CHAPITRE PREMIER
Nerfs rachidiens.
Au nombre de trente et une paires pour chaque côté, ces nerfs sortent du canal vertébral par les troncs de conjugaisons. Les racines postérieures offrent un ganglion à l’endroit de leur sortie, et s’unissent ensuite avec les racines antérieures pour se diviser après cette union en deux cordons volumineux L
Les racines antérieures des nerfs rachidiens sont destinées exclusivement aux mouvements, tandis que les racines postérieures sont chargées exclusivement de la sensibilité. Depuis que Ch. Bell a professé cette opinion, des expériences des plus concluantes sont venues l’appuyer et en faire une vérité incontestable. Si l’on veut avoir une dé-
' Ce que noos allons dire des fonctions des nerfs rachidiens s’applique exactement aux ner''s sensibles et moteu.s fournis par le cerveau.
monstration expérimentale du fait, que l’on coupe sur une grenouille, du côté gauche, les trois racines postérieures, et du côté droit les trois racines antérieures des nerfs destinés aux membres pelviens; on trouvera que le sentiment est aboli dans la patte gauche et le mouvement dans la patte droite : alors si l’on sectionne l’extrémité de la patte droite qui a perdu son mouvement, mais a conservé sa sensibilité, l’animal témoigne une vive douleur, mais le membre reste immobile; si, au contraire, on coupe le membre gauche, où la sensibilité est abolie et le mouvement conservé, il n’y a aucune manifestation de douleur. Une remarque encore, c’est que la section des racines antérieuies n’est pas douloureuse, tandis que celle des racines postérieures l’est extrêmement. Les faits pathologiques confirment les résultats de cette expérience. M. Longet en rapporte quatre fort curieux qui ne laissent rien à désirer*.
Lorsque l’on isole par une section les nerfs de la moelle, il n’y a plus ni sensation perçue, ni mouvement volontaire produit; mais si, après cette séparation, on applique un irritant aux bouts libres du côte opposé à la moelle, il n’y a jamais manifestation de sensibilité, mais il peut y avoir pendant un certain temps production de contractions musculaires. Nous ne faisons ici que signaler cette particularité, nous réservant d’y revenir après l’analyse que nous allons faire des lois suivant lesquelles la propagation des effets du principe actif s’effectue dans les nerfs.
La force motrice n’a d’action dans les nerfs que suivant la direction des fibres primitives qui se rendent aux muscles, c’est-à-dire du centre à la circonférence, et jamais en sens inverse. Rien n’est simple comme de se convaincre de la vérité de cette assertion ; il suffit d’irriter, sur un chien par exemple, une racine motrice détachée de la moelle, et l’on voit qu’il n’y a que les muscles auxquels cette racine se distribue, qui entrent en contraction.
> Longet, etc., t. I, p. 369.
Une autre loi extrêmement importante, puisqu’elle démontre l’isolement des fibres nerveuses primitives, est celle-ci: l’irritation d’une portion de tr<?ac nerveux n’entraîne pas l’action des muscles, que le tronc tout entier anime, mais seulement celle de la partie qui reçoit les fibres nerveuses de la portion soumise à l’irritation. Bien plus, quand même cette portion traverserait un plexus, aucun des nerfs qui concourent avec elle à constituer ce plexus, n’éprouverait l’influence de l’irritation. En d’autres termes, chaque fibre motrice primitive est du centre à la périphérie dans un état d’isolement d’action complet. Les expériences de MM. Van Deen‘, Müller^ et de Kronenberg* prouvent d’une, manière péremptoire cette proposition. Dans la grenouille, les branches antérieures des trois cordons rachidiens destinés aux membres postérieurs se réunissent pour constituer le nerf sciatique ; eh bien, si l’on irrite séparément chacun de ces nerfs, avant leur entrée dans le plexus, il n’y a de produit que des mouvements partiels, tantôt à la cuisse, tantôt à la jambe, suivant que l’on agit sur tel ou tel nerf. Ainsi le premier provoque la contraction des muscles du côté interne de la cuisse; le second, ceux de la cuisse et de la jambe, et le troisième, ceux de la cuisse, de la jambe et de la patte. Sur le nerf sciatique d’un . chien, vous pouvez, en écartant les filets après section transversale complète, et en agissant sur chaque filet isolé des autres, faire contraeter à volonté successivement les muscles auxquels ce nerf se distribue. Du reste, la seule observation ne conduit-elle pas à deviner cet isolément? Un même nerf envoie ses branches à des muscles antagonistes, témoin le moteur oculaire commun , le facial, etc. Si les fibres de ces nerfs n’étaient pas isolés, comment ces effets opposés pourraient-ils être produits isolément. Il y a bien dans l’organisme des associations forcées de mouvements musculaires, comme les mouvements de l’iris et du droit interne; mais ces mouvements résultent d’une bar-
