AVANT J.-C
Les connaissances anatomiques et physiologiques que l'on possédait duraftt cette période se trouvent disséminées, çà et là, dans les écrits qui portent le nom d'Hippocrate. Pour établir un certain ordre dans cet examen, nous examinerons séparément l'anatomie et la physiologie sans nous préoccuper du classement philologique des documents (1).
ANATOMIE
Traité de la nature des os.
Traité des plaies de la tête. — Des. lieux dans l'homme.
Traité des articles. — Traité du cœur.
L'ostéologie est la parlie de l'anatomie qu'Hippocrate connaissait le mieux. La charpente osseuse est formée par 109
(1) Daremberg (Histoire (tes sciences médicales) divise ces documents en trois classes : 1° les documents attribués à Hippocrate et à l'école de Cos; 2° les écrits de l'école de Cnide; 3° le traité sur les maladies des femmes et des enfants.
parties osseuses ainsi réparties : 27 à la main : 24 au pied : 24 côtes ; 26 vertèbres; 8 os à la tète, y compris le sphénoïde. La description des os de la tête revient en plusieurs endroits des écrits hippocratiques à cause de l'importance que Ion accordait aux plaies de la tête. Les deux lames qui composent les os de la tête ainsi que le diploé sont bien décrits : les sutures crâniennes, qu'il fallait connaître exactement pour les distinguer des fentes résultant de coups, sont étudiées avec soin.
Uartlirologie était non moins bien connue que l'ostéologie. Hippocrate divisait la diarthroseen cnarthrose et en ginglyme; il connaissait la synovie et ses usages. Toutes les articulations du corps sont décrites sommairement dans les Lieux dans l'homme et dans les Articles.
Le système nerveux était peut-être de toutes les parties du corps la moins connue anatomiquement. Hippocrate se borne à dire que le cerveau est blanc, séparé en petites masses comme les glandes dont il a d'ailleurs les fonctions. Nous verrons, en effet, que le cerveau est le siège de la pituite qui est excrétée par le nez, les yeux, les oreilles, etc., pour former les divers catarrhes ou fluxions. Les nerfs sont le plus souvent confondus avec les ligaments et les tendons. Nous trouvons cependant, dans le Traité de la nature des os, l'indication des nerfs spléniques et du grand sympathique (nerf intercostal) à partir du cou. Hippocrate connaissait le tympan et le rocher , il parle aussi sommairement de la pupille et du cristallin (Des épidémies, liv. II el IV).
Lamyologie n'était guère plus avancée que la névrologie. Hippocrate se borne à dire que c'est par les muscles que se fait le mouv§ment.
Cependant le cœur est un muscle très-fort, dit-il, non par ses tendons, mais par la densité de ses chairs. Il en décrit assez bien les ventricules dont les parois intérieures sont comme rongées. Lesvalvules de l'aorte sont non-seulement décrites, mais encore l'usage en avait été compris. Il considérait les ventricules comme les sources d'où partent les fleuves qui arrosent tout le corps ; mais il n'avait aucune idée de la circulation. Les oreillettes sont mentionnées ainsi que leur mouvement de dilatation et de contraction destiné a aspirer et à refouler le souffle. 11 est difficile de dire au juste ce qu'Hip-
pocrate pensait de l'origine des vaisseaux sanguins. Il confondait d'ailleurs, très-souvent, les artères avec les veines. Tantôt il dit expressément que les artères viennent du cœur et les veines du foie [De l'aliment) , tantôt que les artères, comme les veines viennent du cœur (Traité des chairs).
La description qu'il donne de la distribution des veines dans le Traité de la nature de l'homme est absolument erronée. La description qu'il en donne dans le Traité des lieux dans l'homme est meilleure que la précédente. 11 dit là que les veines traversent les os du crâne et que toutes les veines communiquent entre elles. Dans le Traité des chairs, il parle des veines qui partent des intestins (veines mésentériques) et il leur attribue l'usage de retirer des aliments la partie la plus ténue. Dans le Traité des lieux dans l'homme, il dit qu'il y a des veines qui transmettent les liquides à la vessie.
Hippocrate savait que la tracbée-artère est composée d'anneaux cartilagineux semblables entre eux. Quant au poumon, il se borne à dire qu'il est d'une couleur cendrée, composé de cinq lobes et percé de trous comme une éponge. Le foie, la rate, les reins sont mentionnés, mais nullement décrits. Hippocrate a connu la plupart des glandes ; il range les amygdales parmi ces dernières, mais il avait une manière étrange d'interpréter l'usage des corps glandulaires : les glandes seraient destinées à attirer l'humidité des parties environnantes, et les poils, qui naissent là seulement où il y a beaucoup d'humidité, se montrent partout où il y a des glandes. Là où le corps est sec, dit-il, il n'y a ni poils ni glandes. Hippocrate pousse cette théorie à l'extrême. Parlant d'abord des glandes et des poils des aisselles, des oreilles, du pubis, il dit que l'intestin renferme beaucoup de glandes, mais pas de poils, parce qusil y a trop d'humidité. De même, ajoute-t-il, dans les marais les graines ne germent pas, parce qu'il a y trop d'humidité. Les reins ont des glandes ; le cerveau étant la plus grosse des glandes, c'est elle qui a les poils les plus longs. Les mamelles sont aussi des glandes.
La physiologie d'Hippocrate se ressentait évidemment du peu d'étendue de ses connaissances anatomiques, et si. par
hasard, il a deviné l'usage de quelque partie, il s'est généralement abstenu d'en décrire le mécanisme fonctionnel.
Si l'anatomie du squelette est ce qu'il connaissait le mieux, on peut ajouter que, de toutes les parties de la physiologie, c'est le mécanisme du mouvement fonctionnel des articulations qu'il a décrit avec le plus de précision.
Le cerveau a pour fonction essentielle de sécréter et d'excréter la pituite, dont le mélange avec les autres humeurs, sang, bile, atrabile, doit produire la santé. Mais cet usage fonctionnel qui joue un si grand rôle dans la pathologie d'Hippocrate n'est pas le seul.
« Il faut savoir, dit-il {Traité de l'épilepsie) , que les hommes n'ont de la joie, du plaisir, de la gaieté, de la prudence que par le cerveau. Par lui nous viennent aussi les peines, la tristesse, le chagrin, la perte de la raison. Nous lui devons l'intelligence, la sagesse, la vue, l'ouïe, la pudeur, la connaissance de ce qui est bon ou mauvais, de ce qui est agréable ou désagréable; il nous apprend à juger de tout, d'après l'usage et d'après l'utilité qui nous en revient dans les diverses circonstances : car les mêmes choses ne nous plaisent pas constamment. C'est par le cerveau que nous tombons dans le délire, dans la manie, que nous recevons la peur, les frayeurs, tantôt la nuit, tantôt le jour, les rêves et les erreurs de toute espèce, les soucis déplacés. Il faut lui rapporter les méprises sur les choses présentes, le défaut d'habitude, le manque d'expérience. Nous tombons dans ces divers états quand le cerveau est malade, quand sa nature est plus chaude que de coutume, ou plus froide, ou plus humide, ou plus sèche.» Certes, on ne saurait définir d'une manière plus générale le rôle fonctionnel du cerveau, et si la sécrétion de la pituite ne venait pas déparer le tableau, on pourrait dire qu'Hippocrate était presque aussi avancé qu'on l'était au commencement du dix-neuvième siècle sur la connaissance du rôle fonctionnel de la substance cérébrale. Jusqu'à ces derniers temps, eh effet, on empruntait le chapitre des fonctions du cerveau aux Traités de psychologie, se bornant à dire que cet organe est le siège des facultés intellectuelles et morales. Aujourd'hui nous connaissons mieux les propriétés des éléments nerveux ; mais le mécanisme fonctionnel du cerveau, aboutissant aux manifestations psychologiques, nous est encore incomplètement connu.
DURANT LA PERIODE HIPPOf RATIQEE. 5
Les fonctions du foie, de la rate et du cœur ne sont pas mieux expliquées que celles du cerveau. Le foie sécrète la bile, la rate l'atrabile ou l'eau; le cœur est la fontaine du sang. Le poumon attire le souffle qui va rafraîchir le sang dans le cœur. Ce dernier pousse le souffle dans les artères, et la partie du souffle qui arrive au cerveau est considérée comme l'esprit vivifiant, l'âme, source de prudence et de sagesse.
L'alimentation par le sec et par l'humide se fait par l'estomac et par le ventre, et de là les parties nutritives sont portées à toutes les parties du corps par l'intermédiaire des veines. Les artères distribuent l'aliment sous forme de souffle; les veines distribuent l'aliment liquide.
Avec des idées pareilles sur la physiologie de la circulation et de la nutrition, on ne pouvait être conduit qu'à une connaissance erronée de la nature des maladies, et cela sera vrai jusqu'à la découverte de la circulation.
