CHAPITRE DOUZIÈME
contradictions dans le Traité de la Peinture de Léonard: mais il faut remarquer que cet ouvrage n’est qu’une compilation de divers fragmens tirés de ses manuscrits, que c’est un recueil de notes non rédigées (i) qu’on a entassées sans ordre et sans choix pour en former un livre, et que, surtout, on ne doit pas le juger d’après la traduction de Chambrai qui est très inexacte, puisqu’on y trouve souvent un sens contraire et directement opposé à celui de l’auteur. C’est donc dans le texte original qu’on peut apprécier et choisir ses observations. Nous ne présenterons ici que celles qui nous sembleront réunir futilité à la clarté.
Nous y ajouterons quelques remarques particulières sur des effets naturels que nous avons vus en Italie et ailleurs, et qui nous ont donné l’occasion d’admirer la justesse de celles de Léonard; mais tout ce que nous dirons sur la perspective aérienne , ne doit être considéré que comme une simple indication des études qu’il faut faire d’après nature , pour parvenir à bien connaître , à pratiquer facilement et avec succès cette partie si nécessaire à la perfection de la peinture.
La perspective aérienne est l’art d’imiter , sur un tableau , la dégradation apparente de la couleur des objets naturels, selon leurs différens degrés d’éloignement de notre oeil. (2)
On divise cette perspective en deux parties distinctes l’une de l’autre, et qui peuvent être étudiées séparément. La première est le clair-obscur , qui traite de l’intensité des teintes qui expriment les clairs, les ombres et les reflets de tous les objets indépendamment de leurs couleurs (3). La seconde, est la chromatique (le coloris) qui comprend toutes les couleurs locales et leurs modifications. (4)
Mais la perspective aérienne ne traite des couleurs que par rapport à leur dégradation, c’est-à-dire à leur diminution de force ou d’éclat, selon qu’elles sont éloignées de notre œil, et voilées par l’air plus ou moins épais; le reste appartient au génie ou au goût particulier du peintre.
Léonard de Vinci fut le premier qui parla de cette perspective qu’on appelle , dit-il, aérienne, parce que l’air est son principe, et que, par ses degrés d’épaisseur, il fait distinguer les différentes distances qui séparent de l’œil tous les objets variés dont il aperçoit seulement le sommet; quand même la base de ces objets serait
(1) On sait que Léonard se proposait de rectifier ses notes jetées au hasard, et de faire des traités complets. Voyez Essais sur les ouvrages phisico-mathématiques de Léonard de Vinci , par J. B. Venturi.
(2) Optique de Smith.
(3) Un dessin à l’encre de Chine, à la sépia ou au bistre, un tableau en grisaille, en camaïeu, une estampe monochrone, sont des ouvrages eu clair-obscur.
(4) Saiut-Morien.
PERSPECTIVE AÉRIENNE
cachée par quelque obstacle, et que la perspective linéaire ne pourrait contribuer à leur dégradation.
Planche 5 i . —Par exemple , si plusieurs édifices sont élevés au-delà d’un mur vu de front, en sorte qu’ils paraissent tous d’une égale hauteur, c’est-à-dire, que leurs sommets semblent toucher une même ligne horizontale parallèle à l’extrémité supérieure de ce mur, et que l’on veuille représenter ces édifices en peinture et les faire paraître plus éloignés les uns que les autres; il faut supposer que l’air est un peu plus épais qu’à l’ordinaire, parce qu’alors il voile les lointains, les montagnes, etc., en les colorant de sa teinte azurée qui les confond avec celle du ciel, surtout quand le soleil est au levant : que , cela étant supposé , il faut d’abord peindre le premier édifice (celui qui est le plus près de l’œil) de sa couleur propre et naturelle ; qu’il faut ensuite profiler plus légèrement le second édifice plus éloigné que le premier, et lui donner une teinte plus bleuâtre; que les contours de celui qui est au-delà du précédent, soient encore plus vagues et sa couleur plus azurée; et si l’on veut enfin que l’un de ces édifices paraisse cinq fois plus éloigné qu’un autre, il faut lui donner cinq degrés de plus de la même teinte aérienne. Léonard ajoute qu’en suivant cette règle de la perspective aérienne , si plusieurs édifices de hauteur inégale en apparence, sont coupés par quelque objet qui cache leur base, on fera connaître évidemment quel sera le plus éloigné et quel sera le plus grand de ces édifices. (i)
Léonard parle ici d’un nombre de degrés ; ailleurs (2) , il parle encore de certaines mesures graduées , qu’il suppose que l’on pourrait employer à la composition de couleurs réfléchies; cependant il ne faut pas en conclure qu’il ait voulu assujétir la perspective aérienne à un calcul rigoureux. Il était persuadé que l’art, guidé par la science, atteint plus sûrement son but; il a voulu graver cette maxime dans la mémoire de ses élèves, en se servant d’un langage figuré, pour mieux se faire entendre et pour indiquer ce que la pratique approximative qu’emploient les peintres pourrait avoir de commun avec la précision ; mais il n’a jamais composé ses teintes au poids ou à la mesure. Il savait bien, et il a prouvé, par ses ouvrages , que le génie, l’œil exercé et le bon goût éclairé, sont les seuls régulateurs de cette partie de la peinture.
Pour bien connaître et pour pratiquer facilement la perspective aérienne , il faut l’étudier en plein air, à la campagne, c’est-à-dire d’après les grands sites variés et tous les objets extérieurs que nous offre la nature.
Il faut observer que, dans l’intérieur d’un édifice, quelque vaste qu’il soit, 011
(1) Chap. clxv.
(2) Chap. cxcviii.