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SUR « LA SYMPHONIE PASTORALE

D'où naît le limpide bonheur dont la vue d'un cristal de roche emplit à la fois l'œil et l'esprit? C'est que, pour y être captée, l'eau ne cesse pas de transparaître. Lorsque je songe à André Gide, cette image revient parfois visiter ma pensée ; son œuvre participe des deux règnes, du minéral et du liquide, — mais celui-ci ne s'y recueille que dans des aiguières de cristal.

Cette pureté cristalline est une des formes que prend le plus volontiers la prose française, maniée par un écrivain authentique ; mais d'ordinaire elle ne la prend qu'au prix de certains sacrifices. Saint-Evremond luimême, pour qui Gide marque une prédilection justifiée, l'eût-il aussi souvent atteinte si la stricte étiquette de son siècle ne lui eût interdit d'agiter « des questions qu'on devrait traiter avec beaucoup de mystère et de secret » : relisez plutôt ce qu'il dit de la théologie dans son « Jugement sur les sciences où peut s'appliquer un honnête homme ». Mais Gide, lui, n'a jamais admis de sacrifier quoi que ce fût de lui-même, et cependant

seul parmi nous il détient le privilège de cette résonance. A cet égard, rien que comme écrivain, — comme maître et comme gardien de la langue, — sa position est aujourd'hui unique. Avant d'aborder son dernier livre, la Symphonie pastorale, il n'est pas inutile de la préciser.

Pour définir la position de Gide écrivain, il faut momentanément, parmi les traits multiples dont se compose sa complexe originalité, faire saillir l'un d'entre eux qui, à l'examen, ne se révèle pas le moins surprenant, ni surtout le moins méritoire. Alors que nombre d'écrivains, à qui l'on a trop répété que la clarté est le génie même de la langue française, prétendent indûment l'identifier avec le vide de leurs propres esprits, — d'autres au contraire, qu'anime le seul souci de s'exprimer tout entiers, dépouillent envers la langue toute retenue, et semblent parfois se complaire dans les supplices qu'ils lui infligent. Si, sous la poussée du tempérament, l'individualité ainsi mise à jour se révèle d'une réelle puissance, il advient que le temps accomplisse son œuvre, et qu'il annexe, qu'il incorpore à notre littérature plus d'une précieuse conquête. A ceux-là, Gide est toujours prêt à faire accueil et même fête, à saluer en eux de nouveaux visages du génie français. Lui cependant en agit différemment : ne penser qu'en homme, sans de l'homme rien écarter, rien considérer comme étranger, mais n'écrire qu'en français, — inclure l'humanité du vers de Tcrcncc dans la pure musique

du langage raciiiien, tel est l'objet qu'il se propose. Pour reprendre la vigoureuse image de Bossuet dans le Traité du libre arbitre, Gide a toujours su « tenir fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue ». Ce milieu, dans le cas de Gide, c'est le secret d'un art où une chose n'est jamais au détriment de l'autre, — duquel on ne peut même pas dire que l'accent porte davantage tantôt ici et tantôt là : l'équilibre est parfait, mais on répugne presque à employer le mot qui sent l'effort, tant le mouvement reste naturel, spontané, — la douce inclinaison d'une pente, non le plateau que l'on a gravi.

Mais si, de la forme on remonte jusqu'à la matière informée, c'est alors que le cas de Gide apparaît dans toute sa particularité. Il existe quelques très purs écrivains qui n'ont rien refusé à leur esprit, qui ont rendu la main à chacune de ses sollicitations, mais chez eux cette alacrité intellectuelle repose sur un fond de sérénité, sur un bonheur intérieur, ingénu et paisible : — et c'est cette sérénité précisément qui donne aux évolutions de leur esprit la liberté et la grâce du vol des oiseaux, qui aspire à rejoindre par là une sérénité plus immatérielle encore. Tel ce Joubert — Platone platonior, — mais qui écrivait à Mme de Beaumont : « Ayez le repos en amour, en estime, en vénération, je vous en supplie les mains jointes. » Or, de sérénité, Gide n'en connaît point ; il ne faudrait pas le défier, car il pourrait bien l'acquérir ; j'imagine néanmoins que chez lui elle demeurerait toujours un senti-

ment un peu factice. La matière, le sujet propre de son œuvre, c'est Tinquiétude ; mais le mot inquiétude ne suffit pas, il ne va pas assez au fond : l'inquiétude, mouvement par lequel on est porté d'un point à un autre, mais qui n'implique pas qu'en chacun de ces points, dans le moment où on l'occupe, on soit nécessairement troublé. Le trouble, — mot lourd, pesant, qui rend le son mat et opaque de la chose même qu'il exprime, — voilà le mot qui traduit le mieux l'état permanent de Gide, l'élément qui chez lui a toujours l'air de bouger, mais qui ne bouge que dans ses manifestations, et dont l'essence, le noyau, d'un volume que l'on retrouve chaque fois identique, régit l'incessant dynamisme de son esprit. Ce trouble, devant tout, à chaque instant, Gide le ressent, et parce qu'il le ressent, il lui faut le communiquer à ceux dont il estime qu'ils méritent d'être troublés. Susciter le trouble chez les meilleurs, empêcher que ne les envahisse ce confort de l'esprit, — le péché suprême à ses yeux, celui pour lequel il n'y a pas de rémission, — il ne conçoit pas de tâche à laquelle il se sente plus impérieusement appelé ; mais c'est dans l'accomplissement de cette tâche, dans la manière dont il s'en acquitte, qu'il porte une grandeur toute humaine, et sur laquelle je ne vois pas que l'on ait toujours assez insisté. « Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu'ils ressentent. » Oui, mais la stoïque parole de Clotilde de Vaux, c'est Alissa qui la recueille ; Gide ne la prend pas à son compte, ou du moins il ne l'y prend que pour autant qu'il s'est projeté en Alissa, qu'il portait

