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LA GUERRE AU TRANSVAAL

A qui la faute?

Je vous réponds avec plaisir, car vos brochures sont fort bien écrites et l'on y sent la sincérité ; je n'en excepte que la troisième, d'accord en cela avec vos parents. Cet écrit est faible, non pas comme trop violent, mais comme ne faisant pas suffisamment ressortir le caractère répugnant d'un des représentants de l'impérialisme, — repoussant sinon comique, — Guillaume II.

Mais si bien que vos articles soient écrits, je ne m'accorde pas avec vous sur le fond, ou plutôt je ne puis blâmer ce que vous blâmez.

Lorsque deux hommes, s'étant enivrés

dans un cabaret, se bourrent de coups pour une question de cartes, je ne pourrai jamais mal juger l'un d'eux, si convaincants que soient les arguments de son partenaire. L'origine des actes mauvais de l'un ou de l'autre n'a aucun rapport avec la justesse de la cause de l'un d'eux; elle est dans le besoin de boire du vin et de jouer aux cartes au cabaret, au lieu d^ travailler ou de se reposer.

De même, quand on me dit que la faute de telle ou telle guerre en est exclusivement à l'un des belligérants, je ne puis jamais ^l'admettre. On peut dire que l'un des combattants agit plus mal que l'autre ; mais cette constatation n'expliquera nullement la cause, même immédiate, de ce terrible, cruel et inhumain phénomène qu'est la guerre.

Pour tout homme qui ne ferme pas volontairement les yeux, les causes de toutes les guerres récentes, celle du Transvaal aujourd'hui, par exemple, sontbien évidentes.

Elles sont de trois sortes :

1° La distribution inégale de la richesse,

c'est-à-dire, le vol du bien de la masse par quelques-uns ;

2° L'institution d'une caste militaire , c'est-à-dire, des hommes qu'on instruit à mieux tuer leurs semblables ;

3° La doctrine religieuse mensongère, souvent délibérément mensongère, qu'on impose par l'éducation aux nouvelles générations.

J'estime donc que, non seulement il est inutile, mais encore nuisible de croire que les guerres sont provoquées par les Chamberlain ou les Guillaume et de cacher ainsi les motifs réels, qui sont le fait de chacun de nous. Nous pouvons bien nous indigner contre les Chamberlain et les Guillaume, nos tourments seront inutiles : ils ne changeront en rien la marche des événements.

En effet, les Chamberlain et les Guillaume ne sont que des instruments aveugles de forces indépendantes de leur volonté. Leurs actes sont tels qu'ils doivent être. Toute l'histoire ne comprend que des faits pareils à ceux qui ont conduit à la guerre du Trans-

vaal, et il est absolument inutile, impossible, de condamner les hommes politiques lorsqu'on connaît la vraie cause de leurs actes et que chacun de nous s'en trouve responsable dans la mesure où nous participons aux trois occupations principales dont j'ai parlé.

Tant que nous aurons la jouissance exclusive des richesses, tandis que les masses populaires resteront écrasées sous le poids du travail, il y aura toujours des guerres pour la possession des débouchés commerciaux, des mines d'or, etc., dont nous avons besoin pour assurer nos privilèges.

On ne pourra non plus éviter les guerres tant que nous ferons partie de la caste mili taire, ou simplement admettrons sa nécessité. Or, au lieu de lutter de toutes nos forces contre cette institution, nous la soutenons, nous la glorifions même; et, lorsqu'une guerre éclate, nous en rendons responsable quelque Chamberlain ou un autre.

Mais ce qui provoque surtout les conflits armés, les rend toujours possibles, c'est notre placidité, au lieu de l'indignation que

devrait provoquer la déformation complète du christianisme par l"Eglise, qui admet l'existence de « guerriers chrétiens », bénit des canons et reconnaît la guerre comme une œuvre pie.

Nous enseignons cette religion à nos enfants, nous la professons nous-mêmes et nous affirmons ensuite : les^uns, que c'est Chamberlain, les autres, que c'est Krûger, qui sont coupables de ce carnage entre êtres humains.

Il m'est donc impossible de reprocher leur œuvre aux instruments aveugles de l'ignorance et du mal, puisque, par ma propre attitude, je puis amoindrir ou augmenter ce mal.

Aider au partage fraternel des biens, profiter le moins possible des privilèges qui me sont échus, m'abstenir de la moindre parti-, cipation aux actes de la force armée, réagir contre l'hypnose qui permet de transformer des hommes en assassins soudoyés, mais surtout revenir à la doctrine chrétienne rationnelle, m'efforcér de détruire le mensonge cruel du faux christianisme dans le-

quel on élève la jeunesse, tel est le triple effort qui doit être, me semble-t-il, le devoir de tout homme cherchant, comme vous, le bien et indigné avec raison de l'effroyable guerre qui désole en ce moment le sud de l'Afrique.

Moscou, 4-16 Décembre 1899.

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