PAR LA GRACE DE DIEU
Le Saint-Synode de toutes les Russies aux fidèles de l'Eglise orthodoxe, catholique, gréco-russe,
Réjouissons-nous en Dieu.
« Au reste, je vous exhorte, mes frères, à prendre garde à ceux qui causent des divisions et des scandales contre la doctrine que vous avez apprise, et à vous éloigner d'eux. » (Epître aux Romains, XVI, 17.)
Dès l'origine, l'Eglise du Christ a souffert les calomnies et les attaques de nombreux hérétiques et faux docteurs qui cherchaient à la renverser et à ébranler ses bases établies sur la foi dans le Christ, fils du Dieu vivant. Mais toutes les forces de l'enfer, grâce à Dieu, ne purent avoir raison de la Sainte Eglise, qui demeurera à jamais invincible.
De nos jours Dieu a permis qu'un nouveau faux docteur, le comte Léon Tolstoï, apparaisse. Un écrivain connu du monde entier, Russe par la naissance, orthodoxe par le baptême et l'éducation, le comte Tolstoï, obéissant aux séductions de son esprit orgueilleux, s'est audacieusement révolté contre le Seigneur, contre Son Christ et ses saintes institutions, etamanifestementrenié devant tous sa Mère, l'Eglise orthodoxe, qui
l'a nourri et élevé ; il a consacré toute son activité littéraire et le talent que Dieu lui a donné à faire pénétrer dans le peuple des théories hostiles au Christ et à l'Eglise, à détruire dans l'esprit et le cœur des fidèles la foi nationale, la foi orthodoxe, qui a fortifié le monde, dans laquelle ont vécu nos ancêtres, par laquelle ils ont obtenu leur salut, et grâce à laquelle la Sainte Russie s'est maintenue. Dans ses écrits et ses lettres, répandus à profusion par lui et par ses disciples dans le monde entier, et en particulier dans les limites de notre chère patrie, il prêche, avec une ardeur de fanatique, la ruine de tous les dogmes de l'Eglise orthodoxe, de la base même de la foi chrétienne : il nie l'existence d'un Dieu vivant et personnel, glorifié par la Sainte Eglise, Créateur et Providence de l'univers ; il nie Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu fait homme, Rédempteur et Sauveur du Monde, qui a souffert pour tous les hommes et pour leur salut, et qui est ressuscité d'entre les morts ; il nie la conception miraculeuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; il nie la vir-
ginité, avant et après la naissance de son Fils, de la Très Sainte Mère de Dieu ; il nie la vie d'outre-tombe , ainsi que les châtiments célestes; il nie tous les sacrements de l'Eglise et leur action rendue bienfaisante par le Saint-Esprit, et, après avoir insulté aux objets de la foi du peuple orthodoxe, il n'a pas craint de diriger ses railleries contre le plus saint des sacrements, — l'Eucharistie. Tout cela est prêché continuellement par le comte Tolstoï en paroles et par écrit, au scandale et à la tentation de tout le monde orthodoxe, et par cela, il s'est séparé ouvertement, sciemment et intentionnellement de l'Eglise orthodoxe.
Les tentatives faites pour le ramener dans la bonne voie, sont restées sans effet. C'est pourquoi l'Eglise ne le considère plus et ne peut le considérer comme son membre, tant qu'il ne se repentira pas et ne rentrera de nouveau en communion avec elle. En foi de quoi nous en témoignons devant l'Eglise entière, afin d'affermir les fidèles et d'instruire ceux qui sont dans l'erreur, et surtout pour ramener à la vérité le comte
Tolstoï lui-même. Nombre de ses proches qui gardent leur foi, songent avec tristesse qu'à la fin de ses jours, il demeure sans foi en Dieu et en notre Sauveur, refusant les bénédictions et les prières de l'Eglise, ainsi que toute communion avec elle.
C'est pourquoi, témoignant de sa dissidence, nous prions tous que le Seigneur Dieu lui donne le repentir afin qu'il reconnaisse la vérité. (2e épître à Timothée, II, 2o.) Prions le Dieu de miséricorde qui ne veut pas la mort des pécheurs. Écoutenous, pardonne-lui et ramène-le à Ta Sainte Eglise.
