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LE CHRETIEN ET L'ETAT

Lettre au Directeur d'un Journal allemand.

Vous dites que les hommes ne sauraient comprendre pourquoi le service d'Etat est incompatible avec le christianisme.

De même, pendant longtemps, les hommes ne purent comprendre pourquoi les indulgences, l'inquisition, l'esclavage, les tortures sont incompatibles avec la doctrine chrétienne. Mais le temps est venu où on Ta compris, comme le temps viendra où l'on verra nettement l'incompatibilité du christianisme avec le service^ militaire (on

commence déjà à l'apercevoir) et, en général, avec le service d'Etat.

11 y a cinquante ans, un écrivain américain, très peu connu quoique remarquable, Thoreau, non seulement démontra clairement cette incompatibilité, dans un excellent article sur le devoir de la nonobéissance au gouvernement, mais encore donna lui-même l'exemple. Il refusa de payer les impôts qu'on exigeait de lui, ne voulant êfre ni complaisant, ni complice de cet Etat qui légitimait l'esclavage. Et il fut emprisonné.

Thoreau refusait de payer les impôts.

Les motifs qui Font guidé suffisent pour empêcher tout homme d'être fonctionnaire d'Etat. Vous le dites fort judicieusement dans votre lettre au ministre : vous estimez comme incompatible avec la dignité morale, d'abandonner votre travail à l'institution qui représente le meurtre et le pillage légalisés.

Thoreau, me semble-t-il, l'a dit pour la première fois il y a cinquante ans. A ce moment, personne ne fît attention à son

refus de payer l'impôt ni à son article, tellement cela parut étrange : on expliqua l'acte et l'écrit par l'excentricité.

Par contre, votre refus fait déjà du bruit, et, comme il arrive chaque fois que Ton dit une nouvelle vérité, il cause une double surprise : celle d'entendre un homme dire une chose aussi étrange, et celle de n'avoir pas soi-même deviné depuis longtemps ce qu'a dit cet homme, tellement cela est évident et indiscutable.

Des vérités comme celles-ci : le chrétien ne saurait être militaire, c'est-à-dire assassin ; il ne peut servir l'institution qui a recours à la violence et au meurtre ; ces vérités sont si indiscutables, si certaines, si simples, que pour être acceptées par les hommes, il n'est nul besoin d'argumentation, ni de preuves, ni d'éloquence; on doit seulement les répéter sans cesse pour que la foule les entende et les comprenne»

Le chrétien ne saurait participer au meurtre, ou servir et recevoir le salaire prélevé sur les pauvres par la violence qu'emploient les chefs des meurtriers. Ce

sont là des vérités si simples, si indiscutables, que quiconque les a entendues ne peut les nier. Et si, les ayant entendues, il continue à ne pas s'y conformer, la cause en est à son habitude d'agir ainsi, à la difficulté qu'il a de s'amender et parce que la majorité des hommes vit comme lui ; si bien que sa méconnaissance de la vérité ne le prive nullement de l'estime des gens les plus considérés,

Il se passe ici le même phénomène qu'on peut observer chez les récalcitrants du végétarisme.

« L'homme peut vivre et se bien porter sans tuer les animaux pour se nourrir. Par suite, s'il mange de la viande, il contribue à l'assassinat des animaux pour le seul caprice de son goût. Agir ainsi est immoral. »

C'est si simple, si indiscutable, qu'il est impossible de ne pas être de cet avis. Mais comme la plupart des hommes mangent encore de la viande, ceux à qui on fait cette observation, tout en la trouvant juste, s'écrient en riant: « Quand même, un bon morceau de beefsteak est une excellente

chose et j'en mangerai avec plaisir aujourd'hui à mon dîner ».

Les officiers et les fonctionnaires pensent aujourd'hui de même de l'incompatibilité du christianisme et de l'humanité avec le service militaire et civil.

« Oui, sans doute, c'est vrai, diront-ils; c'est agréable cependant de porter l'uniforme et l'épaulette, grâce auxquels on vous laissera passer partout et on vous prodiguera des marques de respect. Et il est encore plus agréable d'être à l'abri de tout risque, de recevoir son traitement le premier de chaque mois. Votre raisonnement peut être juste, mais je tâcherai quand même d'obtenir une augmentation de traitement ainsi que ma pension de retraite. »

Ce raisonnement paraît péremptoire : en effet, on n'est pas obligé de tuer soi-même le bœuf pour manger le beefsteak, de même on ne perçoit pas les impôts, on ne tue pas soi-même à la guerre, quand on n'est ni abatteur, ni percepteur, ni soldat; puis la majeure partie des hommes n'a pas encore entendu tenir ce raisonnement et ignore que

ces actes soient mauvais ; c'est pourquoi ils ne se privent pas encore des bons beefteaks, des uniformes et des décorations qui font tant de plaisir, et surtout de leur traitement assuré : « plus tard, on verra »•

Tout repose sur ce que les hommes n'ont pas entendu prouver l'injustice et la cruauté de leur vie ; c'est pourquoi il faut sans cesse répéter : « Carthago delendaest», et Cartilage, infailliblement, tombera en poussière.