en lui la possibilité de la créer. Une fois créée pourtant, Alissa lui fait en quelque sorte retour : d'elle il se sent responsable, et l'engagement auquel en son propre nom il n'eût pas souscrit, voici que pour elle il le contracte, il s'y oblige, — et maintient vivantes en lui-même ces régions de son être intime grâce auxquelles tour à tour chacune de ses créations prit naissance, et à travers l'intermédiaire desquelles elle pourra continuer de faire entendre sa voix. Il y a là un tact d'une nature toute spéciale, qui n'est pas le tact pour ainsi dire professionnel de certains grands artistes, et qui pas davantage n'est la faculté acquise de « l'honnête homme » : c'est une qualité humaine avant tout, et qui apparaîtrait simple si en fait personne, ou presque, ne s'avisait de la mettre en pratique : un toucher infiniment sensitif, infiniment respectueux de la sensibilité d' autrui, et qui chez Gide se décèle par je ne sais quel tremblement de l'expression. Il semble qu'il y ait chez lui comme un double mouvement ; dès que de sa pensée il aperçoit le véritable visage, sa divination toujours active de ce que les autres pourront éprouver, sa crainte de les blesser — qui n'est jamais chez lui déviation de l'esprit, mais scrupule du cœur — le contraignent de se reprendre en main, — mais il ne l'a pas plus tôt fait que du cœur, le scrupule gagne l'esprit, et le besoin profond d'entière sincérité le force à découvrir, à dénuder toute sa pensée. Du petit ouvrage intitulé le Prométhée mal enchaîné qui, sous le couvert de la fantaisie et du divertissement, introduit bien avant dans la connais-

sance de Gide, j'extrais ces deux passages significatifs. Parvenu au milieu de sa conférence, Prométhée s'interrompt, étreint par l'émotion :

La phrase s'étranglait dans sa gorge, les larmes empêchaient sa voix de porter.

— Pardonnez-moi, messieurs, — reprit-il, un peu plus calme, — pardonnez-moi de vous dire des choses si graves ; mais si j'en savais de plus graves, c'est celles-là que je dirais...

et après la mort de Damoclôs, le dialogue suivant s'engage :

— O ! disait Prométhée à Coclès, quittant la chambre mortuaire — tout cela est horrible ! la fin de Damoclès me bouleverse. Est-il vrai que ma conférence soit cause de sa maladie?

— Je ne puis l'affirmer, dit le garçon, mais je sais tout au moins qu'il fut très remué pour ce que vous disiez de votre aigle.

— De notre aigle, reprit Coclès.

— J'étais si convaincu, dit Prométhée.

— C'est pourquoi vous le convainquîtes... votre paroie était très vive...

— Je pensais qu'on n'écoutait pas... j'insistais... si j'avais su qu'il écoutait...

— Qu'eussiez-vous dit?

— La même chose, balbutia Prométhée (i).

Le trouble du fond transparaissant sous la limpidité de la forme, — jamais Gide n'a résolu le problème avec une plus parfaite maîtrise que dans la Symphonie

(i) André Gidk, le Prométhée mal enchaîné, p. 98, 129-130 « Mercure de France ».

pastorale (i). La transparence est telle cette fois qu'il semble qu'elle ne se borne plus à l'expression, mais bien, si contradictoire que cela puisse paraître, qu'elle ait communiqué au trouble lui-même quelque chose de sa propre limpidité. C'est que Gide dispose définivement de l'instrument qui lui convient : la justesse avec laquelle il en joue s'accompagne d'une entière liberté, et il liii suffit aujourd'hui de l'indication la plus légère pour que nous répondions à son appel, et que notre âme rende le son que d'elle il sollicite. Mais c'est dans la qualité de chacune de ces indications que se décèle toute l'efficace de la discrétion en art, lorsqu'au lieu de naître de la seule politesse de l'usage, elle correspond au tressaillement d'une sensibilité particulière. Bien que le mot de récit ne figure pas sur la couverture de la Symphonie pastorale — sans doute parce que celle-ci assume la forme du journal, — j'imagine que dans l'esprit de son auteur la Symphonie pastorale ne s'en rattache pas moins à ce genre du récit auquel nous devions déjà V Immoraliste et la Porte étroite, —

(i) André Gide, la Symphonie pastorale (éditions de la a Nouvelle Revue française »). Je tiens à signaler trois articles dans lesquels, à des points de vue différents, les mérites du livre sont exceUemment appréciés : celui de François Le Grix {Revue hebdomadaire, septembre 1920), celui de Jacques Boulenger (ropinion, octobre 1920) et celui d'Albert Thibaudet {Nouvelle Revue française, octobre 1920). Sur l'œuvre de Gide jusqu'en 1910, je ne saurais trop recommander le travail d'ensemble de Jacques Rivière que l'on trouvera dans le volume intitulé : Études (éditions de la « Nouvelle Revue française »), et qui contient les pages les plus profondes et les plus pénétrantes qui aient été écrites jusqu'à présent sur notre sujet.

L'article de Jacques Boulenger a été recueilli depuis dans ...Mais l'art est difficile (2« série).

qui par ses dimensions modérées s'adapte si bien aux proportions élégantes du génie français, et dans le cadre duquel Gide a su faire tenir tout l'essentiel de sa pensée. Se ralliant chaque jour davantage à cette conception plus large du roman dont s'inspirent les grands romanciers russes et anglais, Gide, en ce qui concerne ses ouvrages, a préféré jusqu'à présent réserver le terme ; mais l'indication, entre ses mains, aiguille si constamment en profondeur que, sans vouloir préjuger l'avenir, l'on en arrive presque à se demander ce qu'un tel art pourrait gagner à s'étendre. Toutes les fois où dans la Symphonie pastorale un point vient à être touché, c'est toujours un de ces points que l'on est bien obligé d'appeler les points d'humanité, — un de ceux où affleure toute la vulnérable complexité humaine : le toucher de Gide agit ici à la manière de la baguette du sourcier, et l'eau, qui depuis un certain temps là s'amassait, afflue et jaillit sous la moindre pression. Il est dans la Symphonie pastorale plus d'une scène, plus d'un entretien où d'un bout à l'autre il semble que, par-dessous la prudente retenue des paroles qui s'échangent, l'on perçoive les vibrations successives dont chacun des interlocuteurs est ébranlé. Je citerai l'une de ces scènes : la conversation entre le pasteur et sa femme, rapportée dans le premier cahier à la date du lo mars : je ne me dissimule pas tout ce que ces pages perdent à être isolées du contexte, mais comme mon objet dans ces articles n'est à aucun degré de résumer un livre, ni surtout d'en remplacer la lecture, mais bien au con-

traire d'inciter à ce qu'on l'accomplisse, je ne le regrette qu'à demi. A cet instant du récit, le pasteur ignore tout encore de la nature véritable des sentiments que lui inspire Gertrude, la jeune aveugle qu'il a recueillie, — et il n'ignore pas moins que sa femme Amélie les a, elle, devinés : son fils Jacques lui a avoué la veille son amour pour Gertrude et son désir de l'épouser; sans pénétrer les motifs du violent déplaisir que lui cause cette nouvelle, le pasteur a refusé son consentement et obtenu de son fils la promesse de s'éloigner.