• Nous n'avons rien à dire de la physiologie qui concerne les organes des sens, la voix et la parole, car, en vérité, Hippocrate est plus que concis en cette matière : les yeux voient, les oreilles entendent , la bouche parle ; il n'en dit guère plus.
En résumé, la physiologie et l'anatomie d'Hippocrate se réduisaient à bien peu de chose. Mais, comme l'esprit humain est nécessairement obligé de s'appuyer sur des faits, vrais ou faux, pour aller à la recherche de ce qu'il ne sait pas, Hippocrate ava^t remplacé les notions physiologiques, qui devaient être le fruit du travail des générations successives , par les idées philosophiques qui régnaient de son temps. C'est ainsi qu'il considérait le corps comme étant composé des quatre éléments, eau, air, terre et feu avec leurs qualités, froid, chaud, sec et humide. Le mélange de ces éléments à proportions variées donne naissance aux solides et aux liquides, qui sont au nombre de quatre : le sang, la pituite, la bile et l'atrabile ou l'eau.
Hippocrate n'admettait pas avec Démocrite la puissance intrinsèque des atomes; il croyait que la matière est inerte par elle-même, et qu'elle doit ses propriétés diverses à une force étrangère qui lui donne le mouvement et la vie. Cette force, qu'il désigne souvent sous le nom de nature, préside à l'arrangement des parties; elle est inattaquable par les causes
morbides, qui n'agissent que sur la matière, et, lorsque la santé est troublée, c'est elle qui dirige tous les efforts, tous les mouvements organiques dans le sens du rétablissement harmonique de la santé.
DE L'ANATOMIE ET DE LA PHYSIOLOGIE A LA MÉDECINE
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Pour dire convenablement quelle lui l'influence de l'anatomie et de la physiologie sur la pratique médicale du temps d'Hippocrate, il nous paraît indispensable d'exposer avec quelques détails les principaux points de cette pratique. Il est utile, d'ailleurs, que nous donnions à l'exposé critique et analytique qui suivra un point de départ bien déterminé et complet autant que possible.
La doctrine médicale d'Hippocrate ne se trouve nulle part résumée dans ses œuvres ; ses caractères essentiels sont disséminés çà et là dans les livres qui portent son nom , de sorte que, pour s'en faire une juste idée, on ne saurait se dispenser d'explorer attentivement chacun de ces livres. Voici d'abord la nomenclature des traités qui portent le nom d'Hippocrate :
Du pronostic. — Des humeurs. — Prédictions. — De la nature de l'homme. — Des airs, des eaux et des lieux. — Du régime dans les maladies aiguës. — De l'aliment. — Des lieux dans l'homme. — Du laboratoire du chirurgien. — Des fractures. — Des articles. — Le Mochlique. — Des pluies de tète. — Des épidémies, livres I et III. — Aphorismes. — Le Serment. — La Règle de l'art. — De l'ancienne médecine. — Du médecin. — De la décence.
— Des avis. — Des crises. — Des jours critiques. — Prédictions.
— Coaque. — De la génération. — De la nature de l'enfant . — Des chairs. — De la grossesse de. sept mois. — De la gj'ossesse de huit 7/iois. — De la super fétation. — De lu dentition. — Du cœur.
— Des glandes. — De la nature des os. — Dès cents. — De l'épilepsie ou maladie sacrée. — De la diète saluùre. — Du régime.
— Des songes. — De l'usage des liquides. — Des maladies. — Des affections. — Des affections internes. — Des affections des
filles. — De la nature de la femme. — Des maladies des femmes.
— Des femmes stériles. — De la vue. — Des plaies. — Des fistules.
— Des hémorroïdes. — De l'extraction du fœtus. — De la dissection des corps. — Des épidémies, livres II. IV, V, VI, VII il).
Tous les traités dont nous venons de donner le titre n'ont pas été jugés dignes du Père de la médecine, et on pense généralement que beaucoup d'entre eux ne lui appartiennent pas. Il est bien difficile de se prononcer sur ce point. Soranus, d'Éphèse, qui vécut assez peu de temps après Hippocrate pour connaître beaucoup de détails par la tradition et qui, de plus, feuilleta toute la bibliothèque de Cos, avoue qu'il ne put jamais élucider cette question, et cela par différentes raisons: la première, parce que plusieurs auteurs ont porté le nom d'Hippocrate ; la seconde, parce qu'il est aisé d'imiter le style et le caractère d'un écrivain; la troisième, parce que le même homme écrit plus fortement ou plus faiblement selon l'âge où il est, et selon les progrès qu'il a faits dans la science. Malgré les savantes recherches des bibliophiles modernes, nous ne pensons pas que l'on puisse aujourd'hui être plus éclairé sur cette question que du temps de Soranus. C'est pourquoi, dans l'étude qui va suivre, nous examinerons spécialement les traités qui nous paraissent le plus utiles au but de nos recherches.
Des pronostics ou prénotions. — Ce petit traité est celui où le génie observateur d'Hippocrate se montre avec le plus d'éclat.
L'auteur établit d'abord l'utilité du pronostic dans les maladies aiguës ; il veut que tout médecin , par la connaissance exacte de tous les phénomènes d'une maladie, puisse prédire quelle sera son issue, afin que. si le mal est insurmontable, on ne puisse pas lui imputer l'événement. Le talent du médecin ne doit pas se borner là; il faut qu'aux renseignements donnés par le malade sur le début de la maladie, il ajoute ceux qu'il oublie , afin de lui prouver ainsi que la nature de son mal lui est bien connue. C'est le meilleur moyen, dit-il. d'obtenir sa confiance.
Pour établir un bon pronostic, Hippocrate veut qu'on cem-
(1) Traduction des œuvres d'Hippocrate sur le texte srec, d'après l'édition de Foes, par Gardeil.
mence par l'examen du visage, et il passe en revue les caractères de cette partie du corps dans les cas graves. L'ensemble de certains de ces caractères constitue ce qu'on appelle le faciès hippocralique. Les yeux attirent ensuite son attention. Si les paupières, dit-il, sont entr'ouvertes pendant le sommeil de manière à laisser voir un peu de blanc, et que le malade soit sans diarrhée, en dehors d'un effet purgatif, ou qu'il n'ait pas cette habitude, c'est un très-mauvais signe. La position dans le lit, l'état de flexion ou de raideur des membres, sont aussi des signes qu'il est bon de connaître et d'apprécier. L'état des plaies, le mouvement des mains (carphologie ), la respiration fréquente, la respiration lente et grande, la respiration froide, ont des significations particulières. Il fait remarquer, avec juste raison, l'utilité d'une bonne respiration dans toutes les maladies aiguës.
L'examen des urines est très-précieux, et Hippocrate en a fait l'objet d'une étude particulière et aussi complète qu'elle pouvait l'être avec le concours seul des sens. Cette importance tient à l'idée qu'Hippocrate se faisait de la nature des maladies. Il n'y a pas, dit-il, de coction de maladie sans coction d'urine. Le sédiment blanc, bien égal durant toute la maladie, est un bon signe ; le plus mauvais sédiment est celui qui ressemble à du gros son. Les nuages blancs ou noirs, la pellicule qui recouvre l'urine , les gouttes d'huile , sont soigneusement appréciés, et il termine cet examen en recommandant de s'assurer s'il n'y a pas de maladie particulière à la vessie, car, dans ce cas, les urines ne désignent que pour la vessie, et non pour tout le corps.
L'examen des sueurs laisse peu à désirer. Hippocrate avait remarqué que certaines sueurs proviennent d'un excès de faiblesse et d'autres d'un excès d'inflammation : ni les unes ni les autres ne sont salutaires.
L'état des hypneimdres attire ensuite toute son attention. Les tumeurs dures, douloureuses, sont très-mauvaises quand elles occupent toute la région ; moins mauvaises quand elles n'occupent que le côté gauche. Lorsque ces tumeurs durent au-delà de dix jours et que la lièvre persiste, c'est un signe de mort ou de suppuration. 11 survient souvent dans les sept premiers jours une hémorrhagie nasale salutaire ; on aura lieu de la soupçonner s'il survient du mal de tête avec troubles de la
vue. Les tumeurs molles, sans douleur, sont plus longues et moins dangereuses ; si elles durent plus de soixante jours avec fièvre, il y aura suppuration. A cette occasion, Hippocrate décrit le pus de bonne nature. Nous devons remarquer qu'il est difficile de dire ce qu'Hippocrate entendait par tumeur de l'hypocondre. Ses descriptions ne se rapportent à aucune maladie connue ayant la forme de tumeur. Entendait-il par là des congestions du foui ou de la rate? Avait-il observé des tumeurs hydatidesl
Les hydropistes qui surviennent à la suite des maladies aiguës sont toutes mauvaises, car elles ne délivrent pas de la fièvre et conduisent à la mort. Ce fait est vrai dans sa généralité : mais nous trouvons aujourd'hui que ce pronostic esl un peu trop absolu.
