AU TSAR ET A SES CONSEILLERS
Encore des assassinats, encore des répressions sanglantes dans les rues, encore des exécutions; la terreur, les fausses dénonciations, les menaces et la colère d'un côté; la haine, le désir de se venger et de se sacrifier, de l'autre côté ; de nouveau les Russes se partageant en deux camps ennemis, commettant et prêts à commettre les crimes les plus atroces.
11 est possible que ces émeutes soient étouffées ; il est possible aussi que les soldats, les chefs, la police s'aperçoivent que ce que vous voulez leur faire faire est le plus abominable des crimes : le fratricide, et qu'ils refusent d'obéir. Mais alors même que vous réussiriez momentanément à étouffer la révolte, elle ne saurait s'éteindre, elle
continuera à couver, et, tôt ou tard, éclatera encore plus violente et provoquera des souffrances et des crimes plus grands.
Pourquoi faites-vous cela?
A quoi bon toutes ces horreurs quand il est si facile de les éviter?
Nous nous adressons à vous qui exercez le pouvoir : tsar, membres du conseil d'Etat, ministres, et jusqu'à la femme, à la mère, aux oncles, frères, sœurs et proches de l'empereur, qui pouvez l'influencer par la persuasion. Nous nous adressons à vous, non comme à des ennemis, mais comme à des frères dont le sort malgré vous est lié au nôtre : les souffrances que nous endurons se répercuteront inévitablement sur vous avec plus de force, si vous vous apercevez plus tard que vous auriez pu écarter ces maux et que vous ne l'avez pas essayé. 11 serait donc sage d'y mettre un terme.
Il vous semble, à vous, ou tout au moins à la majorité d'entre vous, que tous ces désordres proviennent exclusivement de ce que certaines gens, fauteurs de troubles, surgissent au milieu du cours régulier de la
vie pour exciter les inoffensifs à la révolte, et qu'il suffît de mettre à la raison ces perturbateurs pour que l'apaisement se produise, sans qu'il soit utile d'apporter une modification quelconque à l'ordre de choses existant.
En effet, si ces conflits n'avaient d'autre cause que les manifestations turbulentes de méchants, vous n'auriez qu'à vous emparer d'eux, à les enfermer dans les prisons ou à les supprimer, et les troubles disparaîtraient pour toujours. Mais voici plus de trente ans que vous les pourchassez, les enfermez, les pendez et les déportez par milliers, et leur nombre ne fait que grandir, et le mécontentement se répand avec une telle rapidité qu'il a envahi déjà des millions d'ouvriers, la majeure partie du peuple.
Il est donc évident que la cause de ce mécontentement ne provient pas simplement de ce qu'il existe des gens révoltés, des méchants. En effet, oubliez un instant, vous gouvernants, la lutte aiguë qui vous préoccupe, cessez de croire naïvement à
l'efficacité de la circulaire récente du ministre de l'Intérieur, ainsi quraux mesures de police qui permettent de disperser la foule à temps et de la cribler de balles si elle refuse de circuler, pour que tout rentre dans l'ordre, et vous vous apercevrez de la cause réelle du mécontentement populaire qui alimente, rend de plus en plus fréquents et profonds les désordres.
La cause, la voici : en raison de l'assassinat malheureux et fortuit du tsar qui a délivré son peuple du servage, assassinat commis par un petit groupe d'hommes et attribué à tort au peuple entier, le gouvernement a décidé non seulement de ne plus progresser, de ne pas abandonner les formes surannées de l'autoritékdespotique,"mais a cru au contraire voir son salut dans ce régime brutal. Depuis vingt ans, loin d'avancer conformément au progrès général et à la transformation de plus en plus complexe des formes de la vie, le gouvernement n'est pas seulement resté sur place, mais il a rétrogradé, s'éloignant chaque jour davantage du peuple et de ses aspirations.
Ainsi, ce ne sont pas ces méchants et turbulents qui sont responsables de nos malheurs, mais vous-mêmes, gouvernants, qui ne pensez qu'à votre tranquillité présente.