Amen,
Signé :
L'humble Anthony, métropolite de Saint- Pétersbourg et Ladoga ;
L'humble Théognose, métropolite de Kiev et de la Galicie ;
L'humble Vladimir, métropolite de Moscou et de Colomna ;
L'humble Hiéronime, archevêque de Kholmsk et de Varsovie ;
L'humble Jacob, évêque de Kichinevj et de Khotinsk ;
L'humble Markelle, évêque ; L'humble Boris, évêque.
Lettre de la comtesse Sophie Tolstoï
à M. Pobedonostsev (l) et aux métropolitains
au sujet de l'arrêté du Synode
concernant l'excommunication
du comte Léon Tolstoï .
Ayant appris par les journaux le cruel mandement du Synode sur l'excommunication de mon mari, comte Léon Tolstoï, signé par les pasteurs de l'Eglise, je ne puis demeurer indifférente à cette excommunication. Ma douloureuse indignation est sans bornes.
Ce n'est point du tout le péril spirituel de mon mari qui me préoccupe en ce moment,
— cela n'est point du domaine des hommes,
— mais de celui de Dieu.
La vie de l'âme humaine au point de vue religieux n'est connue de personne et, heureusement, n'est soumise à personne. Mais au point de vue de l'Eglise à laquelle j'ap-
(I) Procureur général du Saint- Synode.
partiens et à laquelle je ne renoncerai jamais, de l'Eglise fondée parle Christ pour donner ses bénédictions au nom de Dieu dans tous les moments les plus graves de la vie humaine : à- la naissance, au mariage, au décès, aux joies et misères humaines; de l'Eglise qui doit hautement prêcher la loi d'amour, la grâce pour tous, l'amour pour nos ennemis, pour ceux qui nous haïssent, la prier pour tous — à ce point de vue l'arrêté du Synode est inconcevable pour moi.
Ce ne sont pas des adhésions, mais l'indignation que provoquera partout la lecture de cet arrêté ; il augmentera encore l'affection que chacun éprouve pour Léon Tolstoï. Déjà nous en recevons des preuves, et elles seront innombrables, de tous les points de la terre.
Je ne puis taire non plus le chagrin que j'ai éprouvé à la nouvelle du fait absurde dont j'ai entendu parler : l'existence d'un arrêté confidentiel du Synode, défendant aux prêtres de célébrer la messe des morts en cas de décès de Léon Tolstoï. Qui veut-on châtier? Celui qui est mort et par
cela même insensible, ou ceux qui vivent, ceux qui sont croyants parmi ses proches? Si ce n'est qu'une menace, contre qui et contre quoi est-elle dirigée? Est-il impossible que, pour célébrer une messe des morts en mémoire de mon mari et prier Dieu pour lui à l'église, je ne puisse trouver un prêtre digne qui devant le vrai Dieu n'ait pas peur des hommes, ou un indigne, qu'on puisse acheter à l'aide d'une forte somme pour atteindre le même but?
Mais je n'en ai point besoin. Je considère l'Eglise comme une conception abstraite et je ne reconnais pour ses ministres que les hommes qui en conçoivent le sens véridique.
Si on était obligé de reconnaître comme Eglise le nombre d'hommes qui osent par leur méchanceté troubler la loi suprême de l'amour chrétien, nous tous, vrais croyants, qui fréquentons les églises, nous les aurions depuis longtemps abandonnées.
Et ce ne sont point les hommes égarés, à la recherche de la vérité, qui sont responsables de cet abandon de l'Eglise,
mais ceux qui dans leur fierté se sont nommés ses chefs; et qui, au lieu de répandre l'amour, l'humilité et la miséricorde, se sont faits les bourreaux de l'âme de ceux qui seront indubitablement graciés par Dieu, pour leur vie pleine d'humilité, de renoncement aux biens terrestres, d'amour et de charité ; fussent-ils hors de l'Eglise, ce sont eux qui seront épargnés, plutôt que les porteurs de mitres et de décorations rehaussées de diamants, pasteurs châtiant et excommuniant !
Il est facile d'opposer à mes paroles des arguments hypocrites. Mais la compréhension profonde de la vérité et les véritables intentions humaines ne peuvent tromper personne.
Comtesse Sophie Tolstoï.
Le 26 Février 1901, Moscou.
Réponse du Métropolite Anthony à la lettre de la Comtesse Sophie Tolstoï.
