CHAPITRE III
DES SIGNES REPRÉSENTATIFS DU LANGAGE, FOURNIS PAR LES IIÉGA- NISMES INVENTÉS PAR L'HOMME.
Avec les divers agents que la nature met à sa dispositiOD, et les mécanisoies qui en règlent remploi, Thomme se procure d'importants auxiliaires pour la transmission de la pensée par signes. Nous ne chercherons pas à suivre les variétés infinies de signaux imaginés avec le secours de ces mécanismes ; notre but est de montrer que les idées classées par notre moyen théorique, tout en conservant Tunité de tous les langages représentés par la parole, récriture et les signes, se prêtent à ces agents et à ces mécanismes avec une facilité et une précision qui assurent le succès le plus prompt.
Nous diviserons ce que nous avons à dire sur cette matière en deux parties que nous traiterons rapidement. Dans la première nous considérerons les mécanismes en général, et, dans la deuxième, la télégraphie électrique.
Mécanismes représentatifs eu Eiang|^a|pe.
Les mécanismes inventés par l'homme pour retracer les formes du langage parlaient surtout aux sens de Touîe et de la vue. Nous n'osons affirmer que, plus tard, ils ne s'adresseront pas au sens du toucher : on comprend, en eiïet, qu'avec Téleclricité et un système de couvention dont notre théorie fournira aisément les principes, il sera possible de remuer ce sens en lui communiquant directement nos idées. Notre examen ne doit se porter, et encore bien superfi-
ciellement, que sur les ressources offertes par les deux seos dont Tœil et roreille sont le siège.
i^ Les ipécanismes chargés de transmettre l'idée à la distance où la parole n'est plus distincte ont été, de tous temps, mis en usage, et chez tous les peuples ; les procédés les plus variés ont été inventés pour cet emploi ; mais ceux qui s'adressent aux yeux ont été les plus nombreux. La vue était, en effet, le sens qui parcourait la distance la plus éloignée et qui recevait l'impression extérieure dans le moindre temps. Aujourd'hui qu'un mouvement plus prompt que i'éclair est venu nous prêter ses ailes, que tous ces anciens mécanismes sont détrônés et que la parole peut désormais revenir à son point de départ en faisant le tour du monde, c'est à peine si l'on doit porter son intérêt sur des procédés qui n'ont plus d'avenir. Cependant, tout en réservant pour le § suivant ce que nous devons dire sur ki télégraphie électrique, nous pouvons offrir un résumé des moyens connus de représenter sa pensée par des signaux, et montrer comment notre procédé se prêle aux mécanismes qui, de près ou de loin, transmettaient aux yeux la parole.
Les instruments qui portaient les signaux à une petite ou à une grande distance n'ont jamais pu rivaliser, avec l'écriture, et leurs inventeurs n'ont jamais affiché cette prétention ; les rapports qui liaient, les signaux aux signes même de l'écriture, étaient entièrement nuls et obligeaient à une étude fastidieuse des conventions, et à des efforts de mémoire sans profit pour l'intelligence.
Notre procédé phonographique offre tous les avantages de l'écriture et même de l'écriture sténographique, se lie étroitement à la théorie du langage et n'obligé à aucune élude préalable; or, il est applicable à tous les genres de signaux transmis à petite on à grande distance.
Pour arrêter nos idées, supposons une classe nombreuse de sourdsmuets que l'on exerce au travail appelé dictée. 'Sur la table élevée du maître on place une boite que peut disposer le menuisier le moins habile : elle présente au regard un point noir sur un fond blanc; le maître, placé derrière cet instrument, n'a qu'à fouler sur une pièce mobile, comme seraient les touches d'un piano, pour faire
paraître à droile ou à gauche de ce point, eo-dessus, en regard ou en-dessous, les cinq lignes verticales, horizontales ou obliques qui forment toute notre phonographie (i). Il fait donc ainsi passer les signes sténograpbiques devant les yeux de ses élèves ; ceux-ci n'ont qu'à les reproduire sur le papier et n'ont pas, comme dans le langage parlé, la difficulté de traduire la parole par des signes.