Certaines proviennent du flanc et des lombes maladie de Bright?), d'autres du foie. Dans les premières, les pieds deviennent enflés: il s'y joint des diarrhées obstinées qui ne diminuent pas les douleurs des flancs ni des lombes, et ne vident pas l'abdomen. Dans les secondes, il survient un picotement de poitrine avec une toux sèche sans crachats : les pieds enflent, le ventre est serré, le malade ne rend que des excréments durs avec beaucoup de peine.
Le froid extérieur avec chaleur au dedans est un mauvais signe. Le sommeil, les déjections, l'état du ventre, sont examinés avec soin, et Hippocrate tire de cet examen des signes très-précieux. Il ne particularise pas suffisamment les signes qu'on peut retirer du vomissement.
Les crachats, au contraire, sont soigneusement étudiés; mais la séméiotique qui repose sur cette étude est loin d'être complète. Hippocrate s'est occupé d'une manière toute particulière des crachats des péri pneu moniques et des pleurétiques; il insiste sur la bonté de ceux qui sont roux dès les premiers jours : ceux qui sont mêlés d'un peu de sang -ont une évacuation salutaire et un signe de bon augure, mais il ne faut pas qu'ils persistent au-delà du septième jour. Les meilleurs crachats sont ceux qui calment les douleurs. Lorsque, dans la péripneumonie. la douleur n'est apaisée ni par les crachat-, ni par la saignée, ni par le régime, ni par la purgation, il faut croire que la suppuration viendra. Hippocrate regarde comme un très-mauvais signe l'arrivée de la suppuration le septième
Kl APPLICATION DE L'AXATOMIE ET DE LA PHYSIOLOGIE
jour, alors que les crachats sont encore bilieux ; il insiste sur ce point en plusieurs endroits. Après cela, il dépeint les signes précurseurs de la mort accompagnant la suppuration des poumons, et, là, il est vraiment admirable.
Ordinairement, dit-il, les abcès de la poitrine percent le vingtième jour, quelquefois le trentième, ou le quarantième, ou le soixantième. On reconnaît la formation du pus au frisson, à la lièvre et à un sentiment de poids qui a succédé à la douleur aiguë. Le diagnostic de l'empyème est établi sur des signes qui dispensent à la rigueur des secours du stéthoscope. On ne peut qu'admirer la ressemblance du tableau qu'il donne de l'aspect extérieur des empyiques. Hippocrate donne ensuite les caractères qui font présager la guérison ou la mort des empyiques, et, à ce sujet, il décrit les métastases utiles dans les maladies de poitrine. Ces métastases ont lieu principalement aux oreilles et aux extrémités inférieures. Nous pensons que la médecine active de nos jours prévient le développement de ces terminaisons métastatiques. Cependant l'observation d'abcès métastatiques n'est pas rare.
C'est dans le petit traité que nous analysons qu'Hippocrate a exposé sa doctrine des c?>ises. 11 dit que, pour déterminer les jours des crises, il s'est basé sur le chiffre moyen des jours de maladie, soit que les malades aient succombé, soit qu'ils se soient rétablis. Cette base est fausse, car les idiosyncrasies, le tempérament, le traitement, modifient les manifestations extérieures d'une maladie, aussi bien que sa marche et sa durée. D'après la doctrine des crises, les fièvres les plus bénignes comme les plus graves peuvent se terminer le quatrième jour, puis le septième, puis le onzième, le quatorzième, le dixseptième, le vingtième jour. Ce sont les plus aiguës. Les autres peuvent se terminer le trente-quatrième, ou le quarantième, ou le soixantième.
Hippocrate avoue qu'il est très-difficile de connaître l'issue d'une maladie qui doit avoir une longue période; dans ce cas. il faut étudier ce qui se passera depuis le premier jour et depuis chaque espace de quatre jours. 11 est facile, dit-il, de prévenir l'événement des fièvres, qui doivent être jugées dans une courte période, car leurs commencements ne sont pas les mêmes. Ceux qui doivent guérir ont la respiration facile, ne se plaignent pas de douleurs, dorment la nuit et ont les autres
signes très-bons. Ceux qui doivent mourir respirent avec peine, délirent, ne dorment pas, et les autres signes sont trèsmauvais. La douleur des oreilles avec une fièvre continue est un mauvais signe, à moins que la suppuration ne s'établisse. Hippocrate est très-pessimiste dans le pronostic des esquinancies.
Dans les fièvres qui durent au-delà de vingt jours, il est probable qu'il surviendra un abcès ou une tumeur des articulations, s'il ne se manifeste aucune douleur inflammatoire. Il dit encore qu'il faut s'attendre à des vomissements bilieux lorsqu'il existe un violent mal de tête avec cardialgie et nuage devant les yeux ; si à cela il se joint du frisson et du froid vers la partie inférieure des hypocondres, le vomissement sera proche. Si, au lieu d'un nuage devant les yeux, on voit des étincelles, si la vue est faible et l'hypocondre tendre, il y aura hémorragie nasale.
Lorsque la céphalalgie existe au début de la maladie, le quatrième et le cinquième jour sont mauvais, et la maladie se termine le septième. Si la céphalalgie n'apparaît que le troisième jour, le cinquième jour est mauvais, et la maladie se termine le neuvième ou le onzième jour. Si la céphalalgie n'apparaît que le cinquième jour, le quatorzième la maladie finira. De tout cela, dit-il, il résulte que, pour bien pronostiquer, il faut connaître la valeur des signes de toute espèce, notamment de ceux qui se tirent de l'examen des urines et des crachats.
En résumé, Hippocrate a exposé d'une manière admirable la plupart des signes qui, dans les maladies aiguës connues de son temps, pouvaient éclairer le pronostic. Dans cet exposé il y a beaucoup de général, mais peu de particulier. Cela tient évidemment à ce que peu de maladies étaient localisées, et aussi à l'idée qu'on se faisait de leur nature. On devine en effet, en lisant attentivement le traité que nous venons d'analyser, qu'Hippocrate considérait les maladies aiguës comme un incendie général du corps, qui tantôt se prononce davantage dans un organe et menace d'y produire un abcès, et tantôt semble consumer également tous les organes. Dans les deux cas, cet incendie anéantirait la vie si le feu ne s'éteignait pas par une hémorrhagie, ou si certaines humeurs n'étaient pas éliminées après avoir subi le changement qui, de l'état de crudité, les fait passera celui de coction. La maladie était encore consi-
dérée par Hippocrate comme un principe malfaisant qui soulevait tout le corps contre lui, et de cette révolte résultaient la fièvre, la coction et les crises. La thérapeutique reposait tout entière sur cette manière de voir, fausse sans doute, mais qui, fécondée par un talent d'observation rare et un bon sens remarquable, devait conduire le médecin à une sage intervention dans le traitement des maladies. Ce fut le cas d'Hippocrate.
Des humeurs. — Ce traité renferme une foule de propositions générales sur différents sujets utiles à connaître, et à fournir des indications importantes avant que l'on se détermine à agir. Ces indications doivent servir principalement à guider le médecin dans l'interrogatoire des malades. Hippocrate recommande d'avoir égard à la constitution habituelle du malade et aux changements qu'amènent les différents âges de la vie. Il parle ensuite des constitutions atmosphériques et des changements qu'elles provoquent dans les maladies ; il parle aussi des maladies endémiques et dit, à leur sujet, que les lieux mal situés engendrent des maladies analogues à la constitution de l'atmosphère qui répond à leur mauvaise position. Par exemple, des changements subits de froid et de chaud qui se feront sentir en un même jour causeront des maladies analogues à celles qui viennent en automne.
D'après les idées qu'Hippocrate se faisait des saisons, les maladies sont les meilleurs indicateurs de ces dernières. 11 va même plus loin, car, n'ayant fait ses observations météorologiques que d'après les modifications du corps vivant, il a recueilli des données si vraies, qu'avec cette seule connaissance on pourrait à la rigueur se passer de thermomètre, de baromètre, d'hygromètre, d'anémomètre.
Parmi les causes des maladies et de leurs complications, l'influence des passions, des émotions morales, du travail intellectuel, n'a pas échappé à Hippocrate, et il veut qu'on traite autrement un homme qui a l'habitude d'un travail mécanique qu'on ne traite l'homme qui est habituellement plongé dans la méditation.