Notre maison est si petite que nous sommes obligés de vivre un peu les uns sur les autres, ce qui est assez gênant parfois pour mon travail, bien que j'aie réservé au premier une petite pièce oii je puisse me retirer et recevoir mes visites ; gênant surtout lorsque je veux parler à l'un des miens en particulier, sans pourtant donner à l'entretien une allure trop solennelle, comme il adviendrait dans cette sorte de parloir que les enfants appellent en plaisantant : le lieu saint, où il leur est défendu d'entrer ; mais ce même matin, Jacques était parti pour Neuchâtel, où il devait acheter ses chaussures d'excursionniste, et, comme il faisait très beau, les enfants, après déjeuner, sortirent avec Gertrude, que tout à la fois ils conduisent et qui les conduit. (J'ai plaisir à remarquer ici que Charlotte est particulièrement attentionnée avec elle.) Je me trouvai donc, tout naturellement, seul avec Amélie à l'heure du thé, que nous prenons toujours dans la salle commune. C'était ce que je désirais, car il me tardait de lui parler. Il m'arrive si rarement d'être en tête à tête avec elle que je me sentais comme timide, et l'importance de ce que j'avais à lui dire me troublait, comme s'il se fût agi non des aveux de Jacques, mais des miens propres. J'éprouvais aussi, devant que de parler, à quel point deux êtres, vivant somme toute

de la même vie, et qui s'aiment, peuvent rester (ou devenir) l'un pour l'autre énigmatiques et emmurés ; les paroles, dans ce cas, soit celles que nous adressons à l'autre, soit celles que l'autre nous adresse, sonnent plaintivement comme des coups de sonde pour nous avertir de la résistance de cette cloison séparatrice et qui, si l'on n'y veille, risque d'aller s'épaississant.

— Jacques m'a parlé hier soir et ce matin, commençai-je, tandis qu'elle versait le thé ; et ma voix était aussi tremblante que celle de Jacques hier était assurée. Il m'a parlé de son amour pour Gertrude.

— Il a bien fait de t'en parler, dit-elle sans me regarder et en continuant son travail de ménagère, comme si je lui annonçais une chose toute naturelle, ou plutôt comme si je ne lui apprenais rien.

— Il m'a dit son désir de l'épouser; sa résolution...

— C'était à prévoir, murmura-t-elle en haussant légèrement les épaules.

— Alors tu t'en doutais? fis-je, un peu nerveusement.

— On voyait venir cela depuis longtemps. Mais c'est un genre de choses que les hommes ne savent pas remarquer.

Comme il n'eût servi à rien de protester, et que du reste il y avait peut-être un peu de vrai dans sa repartie, j'objectai simplement :

— Dans ce cas, tu aurais bien pu m'avertir.

Elle eut ce sourire un peu crispé du coin de la lèvre, par quoi elle accompagne parfois et protège ses réticences, et en hochant la tête obliquement :

— S'il fallait que je t'avertisse de tout ce que tu ne sais pas remarquer !

Que signifiait cette insinuation? C'est ce que je ne savais, ni ne voulais chercher à savoir, et passant outre :

— Enfin, je voulais entendre ce que toi tu penses de cela.

Elle soupira, puis :

— Tu sais, mon ami, que je n'ai jamais approuvé la présence de cette enfant parmi nous.

J'avais du mal à ne pas m'irriter en la voyant revenir ainsi sur le passé :

— Il ne s'agit pas de la présence de Gertrude ; repris-je, mais Amélie ( ontiuuait déjà :

< — J'ai toujours pensé qu'il n'en pourrait rien résulter que de fâcheux.

Par grand désir de conciliation, je saisis au bond la phrase :

— Alors tu considères comme fâcheux un tel mariage. Eh bien ! c'est ce que je voulais t'entendre dire ; heureux que nous soyons du même avis. J'ajoutai que du reste Jacques s'était docilement soumis aux raisons que je lui avais données, de sorte qu'elle n'avait plus à s'inquiéter : qu'il était convenu qu'il partirait demain pour ce voyage qui devrait durer tout un mois,

— Comme je ne me soucie pas plus que toi qu'il retrouve Gertrude ici à son retour, dis-je enfin, j'ai pensé que le mieux serait de la confier à Mlle de la M... chez qui je pourrais continuer de la voir ; car je ne me dissimule pas que j'ai contracté de véritables obligations envers elle. J'ai tantôt été pressentir la nouvelle hôtesse, qui ne demande qu'à nous obliger. Ainsi tu seras délivrée d'une présence qui t'est pénible. Louise de la M... s'occupera de Gertrude ; elle se montre enchantée de l'arrangement ; elle se réjouit déjà de lui donner des leçons d'harmonie.

Amélie semblant décidée à demeurer silencieuse, je repris :

— Comme il faut éviter que Jacques n'aille retrouver Gertrude là-bas en dehors de nous, je crois qu'il sera bon d'avertir Mlle de la M... de la situation, ne penses-tu pas?

Je tâchais par cette interrogation d'obtenir un mot d'Améhe ; mais elle gardait les lèvres serrées, comme s'étant juré de ne rien dire. Et je continuai, non qu'il me restât rien à ajouter, mais parce que je ne pouvais supporter son silence :

— Au reste, Jacques reviendra de ce vo^^age peut-être déjà guéri de son amour. A son âge, est-ce qu'on connaît seulement ses désirs?

— Oh ! même plus tard, on ne les connaît pas toujours, fitelle enfin bizarrement.

Son ton énigmatique et sentencieux m'irritait, car je suis de naturel trop froid pour m'accommoder aftément du mystère. Me tournant vers elle, je la priai d'expliquer ce qu'elle sous-entendait par là.

— Rien, mon ami, reprit-elle tristement. Je songeais seulement que tantôt tu souhaitais qu'on t'avertisse de ce que tu ne remarquais pas.

— Et alors?

— Et alors je me disais qu'il n'est pas aisé d'avertir.

J'ai dit que j'avais horreur du mystère et, par principe, je me refuse aux sous-entendus :

— Quand tu voudras que je te comprenne, tu tâcheras de t' expliquer plus clairement, repartis-je d'une manière peutêtre un peu brutale, et que je regrettai tout aussitôt ; car je vis un instant ses lèvres trembler. Elle détourna la tête puis, se levant, fit quelques pas hésitants et comme chancelants dans la pièce.

— Mais enfin, Amélie, m'écriai-je, pourquoi continues-tu à te désoler, à présent que tout est réparé?

Je sentais que mon regard la gênait, et c'est le dos tourné, m'accoudant à la table et la tête contre la main, que je lui dis :

— Je t'ai parlé durement tout à l'heure. Pardon. Alors, je l'entendis s'approcher de moi, puis je sentis ses

doigts se poser doucement sur mon front, tandis qu'elle disait d'une voix tendre et pleine de larmes :

— Mon pauvre ami !