Si le matlre veut adresser la parole à ses élèves au moyen de cet instrument sténographique, en procédant de la même manière, il arrivera : que ses mains, fonctionnant plus vite que ne ferait aucune langue d'homme, et les yeux de ses auditeurs, saisissant plus promptemeot que Be peuvent le faire les oreilles par la transmission du son, il aura exprimé sa pensée plus vite que par la parole ellemême.
Nous n'hésitons pas à proposer cet instrument^ que nous appelons sténographique f aux personnes chargées de l'instruction des sourdsmuets ; nous croyons pouvoir affirmer qu'un orateur, armé d'un pareil mécanisme et le maniant avec l'habileté des instrumentistes, devant un auditoire familiarisé avec les signes sténograpbiques, devancerait de beaucoup la parole la plus souple et la plus déliée*
Voilà donc que notre procédé phonographique , fondé lui-même sur notre théorie générale ou au moins sur la classification des sons et des articulations , conduit à un système de signaux plus prompts que ceux de la parole.
Ce qui vient d'être dit pour les signaux à petite portée est applicable à ceux qui se donnent aux plus grandes distances que la vue et le télescope puissent atteindre ; la seule différence est dans la grandeur des appareils et dans la plus ou moins grande difficulté de les faire mouvoir; mais ramené à cinq éléipents aussi simples que ceux des lignes horizontales « verticales et obliques , dans des situations aussi peu compliquées, le mécanisme est bien supérieur à celui du télégraphe aérien. Ce n'est plus un alphabet nouveau qu'il faut fixer dans sa mémoire , ce sont les signes les plus élémentaires de la phonographie , formant eux-mêmes une sténographie , signes^
(1) Voir page 486, et la figure?.
que chacun doit connatlré avant même la lecture des mots orthographiés; enfin, la transmission des idées par ce procédé , même avec des appareils embarrassants , peut se faire aussi rapidement que par récriture.
Un système tout semblable fournirait les signes nocturnes. La lumière , placée au centre d'un appareil, ^remplacerait le point noir; les cinq lignes , étant figurées autour de ce point par des ouvertures longitudinales pratiquées devant un foyer lumineux ou par deux lumières déterminant la direction d'une ligne , la position de ces lignes formerait dans l'obscurité une sténographie éclatante qui s'apercevrait à une grande distance et résoudrait un problême important : car ce ne serait plus une série de conventions spéciales qui serait produite par les signaux ; mais la pensée « dans tous ses détails et av^c toutes les explications et les développements qu'elle comporte, franchirait l'espace et serait communiquée avec une rapidité dont les procédés actuels ne sauraient approcher.
2» On s'est ppu occupé des instruments qui reproduiraient la parole pour l'oreille, parce que la nature a fait pour nous mieux que ne pourraient réaliser tous nos artifices ; cependant, lorsque la voix humaine fait défaut, soit parce qu'elle n'a pas la force suffisante pour agiter l'air à une très-grande distance, soit parce que la surdité ne permet pas de distinguer les nuances des sons et celles des arli* culations, on comprend que les mécanismes puissent nous venir en aide. C'est pour cela que les porte-voix, les cloches, les tambours, etc. ont été imaginés.
Le même son , tel que celui du tambour , d'une seule cloche , pourrait , au moyen des battements réitérés et avec le secours de notre classification, transmettre la parole; mais la difficulté de compter les battements , la lenteur forcée de ces signaux, l'attention qu'ils exigent ramènent naturellement à chercher un moyen plus commode dans la nuance des sons.
