RAISON ET RELIGION
Vous me demandez :
1° Si les hommes d'une intelligence movenne doivent chercher à exprimer par des paroles les vérités de la vie intérieure qu'ils ont trouvées ?
°1° S'il faut travailler à acquérir une complète conscience de sa vie intérieure ?
3° Sur quoi nous devons nous guider dans un moment de lutte et d'hésitation pour savoir si c'est bien la conscience qui parle en nous et non le raisonnement inspiré par notre faiblesse ?
A mon avis, ces trois questions peuvent se résumer en iune seule, la deuxième Voici pourquoi : s il ne fallaitpas rechercher une complète conscience de sa vie intérieure, il ne faudrait pas, il serait impos-
sible d'exprimer en paroles les vérités que nous aurions découvertes, et, dans un moment d'hésitation, nous ne pourrions nous guider sur rien pour savoir si c'est la conscience ou un faux raisonnement qui parle en nous. Et s'il faut rechercher une conscience accessible à la raison (quelle que soit la force de l'intelligence), il faut aussi exprimer par des paroles les vérités que nous avons trouvées ; ce sont ces vérités complètement comprises qui doivent nous guider au moment de la lutte et de l'hésitation.
C'est pourquoi je réponds à la question primordiale d'une façon positive, à savoir : que tout homme, pour accomplir sa mission sur la terre et pour atteindre le véritable bonheur (ce qui est tout un), doit constamment tendre toutes les forces de son intelligence à se faire une idée nette des principes religieux qu'il a adoptés, c'est-à-dire, à comprendre le sens de sa vie.
J'ai souvent rencontré, parmi les ouvriers mineurs illettrés, ouvriers qui ont besoin de calculer des mesures cubiques, la conviction que le calcul mathématique est
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trompeur et qu'il ne faut pas s'y fier. Est-ce parce qu'ils n'ont pas appris les mathématiques, ou bien parce que ceux qui ont fait ces calculs pour eux les ont souvent trompés volontairement ou involontairement ?
toujours est-il que leur opinion sur l'insuffisance des mathématiques pour calculer les mesures s'est établie parmi eux et est devenue pour la plupart une vérité indiscutable qu'il est même inutile de démontrer.
La même opinion s'est établie chez les hommes, je dirai franchement irréligieux, à savoir, que la raison ne peut pas résoudre les questions religieuses ; que la raison, appliquée à ces questions, est la principale cause de l'erreur ; que leur solution par la raison est une présomption coupable.
Je dis cela parce que le doute exprimé dans les questions posées plus haut, doute qui a trait à la nécessité d'introduire la conscience dans les convictions religieuses, peut être fondé seulement sur cette hypothèse que la raison ne peut pas être appliquée à la solution des questions religieuses Or, une pareille supposition est aussi
étrange et aussi évidemment erronée que la croyance à l'impossibilité de résoudre par le calcul des questions mathématiques.
L'homme a reçu de Dieu un seul moyen de se connaître lui-même et de connaître ses rapports avec le monde qui l'entoure. Ce moyen c'est la raison; il n'y en a pas d'autres. Et voici qu'on nous dit qu'on peut l'employer à l'éclaircissement des questions familiales, politiques, sociales, scientifiques, artistiques, etc., mais qu'on ne le peut pas pour élucider la seule question pour laquelle la raison a été créée. Il arrive donc que pour l'éclaircissement des vérités les plus importantes, celles dont dépend toute la vie, l'homme ne doit pas employer la raison, mais doit trouver ces vérités en dehors d'elle, alors que sans le recours de la raison l'homme ne peut rien comprendre.
On dit: « Apprends par la révélation, par la foi ». Mais comment l'homme peut-il croire sans l'aide de la raison? Si l'homme croit en une chose et non en une autre, c'est parce que la raison lui dit qu'il ne faut pas croire en ceci et qu'il faut croire en cela.
Dire que l'homme ne doit pas prendre la raison pour guide, c'est dire que l'homme qui porte une petite lampe dans un souterrain obscur, doit l'éteindre, et pour sortir de ce souterrain et trouver sa voie, prendre pour guide, non pas la lumière, mais quelque chose d'autre.
On m'objectera que tout le monde n'est pas doué d'une intelligence supérieure et d'une grande facilité d'expression ; ainsi, l'expression peu claire de pensées sur la religion peut conduire à l'erreur.
