‹ Appels aux dirigeantsChapitre 14 sur 22 · LETTRE A UN SOUS-OFFICIER · texte numérisé non relu

LETTRE A UN SOUS-OFFICIER

Vous vous étonnez de ce qu'on enseigne aux soldats qu'il est permis de tuer des hommes à la guerre et dans certains autres cas, alors que l'Ecriture, tenue pour sainte, l'interdit formellement; on y trouve nonseulement l'interdiction de tout homicide, mais encore de toute offense à l'égard des hommes ; il y est dit en termes précis : ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse. Devant cette contradiction flagrante, vous vous demandez si ce n'est pas une imposture, et, si oui, à qui elle profite?

Oui, c'en est une, et elle est tramée en faveur de ceux qui, habitués à vivre de la sueur et du sang des autres hommes, ont, dans ce but, défiguré la doctrine du Christ, laquelle, donnée aux hommes pour leur

bien, est devenue la source principale de tous les maux.

On s'y est pris de la façon suivante : Les gouvernements et toutes les personnes des classes dirigeantes qui vivent du travail d'autrui ont besoin d'un moyen pour gouverner la masse des travailleurs : ce moyen est l'armée. L'institution de l'armée comme moyen de défense contre l'ennemi du dehors n'est qu'un prétexte. Ainsi, le gouvernement allemand menace son peuple du danger des Russes et des Français; le gouvernement français — de celui des Allemands ; et le gouvernement russe — de celui des Allemands et des. Français ; c'est le procédé de tous les gouvernements. Ni les Allemands, ni les Russes, ni les Français ne veulent la guerre avec leurs voisins ou avec d'autres peuples; au contraire, ils la craignent par dessus tout. Aussi les gouvernements et les classes privilégiées pour avoir un prétexte à leur domination sur la masse travailleuse, agissent-ils comme le maquignon qui excite son cheval en cachette et qui fait mine ensuite de ne pou-

voir le retenir : ils excitent leurs nationaux et irritent un gouvernement étranger, puis font croire que, pour le bonheur ou le salut du peuple, ils sont forcés de déclarer la guerre, avantageuse pour les généraux, les officiers, les fonctionnaires, les marchands et, en général, pour les classes riches.

En somme, la guerre n'est que la suite inévitable de l'existence de la force armée ; celle-ci n'est utile aux gouvernements que pourdominer la masse laborieuse.

C'est une œuvre criminelle. Mais le pire, c'est que les gouvernements, pour donner un motif plausible à leur domination, doivent feindre de professer la plus haute religion qu'aient connue les hommes, c'està-dire la doctrine chrétienne, et y élever leurs sujets.

Or, cette doctrine, en son principe, est hostile, non seulement au meurtre, mais à toute violence ; c'est pourquoi, afin de pouvoir dominer et passer quand même pour chrétiens, les gouvernements doivent dénaturer le christianisme, en cacher le sens

vrai, et priver ainsi les hommes du bonheur que Dieu leur a apporté.

Cette déviation du christianisme a commencé dès longtemps déjà, sous l'empereur Constantin, le scélérat qui, pour ce fait, fut rangé parmi les saints. Tous les gouvernements depuis lors, surtout le gouvernement russe, s'efforcent par tous les moyens d'empêcher leurs peuples de percevoir le vrai sens du christianisme, car, s'ils le comprenaient, ils verraient que les gouvernants, — avec leurs impôts, soldats, prisons, gibets et prêtres menteurs, — non seulement n'en sont pas les soutiens, comme ils prétendent l'être, mais ses plus grands ennemis.

De cette altération du christianisme naît le mensonge qui vous a étonné, de là viennent tous les malheurs dont souffre le peuple.

Il est dépouillé, écrasé, misérable, igno-rant. Pourquoi? Parce que la terre est entre les mains des riches. Il est asservi dans les fabriques, les usines, dans toutes ses occupations, parce qu'on le surcharge d'impôts,

parce qu'on réduitson salaire et qu'on élève le prix de tout ce qui lui est nécessaire.

Comment remédier à cela ? Enlever la terre aux riches? Mais des soldats arriveront, qui tireront sur les révoltés, les mettront en prison. Leur enlever fabriques et usines? La même force armée s'y opposera. Faire grève? Cela ne réussit jamais : les riches peuvent résister plus longtemps que les ouvriers; les troupes seront toujours du côté des capitalistes. Le peuple ne sortira pas de la misère dans laquelle on le maintient, tant que les dirigeants auront l'armée à leur disposition.