L'instrument de musique le plus simple fournit h cet égard plus de ressources que nous n'en pouvons désirer ; c'est à lui qu'on peut demander des procédés autres que ceux de la parole , pour manifester la pensée par l'intermédiaire de l'oreille. Quoique ce moyen
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semble intéresser seulement la curiosité , comme il peut avoir au moins le but utile que nous indiquerons tout à l'heure , il mérite d'arrêter un instant notre attention.
Il n'y a pas d'instrument de musique qui n'ait au moins dans son étendue une octave et demie; ils satisferont donc tous à notre besoin et même sans le secours des demi-tons , qui ne font pas partie de la gamme.
L'accord parfait, c'est-à-dire la tierce et la quinte , formeront, avec les deux sons intermédiaires, les cinq sons relatifs aux cinq caractères dé notre phonographie ; ce même accord, pris à l'octave supérieure , représentera les fortes , et la répétition du même son fera distinguer le cas où il sera pris comme consonne. Voici donc comment, sur cette base , tous les instruments de musique peuvent reproduire les sons et les articulations de la langue française (1).
Les notes de la gamme ut^re, mi^ fa, sol figurent respectivement a, éy if OyU; ces mêmes notes, à l'octave supérieuref forment â, ê, ain, 6, ou.
Ces notes, répétées deux fois, donnent naissance aux consonnes dans un ordre identique; savoir : ut^re^ mt, fa, sol à fr, g^ d, v, j, et ces mêmes notes à l'octave supérieure à ;?, fc, r, /*, cK
Ces mêmes notes répétées trois fois (2) produisent à l'octave inférieure I, m, n, r, s, et à l'octave supérieure les autres grammaticales an^ €, eu y on y un.
Les notes la et si vont servir à compléter la phonographie française : si figurera la diphlhongue oi; répété deux fois, l'articulation z; et répété trois fois , l'articulation gn,
La, note du diapason, indique au besoin la séparation des mots.
Une phrase entière sera donc expliquée par une suite non inter-
(1) De PappIicatloD du français à ceUe des autres langues, le passage se fait, comme nous l'avons démontré plus haut, avec la plus grande faclUté; quant à la Langue universelle, qui sert de fondement à ces applications, ce sont ses matériaux que l'on emploie, et elle s'en sert avec un art plus méthodique et beaucoup plus simple.
(2) Quiconque manie un instrument de musique sait combien cette répétitioa s'effectue prompteraent et aisément.
rompue d'iritODalioos qui rappellent tous les mois qu'ils figurent, et de plus , comme dans récriture , les séparent les uns des autres.
Il n'est pas d'instrument, depuis le flageolet jusqu'à l'orgue expressif, qui ne puisse, sur ces données, figurer par des sons tous les mots et toutes les phrases de la langue française. Nous donnons, dans la figure 9, cette phrase : l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Nous aurions pu employer une notation plus commode, celle des chiffres, par exemple, ou une simplification sur la portée, nous avons préféré présenter les intonations et les signes de répétition sous la forme généralement adoptée.
Le but utile que l'on peut entrevoir dans ce nouveau mode d'expression de la pensée, se rapporte encore au sourd-muet. S'il avait, en effet, un petit clavier d'une octave et demie sous les doigts (i), quoiqu'il n'entendtt pas les notes qu'il produirait, il sentirait sous son attouchement s'il les fait résonner, et, d'an autre côté, en*considérant le jeu de la main de la personne qui lui répondrait, il la comprendrait sans même entendre vibrer les sons. Ce procédé est sans doute bien inférieur à celui qui consiste à faire former les sons et les articulations par l'organe du sourd et muet ; mais il ne paraît pas probable qu'on puisse parvenir à faire ainsi articuler des phrases aussi longues et aussi variées qu'on pourrait les faire entendre avec un instrument de musique ; et d'ailleurs le temps considérable et les efforts qu'il faut exiger du sourdmuet, pour atteindre un résultat si prodigieux, est malheureusement dérobé au temps de son éducation et aux efforts de son intelligence.