Puis aussitôt, elle quitta la pièce.

Les phrases d'Amélie qui me paraissaient alors mystérieuses, s'éclairèrent pour moi peu ensuite ; je les ai rapportées telles qu'elles m'apparurent d'abord ; et ce jour-là je compris seulement qu'il était temps que Gertrude partît (i).

En présence d'une scène où aux nappes les plus souterraines du sentiment se superposent constamment les réactions vitales les plus subtiles, mais où la fusion est si absolue que rien ne se laisse dissocier, on se répète le mot de Benjamin Constant : « Il n'y a de vérité que dans les nuances. » Tout y est et rien ne sort. Une exquise fmgalité préside au choix des détails matériels : ils n'entrent qu'en petit nombre, mais nul n'est traité comme indiffén^nt. L'auteur les veut

(i) La Symphonie pastorale, p. 80-88.

humbles à dessein ; de chacun d'eux il se dégage comme une odeur de modestie ; aux pensées et aux sentiments seuls sont réservés la contention et l'inconscient orgueil dont elle s'accompagne. On songe à Lenain tel qu'on le voit maintenant au Louvre, — à ces tableaux où le décor garde toujours un parfum domestique et privé, où le drame se joue entièrement au dedans, derrière l'immobilité, la fixité passionnée des visages.

Un art de cet ordre excelle tout naturellement dans les préparations, mais il ne faut pas entendre le mot dans la seule acception dramatique : la préparation des événements. La préparation des événements euxmêmes, et celle pour ainsi dire de l'atmosphère dans laquelle ils se produisent, sont toujours intimement associées : l'une ne saurait suffire sans l'autre. Dans la Symphonie pastorale — qui offre à cet égard quelque analogie avec les œuvres les mieux venues d'Ibsen — le rôle de l'artiste consiste à créer peu à peu une atmosphère, à rendre le lieu où se passe l'action un lieu habité, — dans le sens où l'on applique cette épithète aux pièces qui donnent l'impression que l'on s'y tient, qu'on y vit sans cesse. En un livre de cette nature, le problème que pose à l'artiste la création d'une atmosphère est un problème en quelque sorte double : il importe d'une part que l'atmosphère ne s'épaississe jamais au point d'étouffer les voix qui y résonnent, — mais il n'importe pas moins de l'autre qu'elle se soit partout insinuée, que rien ne demeure soustrait à la pénétrante douceur de sa persuasion, afin que chaque

parole qui y retentit puisse y retentir sans jamais détonner, n'être ni en deçà ni au delà, mais l'instant venu entrer — ainsi qu'on le dit d'un instrument de musique — avec toute sa lumineuse justesse.

Cet art des préparations, à deux parties harmonieusement concertées, Gide ne l'a jamais poussé plus loin que dans la Symphonie pastorale ; mais il survient un moment où de cet art même Gide devient la victime, et force est bien de reconnaître que la fin de la Symphonie pastorale tourne court. Sans que rien soit esquivé, nous assistons à la croissance graduelle de chacun des sentiments pris isolément et n'opérant qu'à l'intérieur ; mais au moment où ils éclatent tous au dehors, où, par l'effet de leur convergence, la crise se noue, — sitôt les événements déclenchés, l'invisible présence par qui le récit était soutenu, après la relation la plus brève se retire et nous laisse en plan. Gide ressemble ici à un homme qui avec le soin le plus minutieux aurait ensemencé son champ : la récolte s'annonce comme devant dépasser toutes les espérances, — puis au moment de lier en gerbes, Gide abandonne tout en l'état et s'en va.

A cette contradiction je cro^s apercevoir deux causes bien distinctes, La première reste d'ordre tout technique. La forme adoptée par la Symphonie pastorale est la forme du journal : or, cette forme présentait ici des avantages certains dont le principal consistait à assurer au livre un centre : la figure du pasteur ; autour de lui — et en fonction de lui seulement, — se groupe nt les autres personnages, mais cet avan-

tage cesse précisément d'en être un au point d'éclatement des événements. Le propre de la crise en efïet, c'est que chacun de ceux qui y sont engagés revendique aussitôt sa pleine autonomie, exige de n'être plus traité que pour lui-même. La forme du journal, qui se prêtait à l'ensemencement, devenait inconciliable avec la récolte de tous les fruits. D'un goût si sûr en ces délicates matières artistiques, Gide s'en est sans doute rendu compte. Convenait-il à partir de ce point d'adopter une forme nouvelle? Mais ne risquait-on pas ainsi de rompre cette unité d'impression si parfaitement maintenue jusque-là ? Fallait-il donc se borner à ne nous transmettre que ce qui était communicable à travers la seule vision du pasteur? Pris entre la crainte de nuire à la pure beauté de son œuvre et l'impossibilité de se contenter d'une solution intermédiaire, Gide a préféré s'abstenir complètement : dans le simple énoncé de faits par où s'achève le livre, il a beau préserver le ton ; on le sent malgré tout pressé d'en finir.

Et ceci nous amène à la seconde cause de cette contradiction. Il semble que chez certains grands écrivains que l'art ne confisque pas au point d'imposer complètement silence à toutes les autres sollicitations de leur esprit, il survienne un moment où de l'œuvre qu'ils ont entreprise, qu'ils ont conduite avec amour, ils ne souhaitent rien tant que de s'évader. A de tels moments, seule une suprême patience parviendrait à mener l'œuvre à terme. Mais la patience justement est l'unique vertu qui soit d'ordinaire refusée à ces écri-

vains-là, car ils craignent toujours de vieillir sur leurs ouvrages. Nous avons noté dans notre précédent article l'incoercible besoin d'évasion qui s'empare à certains moments du génie de Mme de Noailles. Mais chez elle il naît du désir de rejoindre la direction naturelle de son inspiration qui est l'élan, non la saturation artistique. La forme personnelle de l'évasion chez Gide,

— et nul plus que lui ne paraît en éprouver le besoin,

— ressortit à des motifs tout différents. L'homme qui a écrit cette phrase où se peint si exactement son attitude : « En art, il n'y a pas de problèmes — dont l'œuvre d'art ne soit la suffisante solution (i) » est bien avant tout un artiste ; mais c'est un artiste à qui son esprit ne cesse de présenter des problèmes ou plutôt des drames qui tous s'offrent à la transmutation artistique, et dont chacun apporte avec soi comme un mode de vie nouvelle qu'il lui reste encore à vivre. S'attarder sur l'un d'entre eux, n'est-ce pas dès lors sacrifier des possibilités inexplorées, et frustrer ainsi l'art lui-même de ce dont il pourrait encore s'enrichir? Dans ce dilemme Gide se confie à l'intelligence du lecteur : ayant doublé avec lui les caps les plus dangereux, il lui laisse le soin d'aborder au port déjà en vue. Lui cependant repart aussitôt pour quelque nouvel et enivrant voyage : « Ne sens-tu pas toute la poésie de ce mot : lever l'ancre? »

Lorsque j'étais enfant, rien ne m'attirait plus, sur les cartes de géographie, que la configuration dentelée

(i) L'Immoralisie, préface, p. 9.

de certaines presqu'îles. Ouverte au vent du large, recueillant l'eau par tous les pores de ses innombrables petites criques, toujours reliée néanmoins à la terre ferme, — telle m'apparaît à ce jour l'œuvre d'André Gide : vigie avancée de l'esprit français, mais sur laquelle veille à son tour, tutélaire, la pure et mélodieuse mémoire de Jean Racine.

