, messieurs, que ces lignes, dont je vous prie de me per-" nietire la lecture , sont ti ès-rares et complètent ma défense. Les voici:

« 0 riches! on vous trompe quand on vous excite contre ceux qui consacrent leurs veilles à la solution calme et pacifique des problèmes sociaux. Oui, c'est votre cause que cette cause sainte des pauvres ; une solidarité de céleste origine vous enchaîne à leurs misères par la peur, et vous lie, par votre intérêt même, à leur délivrance future. Leur affranchissement seul est propre à vous ouvrir le trésor inconnu des joies tranquilles , et telle est la vertu du principe de fraternité, que ce qu'il retrancherait de leurs douleurs il l'ajouterait nécessairement à vos jouissances.

» Quoi donc I il y aurait un tel excès dans les souffrances de ceux qui n'ont pas . de telljis haines dans les âmes, et dans les profondeurs de la société un si impétueux désir de révoltes, que prononcer le mot de fraternité, mol du Christ, sérail une imprudence terrible , et comme le signal de quelque nouvelle jaqiierie!

» Non, qu'on se rassure, la violence n'est à redouter que là où la discussion n'est pas permise ; l'ordre n'a pas

de meilleur bouclier que l'étude. Grâce au ciel, le peuple comprend aujourd'hui que si la colère châtie quelquefois le mal, elle est impuissante à produire le Lien ; qu'une impatience aveugle et farouche ne ferait qu'entasser les ruines sous lesquelles périrait étoulTée la semence des idées de justice et d'amour. »

Ce n'est pas là. messieurs, je crois, le langage de la révolte.

(Puis à quelques accusations vagues du citoyen Corne, procureur général de la République, le citoyen Louis Blanc répond pour compléter sa défense.)

LE crrOYHN Locis BLANC. Il y a une grande erreur dans ce que M. Corne vient de dire, une eireur matérielle, et il est facile de savoir lequel de nous deux a raison.

Il existe un procès-verbal des questions cpii m'ont été adressées par le juge d'instruclion. Qu'on lise ce procèsverbaî, et Ion verra si tous les faits produits contre moi dans le rapport n'étaient pas des faits qui existaient avant la première demande en autorisation de poursuites, tous. (Bruits divers.) Je dis tous les faits, à l'exception de cette «déposition du colonel Vatrin, qui est un faux témoignage manifeste.

Maintenant veqt-on parler de ce fait que M. Corne indiquerait sous le nom de ma marche à l'Hôtel de ville? Eh bien, messieurs, voici à quoi ce fait se réduit :

Ln substitut du procureur du roi a prétendu m'avoir rencontré. (Interruption ) Un substitut du procureur du roi... (De la République !y de la République a prétendu m'avoir rencontré sur le quai aux Fleurs, escorté de trois liommes armés.

Voilà, messieurs, le fait postérieur à la première demande en autorisation de poursuites.

Eh bieu, ce fait disparait de la manière la plus com-

plète devant la déposition d'un des hommes qui , précisément, m'ont rencontré, le citoyen Redon, dont vous avez la déposition dans les documents, lequel Redon dit qu'il n'y avait pas trois individus, qu'il n'y en avait que deux, qu'il était un des deux, et que, lorsqu'il m'a rencontré sur le quai aux Fleurs, il n'a fait que me demander des nouvelles. Par conséquent, là où on avait vu une escorte il n'y avait eu qu'une simple rencontre. Sauf ces deux faits, qui sont radicalement détruits maintenaflt, tous les autres faits, sans en excepter un seul, sont antérieurs à la première demande en autorisation de poursuites. Si on veut en être convaincu, qu'on lise encore une fois le procès-verbal du juge d'instruction, M. Hatou.

Quand j'achevai ce discours, il était près de onze heures du soir. L'immense salle, faiblement éclairée, présentait alors un aspect sinistre. Immobiles, silencieux, en proie à une violence contenue, les prescripteurs ressemblaient à des fantômes. Dans les tribunes, une eu-» riosité morne se peignait sur les visages pâlis par la fatigue. Pour égaler cette scène à d'autres scènes dont le souvenir, après un demi-siècle, palpite encore, il ne manquait que le voisinage de la guillotine et l'alliance avec le bourreau.

A son tour, Caussidière prit la parole. Il combattit l'accusation, dans un discours nourri de faits, plein de preuves saisissantes, et dont, à diverses reprises, il interrompit Tenchaînenient par d'heureuses et fortes saillies. Le silence continua, menaçant, implacable.