Je ne dis pas que l'Etat disparaîtra ; cela n'arrivera pas de sitôt : trop nombreux sont encore les instincts grossiers qui le favorisent; mais il lui manquera l'appui qu'il trouve encore dans le christianisme; autrement dit, les oppresseurs ne pourront plus justifier leur domination par des raisons tirées du christianisme ; les oppresseurs seront des oppresseurs et rien de plus. Le jour où cela arrivera, le jour où ils ne pourront plus se cacher derrière le faux christianisme, la fin de toutes les violences sera proche.

- Tâchons de hâter cette fin. « Carthago

delenda est ». L'Etat, c'est la violence ; le christianisme, c'est l'humilité, la non-résistance, l'amour; donc l'Etat ne saurait être chrétien, et quiconque veut être chrétien ne peut servir l'Etat. L'Etat ne peut être chrétien, le chrétien ne peut servir l'Etat ; l'Etat ne peut..., etc.

Chose étrange, au moment même où vous m'écriviez sur l'incompatibilité entre l'Etat et le christianisme, j'étais en train d'écrire, presque sur le même sujet, une longue lettre à une dame de ma connaissance. Je vous envoie cette lettre (1); si vous la trouvez utile, insérez-la.

12 Octobre 1896.

(1) Cette lettre suit immédiatement sous le titre Lettre aux libéraux. (Note du traducteur.)

Lettre aux Libéraux.

J'aurais bien voulu défendre avec vous et vos collègues, dont je connais et apprécie l'activité, les droits du a Comité d'instruction populaire » , et combattre pour lui contre ses ennemis. Mais je ne vois aucun moyen d'agir sur le terrain où vous évoluez.

Je m'en console toutefois, car je ne cesse de lutter contre ces mêmes ennemis de l'instruction du peuple, bien que sur un autre terrain.

Quant à la question particulière qui vous préoccupe, je pense que, pour remplacer le « Comité d'instruction populaire » supprimé, il faudrait organiser nombre d'au-

très sociétés, poursuivant le même but, mais indépendantes du gouvernement, qui ne lui demanderaient point l'autorisation et lui laisseraient la liberté de sévir, si bon lui semble, contre elles, ainsi que de punir, de déporter, etc., les organisateurs. S'il le fait, il donnera par cela même une portée plus considérable aux bons livres et aux bibliothèques et accentuera le désir de s'instruire.

Il me semble qu'à notre épopue surtout, il est important de faire le bien avec calme, mais avec fermeté, sans rien demander au gouvernement, en écartant même sciemment son concours. La force du gouvernement repose sur l'ignorance du peuple, il le sait, et c'est pourquoi il entravera toujours son instruction.

Il est temps de le comprendre. Il est fort dangereux de procurer au gouvernement le moyen de faire croire qu'il est préoccupé de la diffusion de la lumière, lorsqu'il répand les ténèbres dans ses établissements soidisant d'instruction : écoles, lycées, universités, académies, comités et congrès de toutes sortes. Le bien est le bien, et Tins-

truction est l'instruction, seulement lorsque le bien est total et l'instruction complète, et non pas suivant les degrés admis par les circulaires ministérielles.

Mais je regrette surtout que des efforts valeureux, désintéressés et courageux, soient si inutilement, si infructueusement dépensés. Je souris parfois, je suis même peiné, de voir des hommes bons, intelligents épuiser leur énergie à lutter contre le gouvernement sous le régime des lois qu'il promulgue suivant son bon plaisir.

Voici comment je crois voir la situation : 11 est des hommes qui, comme nous, rangent notre gouvernement parmi les mauvais et luttent contre lui. Depuis le temps de Radistchev et des Décembristes, cette lutte s'est manifestée sous deux formes : l'action de Stenka-Rïazine, de Pougatchev, des Décembristes, des révolutionnaires des années 60, des hommes du 1er Mars et de bien d'autres (1); puis celle que vous recom-

(1) Ptadistchev est l'un des premiers philosophes russes, du règne de Catherine II, qui fut condamné à mort et vit sa peine commuée en déportation en Sibérie, pour

mandez et employez : le procédé évolutionniste, qui consiste à lutter sur le terrain légal, sans violence, en gagnant peu à peu certains droits. A mon souvenir, ces deux procédés sont mis en œuvre sans interruption depuis cinquante ans déjà, et cependant la situation empire de plus en plus. Si par certains côtés elle s'améliore, c'est non grâce à l'emploi de l'un ou de l'autre de ces procédés, mais malgré eux, (pour d'autres raisons que je dirai). Et cette force contre laquelle on lutte ne devint que plus puissante, plus ferme et plus audacieuse. Les derniers vestiges de self-governemeni : zemstvo (conseils généraux), tribunaux, comités d'instruction, tout est supprimé peu à peu.

un livre intitulé: Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou, considéré comme portant atteinte à « l'ordre social » et prêchant la révolte contre les autorités.

La dénomination de Décembristes a été donnée aux officiers qui se sont révoltés le 24 Décembre 1824, date de l'avènement de Nicolas Ier.

Slenka-Riazine est le chef d'une nombreuse troupe de brigands à tendances révolutionnaires contre les riches.

Pougatchev est l'ataman des Cosaques qui, sous Catherine li, se fit passer pour Pierre III.

Les révolutionnaires du 1er mars sont les révolutionnaires qui ontparticipé à l'attentat contre Alexandre II.

(Notes du traducteur.)

Aujourd'hui, après de longues années où les deux procédés ont fait leurs preuves, on peut, il me semble, voir clairement pourquoi ni l'un ni l'autre n'ont atteint le but poursuivi. Quant à moi du moins, qui ai toujours eu de la répulsion pour notre gouvernement, mais qui n'ai jamais employé aucun de ces moyens de lutte contre lui, j'en vois clairement les défauts.

