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Après fortune faite

qui désirait que cette histoire d^un riche qui se sentait pauvre lui fût dédiée, ayant toujours pensé, jusqu'à sa mort, que selon le mot du poète, richesse ne fait pas riche, que pour l'étiré, il faut avoir une âme et la donner, et pouvoir jyrendre pour devise ce vieux vers qu'elle aimait :

« Ni vous sans ynoi ni je sans vous. »

Quiconque s'est rendu dllyères à Saint-Rapliaé'l par \o chemin de fer du littoral a remarqué à main gauche, une petite heure après son départ, un bourg de tournure africaine, bAti en ampluIhéAtre sur l'un des premiers gradins des montagnes des Maures et dominant une pente escarpée, couverte de lavande et de cactus. Tous les itinéraires de Provence nous apprennent que ce bourg, appelé Dormes, commande une vue admirable sur la rade qui porte son nom, et dont l'angle septentrional est occupé par le Lavandou, joli village de pécheurs et petit port où peuvent se réfugier les bâtiments de commerce d'un faible tirant d'eau. Les guides nous apprennent aussi que. le chène-liège étant l'essence principale des vastes forêts des Maures, la plus inii)ortante in<lustrie du pays est la fabrication des l)ou(hons. Mais ils ne nous disent pas qu'en 1857 l'un de ces fabricants de bouchons, nommé François Trayaz, mourut à l'Age de soixante-trois ans, après une courte maladie qui ne semblait pas dangereuse, laissant deux fils et deux fd les et une fortune d'un demi-million.

L'aîné de ses fils avait l'humeur sédentaire; il ne comprenait pas qu'on pût vivre ailleurs qu'en Provence. Le

cadet, au contraire, avait le pied léger et du goût pour la vie d'aventures. Il méi)risait la demi-richesse, la jugeait plus humiliante que la pauvreté. Gueux ou millionnaire, c'était sa devise. Il avait lu quelque part qu'un émigrant qui sait choisir son endroit et son métier, et qui apporte avec lui quelque argent, est presque sûr d'en gagner beaucoup. Aux personnes de sa famille qui se moquaient de lui, il répondait : « Jouez aux boules, mangez vos oignons, jouissez de votre petit bonheur tranquille : le mien fera un jour tant de bruit qu'il vous empêchera de dormir ». Six mois après la mort de son père, il s'embarquait pour New York avec ses 120 000 francs.

Ce qu'il fît en Amérique, comment il s'y prit pour amasser une grosse fortune, on ne l'a jamais su exactement. Il était de son naturel fort mystérieux, ne racontait ses affaires à personne. On assure qu'ayant quitté New York pour s'enfoncer dans l'Ouest, il acquit dans le Dakota un mnc/t vacant, qu'il se fit concéder à vil prix par le gouvernement, moyennant quelques libéralités judicieusement distribuées. Douze ans après, paraît-il, s'étant lassé de ses dix mille bœufs, il partit pour les Montagnes Rocheuses, où affluaient les aventuriers. Il courut de côté et d'autre, chercha sans rien trouver; il commençait à se décourager lorsqu'un heureux hasard lui fît découvrir une mine d'argent si riche qu'elle lui rendit quelque temps la somme de 2 000 dollars par jour.

Ce qu'on peut afîîrmer, c'est qu'il avait du flair, une opiniâtre volonté, Tesprit accompagné de cette prudence audacieuse qui guette les occasions et ne ris({ue rien qu'après enquête. Avec cela, peu de besoins, peu de scrupules et l'humeur dure. Il se passait facilement des douceurs de la civilisation et du commerce des civilisés: il s'était plu parmi ses coiv-boys. il ne se déplai-

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sait point dans la (:()nii)ai,nii(' des pros;.c':ttMis. Il aimait les sociétés primitives, rapprochées de l'état de nature, où Ton se fait soi-même justice et où l'on gagne ses procès le revolver en main. On raconte que lorsqu'il habitait son ranch, un voisin lui ayant disputé la possession d'une source, la querelle s'envenima, que les cow-boys s'en mêlèrent, et que trois hommes furent tués. On prétend aussi que plus tard, ayant eu des dilïicultés avec les concessionnaires d'une mine proche de la sienne, il recourut aux grands moyens; que lun d'eux fut trouvé mourant dans un fossé et dénonça comme son assassin l'un des fighting-men ou des bravi de M. Christophe Trayaz, qui eut le chagrin de voir arrêter et mettre en jugement ce preux défenseur de son droit. Mais on l'acquitta, et le bruit courut que M. Trayaz avait acheté le jury, qu'il lui en avait coûté 15 000 dollars.

Sa mine lui rapportait moins : il la vendit à des spéculateurs, retourna dans l'Est. Il avait le génie des placements; il doubla, tripla son avoir. II s'était surmené, et pour la première fois de sa vie, ce Provençal trapu, fortement rAblé, aux larges et robustes épaules, tomba malade. On le crut mort; il se rétablit, mais on avait l)eine à le reconnaître, tant il avait maigri et comme fondu. Il s'était remis à travailler : des accidents fâcheux, des syncopes l'avertirent de l'épuisement de ses forces. Son médecin lui déclara qu'il se tuait, qu'il était menacé d'uiK' affection cardiaque, que le repos lui était absolument nécessaire. Cet arrêt le consterna, il avait horreur du repos, toutefois il voulait vivre; après avoir pâti, il voulait jouir. Il avait alors cinquante-huit ans. Il savait que l'Amérique n'est pas un endroit où l'on se repose. Bien à contre-cœur, après de longues tergiversations, il se décida ù repartir pour l'Europe, ù s'en aller vieillir dans son pays natal, où il rapportait avec une immense loitune un immense orgueil, un grand mépris pou!*

Tespèce humaine, un profond dédain pour la morale commune, un égoïsme insolent et capricieux, qui lui fournissait toutes ses règles de conduite.

On croira sans peine que son retour, après trente ans d'absence, fît sensation dans son village. Il n'avait jamais donné de ses nouvelles; on ne connaissait son aventure que par ouï-dire, par de vagues rumeurs. Il s'était formé une légende à son sujet ; on racontait des histoires impossibles, et on citait comme autorité un Hyérois, dont le cousin issu de germain habitait l'Amérique, et qui affirmait que par des moyens ténébreux M, Trayaz était devenu l'un des plus riches capitalistes de l'Europe ;]qu'il possédait au bas mot 200 millions. Ce Hyérois, que du reste personne n'avait jamais vu, exagérait; mais qu'on en ait 200 ou 70, c'est un détail qui ne se lit pas sur la figure, et quand M. Trayaz se promenait dans Bormes, les femmes, les enfants accouraient aux fenêtres ou sur le pas dos portes pour voir passer ses 200 millions.

On s'étonnait seulement que leur propriétaire payât si peu de mine, qu'il eût une apparence si chétive. On cherchait ses épaules, ses poignets, on ne les trouvait pas. Il avait perdu ses muscles: il ne lui restait que ses nerfs, qui le tourmentaient. Petit, maigre, chauve, le nez et le menton crochus, les joues creuses, le teint blême, cet homme fourbu avait de grands yeux noirs, que leur éclat sans chaleur rendait inquiétants : Fun était tout grand ouvert, il fermait l'autre à moitié, et de ses deux yeux le plus parlant et celui qui voyait tout était l'œil à demi fermé.

Revenu de si loin avec des poches si pleines, on le considérait comme un être extraordinaire, comme un magicien rempli de secrets qui mourraient avec lui. On le vénérait, on le craignait, mais on l'aimait peu. Et pourtant, à dire d'experts, il n'était pas méchant, Ses

amis d'Amérique lui rendaient le témoignage qu'il avait de soudains accès de générosité et, dans ses heures d'enjouement, une grûce sauvage qui n'était point déplaisante. Mais incapable de résister à ses fantaisies, «piand ses nerfs le tracassaient, son bonheur était de tracasser et d'humilier son prochain.

Le premier soin de cet oiseau de proie fut de se faire un nid ou une aire. La jolie plaine qui s'étend de la sta- I on de Bormesau Lavandou, et que traverse le Bataillicr, est bornée au nord par la chaîne principale des Maures courant de l'ouest à l'est en serrant de près la mer, au midi, par une chaîne secondaire qui s'en détache à la Londe et, se partageant en plusieurs lignes <le hauteurs parallèles, aboutit à la presqu'île du cap Bénat. Une petite vallée, riche et riante, sépare deux de ces chaînons. La beauté rare de ses figuiers et la succulence de leurs fruits l'ont fait surnommer la Figuière. La terre y est bonne et se prête également, selon les (Midroits, à la culture de la vigne, de l'olivier, du froment, de l'avoine, de la fraise et de la fève. La Figuière et une grande partie de la montagne couverte de chénesliège qui l'abrite au sud appartenait à un comte Désireux, que ses fermiers ne voyaient pas souvent, et dont h.' château se dégradait d'année en année sans qu'il se mît en peine de le réparer. A plusieurs reprises, dans ses besoins d'argent, il avait aliéné des morceaux de son ample domaine. Il finit par se résoudre à vendre le reste. Un acquéreur se présenta, et le marché était presque conclu. L'énorme surenchère qu'olTrit M. Trayaz le fit iomi)re.