Tout à coup le président se lève, et il donne lecture du réquisitoire qui demandait à l'Assemblée , contre

Caussidière et contre moi, une autorisation de poursuites que celte même Assemblée, en ce qui me concernait, avait déjà repoussée par un vote solennel. En vain Laurent (de l'Ardèche) protesta contre le coup d'État qu'on enveloppait lâchement dans un acte judiciaire ; en vain Théodore Bac fit entendre, pour me défendre ou me venger, la voix d'une amitié éloquente et intrépide ; en vain Flocon disputa Caussidière, son ancien compagnon d'armes, aux fureurs d'un parti qui ne se consolait pas d'avoir été vaincu sans être écrasé... Les votes étaient comptés d'avance, et une majorité, devenue tyrannique, ne discute pas, elle vote.

Toutefois la décision à prendre contre moi était grave; car, on ne pouvait y arriver qu'en traversant un scandale, et l'Assemblée allait être condamnée à se déjuger. C'est ce que je tins à constater bien clairement, des arrêts du genre de celui qu'on se disposait à rendre ayant toujours été sujets à révision ! La déposition de M. Vatrin, c'est-à-dire un faux témoignage manifeste, une imposture éclatante et avérée, voilà de quel honteux prétexte >1. Corne, procureur général de la République, se servit pour remettre sur le tapis une question complètement résolue. Il fallait le voir avec sa figure hâve, sa voix sèche et brève, sou sourire haineux, son œil avide !. .. Ah ! elle est donc immortelle cette race des Laubardemont !

Le général Eugène Cavaignac vint, de son côté, demander qu'on pressât la conclusion. Je ne l'entendis pas, je ne l'écoutai pas. Tandis qu'il parlait contre moi, je pensifls à Godefroi Cavaignac ; à Godefroi qui, dans cette même ville de Londres où m^a envoyé la nuit du 25 août, m'avait dû un exil moins rigoureux; à Godefroi, le plus regretté, le plus cher de mes amis, et qui, mourant dans mes bras, me disait : «Tu es mon deuxième frère !»

A une majorité que formait la coalition dont j'ai parlé.

nous fûmes livrés aux royalistes, encore émus de ce grand cri de vive la République! qui, au k mai, leur avait été arraché.

Mon frère et mes amis me conjuraient de m'éloigner : par un seniiment qu'on devine, je résistai d'abord, et peut-être aurais-je résisté jusqu'au bout, si le légitime orgueil de 1 innocent qu'on opprime ne trouvait plus de satisfaction à déjouer l'injustice qu'à la subir. Oui, voilà ce qui me décida. Je sentis tout mon être se révolter à l'idée que j'allais tomber en la possession de mes ennemis ; qu'ils pourraient insolemment disposer de mon sort 11 fallait leur enlever celte joie ; il fallait , pour les combattre encore , se réserver l'espace et la liberté. Un représentant du peuple, homme loyal entre tous, M. d'Aragon, m'aborda , et, me tendant la main : « Je ne partage pas votre opinion, me dit-il, mais je vous estime et je vous aime. Si je vous parais digne de votre conliance, venez!» Je le suivis aussitôt. J'ai appris, depuis, qu'il était mort, et cette nouvelle a été la première douleur ajoutée au deuil de mon exil. Il faisait jour quand je sortis de l'Assemblée. Arrivé chez M. d'Aragon, je me jetai tout habillé sur un lit et je m'endormis profondément. Deux heures après, réveillé par mon hôte, qu'étaientvenus rejoindre deux de mes amis. Eugène Duclorc et Félix Pyat, je moulai en voiture, et, accompagné de Félix Pyat, j'allai prendre à Saint-Denis le chemin de fer du Nord. Ce fut la seule précaution à laquelle je pus me résoudre : il me répugnait trop iJc descendre à un déguisement ; et, à Gand, j'aimai mieux aller en prison, pour m'ètre nommé , que de me servir d'un faux pasft-port qu'on avait glissé dans ma poche au moment du départ.

Pour compléter ce récit, qu'il me soit permis de citer une lettre insérée dans le Journal des Débats , le J 7 juillet 18^8, et qui répond à des allégations par des preuves, à des calomnies sans pudciir j-ar des te.vles irrécusables :

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« Monsieur,

« Je lis dans la Patrie du 30 juin un article où vous paraissez vouloir me rendre moralement solidaire de l'affreuse lutte qui vient de désoler Paris. Une pareille insinuation, Monsieur, couronne dignement cette série de calomnies qu'on a érigées en système, et que mon seul tort a été jusqu'ici de trop dédaigner, puisque sur certains esprits le mensonge a tant de puissance.

