GENT, AU BESOIN MÊME ON VOTS ACCORDERAÏT DES FONDS
» SECRETS. — Je ne pense pas en avoir besoin ; ce serait Tf) peut-être ensuite une source de difficultés assez graves ; ^ mais dans quel but autre que celui de la Iranquilité pu- » blique me faites-vous ces recommandations? — Dans le » but du salut public. Croyez-vous parvenir à comman- » der entièrement à vos hommes ? le jour "N'est peut-
» ÊTRE pas loin OÙ IL FAUDRAIT LES FAIRE DESCENDRE » DANS LA RUE.»
Ainsi, je n'avais pas un centime au Luxembourg; et, pour créer à l'ancien directeur des ateliers nationaux une puissance qu'il déclarait vouloir me rendre hostile, on loi offrait, à voix hasse^ une prime sur les fonds secrets!
Ainsi, au pouvoir tout moral qui résultait, pour Albert et moi, de la confiance sans bornes que nous inspirions aux délégués du Luxembourg, on s'étudiait artiiîcieusement à opposer une influence poursuivie, par des voies corruptrices, aux dépens du trésor public, à prix d'or !
Ainsi, pendant que nous ne laissions tomber, du haut de la tribune du Luxembourg, que des paroles de paix, que des- exhortations au calme et à la concorde (1) , on disait fort bcLs au directeur des ateliers nationaux : « Ne
» ménagez pas l'argent Croyez-vous parvenir à com-
» mander entièrement à vos hommes T Le jour n'est peut- » être pas loin oii il faudrait les faire descendre dans la » rue! »
Ce n'est pas tout : pour se ménager un moyen permanent d'action sur la populatij^n ouvrière des ateliers nadonaax, M. Marie et M. Emile Thomas essayèrent de l'établissement d'un club.
«( L'idée émise par l'un des délégués, de lafondation dbm
(1) Voy. les discours reproduits textuellement dans le Moniteur du 10 marsi du i 1 mars, da 96 mars, du 7 avril, du S mai t84t.
» club, raconte M. Emile Thomas^ resta dans Tesprit du » ministre^ qui^ lorsque les délégués furent parlis^ m'en )» reparla et demanda ce que j'en pensais. Je lui répon- 1» dis que la chose pouvait ayoir de bons résultats.... je
» VOYAIS A CE PROJET L'IMMENSE BÉNÉnCE DE DRESSER UN » AUTBL CONTRE CELUI DU LUXEMBOURG. » (1)
Malheureusement^ Fautel nouveau demeura sans fidèles et fut maudit. La popularité se donne^ elle ne se vend pas. Ceux qui avaient la main dans le trésor public, ceux qui^ pouvant ouvrir ou fermer à leur gré les portes des ateliers nationaux^ disposaient de l'existence de plusieurs milliers de familles^ voulurent vainement faire violence aux sympathies populaires ; vainement ils en mendièrent la faveur : le peuple se détourna d'eux avec dégoût^ et garda son cœur à ceux qui n'avaient eu^ pour le gagner, que des pensées généreuses, servies par une parole libre*
Ce qu'il importe de noter, c'est que les délégués pu
LUXEMBOURG N'ONT JAMAIS REÇU UNE OBOLE. Leur mis-
sion fut toujours et entièrement gratuite. Que dis-je ? Elle devint pour eux la source des privations les plus dures^ des plus poignantes douleurs. La plupart d'entre eux se virent renvoyés de l'atelier par leurs patrons furieux. Une persécution barbare et sourde les enveloppa. Avocats de la commune misère^ on se ligua pour leur refuser partout le pain du travail. Et puis, on n'eut pas honte de se faire contre eux un argument de leur détresse même.
Eh bien I leur disait-on, que vous revient-il de tant de théories décevantes? On vous parle de l'organisation du travail; on vous vante les bienfaits de l'association; l'abolition du prolétariat vous est montrée dans le lointain I Promesses de rhéteur que tout cela; rêves d'utopistes, fantômes briUantsà la suite desquels on vous pro-
(1) Hiitoire det Àt^ien noitonaïup, p. 157.
