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DES FONCTIONS ET DE LEUR CONNEXION

Dans le chapitre précédent, j’ai passé en revue les éléments et le rôle qu’ils jouent dans l’organisme, en raison de leurs propriétés physiques , chimiques ou vitales. Cet examen a fait ressortir le caractère tout nouveau que la plupart des questions physiologiques ont acquis par la découverte des éléments chimiques et organiques. En lui principalement se résument les progrès qu’a faits, depuis le commencement du siècle, la science de l’organisme en action. Elle a acquis par là une base sûre, un principe fécond, une véritable valeur dont les effets ne tarderont pas à se faire sentir dans toutes les branches de la médecine.

Mon intention n’est pas d’appliquer ces données à chacune des fonctions en particulier. Ce serait m’exposer à de nombreuses répétitions. Mais je dois montrer les liens généraux qui relient ces activités isolées, et qui donnent de l’unité à l’organisme.

Dans l’économie de l’homme, et à raison du rang qu'il occupe dans la création, l’élément essentiel c’est le globule nerveux avec les appareils actifs de relation qui en dépendent. Toutes les autres fonctions viennent se grouper autour de la vie nerveuse. Les éléments organiques, qui sont les instruments de cette dernière, renouvellent continuellement leurs matériaux. C’est pour satisfaire à cet incessant besoin que se trouvent établis dans l’économie différents appareils, ceux de la vie organique proprement dite; c’est le sang qui les relie aux organes de la vie nerveuse. Ils sont chargés de maintenir l’équilibre de composition de ce fluide, de le renouveler, de l’épurer, et l’un d eux, le plus essentiel de tous, d’introduire continuellement dans le sang l’élément destructeur, l’oxygène. Ce qui explique l’importance de la respiration comme moyen d’entretien delà vie nerveuse, c’est, en effet, le rôle que joue l’oxygène comme agent de destruction des

formes et des combinaisons organiques. Quant aux matériaux plastiques, le sang trouve, en cas de besoin, à les emprunter aux élémente constituants de l’organisme. Les expériences de Chossat sur 1 inanition jettent une vive lumière sur cette dernière question.

Il me semble inutile d’exposer en détail les notions que la science possède aujourd’hui sur les rapports qui s’établissent entre les fonctions par l’intermédiaire du sang. Les principaux éléments de cette question se trouvent dans ce que j’ai dit sur les conquêtes delà chimie organique et sur la végétation des cellules. Mais je dois insister d’autant plus sur les progTès de la physiologie des appareils nerveux. La lumière que les recherches contemporaines ont répandue sur cette branche de la science, constitue, en effet, un des progrès les plus remarquables de notre époque.

Des connexions nerveuses. On a vu comment, sous 1 influence de quelques découvertes célèbres, la vie nerveuse que l’on croyait autrefois répandue dans tout l’organisme, entrant comme élément dans la vie propre de chaque organe, s’est trouvée déplacée, limitée dans certains appareils. La sensibilité animale de Bichat est une propriété vitale, non de la peau, non de la rétine ou de tout autre point périphérique, mais appartenant exclusivement à certaines parties du tissu nerveux gris. La contractilité est devenue un des éléments d’une fonction à laquelle on a donné le nom de myotilité, et dont 1 exercice suppose le concpurs de trois actes : l’acte vital de la substance nerveuse grise qui développe l’influx moteur; le concours de la substance blanche qui le conduit, et celui de la substance musculaire qui y répond par un changement de lieu et de dimensions.

La sensibilité organique et la contractilité organique sensible de Bichat ont cessé d’être de simples propriétés de tissu. Il existe sans doute dans le suc nourricier qui précède la formation de tous les organes et qui les imprègne quand ils sont constitués, je, ne dirai pas une vie, mais une aptitude à vivre qui se manifeste, par exemple, sous l’influence des irritants. Cette propriété correspond en partie à

la sensibilité organique de Bichat. Mais quand l’irritation d’une muqueuse appelle, à notre insu, la contraction du muscle sous-jacent ou l’afflux du produit d’une glande voisine, ce n’est plus une propriété de tissu qui est mise en jeu, ce n’est plus un simple ébranlement qui se propage de proche en proche à l’organe qui vient manifester sa sympathie : mais c’est un acte nerveux compliqué, qui a pour ordonnateur quelqu’amas de globules ganglionnaires, et pour agents conducteurs des filets nerveux. Tel est le résultat des recherches physiologiques et anatomiques modernes.

Le nom de phénomène réflexe avait d’abord été appliqué par M. Hat t à celui qui s’observe quand un tronçon de substance grise de la moelle épinière est en connexion d’une part avec un muscle, d’autre part avec un point de la périphérie. Dans certaines circonstances alors, des contractions se manifestent dans le premier à la suite d’irritations portant sur cette dernière. Mais, il a été reconnu depuis que ce pouvoir de la substance grise de la moelle ne réside pas exclusivement dans cet appareil. Le grand sympathique en offre des traces évidentes (VoLKMANN, Henle). Le résultat n’en est pas toujours une contraction; il est des sensations, il est des sécrétions réflectives comme dans le cas que j ai cité plus haut. Un grand nombre de phénomènes qui s observent dans 1 organisme sain ou malade s’expliquent aujourd’hui parfaitement par 1 application des lois de la réflexion.