11 ne s'agit pas, à cet instant, de vous défendre contre des ennemis, mais de discerner la cause du mécontentement de la société et de la faire disparaître. Les hommes ne peuvent pas aimer la discorde et la haine ; ils préfèrent au contraire la concorde et l'amour réciproques. Si donc ils se révoltent et semblent vouloir vous causer du mal, c'est simplement parce que vous leur semblez être l'obstacle qui empêche, non seulement eux, mais des millions de leurs frères, d'acquérir les biens les plus précieux :'Ja liberté et l'instruction.
Il faut si peu pour que ces] hommes cessent de s'agiter et de vous attaquer, cela vous est si nécessaire à vous-mêmes et vous donnera [une telle tranquillité, qu'il serait" étonnant que vous ne le fissiez point.
Il faut simplement ceci :
Premièrement :
Donner aux paysans des droits égaux à
ceux de tous les citoyens russes, afin de supprimer :
a) L'institution baroque des Zemskiê- Natchalniki (1);
V) Les règlements spéciaux qui régissent les rapports entre ouvriers et patrons ;
Ces rapports doivent être réglés d'après les principes du droit commun ;
c) Délivrer les paysans de l'obligation du passeport pour leurs besoins de déplacement, ainsi que des contributions personnelles, communales et de police qui les grèvent exclusivement ;
d) Les affranchir de l'obligation injuste de payer solidairement les dettes des membres de la commune, ainsi que du rachat des terres dont la valeur réelle a été depuis longtemps payée par eux ;
e) Et surtout, il faut abolir les honteuses peines corporelles qu'on a laissé subsister pour la partie la plus laborieuse, la plus morale et la plus nombreuse de la Russie.
(1) Chefs de district jouissant à la fois d'attributions judiciaires et administratives, fonctions créées sous Alexandre III. [Note du traducteur.)
L'égalité de condition entre la classe rurale, qui forme la grande majorité du peuple, et les autres classes est particulièrement importante, parce qu'il ne peut exister une organisation sociale reposant sur des bases solides là où la majorité ne jouit pas de droits égaux à ceux de la minorité, mais se trouve au contraire dans une sorte d'esclavage, liée par des lois d'exception. Deuxièmement :
Il faut lever le grand état de siège qui supprime toutes les lois et livre la population à la merci d'hommes souvent immoraux, bêtes et cruels. Il faut abolir l'état de siège parce qu'il favorise la dénonciation, l'espionnage et l'emploi de la force brutale contre les ouvriers, dès qu'ils entrent en conflit avec les patrons ou les propriétaires fonciers (car nulle part les vexations ne sont aussi cruelles que là où ces règlements sont en vigueur). Il faut surtout l'abolir, parce qu'en raison de cette mesure violente vous recourez à la peine capitale supprimée par notre Code, peine si contraire à l'esprit chrétien du peuple russe,
le péché le plus grand contre la loi divine et la conscience humaine.
Troisièmement :
Il faut :
a) Ne plus faire aucune différence dans le droit à l'instruction des personnes de diverses conditions, et, par suite, abroger toutes les interdictions d'enseigner, de faire des conférences, de publier des livres à l'usage du peuple, choses que le gouvernement considère comme lui étant nuisibles.
b) Autoriser l'admission dans toutes les écoles des personnes de toutes nationalités, de toutes confessions, sans en exclure les Juifs qui sont, on ne sait pourquoi, privés de ce droit.
c) Ne pas empêcher les professeurs d'enseigner dans la langue que parlent les enfants de leur école,
d) Et surtout, autoriser la fondation et l'administration de toutes sortes d'écoles primaires ou supérieures pour tous ceux qui désirent se consacrer à l'enseignement et possèdent les capacités requises.