Mais, qu'est-ce donc que cette armée qui assure la soumission du peuple? Qui sont ces soldats qui fusillent les paysans occupant la terre, les grévistes qui ne veulent pas reprendre le travail, les contrebandiers qui transportent des marchandises sans payer d'impôts, les soldats qui mettent en prison et arrêtent ceux qui refusent de payer? Ces soldats sont ces mêmes paysans auxquels on a enlevé la terre, ce sont ces mêmes grévistes qui veulent un salaire plus

élevé, ce sont ces mêmes contribuables qui veulent être délivrés des impôts. Pourquoi donc ces hommes fusillent-ils leurs frères ? Simplement parce qu'on les a persuadés que le serment qu'on leur fait faire en entrant au service est inviolable, et que, si l'on ne peut tuer les hommes en général, on peut en tuer sur l'ordre des chefs. C'est ainsi qu'ils sont victimes de la fraude qui vous a étonné.

Mais une question se pose. Gomment des hommes sensés, souvent lettrés, instruits, sont-ils dupes d'un mensonge aussi manifeste? Le chrétien le plus ignorant ne saurait ignorer que le Christ n'a pas permis l'assassinat, mais a prêché la douceur, l'humilité, le pardon des injures, l'amour des ennemis; il est impossible d'oublier aussi complètement que, selon la doctrine chrétienne, on ne peut s'engager à l'avance à tuer tous ceux qu'on ordonnera de mettre à mort.

Telle est la question. La réponse est que les hommes ne sont pas abusés par cette seule supercherie. Dès l'enfauce, ils y sont préparés graduellement, par toute une série

de mensonges, tout un système de mystifications qu'on nomme la religion orthodoxe et qui n'est autre que la plus grossière idolâtrie. Grâce à cette religion, les hommes apprennent que Dieu est triple et, qu'outre ce triple Dieu, il existe une Reine du Ciel ; qu'il y a, outre cette reine, des saints de toutes sortes dont les corps ne sont pas putréfiés ; qu'il y a encore les images de Dieu et de la Reine du Ciel et qu'il faut brûler à leur intention des cierges, les prier avec force gestes ; que rien n'est plus important et sacré au monde que cette petite hostie préparée par le prêtre, chaque dimanche, derrière le rideau, avec du vin et du pain, et qu'après que le prêtre a marmonné sur le vin et sur le pain, le vin n'est plus du vin, le pain n'est plus du pain, mais le sang et la chair d'un triple Dieu, etc., etc.

Tout cela est si stupide, si inepte, qu'il est impossible d'en comprendre la signification, et, au surplus, ceux qui enseignent cette religion n'ordonnent pas de comprendre, mais seulement de croire; habitués à ces mystifications dès l'enfance, les hommes

n'ont plus qu'à ajouter foi à toutes les autres inepties qu'on leur dit. Quand ils sont abrutis au point de croire que Dieu est suspendu dans un coin d'une chambre ou qu'il est incorporé au petit morceau d'hostie que le pope leur donne dans une cuiller, quand ils embrassent le bois ou les reliques et croient que les entourer de cierges est utile pour cette vie et même pour la vie future, on les enrégimente ; alors on les trompe déjà aisément: on leur fait tout d'abord prêter serment sur l'Evangile (où est formulée la défense de prêter serment) ; puis, on leur apprend que tuer des hommes par ordre n'est pas un péché, qu'au contraire, le péché est dans la désobéissance aux chefs, etc.

Ainsi, l'imposture dont est victime le soldat, — à qui l'on persuade qu'on peut sans pécher tuer des hommes sur l'ordre des chefs, — n'est pas isolée, mais fait partie de tout un système d'autres mensonges, sans lesquels elle n'aurait pu produire l'effet voulu. Seul, un homme complètement abêti par cette fausse religion qu'on nomme l'or-

thodoxie et qu'on lui présente comme une religion chrétienne, peut croire que, sans pécher, un chrétien puisse servir clans l'armée en promettant d'obéir aveuglément à tout homme placé plus haut que lui dans la hiérarchie, et, sur l'injonction d'un autre, y apprendre le meurtre, c'est-à-dire accomplir ce même crime qui est défendu par toutes les lois humaines et divines.

Quic onque est affranchi du mensonge et de la fausse religion chrétienne, nommée orthodoxe, ne le croira jamais.

C'est pourquoi ceux qu'on appelle les sectaires, c'est-à-dire les chrétiens qui nient la doctrine de l'orthodoxie et acceptent celle du Christ, telle qu'elle est exposée dans le sermon sur la Montagne, ne se sont jamais laissé tromper par ce mensonge. Ils ont toujours refusé et refusent de servir comme soldats, ne croyant pas ce service conciliable avec le christianisme; ils préfèrent souffrir mille tourments, comme il arrive maintenant à des centaines, à des milliers d'hommes : en Russie, aux Doukhobors et aux Molokans ; en^ Autriche, aux Nazaréens ; en

Suisse, en Suède et en Allemagne, aux Evangélistes. Les gouvernements le savent: c'est pourquoi ils ne veillent à rien avec autant d'inquiétude et de souci qu'au maintien de ce moyen de tromperie universelle qu'est l'Eglise, et sans laquelle leur pouvoir ne pourrait durer ; ils veillent à ce que l'action de l'Église se fasse sentir sur tous, dès l'enfance même, et de façon à être si répandue qu'aucun homme ne puisse l'éviter. Les gouvernements tolèrent tout : l'ivrognerie, la débauche (ils ne les tolèrent pas seulement, ils les favorisent; cela aide à l'abrutissement) ; mais ils empêchent de toutes leurs forces que les hommes déjà affranchis du mensonge en délivrent les autres.