mène» nos et aifômés^ dans le pays des diiiQëres I Revenez à Y0US5 malheorenx i Laissez là ces tribuns aux paroles dorées et stériles. Rappelez-yous que la pauvreté est^ pour le grand nombre, un hôte inévitable. Est-ce que jamais vos souflOrances furent aussi vives? Comprenez mieux le cri de vos enfants et interrogez la pâleur de leurs mères I
Oui, voilà ce qu'ils disaient, les bommes qui, par un horrible calcul, enfouissaient leurs capitaux, ruinaient le crédit à force d'en déplorer bruyamment la ruine, suspendaient le travail commencé, repoussaient le 'travail offert' Us entretenaient on agrandissaient le mal, pour prouver Timpossibilité de le détruire ; ardents à montrer que les idées nouvelles étaient irréalisables, ils s'autorisaient du résultat des manœuvres employées par euxmêmes dans le but d'en empêcher la réalisation ; ils semaient la tyrannie dans la misère, les hypocrites I
Mais le peuple n'y fut pas trompé. Menaces, promesses, conseils artificieux, détresse prolongée outre mesure, rien n'ébranla les représentants des corporations ; rien n'altéra la sérénité avec laquelle ils tenaient, au Luxembourg, les grandes assises de la faim.
Et nous, témoins de cet héroïsme de tontes les heures, de ce dévouement sans faste et sans repos, de ces vertus dont la récompense n'était que dans les joies d'une sorte d'enthousiasme sacré, comment n'aurions-nous pas été saisis d'attendrissement et de respect ? Hommes magnanimes, recevez ce témoignage que .vous envoie, du fond de l'exil, un cœur dont vous avez connu tous les battements. Au sein des maux qui m'ont visité et dans cette amère solitude qui s'est faite autour de moi, un bonheur me reste que ne m'ont pu ravir ni mes ennemis ni la foriune : c'est la douceur, c'est la gloire d'être aimé par des hommes tels que vous !
Après cela, qu'on soit arrivé à me rendre victime d'une
«c(BU8atioii dont la fautseté était si oufertement mise en relief il^ar mes écrits^ par mes actes, par mes discours^ par les ordres émanés des vrais coupables^ par leurs arrêtés» par les décrets du Moniuur enfin « c'est certaine- «Mit une des prenres les plus saisissantes dn pouvoir et la calomnie,, qoand tons les genres d'oppression la prennent à leur service. Les ateliers nationaux épui- •aient le trésor en pure perte ; ils humiliaient ronvrier réduit à recevoir du pain qn'il demandait ^ gagner ; ils Odonuiiaicut Fintervention de l'État en matière d'indus* trie ; ils mettaient, h la place d'associations de travail Imn, des bataillons de salariés sans emploi, étrange iméa qu'il faudrait tôt on tard licencier, au risque de la guerre civile ! Les logiciens efflanqués du laiutz^aire, ses prûneurs aui abois trouvaient donc un avantage immense k BOUS imputer de pareils désordres. QâeUe bonne fortune pour les tenants de la vieille économie politique, s'ils parvenaient à donner le change à Topinion^ s'ils parvenaient à présenter comme rapplication su* préme del-orfamialioA^ulrat>at7^ ces ateliers nationaux qui n'en ont été qu'une ignoble parodie! L'imposture ici avait une incontestable portée ; elle fournissait à nos adversaires, k bout d'arguments, l'occasion de dire: « A quoi bon tant raisonner > Contre toutes vos théories MUS avons un FAn\ »
Uaisles associationsqoi avaient lemr origine auLuxembourg, celle des tailleurs, par exemple, celle desiileurs, telle des passementiera» celle des selliers , lesquelles dif* feraient si radicalement des ateliers nationaux, n'était-ce pas asaes pour fiair« tomber la calomnie la pins impudente qnt fatiamiis ? H aurait dA en être ainsi» ce sem^ Uo) Mtts les agcMi de cetio ceasidratfaNei du meMn^e mirett è tout obscttreir tant d'acharnement et d'andace, qu'aujourd'hui encore beaucoup coabMdeBt avec tes ateliers naUonanx, qni n'e&istent pins, les ataodatUins
onnièrds^ dont Forigliie se rapporte à l'actkm dn LiiMmbourgs et qui, grâce au ciel, existent toujours, prospèrent et prospéreront.
Ajoutez à cela le silence auquel je me suis si longtemps et volontairement condamné. £n butte à une accusation injuste, je pensais que celui qui la méritait mettrait son honneur à m'en décharger. Il a cru devoir se taire dans son intérêt; moi, dans le sien, j'ai cru devoir me taire aussi, jusqu'au jour où la vérité est sortie des documents officiels. Depuis, il est arrivé que le personnage dont je parle et dont j'avais été le collègue, a placé sa signature à côté de celles qui me proscrivaient. J'ai bien cruellement expié mes scrupules de délicatesse! N'importe : je ne suis pas homme à m'en repentir.
