AU SAINT-SYNODE
Réponse à l'Arrêté synodal du 20 février et aux lettres reçues par moi à cette occasion
He wbo begins by Ioving Clirislianity better than Trulh wilî proceed by loving his own Sect orGhurcb belterthan Cliri?tianily, and end in loving himself better Iban ail. Coleridgb.
Je ne me proposais pas, tout d'abord, de répondre à l'arrêté du Synode qui me concerne. Mais il m'a valu, de la part de correspondants inconnus, de nombreuses lettres, où les uns me blâment vivement de nier ce que je ne nie pas, où d'autres m'exhortent à croire ce que je n'ai pas cessé de croire, où d'autres enfin, affirment entre eux et moi un accord de pensées, qui n'est probablement qu'une illusion, et m'assurent d'une sympathie à laquelle je n'ai aucun droit. Je
me suis alors décidé à répondre à la fois à l'Arrêté, en dénonçant son injustice, ainsi qu'aux nombreuses personnes qui m'ont écrit à cette occasion.
L'arrêté du Synode est entaché de vices divers. Il est illégal ou intentionnellement équivoque, il est arbitraire, injustifié, mensonger ; en outre, il contient une calomnie et constitue une excitation à des sentiments et à des actes mauvais.
Il est illégal ou intentionnellement équivoque; car, s'il veut être un acte d'excommunication, il ne satisfait pas aux règlements de l'Eglise, suivant lesquels peut être prononcée une sentence de ce genre; et s'il est simplement une façon de déclarer que quiconque ne croit pas à l'Eglise et à ses dogmes n'y appartient pas, personne ne s'aviserad'en douter, et il n'aaucuneraison d'être. Quel but pouvait-il donc avoir, si ce n'est pas celui-ci : tout en n'étant pas réellement une sentence d'excommunication, de paraître telle cependant. C'est, en effet, comme une excommunication que cette mesure a été comprise.
L'Arrêté est arbitraire, parce qu'il m'accuse, moi seul, de ne pas croire aux points de doctrine qu'il énumère, alors que presque tous les hommes cultivés professent une incroyance égale à la mienne, et qu'ils l'ont exprimée, comme ils l'expriment encore, à toute occasion, dans leurs conversations, leurs conférences publiques, leurs brochures et leurs livres.
Il est injustifié, car le principal argument dont il se sert est l'extension de ma doctrine mensongère et corruptrice. Or, je sais parfaitement que le nombre des personnes qui partagent mes opinions est, tout au plus, d'une centaine, et la censure a rendu si difficile la circulation de mes ouvrages sur la religion que la plupart des gens qui ont lu l'arrêté du Synode n'ont pas la moindre idée de ce que j'ai écrit à ce sujet. Les lettres que j'ai reçues en font foi.
Il contient une assertion manifestement inexacte, car il parle de tentatives, demeurées infructueuses, que l'Eglise aurait faites pour me ramener à elle. Or, je n'ai jamais été l'objet d'une semblable démarche.
Il représente ce qu'en langage juridique on appelle une calomnie, car on y a volontairement déguisé la vérité sous des affirmations qui tendent à me nuire.
Enfin, il constitue une excitation à des sentiments et à des actes mauvais, car il a provoqué contre moi, comme il fallait s'y attendre, la colère et la haine de ceux dont l'intelligence est obscure et incapable de raisonnement. Quelques-uns m'ont écrit des lettres où la fureur s'emporte jusqu'à me menacer de mort : « Te voilà maintenant voué à l'anathème, tu seras précipité, après la mort, dans les tourments éternels et tu crèveras comme un chien... Anathème sur toi, vieux démon... Sois maudit ». Ainsi me parle un de ces correspondants. Un autre reproche au gouvernement de ne pas m'avoir encore enfermé dans un monastère et remplit sa lettre d'injures grossières. Un troisième écrit : « Si le gouvernement ne te fait pas disparaître, nous saurons bien, nousmêmes, t'obliger à te taire » . La lettre se termine par des malédictions . « Pour t'anéantir, scélérat, me dit un quatrième, je trouverai
les bons moyens... » Suivent des injures innommables.
De même, chez quelques personnes que j'avais rencontrées, depuis que s'était répandue la nouvelle de l'arrêté synodal, j'avais déjà remarqué les signes de cette violente colère.
