I-^l dun air d'attendrissement
« Le gros lot sera au plus aimable! »
Mais il parut regretter son indiscrétion et rompit h'S cliiens. Il ne disait i)ourtant jamais ([ue ce qu'on l'aviiil chargé de dire. M. Lejail se retira Tesprit ballotté, liraillé entre des impressions contraires, conservant ses doutes, mais ébranlé dans son incrédulité, prêt à admetti'e que certaines expériences valent la peine d'être tentées, résolu à laisser sa femme et sa tille agir à leur tète, et, en ce qui le concernait, à ne point contrarier leurs petites manœuvres, à avoir pour M. Trayaz tous les ménagements, toutes les conq)Iaisances. tous les égards compatibles avec les soins (pi'il dc^vait à sa chère et sainte ixM'sonne.
Deux ou trois heures après, l'intendant lut abordé par M. de la Farlède, à qui il répéta en d'autres termes tout ce qu'il avait dit à M. Lejail. L'homme aux cils blancs commit une imprudence : pour témoigner sa satisfaction à M. Sucquier, il lui donna à plusieurs reprises de petites tapes d'amitié sur l'épaule. Il en l'ésulta qu'avant de le quitter pour retourner à ses alïaires, M. Sucquier lui tendit une main grasse, qu'il dut prendre et serrer. Il se demanda si sa dignité n'avait pas couru une aventure et souffert un grave dommage : cette (juestion end^arrassant*^ lui donnait du souci, mais c(; qu'il venait dapprenili-e l'avait laid léjoui que son contentement lui lit oublier son inquiétude.
M. Trayaz était un galant homme; il désirait que ses invités se trouvassent bien chez lui. Il leur avait dit, dès le premi<M* jour : « Mes enfants, considérez ma maison
comme la vôtre, laites tout ce qu'il vous plaira ». Il avait mis à leur disposition ses chevaux, ses voitures, ses cochers ; ils donnaient leurs ordres et allaient où ils voulaient. Il y avait dans la crique toute une flottille : un canot, une chaloupe, une yole, des bateaux pour la promenade et pour la pèche, et dans la maison du vieux peintre, des lignes, des nasses, des filets. M. de la Farlède s'en servait souvent. A la fin de la première semaine, Huguette avait reçu en présent de son grandoncle une jolie charrette anglaise, attelée d'un poney, qu'elle avait le plaisir de conduire elle-même. Ce qui la touchait davantage, c'est que ce cadeau lui faisait l'effet d'une promesse; elle y voyait la garantie des grandes libéralités sur lesquelles elle fondait son avenir. Pour ne point faire de jaloux, M. Trayaz avait donné à Jules un bourriquet élégamment sellé et harnaché de rouge. De ce jour, la Figuière fut un vrai paradis pour ce gros garçon : point de professeurs, et un âne qui était à lui! M. Lejail n'était pas le plus mal partagé. M. Trayaz avait trouvé dans le château bâti en 1699 une vieille bibliothèque, riche surtout en livres d'histoire, parmi lesquels il en était de rares. Quoiqu'il eût peu de goût pour la lecture, il l'avait conservée soigneusement et installée dans une grande salle du bâtiment central, audessus de la galerie couverte. M. Lejail passait des heures fort agréables dans cette bibliothèque, éclairée par trois fenêtres et chauffée par un calorifère.
Il employait le reste de ses journées à observer du coin de l'œil les manèges de Mme Lejail s'appliquant à disputer à sa sœur les bonnes grâces de son oncle. 11 lui disait quelquefois, pour l'animer au jeu : « Le gros lot sera à la plus aimable ». Il y a des plaisirs réservés aux sceptiques : ils ne jouent pas, ils regardent jouer.
Pour être juste, il faut convenir que ces deux femmes étaient également admirables, qu'elles rivalisaient dat-
Al'RKS FORTUNt: FAITE. 4{
tentions et d'empressements, ijnelles avaient lune et I autre ce zèle qui ne se relâche jamais et ne connaît pas les distractions, que jamais vieillard ne fut couvé des yeux, choyé, caressé comme l'était M. Trayaz par ses infatigables nièces, qui, lorsqu'il avait oublié l'un de SOS gants dans sa chambre ou qu'il avait quelque message à faire porter, retrouvaient à son service leurs jambes de vingt ans. Il paraissait sensible à leurs soins et le leur [)rouvait en les tutoyant et prenant avec elles de petites privautés. Ce qui rendait leur tâche plus difficile, c'étaient les inégalités de son caractère; elles se pliaient à tous les caprices de son humeur. Était-il gai, expansif et bavard, elles écoutaient ses histoires avec dévotion, et leurs yeux semblaient boire ses paroles. Était-il sombre et préoccupé, elles veillaient à ce qu'on fît autour de lui un religieux silence. Lui arrivait-il de leur pincer la joue ou la taille, leur figure prenait une expression de voluptueuse félicité. Leur lançait -il quelque dure épigramme, elles souriaient agréablement «t baisaient la verge qui les frappait.
Elles poussaient quelquefois le dévouement jusqu'à riiéroïsme. Un jour, comme en présence de son oncle Mme de la Farlède aidait Jules à se mettre en selle, làne fit un mouvement et lui marcha sur le pied. Elle était fort douillette; elle faillit pousser un cri, mais elle ne cria pas, et M. Trayaz lui ayant proposé de faire avec lui un tour dans le parc, elle accepta sans sourciller. Elle souffrait mort et martyre, il ne s'en douta pas. Le soir de ce même jour, en sortant de table, il pria Huguette de lui chanter une romance qu'il aimait. Mme Lejail, qui luttait depuis quelques heures contre une de ces migraines sur lesquelles l'antipyrine ne peut rien, eut le courage de se mettre au piano et d'accompagner sa fille. M. Lejail se disait en la regardant :
« Elle est prodigieuse. Auri sacra fumes! »
Mme de la Farlède. qui était sinon plus zélée, du moins plus inventive que sa sœur, ti-ouva le moyen de lui infliger une cruelle mortification. Klle avait le bon esprit de causer quelquefois avec M, lintendant; elle apprit de lui que M. Trayaz était né le :» mars iS3(>. Vers le milieu de février, elle dépêcha son mari à Mai seille, d'oii il lui rapporta un étui à cigares en cuir de Russie. Elle brodait, elle peignait, elle avait des doigis de fée et un fin talent de miniaturiste. Sur un canevas, dont elle recouvrit une des faces de Tétui, elle fit une broderie représentant deux branches entre-croisées damandiers et de pêchers en fleur; au milieu, elle fixa une plaque d'ivoire où elle peignit son portrait. Ce joli travail fut commencé et terminé dans le plus profond mystère. Le 3 mars. M. Trayaz trouva l'étui sous sa serviette; il en fut charmé et déclara qu'il ne sen séparerait jamais. Ce fut un jour de trionqjhe pour Mme de la Farlède. un jour de confusion [)our Mme Lejail. Elle se sentait la bouche et le cœur amers en pensant que son oncle, qui était un grand fumeur, aurait sans cesse l'occasion de contempler l'agréable figure de cette intrigante, et qu'il l'emporterait partout avec lui.
M. Trayaz semblait prendre plaisir à attiser la jalousie des deux sœurs. Se donnant tantôt à l'une, tantôt à l'autre, et tour à tour leur prodiguant ses grâces de Yankee ou les contristant pas ses froideurs, il les faisail passer par d'incessantes alternatives d'espérance et d'inquiétude. Selon les jours, chacune d'elles pouvait se croire préférée ou délaissée. Quand il se promenait da?is son parc, il n'en pi'enait quune en sa compagnie, et il s'appliquait à lui soutirer des confidences ou l'induisait à médire de Fabsente.
* Voyons, ma chère, dit-il un jour à Mme Lejail, en arpentant avec elle une petite allée que bordait un double rang de cyprès et de thuyas, voyons. Mélanie.
lu ne veux rioii nie diie? Je pose en principe que toute femme a quelque rhose à cacher. Une fois pour toutes. <onte-moi tes petits secrets.
— Je vous jure, mon oncle, ([ue je n'en ai point.
— Prétends-tu me faire croire que tu n'as jamais fait (le traits à ton mari? »
Si tout autre se fût permis de soupçonner sa vertu. Mme Lejail eût bientôt fait de souffleter l'insolent; mais il y a des sihiations où l'on sort de son caractère, et des hommes à <[ni tout est permis. Elle se contenta de loujjrir en baissant les yenx.
« Ah! mon onch». dit-elle avec un demi-sourire, pour (pii me prenez-vous donc?
— Je te prends pour la femme dun homme qui est si occupé de sa petite santé que tu aurais pu le tromper dix fois sans (pi'il sen aperçût.
— Je conviens, répondit-elle, ((ue M. Lejail est un homme heuiMMix; que s'il avait épousé telle femme de ma connaissance, elle n'aurait pas résisté peut-être, pour employer votre mol. à lenvie de lui faire des traits.
— Ta sœur Blandine. par exejiq)le?
— Mais non, mais non, mon oncle. Croyez bien qu'il est à mille lieues de ma pensée....
— Ne fais pas l'innocente. Il est certain qu'elle a des yeux qui racontent des histoires, ta petite sœur, et «piant à son nmri, il a toute l'encolure d'un homme qui. par droit de naissance. api)artient à la grande confrérie. Kh bien, puisque tu ne veux pas me dire tes secrets, dis-moi ceux de ta sœur, il t'en coûtera moins.
— Quand je vous dis que je ne sais rien, mon oncle 1
— Accouche, mauvaise, ou ton vieux bonhomme donch' se brouille avec toi. »
Kn bonn<? Provençale, elle avait quelquefois la tient dure, et quand on est en colère, on dit tout. Se penchant à son oreille :
« Il y avait jadis à Grasse un médecin qui, paraît- il, était un fort joli garçon et dont toutes les femmes raffolaient.
— Et c'est ce médecin qui est cause que le baron Bourdigue a la tète qu'il a?
— Encore une fois, je ne sais rien. Au surplus cette pauvre Blandine serait excusable. Elle est restée six ans sans avoir d'enfant, et une femme sans enfants s'ennuie.
— Et quand elle veut à toute force avoir un Jules, reprit-il, elle appelle à son aide le plus joli des médecins. C'est bien là ce que tu prétends insinuer?
— Moi ! point du tout, et vous me faites dire des horreurs.
— Ma foi! fît-il, il faut avouer que cet enfant de l'amour n'a inventé ni la poudre ni l'art de plaire. »
Cette conclusion ravit Mme Lejail; un puissant enchanteur venait de mettre du baume sur sa blessure, et elle fut quelque temps sans penser à l'étui brodé.
Le lendemain, comme M. Trayaz remontait sa grande avenue d'eucalyptus en compagnie de Mme de la Farlède, ils se croisèrent avec une charrette anglaise et un poney conduits par une jolie blonde, qui fît à son oncle un signe de tète accompagné d'un sourire à la fois doux et victorieux.
« Il n'y a pas à dire, s'écria-t-il en la regardant s'éloigner : c'est une jolie fille !
— Très jolie, lui répondit Mme de la Farlède. Les traits, la taille, les épaules, les mains, les pieds, tout en elle est joli.
— Gageons qu'il y a un mais, dit M. Trayaz en riant.
— Eh! oui, mon oncle, il y en a un. J'aime beaucoup ma nièce, et je comprends que sa mère en soit fîère. Je trouve pourtant qu'il lui manque quelque chose.
— Quoi donc?
— La rraiclieui'.
— Tu es bien difficile !
— Oh ! vous no m'entendez pas. Je regrette qne cette petite ûme ait été défraîchie trop tôt par les réllexions intéressées d'un petit égoïsme trop savant pour son Age. Je trouve Hnguette trop raisonnable et trop raisonnante. Elle connaît les choses de la vie autant et plus que sa mère; elle ne fait rien, ne dit rien sans intention; elle est déjà tout calcul, et sa physionomie le dit, ce qui ne m'empêche pas, bien entendu, de lui vouloir beaucoup de bien.
— Il y paraît, ma chère.
— Je ne sais, poursuivit-elle, comment on élève aujourd'hui les jeunes filles. Ne pensez-vous pas qu'à dix-sept ans il est trop tôt pour considérer la vie comme une affaire?
— Tu aimerais mieux qu'on la regardAt comme une aventure?
— Je voudrais au moins que, dans ses rêves d'avenir, la jeunesse fît sa part au sentiment, qu'elle écoutAt quelquefois parler son cœur. Huguette a trop d'esprit. -Mon Jules n'en a point, il n'en aura jamais. C'est son cœur qui le gouverne, et de quoi qu'il s'agisse, il l'en croira toujours. Il m'a fait l'autre jour un affront! \'at-il pas eu l'audace de me déclarer qu'il préférait son grand-oncle à tout, même à sa maman?
— Je lui en sais gré, il a su reconnaître que j'avais un faible pour lui. Toutefois ji te parler franc, il y a (pielqu'un que je lui préfère.
— Qui donc? demanda-t-elle avec un peu d'inquiétude.