Au sujet du traitement, Hippocrate formule quelques préceptes fameux, tels que le quo natura vergit, eo conducendum, et le vomùus vomitu curaniur. La crise, dit-il, se juge principalement par les urines. Dans les affections périodiques il ne faut, lors de l'accès, ni présenter de la nourriture au malade,
ni le forcer d'en prendre, mais, au contraire, la supprimer. Lors des crises, et après, il ne faut rien mouvoir ni innover avec des remèdes ou tout autre irritant; laissez alors faire la nature. Dans les fièvres intermittentes, il faut faire vomir les jours de l'accès et purger les autres. Il faut agir beaucoup dans les maladies peu aiguës ; la nature cherche à terminer celles qui sont très-aiguës par des dépôts.
L'estomac est pour les animaux ce que la terre est pour les arbres. Il en provient nourriture, chaleur, froid : chaleur quand il est plein, froid quand il est vide. De même que la terre bien fumée est chaude en hiver, de même le ventre l'est aussi dans cette saison.
Ilippocrate termine ce traité par des considérations sur les hémorroïdes, leur influence sur la santé et sur la guérison de certaines maladies.
En résumé, au milieu d'une foule de propositions vagues et trop générales, on rencontre dans ce traité quelques idées,quelques préceptes qui font la base de la doctrine hippocratique et que l'on trouve dans la plupart des autres traités. On pourrait considérer celui-là comme la réduction d'un ouvrage dans lequel toutes les questions auraient été minutieusement approfondies.
Des prédictions. — Ce traité est purement critique. Hippocrate semble n'avoir eu d'autre intention en l'écrivant que de faire ressortir l'inanité des diagnostics et des pronostics des médecins du gymnase, et d'établir solidement les fondements vrais de la science du pronostic. Un homme, dit-il, était tout proche de la mort. Vient un médecin du gymnase qui dit : Cet homme ne mourra pas, mais il deviendra aveugle, etc., etc. Hippocrate blâme cette façon d'agir ; il ne veut pas qu'on devine, mais il désire que par l'appréciation de certains signes on sache prédire l'issue d'une maladie. A cette occasion, il établit le parallèle des prédictions du gymnase avec le pronostic des bons médecins au lit du malade dans un grand nombre de maladies.
Ce traité nous prouve que l'homme fut toujours le même, et que certaines excentricités professionnelles tiennent plutôt au caractère des individus qu'à l'état des connaissances.
De la nature de l'homme. — Ce traité est généralement attribué à Hippocrate jusqu'au paragraphe 9 seulement; le
ii APPLICATION DE L AXATOMIE ET DE LA PHYSIOLOGIE
reste parait avoir été ajouté. Hippoerate commence par prévenir les personnes qui veulent connaître la nature de l'homme, par des moyens étrangers à la médecine, qu'elles ne trouveront rien de satisfaisant pour elles dans cet écrit. Il est persuadé que l'homme n'est nullement une seule chose et il abandonne sans peine cette doctrine à ceux qui veulent la soutenir. Il blâme ensuite les médecins qui veulent que l'homme soit tout sang, tout bile ou tout pituite, et que c'est par le seul changement de forme qu'il est susceptible de prendre les qualités doux, amer, blanc ou noir. Il leur prouve facilement qu'il n'en est pas ainsi et que l'homme est un composé de sang, de pituite, de bile jaune et d'atrabile. C'est par ces choses qu'il se porte bien ou mal ; il est malade lorsque l'une d'elles excède, ou est en défaut, ou se sépare du mélange. Lorsqu'il en sort du corps plus que le superflu, le vide occasionne la douleur, et, lorsqu'il y a métastase, la douleur est double par suite du vide et de la réplétion. 11 prouve ce qu'il avance par les qualités physiques de ces fluides et encore par l'action des remèdes qui agissent les uns sur la pituite, les autres sur la bile, les autres sur le sang (hydragogues, cholagogues, plaies). Ces quatre humeurs sont toujours dans l'homme, mais pour chacune d'elles, tantôt plus, tantôt moins, selon les saisons. Il assigne à chaque saison la prédominance d'une des quatre humeurs, et il en conclut que les maladies de l'automne doivent se terminer au printemps, et réciproquement.
Dans le paragraphe 9, il établit que les maladies se guérissent par les contraires : celles qui proviennent de la plénitude se guérissent par les purgations ; celles qui proviennent de pertes ou évacuations se guérissent par la réintégration.
Tendre ce qui est relâché, dit-il, relâcher ce qui est tendu, c'est le vrai moyen de détruire le mal et toute la médecine se réduit, à mon avis, à ce principe.
Dans le reste du traité, on trouve la description des quatre grandes veines du corps, description erronée et tout à fait différente, d'ailleurs, de celle que l'on trouve exposée dans le Traité des lieux dans l'homme.
Comme son titre permettait de le supposer, le Traité de la nature de l'homme renferme des idées générales sur la philosophie naturelle. Hippoerate affirme qu'il n'est pas partisan des idées que professait Démocrite et autres philosophes, ton-
chant l'homogénéité des atomes, et la manifestation de leurs
propriétés diverses selon leur mode d'agrégation.
Les bases de l'humorisme médical s'y trouvent entièrement développées. On y trouve aussi la consécration du stfictum et du laxum systématisés plus tard par Thémison.
Des Airs, des Eaux et des Lieux. — Hippocrate établit d'abord l'importance qu'il accorde à la connaissance de la constitution des saisons et de l'atmosphère, celle de l'exposition des lieux habités et celle des eaux que l'on boit. C'est par cette connaissance, dit-il, qu'on arrivera à déterminer les maladies endémiques propres à un pays qu'on n'a pas fréquenté, et que le médecin pourra dire quelles sont les maladies qui affligent le plus grand nombre dans les diverses saisons.
Une ville, exposée au midi, aux vents du sud et à l'abri des vents du nord, aura des eaux abondantes et peu salées, chaudes en été, froides en hiver. La constitution des habitants y est ordinairement lâche : les femmes sont sujettes au catarrhe et h la stérilité; les hommes sont sujets cà la dyssenterie et à la diarrhée.
Dans les villes exposées au nord, à l'abri des vents chauds, les hommes sont vigoureux, peu chargés de graisse et disposés aux maladies aiguës.
Les villes exposées au levant sont les plus saines; le froid et le chaud s'y font moins sentir et les eaux sont parfaitement claires, molles, sans odeur, agréables à boire. Le soleil du matin les purifie comme il purifie l'air. Les hommes sont vigoureux, intelligents, vifs; les maladies y sont en petit nombre.
Les lieux tournés vers le couchant, s'ils sont exposés aux vents du midi et du nord, fournissent un très-grand nombre de maladies. Les eaux n'y sont pas claires, parce que le soleil du matin ne les purifie pas. Les vents mettent l'atmosphère dans des conditions pareilles à celles de l'automne.
La santé dépend principalement de la nature des eaux. Hippocrate a bien saisi l'effet produit par les eaux stagnantes . bourbeuses. Elles deviennent, dit-il, pour les gens qui sont habitués à en boire une source de pituite et de fluxion au gosier; elles font grossir la rate (fièvres intermittentes), et les hommes sont sujets aux hydropisies, aux fièvres quartes. Pendant l'hiver, les hommes sont atteints de péripneumonies et de mala-
dies avec délire ; les femmes sont sujettes aux œdèmes et aux leucophlegmasies ; elles ne deviennent pas facilement grosses, et leurs couches sont difficiles ; la vieillesse est anticipée. Ce portrait est même ressemblant de nos jours.
Les eaux qui se précipitent des montagnes sont dures, surtout si elles viennent de lieux où il y a du fer, du cuivre, de l'alun, car ces minéraux sont les effets d'une violente chaleur. Ces eaux passent difficilement par les urines et contrarient les déjections par les selles.
Les eaux sont meilleures quand elles coulent des collines élevées et formées par des amas de terre; elles sont douces, claires et légères, surtout si elles sont exposées au levant.
En règle générale, tout homme vigoureux doit boire de toute eau; mais, si on aie ventre serré, s'échauffant facilement, on doit boire les plus légères, les plus douces, les plus claires; ceux qui ont le ventre lâche, glaireux, prendront des eaux réfractaires, dures, surtout salées. Bien des gens, dit Hippocrate, se trompent sur l'effet de celles-ci ; on les croit laxatives, tandis qu'elles sont tout le contraire. Aujourd'hui, on ne dirait pas mieux; l'explication est toujours la même.
11 considère ensuite les eaux de pluie comme la fleur des eaux que le soleil emporte et enlève dans l'atmosphère. Elles sont très-douces, très-limpides; mais, comme elles se chargent en l'air de beaucoup de miasmes, elles deviennent facilement putrides. Voilà pourquoi il faut les faire cuire.
Les eaux de neige et de glace fondue sont mauvaises, parce que les parties douces et légères se sont évaporées avant la congélation, ce que l'on constate en mesurant l'eau avant et après la congélation.
