CHAPITRE II
L’immense développement qu’ont acquis dans notre siècle les sciences d’observation, ne pouvait manquer d’exercer une puissante influence sur les progrès de la physiologie. Étudier la nature de cette influence, expliquer comment la physiologie, à l’exemple des sciences
physico-chimiques, s’est constituée sur des bases positives, a répudié le nom de roman de la médecine; voilà ce que je me propose d’exposer en peu de mots.
Dès longtemps la physique avait revendiqué sa part légitime dans l’interprétation des phénomènes de l’activité organique. Elle avait même tenté, à plusieurs reprises, de franchir la limite profonde qui séparera toujours les sciences de la nature morte de celle qui poursuit la solution du problème de la vie. De là, des luttes stériles et dans lesquelles la science des propriétés vitales était loin d’avoir l’avantage. Et pouvait-il en être autrement sur un terrain dont la physique avait fait son domaine exclusif, et sur lequel, suppléant sans contrôle à l’observation positive, elle avait multiplié ses fibres, ses canaux, ses pores imaginaires? La biologie se trouvait réduite à accepter l’organisme artificiel créé par sa rivale, le peuplant au hasard de ces propriétés, de ces forces, de ces principes inconnus qui seuls lui étaient restés en partage. Nous venons de voir Bichat lui-même rendre hommage à ces hypothèses, et introduire dans la famille naturelle des tissus, dont il fut le créateur, quelques membres de mauvais aloiqui, certes, n’avaient d’autre titre que leur ancienneté. Les systèmes exhalant et absorbant sont des créations de la physique, dont la combinaison avec des propriétés vitales a rendu le mécanisme inintelligible plutôt que profitable à la science.
Depuis Bichat, la physiologie ne s’est affranchie que lentement de ces obstacles. Il lui fallait une base organique qui lui permît de lutter avec succès contre des doctrines qui empruntaient des arguments toujours nouveaux aux propriétés connues de la matière, qui plaçaient la force dans la fibre, le mouvement dans les canaux. Il fallait à la physiologie des formes organiques qui fussent inaccessibles aux interprétations matérielles que la physique excellait à donner. Notre science devait s’emparer des ressorts matériels du mécanisme dans lequel la physique disposait des rouages, renoncer à combler par des abstractions l’intervalle qui sépare le résultat physique de l’activité vitale de
la force même qui y. préside. Ce terme intermédiaire elle l’a trouvé : Bichat ne connaissait que la matière morte, l’instrument physique de la vie; la science contemporaine a trouvé l’organe vivant.
Voyez, pour prendre un exemple, la différence entre les idées que naguère encore on avait sur la nutrition et celles que nous ont values des études approfondies de la partie mécanique de cet acte vital primitif. C’était un phénomène grossièrement physique; on ne pouvait en réalité y voir que la conservation ou le changement de volume. Il n’existait entre le terme nutrition et le phénomène palpable aucun jalon, aucun point intermédiaire sur lequel l’esprit pût se reposer. Cette lacune, l’imagination se chargeait de la remplir et de l’orner ; et, nous devons le reconnaître, la sensibilité insensible, la contractilité invisible de Bichat n’avaient sur ce terrain aucun avantage sur les images que les anciens empruntaient à la toile de Pénélope ou au vaisseau des Argonautes. Aujourd’hui, entre le signe nutrition et le
fait du changement ou du maintien de volume d’un organe, se sont intercalées, en quelque sorte, les idées de blastème, de cytoblaste, de cellule, etc., dont le nom est peu harmonieux sans doute, mais a du moins l’avantage de se rattacher à des formes précises. L’intelligence, car ici ce n’est plus l’imagination, l’intelligence trouve sans effort le lien entre ces différentes formes; elle en retire l’idée d’une succession de phénomènes ; elle assiste au travail de la nature au même droit que le géologue, quand, à la vue de quelques gisements juxtaposés, il vous rend témoin de la marche de la création.
C’est à une arme empruntée à la physique, au microscope, que la science de la vie est redevable de ces conquêtes, de ces vérités qui simplifient d’une manière remarquable l’histoire entière des actes nutritifs, qui établissent un lien naturel et depuis longtemps soupçonné entre les différents actes de l’absorption, des sécrétions, des changements intimes des organes. L’étude du développement des êtres en fournit à la fois les plus beaux exemples et les meilleures preuves.
Il n’est pas jusqu’à l’activité mystérieuse de la substance des centres
nerveux qui ne se manifeste à nos yeux sous l’aspect d un changement continuel des formes élémentaires qui la composent.