— C'est sa maman, ma chère. Eh! oui. c'est sa maman. »
Il se planta devant elle et la regarda dans les yeux. « Le fait est qu'à trente-neuf ans tu me parais plus propre à inspirer des pasf^ions que cette galopine qui
lait trotter là-bas sou poney et qui ne dit rien sans intention. Sais-tu quoi? Défais-toi de ton mari par le fer ou le poison, et foi de barbon! je t'épouse. Que len semble? Sans doute tu me trouves trop vieux?
— Ah! mon oncle, répliqua Mme de la Farlède eu le ehatouillant de la prunelle, vous êtes un de ces hommes qui pour les femmes n'ont jamais d'âge.... J'ai peut-être loi't de vous le dire; mais je ne me pique pas, comme Mélanie, de ne commettre jamais d'imprudences. » Il lui pinça le bout du menton.
« Elle est un peu grave, en effet, ta grande sœur, avec ses airs de reine et ses sourcils presque joints. Tu es luie câline, toi. une charmeuse, et tes yeux imprudents me plaisent. »
. Cette déclaration l'enchanta. Elle était incapable de se débarrasser de M. de la Farlède par le fer ou le poison, et elle réduisait à leur juste valeur les propos galants de son oncle. Elle en savoura pourtant la dou- <eiu\ elle dégusta cette ambroisie.
La température fut si douce dans la première quinzaine de mars qu'on se serait cru en été, et, un matin. M. Trayaz décida, sans consulter personne, qu'on prendrait le café en plein air. M. Lejail fut sur le point de s'insurger : sa femme lui jeta un regard si impérieux qu'il se tut et se résigna. 11 trouva le moyen d'abréger cette redoutable épreuve en proposant, à peine eut- il vidé sa tasse, une partie de billard à son beau-frère.
Les trois femmes restèrent sur la terrasse avec leur oncle. Il avait le goût des hamacs; il en fît apporter un. qu'on suspendit à deux poteaux. Il s'y installa et pria Huguette de lui lire le journal. La charge de lectrice du Grand-Mogol était échue à cette jeune personne, qui s'en acciuittait à merveille: si elle manquait de fraîcheur d'âme, elle avait la diction nette et ponctuait ses phrases aux bons endroits. Elle commença de lire.
Sa mrrc la r<'<i:ar<lail cl l'ôcoutait, les bras croisôs. Assiso un pou plus loin. Mme do la Farlôdo brodait, .lulos. à qui ollo avait enjoint de ne point faire de bruit. se lonîiit accoude'* sur la balustrade, et bavant sur sa col- Icrefte. il confeniplait le ciel bleu en pensant à son Ane.
Les cerisiers et les pècliors. encore sans feuilles et couverts de fleurs, faisaient dans les champs des nuap:es blancs et roses; une brise titVle remuait la fine chevelure des poivriers; les grappes jaunes d'un mimosa embaumaient l'air et Huguette lisait le Petit Marseillais. Kilo s'avisa que son grand-oncle venait de s'assoupir. Sa tante s'en aperçut aussi, et. cessant de broder, elle saisit dans ses blanches mains la corde i)endante du hamac, qu'elle balança avec autant de délicatesse que si elle eût bercé un enfant. Huguette posa son journal, ouvrit son parasol, qu'elle tint au-dessus de la tète du dormeur, dont un rayon de soleil caressait indiscrètemeiil les sourcils et le front. Pour ne pas demeurer en i<'ste. sa mère décroisa les bras, et. armée d'un éventail, elle s'appliqua à défendre contre les mouches ce sommeil auguste et sacré.
Tout à coup Jules, ayant vu passer sur le mur où il s'appuyait un gros lézard vert, qui lui fit peur, poussa un cri perçant. M. Trayaz tressaillit et rouvrit les yeux.
« Pourquoi Jules a-t-il crié? » dit Mme Lejail avec un accent de reproche tragique.
Kn ce moment, sa douce sœur l'eut volontiers étranglée.
« Ne grondez pas cet enfant, dit M. Trayaz : mon réveil est délicieux. Quels soins vous avez pour moi, mes chères petites, et quel plaisir d'avoir des nièces! »
11 lui vint alors aux lèvres un de ces sourires narquois qu'il avait appris dans le Dakota, en conversant avec des cow-boys ou des prospecteurs, et. ayant promené sur les trois femmes un regard circulaire, il leur dit :
« ,1e suis le miel et vous êtes les mouches. »
Mme Limiès, dont la santé avait été lente à se rétablir, arriva à la Figuière vers le milieu de mars. Elle fut logée dans un appartement du premier étage contigu à celui qu'occupaient M. et Mme de la Farlède. Il y avait dans cet appartement un grand salon, tendu de soie brochée couleur ponceau. Il fut décidé qu'on s'y réunirait chaque soir pour prendre le thé aussitôt que M. Trayaz, qui n'en prenait pas, se serait retiré chez lui.
Dès le premier soir, avant que ses gendres eussent terminé leur partie de trictrac, Mme Limiès emmena ses filles dans ce salon rouge, et, avec tous les ménagements, toutes les circonlocutions qu'emploient les mères esclaves, elle leur adressa une tendre réprimande sur la mésintelligence qui régnait entre elles et sur le tort qu'elles se faisaient par leurs zizanies.
« Oui vous l'a dit? s'écrièrent-elles d'une seule voix.
— Votre oncle lui-même. Il m'a déclaré que vous étiez toutes deux de charmantes femmes, que votre seul défaut était de ne pas vous aimer et de ne pas vous entendre. »
Ses deux filles s'empressèrent de se justifier, et, comme il arrive en pareil cas, elles se justifièrent en accusant et leurs plaidoyers furent des réquisitoires. Chacune d'elles reprocha à sa sneur de n'avoir pas joué
IVanc jeu. tic lavoir traitée en rivale et desservi(; secrètement par des médisances. Après les avoir patiemiiienf écoutées, leur mère se permit d'insinuer que d'hal>itude les torts sont partagés; sur quoi Mme Lejail décria : « Tu m'as toujonrs préféré Blandine! » et Mme de la Farlède riposta : « Jai toujours été sacrifiée », Elles citèrent des laits, remontèrent dans leurs récits jusqu'à l'âge où elles jouaient encore à la poupée.
Quand elles eurent tout dit et redit, Mme Limiès reprit la parole pour leur démontrer qu'elle les avait toujours tendrement et également aimées, que tout ce qui était sorti de ses entrailles lui était cher. Puis elle leur représenta que les maisons divisées se perdent. Elle s'échauffa, sattendrit, fut éloquente.
« Embrassons-nous, leur dit-elle, et prouvons à tout l'univers que nous ne sommes (piun cœur et qu'une Ame. »
Elle leur ouvrit ses bras; tout ce cpi'elle y gagna fut un baiser sec que Mme Lejail lui donna sur la tempe droite, pendant que Mme de la Farlède effleurait du bout des lèvres sa tempe gauche. Mais ce qu'elle leur dit ensuite les toucha davantage.
« Je vous apporte, mes (illes. une fâcheuse nouvelle, .le m'étais imaginé que sui* la loi des renseignements qu'il avait recueillis, votre oncle ne s'intéressait qu'à la branche aînée de sa famille : je me trompais. Jai appris de lui tout à l'heure ({u'il avait invité quelqu'un qui vous lient de près, mais ({iw vous connaissez peu, à venir faire comme nous un séjour à la Figuièreet que ce quelqu'un est le 111s de f<"U mon frèi<» Jérôme, votre cousin (iasimir Trayaz.
— La nouvelle, en elïet, est fAcheuse, dit Mme Lejail, à qui cet événement parut grave. Et a-t-il invité la mère avec le fils?
— Tu oublies, ma lilN'. répondit Mme Liuiiès, (pie
depuis peu ma bfelle-sœur est devenue infirme, qu'elle est paralysée des deux jambes et ne sort plus de chez elle que pour faire le tour de son jardin dans une chaise roulante. »
En ce moment, ses deux gendres entrèrent. Elle les mit au fait. M. de la Farlède prit la chose fort légèrement.
« Casimir Trayaz! dit-il en se préparant un grog. Eh quoi! ce blanc-bec vous semble dangereux? C'est un garçon qui n'a jamais rien fait, n'étant bon à rien, el notre oncle l'aura bientôt toisé et jaugé. »
Huguette assistait à cette conversation sans y prendre part. Assise dans un coin du salon, elle lisait un roman anglais, Tancrède, qu'elle avait apporté du Dattier. Disraeli était son romancier favori, parce que ses héros et ses héroïnes regardent comme indispensables au bonheur une foule de superfluités et d'accessoires dont les imbéciles réussissent à se passer; que l'argent est à leurs yeux l'outil universel, la première des puissances sociales; et qu'appartenant à l'école du romantisme millionnaire, ils boivent leurs potages dans de petites coupes de Sèvres, leur vin dans des verres de Venise, et ont appris dès leur plus tendre jeunesse qu'il faut manger les truffes avec du beurre. Les livres de cet ingénieux et spirituel écrivain lui procuraient dans sa solitude du Dattier de grandes joies, mêlées, il est vrai, de grandes mélancolies; mais elle possédait deux vertus théologales et provençales, la foi et l'espérance. Elle avait un autre don : elle jouissait de la précieuse faculté de faire deux choses en même temps, de s'absorber dans une lecture et d'entendre, sans avoir l'air d'écouter, tout ce qui se disait autour d'elle.
Elle ferma son livre, et se tournant vers sa grand' mère :
« Bonne maman, vous connaissez mieux que nous
mon cousin Casimir. Tout ce que jv sais do lui et do sa raniille, c'est que son père était resté à la tète do la fabrique de bouchons, qu'une concurrence dangereuse ayant diminué ses produits, il l'a vendue, que nous étions ses commanditaires; qu'il n'a pas été de bonne foi, ne nous a pas donné notre dû. Je sais aussi qu'il s'était marié peu auparavant, que sa femme était d'Aix, qu'elle l'a décidé à s'y établir, qu'il n'a eu qu'un lîls dont il rêvait de faire un avocat, que, lui mort, Casimir n'a pas achevé ses études, qu'il n'a plus rien fait, qu'il vit avec sa mère, qu'il a trente ans et qu'il est un petit rentier. Je l'avais vu une ou deux fois, dans mon enfanco, je ne l'ai pas revu et ne me souviens guère de lui. Bonne maman, quelle idée dois-je me faire de mon cousin Casimir? >
M. de la Farlède répondit pour elle :
€ C'est un bellâtre.
— Ce n'est pas là ce que je demande. Je voudrais savoir s'il est intelligent, s'il a du manège, de l'adresse.
— Lui! c'est un paltoquet, un dadais.
— Dadais ou paltoquet, soit! dit M. Lejail. Mais ce dadais, ne vous déplaise, a sur nous un précieux avantage : il s'appelle Trayaz, et notre oncle peut lui savoir gré d'être le seul membre de sa famille qui porte son nom. J'ai constaté plus d'une fois que ce genre de considérations exerce une grande influence jsur les décisions, sur les volontés des testateurs et des donateurs.
— Vous voilà bien! lui dit son beau-frère. Vous êtes riiorame qui a peur de tout.
— Si papa est un incorrigible pessimiste, reprit Huguette, vous êtes peut-être, mon oncle, un peu trop optimiste. Je me suis laissé dire que dans les choses de la vie comble à la chasse, vous avez le tort de mépriser trop vos ennemis, et que vous revenez quehpiefois bredouilli'.
— Impertinente! s'écria M. de la Farlède. Je t'apprendrai à parler. »
On ne l'intimidait pas raciicment. Elle se leva, vint se camper au milieu du cercle, et regardant tour à tour son oncle, sa tante et sa mère, cette jeune sibylle leur dit :
« Que nous nous aimions ou ne nous aimions pas. il n'importe. Il est si facile de faire semblant de s'aimer! Quand on est raisonnable, on oublie ses dissentiments pour se liguer contre l'ennemi commun et défendre contre lui l'assiette au beurre. »
Son père s'amusait toujours de ses sagesses hardies et précoces, et il se mêlait quelque admiration aux étoiinements qu'elle lui causait.
« Bravo, Huguette! lui dit-il. Ton style manque parfois de noblesse, mais tes sentences sont marquées au coin d'une imperturbable raison. Ma fdle, ton conseil sera écouté. L'histoii'e universelle nous apprend que la meilleure diversion aux querelles intestines est une guerre étrangère. »
Là-dessus, la séance fut levée. A la vérité, les deux sœurs ne s'embrassèrent pas en se quittant, mais elles se tendirent la main, et dans les jours qui suivirent, elles se firent bon visage, elles eurent presque l'air de s'aimer.