Madame la Comtesse,
L'acte cruel n'est pas celui qu'a commis le Synode en témoignant du renoncement de votre mari à l'Eglise, mais celui qu'il a commis sur lui-même en reniant la foi en Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, Rédempteur et Sauveur. C'est contre cette abjuration que votre douloureuse indignation aurait dû depuis longtemps se manifester. Et certes, ce n'est pas par le fait d'un morceau de papier imprimé que votre mari peut être perdu, mais par celui de s'être détourné de la Source de la vie éternelle. La vie sans Christ est un non-sens pour un chrétien, car suivant Lui : « Quiconque croit en Lui ne périt point, et a la vie éternelle, mais celui qui ne croit pas ne verra pas fa vie, car la colère de Dieu
demeure sur lui » (Jean, III, 15-16-36); c'est pourquoi on ne peut dire autrement de celui qui renie le Christ : il est passé de la vie à la mort. Là est la perdition de votre mari; mais personne autre que lui n'en est coupable.
L'Eglise, dont vous vous réclamez, est composée de ceux qui croient au Christ, et c'est pour le bien de ses membres que l'Eglise bénit au nom de Dieu tous les moments significatifs de la vie humaine : naissance, mariage, mort, peines et joies; mais jamais elle ne le fait et ne peut le faire à l'intention des non-croyants, des païens, des blasphémateurs, des apostats, qui récusent ses prières, ses bénédictions, ni, en général, en faveur de tous ceux qui n'en font pas partie. Voici pourquoi l'arrêt du Synode est, au point de vue où se place l'Eglise, parfaitement compréhensible et aussi clair que la lumière divine. La loi d'amour et de miséricorde n'y est nullement transgressée. La charité divine est infinie, mais elle aussi ne pardonne pas tout et à tous. Le blasphème du Saint-Esprit n'est absolvable ni dans
cette vie, ni dans la vie future (saint Matthieu XII, 32). Notre-Seigneur recherche toujours l'homme de Son amour, mais parfois l'homme fuit cet amour et Dieu ; c'est pourquoi il périt. Jésus-Christ , crucifié, priait pour ses ennemis; mais Lui aussi, dans son invocation suprême, a jeté une parole d'amertume sur Son amour perdu (Jean, XV11, 12). On ne peut pas dire de votre mari, tant qu'il vit, qu'il est perdu ; mais on a dit la vérité sur son abjuration de l'Eglise et en affirmant qu'il n'en fera plus partie tant qu'il ne se repentira pas et ne se mettra pas de nouveau en communion avec elle.
En y faisant allusion dans son mandement, le Saint-Synode n'a fait que constater un fait ; aussi ceux-là seuls peuvent s'indigner contre lui qui ne savent ce qu'ils font. Vous dites que vous recevez des marques de sympathie de tous les points de la terre. Je n'en suis point surpris, mais je ne crois pas que vous puissiez y trouver un motif de consolation : il y a la gloire humaine, il y a la gloire divine ; « la gloire de l'homme
est comme la fleur sur l'herbe : l'herbe sèche et sa fleur tombe ; mais la parole du Seigneur demeure éternellement ». (lre Epître de Saint-Pierre, I, 24-25).
Quand, l'année passée, les journaux ont répandu la nouvelle de la maladie du comte, aussitôt une question inévitable s'est dressée devant les prêtres : devrait-on l'honorer de funérailles et de prières chrétiennes, lui, qui a récusé la foi et l'Eglise? Des demandes en ce sens furent adressées au Saint-Synode, qui, pour guider les prêtres, leur donna secrètement la seule réponse possible :
non, s'il meurt sans rétablir sa communion avec l'Eglise. Ce n'est là une menace pour personne, et il ne pouvait y avoir d'autre réponse. Je ne crois pas qu'il se trouve un prêtre quelconque, même indigne, décidé à faire au comte des funérailles chrétiennes. Si même il s'en trouvait, ces funérailles d'un non-croyant seraient une profanation criminelle d'une cérémonie sacrée. Et pourquoi user de violence à l'égard de votre mari ? Il ne souhaite pas sans doute luimême avoir des funérailles chrétiennes.
Si vous — être vivant — vous tenez à vous considérer comme membre de l'Eglise
— car elle est réellement la réunion d'êtres vivants et sensés au nom du Dieu vivant
— votre déclaration que cette Eglise est pour vous une conception abstraite, tombe d'elle-même. Vous reprochez donc sans fondement aux serviteurs de l'Eglise la méchanceté et la violation de la loi suprême d'amour commandée par le Christ. Cette loi n'est point transgressée dans l'arrêt synodal. C'estau contraire un acte d'amour, un appel à votre mari pour qu'il revienne à l'Eglise et une invite aux fidèles de prier pour lui.