1 De differentiâ et nexti inter nervos. Lugdani Batavorum 1834, p. 27.
2 Manuel de physiologie , t. I, p. 585.
3 Plexuum nervorum structura et virtutes. Berlin 1836.
monie préétablie dans les centres nerveux, nécessaire au libre exercice des fonctions; les nerfs n’y sont pour rien.
De même que l’irritation d’une branche nerveuse motile détermine des contractions dans les muscles qui la reçoivent, de même aussi l’irritation d’une branche nerveuse sensible provoque des sensations dans les points où cette branche se ramifie. Que l’on comprime ou que l’on tiraille sur soi-même le nerf cubital au niveau du coude, on éprouve la sensation d’un picotement douloureux, quelquefois dans tout l’avant-bras. On peut, de même, prouver, en comprimant dans divers endroits, que l’irritation d’une partie du tronc nerveux ne se transmet pas dans tout le nerf, mais seulement dans les points où se distribue la portion comprimée. Si l’on détruit une partie de nerf sensible, on ne détruira la sensibilité que dans les organes où la distribution a lieu, quelque mélange qu’il y ail des fibres primitives avec les fibres d’autres nerfs au-dessous de la lésion. L’expérience confirme cette assertion. Il ne peut donc y avoir jamais suppléance d’un nerf sensible par un autre nerf sensible, puisque l’isolement des fibres est complet.
11 est assez naturel de se demander quelle sera la conséquence d’un irritant sur divers points d’une fibre nerveuse. Les lois que nous venons d’établir nous permettent de répondre que la sensation sera la. même dans ce cas que si l’irritation avait été portée à l’extrémité périphérique de la fibre. Cependant on observe quelquefois qu’il y a non-seulement sensation à la périphérie, mais encore aux points même où l’irritation est portée. C’est ce qui a lieu dans les névroses , ou même lorsqu’on se donne un coup sur Ip nerf cubital au coude. Nous avons déjà vu qu’il en était de même pour la moelle épinière dont les maladies sont le plus souvent aceompagnées de douleurs périphériques, bien que le malade puisse éprouver aussi des sensations douloureuses au siège du mal. Les névralgies ne confirment pas toujours non plus la loi de propagation que nous avons donnée: Ainsi quelques névralgies faciales offrent une propagation si peu en rapport avec la direction anatomique des fibres nerveuses, qu’on ne sait dans quel nerf faire siéger le mal.
Lorsqu’une paralysie de la sensibilité existe dans les parties extérieures, par le fait d’une compression ou d’une section, le tronc du nerf peut encore, s’il est irrité, donner lieu à des sensations dans les organes où il aboutissait. On a occasion d’observer ces effets dans certaines paralysies, lorsque les troncs principaux et les centres nerveux ne sont pas malades; il n’y a dans ces circonstances que les extrémités périphériques de lésées. On prouve la proposition que j’ai avancée facilement, en faisant l’expérience suivante : Une compression circulaire est exercée sur le bras; on la laisse un temps assez long pour que la main devienne tout à fait insensible; alors si l’on irrite les nerfs audessus du lieu de la compression , on éprouve aux divisions nerveuses de l’avant-bras et de la main des sensations de picotement aussi nettes que si la paralysie périphérique momentanée n’existait pas. C’est dans la classe de ces phénomènes qu’il faut ranger les sensations ressenties par les amputés, dans le membre qu’ils ont perdu.