L'affranchissement de l'instruction et de l'éducation des entraves qu'on y apporte aujourd'hui est chose importante, parce qu'elles seules empêchent le peuple travailleur de sortir de l'ignorance qui sert précisément au gouvernement de motifs pour paralyser l'enseignement populaire. En débarrassant de l'ingérence gouvernementale l'instruction du peuple, on permettrait à celui-ci de s'assimiler plus rapidement, plus rationnellement les connaissances qui lui sont nécessaires, et non pas celles qui lui sont imposées. Tandis que la permission d'ouvrir et de diriger des écoles privées ferait disparaître les troubles provoqués constamment parmi la jeunesse scolaire, mécontente de l'état de choses qui existe dans les établissements qu'elle fréquente.
Si l'on n'empêchait pas la création d'écoles privées, primaires ou supérieures, les jeunes gens mécontents des règlements des établissements d'instruction gouvernementaux pourraient fréquenter ceux qui répondraient à leurs besoins.
Enfin, quatrièmement, le point le plus important : on doit supprimer toutes les entraves apportées à la liberté religieuse.
Il faut :
à) Abroger toutes les lois d'après lesquelles la moindre dissidence de la religion d'Etat est punie comme un crime ;
V) iVutoriser les chapelles, les églises, les maisons de prières des vieux-croyants, des baptistes, des Molokans, des Stundistes et autres ;
c) Autoriser les réunions et les prédications religieuses de toutes les confessions qui ne sont pas basées sur des pratiques contre nature, telles que la castration, îe meurtre ou le suicide ;
d) Ne pas empêcher les hommes de confessions diverses d'élever leurs enfants dans la religion qu'ils croient être la vraie.
Tout cela est nécessaire : d'abord, parce qu'il est reconnu de tous, — et l'histoire et la science le confirment, — que les persécutions religieuses donnent des résultats contraires au but cherché, en exaspérant
APPELS AUX DIRIGEANTS li
les sentiments qu'elles tendaient à faire disparaître ; ensuite, l'ingérence des autorités dans les questions de foi fait naître le plus nuisible des vices, l'hypocrisie, si hautement dénoncée par le Christ ; enfin, cette immixtion empêche, tant l'individu que la communauté, d'atteindre au plus grand des bienfaits : l'union entre tous.
Et cette union est atteinte, non pas au moyen de l'emprisonnement des hommes dans le culte extérieur d'une certaine doctrine religieuse considérée comme infaillible, mais par la libre évolution de l'humanité entière vers une vérité unique, par suite, la seule capable d'opérer l'union parmi les hommes.
Tels sont les vœux modestes et facilement réalisables de la majorité du peuple russe.
La réalisation de ces vœux apaisera certainement le peuple et lui épargnera les grandes souffrances, plus que les souffrances, les crimes, qui se commettent dans une exaspération réciproque, lorsque le gouvernement a simplement en vue la répression
immédiate des troubles sans se soucier de leurs causes.
Nous nous adressons à vous tous, tsar, ministres, membres du Conseil de l'Empire, conseillers et proches du tsar, et en général, à tous les dirigeants, pour vous prier d'aider à l'apaisement du peuple afin de lui épargner les cruautés et les violences. Nous nous adressons à vous, non pas en belligérants, mais en partenaires forcés, en camarades, en frères.
Car il est impossible que dans une société quelconque, composée de membres liés par les mêmes intérêts, ce qui est bon pour les uns soit mauvais pour les autres. Cela est impossible surtout quand c'est la majorité qui souffre, celle qui est le fondement même de la société.
Aidez-nous donc à améliorer la situation de la masse populaire dans ce qui lui importe le plus : sa liberté et son développement intellectuel, et alors votre situation sera aussi sûre et vraiment heureuse.
Cet appel est écrit par moi, Léon Tolstoï; en l'écrivant, j'ai tâché d'exposer non seu-
lement mon opinion, mais celle des meilleurs parmi les Russes, des plus dévoués, et qui désirent la même chose que moi.
Léon Tolstoï.
Moscou, 15-28 Mars 1901.