C'est le Seigneur qui désigne les pasteurs de l'Eglise, et non pas, comme vous dites, eux-mêmes qui se sont placés orgueilleusement à sa tête. Ils portent des mitres et des décorations enrichies de diamants, mais dans l'exercice de leur sacerdoce ce n'est nullement l'essentiel. Ils demeuraient pasteurs, même vêtus de haillons, persécutés et oppressés, dans le passé ; ils demeureront tels toujours, lors même qu'ils seraient
obligés à nouveau de se vêtir de haillons, quelles que soient les paroles de mépris dont on les abreuverait.
En terminant, je vous demande pardon de ne vous avoir pas répondu plus tôt. J'ai attendu que votre première émotion douloureuse se soit apaisée.
Que Dieu vous bénisse et vous ait en sa Sainte garde, et pardonne au comte votre mari.
Anthony,
Métropolite de Saint-Pétersbourg.
16 Mars 1901.
Lettre d'un orthodoxe
Au Métropolite Anthony (1)
Très estimé Léon Nicolaïevitch,
La réponse du Métropolite Anthony à la lettre de votre femme m'a poussé, moi simple ouvrier, à lui écrire directement. Je vous envoie la copie exacte de ma lettre au métropolite, et je vous prie seulement de ne pas en être surpris, ni de douter de ma bonne foi. La reconnaissance pour vous de beaucoup de gens ignorés ne peut se dissimuler : elle jaillit malgré tout...
(1) Cette lettre a été communiquée d'abord par son auteur au comte Tolstoï, accompagnée de quelques mots à l'adresse de l'illustre excommunié. La traduction de ce billet précède la lettre au métropolite. (Note du traducteur).
Lettre au Métropolite
Eminence,
L'excommunciation de Tolstoï et la lettre de sa femme, que j'ai lue en même temps que votre réponse dans le Messager de V Eglise, ont produit sur moi une profonde impression. J'ai lu et relu cette lettre, et à chaque fois, j'étais de plus en plus avec L.-N. Tolstoï. Cependant une hésitation me restait, un combat de pensées pour et contre se livrait en moi. Je ne pouvais tirer la conclusion de mes pensées et me dire résolument : tel ou tel a raison. Cela me tourmentait et j'en perdais le repos.
N'espérant trouver nulle part la solution de ce problème, ne l'essayant pas d'ailleurs, je crus que seul le temps me calmerait et m'apporterait la paix. Mais hier j'ai lu la lettre de la comtesse Tolstoï, publiée en même temps que votre réponse, et la question : où est la vérité ? se posa à mon esprit avec plus de force que jamais. A vrai dire,
votre réponse ne m'a pas satisfait et m'a décidé à m'adresser à vous comme au père spirituel, pour vous demander la solution de diverses questions.
Vous dites que le Synode, en excommuniant Léon Nicolaïévitch, n'a pas transgressé le commandement du Christ sur l'amour du prochain, que l'acte synodal est au contraire un acte d'amour, l'exhortation à Tolstoï de rentrer dans le sein de l'Eglise, et aux fidèles de prier pour lui. Dans ce cas, il me semble que vos paroles, prononcées au nom de tous les prêtres, devraient concorder absolument avec vos actes à tous.
Et que voyons-nous ? L'évêque de Tauride, Nicolas, a prononcé un discours tonitruant, où il a dénoncé tout et tous, y compris Tolstoï, cela va sans dire. Ainsi, au lieu d'une parole d'amour, de prières pour un membre égaré du troupeau de l'Eglise, ce prédicateur de la doctrine du Christ a déversé sur lui un torrent d'injures dont on ne saurait trouver la justification dans une seule ligne de l'Evangile, dans une seule parole du Christ.
L'autorité supérieure de l'Eglise russe excommunie l'ennemi (?) de l'Eglise et de l'Etat, l'impie (?!), l'anarchiste (?) Tolstoï... disait l'évêque. Tous devraient donc se réjouir de cet acte énergique de la hiérarchie ecclésiastique mettant un terme à la tentation à laquelle pourraient céder les autres brebis du troupeau. Eh bien, il n'en est rien ! De toutes parts — en blâmant l'Eglise — arrivent ouvertement chez le sacrilège des adresses, des télégrammes, manifestant par cela même l'adhésion de leurs auteurs.