Il y a toujours du vrai et du faux dans les médisances de famille. Si on pouvait sans injustice classer Casimir Trayaz parmi les oisifs et les inutiles, c'était le calomnier que de prétendre, comme M. de la Farlède, qu'il ne fût bon à rien. II était bien doué, et s'il l'avait voulu, il serait arrivé comme un autre : ce qui lui manquait c'était l'ambition. Il était le type de ces petits rentiers de province, qui attachent beaucoup de prix aux bonheurs négatifs, genre de jouissances presque inconnu à Paris, où tout le monde a la fièvre. Ne dépendre de personne, ne recevoir d'ordres de qui que ce soit, n'être pas
sujot h riioiiro, omployor sos journées à sa giiiso, no jamais sentir le dur aiguillon (\o la nécossité, il nVn fallîiit pas davantage pour que Casimir fût heureux.
Les oisifs s'ennuient quelquefois, il ne connaissait pas l'ennui. Ce beau garçon était fort répandu; les intrigues mondaines, les commérages de salons occupaient agréablement son esprit. Il s'intéressait vivement aux petites alTairesdes femmes, et il en était plus d'une qui lui voulait du bien. Mais cet inutile était un sage, et ses passions ne lui avaient jamais causé de graves embarras. Il s'était fait une loi de dépenser consciencieusement ses petites rentes, sans jamais toucher au capital : ni le jeu ni ses innoml)rables amourettes n'avaient fait de trous dans son budget. Ce n'était pas seulement par esprit de parcimonie qu'il mettait de l'ordre et de la méthode dans ses plaisirs. Ksclave de sa liberté, il redoutait les entraînements des liaisons sérieuses, il se défiait des gluaux où l'on reste pris, des bonnes fortunes qui flattent ramour-i)ropre. mais qu'il faut acheter par des servitudes et de longues fidélités. Il préférait des maîtresses obscures, à qui on donne des pendants d'oreilles en chrysocale, et qu'on peut quitter sans façons le jour où les yeux et le coMir sont las.
lue seule fois, il avait failli se démentir. Il s'était biissé prendre par une belle Italienne qu'il avait l'encon Irée sui' une jdage. Klle ne lui îivait rien accordé, mais il lui avait paru (pie sa résistance était molle. Il s'était engagé h aller la voir à Venise, et il fallait que sa passion fût sérieuse puiscpu». durant trois mois, il avait suivi un cours d'italien. Mais au moment de partir, il s'était ravisé; toute réflexion faite, il avait craint que son aventure ne le menAt trop loin, et il était resté à Aix. Guéri de sa dangereuse maladie, il avait résolu de s'en tenir aux j-onquétes faciles, j'i ce qu'il appelait l'nmonr- économique. Après avoir aimé Mathurine. il
aimait Anaïs, et de temps à autre, dans ses jours de folie et de magnificence, il les aimait toutes deux à la fois.
Cependant, même en province, on n'est jamais constamment et parfaitement heureux. Il y avait des soirs où ce sage se disait que pour valoir quelque chose, le métier d'inutile demande un peu d'éclat, et quoique Anaïs eût de beaux yeux, son bonheur lui semblait médiocre. Si chère que lui fût sa liberté, il rêvait par moments d'épouser une héritière et de faire quelque figure dans le monde. La lettre qu'il venait de recevoir de son oncle lui avait ouvert tout à coup des horizons nouveaux; cette invitation imprévue lui avait paru une de ces bonnes aubaines qu'à moins d'être fou on ne laisse pas échapper. Quand il eut bouclé ses malles, il dit à sa mère , qui s'affligeait de ne pouvoir l'accompagner :
« Je voudrais vous emmener, mais je n'ai pas besoin qu'on m'aide. Plus j'y pense, plus il me semble qu'il y a quelque chose à tenter là-bas, et je me fais fort de réussir à détourner sur Aix un filet ou même un bras de ce Pactole américain. »
Et comme elle hochait la tète en signe d'incrédulité :
« Vous me prenez donc pour un sot ou un maladroit?
— Dieu m'en garde! Mais ton père m'a souvent dit que ce qui te manquait le plus, c'est la faculté de vouloir et l'esprit de suite; que tu étais incapable d'avoir pendant deux semaines la même idée et de lui tout rapporter. C'est de .tes idées de traverse que je me défie. »
Elle le connaissait. A une imagination grossissante et prompte à s'enflammer il joignait la légèreté de l'humeur. Il était bien de son pays, où la beauté du ciel engage l'homme à se laisser vivre, et où l'oubli est aussi facile que le désir. Quoiqu'il fût bon tireur, il revenait souvent de la chasse le carnier vide ; il avait renrontré
on chemin une jolie pcaysanne, et le jupon lui avait fjiit oublier son lièvre.
« Vous verrez! vous verrez! répliqua-t-iK Vous aurez prochainement la preuve que dans les grandes occasions je sais vouloir et jouer serré. »
Son arrivée à la Figuière quelques minutes avant le déjeuner ne fut pas heureuse : elle fut marquée par un incident désagréable, qui lui aurait paru de mauvais augure s'il avait été superstitieux. Au moment où la voiture qui l'avait amené de la gare de Bonnes s'arrêtait devant le perron de la villa, il aperçut de loin son oncle qui traversait la terrasse pour venir à sa rencontre. Emporté par son zèle, il s'élança si précipitamment à terre que le pied lui manqua et qu'il tomba tout (le son long. Mais il se releva lestement, et il plaisanta avec tant de bonne grâce sur sa maladresse et sur les inconvénients des excès d'empressement que M. de la Farlède, qui avait été témoin de sa chute et s'apprêtait à ségayer à ses dépens, fut réduit au silence. Il y a des gens qui sont heureux dans leurs malheurs ; il ne s'était l)as fait une égratignure, il en était quitte pour qnelrpies taches de crotte sur sa jaquette. M. Trayaz lui donna un quart d'heure pour en changer. Les malveillants espéraient que ce jeune homme, qui paraissait soigner beaucoup sa personne, s'oublierait à sa toilette, (|ne son oncle, qui n'aimait pas à attendre, lui donnerait d'entrée de jeu un mauvais point. Il n'en fut rien : la cloche n'avait pas encore fini de sonner lorsqu'il apparut coiffé, parfumé avec discrétion, mis des pieds à la tète avec une élégance de bon goût et sans recherche, et on dut reconnaître qu'il s'habillait bien et qu'il ^habillait vite.
Pendant le déjeuner. Huguette l'observa souvent du < oin de l'œil, rexamina. l'éplucha. Klle remar(|ua ton! d'abord que, si son front commençait à se dégarnir, il
avait le teint clair et frais. Elle rendit jnstice non senlement à vSon nœud de cravate et à la coupe de sa jaquette, mais à la vivacité de son regard, à son air attirant, à sa moustache fine, à la blancheur de ses mains (*t à des ongles roses, tailles comme elle aimait qu'on les taillât.
« C'est dommage, pensait-elle, qu'un si beau garçon soit un si maigre parti. »
Elle constata aussi que M. Trayaz le regardait et l'interrogeait beaucoup, et qu'il répondait à ses ({uestions avec une i'amiliai'ité respectueuse qui jie déj)laisait point au tyran. Elle en conclut que son oncle Hector était un imbécile, que le nouveau venu était pour la branche aînée un redoutal)le concurrent.
Vers la fin du repas, comme on projetait une promenade en voiture pour l'après-midi. M. Lejail fît observer que le ciel se couvrait, que le soleil avait disparu derrière un nuage noir.
« Le soleil? dit M. Trayaz. mais le voici! »
Et il montrait du doigt son radieux et triomphant neveu.
11 refusa d'accompagner les ])romeneurs, et. appuyé sur le bras de Casimir, suivi de son mastiff ou dogue anglais, auquel il avait donné le nom de Wasp. le seul être à cpii il passât tout, il alla surveiller un travail dont il avait fait son affaire. La petite rivière, souvent à sec, qui traversait son domaine, se transformait, dans la saison des pluies, en torrent dévastateur : il avait résolu de l'endiguer, de rectifier son cours et de reconstruire un pont qu'elle avait emporté l'hiver précédent. Ce travail l'intéressait; ce ruisseau qui faisait du dégât chez lui était à ses yeux un rebelle, un insolent, qu'il avait juré de réduire à l'obéissance, de soumettre à sa puissante volonté. C'était un genre de plaisir qu'il s'était souvent donné «lans sa vie : hommes ou rivièi*es. il
nim.Mil à nvoii* raison «le tous los îmdîicieux qui lui ivsislîiienl.
Il passa ra|)r<''s-ini(li à doiiiuM' dos oi-di'os à ses niivriors ol à causiM" lanlAI avec Casimir, tantùt avec Wasj). Il on l'id i\c iiiômo lo londomain ot los jours sui- \anls.
t Allons voir, disail-il à son uovou. si oos uiossiours Iravaillonl. »
Il no s'onnuyail point dans sa sociôtô. Il u"ôtaif pas ronnonii dos romniôraijros: il lui faisait racontor sos Itonnos lortunos ol louto la (hi'oniciuo soandalouso (I Ai\. Souvent aussi il le raillait, rappelait le roi des iindilos. Casimir avait l'humour souple; il ne se fâchait jamais, ]>ronait tout on douceur. II lui arrivait quelquefois de flatter son oncle, mais gentiment, sans bassesse, sans nagornerie. M. Trayaz lui ayant dit :
« Tu os loin d'èiro un sot. mais tu as lo ironi'o dosprit qui ne sert à lion.
— Mon cher oncle. répli(pia-t-il, je voudrais avoir relui qui sort: malhourousonïont il n'y a jamais qu'un homme de génie dans une famille, et quand je suis venu au monde, la place était prise. »
Dos fenêtres du salon Mme Limiès et ses filles apor- (ovaiont au loin ces i\eu\ hommes devisant pendant des heures entières avec animation. Ces longs tète-îVtète les njottaient au supplice : que de choses ne peut-on pas se dire dans un après midi! M. ïrayaz semblait avoir oublié qu'il avait des nièces; il leur parlait à peine, il alYoctait de ne pas les voir. Les injustes caprices de cet oncio ingi'at los désolaient : <dIos se livraient à dos téllexions amènes dont elles se faisaient part Tune à I autre, tant leur commune disgrâce les avait rapprochées. Foi'oé tW so l'ondre h l'évidence. M. de la Farlède lui-mèmo no doutait |>lus que l'inlnis. comme il l'appohiil. nr lïd (Ml faveur.
« Décidément vous le méprisiez trop, lui disait son beau-frère : il n'y en a plus que pour lui. »
Il faut rendre à Casimir le témoignage que la préférence que lui témoignait son oncle ne lui tourna point la tète, qu'il ne songea pas un instant à s'en prévaloir pour mortifier ou chagriner qui que ce fût. N'ayant pas consulté M, Sucquier, il n'avait pas appris de lui qu'il y aurait dans le divin royaume beaucoup d'appelés et peu d'élus, que le bonheur des uns ferait le malheur des autres. Au surplus, il était d'un bon naturel, ne voulait de mal à personne. Il pensait que, quand la source est abondante, il doit être permis à tout le monde d'y boire, et il s'étonnait qu'on lui fît grise mine. En présence de M. Trayaz. on le ménageait beaucoup; lorsque le maître n'était plus là, on lui battait froid. En vain faisait-il l'agréable, on n'écoutait pas ses histoires falotes, on ne riait pas de ses plaisanteries, on le tenait à distance; on n'avait garde de lui proposer de venir prendre le thé dans le salon rouge, dont la porte lui restait fermée. Il finit par reconnaître que ses chers parents avaient formé une ligue contre lui, et il en prit son parti gaîment, car il faisait tout avec gaîté.
Mais pourquoi Huguette était-elle du complot? Ils étaient faits pour s'entendre, elle et lui. En retrouvant cette jolie cousine qu'il avait vue toute petite, et dont il avait oublié la figure, il s'était passé quelque chose" dans sa tète et dans son cœur. Il s'était dit que dans ce monde Dieu place toujours la récompense à côté de la peine. Il avait tout cpiitté, Mathurine et Anaïs, pour faire un acte de vertu en s'appliquant à conquérir l'amitié d'un vieillard ironique et sournois, et, par une grâce spéciale du ciel, il avait rencontré dans la maison de servitude une charmante fille, qui ne semblait pas farouche. Si elle avait consenti à se laisser ^faire un doigt de cour, il aurait coulé à la
Fisriiirro dos jours drlirieux, et si le soir il s'obstinait à rêver autour de ce salon rouge dont on lui refusait impitoyablement l'entrée, c'est qu'à travers cette porte close il croyait la voir et l'entendre. Hélas! elle aussi lui tenait rigueur, le traitait en ennemi. On lui avait l'ait s« leçon; elle l'évitait, elle le fuyait, et, tour à tour hautaine ou moqueuse, elle semblait lui dire : « Tu perds ton temps, je suis un oiseau d'approche difficile ».