La première méthode est' mauvaise pour cette raison que, si même elle réussissait à changer par la force l'ordre de choses existant, rien ne garantit que ce nouvel ordre s'établisse solidement et que ses ennemis ne triomphent à leur tour, grâce aux circonstances favorables et en recourant également à la force. C'est ainsi que les choses se passèrent à plusieurs reprises en France, et partout où il y eut des révolutions. C'est pourquoi le nouveau régime institué par la violence ne saurait se maintenir que par la violence, c'est-à-dire, par des moyens illégaux; il serait donc, à son tour, infailliblement vicié, et ce aussi infailliblement que celui qu'il a remplacé. Dans le cas où la ré-

volution ne réussirait pas, — comme c'est toujours arrivé chez nous, — toutes les violences révolutionnaires, depuis Pougatchev jusqu'à celle du 1er Mars, consolideraient seulement cet ordre de choses contre lequel on lutte, en faisant passer dans le camp des conservateurs et des réactionnaires toute la foule des indécis qui n'appartiennent ni à l'unnià l'autre camp. Aussi, guidé par l'expérience et la raison, peut-on affirmer avec certitude que ce moyen n'est pas seulement immoral, mais déraisonnable et inefficace.

Encore moins inefficace et déraisonnable est, à mon avis, le deuxième moyen de lutte. Il l'est, parce que le gouvernement, maître du pouvoir (armée, administration, Eglise, école, police), faisant lui-même les lois sous le régime desquelles les libéraux veulent lutter contre lui, et sachant très bien ce qui le menace, n'admettra jamais que des hommes qui lui sont soumis et agissent sous sa direction se livrent à n'importe quel acte nuisible à sa puissance.

Ainsi, dans votre cas, le gouvernement qui, chez nous, comme partout d'ailleurs,

s'appuie sur l'ignorance du peuple, ne permettra jamais de l'éclairer vraiment. Il tolère les établissements de toutes sortes, prétendus d'instruction, contrôlés par lui, — écoles, lycées, universités, académies, comités et congrès, publications soumises à la censure — dans la mesure où ceux-ci servent sa cause, c'est-à-dire, abrutissent le peuple ou du moins favorisent l'abrutissement. Mais à chaque tentative de ces institutions ou publications d'ébranler la base du pouvoir gouvernemental, en cherchant à diminuer l'ignorance du peuple, l'autorité, sans bruit, sans rendre compte à personne, prononce son veto, réforme ou ferme les établissements et interdit les publications. C'est pourquoi la logique et l'expérience indiquent qu'un tel moyen de conquérir des droits est une illusion qui profite au gouvernement, et même est encouragée par lui.

Mais, outre que cette action est inefficace, elle est encore nuisible. Elle l'est, d'abord parce que les hommes éclairés, bons et honnêtes, en entrant dans les rangs du gouver-

nement, lui donnent une autorité morale qu'il n'aurait pas eue sans eux. Si le gouvernement se composait uniquement de ces gens grossiers, violents, cupides et flatteurs, qui forment son noyau de résistance, il ne pourrait se maintenir. Seule la participation aux affaires publiques d'hommes éclairés et loyaux assure son prestige moral. Tel est le premier préjudice résultant 'de ^'action des libéraux qui prennent part au gouvernement ou entrent en compromission avec lui. Ensuite, cette action est nuisible, parce que, pour pouvoir l'employer, les hommes honnêtes et éclairés, en cédant aux compromissions, s'habituent peu à peu à l'idée que, dans un but louable, il est permis de sacrifier une partie de la vérité, en paroles et en actes. On peut, par exemple, sans admettre la religion existante, suivre ses pratiques ; on. peut prêter serment, ou rédiger des adresses contraires à la dignité humaine, si c'est utile au succès d'une œuvre ; on peut servir dans l'armée, prendre part aux délibérations des zemstvos dépourvus de tous droits; être instituteur, professeur, ensei-

gner, non ce que l'on croit nécessaire, mais ce qui est ordonné par le gouvernement; être même Zemski Natchalnik et obéir aux ordres ministériels contraires à la conscience; on peut éditer des journaux et des revues pour se taire sur ce qu'il faudrait dire, et parler de ce qu'on ordonne.

En consentant à ces compromissions, dont on ne saurait fixer les limites, les hommes éclairés et loyaux, qui obéissent à leur conscience et pourraient seuls constituer un obstacle pour le gouvernement dans ses attentats contre la liberté, ne s'aperçoivent même pas qu'ils se mettent sous sa dépendance absolue : ils en acceptent un traitement, des récompenses, tout en continuant à croire qu'ils servent des idées libérales ; en réalité ils se constituent les serviteurs et les défenseurs obéissants de ce même ordre de choses contre lequel ils s'imaginent être en opposition.

Cette catégorie comprend, il est vrai, des hommes sincères qui ne se laissent pas séduire ou corrompre par des traitements et des situations lucratives. Mais ces hommes

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également tombent dans le piège que leur tend le gouvernement, s'y débattent, comme vous maintenant avec vos comités, demeurent impuissants, ou bien, outrés, passent dans les rangs des révolutionnaires, enfin, se suicident, s'adonnent à l'ivrognerie; en un mot, désespérés, ils abandonnent tout. Le plus souvent ils cherchent le salut dans la littérature, se soumettent à la censure, ne disent que ce qui est permis, et par leur silence même sur .ce qui importe le plus, laissent répandre dans le public les pensées les plus fausses, celles souhaitées par le gouvernement, et ils continuent à s'imaginer que cette littérature, qui leur fournit les moyens d'existence, est utile à la société.