D'autre part, les paroles de l'évêque Nicolas concordent-elles avec ce que vous écrivez à la comtesse? Certes non ! Pour tous, il est clair comme la lumière du jour que l'évêque Nicolas ne fut pas inspiré par son amour pour Tolstoï, comme pour un membre égaré de l'Eglise, qu'il ne voulut pas prier pour lui, mais, écumant, chercha à perdre Tolstoï aux yeux de toute la société, et, ne disposant pas des armes nécessaires, lâcha dans sa méchanceté une bordée d'injures.
Il serait fou de vouloir le convaincre de sa partialité : elle est claire pour tous ceux qui connaissent tant soit peu les œuvres de Tolstoï. Je ne puis seulement comprendre quelle utilité l'évêque Nicolas voyait à abreuver Tolstoï d'outrages ! Les hommes du peuple ne les comprendraient pas ; peu d'entre eux connaissent même le nom de Tolstoï ; aux hommes cultivés ils répugnent autant qu'à celui à qui on donnerait une pierre au lieu de pain, un serpent au lieu de poisson. Tous, nous demandons du pain, c'est-à-dire la vie, la lumière de la vérité, et vous tous, les pasteurs, vous devez apaiser notre faim. Vous devez nous expliquer le sens de la doctrine chrétienne et l'enseigner par des actes. Et ce serait mal, si du haut de la chaire, au lieu des paroles de l'Evangile, vous faisiez entendre la calomnie, ou si, dans votre vie quotidienne, vous ne conformiez pas vos actes à vos paroles. Involontairement, les yeux de tous chercheront l'homme qui confirmera sa parole par des actes.
Cet homme c'est Tolstoï. Nous ne voyons
pas les évoques — prédicateurs de la pureté, de l'humilité — se vêtir simplement, être sobres, se livrer aux travaux manuels, comme l'ont fait les pasteurs des premiers chrétiens. Nous les voyons, au contraire, habiter dans des palais, quand d'autres, les paysans, s'entassent dans des cahutes ; nous les voyons jouir de traitements considérables, tandis que les paysans meurent de faim ; nous les voyons couverts de soie et de pierreries, tandis que les paysans grelottent de froid sous leurs haillons. Ce sont des" faits, et il est impossible de les nier.
Vous dites, Eminence, que les mitres et les décorations ne sont pas Fessentiel. Dans ce cas, à quoi servent-elles? «Vous êtes la lumière du monde», a dit le Christ aux apôtres. Et vous, pasteurs, les successeurs des apôtres, vous devez l'être également. Et si cette lumière faiblit, on est en droit de supposer qu'elle s'éteindra complètement et qu'il n'en restera que de la fumée. Si vous êtes des pasteurs, vous devez imiter les apôtres, afin de montrer que votre doctrine est la vraie. Si, en prêchant la parole
du Christ, vous abandonniez des milliers de roubles au profit du peuple, vous jetiez mitres et décorations, vous vous rendiez dans les villages et les villes sans prêter attention à ce qu'on dirait, et si vous vous efforciez de servir votre prochain, tout le monde vous suivrait.
En réalité, vous n'avez pas le courage d'affermir ainsi votre enseignement et vous ne voulez pas permettre à l'hérésie de se développer au détriment de votre autorité. Aussi, profitant de l'appui de l'Etat, vous abreuvez d'injures un homme qui, par cela même, grandit aux yeux de la société, et cela d'autant plus qu'il supporte ces injures, ou que, s'il se justifie, il le fait avec douceur ( comme dans l'une des trois paraboles sur la non-résistance au mal).
A l'Eglise, vous êtes un objet de crainte pour vos inférieurs qui tremblent devant vous et dont le regard s'élève non vers Dieu, mais vers vous. Vous dites que les prêtres doivent se prosterner devant vous pour faire preuve d'humilité. Or, le Christ, pour montrer son humilité, ne forçait pas
les apôtres à le servir; au contraire, pendant la Gène, il leur lavait les pieds. Vous me direz qu'on le fait encore ; je vous répondrai que c'est une profanation de cet acte sacré du Christ. Il a consacré toute sa vie au service des hommes, et cet acte n'était qu'un des nombreux faits de sa vie quotidienne. Vous, au contraire, vous vous livrez à ces.cérémonies pendant quelques minutes pour parler ensuite hypocritement de votre humilité.