M. Trayaz n'avait pas élé pi'udont : tous les jours, que le vent soufflAt du nord ou du midi, il avait passé des heures à surveiller ses ouvriers. Un soir il rentra pale et frissonnant, et il eut dans la nuit un accès de fièvre. On fit venir le médecin, qui déclara que ce n'était (pTun rhume, mais que les rhumes se changent quel- ([uefois en grippe, et que la grippe est un danger quand le cœur n'est pas absolument sain. Il ordonna un traitement et engagea le malade à garder le lit. Cet événement mit la villa en émoi; on s'interrogeait, on s'agilail. M. Lejail seul conserva tout son sang-froid: il croyait plus facilement à sa mort qu'à celle de son prochain :
« Il s'en remettra, disait-il. et peut-être à l'avenir méprisera-t-il moins les pardessus et ceux qui les portent. »
Ce fut pour Mme Limiés et ses filles un retour signalé de faveur; quand l'homme est souffrant, il ne croit plus qu'à la femme. Deux semaines auparavant, Mme Lejail et sa sœur se seraient disputé l'honneur de servir dinfirmiére à leur oncle; désormais tout s'arrangeait à l'amiable, et elles se relayaient auprès du lit, se chargeaient l'une après l'autre de distraire l'homme pâle et de lui donner ses tisanes. Elles auraient voulu le veiller, il n'y consentit pas; mais chaque nuit elles se relevaient à tour de rôle pour lui administrer une potion
(laconit et d'antimoine, qu'il devait prendre toutes les deux heures. Quand elles se furent remises de leur alerte, elles bénirent un incident qui les avait fait ren Irer en grâce. Comme la femme est toujours disposée à abuser de son bonheur, Casimir ayant à deux reprises demandé à voir son oncle, elles lui signifit'rent avec liauteur qu'il avait besoin de repos, et le neveu trop aimé fut éconduit.
Ne sachant plus que faire ni à qui parler, s'ennuyant à mourir dans une maison où tout le monde lui tournait le dos, il s'avisa un jour d'aller au Lavandou. On s'y rend de la Figuière en trois petits quarts d'heure. On contourne une colline basse, couverte de lentisques et de bruyères arborescentes, et on débouche sur une plage longue de deux kilomètres. Si vous faites jamais cette promenade, ne suivez pas le bord de la mer : il nest rien de plus fatigant que de marcher sur un sable lin où le pied enfonce. Ne passez pas non j)lus par les gazons que traverse le Bataillier : vous seriez arrêté plus d'une fois par des fossés vaseux. Laissez à gauclie ces prairies marécageuses, et vous trouverez le sentier que vous devez prendre. Étroit, caillouteux, fort accidenté, mais charmant, il court entre de hauts buissons et. par endroits, entre des parterres de pourpiers étalant au soleil leurs admirables fleurs d'un rose vif ou d'un jaune paille, dont on peut dire, comme des lis de l'Évangile, qu'elles sont plus magnifiquement vêtues que Salomon dans sa gloire.
Ce que Casimir trouva au Lavandou, on ne l'a jamais su; à quel attrait mystérieux il céda en y retournant, on ne le sait pas davantage. Ce qui est certain, c'est que durant toute une semaine il y passa la moitié de ses journées, et qu'un soir il ne revint pas dîner. Il ne rentra qu'au matin, comme on ouvrait les portes, et se glissa furtivement dans sa rhnmbre (fui. ])nv mniheiir.
était juste au-dessus de la chambre de Mme de la P'arh\le. laquelle avait le sommeil léger et, comme Hugu(»tte. I Oreille très fine.
Les conjurés tinreid conseil, ils décidèrent (jue l'eniicnii coninnni sétait oul)lié, ({uil avait fait une l'aule dont on pouvail tirer parti contre lui, et, selon Tusage, Mme Liniics lut chargée de mener la campagne et «l'attacher le grelot. M. Trayaz, qui avait quitté son lit, descendait tous les jours au salon. Elle profita d'un instant oij elle s'y trouvait seule avec lui pour lui parler de Casimir: elle lui en fit un grand éloge, auquel elle mêla quelques restrictions timides; elle en ajouta d autres, de telle sorte que de minute en minute le diable devenait plus noir. Il lécoutait d'un air bienveillant, sans mot dire. Encouragée par son silence approi>atir, elle hasarda le paquet, raconta que depuis une semaine leur neveu était sans cesse sur le chemin du Lavandou. qu'il y avait du mystère dans sa conduite, que les domestiques en jasaient et que, la nuit précédente, il avait découché.
< Je comprends, dit-elle, (pie les jeunes gens sanuis<Mit; mais je voudrais qu'ils choisissent leur endroit <ît leurs occasions. Il me semble qu^^ Casimir a manqué de lespect à la maison où il reçoit l'hospitalité, et, ce qui me paraît plus grave, il n"a songé qu'à son plaisir dans lin moment où ta santé était pour nous, tous un sujet d'impiiétude, de pénibles préoccupations. »
11 sétait penché pour caresser son dogu*', étendu à ^('s pieds. Il releva la tête, regarda sa sœur de travers, <! fronçant son long nez pointu :
« Je ne sais ce que vous a fait ce jeune homme : vous êtes toutes contre lui. Ne vous en déplaise, je l'aime tel qu'il est, laissez-le tranquille et ne me gâtez pas mes plaisirs. »
Elle fut atterrée par cette réponse, et ses enfants ne
ne le furent pas moins quand elle les mit au lait de son piteux insuccès.
« Il est le maître de la place, dit Mme Lejail.
— Bah! dit M. de la Farlède, il a lait une imprudence, il en fera une seconde qui le perdra.
— Ne vous y fiez pas, lui répliqua l'ancien préfet. Dieu, qui veut le bonheur de ses créatures, a donné le chien à l'aveugle et le repentir à l'étourdi. »
Le lendemain, pendant que son mari faisait la grasse matinée, Mme Lejail entra de bonne heure dans la chambre de sa fille, qui s'occupait en ce moment d'écrire à une de ses amies de pension, une de ces confidentes intimes à qui l'on dit tout, à condition, bien entendu, de tout arranger. En attendant qu'elle eût fini, sa mère s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre et contempla d*un œil mélancolique un grand magnolia qu'un coup de mistral avait dépouillé d'une partie de ses fleurs ; peut-être se disait-elle qu'il en est des grandes espérances comme des arbres fleuris, qu'il suffit d'un caprice du ciel pour les défleurir.
D'habitude il ne fallait qu'un quart d'heure à Huguette pour remplir deux feuillets de son élégant griffonnage. Ce jour-là l'inspiration ne lui venait pas, elle était distraite; à tout moment elle posait sa plume, et, les yeux demi-clos, semblait causer avec elle-même. Tout à coup, ^'^ ?'etournant vers sa mère :
Ainsi, maman, tu crois que c'en est fait, que mon <jncle s'est à jamais coiffé de ce beau garcjon?
— Je crois, comme ton père, répondit Mme Lejail, (lue l'esprit de contradiction est la qualité dominante de ton grand-oncle, et que tout ce que nous pourrions
faire ou dire pour combattre sa prévention ne servirait qu'à l'ancrer davantage dans ce cerveau de granit.
— Soit! à nouveau cas, nouveaux conseils. Je suis bien trompée ou mon cousin me trouve fort à son goût. J'ai beau lui faire froide mine, il a parfois une façon de me regarder où la tendresse se mêle au reproche. Que dirais-tu si dès ce jour.... »
Mme Lejail mit son doigt sur sa bouche. Elle avait deviné, et la pensée qui était venue à sa fille, elle 1 avait eue, elle aussi mais elle l'avait repoussée comme uru' tentation à laquelle elle était tenue de résister.
« Eh! maman, rien n'est plus simple que de retourner son char et de remplacer la haine par l'amour. Cela se fait constamment, et encore une fois qui nous empêche...?
— La foi des traités, ma chérie. Nous sommes désormais liées, ta tante et moi, par une convention tacite. Nous nous sommes engagées à unir nos intérêts, ii ne pas agir séparément, et je me ferais une conscience....
— La foi des traités! interrompit Huguette. qui méprisait les vains scrupules. Papa ne disait-il pas l'autre jour, en parlant de la Triple Alliance, que les alliés ne restent fidèles au pacte commun que tant qu'ils y trouvent leur avantage? »
Mme Lejail ne répondit pas.
« Qui ne dit mot consent, rei)rit-elle, et il y a \\\i autre proverbe qui dit que qui n'ose rien n'a rien.
— Je ne te comprends pas, dit sa mère, en affectant de ne pas comprendre.
— Vous aurez compris avant le déjeuner, car j'entends régler sur-le-champ cette petite affaire. Quel que soit le mérite des olives mûres et toutes noires qui se laissent tomber de l'arbre, la meilleure huile se fait avec les olives vertes, qu'on cueille soi-même sur l'olivier. »
Et aussitôt, ayant refermé son buvard, elle quitta son peignoir, se coula dans une jolie robe de foulard jaune;
puis elle mit sur sa tète une capeline en paille d'Italie, prit dune main son ombrelle, de l'autre un livre, et tira une révérence à sa mère, qui avait assisté à ces préparatifs sans mot dire.
€ Mais, Huguette, es-tu folle?
— Moi, folle? Je ne fais jamais que des actes de haute sagesse.
— Enfin, de grâce, où vas-tu?
— Je vais m'assurer à l'instant si mon cousin est réellement amoureux de moi.
— Et tu iras le trouver dans sa chambre pour le lui demander? v
— Ah ! pour qui donc ma mère me prend-elle? » Puis, ayant jeté les yeux sur la pendule : « Il n'est
pas encore descendu, mais dans une demi-heure il sortira ».
Elle se dirigeait vers la porte; Mme Lejail essaya de la retenir.
« As-tu confiance en moi? dit-elle en se retournant.
— Assurément; mais, je t'en supplie, sois prudente, très prudente. >
Elle haussa légèrement les épaules, tant cette recommandation lui semblait superllue, et elle disparut.
Après avoir eu une de ces idées de traverse dont sa mère se défiait, Casimir était rentré, selon son expression, dans l'âpre sentier du devoir. Il avait résolu de se refuser tous les plaisirs, de se donner cœur et âme à son oncle, de sacrifier l'agréable à l'utile. II y a cependant des distractions innocentes qu'un pénitent sincère peut se permettre sans remords. Ayant passé sur les bords de la Méditerranée les vingt premières années de sa vie, la mer était pour lui une amie d'enfance qu'il était heureux de revoir. Il l'aimait aussi parce qu'il aimait hi femme, cette chose mouvante dont on ne voit pas le fond. Depuis que M. Trayaz était malade et ne l'emmenait
plus chaque matin assister à rendiguemcnt d'une rivière, il avait pris l'habitude de faire une promenade sur l'eau avant le déjeuner. Huguette le savait, elle savait tout. Comme elle l'avait prédit, il sortit vers dix heures et se dirigea vers la crique, en méditant sur les bons et les mauvais hasards de la vie. Il n'était pas homme à philosopher longtemps; il aimait mieux déclamer des vers, surtout les siens. Il en faisait beaucoup, en provençal et en français. A défaut d'autres mérites, il avait l'abondance, une prodigieuse facilité. Il improvisait des sonnets au pied levé; plus souvent il composait des romances dans lesquelles il racontait ses aventures amoureuses et qu'il appelait son journal rimé. La dernière qu'il eût pondue, et qu'il récitait en ce moment, lui avait été inspirée par Anaïs, et commençait ainsi :
Un soir je me glissai chez elle Comme un voleur, et cette belle En perdit quelque temps la voix.
Puis elle dit : « Si tu m'en crois, Allons courir, allons au bois Cueillir l'aubépine nouvelle.
— Il n'est pas de plus beaux endroits, Répondis-je à cette infidèle, Qu'une chambrette où je te vois.
Nous avons, ma chère, autrefois, Cueilli la noisette et l'airelle, Et tu t'envolas en chemin.
Je tenais l'oiseau dans ma main :
Il s'est échappé d'un coup d'aile, Me disant : Repassez demain!... »
Comme il approchait de la maison du vieux peintre, il s'arrêta un instant, le nez en l'air, pour retrouver la suite, qui lui échappait. Il la retrouva enfin, et d'une voix retentissante :
« Les fleurs des bois, ma douce reine, N'ont jamais rien dit à mon cœur.
Eh! qu'importent à mon bonheur L'aubépine ou la marjolaine?
APRKS FORTUNE FAITE. 67
"Vois, le jour commence à pâlir :
C'est riieurc propice au désir, Et la fleur que je veux cueillir Ne croît pas à l'ombre d'un chêne. »
Il s'avisa soudain que la plage était habitée, qu'une jeune personne en robe de foulard jaune était assise au sommet d'un monticule de sable, qu'un pin parasol abritait sous son ombre.
« Eh! parbleu, c'est elle! » murmura-t-il, en se reprochant d'avoir donné trop de voix.
Il avait tort de s'inquiéter. Penchée sur un livre ouvert qu'elle tenait de ses deux mains, elle était si absorbée dans sa lecture que sans doute elle n'avait rien entendu, et lorsqu'il l'aborda, humble comme un chien qui a reçu le fouet et craint de le recevoir encore, elle laissa échapper un petit cri de surprise. Mais il s'aperçut du môme coup que le livre qu'elle lisait avec tant de recueillement était à l'envers.
