SCRIVE
Strohl.
Il est une époque célèbre dans notre histoire dont la valeur politique et sociale a pu être appréciée diversement, mais qui par sa grandeur scientifique brillera toujours d’un éclat incontestable.
Toutes les branches des connaissances humaines datent leurs plus belles acquisitions de cette période féconde. Les immortels travaux de Lavoisier en marquèrent le commencement ; ceux des Monge, des Laplacë, des Berthollet, vinrent l’illustrér après lui. La médecine lui doit les belles recherches de Bichat, le véritable créateur de l’anatomie générale.
L’anatomie générale est, sans contredit, le plus beau titre de Bichat, celui qui lui assure une gloire impérissable: La part toute nouvelle qu’il revendique en faveur des éléments de nos organes, substitués aux organes mêmes dans lenr complexité, marque une nouvelle ère dans la science, et nous donne la clef des progrès que depuis a accomplis la physiologie. La base inébranlable qu il a donnée à ses doctrines
est celle de toutes les sciences expérimentales, l’observation positive. Ainsi que Bichat l’a indiqué lui-même, la notion des tissus et de leurs propriétés intégrantes est appelée à jouer dans l’étude des corps organisés et vivants le rôle que la connaissance des éléments chimiques remplit avec tant de succès dans l’interprétation des phénomènes de la nature inorganique.
Moins heureux que dans l’étude des propriétés physiques des éléments de texture, Bichat, en entreprenant l’analyse des propriétés vitales, a manifestement, et à son insu peut-être, subi l’influence dé son époque. Aussi, malgré l’habile éloquence dont il a fait preuve dans ses Recherches physiologiques sur la vie, l’on s’aperçoit aisément qu’il marche sur un terrain mouvant, et dont le parcours répugne instinctivement à son esprit aussi solide et sincère qu’ingénieux et brillant. Je n’en veux d’autre preuve que la confusion qui règne dans sa nomenclature : nous y voyons, par exemple, le terme de contractilité appliqué tour à tour à une propriété vitale et à une propriété de tissu.
Je préférerais suivre Bichat dans le fécond domaine de l’expérimentation, quand, s’élevant du simple au composé, il groupe les fonctions et entreprend d’établir, dans ses Recherches sur la mort, le merveilleux enchaînement des principaux actes de l’économie. Mais les termes de la question que je suis appelé à traiter m’imposent d’autres labeurs. Bichat y paraît comme le représentant le plus éminent de la science de son époque. Ce sera donc en considérant sa doctrine dans son ensemble, dans ce qu’elle a de plus général, que j’établirai le point de départ de mon appréciation.
Bichat est essentiellement solidiste. Les liquides de l’économie ne sont pour lui que des excitants des solides. Il témoigne cependant des notions obscures et vaguement exprimées d’une vie du sang, d’un rudiment de sensibilité organique résidant dans ce fluide. Il nous parle de luttes qui s’établissent entre lui et les matières nouvellement introduites dans ses réservoirs. Les notions qu’il possède sur la cons-
titution physique et chimique des liquides organiques sont fort incomplètes, et devaient l’être, vu l’imperfection des moyens d’investigation dont il pouvait disposer. Toute son attention se porte sur les solides qui composent la trame de l’organisme ; à force de patience et de sagacité il parvient à reconnaître vingt et une formes élémentaires ou systèmes, comme il les appelle. Je ne les énumérerai pas tous, et me bornerai à en signaler six, que Bichat nomme systèmes générateurs, parce qu’ils se rencontrent réunis dans tous les appareils organiques : ce sont les systèmes cellulaire, artériel, veineux, exhalant, absorbant et nerveux. Ils constituent le canevas fondamental de tous les organes, et la substance muqueuse de l’embryon se compose exclusivement de ces six éléments. C’est dans cette trame commune que se dépose la substance nutritive, représentée par la fibrine, par l’albumine , par la gélatine, soit pure, soit combinée avec le phosphate de chaux, etc., selon la nature de l’organe.