Si content qu'il fût de son achat, il n'entendait poini s'en tenir là. Il n'aimait pas les enclaves, il voulait non seulement recouvrer les terres aliénées, rétablir dans son intégrité ce grand domaine, mais l'agrandir, posséder le Millon tout entier. 1! eut facilement raison de la plu[)art

des petits propriétaires qui détenaient des parcelles de ce qu'il regardait comme son bien ; il leur fît des offres si séduisantes qu'il aurait fallu être fuu pour les refuser. Mais il y a des gens qui préfèrent au plaisir de s'enrichir par une bonne affaire celui de garder ce qu'ils ont, de prouver au monde qu'ils ont une volonté et n'en démordent pas. Deux entêtés, un paysan et un artiste, déclinèrent toutes les propositions de M. Trayaz; il tâcha en vain de les circonvenir, ils se butaient. Il aimait à emporter les places de haute lutte et avait peu de talent pour la diplomatie. 11 disait : « Je veux et je paie comptant; faites votre prix ». L'artiste et le paysan répondaient : « Nous sommes bien où nous sommes, nous y restons ». L'homme qui avait jadis acheté un jury américain s'étonnait, s'indignait de la résistance de ces deux imbéciles qui entendaient si mal leur intérêt. Heureusement le ciel lui donna une nouvelle marque de sa bienveillance en lui envoyant M. Félix Succpiier.

C'était un agent d'affaires établi récemment dans le pays. Il courait sur lui des bruits fâcheux, mais on n'y croyait pas : il arrive souvent aux Provençaux de croire ce qui n'est pas et de ne pas croire ce qui est. Cependant sa face rouge et bouffie, son front fuyant et bourgeonné, son regard oblique, sa grande bouche tortueuse, ne prévenaient pas en sa faveur. La première fois qu'il le vit, M. Trayaz le trouva fort laid; il lui reprocha surtout d'avoir les mains visqueuses et de l'onction dans la voix, et il tint pour démontré que les fâcheux récits étaient vr^is. Mais il n'avait aucune aversion naturelle pour les drôles; il estimait qu'ils sont plus faciles à manier et souvent plus utiles que les honnêtes gens, pourvu toutefois qu'on les connaisse à fond et qu'on les ait à sa discrétion. Il interrogea longuement M. Sucquier, le tourna et le retourna, lui extorqua des aveux complets et toute l'histoire de son passé. Dès lors

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il lui parut (juil le leuail. il remploya ot s'en trouva l)iou.

M. Sucquier entreprit d'abord le paysan. Il lui annonça uu jour, sur un ion de douloureuse synipalhie. (jue l'eau qui lui servait à irriguer ses fraisiers et ses légumes lui serait avant peu retirée; qu'on lui en avait concédé l'usage par pure tolérance: que le ruisseau d'où elle provenait prenant sa source dans une [)artie de la monlagne récemment acquise par M. Trayaz. le nouveau i)ropriétaire de Figuière était libre d'en détourner le cours et se i)roposait d'user de son droit. « Soit, nous i)laiderons », répondit l'autre. Sur (fuoi l'officieux et onctueux entremetteur, qui ne chantait pas toujours le même air, se mit à rire. Plaidait-on contre un monsieur (pii possédait 200 millions?

« 200 millions! lit le paysan, qui se piquait d'être un esprit fort. Les gens de Bormes se moquent de nous. Si quel(iu'un les a, ce n'est i)as c<' petit homme maigre, (pii ressemble à un poulet vidé.

— Vous avez raison, mon bi-ave : je tiens d'une personne bien informée qu'il n\'n a que 60, et comme en Amérique on n'accorde le titro de millionnaire qu'à celui qui possède un million de livres sterling, c'està dire 25 millions de francs, le petit homme maigre n'est millionnaire que deux fois et demie. A votre aise! plaidez si le cœur vous en dil. et (jue le ciel vous assiste! »

11 fallut trois mois pour convaincre le bonhonune : il se rendit enfin, et M. Sucquier reçut une belle gratilication.

Le plus difficile restait à faire. Le domaine de M. Trayaz > étendait au levant jusqu'à la mer. Il avait succédé au comte Destreux dans la possession d'une crique en demicercle que bornent d'un côté une falaise nue, de l'autre une montagne boisée et un promontoire rocheux, letiuel,

VU de loin, ressemble à un sphinx accroupi, posant des questions ou racontant ses rêves aux pêcheurs et aux mouettes. Cette anse de deux kilomètres de long n'était pas à ses yeux le plus méprisable de ses biens. Il était fier de .sa plage de sable fin qui brillait comme l'argent et de ses dunes tourmentées couvertes d'herbes pâles. La plage du Lavandou, où l'on vient de loin se baigner, n'est défendue contre le soleil que par un rideau de tamaris; la crique de la Figuière est ombragée d'un grand bois de pins maritimes, auxquels se mêlent d'admirables pins parasols.

Cet endroit est délicieux, surtout au printemps, quand les genêts y étalent leurs grappes d'or et les cistes leurs bouquets blancs ou roses. Impossible de passer par là sans rêver d'y posséder un chalet. Cette idée était venue depuis longtemps à un vieux peintre, connu dans le pays sous le nom du père Antoine. Il avait découvert ce site enchanteur et acheté du comte Destreux tout juste assez de terrain pour se bâtir en contre-bas de la falaise, sur une plate-forme de granit, un atelier et une petite maison qu'on appelait l'Antonine. Il y passait les trois quarts de l'année. Il faisait son ménage, sa cuisine, heureux de ne devoir qu'à lui-même

Le plaisir et le gré des soins qu'il se rendait.

Il aimait la pèche. De la falaise se détachait une langue de rochers : il y amarrait son bateau, que cette jetée naturelle protégeait contre les vents du large. Comme pour une âme d'artiste voir c'est avoir, tout ce qu'il voyait de sa fenêtre lui appartenait. Le bois de pins, la plage d'argent, le promontoire qui ressemblait à un sphinx, les îles, Port-Cros, le Titan, la mer et ses vagues, le ciel, ses nuages et ses étoiles, tout cela était à lui comme Antonine.

M. Trayaz avait de tout autres idées sur la })i'opriété:

il pensait quil ne posséderait véritablement sa crique (jue le jour où il en aurait délogé cet intrus, cet usurl)ateur du sol d'autrui. Il lui rendait justice; il trouvait sa maison de bon goût, heureusement située et agréable à voir; il n'en était que plus impatient de la lui |)rendre. Mais le moyen! Le premier négociateur qu'il lui dépêcha eut peine k se faire écouter jusqu'au bout.

« Non, mille fois non ! s'écria-t-il. Il est donc insaliable, ce richard? Allez lui dire que, quand il m'offrirait des millions, il n'aura pas mon Antonine. C'est d(» toutes les maîtresses que j'ai pu avoir dans ma vie la seule qui ne m'ait jamais donné que des plaisirs. Nous MOUS sommes épousés. Eh! que diable, que le roi David laiss(; sa fennne à Urie et au pauvre sa brebis! »

A quelque tenq)s de là. comme il revenait de la pêche, il apcM'çut un entrepreneur de bAtisse et ses ouvriers ciui, armés de cordeaux, d.e chaînes à arpenter, (le niveaux à bulle d'air, s'occupaient à prendre des mesures et de temps à autre marquaient de grandes croix rouges sur de vieux pins, qu'ils désignaient pour l'abatage. Ils partirent vers midi, revinrent deux heures après. Leur manège intrigua beaucoup le père Antoine et l'inquiéta un peu. Il essaya de faire causer le maître maçon, qui ne lui fit que des réponses vagues. Il se rendit le soir au Lavandou, où il allait quehjuefois piendre son absinthe. Il rencontra à mi-chemin M. Suc- (piier, ([uil connaissait de vue. II l'aborda, le (juoslionna.

« i^h! bon Dieu, lui répondit l'agent d'affain's, je ne sais rien, mais je crois savoir. Je me suis laissé dire ♦ |ue M. Trayaz, qui ne sait que faire de ses revenus, ne méprise pas les petits profits. Les hivernants délaissent les grands hôtels; la mode est aux villas, aux chalets. On en bûtit depuis peu au Lavandou. et M. Trayaz se propose, paraît-il, d'en construire quatre ou ciiui dans

sa crique; on assure qu'ils sont loués d'avance. Il abattra une partie de son bois, ne laissera que l'ombrage nécessaire. Si vous voulez savoir mon sentiment, je vous dirai que c'est une pitié, que cet homme se déshonore. J'ai toujours pensé que les vieux arbres c'est sacré. Après tout, que vous importe? Vous êtes maître chez vous, et vous garderez votre maison, à laquelle personne ne peut toucher. Espérons que vous aurez des voisins tranquilles.