Il y a de quoi frémir vraiment quand on pense à tout ce qu'un mensonge peut contenhr de haines, d'injustices, d'atrocités.
C'est comme organisateur des ateliers nationaux, organisés contre moi, que j'ai en des légions d'ennemis.
C'est comme organisateur des ateliers nationaux , organisés contre moi , qu'aux yeux de l'immense foule des ignorants, je suis devenu comptable des angoisses de l'Industrie et des malheurs du siècle.
C'est comme oi-ganisateur des ateliers nationaux, organisés contre moi, que j'ai été maudit par quiconque sentait sa fortune crouler.
C'est comme organisateur des ateliers nationaux, organisés contre moi, que je me suis vu un instant attribuer rinsurrection de juin; née de ces ateliers si follement dissous, après avoir été si follement établis.
C'est comme organisateur des ateliers nationaux ^ organisés contre moi, que j'ai eu à lutter contre deux lâches tfiata&tf«ft de meurtre i la prradère fois sior lesenil nêne de l'AssenlMée, la seconde en plein jour et en plein bonterard.
Vous cberchez un syDonyme à calomniateiir ? Le void : Assassin.
Ferai-je l'énumération des attaques qui m'assaillirent pendant la durée du gouvernement provisoire ? On imprimait^ dans des journaux impurs; on allait répétant dans les salons :
« Il ameute les clubs^ • et jamais je n'avais mis les pieds dans un club ;
«r II prêche la haine entre les classes^ » et mon système était celui de la solidarité humaine ;
« Il est au fond des complots de Blanqui, « et jamais je n'avais eu le mohidre rapport ^ même hidirect, avec Blanqui, un de ceux pourtant avec lesquels M. de Lamartine croyait pouvoir^ selon ses propres expressions» con^ spirer comme le paratonnerre conspire avec les nuages;
« Il excite les ouvriers contre les patrons ^ » et c'était à terminer leurs différends que je passais la moitié de mes journées (1) ;
Il parle de r Organisation du travail, ^Anqfï on achète son livre^ » et pour aider l'industrie fraternelle des ouvriers typographes^ je lui avais fait cadeau de sept mille exemplaires de cet ouvrage (2) , dont cinq éditions^ ti-
(1) En Yoir la preuve aux pièces jtutificaiives»
(2) Je le répète : j'entends, dans cet écrit, ne rien ayancer sans preuves. Voici un extrait d'une, lettre écrite par M. Parmentier, gérant de Y Industrie fraternelle ^ au dernier éditeur de V Organisation du traivail :
« Monsieur,
9 Au mois de juin 1847, je fis, près M. Louis Blanc, de^ démarches dans le but d'obtenir Tautorisation défaire une nouvelle édition de VOrganisation du travail, M. Louis Blanc accueillit favorablement ma
rées ensemble à plus de trente mille, ne m'ont rapporté qne l'honnear d'avoir dit la vérité.
Mais de quel droit me serais-je plaint ? Contre un ennemi de la société^ est-ce que toutes les armes ne sont pas bonnes? Ennemis de la société I c'est ain^ que^ toujours^ les ouvriers du progrès ont été nommés par les défenseurs d'un ordre social corrompu.
Tacite rapporte que, sous Néron^ l'on accusa dérisoirement de l'incendie de Rome, « des malheureux abhor- » rés pour leurs infamies^ et qu'on appelait vulgairement » chrétiens. » En conséquence, les uns furent enveloppés de peaox de bétes et on les donna à manger aux chiens; les autres » le corps enduit de résine et transformés en flambeaux^ servirent pendant la nuit à éclairer les pas^ sants. Or^ c'était comme ennemis de la société qu'on les frappait , et non comme incendiaires : haud perindé in crimine incendii quam odio humanigeneriseonvictisufU (!)•
demande, n me dit : « Vous représentez une société d'ouvriers, et, à ce » titre, je ne yeux point tous faire de conditions. Imprimes et Tendes le » plus grand npmbre possible d'exemplaires ; et si yoas faites des bénë- » fices, TOUS me remettrez la somme que tous jugerez conTenable pour » mes droits d'auteur. Néanmoins , ajouta-t-il , dès à présent je tous » affranchis de tous droits pour un tirage de deux mille exemplaires. » Le 24 féTrier arriva. Je fis fûre un tirage de cinq mille exemplaires. •• Je TÎs aassit6t M. Louis Blanc, qui eut encore le désintéressement d'abandonner ses droits pour les cinq mille exemplaires qui Tenaient d'dtre tirés, etc., etc.