Le 25 février, le jour même où il fut publié, j'entendis, en passant sur une place, les paroles suivantes]: « Voilà le diable sous la forme d'un homme ». Et, si la composition de la foule eût été différente, il se peut bien que l'on m'eût roué de coups, comme ce malheureux qu'on assomma, il y a quelques années, près de la chapelle Panteleïmonovskaïa.
Ainsi l'arrêté du Synode est vicié dans son ensemble. Les quelques lignes de la fin, où les signataires annoncent qu'ils prient Dieu de faire de moi un de leurs semblables, ne sauraient le rendre meilleur.
Il n'est pas moins injuste dans les détails que dans l'ensemble. On y peut lire : « Un écrivain célèbre dans le monde, russe par la naissance, orthodoxe par le baptême et
l'éducation, le comte Tolstoï, obéissant aux séductions de son esprit orgueilleux, s'est audacieusement révolté contre le Seigneur, contre son Christ et ses saintes institutions, et a nettement renié devant tous sa mère, l'Eglise orthodoxe, qui l'a nourri et élevé ».
J'ai renié l'Eglise qui se dit orthodoxe. Cela est absolument exact.
Mais je n'ai pas renié l'Eglise parce que je m'étais révolté contre le Seigneur. Je l'ai reniée, au contraire, parce que j'ai voulu, de toutes les forces de mon âme, Le servir. Ayant conçu certains doutes sur les vérités qu'elle enseigne, j'ai consacré plusieurs années à l'étude théorique et pratique de cette institution. Avant de renier l'Eglise et de rompre avec le peuple l'union qui m'était si chère, j'ai relu, au point de vue théorique, tout ce qui se rapporte à cet enseignement, je me suis attaché à l'étude et à l'examen critique de la théologie dogmatique ;: au point de vue pratique, je me suis scrupuleusement conformé, pendant plus d'un an, à toutes les prescriptions de l'Eglise, observant tous les jeûnes, assistant à tous
les offices. Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Eglise est, théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible ; pratiquement, un composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel disparaît entièrement le sens de la doctrine chrétienne (1).
C'est alors que j'ai renié réellement l'Eglise. J'ai cessé d'observer ses rites et, dans mon testament, j'ai recommandé à mes proches de ne donner accès auprès *dê moi, à l'heure de ma mort, à aucun représentant de l'Eglise, et de faire disparaître au plus vite mon cadavre, sans pronon-
(1) Il suffit de parcourir les livres d'heures, d'observer le cérémonial qui est accompli par le clergé orthodoxe, et qui est considéré comme un office, chrétien, pour s'apercevoir que ce rituel n'est autre qu'un assemblage de pratiques de magie, adaptées à diverses circonstances de la vie. Pour qu'un enfant mort aille au paradis, il faut savoir l'oindre et le plonger dans l'eau bénite en prononçant certaines paroles; pour qu'une accouchée cesse d'être impure, il faut prononcer certaines incantations ; pour qu'une affaire réussisse, qu'on puisse vivre heureux dans une maison neuve, que le blé pousse dru, que la pluie succède à la sécheresse, pour guérir d'une maladie, pour que la condition d'un mort dans l'autre monde s'améliore, et pour mille autres cas, il est des conjurations particulières qui sont prononcées par le prêtre en un endroit défini et pour une offrande stipulée. [Note de V auteur.)
cer devant ni conjurations, ni prières, comme l'on fait d'une chose repoussante et inutile, afin qu'il ne soit pas une cause de gêne pour les vivants.
On m'accuse « de consacrer toute mon activité littéraire et le talent que Dieu m'a donné à faire pénétrer dans le peuple des théories hostiles au Christ et à l'Eglise ». On prétend « que par mes écrits, répandus à profusion, par ceux, aussi, des disciples que je puis avoir dans le monde, et en particulier dans les limites de notre chère patrie, je prêche avec une ardeur de fanatique la ruine de tous les dogmes de l'Eglise orthodoxe et la base même de la foi chrétienne ». Tout cela est faux. Je ne me suis jamais soucié de la propagation de ma doctrine. Il est vrai que j'ai composé des ouvrages, où j'ai tâché de formuler, pour ma propre orientation, mapensée surl'enseignementdu Christ, et que je n'ai pas caché ces ouvrages à ceux qui m'ont exprimé le désir de les connaître. Mais jamais je ne me suis occupé personnellement de les faire imprimer. Je n'ai dit ma façon de comprendre
renseignement du Christ qu'à ceux qui m'ont interrogé à ce sujet. A ceux-là, j'ai exposé mes idées de vive voix et donné mes écrits, quand ils se trouvaient chez moi.