Non-seulement la substance nerveuse grise sert'd’intermédiaire aux activités de la périphérie, mais il existe encore, entre les différents éléments qui la composent, des connexions fonctionnelles dont les conditions anatomiques sont loin d’être bien connues. Nous en voyons une preuve dans cet important pouvoir de l’association des mouvements que manifestent les amas gris de la moelle et ceux du sympathique. Nous observons, à la suite d’une irritation périphérique fort limitée, des mouvements exécutés par de nombreux muscles avec un ensemble dont la cause régulatrice siège manifestement dans la substance grise. Le mécanisme de ces associations si variées

nous échappe entièrement. Cetté variété même suppose des connexions fort compliquées ; elle est d’un fâcheux augure pour 1 avenir de la physiologie expérimentale des centres nerveux. Nous sera-t-il permis d’aller au-delà du fait général de l’existence d’un pouvoir réflecteur et coordonnateur dans la moelle? Je crains fort que la délicatesse et la complication de structure de cet organe ne soient à jamais un obstacle insurmontable à la détermination précise de l’usage de ses divers éléments. On veut, par exemple, préciser la fonction des fibres longitudinales blanches de la moelle, en les soumettant à des irritations. Il faudrait d’abord imaginer un moyen de le faire, sans que l’irritation se transmette aux nombreuses irradiations des racines antérieures et postérieures qui la traversent horizontalement.

J’ai déjà parlé des résultats obscurs qu’ont fournis les opérations pratiquées sur différents points de l’encéphale. Toutes les parties blanches placées à la surface, et qui relient la moelle épinière aux hémisphères cérébraux et cérébelleux, ont été trouvées sensibles et, en même temps, leur irritation a provoqué des convulsions. A moins d’admettre que, dans cette région, une même fibre ne soit à la fois conductrice d’impressions centrifuges et centripètes, ce qui est en contradiction avec ce que nous savons sur les autres parties du tissu nerveux blanc, il faut conclure de ces expériences, qu’il y â dans ces organes encéphaliques un mélange intime de deux éléments distincts, et renoncer à l’espoir de trouver la fonction spéciale de chacun d’eux avant d’être remonté à leurs sources, à supposer qu’elles soient distinctes.

Depuis la grande découverte de Ch. Bell, les recherches sur les fonctions spéciales des nerfs ont été multipliées avec fruit ; elles ont à lutter souvent contre ce même obstacle de la complication de structure. Il est bien peu de filets nerveux qui ne soient pas mixtes, et dans ces mélanges de fibres de diverse origine, il faut tenir compte des fibres sympathiques qui se trouvent dans la plupart des nerfs. On sait que le pneumo-gastrique au col n’est plus le même nerf que nous

voyons naître par une série de filaments grêles des parties latérales de la moelle allongée; que des fibres du sympathique, de l’accessoire, s’y trouvent mêlées en abondance et sans doute en proportion variable, selon les espèces animales, selon les individus même. Jugez par là du peu de certitude que fournissent les expériences tentées sur ce nerf mixte, et ne vous étonnez pas des résultats contradictoires obtenus dans la recherche de ses fonctions'.

Des difficultés de même nature ont surgi dans l’examen des filets du sympathique. Bichat l’avait trouvé insensible ; depuis, la plupart des observateurs y ont constaté des traces de sensibilité. Il faut remarquer, qu’en admettant, ce qui est probable, que ce nerf préside aux actes nutritifs, il y a dans ce mode d’action quelque chose qui nous échappe. Dans nos vivisections cette propriété trophique ne peut donner de son existence aucun signe sensible, car elle ne se manifestera ni comme douleur, ni en provoquant des mouvements. Dans l’encéphale il existe un phénomène analogue. Si le sympathique renferme des fibres trophiques, il est avéré aussi qu’il renferme des fibres motrices qui lui sont propres. Somme toute, avouons que, sauf quelques faits que j’ai cités dans ce travail, nous ne sommes guère plus éclairés que ne l’était Bichat sur les fonctions du système nerveux de là vie organique.

’ Des expériences que j’ai faites sur deux lapins annoncent une complication plus grande encore. J’irrite, au moyen d’un courant galvanique, l’extrémité coupée du vague sur l’animal décapité. Il survient à l’instant des expirations pressées, rhythraiques, ressemblant à celles de la toux. Je fus d’abord tenté de les attribuer à la contraction des bronches ; mais le phénomène disparut brusquement après la destruction de la moelle épinière. Cela fait supposer que le pneumo-gastrique renferme des filets ascendants, sensitifs, tenant à la moelle, et que les mouvements que j’observai étaient réflectifs. Mais que penser alors du pouvoir exclusif attribué au bulbe rachidien, d’associer les mouvements respiratoires?

Dans cette appréciation, je me suis attaché moins à supputer les faits qui sont venus, depuis Bighat, enrichir la physiologie, qu’à montrer l’esprit qui l’anime, la direction nouvelle qu’elle suit avec tant de succès : là réside le véritable progrès. Science de la vie, c’est-à-dire d’un phénomène qui se manifeste dans ses plus petits détails, aussi bien que dans son ensemble, comme un changement continuel de matières et de formes, la physiologie se voit à l’avenir irrévocablement attachée aux progrès de l’anatomie et de la chimie. Mais elle s’est créé un domaine à elle, c’est celui des manifestations nerveuses. Ici sa tâche est encore immense; ce qu’elle a obtenu est peu en comparaison de ce qui lui reste à obtenir. Elle poursuivra ce travail de la distinction des centres nerveux réunis en une masse commune dans l’axe céphalo-rachidien, ou éparpillés par petits foyers comme dans le sympathique ; elle étudiera leurs connexions multipliées et en apparence inextricables. Mais ici encore la physiologie ne doit pas marcher au haSard. Avant de s’aventurer sur ce vaste terrain dont elle vient à peine d’effleurer les abords, qu’elle attende que l’anatomie eh ait reconnu la nature, sondé la profondeur. Ici surtout, il appartient à l’anatomie de poser les questions que la physiologie aspire à résoudre.

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