» On rappelle les discours que j'ai prononcés au Luxembourg. Des citations textuelles, incontestables, puisées dans le Moniteui'y feront connaître l'esprit de ces discours, et suffiront pour confondre mes détracteurs.

» Voici ce que je disais, dans la séance du 3 mars 18Zi8, aux membres de la Commission pour les travailleurs :

t Les préoccupations exclusives de l'esprit de parti, les souvenirs amers des luttes passées doivent être de part el d'autre écartés.

» Je ne demande aux personnes que j'appelle ici que deux conditions : volonté très-ferme de faire le bien et capacité notoire.

« Il convient de donner au pays le spectacle d'une réunion d'hommes qui, animés tous de l'esprit de progrès, quoique divisés souvent sur des questions particulières, s'empressent d'oublier leurs dissentiments passés, et viennent mettre en commun leurs lumières et leur dévouement dans l'intérêt de tous. » (Voyez le Moniteur du 13 mars 18'-i8.)

» Le 17 mars, je disais aux délégués réunis dans l'ancienne chambre des pairs : « Remarquez bien que je ne vous parle pas comme le représentant exclusif d'une faction ou même d'une classe. Non; le progrès n'existe pour moi qu'à la coniiition de profiter à tous, à tous sans exception. Le progrès pour moi, c'est la solidarité reconnue, réalisée de tous les intérêts. Savez-vous pour-^

quoi j'ai déclaré dans mon cœur une guerre à mort au principe de l'antagonisme? Ce n'est pas seulement parce que bien souvent il fait le malheur de l'ouvrier ; c'est aussi parce que bien souvent il fait le malheur du patron; c'est parce qu'il déplace la tyrannie quand il ne la rend point permanente. Or, de quelque part qu'elle vienne, la tyrannie m'est odieuse. » (Voyez leMonitenr du 19 mars 1848.)

Le même sentiment , je l'avais exprimé sous une autre forme dans la séance du 10 mars 1848 : « Plaider la cause des pauvres, c'est, on ne le répétera jamais trop, plaider la cause des riches; c'est défendre l'intérêt universel. Aussi ne sommes-nous les hommes d'aucune faction, rsous aimons la patrie, nous l'adorons, nous avons résolu de la servir dans l'union de tous ses enfants. » (Voyez h Moniteur du 11 mars 1348.)

A ceux qui me reprochent d'avoir trop promis au peuple et de lui avoir soufflé ainsi de dangereuses impatiences, je recommande la lecture des passages suivants (discours du 10 mars 1848) : « Diminuer outre mesure les heures du travail, n'est-ce point porter atteinte à la production, pousser au renchérissement des produits, resserrer la consommation, courir risque d'assurer sur nos marchés aux produits du dehors une supériorité qui, en fin de compte, pourrait tourner contre l'ouvrier luimême?

» Ne dissimulons rien, c'est là une objection qui a quelque chose de fort sérieux. Elle prouve que les travailleurs ont intérêt à apporter de la mesure dans leurs réclamations les plus légitimes; elle prouve que, pour être promptement réalisables, les vœux populaires ne doivent pas être trop impatients; elle montre enfin jusqu'à quel point, dans l'organisation économique actuelle, tout progrès partiel est difficilement réalisable. » (Voyez k Moniteur du 11 mars 1848.)

Proclamation du 16 mars 1848.

" Informés, d'une part, que des patrons, contrairement au décret du 2 mars 18Zi8, ont manifesté l'intention d'exiger plus de dix heures de travail clTectif, et, d'autre part, que des ouvriers parlent de travailler moins de dix heures, les présidents et vice-présidents de la Commission de Gouvernement pour les travailleurs ^onReni a.u patriotisme des citoyens la stricte exécution du décret du 2 mars. Patrons, soyez Lien convaincus que votre plus grand intérêt aujourd'hui est d'accorder, dans la mesure du possible, tout ce qui est juste; que l'ordre à venir, que la sécurité présente, sont à ce prix. Et vous, ouvriers, songez que, si vous demandiez l'impossible, vous vous porteriez à vous-mêmes un grand préjudice , songez que vous ôteriez à votre cause ce caractère de grandeur que jusqu'ici votre modération lui a donné,

» Quand il a déterminé la durée du travail, le Gouvernement provisoire de la République a dû tenir compte de toutes les difficultés.