Le type de ces formes, c’est ce que l’on a appelé cellule; terme impropre, parce qu’il annonce une particularité de structure que je ne saurais reconnaître à la plupart des éléments reunis sous ce nom. Je préfère celui de globule, à défaut d’autre dénomination, et dans le sens d’une particule organique régulière, isolée, vivante. Vivante, car en elle s’est réfugié le problème de la vie cédant aux empiétements des sciences de la matière morte. C’est désormais sur le globule que devra se concentrer l’attention de ceux qui se sont imposé la tâche de scruter les mystères de l’organisme. Que le physicien nous rende compte du mécanisme des courants moléculaires par lesquels s’y renouvelle la matière ; que le chimiste décompose les éléments qui le constituent, qui entretiennent son activité ; au physiologiste seul la mission d’en établir les conditions immatérielles, les connexions organiques et fonctionnelles.
Faut-il encore, après avoir, d’une manière générale, apprécié la conquête, justifier l’admirable instrument auquel nous la devons? J’entends quelques esprits chagrins contester les services rendus par le microscope, énumérer avec dédain les erreurs, les contradictions que son usage a enfantées, et parler du bon vieux temps où la médecine n’était pas plus malheureuse pour s’être passée du secours de ce précieux moyen d’investigation. Ils oublient que c’est par des secours analogues que la science a réussi à sonder la profondeur des deux. Mais que leur fait la découverte d’une étoile? la prédiction certaine de l’apparition d’une comète? Cela devrait au moins leur prouver que la cause des erreurs ne réside pas dans l’instrument, mais dans l’appréciation de ce qu’il nous donne. Ce ne sont pas nos sens, fussent-ils armés, qui nous trompent, mais c’est notre jugement. L’histoire de l’auscultation présente des vicissitudes en tout pareilles ; et sans aller plus loin, rappelons les dédains, avec lesquels furent accueillies les belles découvertes de Leeuwenhœk et de Malpighi.
Cétait presque de la physique amusante. Si bien que, depuis l’abandon de cet instrument, la science était restée à peu près stationnaire, et que sur beaucoup de points, et comme si plusieurs générations avaient totalement négligé les études anatomo-physiologiques, notre époque se rattache sans intermédiaire à celle qu’en séparent près de deux siècles.
Les vérités microscopiques trouvent, à se répandre, un autre obstacle encore : c’est l’habitude, cette seconde nature. On a une sorte de répugnance aux infiniment petits; on est habitué à considérer les choses en grand, à remuer des masses, à étaler des membranes, à disserter sur leurs propriétés vitales. Arrière les minuties! Moi, je réponds : quand serons-nous délivrés des membranes? Regardez autour de vous, et voyez le peu d’importance que, dans l’accomplissement des actes vitaux, la nature accorde aux masses, à la forme extérieure des êtres. Tous ses soins elle les conserve aux éléments, aux particules microscopiques régulières. En elles réside le mystère de la vie; la vie est une dans l’échelle des êtres; qui en douterait? le seul élément invariable, constant dans la série, c’est la cellule ; tout le reste disparaît, la membrane, la fibre, le canal. Qu’en conclure , sinon que la cellule est la partie vivante par excellence?
Avant que le microscope ne fût employé comme moyen d’investigation anatomique, les manipulations chimiques avaient le privilège presque exclusif de compléter ce que n’avait pu faire le scalpel.
G étaient, a l’exemple de Bichat, la cochon, la macération, le contact avec les acides, les alcalis, qui devaient nous initier dans les mystères de la structure intime et, partant, nous permettre d’aborder le mécanisme des fonctions. Je ne veux point contester l’utilité de ces moyens dans l’étude de la structure de certains organes; mais je tiens à constater que, dans beaucoup d’autres, un de leurs premiers effets était d’anéantir l’élément essentiel, ces agglomérations de particules délicates, éphémères, qui sont le véritable siège de l’activité vitale. L’on poursuivait la structure physiologique, et l’on n’en
obtenait que le squelette, le substratum inerte. Si l’on veut se convaincre de cette vérité, que l’on compare les résultats, dignes d’un autre âge, de la macération méthodique de M. Flourens avec les données importantes que nous fournit, sur la disposition des couches épithéliales, la simple inspection microscopique.
Exposer par quel enchaînement de circonstances le microscope reconquit la place qui lui revient parmi les moyens usités en anatomie, n’appartient pas à mon sujet. Je me borne à insister de rechef sur un point essentiel, et qu’on ne doit pas perdre de vue. Les découvertes de ScHLEmEN et de Schwann ont fait de l’instrument en question un moyen physiologique plutôt qu’anatomique, en nous permettant de juger à première vue du degré de vitalité d’un tissu, et, qui plus est, d’assister par la pensée à la succession des formes, à leurs âges, à leur origine visible et à leur décadence, nous initiant ainsi matériellement au mécanisme des actes nutritifs.
