‹ Application des sciences à la médecineChapitre 18 sur 69 · SYSTEME VITALISTE · texte numérisé non relu

SYSTEME VITALISTE

Glisson, né en Angleteterre en Kï34, a écrit beaucoup sur l'anatomie et la physiologie ; c'est presque dire qu'il a énoncé beaucoup d'erreurs. Il niait, en effet, que le sang serve à la nutrition, et il attribuait cet effet au fluide qui circule dans les nerfs. Mais, le premier, il a prononcé le mot d'irritabilité des fibres. Cette irritabilité n'est pas un principe distinct du corps, c'est un principe inhérent à la fibre elle-même, et elle entre en jeu sous l'influence d'excitants spéciaux. Cette irritabilité, douée de perception et d'appétits, préside à tous les mouvements inconscients et est indépendante de toute sensation , puisqu'elle existe dans les muscles séparés du corps. C'est ainsi que la contraction du cœur et celle des autres muscles de la vie organique sont dues à l'action d'un stimulant agissant sur le principe de leur irritabilité.

Glisson distinguait l'irritabilité de la sensibilité. Au milieu des erreurs qui accompagnent la théorie, il est aisé de démêler l'origine de ce que nous appelons propriétés vitales et propriétés de tissu. Seulement, ces deux propriétés, judicieusement séparées dans ces derniers temps, étaient confondues en une seule, et, par ce fait, le système de l'irritabilité tombait dans une exagération regrettable qui devait éloigner beaucoup de physiologistes.

Haller, né à Berne en 1708, développa avec un rare talent les idées de Glisson sur l'irritabilité; il les appuya sur des expériences nombreuses, et il fonda en définitive le système de V irritabilité. Le cœur, les vaisseaux sanguins, tous les tissus de l'économie furent examinés par lui à ce point de vue, et il

(1) Nous avons employé ici le nom de système vitaliste parce que les partisans de ce système ne se préoccupent que des propriétés de la vie et des effets de ces propriétés, sans faire intervenir dans leurs explications physiologiques une entité, une âme. un principe vital, une archée, des monades, dont la mission est de simplifier singulièrement les mécanismes physiologiques. Le mot vitaliste a été appliqué à l'école de Montpellier, mais rien n'est plus injuste. On est animiste à Montpellier; car on admet l'âme et le principe vital. Nous étions donc pleinement autorisé à faire rentrer cette dernière doctrine dans le système spiritualiste.

10 i SYSTEMES PHYSIOLOGIQUES

arriva à cette conclusion : que la fibre musculaire est la seule partie irritable. Cette irritabilité, comme celle de Glisson , est indépendante des nerfs. L'irritabilité dépend, selon lui, de la fabrique primordiale des parties qui en sont susceptibles. Haller appelle sens/Ole la fibre qui, étant touchée, transmet à l'âme l'impression de ce contact, et il a fait pour les parties sensibles ce qu'il avait déjà accompli pour les parties irritables, c'est-à-dire qu'il passa en revue tous les tissus de l'économie, pour savoir ceux qui sont sensibles et ceux qui ne le sont pas.

La théorie de Haller fut vivement discutée, mais elle eut de nombreux adeptes.

F. Winter. né en 1736, considéra l'irritabilité comme une propriété de la fibre en général et en fit même un attribut de la vie. Cette nouvelle manière de considérer l'irritabilité eut plus de partisans que l'irritabilité hallérienne, et fut le point de départ de plusieurs doctrines médicales.

La théorie de l'irritabilité a eu une influence de premier ordre en physiologie et en médecine ; cependant cette théorie reposait sur des interprétations absolument fausses. Pour Glisson comme pour Haller, l'irritabilité est une propriété de la matière vivante; mais ni l'un ni l'autre n'ont su établir la distinction essentielle qui existe entre une propriété de tissu et une propriété vitale. De sorte qu'ils ont trouvé de judicieux adversaires qui n'ont pas manqué de leur objecter que l'irritabilité n'est autre chose que l'aptitude contractile des muscles, mise enjeu par l'excitation nerveuse. Ces derniers, d'ailleurs, n'avaient pas mieux défini ce qu'on doit entendre par propriété de tissu et par propriété vitale. Ce n'est que dans ces derniers temps que l'on a démontré que chaque tissu a une propriété particulière qui est nécessairement mise en jeu par un excitant fonctionnel, par l'intermédiaire obligé des nerfs sensitifs. Les muscles doivent à la nature de leur tissu la possibilité de se contracter; mais cette possibilité ne devient réelle, fonctionnelle, que sous l'influence de l'excitation transmise par les nerfs. Telle est la vérité physiologique. Il y a loin de là aux idées de Glisson et de Haller. Cependant leur théorie a été ie point de départ des études que l'on a faites depuis sur les propriétés spéciales des tissus ; le nom de propriété était prononcé,

et cela suffisait pour ouvrir de nouveaux horizons à la physiologie.