» Signé PAaMnrrma,
» Gérant de Ylnâmirie fraUmelle^ »
Voilà de quelle maniàre je MpécukM sur la vente de mon livre I (1) AnmUê de TacU$, Uv. XV, § uiv,
C'étaient aussi des ennemis mortels de la société, ceai qui, en 89, portèrent la main sur le régime féodal, ceux qui, dans la nuit du li août, applaudirent avec transport à Le Guen de Kérengal s'écriant : « Qu'on nous apporte » ces titres qui outragent la pudeur, qui insultent à l'hu- » manité, qui forcent des hommes à s'atteler à une Charly rette, comme les animaux du labourage. Qu'on nous » apporte ces litres en vertu desquels des hommes pas- » sent les nuits à battre les étangs pour empêcher les » grenouilles de troubler le sommeil d'un voluptueux > sei^eur. »
Appeler la société l'espèce particulière de société dont ils profitent, voilà l'éternel sophisme des oppresseurs de tous les temps.
Ils s'est donc trouvé que nous étions les ennemis de la société, en demandant l'association des forces, la soUdarite des intérêts , Tunion des cœurs , le libre développement des facultés de chacun par l'éducation commune et gratuite, l'usage pour tous des instruments du travail et une plus équitable répartition de ses fruits.
Et quels étaient , contre nous, les représentants de la société véritable, de la société par excellence ? Ceux qui veulent le maintien du déplorable régime où les places au banquet de la vie sont d'avance marquées par le doigt inexorable du hasard ; où le bonheur est une curée qu'on 9e diqpute dans les ténèbres; où l'on vante, sous le nom de concurrence, l'émulation frémissante qui est à l'usage des oiseaux de proie; où l'on a fait un privilège de la propriété, c'est-à-dire du droit à la vie , et un privilège de la famille, c'est-à-dire de la sainteté des affections domestiques ; où Ton ose décorer du nom de citoyens libres les infortunes qui ont la misère pour tyran ; où les tissus précieux sont fabriqués par des hommes demi-nus, les palais bâtis par des hommes sans asile, et les heureux nourris par des hommos sans pain.
Non, jamais» jamais on ne pourra croire qu'un tel renversement des idées, qu'an tel abus des mots aient été possibles , quand le monde sera parvenu à l'âge da raison. Mais qu'elle est longue, grand Dieu I l'enfance dei peuples 1
On verra plus loin ce qui a rapport h ma conduite dans les journées du 17 mars et du 16 avril : j'arrive à la convocation de l'Assemblée nationale.
Qu'allait être cette Assemblée , issue du suflVage uni* versel ? Grande eût été l'erreur des républicains si , lorsqu'ils réclamaient l'application du suffrage universel. Ils s'étaient bercés de l'espoir que de ce principe sortiraient immédiatement des résultats heureux. Pour moi, j'avais toujours pensé, toujoura écrit que dans l'état de dépendance , d'ignorance , ob végètent les populations rurales , il y aurait folie à espérer tout d'abord des choix intelligents et libres. Mais ce n'est point à l'intérêt du moment que se doit mesurer Fimportance des principes qui régissent les sociétés. Le suffrage universel a besoin d'être appris, mais il est de l'essence même de cette Institution de se perfectionner à mesure que les peuples s'éclairent, que leur intelligence s'élève, que leur vie politique se développe. Lesuflfrage univei^el, d'ailleurs, repose sur la notion du droit, et rien que dans la reconnaissance solennelle du droit, il y a un fait d'une portée immense.
C'était donc sans hésitation et pourtant sans illusion que j'avais signé, comme membre du gouvernement provisoire, le décret constitutif du suffrage universel. Je fus moins surpris qu'affligé, en voyant dans quelles mains les élections remirent les destins de la République.
