FONCTIONS RELATIVES A L'ESPECE
1er ORDRE.
Fonctions propres au sexe
masculin.
1er genre. -- Production de la semence.
2e ORDRE.
Fonctions propres au sexe féminin.
1er genre. — Menstruation.
2e genre. — Production du lait.
3e genre. — Des fluides de la femme propres à la srénération.
3e ORDRE.
Fonctions relatives à Funion des deux sexes et au produit de cette union.
1er genre. — Génération.
2e genre. — Gestation relativement à la mère et au foetus.
3e genre. — Accouchement.
L'idée fondamentale de la classification qui précède n'était pas précisément nouvelle : Aiïstote, Buffon, et, en dernier lieu, Grimaud, l'avaient formulée en propres termes, mais d'une manière générale. Biehat, s'inspirant de ces vues générales propres au génie, comme il le dit lui-même, compléta la pensée de ses prédécesseurs en assignant, avec précision, la nature et l'enchaînement des fonctions propres à chaque ordre, eteonçut la classification que l'on vient de lire.
A l'époque où elle parut, la classification de Biehat constituait un progrès réel, relativement à ce qui avait été fait jusque-là; mais aujourd'hui, nous le disons très-formellement, elle est devenue un obstacle à de nouveaux progrès. D'autres physiologistes avant nous ont plus ou moins soupçonné les vices de cette classification; mais elle se présente sous des formes si séduisantes, le vrai s'y trouve mêlé
au faux avec une telle ingéniosité, que les critiques n'ont porté jusqu'à présent que sur quelques points de détail, laissant tout entier sur ses bases l'édifice élevé par Bichat. Les détails sont peu de chose. Ce sont les principes mêmes de la classification qu'il faut atteindre en montrant qu'ils sont faux, et en faisant sentir combien est grande la confusion qu'ils entretiennent dans les questions fondamentales de physiologie générale.
La première division de Bichat en fonctions relatives à l'individu, et en fonctions relatives à l'espèce, n'a rien que de fort légitime; elle représente un fait naturel et plus qu'évident. Mais l'erreur commence lorsqu'il veut diviser les fonctions relatives à l'individu en fonctions de la vie animale et en fonctions de la vie organique. Cette erreur est d'autant plus dangereuse qu'elle se présente avec certaines'apparences de raison très-fallacieuses.
En effet, il paraît logique, au premier abord, de distinguer les fonctions destinées au développement et à l'entretien du corps, des fonctions qui mettent ce dernier en rapport avec le monde extérieur; en ajoutant à celles-ci, mais dans un ordre à part, les fonctions relatives à l'espèce, on a une classification des fonctions complète et irréprochable. Mais cette idée, si naturelle et si vraie, était primée, dans l'esprit de Bichat, par une autre considération qui devait l'égarer et le conduire bien loin d'une classification physiologique. Préoccupé de l'idée de consacrer dans sa classification les ressemblances et les dissemblances qui existent entre les animaux et les végétaux, Bichat fut conduit à créer une vie organique commune aux animaux et aux plantes, et une vie animale spéciale aux animaux, toutes deux étant composées de fonctions différentes quant à leur but.
Cette division, pour le moins inutile, — car, dans une classification physiologique, il nous importe peu que nous ayons des fonctions qui ressemblent à celles des végétaux et d'autres qui ne leur ressemblent pas, — repose sur la méconnaissance de l'entremêlement nécessaire des fonctions de nutrition et de relation clans les diverses manifestations de la vie. La mastication, la déglutition, la défécation, qui rentrent dans le cadre des fonctions de la vie organique, requièrent l'intervention obligée du cerveau, dont les fonctions appartiennent à la vie animale, et d'un autre côté l'exercice fonctionnel du cerveau
et des autres organes de la vie animale ne saurait s'accomplir sans le secours des fonctions de la vie organique. Il n'est pas jusqu'aux phénomènes intimes de la nutrition où nous ne trouvions cet entremêlement indispensable. Personne n'ignore, en effet, la part égale qui revient aux nerfs de la vie animale et aux nerfs de la vie organique (Bichat désignait ainsi le système cérébro-spinal et le système grand sympathique), dans la dilatation et le resserrement des vaisseaux sanguins.
Ainsi donc, au point de vue physiologique, la division en vie organique et en vie animale est purement artificielle et ne repose sur aucun caractère naturel, si on prétend, — comme cela est nécessaire quand on veut s'en servir pour distinguer les animaux des végétaux, — établir entre ces deux vies une barrière infranchissable.