» Ne pas limiter le travail, c'eût été méconnaître ce qu'avait de légitime l'universelle réclamation des travailleurs; le trop limiter, c'eût été courir le risque de ruiner des établissements qui emploient beaucoup de bras; c'eûtété, dans les circonstances actuelles, s'exposer à rendre plus redoutable la concurrence étrangère.

» Voilà ce qu'il importe que patrons et ouvriers ne perdent pas de vue un seul instant. » (Voyez le Moniteur du 16 mars I8/48.)

') C'est cet esprit d'impartialité et de mesure qui a présidé à toutes les conciliations que nous avons été appelés à opérer au Luxembourg.

» Considérant que la profession des conducteurs et des cochers est de sa nature trop pénible et très-assujettis-

saute; qu'il y a lieu daiuéiiorer leur sort; que les eutrepreneurs ont déclaré qu'ils s'y prêteraient volontiers, dans la mesure du possible ; qu'il est de 1 intérêt bien euteudu des travailleurs d'apporter de la modération et de la mesure dans leurs réclamations, même les plus légitimes, etc. » (Voyez le Moniteur du 9 mars 18'i8. )

» Dans une proclamation du U mars 1848, signée de mon collègue Albert et de moi, vous pourrez lire : «Citoyens travailleurs, t4?utes les questions qui touchent à l'organisation du travail sont complexes de leur nature. Elles embrassent une foule d'intérêts qui sont opposés l'un à l'autre, sinon en réalité, du moins en apparence. Elles veulent donc être abordées avec calme et approfondies avec maturité. Trop d'impatience de votre part, trop de précipitation de la nôtre , n'aboutiraient qu'à tout compromettre. L'Assemblée nationale va être incessamment convoquée. Nous présenterons à ses délibérations les projets de loi que nous élaborons en ce moment, avec la ferme volonté d'améliorer moralement et matériellement votre sort, projets de loi d'ailleurs sur lesquels vos délégués vont être appelés à donner leur avis. Or cette Assemblée nationale ne sera plus uue Chambre de privilégiés; elle sera, grâce au suffrage universel, un vivant résumé de la société toutenlière. « (Voyez le Moniteur du 5 mars 18/j8. )

» Maintenant, est-il vrai qne le langage tenu au Luxembourg à la classe ouvrière ait été de nature à l'enivrer du sentiment de sa puissance? On va en juger : « Il importe, remarquez-le, que vous nous laissiez le droitdene rien faire qu'avec sagesse, avec réflexion, avec maturité; il importe, j'adresse ceci à vos cœurs, que vous nous laissiez le droit de vous résister, au besoin, pour vous être utile. Nous ne serions que de miscrahles charlatans si, trop dociles aux acclamations de la place publique, nous descendions jamais à sacrifier au désir d'être po-

piilaires le devoir de servir le peuple selon la juslice. » ( Voyez le Moniteur du 20 mars 1848. )

» Recommander l'ordre, le calme, la modération, et détourner le peuple de toute pensée de violence, telle a été ma préoccupation la plus constante. J'aurais trop à citer ici; je me bornerai à rappeler que, dès les premiers jours de la Révolution et dans une circonstance solennelle, je proclamais, comme la devise de la République nouvelle, l'ordre dans la liberté; et je demanderai à tous les hommes de bonne foi, de quelque opinion qu'ils puissent être, si c'est disposer l'esprit du peuple à la haine, à la violence, à la guerre civile, que de lui parler dans les termes que voici :

« Une terrible parole a été prononcée il y a plus de cinquante ans, c'est que l'arbre de la liberté ne peut croître qu'arrosé du sang des rois. Aujourd'hui nous plantons l'arbre de la liberté, mais nous ne voulons pas, nous, qu'il soit arrosé de sang. » ( Voyez le Moniteur du 26 mars 1868. )

a J'ai à vous prémunir contre tout sentiment d'irHtation. Dieu me préserve de venir ici vous exciter à la colère et faire appel à des impatiences farouches, dont vous seriez victimes les premiers I La manière même dont je pose la question vous montre assez que les maux signalés accusent non pas tel ou tel homme, telle ou telle classe, mais une organisation sociale vicieuse, un faux principe. Or, changer une mauvaise organisation sociale, écarter un faux principe, ce n'est point là une affaire d'impatience et de révolte, c'est une affaire d'étude et de science. Quanta moi, mis journellement en rapport avec le peuple depuis la Révolution de Février, j'ai pleine confiance dans sa modération. C'est pourquoi je n'hésite pas h mentretenir avec vous de vos souffrances. Le moindre emportement dans vos plus légitimes désirs, la moindre violence dans vos actes risqueraient de tout