— J'étais venu ici pour n'en point avoir, répondit le père Antoine en serrant les poings, et M. Trayaz est un brigand !

— Entre nous, c'est aussi mon avis, repartit M. Sucquier, mais je ne le dis que tout bas. »

Et il s'empressa de couper court à l'entretien, comme un homme qui s'est oublié et voudrait rattraper ses paroles.

Le lendemain, l'entrepreneur reparut, bientôt les travaux commencèrent. Le vieux peintre était navré : c'en était fait de sa solitude, de son repos, de son bonheur, de sa mer et de soii ciel; on l'avait dégoûté d'Antonine. Il ne restait plus qu'à la vendre : il en demanda un prix énorme, exorbitant, qui fut accordé sans contestation. Quand tout fut réglé, que les signatures furent échangées, qu'il eut empoché son argent, il courut chez M. Trayaz pour se donner l'amer plaisir de lui dire son fait. Il le traita de bourgeois, de philistin, de grigou, de barbare, de massacreur de beaux sites, de spéculateur éhonté. M. Trayaz écouta son discours en silence, d'un air de recueillement et de componction; puis il riposta :

« Vous avez, mon cher monsieur, une façon un peu vive de dire aux gens leurs vérités ; c'est le seul moyen de faire impression sur eux, votre méthode me paraît bonne. Vos reproches ont touché le barbare, et votre

('loqucnce a sauvé la vie i\ nios pins. Je renonce à mes ])roiets, à mes bâtisses, et votre maison, que je trouve charmante, sera précieusement conservée par moi en souvenir de la leçon trop méritée que vous venez de me donner. »

Quelques jours plus tard, on apprit que M. Sucquier était devenu l'intendant de M. Trayaz, qui le récompensait de ses heureuses inventions en lui allouant un gros traitement. 11 exigeait beaucoup des gens qui le servaient, mais il les payait en conséquence.

Il avait reconstitué et agrandi son royaume; il s'occupa de s'y installer. Le vieux manoir du comte Désireux lui plaisait médiocrement. Il n'eut garde de le réparer et de s'y établir. S'il avait beaucoup d'orgueil, il était exempt des petites vanités d'un parvenu, et les façades composites ne lui disaient rien. Il était devenu ti'ès Américain; il préférait aux plus belles ordonnances une villa bien aérée, commode, confortable et très moderne. Il abattit le château, en abandonna les matériaux à qui voulut les prendre : cette libéralité le fil bien voir dans le pays, et du même coup donna lieu à d'assez vives querelles, qui le divertirent. Il choisit pour emplacement de sa villa une terrasse que signalait de loin aux regards un cèdre gigantesque. Quand on bâtit dans le Var, la difficulté est de s'arranger à la fois pour avoir de la vue et pour s'abriter du mistral. Cette terrasse commandait un vaste horizon, et un ressaut de la montagne la couvrait du côté du nord-ouest. Il avait fait venir de nond^reuses escouades d'ouvriers, f'I n'avait pas attendu tl'avoir démoli pour commencer à construire. Après de longues discussions, son architecte lui avait présenté un plan qui lui agréait. Deux corps de logis de deux étages, en carré long, se terminaient par des pignons à redans artistement décorés; une grande cour séparait ces deux ailes, que reliait

dans le fond un bâtiment central, précédé d'une galerie couverte, dont les arcades étaient soutenues par des piliers rustiques. Le gros œuvre de maçonnerie et de couverture fut promptement expédié, et on procéda à l'aménagement intérieur. Il acheta à Paris et à Londres ses tentures et ses meubles. Il méprisait la pretintaille, le clinquant; il aimait en toute chose le solide, le luxe sérieux, de bon aloi, l'élégance sans prétention.

Il avait demeuré jusqu'alors chez l'un de ses fermiers. Tout ce qui lui retraçait le souvenir de la vi(; étroite d'autrefois, des années déjà lointaines où il avait pâti et connu les privations, lui était agréable. Cependant, le jour de printemps où il prit possession de ce qu'il appelait son hospice de vieillard, son cœur se dilata et son regard s'adoucit. Il se logea au premier étage de l'aile de gauche. Son balcon, exposé au sud-est et où montait le parfum des citronniers en fleur, donnait sur un grand jardin, qu'il avait conservé en se promettant de l'embellir. En face de lui, encadrés par sa montagne et ses forêts de chênes, s'étendaient ses trois cents hectares de terres cultivées, ses champs de seigle et d'avoine, ses vignes, ses vergers d'oliviers, que traversait sa rivière bordée par de longues rangées de cannes à quenouilles. Les toits en brique de ses fermes faisaient des taches rouges dans le paysage, et le feuillage luisant de ses figuiers contrastait agréablement avec la verdure sévère des arbres qui ne perdent pas leurs feuilles. Une des fenêtres de son cabinet de travail avait vue sur la plaine du Lavandou et, par l'échancrure d'une colline, sur le village de Bonnes, accroché à son coteau. Il aimait à fumer la pipe près de cette fenêtre. Assis à califourchon sur une chaise en tapisserie, il contemplait l'endroit où il était né, et croyait reconnaître, à peu de distance d'un grand palmier, la maison où un jour, en sortant de table, son père s'était

endormi et ne s"ét«nit pas réveillé. Il causait longuement avec ce mort. A lui seul il disait tout.

Il était revenu en Provence depuis trois ans, et depuis six mois il était chez lui. lorsque un soir d'automne, après avoir gagné trois parties de billard à M. Sucquier, il s'avisa tout à coup que. si content qu'il fût de sa villa el quoiqu'il s'y tronvAt fort bien, il s'y ennuyait à mourir, ('ette découverte le terrifia.

« Serait-il vrai, pensa-t-il, que le repos c'est l'ennui, et qu'il est plus facile de s'enrichir que de jouir de sa richesse? »

Il creusa longtemps ce mélancolique et redoutable problème. Ce soir-là. cet homme comblé par la fortune se sentit pauvre, et il était aussi triste, aussi sombre en |)ensant à son bonheur qu'avait pu l'être le vieux ))eintre (Ml se séparant «^ jamais de son Antonine.

Quand il s'était décidé à revenir vieillir en Provence, M. Trayaz s'était promis d'y mener une existence fort solitaire. Son orgueil avait persuadé à ce misanthrope qu'il n'avait besoin de personne, qu'il se suffirait aisément à lui-même. Si sa maison était grande, c'est qu'il fallait bien que le palais fût proportionné à l'étendue du royaume. Il avait un assez nombreux domestique pour qu'il y eût un peu de mouvement autour de lui et pour que ses appartements déserts fussent bien tenus; mais il comptait n'y offrir l'hospitalité qu'à ses amis d'Amérique, si d'aventure ils venaient le voir. Il n'était pas nécessaire au bonheur de ce soleil de s'environner de planètes gravitant autour de sa gloire et lui renvoyant sa lumière.

Tant qu'il s'était occupé d'acheter des champs, des chalets à des gens qui ne voulaient pas les vendre, de démolir un vieux château, de bâtir une villa, les heures lui avaient semblé courtes. Délivré de ce tracas, elles lui parurent plus longues. Si considérable que fût sa correspondance d'affaires, il l'expédiait promptement. Ses fréquentes conférences avec son intendant étaient des distractions insuffisantes; il avait bientôt fait de lui donner ses ordres : il avait la parole brève et n'aimait pas à se répéter. Il s'intéressait à ses fermes, visitait

souvent SOS trnnicrs. Mallicureiiseineiit ragriculture n'était pas un métier qui convînt à son humeur, à lardeur fiévreuse de son esprit, à la rapidité de ses pensées. La terre l'impatientait, elle travaille si lentement! Passe encore s'il avait eu des savanes à convertir en terres de labour, des friches à mettre en culture : la Figuière était depuis longtemps un endroit fort civilisé, où tous les grands travaux étaient faits; il n'y avait rien à créer, on ne pouvait que perfectionner. Il n'avait aucun de ces goûts qui abrègent les journées. Il aurait pu dire comme certain sage : « Je ne bois pas, je ne joue pas, je ne lis pas; bref je n'ai point de vices, et on assure qu'il en faut pour rendre la vie supportable ». Quand il avait parcouru des yeux les longues colonnes du New York Herald et les colonnes plus courtes du Petit Marseillais, il savait tout ce qu'il tenait à savoir. Il déjeunait et dînait tète à tète avec M. Surquier, et, bien qu'il fît grand cas de son mérite, il y avait des moments où ce visage vermeil et tacheté, cette voix doucereuse, ce sourire mielleux lui causaient des nausées. M. Sucquier, qui avait de la pénétration, ne tarda pas à s'apercevoir que son auguste patron s'ennuyait. On pouvait craindre qu'il ne se dégoùtAt de la Figuière, qu'il ne la revendît. et M. l'intendant était fort attaché à sa place.

« Monsieur Trayaz, lui dit-il un jour, ce qui manque i<i, c'est une femme. Il ne tiendrait qu'A vous d'en trouver une à votre convenance.