Ce qui donne habituellement le change quand on veut soumettre les idées de Bichat à une critique raisonnée, c'est que nous nous sommes habitués peu à peu à voir dans la vie organique l'ensemble des fonctions de nutrition, et que, à ce point de vue, la vie organique correspond à un groupe de phénomènes qui doit être distingué. Mais à quoi bon, dirons-nous, désigner les fonctions de nutrition sous le nom de vie organique? Aucun motif plausible ne justifie cette dénomination, pas plus que la dénomination de vie animale et celle de vie génésique, que l'on pourrait accorder à l'ensemble de fonctions relatives à l'espèce.
Après avoir démontré le peu de fondement et l'inutilité de la division de Bichat en vie organique et en vie animale, nous devons montrer et faire toucher du doigt les conséquences fâcheuses qui résultent de cette division.
Du moment que Bichat eut établi sa division des fonctions en fonctions de la vie animale et en fonctions de la vie organique, il se préoccupa de faire le dénombrement de ces fonctions. Celui des fonctions de la vie animale était relativement facile ; mais il n'en était pas de même des fonctions de la vie organique.
Les phénomènes sensitivo-moteurs, la voix, la contraction musculaire, sont des produits fonctionnels trop précis, trop déterminés pour que l'on puisse hésiter à les considérer comme le résultat d'une fonction spéciale. Mais la calorification, la nutrition, la sécrétion, l'absorption, sont des manifestations de la vie, très-mystérieuses et très-complexes, qu'il était bien
difficile de déterminer, physiologiquement parlant. Cependant Bichat n'hésita pas, et il considéra la caloriflcation, la nutrition, la sécrétion, l'absorption, comme des fonctions spéciales de la vie organique. Cette idée malheureuse a eu des conséquences fâcheuses dont les effets se font sentir encore de nos jours. Évidemment Bichat n'avait pas poussé suffisamment loin l'analyse physiologique des mouvements de la vie ; il s'était arrêté à la détermination de la fonction, et n'avait pas soupçonné, qu"à côté des mouvements fonctionnels, il est un ordre de mouvements, parfaitement distincts, qui revendiquent pour eux ce qu'il accordait exclusivement aux mouvements fonctionnels. Ces mouvements, que nous avons désignés sous le nom de mouvements de la vie organique, sont les mouvements propres aux éléments histologiques ; c'est par eux que la cellule s'entretient, se développe et disparaît; loin d'être intermittents comme les mouvements fonctionnels, ils sont continus depuis la naissance du germe jusqu'à la mort (1). La notion de ces mouvements eût empêché Bichat de ranger la nutrition parmi les fonctions, car il aurait compris que la nutrition est constituée précisément par ces mouvements intimes de la matière vivante, qui n'ont aucun des caractères des mouvements fonctionnels; il aurait compris que, si digérer c'est fonctionner, se nourrir c'est vivre simplement, et, dès lors, mieux éclairé sur la nature des phénomènes biologiques, il aurait renoncé de lui-même à sa division en vie organique et en vie animale. Telle qu'il l'avait comprise, sa division était tout à fait inutile, puisque la vie organique représentait l'emsemble des fonctions de nutrition; elle était de plus contraire aux intérêts de la vérité, puisqu'elle faisait rentrer dans la classe des mouvements fonctionnels toute une série de mouvements bien différents et parfaitement caractérisés, c'est-àdire les mouvements de la vie organique.
En adoptant les dénominations de vie organique et de mouvements de la vie organique pour désigner certains phénomènes biologiques, nous avions à redouter la confusion qui pouvait en résulter avec les idées de Bichat. Cependant nous avons négligé cette considération, et nous avons préféré conserver
(1) Nous avons déjà exposé ces idées nouvelles dans notre physiologie du système nerveux ; mais on trouvera leur développement complet un peu plus loin.
les expressions qui nous paraissent très-bonnes, sauf à leur donner une signification différente. Pour nous la vie organique n'est pas constituée par l'ensemble des fonctions de nutrition comme pour Bichat; il n'y a rien de fonctionnel dans cette vie. Les éléments histologiques, propres à chaque organe, retirent, des produits fournis par les fonctions de nutrition, l'aliment qui leur est nécessaire ; ils l'assimilent pour se maintenir tels qu'ils doivent être, et, en définitive, ils rejettent le surplus de leur nutrition, après avoir fourni un produit variable par sa nature et spécial à chaque organe.
Nous avons donné aux mouvements intimes, à la faveur desquels ces phénomènes s'accomplissent, le nom de mouvements de la vie organique, et nous les avons caractérisés en disant qu'ils sont continus depuis la naissance du germe jusqu'à la mort. La vie organique, ainsi comprise, représente tout un ordre de faits qui n'avaient pas été définis jusqu'ici et que l'on confondait avec les fonctions. La fonction est tout autre chose. Fonctionner suppose nécessairement un but à atteindre. Les organes de la vie ne fonctionnent qu'en extériorisant leur capacité, leur puissance dans un but déterminé. La vie o)'ganique prépare, fournit cette capacité, cette puissance, et la vie fonctionnelle l'utilise au profit des destinées générales de l'être vivant.
