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AUX SOLDATS

« ?\e les craignez donc point; car il n'y a rien de caché qui ne doive cire découvert, ni rien de secret qui ne doive ôtre connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, ditesle dans la lumière ; et ce que vous entendez, qu'on vous dit à l'oreille, prèchez-le sur les toits. Et ne'" craignez point ceux qui ôtent la vie du corps, et qui ne peuvent faire mourir l'âme ; craignez plutôt celui qui fait perdre l'âme et le corps dans la géhenne. »

{Matthieu, X, 2G-27-28.)

« Mais Pierre et les autres apôtres répondirent : Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. »

(Actes des Apôtres, V, 29.)

Tu es soldat; on t'a enseigné à tirer des coups de fusil, à donner des coups de baïonnette, à marcher au pas, à faire de la gymnastique ; on t'a appris la théorie, l'exercice; on t'a mené à la parade. Peut-être as-tu pris part à la guerre, as-tu combattu les Turcs, les Chinois, et obéi à tous les ordres. La pensée ne t'est pas venue de te demander si ce que tu faisais était bien ou mal?

Voici que l'ordre arrive à ta compagnie

ou à ton escadron de se mettre en marche et d'emporter des cartouches. Tu obéis sans demander où Ton te mène. On te conduit dans un village, auprès d'une fabrique, et tu vois de loin se presser sur la place une foule de villageois ou d'ouvriers, hommes, femmes, enfants, vieillards.

Le gouverneur, le procureur, les policiers s'approchent du rassemblement et semblent discuter. La foule écoute d'abord en silence; puis, elle devient de plus en plus bruyante et les autorités s'éloignent. Tu devines que ce sont des paysans ou des ouvriers révoltés, et qu'on t'a conduit ici pour les faire rentrer dans l'ordre.

Les autorités, tantôt s'approchent, tantôt js'éloignent de la foule ; mais les cris deviennent de plus en plus forts. Les chefs se consultent et l'on te donne l'ordre de charger ton fusil. Tu vois devant toi de ces mêmes hommes dont tu es : des hommes en caftan, en pelisses de mouton, en chaussures de lisière; des femmes avec des fichus sur la tête, en caraco, des femmes comme ta femme ou ta mère.

On donne l'ordre de tirer en l'air pour la première fois. Mais le rassemblement ne se disperse pas et les cris s'exaspèrent. Alors, on t'ordonne de tirer pour de bon, en visant dans le tas.

On t'a inculqué que tu n'es pas responsable de ces coups de fusils. Mais tu sais parfaitement que l'homme qui tombe, baignant dans son sang, atteint par la balle que tu as tirée, est tué par toi et non par un autre, et tu sais que tu aurais pu ne pas tirer et qu'alors cet homme n'aurait pas été tué.

Que dois-tu faire ?

11 ne suffirait pas d'abaisser ton arme et de refuser de tirer sur tes frères : demain, tu pourrais être appelé à agir de même. C'est pourquoi', que tu le veuilles ou non, tu dois réfléchir et te demander : Qu'est-ce donc que cette fonction de soldat qui te force à fusiller tes frères sans armes ?

Il est dit dans l'Évangile que non seulement on ne doit pas tuer ses frères, mais encore ne rien faire de ce qui conduit au meurtre : ne pas se mettre en colère contre

son frère, ne pas haïr son ennemi, mais l'aimer.

Dans la loi de Moïse, il est dit sans détours : « Tu ne tueras point », sans faire de distinction entre qui que ce soit. Or, les règlements qu'on t'enseigne affirment que le soldat doit obéir à n'importe quel ordre de ses chefs, sauf le cas de rébellion contre le tsar; et, dans le commentaire que le règlement fait au sixième commandement, il est dit : (( Bien que ce commandement défende de tuer, celui qui tue un ennemi à la guerre ne le transgresse pas » (1).

Dans le « Mémento du soldat » placardé dans toutes les casernes, que tu as lu et entendu lire plus d'une fois, il est dit que le soldat doit tuer les hommes : « Si trois hommes te tombent dessus, donne un coup de baïonnette à l'un, envoie une balle à

(1)11 est dit dans le règlement militaire : «-Dieu défend, par le sixième commandement, d'ôter la vie aux hommes par la violence ou la ruse et de troubler, de n'importe quelle manière, le repos et la tranquillité de tous ; c'est pourquoi ce commandement proscrit également les querelles, la colère, la haine, la jalousie, la cruauté. Mais celui qui tue l'ennemi à la guerre, ne pèche pas contre le sixième commandement, car il défend ainsi la foi, le souverain et la patrie. » (Note de l'auteur.)

l'autre et pourfends le troisième... Si la baïonnette casse, frappe avec la crosse ; si la crosse est hors de service, donne des coups de poing; si ton poing ne peut plus te servir, sers-toi de tes dents » (I).