Janvier 1921.

LE COURAGE DE L'eSPRIT

Mais c'est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m'appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes (i).

Avant d'aborder précisément le Côté de Guermantes dont le premier volume a paru il y a quelques mois, le devoir du critique consiste à opérer, dans la mesure de ses capacités et de ses forces, une de ces fouilles dont Marcel Proust ne cesse de lui donner l'exemple : en face d'une œuvre qui, par la richesse de ses apports et par la nouveauté de ses méthodes, marque une date d'une telle importance dans l'histoire de la psychologie aussi bien que dans celle du roman, une question préalable se pose : quelles sont les facultés, et, par-dessous ces facultés mêmes, quelle est, comme di-

(i) Marcel Phoust, A lar echcrche du it-mps perdu, t. 1; Du côlr de chez Swann, p. i/o de l'édition en un volume (éditions de la NoitvrVe Revue française).

rait un mathématicien, la constante, qui ont rendu la production de l'œuvre possible? Ainsi seulement, détournant un moment les yeux de l'éblouissante diaprure des surfaces, pouvons-nous espérer peut-être, sinon palper, du moins entrevoir les « gisements profonds », les « terrains résistants » qui soutiennent tout l'édifice.

Pour diverses et sans prix que soient les facultés dont témoigne l'œuvre de Marcel Proust, leur réunion même n'aurait pu suffire sans la présence d'une vertu intellectuelle qui leur sert de centre, d'où toutes rayonnent, et qui, jusque dans le caprice de leurs méandres, dirige, invisible, 1 eurs multiples manifestations. Cette vertu, c'est le courage de l'esprit, — parmi les formes du courage la plus rare peut-être, la plus imparfaitement comprise aussi. Envisagée dans toute son étendue, telle que Marcel Proust la conçoit, cette vertu comporte plusieurs degrés dont l'ultime échappe, je ne dis pas seulement à la pratique, mais même à la perception d'un grand nombre d'entre nous. Elle part de la sincérité au sens général d'abord, puis au sens serré du mot : nous éprouvons soit une sensation, soit un sentiment, — et je n'établis ici entre les deux termes d'autre distinction que celle du plus physique au plus immatériel ; — c'est là, quoi qu'on veuille, le branle initial, et pour qui n'éprouverait ni l'un ni l'autre, le problème de la sincérité ne se poserait même pas, ou, ainsi qu'il advient parfois, ne se poserait que dans le

6o APPROXIMATIONS

vide. Cette sensation, ce sentiment, les éprouvons-nous réellement? Question que tout esprit sincère commence par adresser à l'objet de sa pensée. La réponse est-elle affirmative? Aussitôt une seconde question surgit : ce qui en nous éprouve cette sensation, ce sentiment, est-ce bien notre moi véritable? Est-ce notre moi strict qui, les vit? N'est-ce pas plutôt, pour reprendre le langage de Perdican de Musset, « un être factice, créé par notre orgueil et notre ennui »? Ici, la réponse ne laisse pas souvent que de tarder : c'est que ce n'est plus à l'objet de sa pensée que l'esprit adresse la question, mais bien à sa pensée elle-même ; une fois venue pourtant, elle apporte à l'esprit une satisfaction qu'il juge satisfaisante : le cycle de la sincérité est clos, et en fait, parvenus jusque-là, nous avons généralement conscience d'avoir rempli tout notre devoir. Quelques-uns cependant poussent plus loin : ils instituent une contre -épreuve en exerçant une brusque pesée sur l'édifice qui leur demeure cant soit peu suspect. S' écroule -t -il sous leur pression? Avec la haine de l'amour trompé, ils le renient, l'abjurent sans réserves, ne daignant même pas vérifier si quelque authentique trésor ne git pas enfoui sous les décombres. Que l'édifice résiste au contraire, ils ne mettront plus jamais en doute la qualité des matériaux ; complaisamment absorbés dans la contemplation du temple nouveau, ils se garderont d'y porter une main désormais sacrilège. Or, c'est à partir de ce point, alors que presque tous ont abandonné le jeu, qu'apparaît dans son entière signification le courage

MARCEL PROUST 6l

de l'esprit chez Marcel Proust. Si Proust ne le cède à personne pour la force de la pensée, il vaut encore davantage par la persistance de celle-ci et par son étemel recommencement : c'est dans la capacité de durée de l'effort intellectuel qu'il se montre aujourd'hui à peu près unique. A cet égard il n'a de pairs que parmi de rares génies, isolés comme lui, et chez lesquels, ainsi qu'en son cas, cette capacité de durée de l'effort intellectuel est par delà toute espèce de don : elle constitue à proprement parler une vertu, — la vertu par excellence de l'esprit. Qui le sait d'ailleurs mieux que Proust qui ne se représente jamais la vie intellectuelle supérieure, c'est-à-dire créatrice, que sous les espèces de l'effort intégral, de celui devant lequel l'on cherche — et l'on trouve toujours — les meilleures

raisons de se dérober?