Ainsi, le raisonnement et l'expérience m'indiquent que ces deux moyens de lutte contre le gouvernement, qui ont été. et sont encore employés, non seulement ne sont pas efficaces, mais concourent l'un et l'autre à fortifier le pouvoir et à encourager l'arbitraire.

Que faire donc? Certes, il ne sert de rien

de continuer à faire ce qui durant soixantedix ans n'a toujours donné qu'un résultat contraire au but poursuivi. Non, il faut imiter l'exemple de ceux qui, par leur activité, ont contribué à cette marche vers la lumière, vers le bien qui s'est effectué et s'effectue depuis que le monde existe.

Mais de quoi s'agit-il? De l'accomplissement simple, calme, sincère de ce que l'on considère comme bon et nécessaire, indépendamment de ce qui plaît ou non au gouvernement. Autrement dit : il s'agit de la défense de ses droits d'homme libre et réfléchi, défense qui n'a aucun rapport avec celle des droits des zemstvos et des comités, pleine de compromissions ; il s'agit d'une action sans faiblesse, qui peut seule sauvevegarder la dignité de l'homme.

Pour assurer la défense d'une forteresse, il faut brûler toutes les maisons des faubourgs, et laisser subsister seulement ce qui peut résister, et que, dans aucune occurence, nous ne voulons abandonner. C'est également la seule méthode dans notre cas : il faut d'abord céder tout ce que nous pouvons

abandonner, et ne laisser que ce que nous voulons garder. Alors seulement, en nous fortifiant sur cette solide position, nous pourrons conquérir tout ce qui nous est nécessaire. Certes, les droits d'un membre du Parlement, du zemstvo, ou d'un comité sont plus importants que ceux des simples particuliers, et il semble au premier abord que ees droits des mandataires élus nous arment davantage; mais le malheur, c'est que pour les obtenir, il faille renoncer à une partie des droits qu'on possède en tant qu'homme privé. En y renonçant, il ne reste à celui-ci aucun point d'appui, et il ne peut ni conquérir, ni conserver aucun droit réel. Pour tirer les autres de leur enlisement, il faut avoir pied soi-même sur un terrain solide ; si pour les tirer de la vase avec plus de facilité, il faut y descendre, non seulement on ne les retire pas, mais encore on s'embourbe soi-même.

Il est possible qu'il soit utile de faire accepter au Parlement la journée de huit heures, ou au Comité un programme libéral dans le choix des bibliothèques scolaires;

mais si, à cet effet, les membres du Parlement doivent, en levant la main, mentir publiquement en prononçant le serment; mentir en exprimant leur estime pour ce qui n'est pas estimable ; si nous devons, pour faire adopter les projets les plus libéraux, dire des messes, prêter serment, revêtir l'uniforme, rédiger des libelles mensongers, prononcer des discours flatteurs, etc., nous perdous, en renonçant à notre dignité, beaucoup plus que nous ne gagnons. Ainsi, en poursuivant un but déterminé (qui généralement n'est pas atteint), nous nous privons delà possibilité d'atteindre les autres, et les plus importants. Seuls les hommes qui sont fidèles à leurs principes, et qui, en aucune circonstance, ne les transgressent, sont de force à entraver l'action du gouvernement ou à la rendre inofffensive.

Pour avoir la force d'opposition, il faut avoir un point d'appui. Le gouvernementle sait fort bien, et il s'efforce à dépouiller les hommes de ce qu'on ne saurait se démunir : la dignité humaine. Et quand ils ont perdu cette dignité, le gouvernement

fait tranquillement ce qu'il veut, sachant fort bien qu'il ne rencontrera plus de véritable opposition. L'homme qui consent à prêter serment publiquement, en prononçant des paroles indignes et mensongères; à attendre servilement, pendant plusieurs heures, la réception du ministre; à figurer dans la garde pendant le sacre ; à faire, par convenance, des actes de dévotion ; à demander aux censeurs s'il peut ou non exprimer telles pensées, etc., n'est plus guère dangereux pour le gouvernement.

Alexandre II disait ne pas craindre les libéraux, assuré qu'il était de pouvoir les acheter tous, sinon pour de l'argent, du moins parles honneurs.