Du reste y Timpres^on produite par le coup de tonnerre de février durait encore y et les rancunes des royalistes disparaissaient sous leurs frayeurs. Je me rappelle que^ deux jours avant Fouverture de TAssemblée nationale^ M. Duvergier de Hauranne vint à moi, au palais Bourbon, et me dit : « Je crains bien que le gouvernement provisoire ne se soit fait une idée fausse des dispositions que nous apportons ici, mes amis et moL Ce n'est certes pas nous qui avons voulu la République, mais elle existe et nous nous rallierons franchement au régime nouveau. Voilà ce dont U faudrait que vos collègues et vous fussiez bien convaincus. » Et, en effet, le jour de Fouverture, les royalistes les plus connus dans l'Assemblée miréht à recomaître la République, à la proclamer, à la saluer, une affectation d'enthousiasme dont le Moniteur a conservé les preuves. On put juger alors quel abîme sépare les convictions politiques qui sont une foi, de celles qui sont un intérêt. Car enfin > ces monarchiens, à qui nous faisions crier vive la République 1 ils ne nous avaient jamais fait crier vive le roi I à nous.
xn
Quoi qu'il en soit, ce fut par des attaques, pleines de fiel, dirigées contre le socialisme, que les prétendus républicahis convertis commencèrent la contre-révolution. Les doctrines du Luxembourg avaient été présentées à la bourgeoisie sous de si mensongères couleurs, qu'on la savait prête à appuyer l'attaque. Que n'avait-on pas dit du pouvoir effroyable de destruction contenu dans ces doctrines? Demander à l'État de devenir le tuteur des pauvres , juste ciel I Lui demander de former, en créant une banque d'État, en fondant des colonies agricoles, ea
prenant la direction des chemins de fer^ en se chargeant des assurances^ en établissant des entrepôts , en ouvrant des bazars, un opulent budget du travail dans lequel on aurait puisé pour commanditer les associations ouvrières et généraliser autant que possible la possession des instruments de travail ^ mais c'était donner un rival
inattendu^ tout-puissant^ à l'industrie particulière et au commerce; c'était les menacer^ c'était les ruiner^ au moyen même d'impôts levés sur eux ! Et, là-dessus, chacun de crier à l'injustice. Gomme s'il était plus juste de faire payer au pauvre les impôts à l'aide desquels on protège aujourd'hui le système de concurrence qui l'écrase ! Gomme s'il n'était pas absurde et inique d'interdire à l'État de faire avec mesure , en connaissance de cause, pour le compte des int'^Téts dont il représente l'universalité , ce qu'il est loisible aujourd'hui au premier grand spéculateur venu de faire aveuglement, brutalement, dans son intérêt propre et sans égard aux millrers de malheureux qui mourront broyés dans une lutte hiégale I
Inutile d'ajouter qu'on ne pouvait poser la question ainsi que je viens de dire sans un singulier raffinement de mauvaise foi.
Quelle est la question, en effet? La question, c'est de savoir si la concurrence illimitée est, oui ou non, une cause d'appauvriisement, non pour telle ou telle classe» mais pour la société tout entière. S'il en est ainsi, déclarer ruineuse l'action de l'Etat, aboutissant à substituer l'association à la concurrence, c'est faire sonner bien haut un non-sens.
Or, est-il vrai qu'au lieu d'unirjes forces et d'accroître leur fécondité par leur union, la concurrence les use, les annihile en partie, par cela seul qu'elle les met aux prises les unes avec les autres?
Est-il vrai que, signalant sa présence chaque Jour, à
toute heure^ sur chaque point du sol^ par la chute des établissements hors d*étai de résister au choc de l'antagonisme universel, la concurrence entraîne une énorme déperdition de temps., de capitaux^ de travail humain?
Est-il vrai que^ se développant au milieu de la plus ténébreuse^ de la plus confuse mêlée^ la concurrence nous montre des industries périssant par Fétisie à côté d'industries périssant par la pléthore, et réduit le mouvement commercial à n'être qu'une tumultueuse loterie T
Est-il vrai que, pour apaiser les différends, juger les procès, vider les débats qu'elle engendre en séparant les intérêts, la concurrence nécessite une foule de fonctions parasites, pompes aspirantes de la richesse?
Est-il vrai que, grâce à la concurrence, les machines nouvelles, les applications imprévues de la science, les découvertes du génie, deviennent des appareils de guerre entre les mains de quelques-uns, au lieu de servir k augmenter la fortune de tous ?
En un mot, est-il vrai, je le répète, que la concurrence est une cause générale d'appauvrissement, elle qui rend l'émulation même subsersive et ne permet de bâtir qu'avec des ruines?