A cet effort, le lecteur aura tous les droits d'estimer que je me dérobe à mon tour si, avant d'aller plus loin, — et pour pouvoir le faire utilement, — je suis obligé de citer plusieurs textes assez étendus ; mais lorsqu'il en aura pris connaissance, il devra me concéder que mes raisons cette fois sont des meilleures, et sans doute me saura- t-il gré d'un a abstention pour lui si fructueuse. Ces textes sont empruntés à la première partie de Du côté de chez Swann : « Combray. »

Mes promenades de cet automne-là furent d'autant plus agréables que je les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand j'étais fatigué d'avoir lu toute la matinée

dans la salle, jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais : mon corps obligé depuis longtemps de garder l'immobilité, mais qui s'était chargé sur place d'animation et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu'on lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville, les buissons auxquels s'adosse Montjouvain, recevaient des coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n'étaient, les uns et les autres, que des idées confuses qui m'exaltaient et qui n'ont pas atteint le repos dans la lumière, pour avoir préféré à un lent et difficile éclaircissement le plaisir d'une dérivation plus aisée vers une issue immédiate. La plupart des prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser en le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous apprend pas à le connaître. Quand j'essaie de faire le compte de ce que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fut le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que c'est, cet automne-là, dans une de ces promenades, près du talus broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle. Après une heure de pluie et de vent contre lesquels j'avais lutté avec allégresse, comme j'arrivais au bord de la mare de Montjouvain, devant une petite cahute recouverte en tuiles où le jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l'averse reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se promenait une poule. Le vent qui souftlait tirait horizontalement les herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes de duvet de la poule, qui, les unes et les autres, se laissaient filer au gré de son souffle jusqu'à l'extrémité de leur longueur, avec l'abandon des choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait de nouveaii réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n'avais encore jamais fait attention. Et voyant sur l'eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du ciel, je m'écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut. B Mais en même temps je sentis que mon

devoir eût été de ne pas m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement (i).

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu'auparavant de n'avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j'en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l'écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de lui-même, par une sorte d'inhibition devant la douleur, mon esprit s'arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m'interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s'y rattachant en rien, tout d'un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l'odeur d'un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu'ils me donnaient, et aussi parce qu'ils avaient l'air de cacher au delà de ce que je voyais quelque chose qu'ils invitaient à venir prendre et que, malgré mes efforts, je n'arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d'aller avec ma pensée au delà de l'image et de l'odeur. Et s il fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux ; je m'attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m'avaient semblé pleines, prêtes à s'entr'ouvrir, à me livrer ce dont elles n'étaient qu'un couvercle. Certes, ce n'étaient pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l'espérance que j'avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l'illusion d'une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l'ennui, du sentiment de mon impuissance que j 'avais éprouvés chaque fois que j'avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que m'imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur — de tâcher d'apercevoir ce qui se cachait derrière elles,

(i) Du côté de chez Swann, p. 144-145.

que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts et de m'épargner cette fatigue. Par bonheur mes parents m'appelaient, je sentais que je n'avais pas présentement la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et qu'il valait mieux n'y plus penser jusqu'à ce que je fusse rentré, et ne pas me fatiguer d'avance sans résultat. Alors je ne m'occupais plus de cette chose inconnue qui s'enveloppait d'une forme ou d'un parfum, bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le revêtement d'images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les poissons que les jours où on m'avait laissé aller à la pêche, je rapportais dans mon panier couverts par une couche d'herbe qui préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison, je songeais à autre chose et ainsi s'entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que j'avais cueillies dans mes promenades ou les objets qu'on m'avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de cloches, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu'est morte la réalité pressentie que je n'ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois pourtant, — où notre promenade s'étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l'aprèsmidi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui, — j'eus une impression de ce genre et ne l'abandonnai pas sans un peu l'approfondir. On m'avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray, à s'arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l'attendrions. Au tournant d'un chemin, j'éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinviîle sur lesquels donnait le soleil couchant et que les mouvements de notre voiture et les lacets du chemin avaient l'air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d'eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d'eux.

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l'ensoleillement de leur surface, je son-

tais que je n'allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu'ils semblaient contenir et dérober à la fois.

Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l'air de si peu nous approcher d'eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l'église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j'avais eu à les apercevoir à l'horizon et l'obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; j'avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n'y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l'avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d'arbres, de toits, de parfums, de sons que j'avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu'ils m'avaient procuré et que je n'ai jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers que un peu plus tard, j'aperçus une dernière fois au tournant d'un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d'autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même, et d'essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d'écorce se déchirèrent, un peu de ce qui était caché en elle m'apparut, j'eus une pensée qui n'existait pas pour moi l'instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m'avait fait tout à l'heure éprouver leur vue s'en trouva tellement accru que, pris d'une sorte d'ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. A ce moment, et comme nous étions déjà loin de Martinville, en tournant la tête, je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments, les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d'analogue à une jolie phrase, puisque c'était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela m'était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai, malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le

petit morceau suivant que j'ai retrouvé depuis et auquel je n'ai eVL à faire subir que peu de changements.

Et après avoir cité le morceau, Marcel Proust ajoute :

Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu'il avait achetées au marché de Martinville, j'eus fini de l'écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu'elle m'avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu'ils cachaient derrière eux que, comme si j'avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête (i).

On trouverait difficilement des textes où soit poussée plus avant l'étude de l'effort intellectuel, du va-et-vient d'opérations multiples dont il s'accompagne et auxquelles l'organisme tout entier participe, ainsi que de l'acte créateur qui le suit et de la délivrance qui en résulte. Un examen tant soit peu attentif de leur contenu permet de se rendre compte comment l'œuvre de Marcel Proust était possible, et les problèmes que ces textes élucident sont d'autre part de portée à la fois si pressante et si générale que mes lecteurs m'excuseront d'y insister.

A l'origine de toute vie spirituelle, — disons même de toute vie dès qu'elle s'élève au-dessus du simple réflexe, — on trouve une source unique, identique : l'exaltation. Nul état ne serait plus essentiel à bien connaître, parce que, pour autant qu'ils comptent vraiment, tous les autres sont conditionnés par lui,

(i) Du côti dt chez Swann, p. 165-168.

mais précisément, du seul fait qu'il les conditionne, il occupe un autre plan qu'eux, — un plan, si l'on peut dire ainsi, antérieur à ceux qui tombent sous la catégorie de notre connaissance, et où il semble que le principe de contradiction n'ait pas cours, du moins au sens où il a cours habituellement. Tout ce que l'expérience intime nous apprend de l'exaltation présente en effet cette singularité que l'intuition nous apporte à son sujet toute une série de certitudes qui non seulement ne possèdent pas entre elles de concordances logiques, mais dont chacune a l'air de ne pouvoir se poser qu'en en déclenchant une autre qui, dans le monde où se meut la pensée normale, constituerait comme la négation idéale de la première : c'est ainsi que l'exaltation se confond à tel point avec le sentiment de la vie que, dans le moment où nous l'éprouvons et dans la mesure où la toute-puissance de son emprise nous laisse la moindre disponibilité, tout ce qui n'est pas cette exaltation même nous apparaît comme frappé d'une mort irrémédiable ; mais, d'autre part, le sentiment de la vie n'offre alors aucune analogie avec ce que nous avons coutume d'entendre par ce mot, même lorsqu'il revêt pour nous le maximum de sa puissance : il semble que ce ne soit pas à la même vie qu'il soit dans les deux cas fait allusion, et qu'en proie à l'exaltation, nous n'ayons jamais la sensation de vivre plus pleinement que dans la poursuite d'une autre vie, d'une réalité seconde que nous sommes toujours sur le point d'atteindre, et qui, en dépit des signes d'appel qu'elle nous adresse, se retire