Désormais, les facultés, chargées par Galien et ses successeurs de remplir le rôle fonctionnel de chaque organe, sont remplacées par quelque chose de plus directement eu rapport avec l'organe lui-même, c'est-à-dire par les propriétés considérées à l'état de propriétés de tissu et à l'état de propriétés vitales ou fonctionnelles.

Ce que Glisson et Haller firent pour les muscles, d'autres le firent pour d'autres organes, et le grand Bichat, trouvant le terrain tout ensemencé, n'eut plus qu'à recueillir la moisson.

Frédéric Hoffmann, contemporain de Stahl, appartient par certains côtés à l'école mécanicienne, car il expliquait la plupart des phénomènes physiologiques par le mouvement du sang qui meut le cœur. Cependant nous n'hésitons pas à le ranger parmi les vitalistcs. 11 considérait le corps et l'àme comme des forces étendues. «La chaleur, dit-il, est un produit du mouvement, lequel est le principe môme de la vie. »

« La maladie, disait-il encore, est une altération, un dérangement notable de proportion et d'ordre dans les mouvements des solides et des liquides, mouvements accélérés ou retardés dans tout le corps ou dans certaines parties, lequel dérangement est accompagné de besoins variables de sécrétion, d'excrétion et autres fonctions du corps, tendant à sa conservation ou à sa destruction, ou encore à créer une disposition à contracter d'autres maladies. »

Dans son Système de médecine raisonnée, Hoffmann expose, à propos de pathologie générale, son système sur le spasme et l'atonie qui reproduisent, sous une autre forme, le strictum et le laxum des anciens. Il y a cependant celte différence fondamentale entre ces deux systèmes, que le spasme et l'atonie sont pour F. Hoffmann des modes de l'irritabilité.

Gullen, né en 1712, développa le système de Hoffmann, et donna même, au sujet du spasme et de l'atonie, des explications nouvelles. Le spasme, dans la fièvre, est expliqué par l'atonie des vaisseaux périphériques.

Presque toutes les maladies sont le résultat d'une affection du système nerveux. Cependant Cullen admettait également

iOG SYSTEMES PHYSIOLOGIQUES

des causes mécaniques, humorales, et il reconnaissait clans les fièvres éruptives la présence d'un ferment.

Brown, né à Blinde en 1733, fut l'ami et l'élève de Cullen. F. Hoffmann et Cullen s'étaient bornés à introduire dans la médecine de leur temps un élément nouveau, Vêlement vitaliste, sans exclure les autres. Brown osa un peu plus. Au dehors et au dedans de nous, disait-il, existent des puissances capables d'affecter une propriété générale de nos organes qui est Yincitabilité. Lorsque ces puissances, désignées sous le nom de stimulants, sont en juste proportion avec l'incitabilité, il y a santé; il y a maladie dans le cas contraire. De là, deux formes de maladies : les sthéniques et les asthéniques. De là encore, deux modes de traitement : diminuer ou augmenter lïncitation selon que les maladies sont sthéniques ou asthéniques.

Les quatre systèmes que nous venons d'analyser succinctement représentent les applications de la physiologie à la médecine pendant la période qui nous occupe. Sans doute, les systèmes physiologiques sont faux ; mais il ne s'ensuit pas fatalement que les applications qu'on en a faites à la médecine aient été inutiles. Non certes, et voici comment nous comprenons leur utilité.

Les systèmes iatro-chimique, iatro-mécanique, spiritualiste et vitaliste, représentent, chacun en leur particulier, un des côtés réels de la physiologie humaine. 11 est certain que beaucoup de fonctions s'exercent d'après les lois de la chimie, que d'autres s'exercent d'après les lois de la physique et de la dynamique moléculaire; il est certain encore que les fonctions cérébrales donnent naissance, comme résultat de leur accomplissement, à un produit intangible, immatériel, et enfin, il est plus qu'évident que les fonctions ne sont que le résultat de la mise en jeu des propriétés particulières des organes.

Chacun des systèmes que nous avons examinés représente donc une excellente méthode d'étude, si on l'applique exclusivement à la partie de la physiologie qui lui convient. Malheureusement, c'est ce qu'on n'a pas fait; on a généralisé beaucoup trop l'emploi de l'instrument qu'on avait entre les mains, et, au lieu de se donner une bonne méthode, on a créé des systèmes.

