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SUR « LES FORCES ÉTERNELLES

Ta parole joyeuse a des mots despotiques. Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort. Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'égal de la mort ; Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides... Mais ton cœur, qui dément tes forces intrépides. Cède sans coup férir aux rudesses du sort.

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles. Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatigue ses ailes, Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ; Parfois, sur les hauts lieux d'un seul élan posée. Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.

Je ne saurais relire ces strophes que Vigny adresse à la mystérieuse Éva de la Maison du Berger sans y voir comme une annonciation du génie même de Mme de Noailles : aucun des traits ici marqués qui ne lui convienne, qui ne se rattache à quelque point essentiel. Pressons ce texte, traversé de ces perçantes divinations poétiques à la profondeur desquelles ne

saurait atteindre la seule investigation du psychologue : c'est le moins indigne hommage que nous puissions rendre à l'auteur de ces Forces éternelles (i), où se poursuit aujourd'hui sans fléchir le cri nombreux et infatigable qui animait déjà en 1913 les Vivants et les Morts.

Annonciatrices, les strophes de Vigny le sont surtout en ceci qu'elles célèbrent la faculté qui s'impose dès que l'on ouvre un volume de vers de Mme de Noailles : l'élan, le bond. A l'origine, toujours chez elle l'élan, — un élan sans cesse renouvelé qui précède le bond brusque, unique, à la cime duquel, d'une main impatiente mais sûre, Mme de Noailles saisit, arrache presque ces « mots despotiques », trophées opimcs de l'expression. C'est que, pour nous servir d'un terme que l'on cherche en vain à discréditer, mais dont précisément de tels livres montrent combien il est irremplaçable, Mme de Noailles n'écrit jamais qu'en état d'inspiration. Et si l'on objecte que tous les grands poètes en agissent ainsi, nous répondrons que l'inspiration leur a certes dicté leurs passages suprêmes, mais que l'art leur en a valu de presque aussi beaux, et que de leurs échecs, où ce qui subsiste de leur art parvient seul à sauver l'honneur, toute trace d'inspiration est le plus souvent absente. Or, l'œuvre de Mme de Noailles offre cette particularité qu'en un certain sens l'inspiration accompagne ses échecs aussi bien que ses triomphes : l'élan reste toujours présent ; c'est dans

(i) Comtesse de Noaillls, les Fitrcca éternelles (éd. .-^rthème tayard, 18-20, rue du Saint-Gothard).

le bond que la direction a dévié. Là gît peut-être l'explication de l'incapacité où nous nous trouvons de prendre ses échecs très au sérieux, — ainsi que de la futilité dont sont empreints à nos yeux les conseils que croient devoir de temps à autre lui adresser certains critiques. Ce que dans une pièce moins réussie, l'inspiration n'a pas emporté, le travail ne le lui obtiendra pas : il faut toujours qu'elle soit

Sur les hauts lieux d'un seul élan posée.

Sans prétendre rivaliser avec ses accents lorsqu'ils s'élèvent jusqu'au sublime, les artistes pourraient à bon droit lui envier plus d'un chef-d'œuvre qui témoigne d'un art accompli, mais ces chefs-d'œuvre mêmes, c'est encore l'inspiration, ce n'est pas l'art qui les lui a donnés, — l'inspiration aux heures où, entre deux vols, elle se mire et se joue en quelque sereine oasis ; — et tandis qu'un artiste qui est artiste avant tout a soin d'assurer à chaque pièce une entière unité d'impression, il arrive parfois que Mme de Noailles, au dernier vers, déchire, d'un geste de la plus impérieuse beauté, la délicate toile magique qu'elle s'était plu un moment à tisser, — et s'évade. Je n'en veux pour exemple que la pièce intitulée : Une heure d'été, — sœur de ces purs, de ces parfaits Corot où la coupole d'un ciel inaltérable s'arrondit au-dessus du sobre paysage italien :

Un store jaune, un rosier rose.

L'azur compact et scintillant Qui parmi les maisons repose Comme un lait bleu dans un bol blanc.

Une abeille, mol équilibre.

Poids vibrant, velouté, penché,

Qui s'enchaîne aux fleurs, et puis, libre.

Semble en volant se pourchasser.

Le silence, fleuve limpide.