toujours légèrement au delà de notre prise. De même, tout le temps qu'elle dure, l'exaltation soutient notre course, à laquelle, pour y rebondir, elle offre le tremplin le plus solide ; nous sentons sa présence, à la fois en nous et autour de nous, comme la présence d'un être réel, plus vaste, mais non de nature essentiellement différente de celle de ces autres présences gardiennes dont nous ne saurions nous passer ; et cependant nous ne perdons jamais tout à fait l'impression que cette présence n'a ni corps, ni matière : éther sur lequel nous sommes portés, elle est, non le message distinct, mais l'onde qui transmettra tous les messages possibles, ou, si l'on préfère, l'enveloppe, l'impalpable tunique protectrice qui rend invulnérable, glorieux, le corps de toute vérité prête à surgir. Si de ce phénomène de l'exaltation, l'on cherchait à donner l'approximation la moins inexacte, il conviendrait de lui appliquer certaines des miraculeuses figures par où, pour communiquer au lecteur quelque idée du génie de Platon, Joubert semble rivaliser de fluidité avec son modèle :

Il y a dans Platon une lumière toujours prête à se montrer, et qui ne se montre jamais. On l'aperçoit dans ses veines, comme dans celles du caillou : il ne faut que heurter ses pensées pour l'en faire jaillir. Il amoncelle des nuées ; mais elles recèlent un feu céleste, et ce feu n'attend que le choc...

...Il y a en lui plus de lumière que d'objets, plus de forme que de matière...

Platon ne fait rien voir, mais il éclaire ; il met de la lumière dans nos yeux, et place en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne nous apprend rien, mais il nous dresse, noust açonne, et nous rend propres à tout savoir

Sa lecture, on ne sait comment, augmente en nous la susceptibilité à distinguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter. Comme l'air des montagnes, elle aiguise les organes et donne le goût des bons aliments (i)...

Tant que rexaltation dure, celui qu'elle anime se trouve transporté — pour user de l'opulent langage de Keats — « au sommet de la souveraineté » : un tel état — paradis tour à tour perdu, puis recouvré — demeure à jamais notre aspiration suprême, parce que seul il possède un caractère terminal : il est celui derrière lequel l'esprit ne peut plus tourner. Cet indéfinissable, cet insidieux problème que le simple fait d'exister semble toujours proposer à notre pensée, nous l'éprouvons alors, et alors seulement, comme résolu, — ou plutôt, un état à ce point autonome et comblé n'offre aucune fissure par où quoi que ce soit de problématique puisse encore se glisser. Maintenir, perpétuer cette exaltation, ce serait vivre dès à présent dans la réalité seconde, — mais ce serait aussi sortir des conditions mêmes de la vie, et si à personne peutêtre l'exaltation n'est complètement refusée, surgissant parfois en de brèves minutes fugaces, sans qu'on en puisse apprécier la cause, nul en revanche n'obtient d'être par elle à toute heure hanté. Pas plus que les autres, l'homme de génie ne peut prétendre à la retenir, ou — comme trop souvent on l'imagine — par quelque artifice à la prolonger ; mais des autres il diffère en ceci, que seul de l'exaltation il connaît

(i) JouBERT, Pensées. — Des écrivains de l'antiquité.

tout le prix : il sait que tout ce qu'il fera par la suite ne vaudra que dans la mesure où de cet élixir, que défend contre nos entreprises la vigueur même de sa pureté, quelques gouttes du moins auront été captées, et c'est ici que nous sommes tout naturellement ramenés aux textes de Marcel Proust. Transmise par l'exaltation, une force est là dont nous disposons encore, mais dont bientôt nous ne disposerons plus : de cette force, quelle sera l'issue? Car de toute façon elle en réclame une, et si nous ne la lui fournissons pas, elle saura bien la découvrir. Se dissipera-t-elle, ainsi que nous la montre d'abord Proust, en ces vaines gesticulations qui libèrent l'organisme, mais sans instruire la pensée? Se tournera-t-elle contre nous, et viendra-t-elle grossir le flot amer où roulent tant de hautes facultés inemployées qui, réduites en poisons, tour à tour virulents et torpides, poursuivent en nous leur sinistre travail d'interminable avortement? Il se peut, si c'est d'un génie lyrique que l'exaltation s'est emparée, qu'elle trouve alors pour ainsi dire en eUemême son issue, — suscitant chez le poète le jet d'un chant dont elle reste le thème : ainsi que nous l'avons signalé à propos de Mme de Noailles, la relative instantanéité d'un certain sublime poétique comporte cette solution exceptionnelle, car, en ce cas, le contact se prend et se reprend si rapidement avec le courant de l'exaltation que pour nous c'est presque comme s'il se maintenait (i) ; au seul poète lyrique

(i) Rappelons ici répigrapUc de Platon, que Mme de Noailles a

est-il réservé d'apporter de temps à autre un démenti à l'adage d'Heraclite et de « se baigner deux fois dans le même fleuve ». Mais il se peut aussi que se produise le mouvement inverse, et qu'après s'être complètement ouvert au flux de l'exaltation, sitôt que le reflux commence, l'esprit, au lieu de chercher à suivre le courant lui-même, examine, recueille avec la curiosité la plus minutieuse tout ce qui s'est déposé sur la grève : l'exaltation n'est plus alors le thème d'un chant, mais chacun de ses résultats est soumis à une enquête impitoyable ; chacun devient le point de départ de méditations, de ruminations infinies, des profondeurs desquelles monte enfin la flamme claire d'une connaissance toute purifiée. Il en va précisément ainsi pour Marcel Proust. Souvenons-nous de ce qu'il dit de « ces idées confuses qui l'exaltaient et qui n'ont pas atteint le repos dans la lumière pour avoir préféré à un lent et difficile éclaircissement, le plaisir d'une dérivation plus aisée vers une issue immédiate ». Dès sa jeunesse, Proust a reconnu que là était pour l'esprit le péril le plus grave, celui qui attaque en ses fondements mêmes la vie intellectuelle, souvent sans que l'on s'en aperçoive, alors parfois que l'on se croit dans le plein de son rendement ; et parce qu'il l'a compris à temps, du même coup le sujet propre de son œuvre s'est imposé ^ lui. Tel un converti qui, s'étant bien examiné, entre dans l'ordre le plus sévère, Proust, sans rien brusquer, mais sans non plus