« C'est une rusée, pensa-t-il; elle m'attendait. »
Et il se confirma dans l'idée qu'en le chagrinant si longtemps par ses rigueurs, elle avait obéi à une conslii^ne.
« Ma cousine, dit-il, je méditais tout à l'heure sur les fâcheux hasards de la vie. II en est de charmants, puis- (pie je vous rencontre ici.
— Le temps était si beau, répondit-elle,, que je n'ai pu résister à la tentation de venir respirer l'air de la mer.
— Vous le respirez de trop loin. Ma cousine, je suis de la race des audacieux. Si vous consentiez à vous arracher à votre livre, je vous proposerais une promenade en bateau : me feriez- vous la grâce d'accepter? »
Elle prit un ton sévère pour lui exprimer l'étonnement où la plongeait cette proposition ; mais l'aménité du sourire sauvait tout.
« Serait-ce bien convenable, mon cousin?
— Du moment que cela nous convient à vous et à moi, il me semble que toutes les convenances sont observées.... Je cours préparer le canot. »
Un énergique battement de mains avertit bientôt Huguette que tout était prêt. Quelques minutes plus tard, ils s'embarquaient. Elle s'assit à l'arrière, en disant :
« Je me charge du gouvernail, occupez-vous de la voile. »
Elle s'entendait à gouverner un bateau; elle n'avait pas d'autre fête au Dattier. La mer, où se réfléchissait un ciel pommelé, était d'un gris d'opale d'une douceur infinie. Mais ils ne songeaient pas à l'admirer. Dès qu'ils furent sortis de la crique, le vent fraîchit, la voile s'enfla, et ils coururent quelques bordées. Casimir interrogeait Huguette, lui faisait raconter sa vie. Elle lui dit ses occupations, ses ennuis, et aussi les agréables distractions qu'elle trouvait chez sa grand'mère à Marseille. Il lui parut en l'écoutant qu'elle avait le bouquet sur l'oreille, que ce jeune cœur était mûr pour l'amour et le mariage. Peu à peu il sentit sa tète se prendre, comme le jour où il avait rencontré pour la première fois sa belle Italienne. Les femmes produisaient sur lui le même effet que le vin : il se grisait facilement, mais sans arriver jamais à la pleine ivresse. Il y eut un silence, pendant lequel il la mangeait des yeux. Puis il s'écria :
« Mon Dieu, ma cousine, comment faites-vous pour être si jolie?
— Cela m'est venu sans y penser, répondit-elle en riant et sans rougir.
— Je suis un homme transparent, et je chercherais en vain à vous cacher ce que j'ai dans le cœur. Aussi bien vous vous doutez depuis longtemps de l'ineffaçable impression que vous avez faite sur moi.... Mais de quoi riez-vous?
— De rien.
— Mais encore?
— Je pense à quelque chose que disait maman.
— Et que disait-elle, votre maman?
— Le soir que vous n'êtes pas venu dîner, elle a prétendu que vous aviez une affaire de cœur au Lavandou. »
Moins effronté qu'elle, il ne put s'empêcher de rougir; mais il recouvra bientôt son aplomb.
< Est-ce que le cœur, dit-il, a rien h voir dans ce genre d'affaires? Au surplus, je vous jure.... Eh! tenez, puisque vous m'obligez à vous le dire, vous avez été si cruelle à mon égard que, pour étourdir mon chagrin, j'ai fait de grandes courses dans les montagnes des Maures. Un soir je m'y suis perdu, et je n'ai pas su retrouver le chemin de la Figuière.
— Ce qui me paraît encore plus certain, dit-elle, c'est que nous ferons bien de regagner la terre, sous peine d'arriver en retard au déjeuner.
— Dieu! que vous êtes raisonnable! et que je voudrais pouvoir vous communiquer un peu de ma folie! Figurezvous que je songeais à vous emmener là-bas, dans l'île du Levant. On y trouve de charmants petits déserts, où je vous aurais dit certaines choses qui pour le moment doivent rester entre vous et moi.
— Qu'à cela ne tienne! il me semble que dans ce bateau nous sommes seul à seule, et que, quoi qu'il vous plaise de me dire, je serai forcée de vous écouter. »
La brise était tombée, la voile collait au mAt. Il prit l(^s avirons et se mit à ramer, mais tranquillement.
« Divinités marines, s'écria-t-il, tritons joufflus, et toi solennelle Amphitrite, conduisez ma langue et fournissez-moi des paroles qui touchent le cœur de l'adorable créature que vous avez l'honneur de bercer sur vos flots !
— Cet exorde me paraît suffisant, dit-elle, arrivons au fait.
— Vous souvient-il, ma cousine, que jadis, dans le temps de ma verte jeunesse et de votre tendre enfance, je passai toute une semaine chez vos parents? Ils habitaient Saint-Raphaël, votre père n'ayant pas encore découvert que c'est un endroit mortel pour les anciens préfets qui se croient malades. J'avais alors, comme aujourd'hui, quelque dix ans de plus que vous, et vous faisiez de moi tout ce qu'il vous plaisait. Un jour, vous m'avez dit : « Jouons au mari et à la petite femme... ». Et me mettant un râteau sur l'épaule : « Va travailler, « mon homme; quand tu reviendras, je te donnerai une « bonne petite galette bien chaude, que j'aurai fait cuire « moi-même ». Je ne sais pas si la galette était bonne, mais je sais que je l'ai mangée. Ma cousine, vous en souvient-il?
— Supposons que je m'en souvienne. Mais ramez, je vous prie, ou nous n'aborderons jamais.
— Votre excellent père nous surprit jouant à ce jeu et nous pria déjouer à autre chose. 11 pensait sans doute qu'un prince régnant était seul digne de vous épouser, et il n'avait pas tort; hélas! on n'en trouve ni à Saint- Raphaël ni au Dattier. Et puis dans ce temps-là, je portais un nom très obscur; les choses ont bien changé depuis. La famille possède aujourd'hui son grand homme, dont on parle avec vénération à vingt lieues à la ronde. Désormais une femme peut éprouver quelque orgueil à s'appeler Mme Casimir Trayaz. Qu'en pensezvous, ma cousine?
— Je pense, mon cousin, que vous êtes très long dans vos récits, que quand je lis un roman, je cours tout de suite à la fin et que j'attends avec impatience la fin de votre histoire.
— La voici, ma fin. Croyez-vous que le jour où j'aurai
riionneur de demander votre main k monsieiu' votre père, il me reprochera comme jadis de mal choisir mes amusements et mes jeux?
— Ah! mon cher monsieur, que vous êtes prompt! Il 1110 sem])l<' que je suis pour quelque chose dans cette affaire et que vous feriez bien au préalable de vous assurer de mon consentement.
— Eh bien, ma cousine, consentez-vous?
— Je demande à m'informer, à m'instruire, et je ne vous répondrai que quand nous aurons fait plus ample connaissance.
— Avez-vous besoin de me connaître davantage pour savoir si je vous plais ou si je vous déplais? Soyez indulgente et convenez que je vous plais.... Savez-vous l'italien, ma cousine?
— Non, mon cousin.
— Alors je risque ma citation : La donna ricusa e brama.
— Ce qui veut dire, répondit cette fdle subtile qui n'avait pas besoin d'apprendre les langues pour les savoir, que la femme à la fois refuse et désire. Vous êtes un peu fat, mon cousin.
— Que dites-vous là? Je me rends justice. Ce qui me manque c'est la galette.... Je ne parle pas de celle que jadis vous m'avez fait manger.
— Non, vous parlez de celle qui est nécessaire au l»onheur, dit-elle avec un demi-soupir.
— Heureusement nous savons où la prendre. Changeons de métaphore, c'est notre oncle qui a le sac. A vrai dire, ce vieux bélier à la toison d'or me paraît peu commode à tondre. Mais j'ose croire qu'il me veut du bien, qu'il vous trouve charmante et que le jour où nous lui ferons part de notre commun projet, il daignera secouer sur nous quelques flocons de sa laine.
— Et là-dessus, répliqua-t-elle, ils débarquèrent. » En effet le canot, après avoir longé la jetée, venait
d'accoster le petit quai qui bordait la terrasse de la maison du peintre.
« Avant que je vous débarque, prononcez une parole encourageante. Dites-moi que dès ce jour vous me considérez comme un prétendant possible, acceptable.
— Je ne dis ni oui ni non.
— Quand une femme ne dit pas non, c'est qu'elle dit oui. Ah! ma cousine, je suis un mendiant, faites-moi l'aumône, cela ne vous engage à rien, et dans ce lieu solitaire oui les tritons seuls peuvent nous voir, souffrez, au risque de les rendre jaloux, que ce prétendant acceptable dépose sur de beaux yeux couleur d'aiguëmarine un baiser furtif et discret.
— Oh! pour cela, non! s'écria-t-elle en se levant; je vous l'interdis absolument. »
Il n'insista pas et débarqua le premier. Puis, avant qu'elle eût pu deviner son intention, il la saisit par la taille pour la mettre à terre, et l'occasion lui semblant bonne, il effleura de ses lèvres de beaux cheveux d'un blond très doux et très rare en Provence.
« Vous êtes un homme sans foi ni loi! » lui dit-elle vivement, mais sans colère.
Et, le laissant amarrer son bateau, elle s'enfuit.
« Cours, ma petite, je te retrouverai, lui disait-il entre ses dents. Tu es une fieffée coquette qui me fera voir du l)ays. Grâce à toi, je suis sûr de ne plus m'ennuyer à la Figuière. Eh! que diable! si attaché qu'on soit à ses devoirs, on ne peut causer tout le jour avec son oncle. »
Quelques minutes avant le déjeuner, Huguette entrait précipitamment dans la chambre de sa mère, en lui criant :
« Je crois que l'affaire est faite ! »
Puis, sans se donner le temps de reprendre haleine, elle lui raconta son équipée.
« Il me semble que le reste te regarde, que c'est à toi
APRLS FORTUNE FAITE. 73
(le prossciitii'mon grand-oncle, de savoir ce qu'il serait disposé à faire pour moi si j'épousais son neveu bienainié. Jusqu'à ce que tu m'aies procuré cette importante information, je ne saurai pas quelle conduite tenir à l'égard de ce beau garçon, qui me plaît. »
Elle l'adjura de se hâter, lui représenta que l'incertitude était de tous les maux le plus insupportable. Mme Lejail nedemandait pas mieux que de la satisfaire; mais la démarche qu'elle allait tenter lui semblait périlleuse. Il y a des hommes qui à première vue paraissent enrayants, et qu'on trouve à l'user plus accessibles, plus maniables qu'on ne l'avait pensé. D'autres ressemblent il ces montagnes dont le sommet n'offre au regard que des pentes molles et gazonnées où l'on peut cueillir des fleurs; rien n'avertit que ces gazons fleuris descendent vers d'invisibles précipices, qui attendent et guettent les imprudents. Pendant les premières semaines de leur séjour à la Figuière, charmées de la physionomie accorte de leur oncle, Mme Lejail et sa sœur avaient eu peine à comprendre l'effroi qu'il inspirait î'i leur mère. Mais un jour il leur avait dit en souriant : t Je suis le miol et vous êtes les mouches ». Ce sourire leur avait donné le frisson, elles avaient vu le précipice.
Malgré les instances de sa fdle, Mme Lejail ne se pressa point de remplir sa mission, et plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'elle abordAt le délicat sujet. Selon toute apparence, elle se serait tue longtemps encore, si un après-midi son oncle, qui faisait sa première sortie, la trouvant seule dans une allée du jardin, ne l'eût interpellée, en lui disant d'un ton brusque :
€ Eh! vraiment, j'en apprends de belles. Depuis quand permets-tu à ta fille de faire des promenades en mer, tète à tète avec un jeune homme? C'est leur témoigner à tous deux beaucoup. de confiance. »
Elle était fort étonnée qu'il fut si bien informé. Elle ignorait qu'un matin M. Sucquier, occupé à étudier le tracé d'une route destinée à l'exploitation d'une forêt, eût aperçu du haut d'une colline un canot qui courait des bordées. A ses nombreux mérites il ajoutait celui de grand policier, et le zèle avec lequel il s'acquittait de cette fonction lui attirait non la considération, mais la bienveillance du maître, à qui il ne déplaisait pas que son intendant se fît un plaisir de tout voir et de tout rapporter.
« Ma parole! reprit M. Trayaz, les femmes sont de drôles d'animaux. Un jour, envoyée par vous, ta mère vient me signifier d'un air échauffé que mon neveu est un mauvais sujet, qu'il manque de respect à ma maison, que ses escapades nocturnes scandalisent mes hôtes et mes gens, que je dois le prier au plus tôt de vider mon plancher, et, le lendemain, Mlle Lejail passait deux heures sur l'eau avec ce garnement, ce débaucheur de servantes d'auberge ! »
Elle eut un moment de sérieux embarras; il y a des contradictions difficiles à expliquer; mais elle avait appris dans les préfectures à ne perdre jamais contenance.