Quoi qu'il en soit, r'c^t à la faveur de res systèmes, repré-

sentant les quatre départements de la physiologie humaine, que l'on est parvenu de nos jours, en conservant le bon et en élaguant le mauvais, à constituer la véritable physiologie et la doctrine médicale qui se rapproche le plus de la vérité. Nous verrons en effet, dans la période suivante, que chacun de ces systèmes, représentant un côté de la vérité, sert de base actuellement à une saine interprétation des choses de la physiologie et de la médecine.

N'oublions pas de faire remarquer, en terminant, que les systèmes que nous venons d'analyser se sont tous alimentés à la source vivifiante de la circulation du sang. Tous se sont plus ou moins appuyés sur elle, la plupart du temps pour la compromettre, mais enfin tous l'ont acceptée, sauf à l'interpréter chacun à leur façon. Nous avions donc raison de dire que cette découverte est le fait physiologique le plus important de cette période, et celui qui devait nécessairement retentir le plus sur la pratique de la médecine. C'est ce que nous verrons dans la suivante.

On peut affirmer que l'anatomie, telle que nous la connaissons aujourd'hui , avait été presque entièrement constituée par les travaux des anatomistes des dix-septième et dix-huitième siècles. Peu de chose, en effet, a été ajouté depuis. Mais, à ces découvertes éparses, il manquait un lien philosophique qui les réunît par groupes naturels et nous permît d'envisager l'anatomie sous son véritable aspect, dans son ensemble comme dans ses détails. Bichat doit être considéré comme le plus grand anatomiste de cette époque, non-seulement parce qu'il a fait de nombreuses découvertes en anatomie, mais parce que, réunissant dans une vue d'ensemble toutes les notions anatomiques, il a su les montrer à leur véritable place et sous leur véritable aspect. Les travaux de Bichat ont eu trop d'influence sur les progrès ultérieurs de la science pour que nous ne nous appliquions pas à faire ressortir les motifs de cette influence, soit en anatomie, soit en physiologie.

Né à Thoirette-en-Bresse en 1771, Bichat ne vécut que trentedeux ans, et cependant il nous a laissé plusieurs travaux de premier ordre, tels que le Traité des mnnbranes, les Recherches physiologiques sur la vie et la mort, V Anatomie descriptive, et enfin V Anatomie générale. C'est de ce dernier ouvrage que nous nous occuperons tout particulièrement.

L'originalité de ce travail réside dans le plan, dans les faits qu'il renferme, dans les principes qui en constituent la doctrine.

Le plan est essentiellement neuf, et consiste à considérer isolément et à présenter avec tous leurs attributs chacun des systèmes simples qui, par leurs combinaisons diverses, for-

ment nos organes. Les avantages de ce plan sont évidents, non-seulement en anatomie et en physiologie, mais encore en médecine. C'est d'après lui qu'on a décrit l'anatomie pathologique des tissus et leurs maladies.

Les considérations et les faits nouveaux sont bien nombreux, mais portent sur des perfectionnements de détail, et donnent à l'œuvre de Bichat un fini que ne présentaient pas les travaux de ses prédécesseurs.

Quant à la doctrine, elle est opposée à celle de Boerhaave ; elle diffère de celle de Sthal et de celle des auteurs qui ont tout rapporté, dans l'économie vivante, à un principe abstrait, quel que soit le nom d'âme, de principe vital, (ïarchée, etc., sous lequel on le désigne.

Analyser avec précision, dit-il lui-même, les propriétés des corps vivants; montrer que tout phénomène physiologique se rapporte, en dernière analyse, à ces propriétés considérées dans leur état naturel, que tout phénomène pathologique dérive de leur augmentation, de leur diminution ou de leur altération, que tout phénomène thérapeutique a pour principe leur retour au type naturel dont elles étaient écartées ; fixer avec précision les cas où chacune est mise en jeu ; bien distinguer en physiologie comme en médecine ce qui provient de Tune, ce qui émane des autres; déterminer, par conséquent, d'une manière rigoureuse, ceux des phénomènes naturels et morbifiques auxquels président les animales et ceux que produisent les organiques; indiquer quand la sensibilité animale et la contractilité de même espèce, quand la sensibilité organique et la contractilité sensible ou insensible qui lui correspondent, sont mises en jeu : voilà la doctrine générale de cet ouvrage.

Bichat, en effet, étudie la vie dans les manifestations spéciales de chaque organe, et, à ce point de vue, il doit être rangé parmi les hommes qui se sont appliqués à l'étude des propriétés de la vie, tels qu'Haller, Glisson, Hoffmann, Cullen, Brown, que nous avons désignés sous le nom de vitalistcs. Cependant nous ne saurions négliger d'établir les conditions qui distinguent Bichat de ses prédécesseurs.