Les éléments jouissent, à différents degrés, de quatre propriétés. Deux d’entre elles, de nature physique, résultent de l’arrangement des molécules et subsistent dans le cadavre, ce sont la contractilité et l’extensibilité de tissu. Les deux autres, de nature vitale, sont la sensibilité et la contractilité. Pour comprendre la valeur de ces deux termes, il ne faut pas les prendre dans le sens que nous y rattachons aujourd’hui. Au commencement de ce siècle, on désignait par le mot de sensibilité toute propriété vitale autre que l’irritabilité. Par irritabilité , on entendait la propriété dont jouissent certains tissus, de répondre par des mouvements aux influences de diverse nature qui viennent les solliciter. De cette irritabilité hallérienne Bichat fit, en la scindant, deux propriétés primitives : une fibre musculaire, par exemple, qui se contracte à la suite d’une irritation mécanique ou chimique, manifeste sa sensibilité en ressentant l’impression, et sa contractilité, en y répondant par un changement de dimensions. La sensibilité est animale quand l’impression qui la met en jeu parvient au moi; elle est organique dans le cas contraire. La contractilité se
soudivise de même en animale, dépendant de la volonté, et en organique ou involontaire. Bichat admet deux variétés de contractilité organique, l’une sensible, c’est-à-dire appréciable à la vue, l’autre insensible et dont nous ne pouvons juger que par ses effets. Un exemple aidera à faire comprendre de quelle manière Bichat entendait l’exercice de ces deux propriétés organiques de la sensibilité et de la contractilité insensible. Un organe s’accroît : les matériaux de son accroissement arrivent par les capillaires, et ceux-ci donnent naissance à des vaisseaux exhalants qui, en vertu de leur contractilité organique insensible, laissent passer certains éléments du sang, en refusent d’autres. Ce qui les guide dans leur choix, c’est la sensibilité organique qui leur permet de distinguer dans le sang l’élément approprié aux besoins de l’organe. Ceux du tissu musculaire laissent passer la fibrine, que refusent au contraire les exhalants du cartilage qui n’admettent que la gélatine. Ces matériaux vont se déposer dans le canevas formé par les systèmes générateurs énumérés plus haut, et après un séjour plus ou moins long, ils deviennent impropres à remplir les fonctions qui leur sont dévolues; alors commence le rôle des absorbants, vaisseaux béants dont les orifices sont doués de sensibilité et de contractilité organiques. La première leur sert à reconnaître les matériaux devenus inutiles, et à les distinguer de ceux dont raltéralion n’est pas aussi avancée. La contractilité leur permet de pomper ces substances vouées à l’excrétion et de les faire rentrer dans le mouvement circulatoire. Le mécanisme des absorptions et des sécrétions est le même. D’après ce qui précède, on voit que la théorie de Bichat, qui répond tant bien que mal aux questions d’absorption et d’élimination, laisse absolument sans réponse celle de la formation même des organes. Par. quel mécanisme se sont constitués ces vaisseaux absorbants et exhalants? Comment se multiplient-ils? Comment la fibrine est-elle façonnée en fibres musculaires, la gélatine en lames de tissu cellulaire?
Il est dans cette théorie un autre point obscur. A voir ces bon-
ches absorbantes et exhalantes choisir avec un instinct merveilleux les matériaux appropriés, l’on se sent porté, en suivant la pente naturelle des idées de Bichat , à admettre des différences qualificatives dans la sensibilité organique. Mais Bichat se prononce expressément contre cette manière de saisir le phénomène; il prétend tout expliquer par un plus ou moins de sensibilité organique. C’est parce qu’ils sont doués d’une somme différente de cette propriété vitale que, de trois absorbants, l’un choisit l’albumine, l’autre la fibrine, le troisième la gélatine; que les vaisseaux exhalants des glandes, également selon leurs différentes doses de sensibilité, excrètent les matériaux de la bile, du lait, du sperme.
Il faut en convenir, dans cette théorie des propriétés vitales, Bichat n’a pas toujours été heureux ; elle perd beaucoup de sa valeur quand on la dépouille de la forme brillante dont son auteur l’a revêtue. Aussi semble-t-elle n’avoir jamais eu de partisans sérieux.
Ces imperfections ont leur source naturelle dans l’ignorance dans laquelle Bichat et ses contemporains étaient relativement à certains phénomènes physiques. Ne connaissant pas l’endosmose, ils se trouvaient réduits à expliquer le passage des liquides à travers les parois vasculaires, en attribuant des pores organiques, des bouches béantes dans ces parois. De cette hypothèse à la théorie de Bichat, il n’y avait qu’un pas. L’illustre anatomiste l’a franchi résolûment, et son erreur fut la conséquence nécessaire des qualités mêmes de sa belle intelligence.
Mais voyons-le, reprenant plus loin son rôle d’observateur, appliquant toute sa sagacité à l’étude des phénomènes de l’organisme vivant, multipliant les expériences, et nous assistons à la création, comme par enchantement, de cette brillante doctrine de la connexion des fonctions cérébrale, pulmonaire et cardiaque, considérées comme le triple foyer de l’activité vitale : doctrine célèbre par l’iiifluence qu’elle exerça sur les progrès de la science. La voici telle qu’il chercha à l’établir sur des vivisections sans nombre, sur l’observation des
malades, sur les autopsies ; puisant largement dans toutes les sources de la physiologie.