Ainsi donc, l'erreur fondamentale de Bichat a été de confondre, sous le nom de fonction, tous les phénomènes biologiques ; cette erreur provient de ce que son analyse a été insuffisante, et de ce qu'il n'avait pas pris soin de détermine? exactement les caractères de la fonction. Cette erreur est capitale, comme nous aurons le soin de le faire ressortir; mais nous devons avouer qu'elle n'a pas empêché les belles idées dont Bichat avait su la revêtir de porter leurs fruits, et de pousser la science dans la voie progressive dont aujourd'hui nous paraissons toucher le terme.
2° Propriétés des corps vivants. — Bichat reconnaissait deux sortes de propriétés dans le corps vivant : les propriétés vitales et les propriétés de tissu. « La faculté de sentir, celle de se contracter spontanément, sont des propriétés vitales. »
L'extensibilité, la faculté de se resserrer lorsque l'extension cesse, voilà des propriétés de tissu; celles-ci, il est vrai, empruntent de la vie un surcroit d'énergie , mais elles restent
encore aux organes après qu'elle les a abandonnés, et la décomposition de ces organes est le terme unique de leur existence (1).
Bichat divise la faculté de sentir et de se mouvoir en deux catégories, selon qu'elle est sensible ou insensible. La première appartient à la vie animale, la seconde .à la vie organique. «La sensibilité, dit-il, est commune à tous les organes; tous en sont pénétrés, aucun n'est insensible : elle forme leur caractère vital; mais, plus ou moins abondamment répartie dans chacun, elle donne un mode d'existence différent; aucun n'en jouit dans la même proportion , elle a mille degrés divers. La contractilité n'a pas son siège unique dans la fibre musculaire, comme quelques-uns l'ont pensé. Vivre est la seule condition qui soit nécessaire aux fibres pour en jouir (2). »
Telles sont les propriétés du corps vivant. Au premier abord, on se dit que Bichat a confondu les propriétés spéciales du système nerveux et celles de la fibre musculaire avec les propriétés vraies des organes, ou, plutôt, qu'il n'a vu dans ces derniers que les propriétés des nerfs et celles des muscles. Il y a un peu de vrai dans cette observation, mais elle n'est pas tout à fait juste. Bichat, méconnaissant l'influence physiologique du grand sympathique sur la circulation capillaire dans les tissus, et ayant remarqué que beaucoup d'organes, parfois très-sensibles, étaient privés de nerfs, en conclut que la sensibilité n'a pas son siège dans les nerfs , pas plus que la contractilité n'a son siège dans la fibre musculaire.
Ainsi donc, il est bien avéré que, pourBichat, les propriétés vitales n'étaient ni la propriété des nerfs ni celle des muscles.
Elles ne pouvaient être non plus une propriété de la matière des organes, puisque Bichat lui-même en fait une propriété de tissu « dépendant de la texture des organes , de l'arrangement de leurs molécules, mais non de la vie qui les anime » (3). Qu'était-ce donc alors? Ce ne pouvait être qu'une propriété de la vie-principe, de ce même principe que Barthez enseignait à Montpellier, de ce même principe que professèrent Van Helmont et Stahl. Seulement, Bichat, par une réminiscence des idées de Bordeu, localisait son principe de vie; il ne le voyait
(1) Bichat, Recherches physiologiques, p. 85.
(2) Ibid., p. 89.
(3) Ibid., p. 85.
que dans chaque organe en particulier sous forme de propriétés vitales, craignant de s'élever à Yunité, compromettante selon lui, de ses prédécesseurs. Il était cependant si bien dans les idées de Barthez, ses propriétés vitales étaient si bien une petite partie du principe vital, que, dans les maladies, il prétendait que tous les troubles fonctionnels « dérivent évidemment d'une lésion de ces propriétés ».
Bichat ne pouvait se défendre d'être de son temps et de subir l'influence des idées reçues. Il n'est pas jusqu'à ses propriétés de tissus, Y extensibilité et le racornissement, véritables propriétés de la mort et non de la vie, qui ne reflètent une influence du moment. — Nous voulons parler du rôle que jouait la physique dans la mécanique vivante depuis les travaux de Descartes. — Quoi qu'il en soit, les propriétés vitales furent un progrès, en ce sens qu'elles dirigèrent les esprits vers l'étude de la vie localisée. C'était beaucoup, la suite l'a prouvé; mais, au point de vue du moment présent et de l'avenir de la science, c'est un moyen qui a fait son temps. Les propriétés vitales doivent représenter pour nous les propriétés générales du corps vivant, quand on le compare aux autres corps : c'est une expression générique qui suppose l'existence de- propriétés particulières. La connaissance de ces dernières propriétés doit être l'objet de la physiologie, car c'est par elle que nous savons comment un organe vit et comment il fonctionne.