Il est dit, dans l'arrêté du Synode, que « je nie l'existence d'un Dieu vivant et personnel glorifié par la sainte Eglise, Créateur et Providence de l'univers ; que je nie Notre -Seigneur Jésus- Christ, Dieu fait homme, Rédempteur et Sauveur du monde, qui a souffert pour tous les hommes et pour leur salut, et qui est ressuscité, d'entre les morts ; que je nie la conception miraculeuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ; que je nie la virginité, avant et après la naissance de son fils, de la Très Sainte Mère de Dieu ». Oui, c'est vrai, je nie une trinité incompréhensible et la fable, absurde en notre temps, de la chute du premier homme ; je nie l'invention sacrilège d'un Dieu né d'une vierge pour racheter la race humaine ; je nie tout cela, c'est vrai. Mais Dieu-Esprit, Dieu- Amour, Dieu, unique principe de toutes choses, je ne Le nie pas. Bien plus, je ne
reconnais d'existence- réelle qu'en Lui, et je vois le sens de la vie dans l'accomplissement de sa volonté, dont la doctrine chrétienne est la plus haute expression.
Il y est dit encore : « que je ne crois pas à la vie d'outre-tombe, non plus qu'aux châtiments célestes ».
Si l'on ne sépare pas la conception d'une autre vie de l'idée du « Jugement dernier », d'un enfer peuplé de démons, où les damnés souffrent des tourments éternels, et d'un Paradis où les élus goûtent une perpétuelle félicité, il est très vrai que je ne crois pas à cette vie dans l'au-delà. Mais je crois à la vie éternelle. Et je crois que l'homme est récompensé selon ses actes ici et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement, qu'à mon âge, me voyant au bord de la tombe, je dois souvent faire un effort pour ne pas appeler de mes vœux ma mort physique, c'est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle. Et je suis convaincu que toute bonne action augmente le bonheur de ma vie éternelle, comme toute mauvaise action le diminue.
On dit que je nie tous les sacrements. Cela encore est parfaitement exact. Je considère tous les sacrements comme des sortilèges, vils et grossiers, inconciliables avec l'idée de Dieu et l'enseignement du Christ, et, de plus, comme la transgression des préceptes formels de l'Evangile. Dans le baptême des nouveaux-nés, je vois une corruption du sens même que peut avoir le baptême pour des adultes qui embrassent consciemment le christianisme. Dans le sacrement de mariage, administré à deux êtres qui se sont à l'avance volontairement unis, dans l'admission de cas de divorce et dans la consécration donnée au second mariage de personnes divorcées, je vois des contradictions formelles à l'esprit comme à la lettre de l'enseignement évangélique.
Dans le pardon périodique des péchés, acheté par la confession, je vois une dangereuse illusion, qui ne peut qu'encourager l'immoralité et faire disparaître toute hésitation devant la faute.
Dans l'extrême -onction et le sacre des souverains, dans le culte des icônes et des
reliques, dans toutes les cérémonies, prières et incantations dont est rempli le rituel, je vois des pratiques de grossière sorcellerie. Dans la communion, je- vois une divinisation de la chair, contraire à la doctrine chrétienne. Dans la canonisation, je vois le premier acte d'une série d'impostures et, de plus, une transgression de l'enseignement du Christ qui a défendu à qui que ce fût de se faire appeler maître, père ou docteur. (Matthieu, XXIII, 8-10).
On dit enfin, comme pour mettre le comble à mon indignité, qu'après « avoir insulté aux objets les plus sacrés de la foi du peuple orthodoxe, je n'ai pas craint de diriger mes railleries contre le plus saint des sacrements : l'Eucharistie ». Il est très vrai que je n'ai pas craint de décrire simplement et objectivement tous les actes qu'accomplit le prêtre pour la préparation de ce prétendu sacrement. Mais que cette cérémonie constitue quelque chose de sacré et qu'il y ait sacrilège à la décrire simplement, telle qu'elle est célébrée, cela est absolument faux. Il n'y a pas sacrilège à appeler une
cloison une cloison, et non pas un iconostase, à nommer une coupe une coupe, et non pas un calice. Mais on commet un sacrilège, et le plus horrible, le plus révoltant des sacrilèges, en se servant de tous les moyens dont on dispose pour tromper et hypnotiser les gens, en profitant de la simplicité des enfants et des hommes du peuple, pour leur persuader que si l'on rompt un morceau de pain d'une certaine façon, en prononçant certaines paroles, et qu'on le mette ensuite dans du vin, la nature divine se communique à ce morceau de pain, que le prêtre, suivant qu'il l'élève au nom d'un vivant ou d'un mort, assure à celui-là la santé, à celui-ci une amélioration de son sort dans l'autre monde, enfin que quiconque mange ce morceau de pain reçoit dans son corps Dieu lui-même.