Où, calme navigation.

Indéfiniment se dévident De fines intonations.

Voilà la beauté pure et pleine D'un jour par les dieux composé ; Mais, ô Nuit, comme vous brisez Cette ineffable porcelaine...

Si le mot inspiration apparaît en effet indispensable, le devoir du critique n'en reste pas moins toujours le même : chercher à déceler ce que ce mot recouvre. Dans le cas qui nous occupe, nous avons vu que c'était la faculté d'élan, mais, cet élan lui-même, d'où provient-il? Un jour que nous nous entretenions de Stendhal, Paul Bourget laissa échapper devant moi cette parole profonde : « Sa sensibilité n'est jamais au point mort. » Don inappréciable qui se manifeste çà et là, chez un Stendhal, chez un Nietzsche, et que le génie lyrique de Mme de Noailles possède à un degré souverain. Comme un jet de rapides javelots, ses vers semblent toujours riposter aux multiples appels — persuasifs ou stridents — qui tournoient incessamment autour d'elle, et que lui adressent la nature, les passions humaines et les astres. Dans le temps même où elle leur répond, elle a l'air de flatter de la main ces grands adversaires contre qui elle se débat, mais dont

elle ne pourrait se passer, et avec lesquels elle vit dans une sorte de compagnonnage orageux et farouche :

J'ai cessé de t'aimer. Vie excessive et triste.

Mais tu t'agrippes à mon corps.

Mon être furieux veut mourir, et j'existe !

Et ta force me crie : « Encor I »

Je me hausse en souffrant jusqu'au néant céleste. Mais tes pieds d'aigle sont sur moi ;

Et plus je te combats. Destin sournois et leste. Plus notre embrassement s'accroît.

Quel plaisir désormais, ou quelle accoutumance

Mêlerait nos yeux ennemis?

Je ne peux pas vouloir que toujours recommence

Une chance éclose à demi.

J'ai tout aimé, tout vu, tout su ; la turbulence M'aurait fait marcher sur les flots.

Tant le suprême excès a le calme et l'aisance Des larges voiles des vaisseaux !

I^ plaisir, — c'est-à-dire amour, force, prière, —

Eut en moi son prêtre ébloui ; Je ne puis accepter de tâche familière.

J'étais vouée à l'inouï !

Je ne peux pas vouloir que toujours se prolonge

Un chemin qui va décroissant ; Le réel m'olïensait, la tempête et le songe

Secouraient mon âme et mou sang.

Les trois génies que j'ai nommés plus haut ont ceci de commun qu'ils donnent à l'âme du ton. Le branle qu'ils lui communiquent est dans une certaine mesure indépendant des choses mêmes qu'ils expriment. On

ouvre un recueil de Mme de Noailles : aussitôt, comme au lancer du cerf, il semble que sonne la fanfare, et à ce signal, alerte, désincarné, l'esprit bondit sur 1 a trace. Nous nous sentons à la fois plus légers et plus robustes : délivrés de notre morne appesantissement, nous affrontons le spectacle de l'univers, le drame de l'existence, d'un regard droit et vif avec des forces subitement accrues (i). Tant est incalculable le stimulant que nous apporte un génie qui n'a jamais accepté l'acceptation. Nulle part ne se marque mieux que dans l'acte d'accepter une certaine disjonction entre le point de vue purement moral et celui du génie créateur : si l'acceptation — non certes de soi-même, mais de tout ce qui est compris sous ce vocable générique, vague en apparence, mais, dans la pratique, de la plus grave, de la plus menaçante précision : les autres — est presque toujours une vertu morale, — le porche, sinon le chœur de la sainteté, —il est des climats de l'esprit, au premier rang desquels figure cet enthousiasme que Platon dénomme à la fin du Phèdre la quatrième espèce de démence, — et qui est le climat même du lyrisme en ce qu'il a de plus sacré, — où la substitution au dithyrambe d'une forme quelconque d'acceptation équivaut pour le génie créateur à une manière de suicide. La seule acceptation qui lui soit permise parce qu'elle lui est ordonnée, c'est l'exer-

(i) Si Mme de Noailles nous fait éprouver ce sentiment, c'est qu'elle-même le ressent à l'égard de ceux qu'elle appelle les Héros. Voir l'admirable pic'ce qui porte ce titre, et par huiuclle s'achèvent les Éblouissemcnts.