Tous les hommes qui participent au gouvernement, qui travaillent sous sa direction et croient lutter, peuvent se tromper eux-mêmes et leurs coreligionnaires ; mais ceux qui luttent contre eux savent de façon certaine, par la contre-pression qu'ils exercent, qu'ils ne font pas fléchir la balance, mais en font semblant. Notre gouvernement n'ignore pas cette particularité

en ce qui concerne les libéraux, et constate par expérience, l'inanité de leur opposition ; aussi agit-il sans plus se préoccuper d'eux. Le gouvernement d'Alexandre III le savait très bien, et a tranquillement annihilé tout ce que les libéraux croyaient leur propre œuvre. Il a limité la compétence du jury, supprimé la justice de paix et les droits de l'Université, changé tout le système d'enseignement dans les lycées ; rétabli le corps des cadets ; renouvelé la régie de l'alcool ; institué les chefs de districts (Zemskié-Natchalniki); légalisé la peine du fouet; il a presque anéanti les zemstvos; pourvu les gouverneurs d'un pouvoir sans contrôle; rendu plus nombreuses les déportations par voie administrative, ainsi que la peine de mort pour crimes politiques ; introduit de nouvelles persécutions religieuses ; poussé plus loin encore l'abrutissement du peuple en favorisant la pratique de superstitions sauvages; il a légalisé l'assassinat sous forme de duel; établi l'illégalité sous forme de VOkhrana, et la peine de mort comme un ordre de

choses tout naturel. Dans toutes ces mesures, il n'a rencontré (l'autre opposition que celle d'une très honnête femme qui eut l'audace de dire au gouvernement ce qu'elle croyait être la vérité.

Les libéraux se plaignaient tout bas, et continuaient néanmoins à prendre part aux travaux des tribunaux, des universités, du zemstvo, de la bureaucratie, de la presse. Dans les journaux, ils faisaient allusion à ce dont il leur était permis de parler, mais se taisaient sur ce qu'il leur était ordonné de taire. Ainsi, le lecteur, en recevant les revues et les journaux libéraux, n'était nullement initié à ce qui se disait tout bas dans les rédactions et il lisait les articles sans y rencontrer la moindre désapprobation des mesures les plus stupides et les plus odieuses; au contraire, les journaux publiaient d'obséquieuses félicitations adressées aux auteurs de ces mesures.

Ainsi, cette activité du gouvernement d'Alexandre III, qui a détruit le peu de bien dont a été marquée notre vie sociale sous Alexandre II, qui a tenté de ramener la

Russie à la barbarie du commencement du xixe siècle; ce règne du gibet, du fouet, de la persécution, de l'abrutissement du peuple, devenait l'objet de folles glorifications d'Alexandre III, de la part des journaux libéraux qui faisaient de lui un grand homme, un modèle de dignité humaine.

Il en est de même sous le nouveau règne. Les hommes qui sont au pouvoir et y trouvent leur avantage ont convaincu ce jeune homme, qui a remplacé l'ancien tsar et ne connaît pas encore la vie, que pour diriger cent millions d'hommes, il faut faire ce que faisait son père, c'est-à-dire, ne demander l'avis de personne, agir à son caprice, ou suivant ce que lui conseillera le premier flatteur venu de son entourage. Et, s'imaginant que l'autocratie absolue est le principe inviolable de la vie du peuple russe, ce jeune homme commence son règne, non pas en demandant aux représentants du peuple de l'aider de leurs conseils pour diriger les affaires, — lui qui, élevé dans le régiment de la garde, ne comprend rien et ne peut rien comprendre, — mais

en répondant avec brutalité et inconvenance à ces mêmes représentants du peuple venus pour le féliciter ; il traite de « rêves insensés » le désir exprimé timidement par quelques-uns d'entre eux de renseigner le pouvoir sur les besoins du pays.

Eh bien ! est-ce que la société s'est révoltée ? Est-ce que les hommes éclairés et droits, — les libéraux, — ont exprimé leur indignation ou du moins se sont abstenus de glorifier un pareil gouvernement, de l'encourager, d'y participer? Nullement. On s'est empressé, au contraire, à qui mieux mieux, de célébrer les mérites du.père et de son fils qui continue son œuvre, et l'on n'a entendu aucune protestation, sauf une seule lettre anonyme qui a exprimé timidement la désapprobation de l'acte du jeune tsar. Et on lui envoie de tous côtés de flatteuses, de lâches félicitations, ou encore, sans savoir pourquoi, des icônes de toutes sortes ne servant qu'à accroître l'idolâtrie chez les hommes ignorants. Puis, on procède au couronnement, horrible par sa stupidité et par les folles dépenses qu'il entraîne. Mieux :

par suite du mépris pour le peuple et du sans gêne de ceux qui sont au pouvoir, survient cette terrible catastrophe, où, dans une effroyable bousculade, périssent plusieurs milliers d'hommes, catastrophe considérée par ses auteurs comme un petit nuage qui ne doit pas troubler la fête ! Puis, on organise une exposition inutile pour tous, excepté pour ses organisateurs, pour laquelle on dépense encore des millions. Avec une effronterie inouïe, la chancellerie du Synode invente de nouveaux moyens, plus grossiers encore, d'abrutir le peuple : on honore les reliques d'un homme dont personne ne savait rien (1). Les sévérités delà censure augmentent; les persécutions religieuses deviennent plus nombreuses ; l'Okhrana, c'est-à-dire, l'illégalité légalisée, règne plus que jamais et la situation empire chaque jour.

Il m'est avis que la situation serait toute autre si les hommes éclairés et honnêtes qui sont maintenant occupés à défendre les

(1) Reliques de l'archevêque Théodore trouvées fortuitement. (Note du traducteur :.

idées libérales sur un terrain légal, dans les zemstvos, les comités, la presse soumise à la censure, etc., ne dépensaient pas leur énergie, pour arriver, à l'aide des institutions établies par le gouvernement même, à le tromper ou à le forcer d'agir à son désavantage(l);ils ne devraient au contraire participer en rien au gouvernement, ni à ce qui vient de lui, mais défendre leurs droits personnels en tant qu'hommes.