L’anatomie descriptive, non moins que l’anatomie des éléments, a exercé pendant la période qui nous occupe une profonde influence sur les progrès de la physiologie. Elle a prouvé que des faits, en apparence insignifiants et purement accidentels, peuvent révéler à un esprit pénétrant des vérités physiologiques de la plus haute importance. Telle est l’histoire de la découverte, par Ch. Bell, des deux classes de nerfs provenant de la moelle, des nerfs sensitifs et moteurs. Rappelons-nous que ce double phénomène de la sensibilité et de la motilité avait singulièrement embarrassé Bichat , comme le prouve l’application confuse qu’il en a faite aux actes nutritifs. Par la découverte de Ch. Bell ces deux propriétés vitales animales devinrent deux fonctions bien distinctes. Au lieu de les concevoir comme étant répandues dans tout l’appareil de la vie de relation, nous pouvons, dès à présent, leur assigner un siège bien plus restreint dans la substance grise de la moelle épinière. Car les nerfs eux-mêmes ne sont ni sensibles ni moteurs ; leur rôle se borne à transmettre passivement aux organes, auxquels les rattache leur pouvoir conducteur, les modifîca-
lions qu’ils éprouvent eux-mêmes". N’oublions pas que cette idée féconde de Ch. Bell, maintes fois depuis confirmée par les vivisections, ne fut bien établie que par les expériences de Magendie.
Elle fut le point de départ d’une découverte physiologique non moins importante, due à Marshall Hall et à J. Muller. Je veux parler de la propriété réflexe de la moelle épinière, propriété dont il existe de nombreuses traces en d’autres points du système nerveux, et qui tend à faire considérer tout amas de substance ganglionnaire comme un centre de perception et comme un point de départ de l’influx moteur. Ainsi se confirme de plus en plus l’hypothèse de Bighat, qui fait du sympathique un système nerveux indépendant. Ainsi se trouvent étendues et rectifiées beaucoup d’idées qu’il avait émises sur la sensibilité et la contractilité organiques.
N’oublions pas de dire cependant que la suprématie sur les manifestations extérieures de la vie nerveuse que les anciens, en raison de sa masse, accordaient au cerveau, avait subi une grave atteinte par la découverte de Legallois. La partie supérieure de la moelle, le bulbe rachidien fut reconnu comme le centre indépendant des mouvements respiratoires, comme l’organe régulateur de l’hématose pulmonaire, rôle assez important pour avoir valu à cette partie de l’axe rachidien le nom de nœud vital. La moelle épinière elle-même était regardée par Legallois, trop vaguement peut-être, comme le centre de la,vie de tout le corps.
La méthode des vivisections, à laquelle la science doit la connais-
‘ Les variétés dans la disposition anatomique jettent souvent un grand jour sur les problèmes physiologiques. Il m’est arrivé, à deux reprises, de rencontrer un fort rameau fourni par la branche postérieure du sous-occipital et allant concourir à la formation du nerf grand-occipital, filet sensitif par conséquent. Si la théorie de Ch. Bell est vraie, cette disposition devait coïncider avec un développement extraordinaire de la racine postérieure du sous-occipital; et, vérification faite, c’est en effet ce que j’ai trouvé dans ces deux cas. L’une de ces pièces est déposée au musée de la Faculté.
sance des propriétés de la moelle, est une des sources les plus fécondes en vérités physiologiques. Mais voyez aussi à combien de mécomptes ce moyen d’étude expose par les difficultés sans nombre qui entourent son emploi, par les complications qu’il crée et qui en troublent les résultats! Appliqué aux centres nerveux de la vie animale, il n’en est guère résulté que de la confusion. Le seul fait bien remarquable, mais déjà entrevu dans la pratique chirurgicale, c’est l’existence dans les hémisphères cérébraux et cérébelleux de substances nerveuses dont l’irritation ne provoque ni douleur, ni convulsion. Comme ce résultat est en opposition avec celui qu’on obtient dans les autres parties du système central (les nerfs spéciaux des sens exceptés), l’on peut en tirer la conclusion, peu féconde, que les organes que je viens de nommer servent exclusivement d’instrument à l’âme, et que le mécanisme n’en diffère pas d’une manière essentielle de celui des autres parties nerveuses. Ce sont des fds conducteurs et des globules qui produisent et élaborent. On peut encore trouver, dans ces expériences, la confirmation d’un fait anatomique important; à savoir: que tous les nerfs moteurs ou de sensibilité générale naissent de la moelle, et n’ont avec le cerveau que des connexions indirectes.