« Mon oncle, dit-elle, les femmes sont quelquefois trop promptes à juger leur prochain. Nous avions calomnié Casimir. Nous avons appris depuis qu'il ne passait point son temps dans les auberges de Lavandou, que ce grand marcheur faisait des excursions dans la montagne et qu'un soir....
— Ah çà! interrompit-il, me prends-tu pour un niais? Dis-moi plutôt que Huguette fait quelquefois des fugues à l'américaine dont tu n'es pas responsable.
— Celle-ci était bien innocente : on s'est rencontré sur la plage, et comme Huguette est encore une enfant....
— C'est toi qui le dis, mais il y a des t^tes où il fait jour de bon matin. »
II ajouta d'un ton plus doux :
« J'ai cru m'apercevoir que Casimir tournait beaucoup autour de ta fille. Prends garde, c'est un jeune homme fort entreprenant.
— Je crois qu'il a sur elle des vues sc'îrieuses; il lui a fait une déclaration en règle, et je ne serais pas surprise qu'avant peu il nous demandât sa main. Je désirais vous consulter à ce sujet. Quel parti devrai-je prendre? J'entends me gouverner entièrement par vos avis. Vous n'êtes pas seulement le meilleur des conseillers, nous vous considérons comme le véritable chef de la famille.
— Vous me faites beaucoup d'honneur, répondit-il en ricanant, et qui a les honneurs a les charges. Mais toimême, que penses-tu de mon beau neveu?
— II ne me déplaît point, et il m'a semblé qu'il vous plaisait.
— Où prends-tu qu'il me plaise? Il m'amuse, il a quelque drôlerie dans l'esprit; mais en général les loustics sont de tristes maris, et puisque tu veux bien me consulter, Huguette n'est pas près de monter en graine, ne te presse pas de la marier, et surtout gardetoi de la donner à cet olibrius. »
Cette réponse catégorique, qui n'était pas celle qu'elle attendait et désirait, lui causa un véritable saisissement (pielle réussit ù cacher.
« Merci, mon cher oncle, dit-elle, me voilà tout i\ fait fixée, et Huguette a pour vous tant d'affection et de respect qu'elle regardera toujours vos conseils comme des ordres. »
Ui-dessus, sachant ce qu'elle voulait savoir, elle changea de propos. Comme on peut croire, elle ne fit part qu'à sa fille de son entretien avec l'homme inson-
dable dont les brusques évolutions déroutaient tous les calculs. Mais elle ne vit pas d'inconvénient h expliquer à sa sœur que, si jamais leur oncle avait eu du goût pour leur cousin, il en était bien revenu, qu'il le qualifiait de loustic et d'olibrius. Ne le jugeant plus dangereux, ses parents s'humanisèrent, lui firent meilleur visage, ne le tinrent plus en quarantaine. Il en fut charmé; mais il s'avisa du même coup que son oncle s'était sensiblement refroidi pour lui et que Huguette était redevenue subitement un oiseau de difficile approche. Il se dit que M. Trayaz était le plus capricieux des vieillards, qu'on ne se bat pas contre des caprices, qu'il en est de fâcheux et d'aimables, qu'il faut laisser aux uns le temps de s'user, aux autres le temps de renaître, que la patience et l'espérance sont deux puissantes divinités, qui se chargent d'arranger nos affaires malgré le mauvais vouloir des hommes et des choses. En ce qui concernait Huguette, il ne s'en tint pas à la politique expectante, à l'indolente sagesse des bras croisés. Il jura qu'il aurait raison de cette coquette, de ses inexplicables variations d'humeur, qu'il dompterait ce cœur fantasque et dur, qui tour à tour s'offrait ou se refusait. Ce fut à cela que, tout en s'acquittant sommairement de ses devoirs envers son oncle, il employa la majeure partie de ses journées. Une fois de plus dans sa vie il fit passer l'accessoire avant le principal, et se piquant au jeu, peu s'en fallait qu'il n'oubliât ce qu'il était venu faire à la Figuière.
Un soir, les deux hommes et les quatre femmes réunis dans le salon rouge entendirent frapper à la porte, et avant que personne eût crié : Entrez ! on vit avec surprise s'introduire dans le sanctuaire le beau garçon qu'on avait si longtemps exclu de l'autel et du sacrifice. 11 se présenta d'un air dégagé, avec une noble et gracieuse assurance. Il fut reçu sans enthousiasme, mais
poli mou t. Avant de s'asseoir, il promena ses yeux autour de lui et s'écria :
€ Le voilà donc, ce fameux salon rouge où Ton est si bien pour conspirer!
— Vous nous prenez donc pour des conspirateurs? lui dit Mme Limiès.
— Ma chère tante, répondit-il, on m'accuse d'être un grand étourdi. Pure calomnie! J'observe et je comprends. Abattons un instant nos cartes. Nous avons, vous et moi, pour le propriétaire de cette maison et d'une foule d'autres biens meubles ou immeubles un attachement aussi profond que sincère. Mais, soyons francs, cette affection n'a rien de commun avec l'amour mystique qui méprise les récompenses et préfère le bonheur d'aimer à toutes les joies du paradis. Vous avez cru voir en moi l'ennemi de vos intérêts, vous vous trompiez. »
Et il ajouta d'un ton prophétique en se frappant la poitrine :
€ L'ennemi, ce n'est pas l'homme que voici, c'est celui qui vient! »
Cette menaçante parole et l'accent avec lequel elle fut prononcée firent impression sur l'assistance. On le pria de s'expliquer.
« L'homme qui vient, reprit-il, et avec qui vous aurez à compter avant peu, est le fils de feu ma tante Marianne, sœur cadette de Mme Limiès ici présente, c'est mon cousin Silvère Sauvagin.
— Quoi! dit Mme Limiès avec étonnement, mon frère ferait venir ici Silvère?
— Quoi ! dit M. de la Farlède avec mépris, ce déclassé! cet aide-jardinier de Mme la comtesse de Rins! Et vous le croyez redoutable? Vous prenez donc au sérieux cet épouvantail de chènevière? Vous êtes un mauvais plaisant, Casimir.
— Eh ! permettez, ce déclasse a, paraît-il, monte en grade. Je ne le connais guère, mais M. Trayaz, qui, informé, je pense, par son Sucquier, est plus instruit que nous de toutes les affaires de notre famille, prétend qu'il est devenu le jardinier en chef, le professeur de botanique, l'homme de confiance, le factotum de la comtesse et son commensal.
— Allons donc! se récria M. de la Farlède, qui ne souffrait pas qu'on parlât légèrement d'une comtesse et se croyait tenu de défendre contre les olibrius l'honneur de la noblesse française. Vous ne me ferez jamais croire, mon bon, que Mme de Rins admette à sa table l'homme qui ratisse ses allées. Voudriez-vous par hasard nous donnera entendre...?
— Ne me faites pas dire ce que je ne dis point. J'affirme seulement que, si Silvère a jamais ratissé ses allées, il ne les ratisse plus et qu'elle sait ce qu'il vaut. Vous oubliez qu'avant de manier la binette et le sarcloir, il avait pioché les livres. C'est un drôle de pèlerin. Après avoir fait de brillantes études au lycée de Marseille, il n'a pas cru déchoir en entrant au service de la femme qui possède le plus beau jardin d'Hyères. Silvère Sauvagin est un bachelier qui s'est fait jardinier par amour.
— Par amour? s'écria Huguette, qui, selon son habitude, s'était assise à l'écart et lisait Tamrède,
— Entendons-nous, ma cousine : jardinier par amour des plantes. C'est, faut-il croire, sa seule passion.
— A la bonne heure! dit-elle. Je commençais à m'intéresser à lui.
— Dites plutôt, mon bon, reprit M. de la Farlède, que votre Silvère s'est fait jardinier parce que son père, tombé en déconfiture, ne lui avait rien laissé, et qu'au surplus il y a des fils de famille à qui, faute de se sentir, tous les métiers semblent bons.... Je suis intimement
convaincu, ajouta-t-il en se rengorgeant, que M. Christophe ïrayaz ne voudra jamais de bien qu'à ceux de SCS proches .qui peuvent lui faire honneur.
— Détrompez-vous, mon cher cousin. M. Christophe Trayaz, vous le savez, aime à avoir auprès de lui des oreilles attentives et complaisantes dans lesquelles il verse le petit nombre de ses secrets qu'il destine à l'exportation. C'est votre serviteur qu'il a choisi cet aprèsmidi pour son confident, et je crois entrer dans ses intentions en vous répétant fidèlement ce qu'il m'a fait la grâce de me dire. Voulez-vous savoir lequel de ses neveux il avait invité tout d'abord, avant nous tous, à venir manger de son sel? C'est Silvère Sauvagin. Vous ne connaissez pas beaucoup de fous qui le soient assez pour demeurer insensibles aux avances d'un oncle qui a plus de deux millions de revenus et pas d'enfants; je n'en connais qu'un, moi qui vous parle : c'est Silvère Sauvagin. Quels furent ses motifs? Est-ce un original, un ours ou un profond politique? Je l'ignore. Il allégua de pressantes occupations qui le retenaient à Hyères. Mais ce qu'il y a de plus étonnant dans cette histoire, f'est que M. Trayaz ne s'est pas rebuté, qu'il est revenu a la charge, qu'il a envoyé une seconde invitation, qui a été acceptée.... Et voulez-vous savoir, ma chère tante, continua-t-il en se tournant vers xMme Limiès, pourquoi mon oncle se montre si débonnaire envers le fils de votre sœur Marianne? C'est qu'elle seule a cru à son génie. Lorsqu'il est parti pour l'Amérique, avant qu'elle fût mariée, elle l'a pressé d'emporter avec lui la moitié de sa petite fortune, en lui disant qu'elle ne pensait pas pouvoir mieux placer son argent. Il n'a pas accepté ses offres, mais il s'en souvient.
— C'est un sentiment très humain, dit M. Lejail. L'empereur Napoléon III a toujours eu une bienveillance particulière pour quiconque avait cru à son avenir, quand
les sages le traitaient encore de rêveur et d'aventurier.
— Que voulez-vous, mes chers enfants? dit Mme Limiès d'un air contrit, je n'avais pas la foi.
— Il fallait l'avoir! lui dirent sèchement ses filles.
— Un dernier mot! reprit Casimir. Si vous doutez encore que durant son séjour ici Silvère soit traité comme aucun de nous ne le sera jamais, écoutez-moi : ce jeune homme, qui en prend à son aise avec mon oncle, lui a écrit qu'il ne pourrait arriver demain que par le train du soir, et mon oncle a décidé qu'en faveur de ce politique ou de cet ours, il retarderait son dîner d'une heure. »
Ce dernier argument fit plus d'effet que tout le reste, et M. de la Farlède lui-même fut saisi d'une vague inquiétude.
« Eh! oui, s'écria Casimir, la situation est grave, et nous devons tout prévoir.
— Ce que je prévois pour ma part, dit Mme Limiès, à qui le reproche de ses filles était resté sur le cœur, c'est que Silvère ne sera pas ici deux jours sans être brouillé avec mon frère. Quand il faisait ses études à Marseille, je l'ai reçu quelquefois chez moi : il était alors assez agréable, quoiqu'un peu bizarre. Je l'ai revu le jour de l'enterrement de son père, je l'ai trouvé fort déplaisant, agressif, revêche, épineux.
— Ce n'est pas une raison, ma tante, pour qu'il déplaise à mon oncle; cela le changera. Il commence à se blaser sur les grâces un peu banales d'héritiers tels que nous, aux jarrets flexibles, à l'échiné souple : il ne sera pas fâché d'avoir un sauvage à apprivoiser. Gar dons nos lampes allumées; vos intérêts et les miens sont solidaires, veillons au grain. »
Il était content de lui; il avait pris sa revanche des impertinences de ses chers parents, en leur disant des choses désagréables et alarmantes, et il les avait con-
Iraiiits en même temps à l'accepter pour un des leurs. Pendant qu'on raisonnait sur ce qu'il avait dit, il réussit à se glisser jusqu'au petit guéridon devant lequel Huguette était assise.
€ Je n'ai pas perdu mon temps, lui dit-il. L'alliance n'est plus triple, elle est quadruple, et j'en suis. Désormais j'ai mes entrées dans le salon où ma reine passe SOS soirées. »
Elle ne lui répondit que par un léger haussement d'épaules.
« Ma chère petite cousine, ajouta-t-il en baissant la voix, quand donc me ferez-vous la grûce de venir vous promener en mer? Les tritons nous attendent.
— Mon grand cousin, répliqua-t-elle, vous leur direz de ma part qu'il y a des sottises que je ne fais pas deux fois. »
Silvère Saiivagin n'était ni un ours, ni un profond politique, comme le prétendait son cousin germain Casimir Trayaz. Était-ce un original? Oui, si l'on entend par là qu'il avait ses idées particulières sur les biens et les maux de la vie. Dis-moi ce que tu prises et ce que tu méprises, et je te dirai qui tu es. Ce qui nous fait ce que nous sommes, c'est notre échelle des valeurs : Silvère avait la sienne, qui n'était pas celle de tout le monde.