« Il vous plaît de créer, à la place des juges de paix, des Zemskié-Natchalniki qui gouvernent par le fouet : cela vous regarde ; mais nous n'irons pas demanderjjustice à vos Zemskié-Natchalniki et nous n'accepterons pas nous-mêmes cette fonction. Il vous plaît de faire du jury une simple formalité: — cela vous regarde ; mais nous ne serons ni juges, ni avocats, ni jurés. Il vous plaît d'établir sous le couvert de l'Okhrana l'iniquité : — cela vous regarde; mais nous n'y participerons pas, et nous qualifierons sans

(1) Je ris parfois en pensant que des hommes peuvent s'adonner à une œuvre qui me paraît aussi impossible que celle de couper une jambe à un animal sans qu'il s'en

aperçoive. (Note de l'auteur).

détour l'Okhrana d'illégalité, et d'assassinats les condamnations à mort sans jugement. Il vous plaît d'instituer des lycées classiques, d'y introduire les exercices militaires et l'enseignement religieux, ou de créer de nouvelles écoles de cadets — à votre guise; mais nous n'y professerons pas, nous n'y enverrons pas nos enfants, et nous les élèverons suivant nos convictions. 11 vous plaît d'anihiler les zemslvos : — nous n'y participerons pas. Vous défendez de publier ce qui ne vous plaît pas; vous arrêtez, vous punissez les imprimeurs, mais vous ne pouvez nous empêcher de parler ou d'écrire, et nous le ferons. Vous ordonnez de prêter le serment de fidélité au tsar; nous ne le ferons pas, car c'est stupide, mensonger et lâche. Vous ordonnez de servir dans l'armée, nous n'obéirons pas, parce que, nous tenons l'assassinat en masses pour aussi contraire à la conscience que l'assassinat isolé; nous refuserons surtout la promesse de tuer celui que le chef ordonnera de tuer, parce que c'est l'acte le plus lâche que puisse commettre un homme.

Vous professez une religion périmée depuis mille ans: le culte des reliques, le sacre. — cela vous regarde ; mais non seulement nous ne reconnaîtrons pas comme religion l'idolâtrie et le sortilège, mais nous l'appellerons idolâtrie et sortilège et tâcherons d'en débarrasser les hommes ».

Que pourrait faire le gouvernement contre une telle attitude? On peut déporter,! emprisonner quiconque a préparé une bombe ou répandu une proclamation aux ouvriers; on peut transférer le comité d'instruction populaire d'un ministère à l'autre, ou dissoudre le Parlement; mais que peut-on contre celui qui ne veut pas publiquement lever la main pour mentir, qui ne veut pas envoyer ses enfants dans un établissement qu'il croit mauvais, qui ne veut pas apprendre l'assassinat, se prêter aux pratiques de l'idolâtrie, assister aux cérémonies du sacre, qui parle et écrit comme il pense et sent? En le persécutant, le gouvernement fait de lui un martyr qui excite la sympathie générale et ébranle par cela même les bases sur lesquelles le pou-

voir repose ; car il devient évident pour tous qu'au lieu de garantir les droits des hommes, le gouvernement les viole.

11 suffirait aux hommes bons, éclairés et honnêtes, — dont les forces s'épuisent aujourd'hui à leur détriment, au détriment de l'œuvre révolutionnaire, socialiste ou libérale, — d'adopter cette manière d'agir, et un noyau solide d'hommes unis par une pensée et un sentiment communs, se constituerait. Aussitôt la masse des indécis se rallierait autour d'eux, et alors s'organiserait la seule force qui puisse triompher des gouvernements : l'opinion publique, qui réclamerait et obtiendrait la liberté de parole, la liberté de conscience, la justice et la bonté. Dès que l'opinion publique régnerait et ferait sentir son ascendant, non seulement il ne serait plus possible de dissoudre les comités d'instruction, mais encore toutes ces institutions barbares:

Okhrana, police secrète, censure, prison de Schlisselbourg, Synode, contre lesquelles luttent maintenant révolutionnaires et libéraux, disparaîtraient d'elles-mêmes.

Ainsi, deux procédés de lutte ont été vainement employés contre le gouvernement. Reste à essayer le troisième et dernier, qui n'a pas encore été tenté, et, à mon avis, ne peut manquer de réussir. Voici en peu de mots, en quoi il consiste : que tous les hommes éclairés et honnêtes s'efforcent d'agir aussi bien que possible, et même bien sous tous les rapports ; il leur suffirait d'observer une seule vertu élémentaire : être honnêtes, c'est-à-dire, ne pas mentir, mais agir et parler de telle sorte que les motifs de leurs actes soient compréhensibles même à leur fils de sept ans, agir de façon que ce fils ne puisse dire : « Papa, pourquoi donc as-tu dit autrefois cette chose, et à présent dis-tu et fais-tu tout le contraire ?» Ce moyen semble peu efficace, et cependant je suis convaincu que c'est bien lui qui a amélioré l'humanité depuis qu'elle existe. C'est parce qu'il y a eu de ces hommes, droits, sincères, courageux, qui ne cédaient rien de leur dignité humaine, qu'ont été réalisées toutes les transformations heureuses dont nous jouissons

actuellement: la suppression des tortures, de l'esclavage et jusqu'à la conquête de la liberté de parole et de conscience. Il ne saurait en être autrement : ce que réclame la conscience, qui est la prescience d^ la vérité accessible, est toujours et partout une action fertile et nécessaire pour l'humanité à une époque donnée. Seul, l'homme qui vit d'accord avec -sa conscience peut avoir une influence sur ses semblables, et seule l'activité conforme à la conscience peut être utile.