Je pourrais multiplier les exemples pour prouver les imperfections nombreuses de cette méthode d’investigation physiologique : établir quelle n’a jeté aucun jour sur la fonction des glandes vasculaires par exemple , terrain ingrat sur lequel le microscope sera peut-être plus heureux ; mais je préfère enregistrer ses beaux succès, entremêlés, il est vrai, de nombreux échecs, dans la recherche des fonctions spéciales des nerfs, et, en général, dans tout ce qui se rapporte au mécanisme, à la partie physique des actes organiques.
Hanatomie pathologique a puisé aux mêmes sources que l’anatomie générale des tissus sains. Comme cette dernière, elle s’est ressentie de l’heureuse influence des études microscopiques, et l’on peut dire que ce n’est que depuis ce moment qu’elle a contribué réellement aux progrès de la physiologie. Un grand nombre d’altérations
nous dévoilent par leurs caractères histiologiques le mécanisme intime de leur formation, de leur entretien, de leur vie, et offrent, sous ce rapport, plus d’avantages peut-être que les études embryologiques elles-mêmes; tant est grande la variété de formes qu’engendre la nature dans le cours de ce que l’on a appelé ses erreurs. L’anatomie pathologique s’occupe encore des faits de destrnction des organes et appareils normaux. L’on serait en droit d’en attendre, sous ce rapport, de nombreux enseignements, Mais, plus rebelle encore que la méthode des vivisections, et en partie pour les mêmes causes, elle n’a rendu que des services douteux. Encore ici l’histoire physiologique des centres nerveux abonde en preuves nombreuses de ce que j’avance.
Vanatomie comparée a pris, depuis le commencement du siècle, un développement gigantesque, et, pour peu qu’il continue, la plus vaste intelligence sera trop étroite pour embrasser les innombrables faits dont cette science dispose. Mais hâtons-nous d’ajouter son correctif à cette désolante vérité. Comme science des formes générales, extérieures, elle présente en effet l’inconvénient que je viens de signaler; comme science de structure, elle nous offre la preuve de l’étonnante simplicité des moyens dont la nature dispose pour arriver à ses fins. Dans toute la série des êtres apparaît toujours le même élément, le globule, la cellule, exclusivement pourvu du pouvoir producteur et modificateur. Voyez dans l’échelle animale les nombreuses variations de formes qu’éprouve une seule et même glande. N’en résulte-t-il pas clairement que cette espèce d’organe ne doit pas être considérée comme une surface sécrétante, mais comme une masse de cellules, tantôt étalées sur une membrane, aillenrs manquant de ce support mécanique et inerte, toujours dans les conditions les plus favorables de proximité avec le fluide nutritif? L’unité de composition accompagnant la plus grande diversité de formes, voilà l’enseignement le plus réel que nous a fourni l’anatomie comparée.
La chimie peut revendiquer une large part dans les progrès récents
de la physiologie. Avant Bichat même, son influence s’était déjà exercée d’une manière puissante par la création de la célèbre théorie de Lavoisier, qui répandit un jour inattendu sur les fonctions de la respiration et de la calorification, théorie dont les points essentiels forment encore aujourd’hui la base de nos connaissances relatives à ces importantes manifestations organiques.
Il était surtout réservé à l’époque contemporaine d’agiter et de résoudre ces questions fécondes, destinées à donner à la physiologie, dans un de ses domaines, la certitude et le caractère logique des sciences expérimentales et positives. C’est aux Berzelius, aux Dumas, aux Liebig, à l’ardeur sans exemple de leurs nombreux disciples, que nous devons ces vérités importantes de l’identité de composition presque absolue des principaux éléments de l’organisme, de leur identité'avec certaines substances azotées ou autres qui forment la base de l’alimentation, de leurs métamorphoses, de leurs dégradations successives. On reconnaît dans ces nouvelles théories une remarquable tendance vers la simplicité, rappelant, à plus d’un égard, celle qui distingue la théorie des cellules.
Verrons-nous, entre ces deux doctrines, se renouveler les luttes que j’ai signalées en commençant, l’une et l’autre revendiquant le privilège exclusif de rendre compte du mystère de la vie ? L’une partant du point de vue de la succession des formes, l’autre de celui du renouvellement des matières? Reconnaissons, en effet, ce double phénomène comme l’expression matérielle de la vie, comme lui donnant le caractère d’un tourbillon, ainsi que l’a définie G. Cuvier. Mais constatons aussi, avec cet observateur éminent, que la forme du corps vivant lui est plus essentielle que sa matière. Ainsi se trouvera poséé la limite entre les deux sciences qui sont appelées à scruter les phénomènes les plus intimes de l’organisme en action. La chimie doit se borner à l’étude des incessantes modifications de la matière. La physiologie, désormais éclairée par l’anatomie, ne verra dans ces changements qu’une condition du maintien et du renou-
vellement des formes vivantes, dont il appartient à elle seule de scruter les lois.