Mais c'est horrible !
De quelque façon que soit envisagée la personnalité du Christ, son enseignement qui fait disparaître le mal, qui procure si simplement, si facilement, et avec certitude le bien aux hommes, est défiguré, transfor-
mé en une suite de bas maléfices : bains, onctions, mouvements du corps, incantations, déglutition de morceaux de pain, si bien qu'il ne reste plus rien de cet enseignement. Et si quelqu'un s'avise de rappeler que toute cette sorcellerie, toutes ces prières, toutes ces messes, tous ces cierges, toutes ces icônes n'ont aucun rapport avec l'enseignement du Christ, que celui-ci commande seulement aux hommes de s'aimer les uns les autres, de ne pas rendre le mal pour le mal, de ne pas juger, de ne pas tuer leurs semblables, tous ceux qui profitent du mensonge éclatent en protestations indignées, et, avec une audace incroyable, proclament publiquement, dans leurs églises, impriment dans leurs livres, leurs journaux, leurs catéchismes, que le Christ n'a jamais défendu le jurement (serment), qu'il n'a jamais défendu le meurtre (exécutions capitales, guerres), et que la doctrine de la non résistance au mal est une invention, une ruse satanique des ennemis du Christ (1).
(1) Discours d'Ambroise, évêque deKharkov.(JV. clutr.)
Le plus horrible est que les hommes qui profitent du mensonge ne trompent pas seulement les hommes faits, mais que, profitant du pouvoir qui leur est octroyé, ils induisent en erreur les enfants eux-mêmes, les enfants dont le Christ a dit que celui-là serait maudit qui voudrait les tromper, il est horrible que, pour servir leurs intérêts mesquins, ces gens consentent à faire une œuvre aussi malsaine, dissimulant aux hommes la vérité révélée par le Christ, bien qu'elle dispense un bien mille fois plus précieux que le prix de leur triste besogne. Ils agissent comme ce brigand qui tue toute une famille de cinq ou six personnes pour voler une vieille souquenille et quarante kopeks. Ses victimes lui auraient volontiers donné tous les vêtements et tout l'argent qu'elles possédaient pour qu'il leur laissât la vie. Mais il ne pouvait pas agir autrement.
Il en est de même des imposteurs en matière religieuse. Nous leur assurerions avec joie des revenus dix fois plus considérables, un luxe plus magnifique que ceux dont ils jouissent aujourd'hui, s'ils voulaient re-
noncer à perdre les hommes par leurs mensonges. Mais ils ne sauraient agir autrement. Voilà ce qui est terrible. Et c'est pourquoi non seulement nous pouvons, mais nous devons dénoncer leurs supercheries.
S'il existe quelque chose de sacré, ce n'est pas leurs prétendus sacrements, mais cette obligation de dénoncer, dès que nous l'avons aperçue, leur imposture religieuse.
Qu'un Tchouvache enduise son idole dk crème aigrie ou la fouette, je puis le regarder faire avec indifférence et sans être tenté de blesser ses croyances, parce qu'il agit ainsi au nom de superstitions qui me sont étrangères et qu'il ne porte pas atteinte à ce qui m'est sacré. Mais, quand des hommes pratiquent des sortilèges et professent des superstitions grossières, au nom de ce même Dieu par qui j'existe et de cette doctrine du Christ qui m'a donné la vie, et peut la donner à tous les hommes, je ne puis les considérer avec tranquillité. Et ni leur grand nombre, ni l'ancienneté de leur superstition, ni leur force ne sauraient imposer silence à mon indignation.
En donnant à leurs actes le nom qui leur convient, je fais seulement ce que je dois faire, ce que je ne puis pas ne pas faire, parce que je crois en Dieu et à l'enseignement du Christ. S'ils crient au sacrilège quand on dévoile leur mensonge, cela prouve tout bonnement l'étendue du mal qu'ils ont fait et cela doit encourager ceux qui croient en Dieu et en l'enseignement du Christ à redoubler d'efforts pour dissiper l'illusion qui cache aux hommes le vrai Dieu.
Du Christ, qui chassa du temple les bœufs, les brebis et les marchands, ils devraient dire qu'il fut sacrilège.