cice dans toute sa plénitude de ce pouvoir privilégié que rien ici-bas ne remplace. Le courage envers son propre génie, — cette intrépidité qui consiste à garder perpétuellement le contact avec lui, afin de toujours chanter sous le signe de l'inspiration, — vertu rare, épuisante, méconnue le plus souvent, qui ne se laisse d'ailleurs deviner que de fort loin ; il s'en faut que tous les génies soient à cet égard sans reproche : peu l'auront pratiquée avec une aussi diligente ferveur que Mme de Noailles. Elle est à la fois la prêtresse de l'autel et la flamme qui s'y consume.

Ainsi que les Vivants et les Morts, les Forces éternelles nous montrent Mme de Noailles au zénith de sa puissance. S'il n'est rien dans ce volume qui l'emporte sur certaines pièces du précédent recueil, il faut l'entendre dans le sens où l'on ne saurait dire que la sibylle lybique surpasse la sibylle de Delphes (i). Comme tous les grands épanchements du jet l5nique à l'état pur, les Psaumes et le Cantique des Cantiques, les impalpables effusions, la fuite dans la lumière d'un Shelley, l'infini déferlement des vagues chez un Swinburne, les Méditations et les Harmonies de Lamartine, un livre de vers de Mme de Noailles n'a pas, à proprement parler, d'autre sujet que cet épanchement lui-même :

(i) J'ai plaisir à me rencontrer ici, comme sur tant d'autres points, avec Jean-Louis Vaudoyer, qui vient de publier sur « les Forces étemelles » {Revue hebdomadaire, 25 décembre) une de ces études dont seuls les poètes se révèlent capables. Jean-Louis Vaudoyer se montre particulièrement bien inspiré en désignant Lamartine et Marceline Desbordes-Valmore comme les deux poètes français avec lesquels Mme de Noailles présente le plus d'affinités.

suivant le rythme tantôt glissant, tantôt martelé selon lequel l'inspiration le scande, il s'enlace ou se noue à tel thème ou à tel autre. Mais ceux-ci ne sont jamais que l'occasion et, si l'on veut, le heu du miracle. Aussi con\'ient-il de ne voir dans les divisions du volume et dans les titres mêmes des poèmes que des indications nécessairment flottantes. Dans les Forces éternelles, un sujet cependant s'est imposé du dehors à Mme de Xoailles : la guerre ; et c'est à la guerre que sont consacrés les poèmes qui constituent la première section de l'ouvrage. Certains d'entre eux possèdent à un degré éminent le caractère du chef-d'œu\Te, de la médaille frappée une fois pour toutes. Si le génie de Mme de Noailles ne s'est pas montré inégal à cette tâche accablante, c'est que précisément son esprit a subi l'événement jusqu'au fond, qu'il a été comme terrassé par lui et, pour une fois, humihé. Pas un instant elle ne cherche à usurper le rôle qui ne revient qu'au combattant, à rivahser pour ainsi dire verbalement avec lui. Le poème intitulé Atix soldats de 1917 définit avec une grande noblesse son attitude qui témoigne d'im embarras nouveau pour elle, et d'autant plus touchant.

Les vers que l'on écrit en songeant aux batailles

Tremblent de se sentir hardis.

Que peut le faible cliant dont mon âme tressaille.

Puisque les soldats ont tout dit?...

O soldats patients, sérieux, sans emphase.

Qui contemplez votre labeur, Concevez que la vaine activité des phrases

Nous confonde et nous fasse peur !...

C'est à votre secret, que vos cœurs nous refusent,

A ces grands cris que vous taisez, Que j 'adresse aujourd'hui, maladroite et confuse.

Cet humble hommage malaisé...