Les eaux des fleuves et des lacs sont la réunion des eaux des ruisseaux. C'est pourquoi ces eaux peuvent différer selon la prédominance de tel ou tel élément. Ces eaux donnent lieu à des dépôts qui sont l'origine de la pierre. Chez les personnes qui ont les entrailles très-sensibles, la vessie participe à la même disposition. Quand elle s'échauffe, le col s'échauffe aussi et les urines s'y cuisent. Dès lors, la partie la plus épaisse de l'urine forme un noyau qui croît peu à peu en se recouvrant de nouvelles couches. Quand on pisse, les urines poussent le calcul au-devant de l'orifice de la vessie, et ce dernier arrête l'écoulement en provoquant de vives douleurs.
C'est pour cette raison que les enfants graveleux tiraillent la verge; ils cherchent ainsi à déplacer l'obstacle qui empêche la sortie des urines.
Ce qu'Hippocrate dit concernant la salubrité des années et des saisons est conforme à ce que nous en pensons aujourd'hui ; il faut que l'automne soit pluvieux, l'hiver ni trop sec ni trop froid, l'été et le printemps tempérés par un peu de pluie.
Le parallèle qu'il établit entre les peuples de l'Asie et de l'Europe est très-juste ; il y montre que le climat influe beaucoup sur la constitution physique et morale des peuples, et il paraît que c'est d'après ses observations personnelles qu'il décrit le caractère des habitants des bords du Phase, celui des Sarmates et des Scythes.
Le lecteur peut juger, d'après l'analyse que nous venons de donner de ce traité, combien étaient vastes et étendues les connaissances d'Hippocrate sur un sujet encore si peu connu aujourd'hui. Les connaissances météorologiques, en effet, considérées dans leurs rapports avec la santé et la maladie, sont encore ce qu'elles furent du temps d'Hippocrate. Nous avons, il est vrai, des instruments de précision qui donnent plus d'exactitude à nos observations; mais il reste encore à établir les véritables rapports de causalité qui existent entre l'homme et le monde extérieur.
Cette science encore au berceau se développe peu à peu tous les jours, et il est permis d'espérer que bientôt nous bénéficierons de quelques-unes de ses applications.
De l'Aliment. — Ce petit traité serait plus judicieusement intitulé De la Nutrition. Hippocrate, en effet, y parle de cela beaucoup plus que d'autre chose. Il établit que l'aliment s'attache à tous les membres pour maintenir leur" forme, ainsi qu'aux os, aux veines, à la trachée, aux poils et aux ongles, et qu'ensuite il est détruit par le temps et remplacé par un autre aliment. A propos de l'aliment, il indique le temps, variable selon la région du corps, qu'exige la formation du cal dans les fractures.
Hippocrate parle ici de la nature comme d'un principe immatériel qui fait tout dans le corps; le rôle du médecin est de l'aider : dans l'intérieur du corps est un agent inconnu qui travaille pour le tout et pour les parties ; quelquefois pour cer-
laines, non pour d'autres. Il n'y a qu'un but, qu'un effort, tout le corps y participe, c'est une sympathie universelle.
Ces principes sont exprimés sous des formes différentes dans tous les traités d'Hippocrate.
Du Régime dans les maladies aiguës. — Dans ce traité, Hippocrate insiste beaucoup sur l'utilité du régime dans les maladies aiguës. L'usage de la tisane d'orge administrée pour nourriture est de la plus grande utilité ; elle doit être faite avec l'orge bouillie et à doses différentes, de manière à obtenir la décoction, la purée et la tisane entière. Dans le début des maladies aiguës, il faut donner la décoction et attendre, avant de donner la tisane entière, que la coction de la maladie soit terminée. En général, il ne faut pas purger au début des maladies aiguës, mais attendre que la coction soit faite; on ne donne la purée qu'après l'effet de la purgation. Hippocrate purgeait soit avec de l'oxymel, soit avec de l'ellébore noir, soit avec de l'ésule.
L'on ne doit point faire d'abstinence outrée, car tous les changements subits à nos habitudes engendrent la maladie.
Le vin rouge doux est expectorant; le blanc est diurétique. Le rouge est bon dans le commencement des maladies aiguës quand la tête n'est pas prise.
Comme tisane, Hippocrate donnait également la décoction de raisins, secs ou frais, celle de la vendange foulée, la décoction de froment, de chardon bénit, de baies de myrte, de sylphium, etc.
Hippocrate saignait souvent au début des maladies aiguës ; mais il fallait que le malade fût en bon âge et fort ; il donnait aussi des lavements purgatifs.
Nous trouvons dans ce même traité quelques descriptions de maladies : les unes avec perte de la parole, les autres avec paralysie ou convulsions qui ressemblent beaucoup à des attaques d'apoplexie et à l'aphasie. Dans ces circonstances, Hippocrate saignait toujours; il saignait aussi dans les parturitions difficiles, mais non dans la grossesse.
Les bains conviennent dans les maladies aiguës ; mais les précautions qu'ils exigent sont souvent des obstacles à leur administration.
Hippocrate parle ensuite des effets connus de l'ail, du fromage, des légumes, de la chair de bœuf, de chèvre, de cochon.
Dans les plénitudes d'estomac, il faisait vomir avec le sésamoïde, sorte d'ellébore noir, et, dans les plénitudes des intestins, il faisait oindre le corps avec de l'huile ; puis un bain chaud et enfin un lavement huileux.
On trouve dans ce traité le tamponnement contre l'épistaxis ; la ligature contre le trichiasis ; la cantharide privée de sa tète et de ses pattes contre l'hydropisie. Les hémorroïdes sont aussi traitées par la ligature, l'empyème parla décoction de scille, les ophthalmies par de la tutie lavée et bien broyée, le larmoiement par du cuivre brûlé, les douleurs aux yeux par du colcotar.
En somme, ce traité renferme d'excellents principes pour la conduite à tenir dans le traitement des maladies aiguës en général, et il nous met au courant de certaines ressources thérapeutiques dont on disposait au temps d'Hippocrate.
Des Lieux dans l'homme. — Nous ne parlerons pas ici de la première partie de ce traité, qui est consacrée à l'anatomie, puisque nous l'avons exposée en détail précédemment. La seconde partie traite du catarrhe et de quelques maladies.
Hippocrate attribuait deux causes à la fluxion catarrhale : le chaud et le froid. Le froid fait condenser les chairs, les veines, ainsi que la peau, et il en résulte l'horripilation et l'expulsion des sucs. Le chaud fait raréfier les chairs; les pores sont élargis et les liquides s'échappent à la moindre pression. Tel est le strictum et le laxum de Thémison, que nous étudierons plus tard.
Le corps de l'homme étant perméable, et toutes les parties communiquant entre elles , les parties sèches appellent les humeurs.
Il y a sept fluxions ou catarrhes procédant de la tète. Le premier se porte au nez qu'il remplit d'humeurs. Il faut l'atténuer par des fumigations et ne pas le détourner ailleurs, où il formerait une maladie grave.
Le second se porte aux oreilles avec de grandes douleurs, jusqu'à ce que la suppuration vienne. Pour calmer ces douleurs, il faut verser dans l'oreille quelques gouttes de baume de galbanum, ou placer une ventouse sèche sur l'oreille opposée. Puis on administrera un purgatif.
Le troisième se porte aux yeux, qui deviennent enflés. Il faut,
dans ce cas, faire des lotions adoucissantes; faire prendre des errhins pour obtenir l'écoulement du nez ; mais, si les yeux s'enflamment, il faut placer un cautère aux parties inférieures et administrer un purgatif.
Le quatrième se porte sur la poitrine par la voie de la trachée: s'il y rencontre de la bile, on le reconnaît à ce qu'on ressent des douleurs depuis le flanc jusqu'à la clavicule du même côté. Dans ce cas, il y a fièvre ; la langue est d'un blanc verdàtre à sa base, et les crachats sont visqueux. Le danger se montre le septième ou le neuvième jour.
Il y a pleurésie si le catarrhe ne se porte que d'un seul côté ; péripneumonie s'il se porte des deux côtés. Cette dernière est plus dangereuse; la douleur, l'oppression sont plus fortes ; le gosier est douloureux, et, si la fièvre ne désempare pas le huitième jour, le malade meurt de faiblesse ou d'oppression. Si la fièvre, après s'être calmée, reparaît après le neuvième jour, il y a cas de mort ou suppuration. La suppuration vient du contact de la bile avec la pituite et parce qu'on crache moins qu'il n'arrive d'humeur au poumon. Le pus, à son tour, fait des ulcères, et le poumon se fond. Hippocrate décrit très-bien les symptômes de l'empyème. Sans doute cette maladie était aussi fréquente qu'elle l'est aujourd'hui. Le traitement de l'empyème consiste à purger la tête avec les errhins et à donner des aliments et des remèdes capables de relâcher le ventre. Les aliments doivent être un peu salés et gras ; il faut donner du vin qui ait du corps, sans craindre d'exciter la toux, car elle est utile. Les phthisiques sont traités de la même manière, mais avec du vin trempé et un peu moins d'aliments. Morton a établi un traitement analogue dans la phthisie.