— Vous me pro|)(>sez de me marier? C'est la premièr<' sottise que je vous aie entendu dire, mon cher Sucquiei* : Dieu veuille que ce soit la dernière! »

l^uis. après un moment de réllexion : « S'il m'en souvient, j'ai de la famille : j'ai envie de faire connaissance avec elle. (!es gens-là m'anniseront peut-être, et ils aninuM-onl cette maison, dont vous êtes jiis(|n'iri \o ^('id ornement. »

Il disait vrai; quoique pendant trois ans il n'eût pas eu l'air de s'en douter, il avait de la famille. Il avait perdu une sœur et un frère, morts l'un et l'autre comme leur père, à soixante-trois ans. Mais la seconde de ses sœurs avait été plus heureuse : elle venait d'atteindre à sa soixante-cinquième année, et se portait fort bien. C'était la veuve d'un négociant marseillais, M. Limiès, qui avait gagné beaucoup d'argent et en avait beaucoup dépensé. Marseille est une ville qu'on ne peut plus quitter quand on Ta habitée quelque temps : Mme Limiès y était restée et y vivait de ses modestes rentes. Elle n'en sortait que pour rendre service aux siens. S'agissait-il d'une maladie grave à soigner, d'une querelle à accommoder, de quelque affaire désagréable à arranger, on l'appelait et elle accourait. Elle était de ces femmes qui sont nées pour être bêtes de somme et porter le paquet des autres. Elle avait deux filles ; l'aînée, comme la cadette, avait tenté plus d'une fois de garder à demeure cette mère utile. Mais elle savait que ces filles adorées ne s'entendaient pas, que se donner à l'une c'était se l)rouil]er avec Fautre, et, le service rendu, elle repartait l)ien vite. Dans l'intérêt même de ses affections, elle tenait à son indépendance, et elle aimait Marseille.

L'aînée était mariée depuis vingt ans à un Lorrain, M. Raoul Lejail, qui avait plus de mérite que de santé. 11 était avocat; mais, le goût des fonctions publiques lui étant venu de bonne heure, il n'avait jamais plaidé. Après avoir été le secrétaire, puis le chef de cabinet d'un ministre en vue, il avait obtenu une sous-préfecture dans le Var, et c'était à Toulon qu'il avait rencontré et épousé Mlle Mélanie Limiès. Quelques années après son mariage, on l'avait nommé préfet en Corse, où ses administrés lui avaient donné tant d'ennuis qu'il s'était rebuté de son métier et avait renoncé à toute ambition. Ayant fait des économies, et regrettant d'avoir trop

V(''('ii pour les aiili'cs. il s'ôtait promis de \w plus vivre <pi(' pour lui -UMMUc.

De complexion tlélicato, il se croyait bien à tort menacé de phtisie; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il s'enrhuuiait lacilenient. Mais il avait pour principe que les petits maux non soignés engendrent fatalement les maladies mortelles. Il estimait que la Provence marilime est la seule partie du territoire français que puisse habiter un valétudinaire qui n'a pas de penchant pour le suicide, mais il déclarait que ce paradis est plein dembùches. Il avait séjourné successivement sur tous les points du littoral méditerranéen, dans le vain espoir (Ty ilécouvrir un endroit où le mistral ne soufflât jamais, l'aute de mieux, il s'était fixé définitivement au Dattier, joli hameau très abrité, situé à uii-distaiice entre le Lavandou et Saint-Tropez. Les habitants prétendent que leurs ilattes mûrissent quelquefois, mais je ne connais persomie (pii en ait mangé. M. Lejail prétendait, lui. qu'on ne peut vivre, même au Dattier, qu'à forée de précautions, qu'il y serait mort dès la première année >il ne s'était gardé à carreau. Dans ses promenades, il emportait toujours sur son bras gauche deux pardessus, 1 un plus léger, l'autre plus épais, et quand il passait du soleil à l'ond^re ou du midi au nord, il mettait, selon les cas, l'un ou l'autre oX quelquefois tous les deux.

Pourtant il faut rendre à ce malade plus ou moins imaginaire la justice qu'il n'était point un Argan, qu'il eût été incapable de marier sa fille au jeune Diafoirus pour èti'e à même des consultations. 11 ne consultait que lui: il tenait que le meilleur des médecins est un malade qui a lu des livres de médecine et qui s'étudie sans cesse. Il n'était pas non plus de ces cacochymes incommodes qui exigent que tout le monde les plaigne et s'occupe de leurs maux. Il se chargeait de se soii^niei*. il demandait seuhMuenf (pTon le laissAI faire.

sans l'obliger jamais à enfreindre un seul des articles du savant régime qu'il s'était prescrit à luimême. Au demeurant, hors cette faiblesse, M. Lejail était un homme d'esprit et de sain jugement, agréable causeur, fort instruit, surtout en matière de droit et d'histoire. Un Parisien de ses amis l'avait qualifié d'égoïste intelligent. Quand on a l'amour de la lecture et une bibliothèque, on ne s'ennuie pas au Dattier, et on ne s'ennuie nulle part lorsqu'on est un docteur habile, attaché à la personne d'un malade très compliqué, auquel il s'intéresse passionnément.

11 en allait tout autrement de Mme Lejail. Le Dattier était pour elle une prison, un tombeau; il y passait beaucoup d'allants et de venants, mais depuis que le monde existait, M. Lejail seul avait eu l'idée de s'y arrêter. Elle protestait d'autant plus contre son sort qu'elle ne croyait qu'à moitié aux rhumes de son mari; elle n'avait garde de le lui dire, c'eût été un cas de divorce. Cette femme brune, aux traits réguliers, mais un peu durs, se souvenait d'avoir été préfète; elle avait dans le sourire, dans le regard, quelque chose de discret et d'officiel. Elle regrettait le temps de ses grandeurs; elle était née pour le monde, où elle avait réussi, et elle faisait sentir quelquefois à M. Lejail l'énormité du sacrifice qu'il lui imposait. Ce qui la chagrinait surtout, c'est qu'elle avait une fille à marier, et qu'on ne se marie pas au Dattier. Fort jolie, fort élégante, aussi blonde que sa mère était brune, Mlle Huguette Lejail venait d'entrer dans sa dix-huitième année. Elle savait ce qu'elle valait. La profonde solitude dans laquelle on avait enterré sa malice et ses grâces ne l'avait point rendue timide; elle avait le ton délibéré, la parole incisive et nette. L'hiver précédent, Mme Lejail l'avait envoyée passer trois mois à Marseille, chez sa grand' mère, qui l'avait présentée à ses amis, conduite au bal.

APRES FORTUNE FAITE. i9

Klle avait été fêtée, courtiséo: mais aucun de ses danseurs n'avait paru disposé à demander sa main. Ils la trouvaient charmante, mais impérieuse; peut-être aussi craignaient-ils qu'elle ne fût une de ces femmes qui coûtent très cher à qui les aime, (ju'elle n'eût trop de fantaisies et pas assez de dot.

La sœur cadette de Mme Lejail avait, semblait-il, un sort plus enviable. Elle ne vivait pas dans un désert, sans autre divertissement que le médiocre jjlaisir d'acconqjagner chaque année un valétudinaire dans la vallée des Alpes que, par des raisons d'hygiène, il avait choisie l)our son séjour d'été. Son mari, M. Hector de la Farlède, était un gentilhomme campagnard qui habitait un castel aux portes de la ville de Grasse, si célèbre par ses essences et ses parfumeries. Habitants ou hivernants, elle y trouvait toujours à qui parler. Les méchantes langues racontaient que le père de M. de la Farlèdc s'appelait M. Bourdigue, qu'avec le tenqjs il avait ajouté à son nom celui du village où il était né. Son fils, à qui le premier de ces noms plaisait moins (jue le second, avait fini par l'escamoter, et après avoir signé -«'S lettres « Bourdigue de la Farlède », il ne les signait plus (pie « B. de la Farlède ». Libre à ses correspondants de le croire baron; il ne prenait jias ce titre, mais il ne se fâchait pas contre les gens qui le lui donnaient.

C'était un homme de forte taille et de forte voix, qui avait l'air avantageux, l'abord cavalier et de gros yeux ronds bordés de cils d'un blond si pâle qu'ils paraissaient blancs. C'était là, avec ses prétentions nobiliaires, son signe particulier. l\ se piquait d'avoir de belles relations, et, voisinant avec un comte et une marquise des environs, il s'arrangeait pour que personne n'en ignorât. Ce gentilhomme, d'intelligence courte, n'avait pas assez <l (sprit pour se douter que sa femme en avait beaucoup plus que lui. H se donnait l'air de n'en faire qu'à sa tète;

dans le fond, c'était elle qui gouvernait. Mais elle s'appliquait à ménager son amour-propre, à lui persuader que lorsqu'il faisait ce qu'elle voulait, il imposait ses volontés à sa servante.