Si cela n'est pas vrai, qu'on le prouve. Si cela est vrai, qu'on se taise ;. car il est manifeste que ceux qui épuisent dans les efforts anarchiques de l'industrie particulière une partie de leurs ressources et de leur activité, trouveraient à les employer, dans le régime de l'association, où rien ne se perd, infiniment plus de sécurité, d'avantage et de profit.
Voilà du moins sur quel terrain il aurait fallu placer le débat Mais à quoi bon invoquer la logique contre la haine? Le parti du mal ne raisonne pas : il ment et il tue.
xm
. Ce fut donc sur Albert et moi que les agents, encore masqués, de la réaction, résolurent de frapper les premiers coups. L'excès de leur rage et la bassesse des moyens qui la servirent sont choses à peine imaginables. Qu'on me permette, à ce sujet, de mentionner un fait, de peu d'importance en lui-même, mais caractéristique.
Les membres du gouvernement provisoire s'étaient réunis en conseil, pour la dernière fois, au ministère de la justice, place Vendôme. Là furent réglés certains détails relatifs à la séance d'ouverture de l'Assemblée. Une députation d'ouvriers m'ayant ce jour -là retenu au Luxembourg, je ne pus assister au conseil, de sorte que, le k mai, je me rendis à l'Assemblée nationale sans savoir que c'était par discours écrits et lus à la tribune que chacun de mes collègues devait rendre compte aux représentants des actes de son ministère. Quand vint mon tour, je fis, sans lire, l'exposé des actes de la commission du Luxembourg, par la raison bien simple que je ne pouvais pas lire ce que je n'avais pas écrit. Qui le croirait? ceci fut un crime. Plus de doute ! j'avais voulu me séparer avec éclat de mes collègues, j'affichais des prétentions oratoires, je posais scandaleusement ma candidature du haut de la tribune, que sais-je? Ce sont là d'étranges misères, je le sens bien, et je n'aurais garde de m'y arrêter si Tinjustice des haines politiques ne se voyait mieux encore à leurs puérilités qu'à leurs fureurs.
Mais quelque violent que fût le désir des royaliste^ de
voir le socialisme abattu, peut-être n'auraient-ils pas osé de si tôt porter la main sur lui, s'ils ne s'étaient sentis appuyés, dans l' Assemblée^ipar le parti de M. Marrast, le parti des emplois à envahir. La vérité est qu'il se fit alors entre tous les royalistes sans pudeur et tous les républicains adultères une alliance d'où naquit la commission executive^ pouvoir marqué d'avance d'un sceau fatal, et qui n^exprimait que trois choses : l'absence du socialisme, la haine, la peur. Les votes coalisés le composèrent de cinq hommes : MAI. François Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine, Ledru-Rollin. C'était le gouvernement provisoire moins l'idée du travail ; c'était la Révolution de Février, moins ce qui était toute la révolution : le peuple.
Dans cette combinaison, la tribune du Luxembourg n'était pas renversée, du moins on se taisait là-dessus. Mais à quoi aurait servi désormais la commission de gouvernement pour les travailleurs^ dépouillée de son omnipotence morale et soumise à une pentarchie ouvertement hostile? Gomme enseignement et propagande, le Luxembourg avait laissé dans Fesprit du peuple une trace profonde, ineifaçable : son œuvre historique se trouvait à peu près épuisée ; et, quant à son œuvre politique, quant à la réalisation officielle des idées émises, rien, sous ce rapport, n'était possible sans une organisation administrative, sans de larges moyens d'application, sans un budget II fallait donc, ou que la commission du Luxembourg cessât d'exister comme pouvoir, ou qu'elle se transformât en un ministère du travail.
Faire de l'État le banquier des pauvres ; centraliser, pour en former le budget des travailleurs, les bénéfices que rapportent h. la spéculation privée les chemins de fer, les assurances, la banque, et y joindre ceux qui résiilicraient de la création de colonies agricoles, de l'établissement de vastes entrepôts, de la fondation de nom-
breux bazars (1) ; employer le budget des travailleurs à commaDditer les associations ouvrière^, instituées d'après le principe d'une fraternelle solidarité^ et les mettre en état d'acquérir^ en se développant^ un capital collectif, INALIÉNABLE ET TOUJOUKS GROSSISSANT, SCUl moyCU
d'arriver h tuer l'usure, grande ou petite, et de faire que le capital ne fût plus un élément de tyrannie, la possession des Instruments de travail un privilège, le bien-être une exception, l'oisiveté un droit; telle eût été la mission du ministère du travail.