Le cinquième catarrhe se porte à la moelle de l'épine, et il en résulte la phthisie dorsale ou aveugle.
Le sixième catarrhe se porte aux chairs près des vertèbres. Le visage n'est pas gonflé, mais la vue se trouble; les yeux restent secs, mais ils prennent une couleur verte ainsi que le reste du corps. Ceci est sans doute l'ictère.
Le septième catarrhe se produit lorsque la fluxion coule lentement, et donne naissance à la sciatique ou aux rhumatismes. — Cette doctrine est encore en vogue à Montpellier. — La sciatique et le rhumatisme s'engendrent également lorsqu'à la suite des maladies toutes les humeurs perçantes n'ont pas
été évacuées. Le traitement consiste dans l'application des errhins, des ventouses et des purgatifs.
Hippocrate semble admettre une huitième espèce de catarrhe qui se jette sur le ventre par l'œsophage. 11 est probable qu'il entend parler de l'ascite idiopathique, car il ne le traite que par les purgatifs plusieurs fois répétés. D'autres maladies, telles que la rate grossie, l'hydropisie des enfants, sont ensuite examinées. Le traitement de l'ictère donne une idée exacte de ce que pouvait être l'humorisme ancien. On commençait par humecter le corps par les boissons et les aliments pendant quatre jours; puis on purgeait, et on desséchait par la privation de toute boisson et de tout aliment. On recommençait si la guérison n'était pas complète.
L'esquinancie vient du sang arrêté dans les veines du cou. Dans les plaies de tête, si l'os est fracturé, c'est moins grave que s'il n'est que fendu.
Dans la fièvre, il ne faut pas purger la tête avec des errhins de peur de provoquer le délire.
Les plaies sont mortelles quand le blessé, dans un mauvais état de santé, vomit de l'atrabile à la suite du coup.
Les plaies qui affaiblissent par la quantité de suppuration deviennent mortelles si celle-ci s'arrête.
La médecine, dit Hippocrate, est difficile, parce qu'il n'est pas possible de donner des préceptes invariables comme dans l'art de la peinture, par exemple. Dans un temps, on doit faire une chose, et, le moment d'après, faire le contraire.
Les maladies viennent quelquefois par les semblables, et les mêmes choses qui ont causé le mal le guérissent. L'inflammation guérit l'inflammation, l'eau chaude guérit la fièvre, le vomissement est guéri par le vomissement. S'il en était ainsi pour tout le reste, dit Hippocrate, on pourrait établir pour règle qu'il faut soigner toujours par des contraires ou par des semblables ; mais il n'en est pas de même et la cause en est dans la faiblesse du corps.
Hippocrate pensait que, de son temps, la médecine avait fait tous les progrès désirables, puisqu'elle apprend à connaître la nature de toutes les maladies, et à les guérir sans rien confier au hasard. C'est la science qui fait le succès, quand on sait s'en servir à propos. Si les remèdes ont la faculté de guérir, ils n'ont pas besoin d'un hasard heureux.
Hippocrate termine ce traité par un aperçu sur les maladies des femmes qui, toutes, proviennent de la matrice, soit qu'elle remue, qu'elle monte, qu'elle descende, qu'elle reste fermée. Dans ces circonstances, il faisait des onctions avec des substances fétides: l'huile de cèdre, l'ail, l'oignon ou quelque chose de plus puant. 11 supprimait les boissons diurétiques, les lotions chaudes, et, quand la matrice commençait à se resserrer, il faisait des fumigations aromatiques d'odeur agréable. Dans certains cas, il purgeait avec l'elaterium; il appliquait des pessaire»; il employait enfin l'alun ouïe galbanum dans les règles trop abondantes.
Le Traité des lieux flans l'homme est un de ceux où la doctrine d'Hippocrate est décrite le plus clairement. Dans l'idée qu'il se fait de la nature des maladies, on trouve un mélange de solidisme, de vitalisme, d'empirisme, d'homœopathisme; c'est à ce point qu'on pourrait dire avec raison qu'il est le père de tous les systèmes en même temps qu'il est le père de la médecine.
Le bon jugement brille ici comme dans les autres traités, et les conseils qu'il donne aux médecins, surtout au sujet de Y à-propos en médecine, sont dignes d'être médités par les médecins de notre époque.
Du Laboratoire du chirurgien. — Dans ce traité, Hippocrate donne des conseils généraux au sujet des bandages, dont il soignait l'application aussi bien que nous le faisons aujourd'hui. Il veut que les cinq sens et un bon jugement soient les aides indispensables pour porter un bon diagnostic.
Des Fractures. — Hippocrate s'élève d'abord contre les médecins réputés habiles avec une véhémence qu'inspire l'indignation. On se plaît en général, dit-il, à célébrer des nouveautés et on fait peu de cas de ce qui est le pins utile. On néglige les moyens ordinaires, quelque avantageux qu'ils soient, pour préférer à ce qui est bien connu tout ce qui s'en éloigne. Comme exemple, il cite ceux qui bandent les fractures de l'avantbrassoit en pronation, soit en supination, appuyant leur procédé sur de très-mauvaises raisons. Pour lui, il se borne à placer des bandes et des compresses pour maintenir la fracture, et ce n'est que le septième jour qu'il pose les éclisses. Le trentième jour, les fractures de l'avant-bras doivent être guéries.
Hippocrate passe en revue toutes les fractures, et l'on peut s'assurer, d'après cet exposé, que la chirurgie, en ce point,
n'a pas fait de grands progrès, par la bonne raison qu'il en restait peu à faire.
Les fractures avec plaies sont traitées, comme on le fait aujourd'hui, semblablement aux autres fractures, et, lorsqu'il est impossible de réduire complètement la fracture, il est bon de scier l'extrémité des os.
Ce traité ne se résume pas ; il faut le lire en entier, car tous les préceptes qu'il renferme sont utiles.
Des Articles. — Sous ce titre, qui promet un traité de physiologie, Hippocrate ne parle que de la réduction et du traitement des luxations. Les luxations de l'épaule attirent d'abord son attention. Il ne connaît que les luxations en dedans; mais, par contre, il connaît six manières de les réduire. Tout le monde connaît le procédé avec la chaise thessalique. Les luxations et les fractures de la clavicule lui sont très-familières; il en explique le mécanisme tel qu'il est décrit dans nos classiques. On a prétendu qu'Hippocrate n'était pas chirurgien parce qu'il ne connaissait pas l'anatomie. Cela est possible jusqu'à un certain point, car il s'abstenait de pratiquer la taille et de broyer la pierre ; mais, en ce qui concerne les fractures et les luxations, outre que des connaissances anatomiques approfondies ne sont pas absolument nécessaires, Hippocrate a été notre maître à tous , et il nous a laissé peu de chose à inventer après lui. C'est que, dans cette partie, un sens droit, l'observation et l'adresse sont les meilleurs aides. Telle est d'ailleurs l'opinion de Malgaigne et de Pétrequin, fort bons juges en pareille matière.
Plaies de la tête. — Ce traité mérite bien son titre, car toutes les lésions qui succèdent aux coups, aux projectiles, y sont bien décrites et bien expliquées quant au mode de leur production. Hippocrate était très-partisan des débridements; il n'y manquait jamais dès que l'indication se présentait. Il trépanait aussi, peut-être trop souvent. Cette opération lui était très-familière, et il donne de très-bons conseils touchant son exécution. Aujourd'hui même, et dans un moment où la question du trépan est remise à l'ordre du jour par suite des progrès de la physiologie cérébrale, la lecture de ce livre ne serait pas inutile aux chirurgiens.
Ier et IIIe livre des Épidémies. — C'est à Hippocrate que nous devons le premier modèle de relation d'épidémie.
Hippocrate commence par rendre compte des vicissitudes de l'atmosphère qui ont eu lieu pendant l'année ; vient ensuite l'histoire de la constitution morbide ; il termine enfin par des observations particulières. Dans cet exposé, il parle de la chaleur, du froid, de la sécheresse, de l'humidité, des vents qui ont régné, mais il fait rarement mention du régime. Il dit si les fièvres étaient plus ou moins fortes, avec ou sans délire, et il indique les inflammations ou les évacuations qui avaient coutume de les juger. 11 dit encore si la guérison était parfaite ou suivie de rechutes, et combien il y a eu de morts. Ces généralités sont précieuses sans doute, mais il serait difficile d'en tirer des conclusions utiles, car Hippocrate ne parle ni du régime, ni du traitement, ni de ce qui peut modifier la marche de la maladie. 11 note ce qui arrive de bien ou de mal dans les jours critiques, la nature et les qualités des matières excrétées ; mais il existe à peine un fait auquel on ne puisse opposer un fait contraire. Hippocrate ne se préoccupe pas de ces contradictions ; considérant les symptômes comme un ensemble de phénomènes nécessaires à la coction , il les noie en indiquant ceux qui sont bons et ceux qui sont mauvais. Les observations particulières sont remarquables par leur brièveté, quelquefois trop grande. Hippocrate indique toujours la cause déterminante de la maladie ; un excès de boire ou de manger, une affection morale ; il décrit ensuite les phénomènes de l'invasion et enfin il dessine à grands traits, et jour par jour, les troubles des principales fonctions. Il appelle surtout l'attention sur les matières excrétées.