compromettre. Voilà, grâce au ciel, ce que vous sentez aussi bien que moi ; et c'est un des plus glorieux indices de la grandeur de nos prochaines destinées que celte disposition du peuple à attendre son affranchissement, non de la force brutale, mais de l'ordre, de la discussion libre, de la science. Oui, mes amis, soyons calmes et modérés. Laissons les vulgaires ressources de la violence à nos adversaires. Nous avons de notre côté la justice et la raison ; ne faisons pas à la raison, à la justice, cette injure de nous défier de leur triomphe au moment où elles vont enfin avoir la parole.» (Voyez le Moniteur du 7 avril 1 848. )

« Ce que nous voulons, c'est la liberté par la paix ; c'est la victoire par le développement de la raison ; c'est le triomphe de la modération par l'essor de l'intelligence ; c'est la liberté par l'ordre et par l'amour. » (Voyez le Moniteur du 2 mai 1848.)

» Il reste donc prouvé par des textes irréfragables :

» l^'Que, loin d'avoir fait appel à l'esprit de division, j'ai toujours prêché l'union entre les divers membres de îa grande famille, et donné pour base à mes doctrines le principe essentiellement concihateur de la solidarité humaine ;

» 2° Que, loin d'avoir encouragé le peuple à des espérances trop promptes, trop fougueuses et décevantes, je l'ai toujours, au contraire, exhorté à la patience, en lui montrant combien la solution des problèmes sociaux était difficile, et de quelle importance il était de ne pas brusquer les décisions ;

» 3° Que, loin d'avoir préparé les ouvriers à manquer de respect à l'Assemblée nationale, je la leur ai d'avance représentée comme la souveraineté du peuple en mouvement ;

)) W Que, loin d'avoir flatté les ouvriers, j'ai en toute occasion, devant eux, subordonné îi la justice mon dé-

vouement à leur cause, et cela, du reste, je dois l'ajouter en leur honneur, au bruit de leurs applaudissements ;

» 5° Enfin, que, loin de les avoir poussés à des pensées violenies, je leur ai toujours recommandé l'ordre, le calme, la modération et une confiance réfléchie dans la puissance pacifique de la raison.

» Mais, à tant d'accusations iniques dirigées contre l'influence de mes paroles ou de mes doctrines, j'ai à opposer un fait capital, décisif, indestructible. Aussi longtemps que j'ai été au pouvoir et en rapport avec les classes ouvrières , est-ce que le moindre désordre a éclaté? Est-ce que la tranquillité publique a été troublée un seul instant? Est-ce qu'il s'est rien passé qui pût faire pressentir, même dans le lointain , la possibilité d'une guerre civile ? Et cependant le frémissement du combat de février durait encore ! Et il n'y avait pas un soldat dans Paris ! Qu'on rapporte au Gouvernement provisoire tout entier l'honneur d'un pareil résultat, c'est justice ; mais enfin il me sera bien permis , pour ma part, d'y chercher une réponse à ceux qui me calomnient.

1) La Commission du Luxembourg n'a-t-elle d'ailleurs contribué que par des exhortations et la confiance inspirée aux ouvriers, soit au rétablissement, soit au maintien de l'ordre? Non. Car c'est grâce à son intervention active, infatigable, qu'une foule de travaux déjà abandonnés ont été repris ; que les paveurs se sont remis à aplanir les chaussées ; que les questions qui divisaient les entrepreneurs et les cochers ont été résolues à la satisfaction commune ; qu'on a vu renaître dans Paris la circulation des voitures publiques, tout à coup arrêtée ; que les ouvriers boulangers ont été ramenés à leur travail, qu'ils avaient résolu de suspendre, ce qui eût été pour la capitale le plus grand de tous les périls; que des ateliers dont les portes venaient de se fermer se sont rouverts ; que les ouvriers mécaniciens de l'atelier Far-

cot, à Saint-Ouen, ont été préservés pendant un mois d'un chômage funeste; que rassociation des ouvriers selliers, que celle des ouvriers tailleurs se sont formées, de manière à employer utilement, honorablement, selon les lois d'une fraternelle union, des milliers de bras inoccupés. {Voyez les numéros du Moniteur des 9, 26, 28, 29 mars et 27 avril.)