Elle ne se reconnaît pas le droit de troubler le tête-àtête du combattant et de son destin : elle interdit à son imagination l'accès du champ de bataille pendant l'action, l'appréhension directe de la lutte, — et ceux qui savent jusqu'où s'étend l'infaillibilité de son pouvoir de divination visuelle distingueront ici un haut et méritoire sacrifice, non l'effet d'un calcul prudent. Si elle décrit, ce n'est jamais l'endroit où le combat fait rage, mais bien au contraire celui d'où il s'est retiré et où

La Nature a repris son rêve négligent

comme en cette pièce sur les Bords de la Marne, dans laquelle, après tant de vaines et grandiloquentes évocations, apparaît pour la première fois le visage authentique, familier,

...Par delà les vallons et les monts, On entend le bruit sourd et pâmé du canon S'écrouler dans l'éther entre deux longues pauses. Et puis le soir descend, le fleuve au grand renom, A jamais ignorant de son apothéose.

S'emplit de la langueur du crépuscule, et dort.

Je regarde, les yeux hébétés par le sort, La gloire indélébile et calme qu'ont les choses Alors que les hommes sont morts...

Mais, volontairement sobres de descriptions matérielles, les poèmes de Mme de Noailles sur la guerre

révèlent une incroyable imagination des états de la pensée et du sentiment. Si elle s'est gardée d'assumer le rôle du combattant, en revanche elle n'a cessé de se mettre à sa place par l'esprit et par l'âme, — chacun des états que lui suggérait, que lui imposait son imagination, elle l'a pensé et senti jusqu'au bout. Elle a pressuré toutes les possibilités d'épreuves et de souffrances de ceux qui ont fait la guerre, — et cela parce qu'elle avait posé d'abord qu'il était impossible de les deviner toutes :

Mais nous ne savons pas, nul ne saura, leur mère

Elle-même ne saura point Parfois quelle tristesse, hélas ! quelle eau amère

Vient noyer leur cœur ferme et joint.

Jamais nous ne saurons ce que vraiment ils pensent.

Tout seuls, chacun seul avec soi.

Quand ils goûtent, chacun tout seul, dans le silence.

Ce qui peine et ce qui déçoit !

Je ne veux pas dire les épreuves, les souffrances particulières à tel ou tel — celles justement auxquelles font allusion ces strophes — mais les épreuves, les souffrances communes à tous, et par là les poèmes de Mme de Noailles s'accordent merveilleusement avec le caractère de sublime anonymat dont fut empreinte toute la guerre. Par la plus pathétique contradiction, le seul geste qui soustrait l'homme à l'anonymat, c'est la mort : seule dans cette guerre, la mort, au moment même où elle lui en retire l'usage, lui octroie l'individualité. En deux extraordinaires poèmes, Celui qui meurt vi le Jeune Mort, Mme de Noailles a fixé cette

contradiction : son génie pèse sur les deux pôles du formidable événement.

La seconde section : Ame des paysages, renferme les pièces où se pressent, allègres et drues, les sensations toujours renaissantes qu'éveillent chez Mme de Noailles, non cette fois la contemplation de la nature en son ensemble, mais le spectacle de ses innombrables et vivaces manifestations. La sensation, ainsi que l'image ou l'épithète par lesquelles elle se traduit, reste aussi immédiate qu'il y a vingt ans : à lire ces pièces, on éprouve parfois une joie analogue à celle que donne par une claire matinée florentine la découverte, dans chaque nouvelle cellule du couvent de Saint-Marc, d'une fraîche et florale peinture d'Angelico. Nous ne pouvons citer ici la plus belle de ces pièces : Etranger qui viendras, où au sortilège habituel s'allie le suave décours d'une composition négligemment accomplie. En voici une autre, prise parmi les plus brèves :

La noble nuit est sans langueur, Toute pure, calme, frétée Pour naviguer sans bruit ni heurt Sur la nette et froide senteur Qui comble la nue argentée.

Ah ! cette cristalline odeur.

Méditative et solennelle.

Dans cette vide immensité Où mon esprit déploie une aile.

Cette froide odeur, d'où vient-elle.

Cette odeur de la nuit d'été ,'• Rien que le vent et les étoiles, Ce sont deux puretés égales,

Et sur cet océan d'acier Composé d'ombre et de silence.

Mon rêve lentement s'avance Comme un vaisseau dans des glaciers...