Je répondrai par les paroles de l'Evangile : « Il a été caché aux sages ce qui a été révélé aux enfants ». Et ce n'est pas là une exagération ou un paradoxe, comme on a coutume de le dire des paroles de l'Evangile qui nous gênent ; c'est l'expression de la vérité la plus simple et la plus évidente, de cette vérité qui nous dit que chaque être sur la terre a reçu la loi qu'il doit observer et que, pour la reconnaître, il possède les facultés suffisantes.
C'est pourquoi tout homme a reçu l'intelligence et, par elle, trouve la loi à laquelle
il doit obéir. Cette loi n'est obscure que pour ceux qui ne veulent pas l'observer. Pour ne pas s'y soumettre ils font taire la raison et recherchent la vérité en prenant pour guide des maximes établies par des hommes qui renient également la raison.
Cependant la loi que l'homme doit observer est si simple qu'un enfant ne s'y tromperait pas, d'autant que ce n'est pas une loi nouvelle qu'il s'agit de découvrir. Les hommes qui nous ont précédé l'ont découverte, formulée, et nous n'avons qu'à soumettre au contrôle de notre raison les vérités déjà exprimées.
Les traditions, d'origine humaine, peuvent être fausses, tandis que la raison, d'origine divine ne peut pas l'être. C'est pourquoi des facultés supérieures ne sont pas indispensables pour reconnaître et exprimer la vérité ; la raison suffît ; elle est la faculté la plus élevée et la plus divine, et le seul guide certain dans la recherche de la vérité.
Ce n'est point pour découvrir et expri-
mer la vérité qu'une intelligence supérieure est nécessaire, mais bien pour découvrir et exprimer le mensonge. Une fois que les hommes se sont écartés de la voie indiquée par la raison, ils acceptent comme vérités des révélations, des dogmes, des maximes si contradictoires, si absurdes, que pour les exposer il faut réellement une intelligence très subtile et des dons particuliers de la nature.
Supposez que l'un de nous, élevé dans les principes religieux de n'importe quelle confession : catholique, orthodoxe, protes7 tante, veuille appliquer ces principes dans la vie ; à quel travail compliqué ne devrait-il pas se livrer pour concilier toutes l'es contradictions auxquelles il se heurterait? Dieu, le créateur, a créé le mal et en punit les hommes ; infiniment bon, il exige la rédemption, etc., etc. Et nous, qui professons la loi de l'amour et du pardon, nous châtions, nous faisons la guerre, nous dépouillons les pauvres.
C'est pour expliquer toutes ces contradictions inexplicables, ou plutôt pour les dis-
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simuler qu'il faut une intelligence exceptionnelle ; mais, pour découvrir la loi véritable de la vie, pour avoir la foi consciente, nul besoin de facultés supérieures : il suffît de n'admettre rien qui soit contraire à la raison et de se fier à elle seule. Si le sens de la vie n'apparaît pas clairement à l'homme, c'est qu'il a trop facilement accepté pour vérités des maximes insensées et qu'il n'a pas su rejeter tout ce qui ne soutenait pas le contrôle de sa raison.
C'est pourquoi ma réponse à la question principale : « Faut-il travailler à posséder une complète conscience de la vie intérieure ? » est la suivante : C'est notre devoir le plus essentiel et le plus impérieux, car le sens de notre vie est uniquement dans l'accomplissement de la volonté de Dieu qui nous a envoyés sur la terre; et pour connaître la volonté de Dieu, des miracles ne sont pas nécessaires; il est inutile qu'elle soit inscrite par le doigt divin sur les tables de la loi, soit révélée par un livre saint inspiré par un esprit saint, soit annoncée par un personnage infaillible,
ou par un concile, — la raison suffit, et les hommes se la transmettent par l'acte et par la parole.
Mais cette connaissance de la volonté de Dieu n'a jamais été et ne sera jamais complète. Elle augmente sans cesse avec l'âge de l'humanité : plus nous vivons, plus nous comprenons cette volonté et, par suite, ce que nous devons faire pour nous y conformer.
Je crois donc qu'acquérir la vérité religieuse qui lui est accessible et l'exprimer par des paroles, ce qui est la preuve de la netteté de la pensée, est le plus important et le plus saint des devoirs de l'homme, si infime soit-il. Les infimes sont souvent les plus grands.
Je serais très heureux que ma réponse vous satisfit, au moins partiellement.
Léon Tolstoï.