Glisson, Haller, Bichat, et après eux tous les physiologistes modernes, n'ont vu qu'une mince partie du problème quand ils ont prétendu caractériser la vie par certaines propriétés vitales, et tous sont passibles de la môme critique. En effet, la sensibilité et la contractilité sont, sans contredit, des propriétés vitales; mais ces propriétés n'ont pas un caractère suffisamment général pour servir à distinguer la vie de ce qui n'est pas elle.
Ces propriétés sont spéciales à certains tissus bien déterminés, et ne sont caractéristiques de la vie qu'à titre de propriétés particulières, analogues à la propriété spéciale des autres organes; par exemple, à la propriété de faire de la bile, à la propriété de faire de la salive , à la propriété de faire du sperme, etc., etc. Toutes ces propriétés sont des manifestations diverses de la puissance vitale, et, pour caractériser la vie, il faudrait les énumérer toutes. Cela n'est point nécessaire si l'on
songe que les propriétés particulières n'entrent en jeu que pour mettre en relief les conditions qui représentent les véritables caractères de la vie.
Ces conditions sont : 1° la préexistence d'un germe d'où doit sortir l'individu ; 2° l'entretien de l'individu au moyen de l'ali ment ; 3° la relation de l'individu avec ce qui est lui et ce qui n'est pas lui.
Ces conditions réunies n'appartiennent qu'à la vie ; elles la distinguent, par conséquent, de ce qui n'est pas elle.
Quant aux propriétés particulières, elles sont utiles à connaître pour déterminer les diverses capacités de la matière vivante; mais c'est une grave erreur que de choisir une ou plusieurs d'entre elles pour en faire la caractéristique exclusive de la vie. Cette importance exclusive accordée à certaines propriétés tendait à placer le problème biologique sur une base tout à fait fausse et à conduire la médecine dans la voie des systèmes. C'est ce qui est arrivé. En considérant la sensibilité et la contractilité, non comme des propriétés particulières à certains tissus, mais comme des propriétés générales de la matière vivante, on a faussé le sens du mot propriété ; on a répandu la plus grande confusion dans le langage et dans les idées, et enfin on a ouvert la porte aux systèmes de médecine les plus excessifs. Brown et Broussais ont édifié leur système d'après l'idée qu'ils se faisaient des propriétés vitales.
Mais les conséquences fâcheuses qui résultent de la manière dont Bichat avait défini les propriétés vitales ne s'arrêtent pas là.
Selon Bichat, la sensibilité est une propriété commune à tous les organes ; mais la dose de sensibilité est différente : certains organes en ont beaucoup, d'autres très-peu, si peu, qu'ils sont insensibles, c'est-à-dire « qu'ils reçoivent et perçoivent la sensation sans la transmettre » (1). Cette différence de dose suffit à Bichat pour inventer deux espèces de sensibilité, l'une sensible, l'autre insensible, et il désigne la première sous le nom de sensibilité animale, la seconde sous le nom de sensibilité organique. Il est à peine besoin de faire ressortir la fausseté de cette manière de voir. Nous ne connaissons la sensibilité que par les mouvements qu'elle provoque sous l'influence de nos
(1) Recherches physiologiques sur la vie et la mort, p. 89.
excitations. Par conséquent, du moment que, clans les conditions normales, un organe ne réagit pas, on peut dire qu'il n'est pas sensible ; ou bien, si on persiste à dire qu'il est sensible, il faut changer la signification du mot sensible, ce qui d'ailleurs serait bien, je crois, dans les idées de Bichat. Pour ce dernier, en effet, la sensibilité est si bien identifiée avec le principe vie, que souvent il prend l'un pour l'autre, mais tout cela confusément et sans s'en rendre bien compte. Pour nous la sensibilité est une des modalités du principe dé vie ; par conséquent, partout où il y a vie, on est bien près de trouver la sensibilité.
Mais la sensibilité, telle qu'on la rencontre chez les animaux supérieurs, ne se développe que dans un organe spécial (couches optiques), sous l'influence nécessaire de causes impressionnantes: aucun autre organe ne possède en puissance la sensibilité, et, quand nous disons que telle partie du corps est sensible, il faut entendre par là que cette partie est unie aux couches optiques par des liens capables de réveiller la sensibilité dans ces dernières. La sensibilité est une propriété spéciale à un organe, et on vient de voir, une fois de plus, combien il est dangereux de la considérer comme une propriété générale. La nature elle-même proteste contre cette généralisation , en refusant de se montrer sensible dans le centre même de la sensibilité. On sait, en effet, que les couches optiques répondent peu ou point à nos excitations.
Le moindre inconvénient de l'invention de Bichat a été de semer le malentendu et la confusion dans le langage scientifique. C'est à lui, en effet, que nous devons d'entendre dire à chaque instant : sensibilité insensible, sensibilité inconsciente.