Pour mon compte, je me suis toujours beaucoup défié de la puissance des tentatives partielles, tentatives auxquelles cependant, faute de mieux, il est nécessaire de recourir, sauf à y apporter de la maturité, de la prudence. Changer la base et la nature des rapports qui ont si longtemps existé entre les hommes n'est pas une affaire qui se puisse passer du concours de toutes les ressource^ et de toutes les forces. Il y faut le pouvoir de la société tout entière, noblement et énergiquement représentée par rÉtat Le danger des essais de rénovation tentés malgré la pression et la résistance presque indomptables du milieu environnant, c'est de décrier, s'ils échouent, le principe qu'il s'agissait de servir, de jeter le découragement dans les cœurs, d'ajourner le bien, rendu témérairement responsable de l'opposition même qu'il a rencontrée de la part du mal. Il importe, d'ailleurs, de remarquer qu'en présence de questions qui contiennent tout — le passé de la société, son présent, son avenir, — l'État ne saurait rester jusqu'au bout indifférent et neutre. De sorte que, si on ne l'a pas pour soi, on l'aura inévitablement contre soi.
La vérité conquiert le domaine des idées, par l'effort de quelques-uns contre tous ; mais elle ne s'installe dans
(1) Voir le IWre intitulé : La RévoluHùn de Février au Luxembourg,
le domaine des faits que par Teffort de tous contre quelques-uns.
Le ministère du travail aurait été cet effort de tous contre quelques-uns.
Et c'est justement pourquoi ceux-là devaient s'en effrayer qui ne vivent que de la commune détresse.
Nous prévîmes bien, Albert et moi, qu'il en irait ainsi; mais notre devoir était de mettre l'Assemblée en demeure de se prononcer. Seulement, pour qu'il fût impossible de nous accuser d'ambition personnelle, nous convînmes de la déclaration suivante, que je portai à la tribune, le 8 mai :
« Citoyens, la commission du gouvernement pour les » travailleurs est née de la Révolution de Février; elle » n'a pas été jusqu'ici un ministère; elle n'a relevé que B d'un seul pouvoir, le peuple ; elle relève pour aujour- » d'hul de vous seuls, par qui le peuple est représenté. » Le président et le vice-président de la commission du gouvememeot pour les travailleurs ont résigné leurs » fonctions le jour où l'Assemblée nationale a pris pos- » session de sa souveraineté. Ces fonctions, après le vote » qui vient d'avoir lieu, ils sont décidés à ne pas les re- » prendre. Ils vous prient de vouloir bien pourvoir à leur » remplacement. »
Cette déclaration faite, je me sentais à l'aise pour proposer la création d'un ministère du travail C'est ce que Je fis dans la séance du 10 mai.
Mon discours se terminait en ces termes :
« Oui, je crains que la société actuelle, si on la laisse » descendre la pente qu'elle descend, ne marcbe à un » abîme, et je ne crois pas que pour cesser de marcher » à un abîme, il suffise de choisir la nuit pour y marcher ; » il faut que la lumière descende sur la situation. C'est à » vous à la faire descendre, et par là vous aurez con- » quii des droits Immensesi je ne dis pas seulement k la
i,!ÎS.vf*'^)S,".*'H-, 'î ''*■
?ÎV
» reconnaissance du peuple^ mais à la reconnaissance de 9 la postérité ; et vous aurez conjuré des périls dont sou- 9 vent on ne comprend bien la portée que lorsqu'on les » touche de la main On disait avant la Révolution de » Février : « Prenez garde à la révolution du mépris ( » 9 £h bien ! c'est à nous à rendre impossible^ et cela se » peut, la révolution de la faim. »
Cette révolution de la faim que je redoutais, elle Rappellera dans l'histoire VinsurrecUon de juin 18^8. Hélas l je ne croyais pas que la misère du peuple vint donner si tôt raison à mes terreurs I
L'Assemblée resta sourde à l'appel qui lui était fait. Mon coeur en souffrit^ mais j'avais obéi à ma conscience.