Glisson avait considéré l'irritabilité comme une force répandue dans tout l'organisme vivant et pouvant être mise en jeu par les excitations extérieures. Cette force était désignée par lui sous les noms de naturelle, sensitive, volontaire, d'après les formes qu'elle revêtait dans son expression.

Iio B1CHAT.

Haller, en ne reconnaissant que deux propriétés vitales, la sensibilité, propriété du système nerveux, et l'irritabilité, propriété du système musculaire, rétrécit considérablement la question et élimina du champ de la physiologie un grand nombre de phénomènes essentiels tels que : les sécrétions, la nutrition, etc.

Bichat accepta les deux propriétés vitales d'Haller, en les désignant sous les noms de contractilité et de sensibilité ; il accepta même ses propriétés de tissu. Mais, tandis qu'Haller localisait, avec raison, ses propriétés dans deux systèmes distincts, le système nerveux et le système musculaire, Bichat généralisait ces deux propriétés et en recherchait la manifestation dans tous les organes. De sorte que Ton peut dire que Bichat tenait à Glisson par la généralisation de ses propriétés, et à Haller par l'adoption de deux propriétés vitales. En d'autres termes, on constate une certaine ressemblance de filiation entre les doctrines de Glisson, d'Haller et de Bichat; mais on est obligé de reconnaître qu'elles diffèrent essentiellement dans leur principe, et dans les conséquences qui découlent de ce dernier. Bichat, d'ailleurs, voulut se prémunir contre cette assimilation, qui ne lui plaisait guère, en reniant formellement toute espèce de promiscuité.

La doctrine de Bichat, par sa grandeur et sa simplicité, fermait la porte à beaucoup d'hypothèses surannées qui, jusquelà, avaient inutilement encombré la science ; elle l'ouvrait toute grande, au contraire, aux recherches, aux investigations nouvelles, en un mot au progrès. L'idée seule de propriétés vitales ou de tissu provoquait les investigations minutieuses des organes et poussait naturellement les travailleurs vers l'expérimentation physiologique. Depuis cette époque, nullement préoccupés de causes mystérieuses et cachées, destinées à la direction de l'économie vivante, les physiologistes ont cherché les secrets de la vie dans l'observation des phénomènes et dans l'expérimentation ; ils ont demandé aux sciences physicochimiques le secours de leurs procédés, sans toutefois mettre ces sciences au lieu et place de la physiologie, comme l'avaient tenté les iatro-rhimistes et les iatro-mécaniciens ; ils ont enfin constitué la physiologie sur ses véritables bases et scruté par les vrais procédés scientifiques tous les départements de son domaine. Il n'est pas douteux que l'impulsion, clans cette

voie féconde, ne soit due aux travaux de Bichat. Cependant la doctrine de ce grand génie n'est pas à l'abri de tout reproche, et, si nous osons y toucher, c'est qu'il nous semble, qu'ayant rendu tous les services qu'elle pouvait , il serait bon de la modifier dans ce qu'elle a de défectueux pour la rendre susceptible de présider à de nouveaux progrès. Expliquonsnous.

Notre critique s'exercera sur trois points fondamentaux :

1° Sur la division de la vie et sur la division des fonctions qui en sont la conséquence ;

2° Sur les propriétés du corps vivant ;

3° Sur les limites imposées à la physiologie.

1° Bichat divise d'abord la vie générale en deux classes : dans la première sont renfermées toutes les fonctions relatives à l'individu; la seconde réunit toutes les fonctions relatives à l'espèce.

Puis, cherchant à établir des ordres naturels dans chacune de ces deux classes, il distingue dans la première des fonctions de la vie animale et des fonctions de la vie organique, et, dans la seconde, des fonctions relatives au sexe masculin, des fonctions relatives au sexe féminin, et des fonctions relatives aux deux sexes.

J'appelai vie animale, dit-il, l'ordre de fonctions qui nous met en rapport avec les corps extérieurs, en indiquant par là que cet ordre appartient seul aux animaux, qu'il est de plus chez eux que dans les végétaux, et que c'est ce surplus de fonctions qui les en distingue spécialement. Je nommai vie organique l'ordre qui sert à la composition et à la décomposition habituelles de nos parties, parce que cette vie est commune à tous les êtres organisés, aux végétaux et aux animaux; que la seule condition pour en jouir, c'est l'organisation; en sorte qu'elle forme la limite entre les corps organiques et les inorganiques, comme la vie animale sert de séparation aux deux classes qui forment les premiers (1).

Pour donner une idée plus complète et plus juste de la classification de Bichat, nous la résumerons dans le tableau suivant :

(1) Bichat, Anatomie générale, t. Ier, ch. h.

Page 1