3° Limites imposées à la physiologie. Dans un moment où philosophes et médecins avaient si bien abusé des principes et des causes, que le corps, considéré comme un simple mécanisme, ne comptait plus, pour ainsi dire, dans l'étude de l'homme, Bichat fut bien inspiré en réagissant contre cette tendance; mais il dépassa les bornes d'une réaction judicieuse :
Dans l'étude de la nature, dit-il, les principes sont, comme l'a observé un philosophe, certains résultats généraux des causes premières, d'où naissent d'innombrables résultats secondaires; l'art de trouver l'enchaînement des premiers avec les seconds est celui de tout
esprit judicieux. Chercher la connexion des causes premières avec les effets généraux, c'est marcher en aveugle dans un chemin où millo sentiers mènent à l'erreur.
Que nous importe d'ailleurs la connaissance de ces causes? Est-il besoin de savoir ce que sont la lumière, l'oxygène, le calorique, etc., pour en étudier les phénomènes? De même ne peut-on, sans connaître le principe de la vie, analyser les propriétés des organes qu'elle anime? Faisons dans la science des animaux comme les métaphysiciens modernes dans celle de l'entendement, supposons les causes et ne nous attachons qu'à leurs grands résultats (1).
En parlant ainsi, Bichat confondait deux choses essentiellement différentes : l'ignorance où l'on se trouvait alors de la nature et du nombre des fonctions cérébrales, et la recherche des causes premières. L'X des fonctions du cerveau représentait pour lui une cause première.
De là l'erreur... Dans la pratique, cette confusion devenait bien plus évidente, car, en étudiant les propriétés vitales, Bichat, sans s'en douter, appliquait son attention sur une cause première localisée. En général, il ne faut pas regarder avec dédain les causes premières, les principes à priori, parce que l'esprit humain ne saurait progresser sans leur aide. Nous ne saurions développer un certain ordre d'idées, pousser nos investigations un peu loin, sans nous donner un point de départ, une idée générale, une cause première enfin, qui tiennent sous leur dépendance l'ordre de faits que nous voulons analyser. Le secours de cette cause est aussi nécessaire à notre esprit qu'un bâton dans la main d'un aveugle. Le bâton, entre les mains des savants, varie de nature et de solidité selon les époques; mais, quand on est arrivé, grâce à lui, au but qu'on se proposait, et qu'on reconnaît, après cela, que l'ordre des faits analysés se rattache à une idée, à une cause plus générales, on oublie malheureusement les services que le bâton a rendus; on le jette et on en prend un autre. Cette opération, répétée tant de fois depuis le commencement des siècles, a discrédité quelque peu l'usage du bâton ; notre orgueil a fini par le considérer comme un soutien inutile; mais la nature le veut ainsi : alors même que nous crions le plus contre sa tyrannie, c'est alors surtout que nous nous appuyons sur lui. C'est
(1) Bichat, Recherches physiologirjueï sur la vie et la mort, p. 79.
ce qui est arrivé à Bichat et à tous les hommes de son école. Oubliant que l'âme, le principe de vie, avaient conduit la science jusqu'à nous, et croyant pouvoir désormais se passer de ces guides précieux, ils les ont accablés sous le poids de leur dédain, ils les ont traités en imposteurs, en inconnus, et ont pris pour boussole, quoi? une autre entité, l'entité propriétés vitales.
Depuis un demi-siècle, tel est le guide et le soutien des recherches médicales. L'utilité d'un guide de ce genre n'est pas douteuse ; le temps était venu de ne plus faire la physiologie avec le secours d'un principe intelligent et très-commode pour notre ignorance ; le temps était venu de regarder la vie, non dans l'imagination, mais sur place, dans les organes, et, dans cette direction nouvelle, l'esprit avait besoin d'un guide idéal qui fût, tout à la fois, le but et le moyen de ses recherches. Ce guide, nous l'avons dit, était l'idée de propriétés vitales. Ce que cette idée a rendu de services à la science est incalculable. Les noms de Magendie, Flourens, Claude Bernard, Longet, Bérard, les deux Béclard, parmi les physiologistes, et Bichat, Broussais, Chomel, Andral, Louis, Bouillaud, Piorry, Trousseau, parmi les médecins, résument une grande histoire.
Chaque nom représente un progrès, et un progrès durable, on ne saurait le contester. Beste à savoir si l'idée de p7'opriétés vitales peut inspirer encore la recherche d'une nouvelle série de faits, et entraîner la science dans une voie progressive. Nous ne le pensons pas. Les propriétés vitales resteront dans la science comme un des éléments essentiels à résoudre dans les problèmes biologiques; mais on ne saurait se bornera la connaissance de ces propriétés comme le voulait Bichat. Au-dessus des propriétés vitales, il y a des mécanismes fonctionnels qui mettent enjeu ces propriétés et qui ressortent essentiellement de l'analyse physiologique. Ce sont ces mécanismes, dont Bichat ne soupçonnait même pas l'existence, qui président aux manifestations de la pensée, et bannir leur étude de la physiologie, c'est réduire cette dernière à la contemplation de Vernimal, comme le désirait si vivement Jouffroy, et lui enlever le plus beau fleuron de sa couronne.