Ajoutez qu'il avait le caractère entier, peu de souplesse dans l'humeur. C'était écrit sur sa figure. Quelqu'un avait dit de lui dans son enfance : « Il n'est pas beau, mais il aura un jour ce genre de laideur qui plaît aux femmes ». Pendant de longues années, ce petit noiraud au teint presque basané, à la face anguleuse, à qui son nez crochu, les ardeurs et l'inquiétude de son regard donnaient l'air d'un émerillon tombé du nid, avait paru fort déplaisant, et la seule femme qui l'eût en gré était sa mère. Il avait été difficile à élever. Douceur ou force, on ne savait comment le prendre. Ne pouvant soulTrir qu'on l'embrassât, il se cabrait sous les caresses, qu'il semblait tenir pour des affronts, et les châtiments l'exaspéraient. Un jour qu'on l'avait fouetté, il s'enfuit : on le retrouva caché dans la cale d'un bâtiment de commerce
en partance pour rAmériquo. « Cet enfant, disait-on, n'a point de cœur. > On découvrit qu'il en avait un, il s'en avisa lui-même, et de ce moment sa figure s'arrangea, s'adoucit. Par intervalles, ses petits yeux noirs, agités et pétillants, prenaient une expression de caressante mansuétude et semblaient dire, comme les anges de la Nativité : t Gloire h Dieu ! paix sur la terre! » Mais dans ses meilleurs moments, comme M. Trayaz, il alliait quelque sauvagerie à sa grâce. C'était leur seule ressemblance. Depuis qu'il vivait en oisif et que la fièvre des affaires ne lui bridait plus le sang, l'oncle cherchait en vain quelque chose qui le passionnât; le neveu avait des tendresses et des haines. Tout jeune il avait senti naître en lui une de ces passions indomptables, aussi sûres d'elles-mêmes que l'instinct des bêtes, et qu'il faut satisfaire à tout prix, sous peine de manquer sa destinée. Cette passion faisait son bonheur. Plus tard, des circonstances de sa vie, qu'il ne pouvait oublier, lui avaient inspiré une violente et insurmontable antipathie pour certaines choses et certaines gens, et ses rancunes mêlaient de l'amertume à ses joies. Il ne savait ni aimer ni haïr à demi; rien n'est plus propre à compliquer l'existence.
Le plus grand souci de sa première jeunesse avait été de défendre sa passion contre son père, qui la trouvait absurde. Fils d'architecte, architecte lui-même et amoureux de son métier, M. Sauvagin entendait faire de son fils un architecte. Mme Sauvagin, qui, s'étant mariée tard, avait eu cet enfant à l'âge où la plupart des femmes n'enfantent phis, l'aimait jusqu'à l'adoration et disait quelquefois à son mari : « Laissons-le tranquille, il a son idée ». Cet homme doux, mais entêté, jugeait que la sienne était la bonne. Il voulait que, comme lui, Silvère commençât ses études au collège de Toulon, les achevât au lycée de Marseille, et, après avoir pris ses
grades, vînt faire son apprentissage dans les bureaux de son père. Tout ce qu'il y gagna fut que Silvère se dégoûta bien vite d'études qui devaient le mener où il ne voulait pas aller, et fut pendant quelques années un piètre écolier. Il avait décidé qu'il n'était pas fait pour bâtir des maisons, que les êtres les plus intéressants de toute la création sont les plantes, et qu'il serait un jour un grand botaniste.
Cette idée lui était venue à douze ans. Ses parents venaient de s'installer dans un des faubourgs de Toulon, où ils avaient pour voisin un horticulteur, M. Sévérat, habile dans son art. Un jeudi après-midi, comme Silvère, au lieu de faire ses devoirs, musait, le nez collé à la vitre, il l'aperçut greffant des rosiers. Pris de curiosité et n'étant pas timide, il descendit, s'introduisit dans le jardin, demanda au bonhomme ce qu'il faisait. M. Sévérat daigna le lui expliquer, tout en continuant son travail. Silvère le vit préparer un œil, pratiquer une incision sur le rosier, en écarter les lèvres pour y glisser son écusson, et, après les avoir rapprochées, les enfermer dans une ligature de laine à tricoter. Il le regardait faire avec une profonde admiration; il lui semblait qu'un homme qui ente un rosier est un personnage aussi auguste qu'un prêtre accomplissant à l'autel les saints mystères. 11 le supplia de l'autoriser à faire une greffe. M. Sévérat lui passa son greffoir, en se moquant de lui. L'instant d'après, il ne se moqua plus, il s'émerveilla de son adresse, et lui dit : « Vous avez ça dans le sang ». C'était aussi l'opinion de Silvère, qui rentra chez lui transformé. Dorénavant l'univers lui paraissait un endroit intéressant, et il enviait de toute son âme le bonheur des jardiniers.
Dès lors, pendant deux années, il passa toutes ses heures de loisir dans la société de son vieil ami, qui l'employait à diverses besognes, lui apprenait beaucoup
de choses, lui enseignait Tart de biner, d'arroser, de faire des boutures et des marcottes, et lui révéla certaines rubriques qu'il était fier d'avoir inventées. Silvère lui ayant dit un jour que le plus fortuné des mortels est celui qui cultive son jardin :
< Eh! oui, répondit-il : je suis heureux comme un homme qui, n'ayant jamais pris femme, a épousé la terre. »
Et montrant de la main ses renoncules et ses anémones : < Voilà nos filles ! »
Silvère pensa, sans oser le dire, que la terre a plus d'un mari, qu'elle se donne à qui l'aime, et il se promit secrètement de l'épouser. Ce fut à partir de ce moment que sa physionomie s'adoucit. Sa mère lui en sut gré; mais son père, à qui ses professeurs se plaignaient de ses trop fréquentes distractions, lui adressait de tendres reproches, auxquels il était sensible. On le punissait quelquefois, mais doucement, on craignait toujours qu'il ne s'enfuît dans une cale de bateau. Il avait de bonnes intentions, il aurait voulu contenter son père; que ne pouvait-il lui faire comprendre qu'il n'était plus libre, qu'il s'était donné, qu'il s'était lié? La terre et lui avaient célébré au plus profond de son cœur de mystérieuses fiançailles; ces cérémonies engagent.
M. Sauvagin, qui avait plusieurs maisons à construire à Hyères, où l'on bâtit beaucoup, alla s'y fixer. Silvère dut se séparer à jamais de M. Sévérat; ce fut un moment cruel, mais il trouva de quoi se consoler. Hyères est une grande fabrique de légumes et de fleurs; son territoire, jusqu'à la mer, est un immense jardin maraîcher, et sa banlieue est riche en parterres fleuris et en établissements horticoles; Silvère y était toujours fourré. Ce garçon avenant et sérieux inspirait confiance, on le laissait pénétrer dans les serres ; il avait pour les fleurs tous les respects, tous les égards que peut avoir un
chevalier pour sa dame. Il avait ouï dire que les hommes s'occupaient beaucoup des femmes et se grisaient facilement de leur beauté. Il posait en principe que les fleurs sont plus belles que les femmes, que la carnation la plus délicate est loin d'égaler la finesse et le moellerix de ces tissus de soie et de satin. Comme il était raisonnable, il admettait qu'une petite fille pût être jolie, mais la comparer à un bouton de rose, quel blasphème !
Au culte des fleurs de jardin il joignit bientôt celui des fleurs sauvages, qui abondent dans le délicieux pays où son père bâtissait des maisons. Dès qu'il avait deux ou trois heures à lui, il s'échappait, allait errer sur la colline du Château, dans les Maurettes ou sur la butte Saint-Martin. Il en rapportait des brassées de plantes communes ou rares, qu'il introduisait secrètement dans sa chambre, avec des précautions de contrebandier faisant passer la frontière à des marchandises prohibées. Son adoration avait changé de caractère : il ne lui suffisait plus d'admirer, il voulait comprendre. L'amour l'excitant au crime, il déroba sans pudeur une loupe, dont il s'aida pour étudier la structure intime, les dessous secrets des chères créatures. Il voulut connaître aussi leur histoire, leur filiation, leurs familles, les nommer et les classer. Il trouva sur un rayon de bibliothèque un vieux traité de botanique, selon la méthode de Linné, qu'il vola comme la loupe, et qu'il apprit par cœur. Il se crut désormais en état de répondre à toutes les questions qu'il se posait à lui-même, et tour à tour il s'enflammait pour des vérités vieilles comme le monde qu'il croyait découvrir, ou pour des erreurs qui lui semblaient plus séduisantes que des vérités. Tout cela se passait clandestinement, il s'enveloppait d'ombre et de mystère; il eût été aussi confus d'être surpris par son père sa loupe à la main que d'être aperçu sortant d'un
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mauvais lieu. Cette œuvre de ténèbres absorbait sa vie et son Ame; le reste du monde lui était indiiïérent. On lavait mis dans un pensionnat : comme ses professeurs de Toulon, ses nouveaux maîtres se plaignaient de ses distractions et de sa paresse. Son père le sermonnait, sa mère intercédait; mais ce qu'elle disait pour l'excuser et le défendre le révoltait encore plus que les réquisitoires paternels. Pendant ces scènes de colère et de larmes, qui se renouvelaient souvent, il fut plus d'une fois sur le point d'éclater, de tout dire, de confesser hautement et sa foi, et ses péchés, et son mépris pour les études nauséabondes qu'on lui imposait, et, cela fait, de s'enfuir dans un désert, dans une île, pour se soustraire au supplice d'avoir à rougir de ses amours et à cacher sa maîtresse. Une rencontre qu'il fit dans les Maurettes l'assagit subitement.
Par un beau jour de printemps, il était monté au Fenouillet. Il en redescendait chargé de fleurs, quand il avisa un inconnu entre deux âges qui, assis sur le revers dun fossé, reprenait haleine et s'épongeait avec son mouchoir. Cet inconnu était un botaniste de renom, M. Martigue, professeur au Muséum, membre de l'Académie des sciences. Il était venu passer les vacances de Pâques à Hyères pour herboriser. Il fit signe à Silvère d'approcher, examina son paquet, y trouva deux variétés d'orchis assez rares. Après les avoir regardées, il regarda le gamin qui les avait cueillies, et sa figure le frappa. Il aimait la jeunesse; il ne s'intéressait pas seulement aux plantes des bois et des montagnes, mais à tout ce qui peut germer, boutonner ou fleurir dans une ûme qui se cherche, et ne s'est pas encore trouvée. Ce vétéran fit causer ce conscrit, lui demanda ce qu'il pensait des orchidées, s'il admettait qu'elles fussent des iridées à fleurs irrégulières, et lui posa tour à tour des questions difficiles, qu'il résolvait en se jouant, et
d'autres beaucoup plus simples, qui rembarrassèrent. M. Martigue, également étonné de ses divinations et de ses ignorances, voulut savoir qui lui enseignait la botanique. Sur sa réponse :
« Ah! oui, dit-il, vous êtes un autodidacte; j'aurais dû m'en douter. Mon enfant, défiez-vous de votre manuel : les livres vieillissent comme les hommes. »
Puis il lui fit une leçon, que l'enfant écouta avec une religieuse attention. Il y avait à deux pas de là un nid de guêpes qui venaient par instants bourdonner autour d'eux : ni le professeur ni l'élève ne les entendirent et ne songèrent à s'en garer; elles reconnurent que c'étaient deux êtres inoffensifs et candides, qui ne faisaient rien d'inquiétant, et elles ne les piquèrent point. Ils se remirent en route, trouvèrent d'autres fleurs, qui donnèrent lieu à une seconde leçon. Le sentier était étroit, raboteux. Silvère, qui marchait devant, écartait avec grand soin les verdures qui l'obstruaient et les gros cailloux qui auraient pu faire broncher l'homme admirable auquel il avait de si précieuses obligations. Il lui témoignait tous les égards qu'il aurait pu avoir pour un dieu descendu du ciel, et de fait il ne mettait que peu de différence entre un olympien et ce botaniste qui savait tout.
Ils firent encore une halte, pendant laquelle M. Martigue le questionna sur sa famille. Silvère profita de l'occasion pour se plaindre au dieu du fatal aveuglement de son père, qui s'obstinait à lui faire apprendre quantité de choses inutiles et ennuyeuses. Le dieu lui repartit d'un air sévère qu'il déraisonnait, qu'il y a des choses que tout homme qui se respecte doit savoir, que rien n'est inutile, que tout sert à tout.
« Mon petit ami, lui dit-il, j'ai reconnu que de tous les exercices de l'esprit le plus inutile à la fois et le plus utile est le thème latin. »
Il partait le lendemain. Il lui promit, en le quittant, de lui envoyer des livres et lui fit promettre de soigner ses thèmes. Silvère lui demanda comme une grâce de l'autoriser Il lui écrire de loin en loin pour lui soumettre ses doutes et ses difficultés.