Les sensations d’emplacement procurées par les fibres sensitives tiennent non à la situation relative de l’extrémité périphérique, mais à l’ordre dans lequel celle-ci naît de l’axe cérébro-spinal. Ainsi dans le cas de restauration du nez par un lambeau emprunté au front, la sensation éprouvée au nez de nouvelle formation sera rapportée au front; de même encore, si l’on roule entre deux doigts croisés une petite boule sur une table, on a la sensation de deux boules.
Lorsque l’on a séparé des centres nerveux un nerf moteur, uous avons dit que ce nerf irrité pouvait provoquer la contraction des muscles auxquels il se distribue, tout incapable qu’il est de recevoir la stimulation volontaire. Ce phénomène , dont beaucoup d’auteurs modernes se sont occupés, est trop remarquable pour que nous le passions sous silence. Grand nombre d’irritants peuvent provoquer ces contractions. D’après M. Muller * , la potasse, le soude , l’acide arsénieux, l’émétique ■*, la chaleur, le froid, les piqûres, le pincement, l’électri-
' Physiologie , 1.1, p. 531. — Système nerveux, i. 1, p. 10.
Les acides nitrique, chlorhydrique, le sublimé corrosif ne produisent rien.
cité, le galvanisme, mettent en action l’irritabilité des nerfs motiles. Les narcotiques appliqués sur l’extrémité d’un nerf anéantissent la force nerveuse, mais dans une petite portion du nerf seulement.
On a cherché à apprécier exactement combien de temps un nerf moteur séparé des centres nerveux conserve son pouvoir d’exciter des contractions, quand on lui fait subir une irritation. M. Longet^ s’est assuré par des expériences nombreuses que l’excitabilité du nerf est éteinte au bout de quatre jours, ce qui démontre qu’il n’est pas possible d’admettre dans les nerfs un principe analogue à celui qui émane de l’axe cérébro-spinal. Mais lorsque l’excitabilité nerveuse est détruite, l’irritabilité musculaire disparaît-elle en même temps? Les expériences précises de M. Longet donnent la réponse. Sur des chiens, M. Longet réséqua les branches du facial dans une longueur considérable, et laissa les choses dans l’état où il les avait mises, pendant trois mois; à celte époque, après avoir constaté la paralysie des muscles de la face, l’opérateur galvanisa les muscles paralysés, qui se contractèrent assez fortement : l’irritabilité musculaire s’était conservée, quand depuis longtemps l’excitabilité du nerf était abolie. Ce fait, du reste, est confirmé par de nombreuses observations de paralysie bornée aux fondions locomotrices, dans lesquelles le mouvement reparaît après un laps de temps considérable. La sensibilité a une grande influence sur la conservation de l’irritabilité musculaire; on le prouve soit en réséquant un nerf mixte ou des nerfs sensibles et motiles, séparés, quoique appartenant à la même région du corps. Dans le premier cas, vers la septième semaine, l’irritabilité est à peine appréciable et cesse bientôt; dans le second, six semaines après l’opération les muscles sont encore irritables, mais à un degré beaucoup moins marqué que du côté sain. Peut-on donner une explication satisfaisante de ces phénomènes? Il est infaillible que la nutrition musculaire est dans ces circonstances modifiée profondément. Mais par quoi? Peut-être par les fibres spé-
' Anal, et phys, du système nerveux, l. I, p. 68.
ciales grises ou organiques que Reioack ’ a découvertes et qui s’allient surtout aux nerfs de sensibilité?