S'il revenait aujourd'hui, et qu'il vît ce qui se fait en son nom, dans leur église, il ne manquerait pas, avec une plus grande et plus légitime colère, de jeter au loin corporaux, bannières, croix, coupes, cierges et icônes, tout ce qui les aide à détourner les hommes de Dieu et de son enseignement.
Voilà ce qu'il y a de vrai ou de faux dans l'arrêté du Synode qui me vise. Je ne crois pas, en effet, à tout ce que ses signataires affirment croire. Mais je crois à bien des
choses, sur lesquelles ils voudraient me faire soupçonner d'incroyance.
Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe de toutes choses. Je crois qu'il est en moi comme je suis en lui. Je crois que la volonté de Dieu n'a jamais été plus clairement, plus nettement exprimée que dans la doctrine de l'homme- Christ ; mais on ne peut considérer Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre, à mon avis, le plus grand des sacrilèges.
Je crois que le vrai bonheur de l'homme consiste dans l'accomplissement de la volonté de Dieu ; je crois que la volonté de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse toujours envers les autres comme il désire qu'ils agissent envers lui, ce qui résume, dit l'Evangile, toute la loi et les prophètes.
Je crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement d'accroître
l'amour en lui; je crois que ce développement de notre puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui grandira chaque jour et, dans l'autre monde, une félicité d'autant plus parfaite que nous aurons appris à aimer davantage ; je crois, en outre, que cet accroissement de l'amour contribuera, plus que toute autre force, à fonder sur la terre le royaume de Dieu, c'est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division, le mensonge et la violence sont tout puissants, par un ordre nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité.
Je crois que pour progresser dans l'amour nous n'avons qu'un moyen : la prière. Non pas la prière publique, dans les temples, que le Christ a formellement réprouvée (Matthieu IV, 5-13), mais la prière dont lui-même nous a donné l'exemple, la prière solitaire, qui consiste à rétablir, à raffermir en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous dépendons seulement de la volonté de Dieu.
Il se peut que mes croyances blessent,
affligent ou scandalisent les uns ou les autres, il se peut qu'elles gênent ou déplaisent. Il n'est pas en mon pouvoir de les changer, comme il n'est pas en mon pouvoir de changer mon corps. Il me faut vivre, moi, il me faudra mourir, moi — et ce sera bientôt. — Donc je ne puis croire autre chose que ce que je crois, à l'heure où je me dispose à retourner vers ce Dieu, dont je suis sorti. Je ne dis pas que ma foi ait été la seule incontestablement vraie pour tous les temps, mais je n'en vois pas d'autre plus simple, plus claire, et qui réponde mieux aux exigences de mon esprit et de mon eœur. Si, tout à coup, s'en révélait una autre, qui fût plus propre à me satisfaire, je l'adopterais sur le champ, car rieu n'importe à Dieu que la vérité. Quant à revenir aux doctrines dont je me suis émancipé au prix de tant de soffrances, je ne le puis plus. L'oiseau qui a pris son essor ne rentrera plus dans la coquille de l'œuf dont il est sorti.
ce Celui qui commence par aimer le christianisme plus que la vérité en viendra bien-
tôt à aimer sa secte ou son église plus que le christianisme, et finira par aimer sa propre personne (son repos) plus que tout au monde », a dit Coleridge.
J'ai traversé ces phases dont parle Coleridge, mais en sens inverse. J'ai commencé par aimer l'Eglise orthodoxe plus que mon repos ; puis j'ai aimé le christianisme plus que l'Eglise orthodoxe ; maintenant, j'aime la vérité plus que tout au monde. Mais, jusqu'à présent, la vérité s'est confondue pour moi avec le christianisme tel que je le comprends. Je confesse donc le christianisme. Et c'est aux efforts que je fais pour conformer mes actes à mes croyances que je dois de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort.
Léon Tolstoï.
Moscou, 4/17 Avril 1901.
N.-B. — On trouvera en appendice à ce volume plusieurs documents qui se rapportent à cette réponse de Tolstoï au mandement du Saint-Synode : le mandement même, la protestation de Mme la Comtesse Tolstoï adres-
sée au métropolite de Saint-Pétersbourg, et la réponse qu'il lui fit ; enfin, une lettre d'un orthodoxe au métropolite et une autre de celui-ci. Le lecteur aura ainsi sous les yeux les arguments des deux côtés concernant cette mémorable et significative controverse. (Note du traducteur.)