Le gouvernement russe surtout, cruellement et insidieusement, a recours à cette supercherie : il ordonne à tous ses sujets, sous la menace d'un châtiment, de baptiser, dès leurs premiers jours, tous leurs enfants dans la religion fausse qu'on appelle l'ortho • doxie. Et, quand les enfants sont baptisés, c'est-à-dire considérés comme orthodoxes, on leur^4éfend, sous la menace de châti-

nients, de discuter cette religion dans laquelle ils ont été involontairement baptisés, et on les punit s'ils se permettent de discuter cette confession, et plus sévèrement encore s'ils en adoptent une autre, On ne saurait donc dire de tous les Russes qu'ils professent la foi orthodoxe ; ils ne savent pas s'ils la professent ou non : ils y ont été convertis alors qu'ils étaient tout jeunes, et ils y sont maintenus par la force et la crainte des châtiments.

Tous les Russes sont conquis à l'orthodoxie par la fourberie, et y sont maintenus par la violence. Grâce à son pouvoir, le gouvernement organise et maintient le mensonge ; le mensonge, à son tour, assure le maintien de ce pouvoir.

C'est pourquoi le seul moyen de délivrer les hommes de tous leurs maux, est de les délivrer de la fausse religion qui leur est imposée et d'appliquer la vraie doctrine chrétienne que la fausse leur dissimule. Le véritable christianisme est très simple et très clair, accessible à tous, comme l'a dit le Christ; mais il est simple et acces-

sible seulement quand l'homme est affranchi du mensonge dans lequel nous sommes tous élevés et qu'on nous donne comme la vérité divine.

Il est impossible de verser une boisson pure dans un vase rempli de boisson impure; il faut d'abord le débarrasser de ce qui ne peut servir. 11 en est de même quant à l'assimilation de la véritable doctrine chrétienne. Il faut d'abord savoir que tous les récits miraculeux qui nous sont contés, ne sont qu'un mélange grossier de superstitions hébraïques avec celles du clergé chrétien : la façon dont Dieu, il y a six mille ans, créa le monde; comment a péché Adam; comment l'homme est déchu; comment le fils de Dieu, né d'une vierge, Dieu lui-même, est venu sur la terre et sauva l'homme ; enfin, toutes les fables de la Bible et de l'Evangile, les vies des saints, les récits de miracles, les reliques, etc. Seul, l'homme affranchi de toutes ces superstitions peut comprendre la doctrine simple et claire du Christ qui n'exige aucun commentaire, car elle s'impose par sa lucidité même.

Cette doctrine ne parle ni du commencement ni de la fin du monde, ni de Dieu ni de ses projets ; en général, elle ne parle aucunement de ce que nous ne pouvons savoir, et qu'il est d'ailleurs inutile de savoir; elle dit seulement ce qu'il faut faire pour notre salut, c'est-à-dire, pour vivre de la façon la plus noble, de la naissance à la mort, cette vie pour laquelle le Christ est venu au monde.

À cet effet, il suffit d'agir envers les autres comme nous voulons qu'ils agissent envers nous. C'est là toute la loi et les prophètes, comme l'a dit le Christ; pour agir ainsi, il ne faut ni images de Dieu, ni reliques, ni messes, ni popes, ni histoire sainte, ni catéchisme, ni gouvernement ; au contraire, il faut que nous soyons complètement débarrassés de ces choses, car, pour agir envers les autres comme il veut qu'ils agissent envers lui, l'homme n'a qu'à se débarrasser des fables que les pontifes lui donnent comme unique vérité ; il ne doit pas s'engager vis-à-vis des autres hommes à agir comme ils le lui ordonneront. Alors seule-

ment nous serons en mesure d'accomplir, non pas notre volonté, ni celle des autres, mais la volonté de Dieu.

Quant à la volonté de Dieu, elle n'est pas de nous voir faire la guerre, opprimer les faibles.fmais de considérer tous les hommes comme frères, et de nous aimer les uns les autres.

Telles sont les pensées que votre lettre m'a suggérées. Je serais très heureux qu'elles pussent vous aider à élucider les questions qui vous préoccupent.

Léon Tolstoï.

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