Le sang rouge est indispensable à l’activité vitale de tous les organes, quels qu’ils soient. Il y a un rapport exact entre cette activité et la quantité de sang rouge dont l’organe dispose. De quelle manière agit le sang? Est-ce en fournissant les matériaux de la nutrition; est-ce en cédant les principes auxquels il doit sa couleur rouge, et en les combinant aux organes; est-ce en communiquant à ces derniers les secousses qu’il reçoit lui-même du cœur? Bichat admet ces trois modes d’action; les deux premiers avec réserve, car ils sont hypothétiques ; le dernier comme un fait dont il voit la preuve dans les mouvements, les secousses que le sang artériel communique au cerveau. Ailleurs ce phénomène, sans doute, n’est pas sensiblè, mais Bichat n’hésite pas à l’admettre comme existant, comme étant indispensable aux phénomènes de nutrition proprement dits. Le sang noir a sur tous les organes une action tout opposée : il est incapable d’entretenir la vie, soit qu’il agisse en stupéfiant, en produisant l’atonie , en comprimant, ou parce qu’il est impropre à fournir les matériaux .des sécrétions et de la nutrition. Bichat examine toutes ces hypothèses, sans réussir par l’expérimentation à prouver aucune d’elles.
Si nous le suivons maintenant dans l’étude des manifestations vitales , nous les voyons se partager en deux grandes classes : celle de la vie animale et celle de la vie organique. La première a des organes spéciaux dont le centre commun est le cerveau, plus, la portion de moelle qui descend jusqu’à l’origine du nerf phrénique. Ils sont chargés de produire les sensations, d’exécuter les mouvements volontaires et ceux de la respiration. Sans préciser le point de départ de ces différentes manifestations, Bichat réussit aisément, par l’expérimentation, à prouver le fait général. Si la vie animale est concentrée dans certains appareils, il n’en est pas de même de la vie de nutrition. Elle se manifeste à différents degrés dans tous
les organes, y compris ceux de la vie animale. Les actes intimes dont elle se compose, les mouvements involontaires qui concourent à son exécution, ceux du cœur, du canal intestinal, ne sont que très-indirectement sous la dépendance du centre nerveux de la vie animale. Le seul lien qui les unisse, c’est le sang rouge dont la vie organique ne saurait se passer, et dont la production est due aux mouvements respiratoires qui appartiennent à la vie animale. Le système nerveux ganglionnaire, annexé aux principaux appareils de la vie organique, est indépendant de celui de la vie animale. Bichat prouve par des expériences que les irritations portées sur cet appareil ne déterminent ni sensations, ni mouvements. La véritable signification du système ganglionnaire lui échappe; car, dans son idée, l’unique cause des mouvements involontaires réside dans les tissus mêmes qui les exécutent. Le système ganglionnaire n’est donc aux yeux de Bichat qu’un ensemble anatomique sans valeur physiologique précise. Il appelle sur ce point obscur l’attention des expérimentateurs.
Des trois foyers de la vie, le cerveau, le poumon, le cœur, c’est le dernier qui supporte le plus longtemps l’absence de sang rouge dans son tissu, fait déjà connu anciennement, et qui avait valu à l’organe central de la circulation la qualification de ultimum moriens. Le poumon, sous ce rapport, se place sur la même ligne que le cerveau, non par une activité qui lui appartient en propre, mais parce que son jeu dépend du centre de la vie animale par les mouvements de la respiration. Supprimez l’action du cœur : le double foyer, duquel émanent et les actes de relation et les mouvements du poumon, s’éteindra presque aussitôt ; il n’y aura plus ni distribution ni production de sang artériel, et la vie sera abolie dans tous les tissus dans l’ordre de leur vitalité, c’est-à-dire du besoin de sang rouge. Que la fonction du poumon cesse la première, il n’y aura plus de sang rouge, et il s’ensuivra l’abolition successive de la vie de relation et des mouvements du cœur. Quant aux conséquences de la cessation première de la fonction du cerveau, il est évident que Bichat a confondu deux choses
bien différentes et qu’il était réservé à Legallois de distinguer. Ains i que je l’ai dit : par cerveau Bighat entend non-seulement l’encéphale proprement dit, mais encore une portion de la moelle cervicale. Or nous savons aujourd’hui que tous les organes, placés au-dessus du bulbe rachidien, sont bien le siège de l’âme et de ses manifestations dans le sens qu’y rattachait Bighat, mais n’ont aucune influence directe sur les mouvements du poumon ni, par conséquent, sur ceux du cœur. Nous savons de plus que le terme de mort du poumm doit être remplacé dans tous les cas par l’idée de la mort du bulbe rachidien qui préside au mécanisme de la respiration.
Sans vouloir entrer ici dans d’autres développements, voici, dans sa plus simple expression, à quoi se réduit l’idée du triple foyer de la vie : r Le sang artériel est indispensable à l’entretien de la vie de relation et à celui des mouvements du cœur; 2“ ce dernier en supporte plus longtemps la privation que l’axe cérébro-spinal.
Le plus grand bénéfice que la science ait retiré de cette théorie de Bighat, c’est celui résultant de la découverte des fonctions spéciales de la moelle allongée par Legallois, qui y fut amené en poursuivant l’idée de Bighat. Voilà le véritable et unique centre de la vie, le nœud vital, comme l’appelle M. Flourens.
En résumé donc, si Bighat fait époque dans l’histoire de la physiologie , c est principalement, ainsi que je le disais en commençant, en qualité de créateur de l’anatomie générale.