On prétendait que Mme Blandine de la Farlède n'avait pas toujours gardé à son mari une inviolable fidélité. On l'accusait d'avoir eu des bontés pour un jeune médecin, fort beau garçon. Après avoir dérangé quelques ménages, il était allé s'établir dans une ville d'eaux, et on reconnaissait que cette aimable femme, aux cheveux châtain clair et au regard de velours, ne lui avait point donné de remplaçant. Un incident était survenu. Après six années de mariage, lorsqu'elle désespérait d'avoir jamais d'enfant, elle avait mis au monde, non sans effort ni sans douleur, un fils qu'en apparence le forceps n'avait pas endommagé. Dès lors, méprisant les aventures du cœur, elle n'avait plus rien cherché : son Jules était tout pour elle.

Malheureusement, après lui avoir donné de grandes joies, Jules lui causait de grandes anxiétés. C'était un arriéré. Elle avait tâché de se rassurer en considérant que maint homme de génie a commencé par être un lourdaud; mais elle dut se rendre à l'évidence, reconnaître que cet esprit noué ne se dénouerait jamais. A douze ans on l'avait mis au collège, oîi il n'avait pu rester ; il fallut lui donner des maîtres particuliers, qui s'évertuaient en vain pour tirer du feu de ce caillou : aucune étincelle n'avait jailli, et Mme de la Farlède se demandait avec épouvante quel avenir attendait le fruit de ses entrailles. Que n'était-elle riche à millions ! Les millions sauvent tout. Cet épais garçon, de santé florissante, noyant dans la graisse le peu d'intelligence que le ciel lui avait octroyé, regardait la vie et le monde bouche bée, avec des yeux ahuris, comme on regarde un pays inconnu où l'on désespère de trouver son chemin. Il

•ivnit. à troizo ans, Tair ot les goûts d'un bébé, et pour surcroît de malheur, il était rustique de tournure, de manières, et beaucoup plus Bourdigue que de la Farlède. Son ambitieuse mère le comparait tristement aux enfants du même âge. Dans ses heures de mélancolie, ^es beaux yeux veloutés, qui jadis avaient raconté des romans, ne révélaient plus que ses déconvenues maternelles, et disaient dans un langage voilé que son fds était son idole et sa croix.

Les deux sœurs n'éprouvaient Tune pour l'autre qu'une médiocre sympathie. Mme de la Farlède en voulait à Mme Lejail d'avoir une fdle (|ui n'était point une arriérée, et Mme Lejail ne pouvait pardonner à Mme de la Farlède de ne pas s'appeler Mme Bourdigue et de jouer «juelquelbis à la baronne. Ce qui envenimait leur zizanie, c'est que l'aînée accusait Mme Limiès de la sacrifier à sa cadette, et que la cadette soupçonnait sa mère de |)référer dans le secret de son cœur Huguette à Jules. Au reste elles se faisaient bon visage quand elles se rencontraient, mais elles se rencontraient rarement.

Durant les trente années qu'il avait passées en Amérique, M. Trayaz n'avait donné de ses nouvelles à aucun des siens. Longtemps on le crut mort ou vivotant dans quelque endroit perdu, où cet aventurier traînait sa misère. Un jour, Mme Limiès apprit de quelqu'un, qui connaissait quelqu'un qui assurait lavoir vu, qu'il était établi à New-York et qu'il était riche. On avait presque oublié ce disparu, on ne prononçait plus son nom, on recommença à s'en occuper. Quand Mlle Huguette Lejail, qui n'était encore ((uune petite fille et qui avait déjà le goût de la dépense, demandait de l'argent à son père poui' satisfaire quelque fantaisie coûteuse, il lui répondait : « Adresse-toi à ton grand-oncle Christoi)hc ». Cette réponse l'exaspérait; elle ne croyait qu'à moitié 1 l'existence de cet étornel absent. Et pourtant? que

savait-on? Doux on trois ans plus tard, il lui arriva de le voir en rêve; elle était superstitieuse, elle ne douta plus qu'il n'existât, qu'il ne revînt, et elle se promit de s'adresser souvent à lui. Tout à coup la nouvelle se répandit qu'il était de retour, qu'il avait gagné là-bas tant de dollars qu'il en était incommodé, et que, pour se soulager un peu, il venait d'acheter la Figuière. La sensation fut profonde. M. Trayaz n'avait pas été plus ému le jour où il avait découvert sa mine d'argent. Quelle mine d'or qu'un oncle d'Amérique qui avait le triple mérite de posséder soixante ou quatre- vingts millions, d'être célibataire et de commencer une maladie de cœur! Il devint l'unique entretien des veillées, et on y pensait plus souvent encore qu'on n'en parlait. Mais il faut rendre à Mme Lejail et à Mme de la Farlède la justice que, dans cette affaire, ce n'était pas à elles-mêmes que ces tendres mères songeaient : grâce à leur oncle, l'une se berçait de l'espoir que sa fille épouserait un prince, l'autre que son fils, à qui l'esprit ne venait pas, pourrait désormais se passer d'en avoir.

Cependant les semaines et les mois s'écoulaient, et l'oncle Christophe ne donnait pas signe de vie à sa famille; on pouvait craindre qu'il ne l'eût reniée. Au Dattier comme à Grasse, on bouillait d'impatience, on avait la fièvre, on ne vivait plus. La personne sur qui l'on se déchargeait de toutes les missions délicates fut mise en demeure de se dévouer une fois de plus aux intérêts de ses filles et de ses petits-enfants. Mme Limiès avait écrit depuis longtemps à son frère pour le féliciter et lui exprimer son vif désir de le voir : elle n'avait point reçu de réponse. On exigea qu'elle allât relancer dans sa solitude cet homme mystérieux et taciturne.

Ce ne fut pas sans émotion qu'elle se présenta à la Figuière. Elle y trouva M. Trayaz occupé à faire bâtir sa maison. Assis sur une poutre, au milieu des gravois,

il hâtait le travail de ses maçons. Il daigna offrir à sa sœnr nno place sur sa poutre branlante, mais son accueil l'ut glacial. Il répondit d'un ton bref aux questions qu'elle lui faisait et n'en eut point à lui faire. Il lui déclara qu'il était revenu en Europe pour s'y reposer, et quon ne se repose que lorsqu'on est seul. Il trouva loccasion de lui vanter les mœurs américaines et le mépris qu'ont les Yankees pour nos sots préjugés lou «'haut les relations de famille. Il lui parla d'un de ses amis de là-bas qui, mécontent de son fils, avait donné trente millions h une université, seize à une bibliothèque publique, et il approuva hautement l'emploi que ce sage avait fait de son bien. Quand elle prit congé de lui, il ne tenta point de la retenir.

« Je ne puis t'offrir de dîner avec moi, lui dit-il; j(» vis chez un de mes fermiers, (jui me nourrit. »

Elle se retira, consternée des propos qu'il avait tenus et plus encore de certains regards qu'il lui avait jetés, ('e petit homm? pAle et dur. qui pourtant était son frère, lui avait fait l'elTet d'un étranger qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais vu. et cet étranger lui avait fait peur. Il lui avait semblé par instants qu'elle causait avec un sanglier, et que ce sanglier pensait s'être montré fort débonnaire en la laissant sortir vivante de sa l)auge. Elle écrivit sur-le-champ à ses filles, et sa lettre pouvait se résumer en ce mot terrible : c Laissez là toute espérance! » Ses filles, consternées. l'accusé reid de n'avoir pas su s y i)rendre. d'avoir manqué d'adresse, de savoir-faire. Obligez les gens, c'est ainsi qu'ils VOUS récompenseront de vos peines.

Ouelle ne fut pas sa surprise en recevant, dix-iiuil mois plus tard, une lettre par laquelle M. Trayaz la conviait, elle et ses enfants, h venir faire h la F'iguière un séjour de quelque durée dès le i^^ février! Elle était alors souffrante et alitée. Elle s'empressa <le remercier

f'o frère qui lui avait fait peur, elle lui proniil de se rendre à sa gracieuse invitation aussitôt qu'elle serait rétablie, et elle écrivit en hâte à ses filles et à ses gendres. Leur joie égala leur étonnement. M. de la Farlède parut, durant toute une semaine, encore plus bouffi qu'à l'ordinaire : c'était l'effet que produisait sur lui le bonheur. Son aimable femme, qui n'était jamais bouffie, avait dans ses bons jours des gaîtés jaseuseset gazouillantes; on l'entendit chantonner du matin au soir. Elle se fit faire des robes, tout en se plaignant que sa mère eût négligé de s'enquérir quelle était la couleur favorite de M. Trayaz. Au milieu de ses préparatifs, elle trouvait le temps de sermonner Jules. Elle tachait de lui faire comprendre l'importance de l'événement, les attentions qu'il devait avoir [)our se rendre agréable à son grandoncle, que son avenir en dépendait. Elle le conjura de s'observer, de ne plus béer aux mouches, de ne plus baver, en laissant pendre sa langue. 11 s'y engagea solennellement dès qu'elle lui eut assuré qu'il passerait de longues semaines à la Figuière sans y apercevoir la figure d'un professeur.