On t'affirme que tu dois tuer, parce que tu as juré fidélité et que ce n'est pas toi, mais tes chefs qui sont responsables de tes actes.

Mais avant de prêter serment, c'est-à-dire, d'avoir promis à des hommes l'obéissance à leurs volontés, tu étais déjà engagé à observer la volonté de Dieu, de Celui qui t'a donné la vie. Or, Dieu interdit de tuer.

Ainsi, tu n'avais même pas le droit de jurer que tu ferais tout ce que t'ordonneraient les hommes. Il est dit nettement dans l'Évangile (Matthieu, Y, 34) : « Tu ne tueras point ».... cv Que votre parole soit : oui, oui, non, non; ce qu'on dit de plus vient du malin ». (Matthieu, V, 37). Il est dit de même dans VEpître de saint Jacques (I, 12) : « Avant tout, frères, ne jurez point,

(1) Mémento du soldat, rédigé par le général Dragogomirov. — 19e édition. (Note de V auteur.)

ni par le ciel, ni par la terre », etc. Aussi, le serment est-il un péché.

Quant à ce qu'on t'affirme que la responsabilité de tes actes retombera non sur toi , mais sur tes chefs, c'est un mensonge évident. Ta conscience ne peut être qu'en toi, et non chez le caporal, le sergent, le capitaine, le colonel, ou tout autre chef. Personne ne peut décider pour toi ce que tu peux, dois ou ne dois pas faire. L'homme est toujours responsable de ce qu'il fait. L'adultère, par exemple, n'est-il pas un péché bien moins considérable que le meurtre? et cependant est-il possible qu'un homme dise à un autre : livre-toi à l'adultère, j'en assume la responsabilité, parce que je suis ton chef.

Adam, — conte la Bible, — pécha contre Dieu et, pour s'excuser, dit que sa femme lui avait fait manger la pomme ; la femme dit que le diable l'avait séduite. Dieu ne donna raison ni à Adam, ni à Eve, et dit au premier qu'il serait puni pour avoir écouté sa femme, tandis qu'elle le serait pour avoir écouté le serpent. Il les a donc déclarés coupables tous deux.

Dieu ne te répondra-t-il pas de même lorsque tu auras tué un homme et diras que le capitaine te l'avait ordonné ?

Le mensonge de cette affirmation apparaît déjà dans le règlement même, qui recommande au soldat d'obéir à tous les ordres des chefs, « sauf ceux qui peuvent nuire au tsar ».

Si le soldat doit décider, avant de le remplir, que l'ordre ne va pas à l'encontre des intérêts du tsar, avec d'autant plus de raison il devrait tout d'abord décider si l'ordre du chef n'est pas contraire aux exigences du tsar suprême, Dieu. Et il n'y a pas d'actes plus contraires à la volonté de Dieu que le meurtre.

Tu ne dois donc pas obéir si l'on t'ordonne de tuer. Si tu obéis, c'est par intérêt, pour ne pas être puni. Tu es un assassin, comme le brigand qui tue pour dévaliser. Celui-ci est avide d'argent; toi, tu cherches à ne pas être puni, ou à être récompensé. L'homme répond toujours personnellement de ses actes devant Dieu.

Rien ne saurait, comme le désireraient

les chefs, transformer un être vivant en une chose inerte qu'on pût manœuvrer à sa guise. Le Christ a appris aux hommes que tous ils étaient fils de Dieu; c'est pourquoi un chrétien ne peut asservir sa conscience à un autre homme, quel que soit son titre : roi ou -empereur. Donc, les hommes qui ont du pouvoir sur toi et te demandent de mettre à mort tes frères sont des trompeurs : il ne faut pas leur obéir. La prostituée, qui doit être prête à laisser souiller son corps par celui que lui désigne sa patronne, en est bien honteuse. Mais plus honteuse encore est la situation du soldat, toujours prêt au plus grand crime, au meurtre de tout homme que lui désignera son chef.