Les trois ordres de faits qui viennent d'être l'objet de notre critique ont été adoptés sans conteste par les successeurs de
Bichat, et nous aurons à signaler, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, la fâcheuse influence qu'ils ont exercée sur la direction scientifique des esprits.
Doctrine médicale de Bichat. — La doctrine médicale de Bichat repose tout entière sur les idées que nous venons d'analyser dans son anatomie générale. Après avoir critiqué les systèmes iatro-mécanique, iatro-chimique et spiritualiste, Bichat reproche à Haller d'avoir fait de la sensibilité et de la contractilité des propriétés isolées qu'il attribue, l'une au système nerveux, l'autre au système musculaire. Ce reproche immérité sert de point de départ a la doctrine de Bichat. Nous avons vu, en effet, que, généralisant la sensibilité et la contractilité, il en avait fait des propriétés vitales, communes à tous les organes. Or, les propriétés vitales étant chargées de présider à tous les phénomènes physiologiques, les troubles de la maladie dérivent tous d'une lésion de ces mêmes propriétés, et, dans le traitement des maladies, tout traitement curatif n'a pour but que de ramener les propriétés vitales altérées au type qui leur est naturel.
Le moyen, dit-il, qui, dans l'inflammation locale, ne diminue pas la sensibilité organique augmentée, qui, dans les œdématies, les infiltrations, etc., n'augmente pas cette propriété totalement diminuée, qui, dans les convulsions, ne ramène pas à un degré plus bas la contractilité animale, qui ne l'élève pas à un degré plus haut dans la paralysie, etc., manque essentiellement son but; il est contre-indiqué. {Anatomie générale, t. Ier, p. 14.)
Entrevoyant la comparaison que l'on pourrait établir entre son système et celui de Thémison, de Gullen, de Brown, Bichat s'empresse de critiquer ces systèmes trop généraux, dit-il, et il montre que chaque propriété vitale a ses médicaments qui lui conviennent. Dans les inflammations avec exaltation de la sensibilité et de la contractilité, il diminue cette exaltation par les lotions, les cataplasmes, les bains ; dans les cas où il y a diminution de ces propriétés, dans les infiltrations, dans les tumeurs blanches, il les exalte par des applications vineuses et fortifiantes. Il y a d'ailleurs des toniques généraux et des toniques locaux. Dans le cas où la contractilité organique sensible a besoin d'être exaltée, on emploie l'émétique pour l'estomac et les drastiques pour l'intestin. La sensibilité animale a aussi des
médicaments qui lui sont appropriés ; tantôt ces médicaments diminuent la douleur localement, tantôt ils la diminuent en agissant sur le cerveau. La contractilité animale est excitée par les vésicatoires, par l'urtication, etc., et elle est diminuée par les antispasmodiques. « Puisque d'une part, ajoute-t-il, les propriétés vitales siègent essentiellement dans les solides, et que, d'une autre part, les phénomènes maladifs ne sont que des altérations des propriétés vitales, il est évident que les phénomènes morbifiques résident essentiellement dans les solides, que les fluides leur sont, jusqu'à un certain point, étrangers. Toute espèce de douleur, tous les spasmes, tous les mouvements irréguliers du cœur, qui constituent les innombrables variétés du pouls, ont leur principe dans les solides. » (Anat. gén., p. 61.)
Cependant Bichat ne refuse pas toute influence aux fluides dans les maladies. Le chyle, dit-il, peut se charger d'une foule de substances étrangères, putrides, etc.; l'air introduit à travers les poumons les miasmes les plus délétères; les plaies également peuvent être la cause de certaines maladies infectieuses.Dans toutes ces circonstances, les fluides sont malades. Mais Bichat leur accorde une part bien minime dans les maladies: c'est toujours le solide qui joue le principal rôle.
Cependant , comme s'il pressentait que cette théorie est incomplète, il cherche aussitôt à élargir ses limites en divisant les maladies en celles qui troublent spécialement la vie animale et celles qui altèrent particulièrement la vie organique, en d'autres termes, la vie de nutrition et la vie de relation. Celles qui troublent la vie animale sont : la paralysie, la manie, l'épilepsie, les convulsions, etc.; celles qui troublent la vie organique sont : les fièvres, les inflammations, etc.. Mais cela ne suffît pas ; il veut encore qu'on distingue dans les maladies les phénomènes sympathiques de ceux qui ne le sont pas, et il assure que tout phénomène sympathique a son siège dans les solides et non dans les fluides. On doit avoir égard aussi à la division des maladies en chroniques et aiguës. Enfin, il veut que l'on distingue les maladies qui sont indépendantes de tout principe inhérent à l'économie, de celles qui proviennent d'un semblable principe, tel que le principe vénérien, scrofuleux, dartreux, etc.