Malheureusement on n'y trouve aucune mention des modificateurs qui agissent incessamment sur la marche de la maladie. Il est cependant probable qu'Hippocrate ne restait pas les bras croisés et qu'il ne justifiait pas la critique de ceux qui prétendaient que sa médecine est une méditation sur la mort. Nous pensons que, semblablement à ce qu'il a préconisé dans d'autres traités, il purgeait ou provoquait le vomissement dans les premiers jours, ou bien il saignait; en tous cas il réglait le régime en ne donnant pas de nourriture, et enfin il revenait aux évacuants pour favoriser les mouvements critiques.
Sur trente malades, seize ont succombé et quatorze ont guéri après des rechutes et des accidents terribles.
Ce traité donne une excellente idée du génie observateur
d'Hippocrate; mais celui qui s'en tiendrait aujourd'hui à imiter servilement le traité que nous venons d'analyser, pour faire une relation d'épidémie, n'aurait pas le suffrage de ses contemporains.
Aphorismes. — Les aphorismes sont des maximes générales touchant la nature, les symptômes, la marche, la fin et le traitement des maladies. C'est là principalement que se trouvent réunies les idées essentielles d'Hippocrate sur la médecine; nous recueillerons quelques exemples dignes d'être signalés.
Le premier livre débute par cet aphorisme plein de vérité : «L'art est long, la vie est courte, l'occasion passe vite. L'épreuve est trompeuse, le jugement difficile. Non-seulement le médecin doit faire ce qu'il faut, mais le malade aussi et les serviteurs et tous les entours. »
Hippocrate semble avoir voulu donner, dans ces quelques lignes, le résultat de ses observations sur la grande pratique médicale, tant on y trouve à méditer.
Les aphorismes suivants concernent les règles de la diète dans les maladies , telles que nous les avons trouvées ailleurs.
<( Aphorisme 20 : Dans le temps des crises et après les crises parfaites , il ne faut rien mouvoir, ne rien changer ni par des remèdes, ni par une irritation quelconque; laissez aller.
«Aphorisme 2i : Ya-t-il des matières à évacuer, videz-les par où le mal se porte, par les organes convenables.
« Aphorisme 24 : Dans les maux aigus, usez rarement de remèdes, même au commencement, et regardez-y bien avant d'en prescrire. »
Ces aphorismes renferment des préceptes qui sont bons dans tous les temps.
Le livre II est consacré à quelques signes pronostiques :
«Aphorisme 1 : Quand, dans une maladie, le sommeil est laborieux et pénible, mauvais signe; quand il soulage, bon signe.
«Aphorisme 19 : Dans les maladies aiguës les prédictions de vie ou de mort ne sont jamais bien assurées.
Aphorisme 29 : Dans les commencements des maladies, si vous croyez avoir à faire quelques remèdes, faites-les tout de suite. Il est bon de rester tranquille au plus fort du mal.
Cette idée, qui revient souvent dans les écrits d'Hippocrate,
prouve qu'il n'était pas partisan, dans les maladies aiguës, d'une thérapeutique active.
« Aphorisme io : L'épilepsie chez les jeunes gens finit avec les changements qu'amènent l'âge, les voyages, un nouveau genre de vie.
« Aphorisme 16 : De deux maux établis en même temps dans deux lieux différents, le plus fort empêche qu'on ne sente l'autre, autant que s'il était seul.
« Aphorisme 47 : Les douleurs et la fièvre sont plus fortes durant la formation du pus qu'après. »
Le livre III est en partie consacré à préciser l'influence des saisons et des conditions météorologiques, en partie à indiquer les maladies selon les âges. Nous n'avons à relever ici quoi que ce soit dont nous n'ayons déjà parlé.
Dans le livre IV, on trouve au commencement quelques préceptes, touchant l'administration des purgatifs, généralement trop vagues ou peu acceptables.
« Aphorisme li : Lorsqu'on a pris l'ellébore, il faut tenir le corps en mouvement, ne se livrer ni au sommeil ni au repos. L'effet qu'on éprouve sur mer montre assez combien l'agitation du corps influe pour le vomissement.
« Aphorisme 15 : Voulez-vous que l'ellébore agisse davantage? Tenez le corps en mouvement. Voulez-vous en diminuer l'effet ? Gardez le repos et tâchez de dormir.
Les aphorismes qui suivent sont consacrés aux fièvres et aux crises. Hippocrate observait beaucoup, mais il agissait peu. Cela ressort très-évidemment de ses observations, qu'il n'aurait pas pu faire s'il eût enrayé plus souvent qu'il ne l'a fait la marche des maladies.
Le livre V renferme une suite d'aphorismes concernant les filles et les femmes, et quelques autres touchant l'application du chaud et du froid dans les maladies. Hippocrate employait le froid contre les hémorragies et aussi contre le tétanos.
Le livre VI est presque entièrement consacré au pronostic de diverses maladies : maladies des reins, goutte, hémorroïdes, exanthèmes, hydropisies, pleurésies, pleuropneumonies, etc.
Le livre VII est la continuation du précédent. On y trouve beaucoup de signes tirés des urines; on y voit aussi qu'Hippocrate ouvrait les abcès du foie avec le feu. Le dernier aphorisme résume la thérapeutique généralement employée : les maux
que les remèdes ne guérissent pas, le fer les guérit; si le fer ne les guérit pas, ce sera le feu; mais si le feu ne le peut, on doit les regarder comme incurables.
Doctrine médicale d'Hippocrate. — Nous avons dit, en parlant de l'anatomie et de la physiologie d'Hippocrate, que ce grand médecin avait emprunté aux idées philosophiques de son temps ce qui lui manquait absolument pour se faire une idée, vraie ou fausse, mais suffisante pour sa pratique, de l'anatomie et de la physiologie du corps humain. Par conséquent la médecine scientifique, celle qui résulte de la connaissance précise des organes et de leurs fonctions, est complètement absente des traités d'Hippocrate.
Ce jugement peut paraître sévère au premier abord; mais il n'est que juste. Mieux que personne d'ailleurs, nous sommes disposé à accorder au Père de la médecine le juste tribut d'admiration qui lui est dû. Ce que d'autres lui accordent sans réserve, nous ne le lui donnons qu'après examen et avec un vrai sentiment de justice.
Ne connaissant ni les propriétés des tissus élémentaires, ni les usages des parties, Hippocrate a dû s'en faire néanmoins une idée quelconque comme point de départ. Mais, comme l'état morbide n'est qu'un trouble de l'état sain, l'idée fausse qu'il se faisait de ce dernier état a dû nécessairement se refléter sur le premier. C'est ce qui est arrivé. Les quatre humeurs élémentaires : sang, bile, pituite, atrabile, fournissent la matière morbifique, par suite d'un excès de froid, de chaud, de sec ou d'humide, et les symptômes appréciables des maladies ne sont que la manifestation des efforts de la nature pour amener la coction et la crise. Telle est la théorie médicale d'Hippocrate dans sa généralité, et elle résulte évidemment de l'application des idées anatomiques et physiologiques à la médecine.
Ceci n'est point une critique : c'est la constatation d'un fait inévitable et qui résulte de la marche imposée à notre esprit dans le progrès des sciences. La vérité ne se présente jamais à nous d'emblée ; elle est toujours le résultat d'un travail, d'un effort, et, pour la découvrir, nous sommes obligés de nous appuyer sur une cause, vraie ou fausse. Hippocrate ne pouvait pas inventer l'anatomie et;la physiologie vraies ; mais, comme les malades demandaient à être guéris de son temps comme du nôtre, comme d'un autre côté la médecine doit nécessai-
rement reposer sur l'anatomie et la physiologie , il a inventé pour l'usage de sa pratique une anatomie et une physiologie qui ont servi de base à ses déterminations.
Mais, dira-t-on, le point de départ étant faux, l'application, c'est-à-dire la pratique médicale, devait être également fausse? Ce raisonnement paraît juste et pourtant il porte à faux. En effet, nous nous proposons en médecine la guérison des maladies. Or, peu importe l'idée qu'on se fait d'un organe, d'une fonction, sains ou malades, pourvu que l'on guérisse. Que l'on ne se méprenne pas cependant sur notre pensée. Nous ne voulons pas consacrer par ces paroles les agissements de l'ignorance et du charlatanisme. Non, la guérison possible des maladies en dehors des connaissances anatomiques et physiologiques prouve tout simplement, comme nous l'avons démontré dans notre Introduction, que l'anatomie et la physiologie apportentàla médecine leur-contingent de connaissances nécessaires, mais que ces deux sciences ne sauraient exclusivement constituer toute la médecine.