On a vu dans la déclaration citée plus haut quelles précautions j'avais prises pour désarmer la malveillance. Tout fut inutile. Dans leur implacable mauvaise foi, mes ennemis feignirent d'ignorer ce qui leur ôtaitla ressource d'une calomnie nouvelle. J'avais formellement annoncé que, jusqu'au moment où la Constitution serait décrétée, je n'aspirais qu'à l'honneur de rester représentant du peuple; et l'on mit une affectation odieuse à dire, à répéter que j'avais proposé un ministère du travail dans l'unique but de l'occuper.
Ce fut alors aussi que commencèrent les machinations dont mon exil à Londres a montré le succès. Avant de me proscrire comme agitateur, il fallait accoutumer les esprits à me craindre et à me haïr comme tel. Les journaux de la réaction s'y employèrent. S'arrogeant sur ma conduite un contrôle indécent, le Constitutionnel s'étonnait que je ne parusse pas à la tribune. La Patrie annonçait faussement que je n'assistais plus aux séances parlementaires. Dans un article où elle dénonçait d'af-
freux complots prêts à éclater, la feuille royaliste inti^ tulée VAssemblée nationale ajoutait aux inslDÙations de la Patrie, du Constitutionnel, et, avec une emphase hypocrite, elle s'écriait : « Achille s'est retiré sous sa tente !» ce qui voulait dire en bon français que, si la place publique venait à s'agiter, ce serait ma faute et mon crime.
Survint la fatale journée du 45 mai. La suite de cet écrit dira quel rôle y fut le mien.
Cependant des poursuites ayant été ordonnées contre divers citoyens qui n'appartenaient pas à l'Assemblée, le juge d'instruction requit mon témoignage. Mais dans le témoin qu'on interrogeait, ce qu'on cherchait avidement^ sans l'avouer encore, c'était un coupable. De leur côté^ parmi les écrivains de la réaction , il y en avait que semblait avoir tentés la gloire de ceux qui, sous le nom de délateurs, reçurent autrefois de Tacite rimmorlalité du mépris. Pour donner l'idée de mon arrestation, ils annonçaient quotidiennement que je venais d'être arrêté. Pendant toute une semaine, je me réveillai chaque matin au bruit de ce mensonge qu'on se plaisait à crier sous mes fenêtres... D'autres imprimaient qu'on m'avait aperçu sortant de chez le juge d'instruction, dans un état de trouble extraordinaire et le visage couvert de pâleur. O misérables ! misérables !
Je dois l'avouer : il y avait encore, à cette époque, quelque chose de si opiniâtre dans mon ingénuité, qu'il ne m'arriva pas un seul instant de croire à une demande d'autorisation de poursuites contre moi. Le 31 mai, comme je me sentais un peu malade, j'hésitais à me rendre à l'Assemblée, ne pouvant me douter de ce qui m'y attendait. Cette hésitation tomba devant le désîr de répondre par mon assiduité à une des calomnies que j'ai déjà mentionnées : je partis. Au moment où j'entrais dans l'Assemblée, j'entendis prononcer mon nom à la
tribune^ qu'un Gorse^ M. Piétri^ occupait. J*1nterroge mes yoisins; et j'apprends qu'une demande en autorisation de poursuites contre moi vient d'être adressée à l'Assemblée nationale par les procureur et avocat généraux de la République^ MM. Portails et Landrin.
Ainsi, l'on ne m'avait prévenu de rien, et j'avais couru risque d'être condamné sans avoir été entendu 1 Je pris la parole, en proie h une indignation qu'il ne me f|it point possible de dominer. Nous étions au 31 mai, jour anniversaire de la proscription des Girondins, comme l'observa Théodore Bac. L'homme n'avait ni à se justifier ni à se défendre ; le représentant du peuple avait le droit de dire et je dis qu'on se précipitait dans une voie où se trouvaient les luttes sanglantes, l'inexorable ardeur des partis à se décimer les uns les autres, le rétablissement de la peine de mort, la guerre civile. Jamais je n'oublierai avec quelle violence la majorité royaliste m'interrompit, lorsque je parlai de la peine de mort, c Qui la rétablira? Expliquez-vous! Qui la rétablira? » me criaiton de toutes parts d'une voix furieuse. Je répondis que ce serait la logique même à laquelle ils se livraient, la terrible logique des passions. Dieu veuille que je me sois trompé I
L'Assemblée nomma une commission pour examiner la demande en autorisation de poursuites, et le lendemain je fis distribuer à mes collègues l'écrit que voici :