Le simple exposé qui précède nous montre que le système
médical de Bichat laissait beaucoup à désirer. A ce point de vue, il était de son temps ; mais il a eu le mérite de rejeter tous les systèmes exclusifs qui régnaient en médecine, et celui de choisir avec un rare bon sens tout ce qui, dans ces systèmes, n'était pas opposé aux progrès de la médecine. Les propriétés vitales de Bichat correspondent aux propriétés spéciales de deux systèmes physiologiques, au système nerveux et au système musculaire; mais, comme ces deux systèmes se trouvent à peu près partout dans l'organisme, il a pu rester dans le vrai, la plupart du temps, et cela sans s'en douter. La théorie médicale de Bichat pèche donc par la base, ce qui ne l'a pas empêchée de rendre les plus grands services en localisant l'attention des observateurs sur la vie propre de chaque organe, et en empêchant ainsi l'imagination d'aller chercher dans l'influence occulte des entités la cause de nos maladies.
Si Bichat n'eût produit que sa théorie médicale, nous l'aurions simplement rangé parmi les vitalistes, à côté de Glisson, d'Haller, d'Hoffmann, de Cullen, de Brown,et son mérite n'aurait pas dépassé celui de ces novateurs. Mais YAnatomie générale renferme autre chose qu'une théorie médicale; on y trouve des principes et des horizons nouveaux qui ont défrayé la voie du progrès dans laquelle nous sommes encore.
Les organes, dit Bichat, sont formés par plusieurs tissus de nature très-différente et qui forment véritablement les éléments de ces organes. La chimie a ses corps simples qui forment, par les combinaisons diverses dont ils sont susceptibles, les corps composés : tels sont le calorique, la lumière, l'hydrogène, l'oxygène, le carbone, l'azote, etc. De même l'anatomie a ses tissus simples qui, par leurs combinaisons, quatre à quatre, six à six, huit à huit, etc., forment
les organes. Ces tissus sont le cellulaire, le nerveux, etc Chaque
tissu a des propriétés vitales ditférentes. Puisque les maladies ne sont que des altérations des propriétés vitales, et que chaque tissu est différent des autres sous le rapport de ses propriétés, il est évident qu'il doit en différer aussi par ses maladies. Donc, dans tout organe composé de différents tissus, l'un peut être malade, les autres restant sains ; or c'est ce qui arrive dans le plus grand nombre des cas. (Anatomie générale, t. 1er, liv. xxx et suiv.)
A l'appui de sa thèse, Bichat cite de nombreux exemples. Rien de plus commun que la coïncidence de la méningite avec
l'état sain du cerveau, que la lésion exclusive d'une seule membrane de l'œil, que l'intégrité de la muqueuse laryngienne avec l'état de paralysie des muscles, que la lésion du péricarde avec l'état sain du cœur, que l'inflammation de la muqueuse bronchique avec l'intégrité du tissu pulmonaire , etc.
Les vices dartreux, syphilitiques, etc, ne dissèquent-ils pas, en quelque sorte, les organes, en n'attaquant qu'un des tissus qui les composent? Cependant Bichat se garde de tomber dans l'exagération sur ce point, et il reconnaît que souvent toutes les parties d'un même organe s'altèrent peu à peu. Une des conséquences de cette nouvelle manière de voir, c'est que, n'importe dans quel organe, tous les tissus homologues sont affectés de la même manière, et que, dans les inflammations, il y a toujours deux ordres de symptômes : ceux qui tiennent à la nature du tissu affecté ; ceux qui dépendent des fonctions troublées dans l'organe où il se trouve. Par exemple, le mode de douleur, la nature de la fièvre concomitante, la durée, la terminaison, etc., sont presque les mêmes, quelle que soit la surface sé?'euse affectée ; mais il y a, de plus, difficulté de respirer, toux sèche, etc., si c'est la plèvre; dévoiement, constipation, vomissement, etc., si c'est le péritoine; lésion des fonctions intellectuelles, si c'est l'arachnoïde ; pouls irrégulier, si c'est le péricarde. Les caractères de l'inflammation sont différents selon les tissus, et il faut se garder, clans la dénomination d'inflammation aiguë et chronique, de perdre de vue la nature du tissu enflammé, car une inflammation peut durer pendant quarante jours, dans un os, sans perdre ses caractères aigus, tandis que, sur une muqueuse, la même inflammation devrait être considérée comme chronique, d'après le même espace de temps.