Mme Lejail était aussi heureuse que sa sœur, mais elle eut quelque peine à vaincre les résistances de l'ancien préfet. Il commença par jeter les hauts cris. Y pensait-on? Ce déplacement en plein hiver l'épouvantait; il tenait pour certain que la villa construite par un Provençal longtemps expatrié, qui ne connaissait plus son pays, devait être un nid à maladies; il prévoyait des catastrophes et de redoutables courants d'air : voulaiton sa mort? Mme de la Farlède avait pour son mari les ménagements commandés aux femmes qui ont quelque chose à se reprocher; l'irréprochable Mme Lejail le prenait de haut quelquefois avec le sien. Elle lui signifia qu'il était ridicule, et que d'ailleurs un père doit savoir faire des sacrifices à ses enfants. Il finit par se rendre.

Les gens d'esprit sont curieux : il n'était pas fAclu* de savoir comment était fait le Provençal transformé en Américain dont on s'entretenait partout, juscprà Draeruignan et à Nice. Mme Lejail n'eut garde de faire aucune recommandation à sa fille; elle savait que cette jeune personne, aussi futée que jolie, se chargeait de se les faire à elle-même. Huguette sétait promis dès la première minute de faire la conquête de son oncle, et comme elle allait vite en affaires, elle avait décidé qu'il soccupei'ait de l'établir et que, s'il n'était pas un ladie. elle obtiendrait de lui un ou deux millions de dot. Son imagination ne lui avait jamais servi qu'à donner des grâces et un air de fête à ses calculs ; ce qu'il y avait en elle de romanesque, elle le mettait au service d'un petit égoïsme très positif, et il y avait toujours des chiffres dans ses rêveries.

Mme Lejail espérait que sa sœur, qui avait l'esprit de détail et soignait beaucoup ses toilettes, ne serait pas prête au jour fixé, qu'elle la gagnerait de vitesse, que non seulement elle serait la première à reconnaître la place et à s'y ménager des intelligences, mais qu'on lui saurait gré de son zèle. Elle se trompait, et lorsqu'elle monta dans le train du Sud-France, elle s'y rencontra nez à nez avec une blonde qu'elle croyait encore à Grasse. \A\e dissimula son dépit, et, après s'être embrassées, les deux sœurs causèrent de choses indilïérentes, pour -e cacher l'une à l'autre l'intérêt passionné qu'elles prenaient toutes deux à la grande affaire qui depuis quinze jours absorbait toutes leurs pensées. En arrivant vers onze heures à la station de Bormes, on trouva deux landaus qui attendaient, accompagnés d'un fourgon poui' les bagages. A mesure qu'elles approchaient de la liguière, leur agitation croissait, et le cœur leur saulait dans la poitrine. L'effrayante description que leur mère avait faite du sanglier leur revenait h res|)rit. Que

n'était-ello là pour leur prêter son assistance, pour parer ou recevoir les coups? N'est-il pas des cas où, fût-elle mourante, coûte que coûte, une mère sort de son lit?

On arriva enfin, et à leur grand soulagement, elles découvrirent que l'oncle terrible était beaucoup plus débonnaire qu'elles ne pensaient. Il était accouru en personne pour les faire descendre de voiture; à travers le nuage qu'elles avaient sur les yeux, il leur parut gracieux, souriant. M. Sucquier les conduisit dans le corps de logis destiné aux étrangers, et leur fit visiter les deux appartements qu'on leur avait préparés, l'un au rez-dechaussée, l'autre au premier étage. Elles trouvèrent l'ameublement très confortable et de très bon goût, et il y avait partout des fleurs. M. Lejail lui-même se réconcilia avec son sort lorsqu'il eut appris de M. l'intendant que le roz-de-chaussée était bâti sur cave, et qu'il eut constaté par une consciencieuse exploration qu'il n'y avait pas trace d'humidité, que sa chambre était exposée au midi, que la cheminée ne fumait pas, et que le soleil qui entrait par ses deux fenêtres était presque aussi chaud qu'au Dattier.

Dès que les deux sœurs furent sous les armes, elles se rendirent par la galerie couverte dans le salon, où leur oncle les attendait. Un domestique en livrée marron annonça, l'instant d'après, que le déjeuner était servi. M. Trayaz offrit le bras à Mme Lejail. Le repas fut succulent, ce qui causa une joie particulière à M. de la Farlède, qui était le gourmand de la bande. L'amphitryon se montra aimable, enjoué et interrogant. On remarqua avec étonnement qu'il était au fait de petits détails intimes dont les journaux ne parlent point; on ne savait pas qu'à ses nombreuses fonctions M. Sucquier ajoutant celle d'informateur, lui procurait tous les renseignements qu'il désirait avoir. Il déclara au dessert que la famille était décidément une belle institution, qu'elle

.ivnit clos (loncours que rion no roniplaco. qu'il on avait (lé trop longtonips sevré, qu'il espérait que ses hôtes so trouveraient assez bien chez lui pour y passer deux ou trois mois. Rayonnantes de bonheur, ses deux nièces so disaient du regard lune à l'autre : c A quoi pensait notre mère? Il est charmant. >

En sortant do table, il i)rit Huguetto j)ar le menton ot do l'autre main lui caressant les cheveux :

« Oh! le beau brin de fille! Savons-nous la musique?

— Elle chante », se hâta do dire Mme Lejail.

C'était vrai, elle chantait; elle avait la voix juste, agréable dans le médium, aigrelette dans les notes hautes. M. Trayaz la conduisit au piano. Il aimait beaucoup la musique, mais il n'était dil'ficilo ni sur le choix dos morceaux ni sur l'exécution. Un llonflon, joué par un ménétrier do village, lui procurait une griserie d'imagination et lui faisait oublier ce monde sublunaire, où Ihommo qui ne pûtit plus no sait que faire de son bonheur, et où il faut choisirentre l'olfort et l'ennui. Quand Huguetto eut achevé sa romance, que Mme Lejail avait accompagnée, il la complinionta sur son talent, et un nuage passa sur le front do Mme do la Farlèdo. Mais il tint la balance égale. Il tai)ota les grosses joues de Jules cl le pria do lui réciter une fable. Sa pauvre mère eut une angoisse. Ilourousemont il est une providence pour l(^s innocents, et Jules, qui avait bien déjeuné et commençait à prendre goût à la Figuière, récita sans broncher la fable le Savetier et le Financier. A vrai dire, il iu'odonillait, mangeait la moitié de ses mots, laissait beaucoup h faire ù rintelligence de l'auditoire. Son irrand-oncle lui tapota do nouveau les joues, en le félifitant de son heureuse mémoire. 11 ajouta :

« Mon ami, n'en crois pas le bon La Fontaine. J'ai connu en Amérique un financier qui avait dos sommeils do savetier. »

A ces mots, il poussa un profond soupir. On on conclut que ses nuits n'étaient pas bonnes. Décidément ce millionnaire indulgent avait toutes les vertus de son état.

Il mena ces dames dans ses serres, magnifiquement tenues, et il coupa lui-même avec son sécateur deux de ses Heurs les plus rares, dont il orna de sa main leur corsage. Elles se disaient : « Mais oui, il est charmant : où donc notre mère avait-elle l'esprit? » Pendant qu'elles retournaient dans leur appartement pour surveiller leurs femmes de chambre, qui défaisaient leurs malles, il emmena les deux hommes faire le tour du propriétaire. Ce fut un moment critique pour M. Lejail. Ce jour-là, comme il arrive souvent dans les févriers de la Provence, le soleil était ardent, l'ombre était froide. M. Lejail s'arma de son parasol blanc, mit sur son bras gauche ses deux pardessus, et, chemin faisant, il endossa tantôt l'un, tantôt l'autre, sans que M. Trayaz parût trouver ce manège singulier. M. de la Farlède, qui portait depuis peu l'ordre du Mérite agricole, lui expliqua, dans un style trop pompeux, comment il s'y prenait pour engraisser ses porcs, qui avaient été primés. 11 sembla s'intéresser vivement à ses récits, et ce grand éleveur se disait comme sa femme : « Eh! oui, il est charmant, c'est un bon diable ». Plus circonspect et plus sceptique, M. Lejail réservait son jugement. L'expérience qu'il avait des hommes lui avait appris que dans certains cas ce n'est pas le premier coup d'œil qu'il faut sauver, que le second est quelquefois moins agréable que le premier.

