A L'EMPEREUR NICOLAS II
Votre Majesté Impériale,
La lettre que je joins à la mienne m'est venue du Canada (1); elle est si courte, si touchante, si éloquente dans sa simplicité, elle a trait à une question de si haute importance, que je vous prie instamment de la lire personnellement, seul, et de laisser parler les bons sentiments que cette lettre ne saurait manquer d'éveiller en votre cœur.
Neuf jeunes épouses, vivant en liberté et dans l'aisance, et deux mères âgées vous demandent comme une faveur particulière
(1) Les femmes Doukhobors éniigrées au Canada priaient dans cette lettre le gouvernement russe de les autoriser à revenir auprès de leurs maris déportés à Yakoutsk pour avoir refusé de servir sous les drapeaux en raison de leurs opinions religieuses. [Note du trad.)
de leur donner la possibilité de quitter une vie libre et assurée, pour se rendre dans un lieu de misère et d'exil. Combien moraux et énergiques doivent être ces maris et ces femmes si, après toutes les souffrances dont ils ont été abreuvés, ils ne songent pas à eux-mêmes, mais les uns aux autres, et veulent rester fidèles à la loi qui les a unis ! Et combien ces gens ont dû souffrir de cette séparation de six années !
Mais ce ne sont pas ces hommes et ces femmes seuls qui souffrent ainsi : des dizaines, sinon des centaines de mille des meilleurs parmi les Russes souffrent autant, et même plus, de persécutions religieuses qui, par un malentendu surprenant, persistent en Russie, se sont même aggravées en ces derniers temps, alors que les hommes, les gouvernants les plus éclairés ont reconnu maintes fois leur insanité, leur cruauté, leur injustice, et, par-dessus tout, leur inutilité.
Je me proposais depuis longtemps de vous dire les cruautés horribles et insensées qui, sous le couvert de la défense de la
religion d'Etat, s'accomplissent en votre nom. Mon âge avancé et l'approche de la mort m'incitent à ne pas différer davantage.
Des milliers et des milliers d'hommes vraiment religieux, donc les meilleurs, la force de la nation, ont été perdus et se perdent aujourd'hui dans les prisons, dans la vie pénible de l'exil, ont été et sont encore chassés de Russie. L'élite de la population, non seulement du Caucase, mais encore de la Russie, huit mille Doukhobors ont dû abandonner pour toujours leur patrie, et loin de la regretter, ils y songent avec dégoût et horreur, par suite des cruautés auxquelles on les y soumettait.
Plusieurs milliers de Molokans (1), des territoires de Karksk et d'Erivan (dont la requête tendant à obtenir l'autorisation de quitter la Russie vous a été transmise par moi), les Molokans de Taschkent, des dizaines de milliers d'hommes des gouvernements de
(1) Autre secte religieuse rationaliste qui condamne certaines pratiques du culte extérieur. (Note du trad.)
Kharkov, Kiev, Poltava,Ekaterinoslav, poursuivis pour leur foi, ne demandent qu'une chose : la faculté d'abandonner leur patrie, et de s'en aller là où ils pourront adorer Dieu, sans obstacles, comme ils le comprennent, et non comme l'exigent les autorités, dont la plupart ne reconnaissent aucun Dieu.
Sachant que tous ces abus se commettent en votre nom (vous ne saurez l'ignorer et, dans ce cas, vous chargerez un homme loyal de contrôler mes affirmations) ; pouvant y mettre fin, vous ne saurez retrouver votre tranquillité tant que seront tolérés ces agissements.
Vos conseillers, ces mêmes hommes qui ont organisé et qui président aux persécutions, vous diront qu'on ne peut pas faire autrement, que je suis un utopiste, un anarchiste, un « sans-Dieu », et qu'il ne faut pas m'écouter. Mais ne les croyez pas. Je me place, en disant ceci, non pas à mon point de vue, mais à celui d'un gouvernement sensé et éclairé. Or, envisagées ainsi, toutes les persécutions religieuses, comme il est prouvé depuis longtemps, abaissent le prestige du
gouvernement, enlèvent aux gouvernants l'affection du peuple, et, loin d'atteindre le but qu'elles poursuivent, obtiennent un effet contraire.
Aussi, est-il grandement temps: premièrement, de reviser et d'abroger les lois actuelles qui motivent la persécution religieuse ; deuxièmement, de mettre un terme aux châtiments appliqués aux dissidents de la religion d'Etat ; troisièmement, d'affranchir tous ceux qui, en vertu des lois en vigueur, ont été emprisonnés ou déportés comme coupables de délits religieux ; quatrièmement, de ne pas punir comme un crime le désaccord entre la conscience confessionnelle et les exigences gouvernementales, mais de s'efforcer au contraire d'aplanir ce désaccord, comme on cherche à le faire, par exemple, au tribunal, quand au refus de prêter serment, on substitue la promesse de dire la vérité, ou comme on l'a fait lors du refus de service militaire par les Menonites (1), auxquels on a imposé un service obligatoire civil.
(I) Secte religieuse rationaliste. (Note du traducteur.)
Ce faisant, non seulement vous vous déchargerez d'une lourde responsabilité, mais vous sentirez la joie d'avoir commis une bonne action.
Que Dieu vous aide à agir selon Sa Volonté.
Je suis votre aimant,
Léon Tolstoï.
7 Décembre 1900.