Enfin, vous ne pourrez plus cacher le fait que les hommes d'Etat n'approuvent pas tousl'arrêtdu Synode. Ainsi, le22mars, en terminant ses conférences sur la prostitution, M. Koni, homme universellement respecté, a cité un passage de l'article de Tolstoï sur le recensement à Moscou, en disant de l'auteur qu'il était « l'honneur et l'orgueil de la Russie ».
Je vous ferai remarquer en concluant que les idées que je viens d'exprimer ne me sont pas personnelles ; elles sont partagées par des milliers de ceux du peuple russe qui réfléchissent et qui attendront votre réponse
dans la presse. Si vous vous taisez, votre silence ne fera que mieux confirmer votre impuissance et votre imposture devant Dieu et les hommes ; chaque jour les partisans de Tolstoï deviendront de plus en plus nombreux, et le glorifieront ; car, ni les injures, ni les menaces, ni les mesures de coercition ne pourront étouffer le sentiment de la vérité dans l'àme humaine.
Réponse du Métropolite Anthony à Tolstoï.
La réponse du comte Tolstoï au Synode, lancée dans le public depuis le mois d Avril, a paru enfin, avec quelques coupures insignifiantes, dans la presse {Revue des Missionnaires^ Juin 1901). Il est donc possible d'en dire aujourd'hui quelques mots.
Dans sa réponse, le comte confirme en somme la justesse de l'arrêt du Synode à son égard, bien qu'il y fasse quelques objections. Ces objections sont parfaitement réfutées dans trois excellents articles parus dans la Revue des Missionnaires en même temps que la réponse de Tolstoï, et dont les auteurs sont : 1° le recteur du Grand-Séminaire de Saint-Pétersbourg, l'évêque Serge; 2° V.-M. Skvortsov; 3° M.-iL N — v.
Dans une de ses réfutations, le comte Tolstoï taxe de mensongère, avec une audace insensée, l'affirmation du Synode que
l'Eglise a tenté à plusieurs reprises de le ramener dans la bonne voie sans y réussir. Déjà dans les articles susindiqués, ainsi que dans une brochure de l'arckiprêtre de Moscou, I. Soloviev : Mandement du Saint- Synode relatif au comte Léon Tolstoï, on a fait justice de cette accusation. Je voudrais, dans cette notice, compléter seulement ces indications par le témoignage d'une personne étrangère qui n'appartient pas aux partisans de « l'Eglise officielle », dans le sens qu'attribue le comte Tolstoï à ce mot. Je fais allusion à la lettre reproduite ci-dessous, que le comte Vladimir Bobrinsky m'a adressée.
Le comte Bobrinsky m'est absolument inconnu, et m'a simplement écrit sous l'impression pénible de sa lecture de la réponse du comte Tolstoï au Synode. Tout récemment, j'ai demandé l'autorisation de publier cette lettre. Le comte Bobrinsky y a consenti par la deuxième lettre suivante :
« Si vous trouvez, Monseigneur, utile à l'Eglise de vous référer à ma lettre, et de la publier, j'y souscris entièrement, car je le considère comme un devoir devant la vérité
et la sainte Eglise qui m'est devenue particulièrement chère après les attaques grossières et injustifiées du comte Léon Tolstoï. »
Au nom de la vérité et de l'Eglise, je considère également de mon devoir, la publication de cette lettre afin de mettre en évidence les inexactitudes du comte Tolstoï. La voici ;
Éminençe sérénissime,
Très bienveillant Archïprêtre,
J'ailu hier soir la réponse du comte L.-N. Tolstoï, au mandement du Synode qui circule dans le public ; dès les premières lignes j'ai été fâcheusement frappé par la déclaration de Léon Nicolaïevitch que l'Eglise n'a jamais essayé de le ramener à elle. Il taxe même de mensongère l'affirmation du Synode à ce sujet.
Etant donnée la brutalité de ce reproche si important, je considère de mon devoir de vous faire part, Monseigneur, de ce que j'ai entendu le comte Tolstoï lui-même dire sur cette question.