Une maladie, dit-il, ne peut se classer par sa durée dans les aiguës ou les chronicpies, qu'en la considérant dans le même système; dès qu'on l'envisage généralement, cette distinction devient nulle. (Anatomie générale, p. 96.)
Cette nouvelle manière d'envisager les maladies était une véritable révélation, et c'est d'après elle que les plus grands progrès en pathologie ont été accomplis depuis. Mais cette conséquence n'est pas la seule ; l'anatomie pathologique , rétrécie dans le cadre étroit des lésions anatomiques considérées
en bloc dans chaque organe, était incapable de progresser. L'anatomie des systèmes lui donna un nouvel élan, en même temps qu'elle rendait son application à la médecine beaucoup plus frappante et plus utile : aux troubles fonctionnels des tissus simples, devaient nécessairement correspondre des lésions spéciales de ces derniers.
Je divise, dit Bichat, l'anatomie pathologique en deux grandes parties : la première renferme l'histoire des altérations communes à chaque système, quel que soit l'organe à la structure duquel il concoure, quelle que soit la région qu'il occupe ; il faut montrer d'abord les altérations diverses des tissus cellulaire, artériel, veineux, nerveux, osseux, musculaire, muqueux, séreux, etc.; examiner le mode d'inflammation, de suppuration, de gangrène, etc., propre à chacun; parler des tumeurs diverses dont ils sont susceptibles, des changements de nature qu'ils éprouvent, etc. Après avoir ainsi indiqué les altérations propres à chaque système, quel que soit l'organe où il se trouve, il faut reprendre l'examen des maladies propres à chaque région, examiner celles de la tète, de la poitrine, de l'abdomen et des membres suivant la marche ordinaire. (Anatomie générale, p. 99.)
Pour Bichat l'avenir de la médecine résidait dans une anatomie pathologique bien faite. «Combien sont futiles, disait-il, les raisonnements d'une foule de médecins, grands dans l'opinion, quand on les examine, non dans leurs livres, mais sur le cadavre ! » Et plus loin : « Qu'est l'observation si on ignore là où siège le mal ? » Bichat ne se trompait pas, car c'est en suivant la voie qu'il avait si lumineusement tracée que la médecine moderne s'est enrichie de ses plus belles acquisitions, et qu'elle a pris un rang bien déterminé parmi les sciences exactes. Après avoir examiné le point de départ, nous allons suivre à travers l'anatomie et la physiologie les progrès qui ont été accomplis depuis Bichat.
DÉVELOPPEMENT DE L ANATOMIE ET DE IA PHYSIOLOGIE, DEPUIS BICIIAT JUSQU'A NOS JOURS.
ANATOMIE
Bichat avait créé de toutes pièces l'anatomic générale, et il a peu laissé à faire à ses successeurs. Quant à l'anatomic descriptive, elle s'est perfectionnée dans la connaissance des détails ; mais, en somme, elle aussi se trouvait, à peu de chose près, constituée.
Cependant l'avenir s'ouvrait sur de nouveaux horizons, et un monde inconnu se présentait aux curieuses investigations des chercheurs de connaissance : nous avons nommé le monde des infiniment petits. Malpighi et Leuwenhoëck avaient inauguré, dans le dix-septième siècle, l'application du microscope aux recherches anatomiques. Le premier découvrit les globules sanguins et la structure glandulaire; le second découvrit les spermatozoaires. Mais l'imperfection des instruments arrêta pendant longtemps les observateurs à ces premiers éléments d'une science si grande. Ce n'est que dans les premières années de ce siècle que la découverte des lentilles achromatiques permit enfin de recueillir des observations précises et faciles, et, dès lors, chaque jour, pour ainsi dire, a été marqué par un nouveau progrès.
Faire ici le bilan de toutes les connaissances acquises depuis ce moment, est une œuvre trop étendue ; mais nous croyons devoir néanmoins indiquer les matériaux avec lesquels une science nouvelle s'est constituée en l'espace de quelques années sous le nom d' histologie. Les tissus, tels que les avait décrits Bichat, présentent à l'œil nu des caractères suffisants pour qu'on puisse les distinguer les uns des autres. Mais ces tissus sont formés par des éléments, la plupart figurés, et un certain nombre non figurés, qui ne sont appréciables à la vue qu'avec l'aide du microscope. Reconnaître ces éléments, étudier leurs caractères spécifiques, leurs arrangements réciproques pour constituer chaque tissu, et leur dérangement dans
chaque modification pathologique, voilà ce qui constitue Vhistn/ngie normale etpaûhologique. Dans cette science, plus que dans toute autre, on ne saurait trop distinguer les faits de l'observation des interprétations à l'aide desquelles on a cherché à les coordonner. La nécessité de cette recommandation ressortira immédiatement de ce qui va suivre.