)) Quant aux ateliers nationaux, je n'ai pas à en parler, car je n'ai été pour rien, absolument pour rien, ni dans leur formation, ni dans leur organisation, ni dans leur direction ou surwillance, toutes choses cependant dont on a essayé de me rendre responsable, afin de mieux exciter contre moi l'opinion publique, indignement trompée.

» Restent les doctrines émises par la commission du Luxembourg.

» Mais quoi ! condamner la concurrence précisément parce qu'elle est un principe de lutte, et qu'elle sème entre les hommes la division, la haine, l'envie, ce serait prêcher un système de désordre !

» Vendre à la réalisation de la fraternité par l'association de tous les intérêts, de toutes les forces, de toutes les bonnes volontés, ce serait préparer les citoyens à s'armer les uns contre les autres !

» Demander que, comme mobile de l'activité humaine, on face place au point d'honneur, au dévouement, à l'amour fraternel, ce serait féconder la guerre civile!

» Quelle logique , grand Dieu !

» Au fond, quel est le résumé des doctrines émises au Luxembourg ? Le voici :

» A tous, pîr l'éducation commune et gratuite, les moyens de développement intellectuel ; à tous, par l'association fraternelle des forces et des ressources, les instruments de travail.

» Or, non-seulement il n'y a rien là de subversif oq

de chimérique, mais la société française est irrésistiblement poussée par la force des choses à entrer dans cette voie. Celi est si vrai, que, dans ce moment î: ême, on discute au sein du O-nml du travail une proposition, suivant laquelle un crédit de 3 miMions sf rait ouvert h. l'État et employé à venir en aide aux associations d'ouvriers.

» Avant la Révolution de Février, les défenseurs des anciens abus agitaient devant l'opinion, pour l'égarer en l'effrayant , le fantôme ensanglanté de la République ; aujourd'hui c'est le fantôme du socialisme qu'ils font passer devant les esprits prévenus. Vains artifices ! La vérité est invincible parce qu'elle est immortelle.

» Louis Blanc.

» Le 4 juillet 1848. »

C'en est assez. Et maintenant, que ceux qui ont cru tuer et flétrir la cause du peuple dans la personne de ses serviteurs , que ceux-là sachent birn jusqu'où va leur puérile démence. Nous pouvons vous crier, faux modérés de notre époque , ce que Necker criait aux prétendus philanthropes de son temps : Vous avez imité l'art de ces animaux terribles qui, sur les bords des fleuves de l'Asie, prennent la voix des enfants pour dévorer les hommes.

Mais à cela le bénéfice est moindre que le péril. Car enfin, nous tous, démocrates socialistes qui avons décrété ou glorifié l'abolition de la peine de mort, mis le bourreau au ban de la civilisation, calmé la victoire avant la fin du combat , confié l'avenir à la clémence, s'il nous

arrivait quelque jour d'avoir à demander de nouveau respect pour ces doctrines sacrées, qu'aurions-nous à répondre à qui nous dirait : Vous avez la niémoire bien courte, messieurs ! Voyons, qu'on nous montre ce que la magnanimité de la Révolution lui a valu. Les cnneaiis de la République auraient-ils retrouvé tant de force et déployé tant d'audace, si, comme Hercule enfant, la République avait étouffé les serpents qu'elle eut l'imprudence de laisser dans son berceau ? Souvenez-vous des conseils de guerre institués, de vos concitoyens déportés sans jugement , des bagnes et des pontons remplis, de quatre représentants du peuple traînés à Bourges dans des voitures cellulaires, destinées aux voleurs et aux assassins ! La clémence a donné à la Révolution de Février deux mois de vie : comptez combien la nouvelle terreur blanche en a donné h la contre-révolution. Et souvenez-vous !

Oh! fasse le ciel, et c'est notre vœu le plus cher, que ce redoutable argument jamais ne l'emporte I Mais, rien que pour l'avoir fait possible et spécieux , le nom des hommes qui aujourd'hui gouvernent restera maudit dans l'his toire.

Ils ont, en effet, rendu la générosité suspecte de folie ; de leurs violences couronnées de succès ils ont composé un sophisme plein de sang, à l'usage des terroristes futurs; ils auraient donné au peuple, si cela était possible, le remords de sa modération. Voilà leur crime.

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