Mais je dois faire une réserve : il ne suffît pas de savoir que l'activité conforme aux appels de la conscience est le moyen le plus efficace d'atteindre le but auquel tendent les révolutionnaires et les libéraux; on ne doit pas s'imaginer non plus que pour l'atteindre il suffît de commencer à vivre suivant la conscience. Car il est impossible de changer tout à coup sa vie, pour atteindre certain but extérieur.

Seules les convictions religieuses, fermes et nettes, peuvent nous maintenir sur le chemin du devoir. Si ces convictions

existent, elles amènent par la même occasion un résultat heureux pour notre existence extérieure.

En définitive, il résulte de tout ce que je viens de dire qu'il n'est pas avantageux pour des hommes bons et sincères de dépenser les forces de leur esprit et de leur cœur à réaliser des desseins d'une mesquinerie pratique, tels que diverses formes de lutte entre nationalités, ou partis, conquêtes libérales, etc., tant qu'une conception religieuse claire et ferme, c'est-à-dire le sens de la mission de l'homme, n'est pas défini. Je pense que toutes les forces de l'esprit et du cœur des hommes bons et désirant venir en aide à leurs semblables, doivent tendre vers ce but. Le jour où il sera réalisé, le reste viendra par surcroît.

Pardonnez-moi de vous écrire si longuement et peut-être tout à fait inutilement pour vous. Voici longtemps que je voulais traiter cette question'; j'ai même commencé à écrire sur ce sujet un grand article, mais je ne sais pas si je parviendrai à l'achever avant de mourir. C'est pourquoi

j'ai tenu à exposer ici mes idées, au moins d'une façon approximative.

Pardonnez-moi, au cas où j'aurais commis des erreurs.

31 Août 1896.

Lettre au Directeur d'un journal anglais

Depuis l'apparition de mon livre le Salut est en vous et de mon étude Y Esprit chrétien et le Patriotisme, j'ai eu l'occasion d'entendre souvent, ou de lire dans des journaux et dans des lettres particulières, des objections, je ne dirai pas contre mes idées, mais contre mes erreurs de commentateur.

« Tout cela est fort bien, me dit-on. Le despotisme, l'armement de toute l'Europe, la peine de mort, la situation misérable des ouvriers, la guerre sont d'affreuses calamités, et vous avez raison de condamner l'organisation sociale actuelle. Mais comment se passer de gouvernement? Quel droit

avons-nous de faire disparaître, et cela simplement parce que nous croyons bien faire, un état de choses institué par nos ancêtres et auquel nous devons d'être parvenus à la haute culture et à la civilisation modernes? Si nous détruisons notre état social, il nous faudra bien le remplacer par quelque chose. Sinon, pourquoi courir le risque des catastrophes qu'entraînerait sa disparition? »

La vérité est que la doctrine chrétienne, dans sa signification véritable, n'a jamais proposé de détruire quoi que ce soit, ni de mettre une nouvelle organisation à la place de l'ancienne. La doctrine chrétienne se distingue de toutes les autres doctrines religieuses ou sociales précisément en ce qu'elle donne le bonheur, non grâce à des lois communes à tous les hommes, mais par la révélation à chaque individu du sens de sa vie et l'indication du bien et du mal. Et le sens de la vie, révélé par la doctrine chré. tienne, est tellement clair et positif que, dès qu'il l'a compris, l'homme ne peut plus faire consciemment ce en quoi il ne voit pas

le bien de sa vie, de même que l'eau ne peut pas ne pas suivre sa pente, ni la plante ne pas tendre vers la lumière.

Le sens de la vie, révélé à l'homme par le Christ, est dans l'accomplissement de la volonté de Celui qui nous a envoyés dans ce monde et vers qui nous retournerons en quittant ce monde.

Le mal est donc seulement dans la nonobservation et le bien dans l'accomplissement de cette volonté, dont les prescriptions sont si simples et si nettes qu'il est impossible de ne pas les comprendre ou d'en dénaturer le sens. Si tu ne peux pas faire à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît, du moins ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît. Tu ne veux pas qu'on te force à travailler dix heures de suite dans une usine ou dans une mine ; tu ne veux pas qu'on t'enlève la terre qui pourrait te nourrir; tu ne veux pas qu'on t'enferme dans une prison ou qu'on te pende parce que, par passion, par entraînement ou par ignorauce, tu as commis une action illégale; tu ne veux pas qu'on te blesse ou

qu'on te tue à la guerre : ne le fais pas à autrui.

Tout cela est si simple, si net, si indiscutable qu'il serait impossible à un enfant de ne pas le comprendre et qu'aucun sophiste ne pourrait le réfuter.

Supposons un ouvrier, entièrement au pouvoir de son maître et chargé par lui d'un travail qu'il aime et qu'il comprend. Tout à coup arrivent des gens que l'ouvrier sait être comme lui sous la dépendance du maître ; ils ont eux aussi à accomplir un travail déterminé. Or, sans faire la besogne qui leur a été fixée, ils veulent obliger l'ouvrier à faire juste le contraire de ce que le maître lui a commandé d'une façon claire et précise. Que peut répondre à cette exigence tout travailleur sensé ?