En tête de la troisième partie, Poèmes de l'esprit, Mme de Noailles, qui a toujours su choisir ses épigraphes, inscrit cette parole de Nietzsche :

Où est ma demeure? C'est elle que je demande, que je cherche, que j'ai cherchée, elle que je n'ai pas trouvée. O étemel partout, ô étemel nulle part, ô éternel en vain.

et rien ne correspond mieux à l'impression générale qui monte de cette série de pièces où sont rejoints les accents les plus altiers des Vivants et des Mof/s, mais puisque enfin il faut choisir, j'ai hâte d'arriver à ces Poèfnes de l'amour qui couronnent le livre, et dans lesquels Mme de Noailles nous dévoile, si je ne me trompe, une face nouvelle de son génie. Les lyriques les plus sublimes ne sont pas nécessairement ceux qui écrivent les poèmes d'amour les plus profonds ni les plus particuliers ; précisément parce que pour eux le mot amour est en un certain sens le seul, il possède à leurs yeux comme une signification universelle, et il se dilate avec tant d'ampleur que l'on ne rencontre que rarement dans leurs œuvres ce resserrement au cœur même de l'amour, dans l'acception stricte du term.e, par quoi le poème se charge, se sature d'expérience. Incomparables dans les jaillissements, les ardeurs, les grands accès de détresse métaphysique de l'amour, l'orientation même de leur génie

ne les porte guère à se replier sur les puits qu'emplissent ses trésors, non plus que sur le labyrinthe de ses ténébreux souterrains. Jusqu'à présent, ainsi qu'il est naturel aux poètes de cette fière lignée, les vers d'amour de Mme de Noailles semblaient préférer la hauteur du vol à la laborieuse descente du mineur dans les entrailles de la terre. Sans rien perdre de leur élan, ses derniers poèmes au contraire dénotent la connaissance la plus profonde — une connaissance familière, lourde comme un aveu, vive comme une offense — de toutes les assises, de tous les arrière-plans de l'amour. Mme de Noailles jette son filet, et aussitôt remontent à la surface, comme de beaux poissons qui frétillent encore, les plus éclatantes proies. Dégagée de toute préparation, et des coutimiières lenteurs dont celle-ci s'accompagne, cette capture sans cesse renouvelée de la vérité profonde nous perce d'un plaisir aigu qui est presque sans analogue.

Les femmes, mon amour, craignent la rêverie. Tu ne peux pas savoir de quel poids la langueur Les accable. Le soir, quand la calme prairie Émet des parfums frais comme un sorbet d'odeur.

Quand le vent noir circule, invisible danseuse. Et semble vouloir plaire aux astres attentifs. Quand, au bas du coteau un train prompt et furtif Lance comme un torrent sa force aventureuse.

Quand sur la ville calm.e et que l'ombre abolit, Tout à coup le suave et copieux silence Noblement se construit, navigue et se balance. Aérien vaisseau sur l'éther amolli,

Les femmes sont sans joie, et se désintéressent Du sublime univers plein de vœux inconnus ; L'esprit bouleversé, ces ardentes prêtresses S'épouvantent du rêve en leur cœur contenu.

Amants, ayez pitié de ces bêtes divines. Aimez ce corps qui meurt, ce corps qui va mourir, Ces fronts contemplatifs que la beauté chagrine. Que rien, hormis l'amour, ne pourrait secourir !

Les femmes ne sont pas romanesques, l'espace Qui séduit leurs regards et les vient envahir. Ne leur offre jamais aucun but qui dépasse L'éblouissement grave et constant du désir !

Ne leur demandez pas d'être amplement sincères, Les mots ne servent pas leur vaste vérité. Ces rêveuses, tandis que vos bras les enserrent. Poursuivent le divin parmi la volupté.

Ne leur demandez pas d'être humblement fidèles. Leur cœur puissant a droit à d'infinis détours ; Leur détresse ressemble à ces cris d'hirondelle Qui jettent sur le soir tant d'adieux et d'amour 1

Lorsque leur turbulent et confiant désordre S'abat entre vos mains dans leurs instants sacrés, C'est l'immense univers qui leur donne des ordres. Et vous n'êtes jamais qu'un répit préféré.

Rien d'autre que l'amour n'occupe ces furies; Leur douceur, leur bonté n'est qu'un humble présent Que leur âme attentive, anxieuse et meurtrie, Accorde à vos désirs, moins que les leurs puissants I

Un poète qui profère de telles vérités — et la dernière partie des Forces éternelles en est remplie — dispense de bien des psychologues.

Décembre iy20.

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