placée en tête de les Vivants et les Morts : « L'âme des poètes lyriques fait réellemsnt ce qu'ils se vantent de faire. »

jamais fléchir en son propos, est entré pour de bon dans son passé, et consacre sa maturité diligente « à la recherche du temps perdu )>. « Titre si beau par sa soUdité », dit-il, en parlant de l'Education sentimentale : la beauté du titre de son œuvre à lui, c'est de rendre, mieux qu'aucun autre, cette moralité intellectuelle que nul artiste, pour peu qu'il ait poussé assez avant dans son art, n'a jamais révoquée en doute. Pesons ici tous les termes de notre texte. Les idées qu'engendre l'exaltation sont bien en effet des « idées confuses », et du point de vue de la vérité future, leur valeur réside en partie dans cette confusion première. Partir de la clarté d'une part, — déboucher dans la lumière de l'autre, — il n'est pas de mouvements de l'esprit plus opposés et plus inconciliables : qui veut au terme la lumière doit redouter la clarté au départ ; si cette dernière apparaît vite à l'usage comme frappée de stérilité, c'est qu'elle est toujours quelque chose d'anon5mie, — le résidu d'une lointaine élaboration collective, sur quoi l'effort individuel, toujours créateur par essence, ne trouve où imprimer sa marque. Or, si la plupart des idées stériles sont des idées qui ont perdu leur titre, qui sont retournées à l'anonymat, il n'y a d'idées fécondes — dans le plan de la connaissance, sinon dans le plan de l'action — que celles que sécrète le travail incessant d'une tête pensante ; et parmi ces idées, les plus précieuses, les plus capables d'avenir, sont celles qui partent de tout à fait par derrière, et qui font songer à ces longues racines qui viennent avec la motte de terre que l'on arrache d'un geste avide.

Telle est la riche matière spirituelle — la terre « encore mouillée et molle du déluge » — sur laquelle Marcel Proust opère « le lent et difficile éclaircissement » ; et modelées par ses soins en autant de pièces rares d'un idéal musée de psychologie, les idées confuses qui l'exaltaient atteignent, chacune à leur tour, « le repos dans la lumière ».

Ainsi qu'il ressort des textes que nous avons cités plus haut, les vérités que l'effort intérieur de Proust l'amène à mettre à jour ne se présentent pas à lui à l'origine comme données du dedans. Ce sont « la ligne du toit, la nuance de la pierre », qui, sans qu'il puisse comprendre pourquoi, lui ont semblé « pleines, prêtes à s'entr'ouvrir, à lui livrer ce dont elles n'étaient qu'un couvercle » ; il s'agit d'objets qui « ont l'air de cacher au delà de ce qu'il voit quelque chose qu'ils invitent à venir prendre... quelque chose qu'ils semblent contenir et dérober à la fois » ; et toujours ces impressions sont « liées à un objet dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite ». Pour qui cherche à comprendre toute la portée de l'œuvre de Proust, trait essentiel à retenir, — en même temps qu'il éclaire quelque peu un des mystères les plus dignes d'occuper, d'exercer notre pensée. A un certain degré de profondeur, la sensibilité intellectuelle — lorsqu'elle dispose d'un clavier très étendu — présente cette anomalie que les thèmes intellectuels proprement dits n'offrent pas l'étoffe qui puisse correspondre et suffire à la complexité de son organisation et à la richesse de ses ressources. L'inévitable

artifice du concept, la minceur fréquente de l'idée elle-même, sont alors comme débordées par la sensibilité intellectuelle : un objet matériel, en revanche, qui, situé au dehors, agit directement sur les organes des sens, subit en retour l'influence de la contemplation persistante et passionnée dont l'enveloppe un esprit : il se modifie imperceptiblement sous ce regard ; sans rien perdre de son pouvoir sensible, l'accroissant au contraire par là, il se charge peu à peu, se veine en quelque sorte intérieurement de la spiritualité même que l'esprit émet dans sa direction. Mais, perdu dans la contemplation de l'objet, éprouvant devant lui cette plénitude d'humilité dont s'accompagne toute admiration profonde, l'esprit ne soupçonne même pas que de cette transmutation il est en partie la cause : la métamorphose à laquelle il assiste le fascine comme un état second de l'objet lui-même, comme l'aperception d'une immatérialité au sein même de la matière. « Prêt à s'entr'ouvrir », l'objet va-t-il enfin « lui livrer ce dont il n'est que le couvercle »? Et plus que jamais, l'esprit fixe, concentre son attention sur le point dans lequel passe toujours davantage le tréfonds même de sa propre substance. Sans doute, je ne prétends pas que de l'objet, l'esprit ne reçoive pas autant qu'il donne : les échanges qui s'opèrent ici sont indicibles parce qu'ils ont lieu aux confins mêmes de deux mondes. Ce qui semblerait, pourtant indiquer que l'esprit y joue un rôle prépondérant, c'est qu'à cette absorption, seule l'activité créatrice est capable de mettre un turuic, — et qu'elle l'y met définitif. L'épi-

sode des clochers de Martin ville est bien significatif à cet égard. Si, après avoir écrit cette page, Proust se trouve si heureux, c'est qu' « il sent qu'elle l'a parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu'ils cachaient derrière eux » ; et ce qu'ils cachaient, en fin de compte, — ce que cache tout objet qui sollicite et retient longtemps notre attention, c'est l'appel qu'à travers lui nous lançons à notre réalité seconde, et qui, répercuté par lui, nous fait retour avec une ampleur nouvelle, une sonorité insistante, auxquelles nous ne pouvons plus répondre — desquelles nous ne pouvons plus nous délivrer — que par l'acte même de la création.

Le lecteur jugera si j'avais tort d'employer, en commençant, le mot de vertu intellectuelle. Proust a toujours conçu qu'en chaque circonstance, pour reprendre ses propres paroles, le devoir essentiel de l'esprit était « d'aller jusqu'au bout de son impression ».

Sa grandeur première — indépendante en une certaine mesure des prestiges mêmes de l'exécution — tient toute dans la pratique de cette dure discipline. De cette vertu centrale, il a rayonné nécessairement, et comme avec aisance, tout un faisceau d'autres vertus don chacune possède à son actif un riche tribut de vérités Ce sont elles que nous étudierons la prochaine fois avant de les voir à l'œuvre dans le Côté de Guermantes. IJ est des cas où l'introduction se justifie, et celui de Proust est éminemment du nombre.

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