En effet, M. Trayaz se montra moins commode pendant le dîner, et les affaires se gâtèrent un peu. Ce fut la faute de l'ancien préfet, qui, coiffé de^sOn éternelle calotte de velours noir, serait mort plutôt que de s'écarter de son régime, et son régime lui prescrivait de manger

1res peu le soir, sous peine de passer une nuit blanche. L'amphitryon s'aperçut qu'il refusait les hors-d'œuvre, (|uil ne touchait que du bout des dents à son poisson.

t Vous ne mangez pas, mon cher Lejail. Attrister sa vie pour la conserver me paraît un sot calcul, et, au surplus, à quoi servent le régime et les précautions? Croyez-moi, vous mourrez plus tôt que vous ne le pensez. >

M. de la Farlède ne méritait à cet égard aucun reproche; il fit honneur au dîner comme au déjeuner, mais il parla longuement de son comte et de sa marquise. Quand on fut au cluunpagne, M. Trayaz porta un toast :

« Je bois, dit-il, à la vertu de mon aimable nièce, Mme Lejail, aux cheveux et à la voix de sa charmante lille, à la calotte de velours de M. le préfet. Je bois aux grAces et aux beaux yeux de ma nièce Blandine, aux Joues appétissantes de son gros Jules. »

Puis il se tourna vers M. de la Farlède; mais son verre lui trembla dans la main, et il le posa sur la table, en disant :

• Excusez mon trouble, mon cher Bourdigue de la Farlède : c'est la première fois que je porte un toast à un baron, ami d'un comte et d'une marquise. »

A peine eut-on passé au salon, il annon(ra (juMl avait l'habitude de se retirer à neuf heures précises, pour causer affaires avec son intendant: il engagea ses hôtes à s'amuser entre eux connue ils l'entendraient, et, leur ayant montré d'un geste les tables de jeu et la salle du billard, il monta chez lui. suivi de M. Sucquier.

Un peu plus tard, entre dix et onze heures, M, et Mme Lejail se trouvaient seuls dans leur salon particulier. Huguette les avait quittés pour aller écrire une lettre dans sa chambre. Enfoncé dans un fauteuil près de la cheminée, enveloppé dans sa douillette, son bonnet de velours rabattu sur ses yeux, les jambes allongées, l'ancien préfet chauffait les semelles de ses pantoufles à un grand feu, qu'il alimentait de temps à autre en y jetant une souche d'olivier. L'épigramme que lui avait décochée M. Trayaz lui était restée sur le cœur, et la prédiction sinistre dont il l'avait accompagnée lui avait fait courir un frisson le long du dos. M. Lejail entendait la plaisanterie, et il aimait à plaisanter; mais sa santé et son régime étaient des sujets sacrés : en parler légèrement lui paraissait une indécence aussi scandaleuse que de rire dans une église. Il regrettait amèrement son cher Dattier, il maudissait la faiblesse qu'il avait eue de se laisser entraîner à la Figuière. Il avait en ce moment l'air sombre d'un homme qui creuse ou ronge une idée déplaisante. Ce qui ajoutait à son irritation, c'est que Mme Lejail, les yeux fixés sur une tasse de thé où elle semblait lire sa destinée, paraissait contente, ravie, et que son visage sévère s'éclairait par instants d'un sourire.

La rage dans le cœur, il jeta encore une bûche au feu. « A quoi penses-tu, Raoul? dit-elle en reculant sa chaise. Nous ne sommes pas en Sibérie.

— Vas-tu me demander d'économiser son bois?

— Je te demande de ne pas me rôtir. Si tu as froid, prends du thé. Mon oncle fait venir le sien de l'Inde, il est délicieux.

— Comme le propriétaire.... Est-ce assez triste? Il y a vingt ans que nous vivons ensemble, et tu ne sais pas encore que le thé est un poison pour moi. »

Elle secoua la tête, et après un moment de silence : « Je crois que nous nous trouverons bien de notre séjour ici. Ma mère me reproche quelquefois de me faire des monstres. Cette journée qui m'effrayait s'est passée à merveille. Il nous a prouvé qu'il avait l'esprit de famille, et il m'a paru que dès la première minute il prenait Huguette en goût.

— Oui, parlons un peu de lui. Tu n'en dis pas assez, ma chère; non seulement il a l'esprit de famille : je le tiens, moi, pour un homme des plus aimables, d'un ronnnerce exquis, d'une irréprochable courtoisie....

— Plus bas, je te prie : on pourrait t'entendre.

— Je parlerai aussi haut qu'il me plaira, poursuivit-il en baissant la voix, et je déclare <|ue cet homme charmant, né avec les dispositions les plus heureuses, les a ^ans doute perfectionnées en Amérique. C'est dans ce l)ays-là qu'il a appris à parler aux gens de leur décès avec tant de désinvolture. »

Elle pinça les lèvres :

< (^uand tu aurais mangé de la barbue, en serais-tu mort?

— Je n'y vois rien d'impossible. Au surplus, que limporte?

— Il y a si longtemps que tu meurs, murmura-t-cUe, que je commence à m'y faire. »

Il ne se défendit pas, il attaqua, et, ayant repoussé sa calotte sur le derrière de sa tête :

« Soit, ne nous occupons plus de ma santé, à laquelle tu portes un si vif intérêt. Mais permets-moi de te dire, ma chère Mélanie, que tu te crois très fine, que c'est la prétention de toutes les femmes, et que souvent elles sabusent lourdement. Tu t'es figuré qu'en venant ici tu faisais une affaire d'or....

— Plus bas. de grâce, dit-elle, en frappant du })lat de la main sur la table.

— Ah çà! les murs de cette maison ont-ils des oreilles? Il ne manquerait plus que cela pour m'en i*endre le séjour savoureux.... Je te l'épète que tu te fais de grandes illusions, que les adorateurs du veau d'or font souvent un métier de dupe....

— Il est des choses qu'on peut penser, mais quon ne dit pas.

— Je les dis. Que veux-tu? Je suis ce soir d'humeur à les dire. Tu es arrivée ici pleine d'espérances et décidée à trouver ton oncle adorable, à supporter avec une patience angélique toutes les avanies qu'il lui plaira de te faire....

— Mais il me semble que jusqu'ici....

— Eh! oui, il n'en a fait encore qu'à moi, et celles-là ne comptent pas. Mais tu auras ton tour. Eh bien, souviens-toi de ma prophétie : ton oncle est un grand mystificateur, et nous sortirons de cette maison aussi riches que nous y étions entrés.

— Tu es un incorrigible pessimiste, répliqua t-elle en remplissant pour la seconde fois sa tasse de ce thé des Indes qu'elle trouvait délicieux. Grâce au ciel, les catastrophes que tu annonces n'arrivent pas toujours.

— C'est possible, mais rappelle-toi ce que Fhonune charmant a dit jadis à ta mère. Il l'a régalée de l'histoire d'un Américain qui avait déshérité sa famille et donné

I renie iiiillions à je ne sais (juelle iniivorsité. Sois siiro <{\w lui-même projette d'en fonder une (luelquc part, • lans l'Ohio peut-être ou dans le Dakota, à moins que ce ne soit dans le Wisconsin. Ma chère, je le connais dès maintenant comme si je l'avais fait. Écoute-moi l)ien : son université, qui portera son nom, aura tout, et Mme Lejail n'aura rien. C'est un orgueilleux et un ennuyé. Il nous a appelés auprès de lui pour l'aider à tuer le temps, à titre de distraction provisoire. Nous sommes sa ménagerie : quand ses singes, ses gazelles et ses toutous ne l'amuseront plus, il leur dira bonsoir et les renverra chez eux avec leur courte honte, la tète plus basse, le nez plus long. »

En ce moment, la porte de la pièce voisine s'entr'ouvrit. Mlle Huguette apparut sur le seuil, tenant d'une main son démêloir, de l'autre ses cheveux défaits. Elle n'écoutait jamais aux serrures, mais elle avait l'ouïe fliine incomparable finesse.

« Maman a raison, dit-elle : tu es un insupportable pessimiste. Lorsqu'on se mêle de faire le prophète, il ne suffit pas de croire, il faut savoir, et on ne sait rien avant d'avoir pris langue. Il y a ici un homme dont la fonversation doit être fort instructive; il s'appelle M. Sucquier, et je gagerais que mon oncle lui dit ses secrets. Il était assis à table à côté de moi; quoiqu'il -oit très laid et d'une propreté douteuse, j'ai été fort aimable pour lui. et je suis sure qu'il me veut du bien. Interroge-le dès demain. Quand on a été préfet, on doit - entendre à faire causer les gens. »

Cela dit, elle disparut, et la porte se referma.

« Ma fille, pensa M. Lejail, a vraiment l'esprit fort (li'lié, et la sagesse parle rpielquefois j)ar la bouche des enfants. »

Cette réflexion aynid modifié le cours de ses idées, il iir prophétisa plus.

34 APRI':S FORTUNE lAlTIC.

Pciitlaiil quOii dcvisnit ainsi au l'cz-dc-cliausséo, les liabitants du premier étage se livraient à un entretien (lu même genre, quoiqu'un peu différent. Comme sa sœur, Mme de la Farlède buvait du thé des Indes. Son mari ne se rôtissait pas à un feu d'enfer; il lampait amoureusement l'un de ces vieux cognacs très authentiques qui opèrent des miracles. Un quart d'heure auparavant, il était ou croyait être furieux; depuis qu'il avait fait la connaissance de ce nectar, son humenis'était sensiblement radoucie.

« Ainsi vous pensez, ma chère amie, qu'en me portant ce toast, M. Trayaz n'avaif aucune intention blessante?

— J'en suis certaine.