Il y a environ un an, j'étais chez lui en visite. Sachant que l'aumônier de la prison de Toula était venu le voir à plusieurs reprises dans sa propriété de Yasnaïa-Polïana, je lui demandai, entre autres, quelle impression ce prêtre avait produite sur lui. Léon Nicolaïevitch me répondit que celui-ci avait l'air d'être un très brave homme, un croyant sin-
cère et qu'il avait plaisir à s'entretenir avec lui ; mais ce plaisir était gâté parce qu'il se doutait que notre archevêque l'envoyait pour le ramener à de meilleurs sentiments.
Je me décide à vous communiquer ce fait non dans un but de polémique, mais pour établir la vérité. Si je m'étais tu, ma conscience en aurait souffert, parce que j'aurais senti avoir reculé devant l'autorité du génie et de la gloire universelle d'un grand écrivain pour ne pas accomplir un devoir.
Vous devez, certes, Monseigneur, posséder quantité de preuves sur cette question, mais il me semble que le témoignage du comte Tolstoï doit avoir une grande portée. Cette circonstance m'excuse de m'être adressé de ma propre initiative et directement au plus haut représentant de l'Église russe.
Je crois devoir ajouter que je me suis permis de touchera l'affaire Tolstoï en raison de l'heureuse et exceptionnelle situation où se trouve cet écrivain, en ce qui concerne l'impunité que lui accordent les autorités.
En vous demandant votre bénédiction apostolique, je suis de Votre Eminence,
Le très humble serviteur,
Comte Vladimir Bobrinso.
Moscou, 23 Avril 1901.
Quant à la partie positive de la réponse du comte Tolstoï, l'exposé de sa foi, on ne peut la lire qu'avec un sentiment de terreur
et une profonde pitié. Le récit de l'incarnation du Christ, la rédemption et la reconnaissance du Christ pour Dieu, tout cela, le comte Tolstoï le considère « comme le plus grand des sacrilèges » ; donc il supprime d'un trait tout le christianisme.
Quand j'ai lu tout cela, ainsi que les mots qu'on m'a communiqués sur sa déclaration où il dit : « Si on me laissait imprimer et publier tous mes ouvrages sur la religion, il ne faudrait pas longtemps pour qu'il ne reste de l'Eglise orthodoxe que des ruines», je suis saisi de terreur pour ce malheureux. L'image de Julien l'Apostat me vient à l'idée, de celui qui s'est vanté d'effacer de la face de la terre la doctrine du Christ et qui, de Dieu, a fait l'homme de Galilée; je me suis souvenu de sa fin honteuse ; j'ai entendu retentir la prophétie d'Isaïe au sujet du roi de Babylone : «Je monterai au ciel, je dresserai mon trône au-dessus des étoiles célestes, je serai semblable au Tout-Puissant... » Je me suis souvenu de ce mémento prophétique :
« Aujourd'hui je descendrai en Enfer, au
centre de la terre »... Alors, aux blasphèmes insensés du comte, mon cœur se serra douloureusement. Mais c'est la lutte contre Dieu, c'est une déclaration de guerre au Christ même, Fils du Dieu vivant, Juge Suprême des morts et des vivants!... Les paroles menaçantes de l'apôtre Paul : « Si quelqu'un n'aime point le Seigneur Jésus- Christ, qu'il soit anathème, Maran-atha » (lre Epître aux Corinthiens, XVI, 22), que je lisais jusqu'ici avec perplexité, se sont tout à coup éclaircies pour moi. Oui, celui qui renie le Seigneur Jésus-Christ, celui-là ne L'aime pas. Celui qui renie le Christ est renié par le Christ (Saint Matthieu, X, 33 ; 2me Epître à Timothée, II, 12). Dénier au Christ Son essence divine, et affirmer que la reconnaître c'est blasphémer, équivaut en réalité à Lui jeter Tanathème et est en même temps s'anathématiser soi-même, s'excommunier d'avec Dieu, se priver de la vie divine, de l'Esprit divin. « Personne ne peut nommer Seigneur Jésus, dit l'Apôtre, si ce n'est par le Saint-Esprit, et personne qui parle par l'Esprit de Dieu ne dit que
Jésus est anathème » (lre Epître aux Corinthiens, XII, 3) (1).
Or, le comte L.-N. Tolstoï a prononcé cet anathème. Evidemment ce n'est pas par le Saint-Esprit qu'il parle.
Métropolite Anthony.
30 juin 1901.
(1) La citation n'est pas tout à fait conforme au texte de l'Evangile; elle n'en donne que le sens. [Note du tr.)