La médecine existe par elle-même; elle a sa méthode et ses procédés. Dans les premiers âges, la médecine a pu être constituée et rendre de signalés services en dehors de toute connaissance anatomique et physiologique, parce que, pour guérir une maladie, l'expérience et l'observation peuvent quelquefois suffire. Hippocrate est l'exemple le plus frappant de cette possibilité; mais aussi on a pu dire, avec raison, qu'il était le génie de l'observation.
Avec des notions tout à fait insuffisantes en anatomie et en physiologie ; avec des idées tout à fait fausses sur la nature des maladies, et principalement sur la nature des lésions anatomiques, Hippocrate est parvenu à poser les vrais fondements de l'art de guérir. C'est lui qui, le premier, a observé l'influence des causes extérieures sur la genèse des maladies; c'est lui qui a étudié, le premier, l'action variable des aliments sur la santé; c'est lui encore qui a étudié l'influence de l'hérédité dans les maladies ; c'est donc lui qui a posé les bases de l'étiologie et de l'hygiène. Bien qu'il connût très-peu de chose touchant la nature des lésions anatomiques, il a réuni des ensembles de symptômes, caractérisant une même lésion, et il a jeté ainsi les fondements de la nosologie. Par l'observation, au jour le jour, des phénomènes d'une maladie, il est
DURANT LA PERIODE HIPPOCRAT1QIE. 29
parvenu à indiquer les éléments du diagnostic d'un grand nombre de maladies ; il en a surtout formulé le pronostic avec une grande sûreté; enfin il a puisé l'inspiration de ses déterminations thérapeutiques dans l'observation des mouvements naturels par lesquels les maladies se terminent, et il a eu, par cette conduite prudente et sage, des succès que des médecins plus savants pourraient lui envier.
Cependant, le peu qu'Hippocrate savait en anatomie et en physiologie ne lui a pas été inutile dans sa pratique, surtout dans sa pratique chirurgicale.
Sa principale action contre les maladies aiguës était le régime; il prenait un soin tout particulier à régler la quantité d'aliments qu'il fallait prendre, la boisson qu'il fallait boire. Tantôt il purgeait ou faisait vomir au début; d'autres fois il ouvrait la veine du bras, du pied ou du front, et généralement il favorisait, à la fin, la coction et la crise par un nouveau purgatif.
Dans les affections douloureuses, il employait beaucoup les cautérisations et les moxas; il appliquait les ventouses scarifiées; il pratiquait l'opération de l'empyème et celle du trépan toutes les fois qu'il en trouvait l'indication.
Sa chirurgie des luxations et des fractures était judicieuse et à peu près complète. Enfin, dans l'ascite, il faisait la ponction tout près du nombril, et dans l'bydrothorax il ouvrait la poitrine entre la troisième et la quatrième côte. La seule opération qu'il se refusât à faire était la taille; 11 faisait engager ses disciples, par serment, à ne point tailler ceux qui avaient la pierre et à laisser cette opération à ceux qui en faisaient profession particulière.
Quoique ces moyens d'action soient peu nombreux, et que dans leur application ils fussent inspirés par des idées quelquefois erronées, touchant la nature des maladies, ils n'en étaient pas moins des agents capables de provoquer des mouvements salutaires, et suivis très-souvent de la guérison des maladies. Aujourd'hui nous employons ces mêmes moyens sous l'inspiration d'idées médicales bien différentes ; mais les mouvements organiques ou fonctionnels provoqués par eux sont les mômes, et c'est, en définitive, par ces derniers que nous parvenons à modifier et à guérir les maladies.
Pour résumer succinctement tout ce qu'on peut dire touchant
la doctrine d'Hippocrate, nous décomposerons, par l'analyse, les éléments qui constituent le fond de toute doctrine médicale.
Toute doctrine médicale est constituée:
1° Par la manière dont on comprend la nature de l'être humain. Est-ce un simple composé de matière susceptible d'action et de réaction, comme le voulait Démocrite ? Est-ce un composé de matière animée par une force distincte? Enfin est-ce un composé de matière et de force indissolublement unies pendant la vie?
u2° Par la manière dont on comprend le fonctionnement des diverses parties du composé, c'est-à-dire la manière dont on comprend la physiologie, et, par suite, l'idée qu'on se fait de l'état morbide et de l'action des moyens thérapeutiques.
Ces deux conditions, prises ensemble ou isolément, constituent le fond de toutes les doctrines médicales possibles. Pai conséquent, pour avoir une juste idée de la doctrine renfermée dans la collection hippocratique, nous n'avons qu'à rechercher comment ces deux conditions s'y trouvent appréciées.
Touchant la première condition, Hippocrate ne s'est jamais exprimé d'une manière tout à fait formelle. Suivant en cela lui-même le conseil qu'il donnait aux autres, de ne s'occuper de philosophie que juste ce qu'il en faut pour apprendre à raisonner juste, il a évité de s'expliquer en termes précis sur ce qu'il pensait de la nature de l'être humain. Cependant il nous paraît possible de deviner sa véritable pensée sur ce point, car nécessairement il devait en avoir une.
Il ressort de la lecture du Traité de la nature de l'homme qu'Hippocratc ne partageait pas l'opinion des philosophes « qui disent que l'homme est une seule chose : tout air, ou tout feu, ou tout eau, ou tout terre ». Il prouve que cela n'est pas; on ne peut pas dire, par conséquent, qu'il professait sur ce point les idées de Démocrite. D'un autre côté, l'argument qu'il adresse aux médecins qui pensent que le corps est tout sang, ou tout bile, ou tout pituite, semble prouver qu'il considérait dans le corps autre chose que de la matière. En effet, il leur disait que, « si l'homme était une chose seule, il ne ressentirait jamais de douleur » .Or, comme nulle part il n'accorde la sensibilité à l'une ou à l'autre de ces humeurs, et qu'il localise fort judicieusement les facultés sensible et motrice dans le cerveau, il est permis de supposer qu'en parlant comme il l'a
fait plus haut il voulait établir la nécessité do la transmission organique des causes douloureuses au principe qui anime la machine corporelle.
Dans le traité consacré à Yaliment, il parle de \n nature comme d'un principe immatériel, d'un agent inconnu qui fait tout dans le corps, le bien comme le mal, et qui dirige le consensus de tous les organes vers un but commun.
Enfin, dans la plupart des autres traités, particulièrement dans celui des humeurs, Hippocrate parle de la nature, comme d'une puissance dont il faut surveiller attentivement les tendances: quo natura vergit, eo conducendum. C'est cette même puissance qui préside à la formation du fœtus, qui réagit avec plus ou moins de succès contrôles influences nocives; c'est elle, enfin, qui guérit les plaies extérieures et qui tend à débarrasser le corps des matières morbiliques.
L'impression qui résulte de cet examen, est qu'Hippocrate considérait le corps vivant comme une puissance composée de force et de matière indissolublement unies pendant la vie, dans un but que la vie définit elle-même. Par conséquent, à ce seul point de vue, le nom de naturisme, suus lequel on désigne quelquefois la doctrine d'Hippocrate, nous parait parfaitement juste. Nous croyons pouvoir ajouter, avec non moins de raison, qu'Hippocrate fut, par ses idées philosophiques, le précurseur immédiat d'Aristote.
Deuxième condition. Nous avons vu que la physiologie d'Hippocrate se réduisait à bien peu de chose, et qu'à défaut de-connaissances suffisantes, touchant le mécanisme fonctionnel, il avait inventé une physiologie tout à fait imaginaire. C'est ainsi que, ne voyant dans le corps que les quatre humeurs : sang, bile, pituite et atrabile, dont la juste composition constituait la santé, il attribue la plupart des maladies à un trouble dans la quantité, la qualité ou le déplacement de ces humeurs. Dans ce trouble, les parties solides, en se resserrant ou en se dilatant, jouent un certain rôle ; de sorte que, au point de vue de l'idée qu'on peut se faire de l'état morbide, Hippocrate peut être considéré comme l'inventeur de ce qu'on appela plus tard humori&me et solidisme.
Comme conséquence de cette manière de voir, la thérapeutique d'Hippocrate consistait dans l'emploi des moyens destinés à rétablir les humeurs en leur état normal. A cet effet, il
usait des purgatits, des vomitifs, des errhins, des saignées et autres moyens capables de modifier les qualités propres de chaque humeur.
DÉVELOPPEMENT DE L ÀNATOMIE