RENSEIGNEMENTS SUR MM. LAWRENCE ET WEST
L'admirable tableau de la Cène, peint à l'huile par Léonard de Vinci, vers i49C,dans le réfectoire du couvent des dominicains de Sainle-Marie des
Grâces, a 8 mètres 8 centimètr es de long sur /« mè-
très 5o centimètres de haut (27 pieds sur \[\). La
mauvaise impression sur le mur, le temps et les
différentes restaurations ont presque détruit ce
chef-d'œuvre.
Dans une des salles de l'Académie des beauxarts, à Londres, il en existe une très-belle copie, exécutée avec un grand soin ; elle est un peu moins grande que le tableau original. Vers 1 801, MM. Vicar et Dutertre avaient exposé l'un et l'autre, au musée du Louvre, un dessin de ce tableau. Celui de M. Dutertre me sembla le plus parfait. Il est passé en Angleterre ; mais je l'y ai vainement cherché dans les voyages que j'y ai faits. Je suis resté à Londres presque toute l'année de i83o. Sir Thomas Lawrence, premier peintre du roi d'Angleterre, venait de mourir ; on fit, le i(\ avril, l'exposition et la vente de tous les objets d'art qu'il possédait, objets montant à près d'un million. On distinguait les onze cartons originaux des têtes séparées du tableau de la Cène de Léonard de Vinci (il en manquait deux); celle du Christ fut vendue £ 1 ïg livres (1) sterling; Saint Jean, £ 96 12 schillings; Judas, £ 37 10 schellings. La totalité, £ 623 10 schellings (1 5,587 fr.). Sir Lawrence les avait achetés £ 800 (20,000 fr.). Ces têtes ont souffert;
(1) Le schelling'vaut 2 5 sous; il faut 20 schellings pour faire une livre sterling, et 2(> schellings pour faire une guinée.
A L'OUVRAGE SUR RAPHAËL. 85 il ne reste que les contours et les masses, sans détails. D'un peu loin, elles me rappelaient celles du tableau dans le mauvais état où il est présentement. Ces cartons, quoique très-précieux par leur belle exécution, ne m'ont pas paru avoir été dessinés par Léonard de Vinci. Les têtes n'ont pas le caractère austère du tableau. Je n'ai jamais vu de dessins, faits à cette époque, dont le crayon fût aussi noir; il semblerait que l'on s'est servi de pastel pour les restaurer; ces têtes ont onze pouces de hauteur, et ne sont pas de la dimension de celles du tableau, qui en ont treize. Je ne puis croire que Léonard de Vinci ait fait ce travail en pure perte : car il a dû faire ses études de grandeur naturelle, ou de treize pouces, pour les décalquer sur l'immense tableau qu'il allait exécuter.
Sir Thomas Lawrence possédait aussi le petit tableau des Trois Grâces peint par Raphaël. Je l'ai vu en dépôt chez milord God, qui avait eu l'obligeance de lui prêter i25,ooo fr. (£ 5,ooo). L'on vendit les dessins de Raphaël, dont M. Woodburne avait offert 100,000 fr., et un carton bien conservé de Michel -Ange, représentant la Vierge, X enfant Jésus et plusieurs figures dans le fond. Cette composition a six pieds de haut. La boîte à couleurs de Kubens, que M. Causeway avait donnée à Lawrence, fut vendue 60 guinées ; la palette de Reynolds, 12 guinées; celle de Lawrence, 6 guinées.
86 APPENDICE On venait de vendre publiquement 60 gainées un autographe de Milton ; c'était le reçu des loguinées que lui avait payé le libraire pour le manuscrit de son Paradis perdu!
L'exposition de tous les portraits de Lawrence eut lieu le i[\ avril, dans Pall-Mall. Toutes les personnes qui possédaient des portraits faits par lui s'empressèrent de les envoyer; c'était dans la noble pensée de payer les dettes qu'il avait contractées, malgré la générosité du roi Georges IV, qui lui avait donné £ 80,000 [1 millions) pour l'exécution des portraits en pied de tous les souverains de l'Europe, ce qui formait la partie la plus intéressante et la plus curieuse de cette exhibition. L'on payait pour la voir ; il y avait foule matin et soir. Les salles étaient brillamment éclairées; on y admirait les portraits du pape Pie Vll9 Alexandre, de dona Maria enfant, de Charles X, etc. Les portraits jugés les plus parfaits étaient ceux de Y empereur d'Autriche et de M. Saune, architecte; c'était l'avis des artistes les plus éminents, tels que Wilkie, Wm Pickersgill, Raimbach, etc. Ce que l'on admirait le plus dans le talent de Lawrence, c'était la noblesse et la dignité gracieuse qu'il donnait à ses portraits, et sa couleur séduisante.
J'avais vu, en 1820 et 1823, chez sir Thomas Lawrence, presque tous ces curieux tableaux, et nombre de portraits en pied et de bustes commen-
A L'OUVRAGE SUR RAPHAËL. 87 ces. Les toiles avaient reçu une impression à la colle d'un ton gris roussâtre, sur laquelle il avait dessiné les tètes aux crayons noir, blanc et rouge. Lawrence attachait beaucoup d'intérêt et d'amour-propre à montrer ses têtes ainsi dessinées. J'ai vu celles du duc de Wellington et de M. West, habile peintre d'histoire que j'avais rencontré devant son tableau de X Apocalypse, exposé au musée du Louvre à l'époque de la paix d'Amiens.
J'ai vu en i83o, à Londres, l'exposition de tous les tableaux de Benjamin West, qui succéda à Reynolds dans la présidence de l'Académie. M. West mourut en 1820. Cette exhibition se composait de plusieurs grandes toiles, dont les sujets étaient tirés de l'histoire sacrée et de l'histoire moderne. Ces tableaux m'ont paru sagement pensés, et bien entendus de composition; mais l'exécution laisse, à mon avis, beaucoup à désirer. Le tableau du Combat de la Hoguc et celui de la Mort du général Wolf sont de moyenne dimension. Ces compositions sont très-connues par les délicieuses gravures de William Woollett, exécutées avec tant de goût, de suavité et d'effet, qu'elles font oublier la couleur triste et monotone des tableaux, qui, sous ce rapport, rappellent ceux d'Hogarlh (1). C'est le con-
(1) Hogarth (William), né à Londres en 1697, mort en 1764, est considéré comme un peintre de scènes, de caractère et de mœurs. Il commença à se
88 APPENDICE traire de lecole anglaise, dont l'exécution est généralement lumineuse et brillante.