— Mon Dieu ! ce toast n'avait en lui-même rien d'offensant; c'est son ton qui m'a déplu.... J'avais cru m'apercevoir qu'il avait en ce moment je ne sais quel accent d'ironie, de persiflage....

— Vous vous trompiez. Je suis convaincue qu'il élail sincèrement llatté d'avoir à sa table l'ami d'un comte.

— Au fait, dit M. de la Farlède en se carrant, il est devenu à moitié Américain, et les Américains, paraît-il, sont fort entichés des grandeurs. Allons, à la bonne heure! car autrement.... Vous le savez, Blandine, je ne ressemble pas à mon cher beau-frère : je tiens plus à ma dignité qu'à ma vie, et ma dignité est fort chatouilleuse. Quand on se joue à moi. je rends pois pour fèves. »

Malgré l'épaisseur des murailles, on entendait pai* intervalles un bruit dans la chambre attenante. Jules y dormait à poings fermés, et il avait la fâcheuse habitude de ronfler.

« Songez à Jules, murmura Mme de la Farlède.

— Eh ! madame, je n'ai pas besoin qu'on me rappelle mes devoirs de père. J'aime mon fils et je suis pi'èt à

APRKS FORTUNE FAITE. 35

lui lair»» tous les sarrificos, honnis rolui {\o ma tliguiU''. »

Il y avait à côté de la bouteille de cognac un flacon de kirsch. Il voulut en tâter; il en huma quelques gouttes, qu'il promena dans sa bouche, et il fit la grimace.

« Sou kirsch ne vaut pas son cognac, el tenez, madame, si jamais il venait à me manquer, je suis homme à le lui dire. Oui, je lui dirais, comme je vous le dis, que son kirsch est médiocre. »

On raconte que Napoléon I*^"" retint prisonnier aux Tuileries un conseillei' d'Etat auquel il avait commandé un travail pressé. On l'avait mis sous clef, mais on le nourrissait bien. Ses amis lui ayant demandé si ce procédé ne lui avait pas paru un peu cavalier : « Certes, répondit-il, mais j'ai dit son fait au grand homme. Quand il s'est informé, en me tirant l'oreille, si j'avais trouvé bon certain pûté qu'il m'avait envoyé : — Sire, lui ai-je reparti, il était trop salé! » Mme de la Farlède ne craignait pas que son mari imitât dans l'occasion l'héroïque courage de ce conseiller d'État et qu'il parlAt jamais à M. Trayaz de son kirsch. Klle le connaissait trop pour ne pas savoir quelle vénération lui inspiraient les millions et les millionnaires.

< Vous savez, dit-elle, (pie votre dignité m'est aussi chère qu'à moi-même. »

II vida son petit \o\T(^ dans la cheminée et revini an • ognac.

« Après tout, reprit-il, croyez bien (pie je rends loule justice i\ votre oncle. Je reconnais tous ses mérites. II a un grand train de maison, sa villa est très confortable, sa cuisine est exquise, son argenterie est magnilicpu», ses écuries sont superbes et dignes d'un roi. .le regrette ^<Md<Miient rpTil ait en certaines choses des goAts trop I (limiers. Kn voulez-vous la preuve? Le cIiAteau qu'habitait le comte Destreux avait été bAti sous Louis XIV,

on 1699. Co ronseignomoiil ost sûr : je le tiens de la marquise de Niex. Qu'en dites- vous, ma chère amie? Ne faut-il pas être un franc bourgeois pour avoir abattu cette demeure seigneuriale et l'avoir remplacée par une maison sans histoire?

— On y est si bien! répondit-elle en se pelotonnant comme une chatte dans sa causeuse.

— Je ne dis pas le contraire, mais c'est égal, il est déplorable que M. Trayaz soit si étranger à tout un ordre de sentiments. Il méprise les apparences; ne lui en déplaise, les apparences ont leur prix. La livrée de ses gens n'est pas mal, avouez pourtant qu'elle est un peu triste... N'avez-vous rien remarqué ici qui vous ait étonnée?

— Rien.

— Nous avons des délicatesses que n'ont pas les femmes. Ce qui m'a fort déplu, à moi, c'est que votre oncle admette à sa table son intendant, son M. Sucquier, qui me paraît un homme très commun, sans monde et sans manières. »

Son artificieuse femme le regarda d'un air d'admiration.

« Hector, dit-elle, je lis votre pensée dans vos yeux et je la trouve excellente.

— Qu'est-ce à dire? demanda-t-il, fort étonné qu'on pût lire quelque chose dans ses gros yeux ronds.

— Eti ! oui, vous vous êtes dit que ce M. Sucquier, qu'on fait dîner avec nous, devait être un personnage fort important, un homme à ménager, et qu'au surplus on pourrait savoir par lui bien des choses! >

A son tour, il trouva excellente cette idée qui ne lui était pas venue.

< Mon Dieu' répondit-il modestement, nous avons nos petites malices. Ne m'avez-vous pas déclaré plus <rnne fois que j'étais né pour la diplomatie!... Mais

«l'oyoz-vous, Blandiiie, (|iie je puisse, sans me com[)roinettre, lier conversation avec ce subalterne, (jui, j(^ le répète, est un homme très commun?

— Vous saurez vous y prendre, et soyez-siir que vous n'aurez pas de grandes avances à lui faire; (pril se sentira très honoré de la moindre marque d'attention ({ue vous voudrez bien lui donner. »

Elle ajouta d'un ton patelin, en montrant du doigt le Miur derrière lequel son enfant ronflait : « Songez à Jules !

— C'est bon. c'est bon! Je sais apparemment ce que jai à faire. »

Le lendemain matin, M. Sucquier surveillait le dèlbn-

< ement dune pièce de terre ({u'on se proposait de convertir en vigne, quand il aperçut de loin M. Lejail qui se dirigeait de son côté. Il faisait un temps de demoiselle, et lex-préfet n'avait vu aucun inconvénient à |)rendre l'air de bonne heure. M. l'intendant vint à sa rencontre, et l'entretien s'engagea. M. Lejail avait toutes les craintes; il redoutait les rhumes, il se défiait du microbe. Il commença par s'informer si l'eau qu'on l)uvait à la Figuière avait été analysée : M. Sucquier lui donna sa parole qu'il n'en était pas dans tout le pays de plus saine et de plus pure. Ce premier point élucidé, on

< ausa des travaux des champs. M. Sucquier en vint à dire que la plus économique de toutes les cultures était ••elle du chène-liège, qui n'en demande aucune et n'impose au propriétaire que les frais de décorticage.

« C'est l'affaire de quelques jours, dit-il : on paie cinq francs les ouvriers, et l'écorce repousse en six ans. On estime que, l'un dans l'autre, chaque pied rapporte un franc par année, et M. Trayaz en possède plus de cinquante nulle sur sa montagne. »

11 s'agissait d'arriver à la question brûlante; quoique les préfets s'entendent à faire causer les gens, M. Lejail

lie trouvait pas le joint. Heureusement, il avait aftaire à un homme qui venait volontiers au secours des questionneurs embarrassés.

« Oui, reprit-il, cette terre est d'un gros rapport, et songez que, pour acheter sa montagne et ses champs et l)our bâtir sa maison, M. Trayaz n'a pas déplacé un seul de ses fonds, qui sont presque tous restés en Amérique. Il a tout payé avec ses revenus et il ne doit pas un sou. »

I]t il s'écria d'un air paterne :

« Quelle bénédiction pour une famille qu'un tel oncle !

— Ah! permettez, lui dit vivement M. Lejail : personne ne peut nous soupçonner d'avoir fait, en venant ici, une démarche intéressée. M. Trayaz a déclaré nettement à ma belle-mère qu'il n'entendait rien faire i)our les siens.

— Il plaisantait, il plaisante ((uelquefois. Je crois savoir pertinemment..., mais peut-être aurais-je tort d'en dire davantage.

— Vous parlez au plus discret des hommes, lui repartit M. Lejail, qui commençait à trouver que la conversation de M. Félix Sucquier était intéressante.

— M. votre oncle est un homme de famille, un patriarche, son testament en fera foi. Mais ce n'est pas tout, il a du goût pour les donations entre vifs. « Quand les héritages viennent, me disait-il un jour, on n'a plus de dents pour les croquer. » Et il me disait aussi : « Les gens qui ne se dévêtissent qu'après leur mort n'ont pas le plaisir de contempler le visage des heureux qu'ils font ». On le croirait dur, il ne l'est pas.

— Vous me surprenez au dernier point , mon cher monsieur Sucquier, s'écria M. Lejail en s'efforçant en vain de dissimuler son émotion. M. Trayaz a donné à entendre à Mme Limiès que, selon les idées américaines, qui sont les siennes, on ne doit rien à sa famille.

— Assurément : aussi n'est-ce pas un acte d'équité ({u'il

APIUOS I UKTUNK IAITL:. 31>

ciilciid laiic eu iaisaiit des lieureux, et la justice n'aura rien à voir dans la distribution de ses libéralités, deux des siens qui sauroid lui plaire sei-ont lavorisés. les jiuh'es seront réduits à la poi'lion conijrrue. »

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