C'est pourquoi, si tu désires réellement agir selon la volonté de Dieu, tu n'as qu'un moyen : ne pas assumer la fonction honteuse et impie de soldat et être prêt à supporter toutes les souffrances qui résulteront de ce refus,

Le véritable Mémento du soldat chrétien n'est pas celui où il est dit que

« Dieu est un général», et autres blasphèmes, et que « le soldat doit, pour obéir à ses chefs, être prêt à tuer les siens ou les étrangers, même désarmés » ; mais celui qui rappelle les paroles de l'Écriture : « il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, et ne pas craindre ce qui peut tuer le corps, mais ce qui peut tuer l'âme ».

C'est là le vrai Mémento du soldat.

Dans le Mémento de Dragomirov sont cités trois passages de l'Évangile, du XVe chapitre de saint Jean, et deux versets, les 22e et 39e du Xe chapitre de saint Matthieu. De saint Jean on cite le 13e verset: « Il n'y a point de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ; et cela est cité dans le sens que les soldats doivent combattre de toutes leurs forces pour défendre leurs compagnons.

Or, ces paroles ne peuvent, en aucune façon, se rapporter à des actes belliqueux. Bien au contraire, les versets 10, 11, 12, 13, affirment :

« Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme

j'ai gardé ceux de mon Père, et comme je demeure dans son amour. »

« Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie demeure en vous et que votre joie soit accomplie. »

« C'est ici mon commandement : Il faut vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. »

« Il n est point d'amour plus grand que de donner sa vie pour ses amis. »

Ainsi donc, les mots : « Il n'est point d'amour plus grand que de donner sa vie pour ses amis » ne sauraient nullement signifier que le soldat doit défendre ses compagnons, mais au contraire que le chrétien doit être prêt à donner sa vie dans l'accomplissement du commandement du Christ sur l'amour du prochain. Il doit donc être prêt à sacrifier sa propre vie, plutôt que de consentir au meurtre.

De saint Matthieu on cite la fin du 22e verset, Xe chapitre, savoir les mots : « qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé », évidemment dans le sens que le soldat qui

combattra avec courage sera protégé contre l'ennemi.

Ici encore, le sens de l'Évangile est tout le contraire de celui que veut lui attribuer l'auteur du « Mémento ».

Le verset entier est ainsi rédigé : « Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom : mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé ».

Il est clair que ce verset ne peut se rapporter au soldat : le soldat n'est haï de personne au nom du Christ; ceux-là peuvent plutôt être haïs au nom du Christ qui se refusent, au nom du Christ, à faire ce que leur demande la Société et, dans le cas présent, le soldat qui refuse de tuer.

On cite enfin le verset 39, chap. X de saint Matthieu : « Qui aura perdu sa vie la retrouvera », également dans le sens que celui qui tuera à la guerre sera récompensé au ciel. Mais ce n'est point le vrai sens. Le verset 38 dit : « Et celui qui ne prendras sa croix et qui ne me suit pas n'est pas digne de moi », et ce n'est qu'après que vient : « Celui qui aura conservé sa vie la

perdra) mais celui qui aura perdu sa vie à cause de moi la retrouvera ». Autrement dit : Celui qui, pour l'observance de l'enseignement d'amour, ménagera sa vie corporelle, perdra sa vraie vie, tandis que celui qui ne ménagera point sa vie corporelle pour suivre cette doctrine, aura la vraie vie, spirituelle, éternelle.

Ainsi ces trois passages n'affirment nullement, comme le prétend l'auteur du Mémento du soldat, qu'il faut obéir aux chefs, guerroyer, frapper et mordre des gens, mais au contraire ces citations, comme tout l'Évangile, interdisent au chrétien le meurtre et, par suite, l'état de soldat.

C'est pourquoi les mots : « le soldat est le guerrier du Christ », qui viennent à la suite des versets de l'Évangile dans le « Mémento », signifient tout le contraire du sens qu'on veut leur attribuer.

Le soldat, s'il est chrétien, peut et doit être le guerrier du Christ; il le sera, non pas en obéissant aux chefs qui le préparent à l'assassinat, non pas en tuant des gens inoffensifs, désarmés, compatriotes ou

étrangers qui ne lui ont rien fait, mais seulement lorsque, au nom du Christ, il refusera l'état impie et honteux de soldat; il sera guerrier du Christ lorsqu'il combattra, non pas l'ennemi du dehors, mais celui du dedans, qui le trompe, lui et ses frères, les chefs, et non pas à l'aide de sa baïonnette, de son poing ou de ses^ dents, mais parla raison, la douceur; il subira toutes les souffrances et même la mort, plutôt que de demeurer soldat, c'est-à-dire homme prêt à tuer tous ceux que lui désigneront les chefs.

Léon Tolstoï.

Haspra, 7/20 Décembre 1901.

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