Mais cette comparaison est loin d'exprimer ce que doitéprouver un chrétien auquel on demande de participer à l'oppression, à la spoliation, aux exécutions, aux guerres, etc., parce que, si clairs que soient pour l'ouvrier les ordres du maître, on ne saurait les comparer à la certitude avec laquelle

APPELS AUX DIRIGEANTS 19.r>

s'impose, pour tout homme que n'ont pas égaré des doctrines mensongères, ce principe : ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, et, par conséquent, ne participe pas aux violences, aux crimes, aux exécutions et aux meurtres que demande le gouvernement.

Ainsi la question ne se pose pas pour les chrétiens comme la posent, à dessein ou non, les partisans de l'Etat : « L'homme a-t-il le droit de détruire l'ordre de choses existant et de le remplacer par un nouveau?» (Le chrétien ne pense même pas à l'ordre de choses existant, laissant à Dieu le soin de s'en occuper ; car il est fermement convaincu que Dieu a gravé sa loi dans notre esprit et dans notre cœur, non pour présider au désordre, mais à l'ordre, et qu'il ne saurait résulter que du bien de notre soumission à cette loi infaillible révélée par Dieu.) Donc, pour tout chrétien comme pour tout homme, d'ailleurs, la question n'est pas de savoir s'il faut nous organiser d'après le système actuel ou d'après un système nouveau (personne

n'est chargé de résoudre cette question), mais bien de savoir comment il faut agir dans l'alternative qui se présente à chaque instant : dois-je, contrairement à ma conscience, prêter mon concours à une organisation sociale qui reconnaît la propriété de la terre à ceux qui ne la travaillent pas, prélève un impôt sur le pauvre pour le donner au riche, condamne à la prison ou au bagne, ou punit de mort des hommes égarés, envoie des soldats au carnage, abrutit les peuples par l'opium, par l'alcool, etc., — ou bien dois-je refuser toute participation à un gouvernement dont ma conscience réprouve les actes ?

Quelles seront les conséquences de mon attitude ? Quel état social en résultera-t-il ? Je l'ignore, et non parce que je ne veux pas, mais bien parce que je ne peux pas le savoir.

La puissance de la doctrine chrétienne est précisément en ce qu'elle ramène toutes les questions, du domaine de l'incertitude et du doute, dans celui de la certitude complète.

On me dit : « Pas plus que vous, nous ne nions la nécessité de transformer Tordre de choses actuel; nous aussi, nous voulons l'améliorer. Seulement nous, nous tenons à y présider, non pas en refusant tout concours au gouvernement, à la justice, à l'armée, ce qui serait la destruction de l'Etat, mais au contraire par notre participation au gouvernement, par l'acquisition de la liberté, des droits, par l'élection de représentants, amis sincères du peuple et adversaires résolus de la guerre et de toute violence ».

Tout cela serait parfait si l'amélioration des formes de gouvernement concordait avec le but de la vie humaine. Malheureusement elle lui est opposée.

Si la vie de l'homme se borne à la vie terrestre, son but est bien plus proche que l'amélioration graduelle du régime gouvernemental : il est dans le bonheur individuel. Et si la vie n'est pas bornée à la vie terrestre, son but est bien plus éloigné : il est dans l'accomplissement de la volonté de Dieu.

S'il est dans le bonheur individuel et si ma vie finit ici, que m'importe l'organisation parfaite mais lente de l'Etat futur qui s'établira peut-être dans un jour lointain et je ne sais où, certainement quand je ne serai plus? Et, si ma vie est éternelle, la bonne organisation de quelque Etat que ce soit, anglais, allemand, français ou russe, au vingtième siècle, est trop peu de chose pour moi et ne peut satisfaire les exigences de mon âme immortelle.

Le but de ma vie ne saurait être que mon bonheur personnel, et alors celui-ci est incompatible avec l'activité sociale : impôts, tribunaux, guerre ; ou bien il serait le salut éternel de mon âme qui ne peut être atteint que par l'accomplissement de la volonté de Dieu; or, cette volonté est également contraire aux obligations de l'ordre de choses actuel : la violence, les exécutions, les guerres.

C'est pourquoi, je le répète, non seulement pour le chrétien, mais pour tout homme de notre époque, il ne s'agit pas de savoir quelle organisation sera la plus sûre :

celle qui sera défendue par les fusils, les canons et les potences, ou celle qui ne le sera pas ; il ne se pose qu'une seule question et qui est inévitable : veux-tu, créature sensée et bonne, née aujourd'hui, pouvant disparaître demain, veux-tu, si tu reconnais Dieu, agir contrairement à sa loi et à sa volonté, sachant qu'à chaque instant tu peux retourner à lui, ou bien, si tu ne Le reconnais pas, agir contrairement à ta raison et à ton cœur, tes seuls guides dans la vie, sachant que situ commets une faute, tu n'auras pas le moyen de la réparer jamais?

Et la réponse ne peut être que celle-ci : non, je ne veux pas, je ne peux pas.

On objecte : «Mais c'est la négation de tout gouvernement et la destruction de l'ordre social actuel! » Eh! bien, si l'accomplissement de la volonté de Dieu détruit l'ordre social actuel, n'est-ce pas la preuve incontestable que cet ordre social est contraire à la volonté de Dieu et qu'il doit disparaître?

15 Décembre 1894.

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