€ Je le veux bien, dit-il; mais je ne vous répondrai que si vos notes sont bonnes. »
Silvère rentra fort tard; ses parents commençaient à s'inquiéter. Il n'eut garde de leur souffler mot d'une rencontre providentielle, qui devait demeurer un secret entre sa destinée et lui : l'amour, qui enfante tous les crimes, lui avait appris h voler et lui apprit à mentir. Il raconta une histoire, que M. San vagin jugea bizarre et sa femme vraisemblable. Mais dès le lendemain il fut le l)lus appliqué des écoliers, et ses maîtres en témoignèrent. Quelques mois plus tard, il priait son père de l'envoyer au lycée de Marseille, s'engageantà lui faire honneur. Il tint parole. A dix-huit ans, il avait été reçu bachelier es lettres et bachelier es sciences, avec la mention bien. Il quitta Marseille pour passer ses vacances rhez ses parents. Le moment était venu de s'expliquer avec eux, de leur déclarer qu'il n'était pas du bois dont on fait les architectes. Il prévoyait de nouvelles scènes de colère et de larmes, et d'avance il s'en attristait. Il arriva à Hyères la tête haute, le cœur tourmenté. Un malheur qui l'y attendait lui épargna le chagrin de se chamailler avec son père.
M. Sauvagin avait fait d'assez bonnes affaires; il en aurait fait de meilleures s'il avait eu plus d'indulgence pour les fantaisies des bourgeois qui l'employaient. II passait pour un homme de talent et d'une scrupuleuse honnêteté, coulant en matière d'intérêt, mais inflexible et trop délicat sur tout ce qui touchait aux questions d'art, qui étaient pour lui des questions d'honneur. Il n'avait travaillé jusqu'alors (|ue pour les particuliers :
son rêve était de se voir chargé de construire à sa guise un édifice public, où il donnerait sa mesure. On pensa quelque temps à pourvoir, par la construction d'un théâtre, aux plaisirs des étrangers qui viennent passer la mauvaise saison à Hyères ; ce projet fut bientôt abandonné. Cette vieille petite cité, fière de son long passé, croirait déchoir en se considérant comme une simple station hivernale. Les Hyérois ont à l'endroit de l'hivernant des sentiments contradictoires : on reconnaît qu'il apporte de l'argent dans le pays, qu'il aide à faire aller le petit commerce ; mais on lui en veut de se chauffer à un soleil qui n'est pas à lui et sur lequel il s'arroge des droits. On le regarde comme un être utile, mais encombrant; on serait fâché qu'il ne revînt plus, on lui fait bon accueil, on est ravi de le voir partir : dès qu'il a tourné les talons, on s'appartient, on se sent chez soi, on respire plus librement et on recommence à danser en plein air. Bref, le théâtre ne fut pas construit, el M. Sauvagin, à qui on avait fait des promesses, perdit l'occasion espérée de montrer enfin tout ce qu'il valait. Il crut la retrouver quelques mois plus tard. Un grand spéculateur en terrains et en maisons, M. Ravinot, se présenta chez lui un matin, et lui annonça qu'une société, dont il était le directeur, se proposait de doter d'un casino une petite ville du littoral, plus désireuse que la municipalité d'Hyères d'attirer et de retenir les étrangers; il ajouta que M. Sauvagin était le seul architecte capable de faire de ce casino une œuvre d'art; qu'on lui donnerait carte blanche, que ses plans et ses devis étaient acceptés d'avance. M. Ravinot avait une éloquence persuasive, le don de jongler avec les mots et les chiffres, de transmuer les invraisemblances en certitudes, les chimères en réalités et l'étain en argent; avec cela, un air de mystère, des allusions discrètes à ses puissantes amitiés, aux intelligences qu'il
avait dans les hautes régions de la finance et de la banque. Quoi qu'il pût dire, on s'imaginait qu'il ne disait pas tout; on avait peine à se défendre du charme de sa parole, qui avait de la grAcc et du poids. En Técoutant, les affamés croyaient manger, les paralytiques se sentaient des jambes, les gueux voyaient tomber une pluie dor sur leur misère. Il gagna promptement la confiance de M. Sauvagin. Cet homme honnête et trop crédule se convainquit en peu de temps que s'il y allait de sa gloire de bâtir un casino monumental, son intérêt le plus évident lui commandait d'en devenir un des principaux actionnaires. Mme Sauvagin, à qui le visage de M. Ravinot ne revenait pas, hasarda quelques timides objections : il lui répondit quil n'appartenait qu'aux femmes de juger des gens et des affaires sur leur figure.
La souscription était loin d'être couverte quand les travaux furent commencés sur un terrain acquis récemment par M. Ravinot, et qu'il revendit très cher à la société. On les poussa vivement, et ils étaient fort avancés, quand il fallut les interrompre, faute d'argent. Le grand enjôleur avait changé d'air et de langage; à ses empressements d'autrefois avaient succédé d'in- (piiétantes froideurs. Quand M. Sauvagin le pressait d'avancer des fonds qu'il était sûr de recouvrer, il répondait sèchement qu'il avait déjà fait beaucoup de frais, (pi'on ne pouvait exiger de lui qu'il se ruinât pour des imbéciles qui, ne comprenant pas leurs intérêts, s'étaient refusés à mettre du leur dans une entreprise destinée à les enrichir. M. Sauvagin commençait à penser que les femmes ne se trompent pas toujours, qu'il est permis quelquefois de juger désunies sur les figures; mais les réflexions tardives ne servent de rien. La construction était arrêtée, l'herbe poussait dans les cours, le casino monumental oflrait le triste aspect d'une ruine neuve.
La société dut se mettre en règle avec ses créanciers, se dissoudre, se liquider, et l'immeuble inachevé l'ut mis en vente. Un entrepreneur marseillais l'acheta à un prix dérisoire; on sut bientôt que le véritable acquéreur était M. Ravinot, qui le fît achever, couvrir, aménager, et le convertit en maison de location meublée, d'un bon rapport.
M. Sauvagin avait perdu par son imprudence la moitié de sa modeste fortune; pour obéir à ses scrupules, il n'hésita pas à écorner le reste. Nombre de ses ouvriers avaient accepté en paiement des actions de la société : il se fit un devoir de les indemniser à ses dépens. Rien ne manquait à son malheur, et chaque jour sa femme lui répétait : « Pourtant si tu avais daigné m'en croire! » Cette catastrophe était survenue pendant que Silvère passait ses examens. En rentrant chez son père, il s'attendait à ce qu'on fît fête à ses dix-huit ans et à ses succès : il entra dans une maison triste et silencieuse, où il trouva deux figures pâles, ravagées par le chagrin. On lui conta la déplorable aventure, et à son tour il pâlit, moins de chagrin que de colère. Il était désolé de savoir son père à peu près ruiné; ce qui le désolait encore plus, c'était de penser aux insolentes prospérités de M. Ravinot. De ce jour il conçut une haine effroyable pour la race des hommes d'affaires et de finance. Cet apprenti botaniste aurait dû se dire que la même famille renferme des plantes vénéneuses et d'autres qui ne le sont point, que la pomme de terre et la jusquiame sont toutes deux des solanées. Dans sa juste colère il ne distinguait plus l'innocent du coupable; il tenait pour démontré que tout homme qui s'enrichit est un coquin, qui a pris son bien dans la poche d'autrui. Quand il montait sur la colline du Château, où il avait si souvent herborisé, ce n'était plus pour y chercher des fleurs, ni pour contempler la rade et les élégantes découpures de
son rivage. Assis sur un mur en pierres sèches, il pensait à M. Ravinot, et il se sentait le cœur comme rongé par un ulcère.
Il avait raison de croire que les tours d'escamotage de cet habile homme ne nuisaient point à sa considération; on disait de lui : c II est très fort; c'est un malin! » Et lorsqu'il tombait un écu de sa poche, on le ramassait. Les brigands grecs, qui ont rançonné assez de voyageurs pour faire leur pelote, prélèvent une dîme sur leur butin et le sanctifient en bâtissant une chapelle à la Panagia. M. Ravinot rachetait ses spéculations véreuses par ses libéralités; il laissait dans toutes les villes du littoral où il avait fait un coup des marques de sa munificence, des fontaines ou des boulevards qui portaient son nom. Cet homme très fort vint passer quelques jours à Hyères. Il se promenait un matin dans l'avenue des Palmiers, entouré de ses admirateurs et de ses parasites, quand un petit jeune homme au teint olivâtre, au regard de feu, se campa devant lui, et sans préambule :
€ Est-ce h M. Ravinot que j'ai l'honneur de parler?
— Que lui voulez-vous, mon jeune ami?
— Je tenais à lui dire qu'il est un drôle. »
M. Ravinot parut plus étonné que scandalisé de celte apostrophe inattendue.
€ D'où sort ce gamin-là? demanda-t-il.
— C'est le petit Sauvagin, lui répondit quelqu'un.
— Oui, je suis le petit Sauvagin, et j'aime mieux être fils d'une dupe que d'un fripon. »
M. Ravinot lui tourna le dos et, suivi de tout son monde, il s'éloigna majestueux comme un général escorté de son état-major.
Silvère était si candide qu'il passa le reste du jour à attendre les témoins de M. Ravinot et à s'étonner de ne pas les voir paraître. Il ne tarda pas à apprendre que
le grand spéculateur était reparti ; il ne courut pas après lui, il le laissa vivre et garda précieusement sa haine, qu'il commençait à aimer : elle l'occupait et lui tenait chaud. On ne lui demandait plus de se faire architecte; son père, devenu indifférent à tout, lui abandonnait le soin de régler son avenir comme il l'entendrait. M. Sauvagin était de ces hommes qui n'ont du ressort que tant Cfu'ils sont heureux : l'adversité les terrasse. Il tomba en langueur; sa santé dépérit à vue d'œil. A la fin de l'hiver une fluxion de poitrine l'emporta en quelques jours; il partit pour un monde où il espérait ne rencontrer aucun Ravinot.
Peu de temps avant de mourir, il avait eu un entretien avec son fils, lui avait exposé le triste état de ses affaires. Ayant mangé les trois quarts de la dot de sa femme, il désirait lui assurer la jouissance du très peu qu'il laissait.
« Tu peux avoir l'esprit tranquille, lui avait répondu Silvère : je ne lui coûterai pas un sou et, pour qu'elle ait ses aises, je lui ferai placer son bien en viager. Je me charge de me faire vivre. »
C'était plus facile à dire qu'à faire. Son grand souci fut désormais de trouver quelque part un emploi rémunérateur. Il n'était pas exigeant; il goûtait un plaisir superbe à mettre son orgueil sous ses pieds. Il découvrit un jour à la quatrième page d'une feuille locale un avis' ainsi conçu : « On demande un aide-jardinier, robuste, honnête, sachant bien son métier et pouvant fournir de bonnes références. S'adresser à Mme la comtesse de Rins. »
« Voilà justement mon affaire! » pensa-t-il.
La comtesse de Rins était une Rretonne de santé délicate, qui, s'étant bien trouvée des hivers qu'elle avait passés à Hyères, avait fini par s'y fixer. Elle avait acheté un bel immeuble et un grand jardin qui, trans-
Tormô par ses soins, faisait l'admiration des connaisseui's. Dovonue veuve dix mois après son mariage, depuis un quart de siècle environ elle portait le demideuil ot avait résolu de le porter toujours. Près d'atteindre la cinquantaine, on devinait sans peine qu'elle avait été fort belle; mais elle était plus imposante qu'attirante. Elle avait l'air noble et froid, une grande tournure, la démarche et la parole lentes, un double menton, le teint d'un blanc mat et le sourire grave. Elle ressemblait moins à une femme du monde qu'î'i une religieuse constituée en dignité. Cette abbesse, à laquelle il ne manquait que la crosse, était grasse sans être replète, et son embonpoint, dont elle se plaignait, servait de prétexte à son humeur casanière. Un peu .lourde de corps, la tête et les doigts actifs, les jambes paresseuses, elle ne sortait guère de chez elle que pour aller chaque matin à la première messe; elle passait le reste de ses journées dans son jardin. Dieu et ses fleurs étaient ses seules passions ou, si l'on aime mieux, ses seuls goûts assez forts pour accélérer les battements de son cœur.
Deux heures après avoir lu l'avis qui lui avait fait dire : < Voilà mon affaire! » Silvère se présentait chez Mme de Rins. Il la trouva assise dans un pavillon, où elle préparait une mixture, d'odeur répugnante, qu'on lui avait recommandée comme un antidote souverain contre les pucerons. Elle reçut le solliciteur avec une politesse irréprochable, mais froidement, et h peine sut-elle ce qui l'amenait, elle se récria.
c Ceci, monsieur, lui dit-elle, ressemble à une plaisanterie. Parlez- vous sérieusement?
— Jamais, madame, je n'ai été plus sérieux : mon père est mort ruiné, et je ne veux pas être à la charge de ma mère.
— Le fils d'un architecte, M. Silvère Sauvagin, ce
jeune homme de grande espérance, demande ii entrer ;( mon service comme aide-jardinier?
— Oui, madame, et je tâcherai de vous prouver qu'un bachelier peut être bon h quelque chose.
— Vous diraije toute ma pensée? Je crains que vous ne soyez à la l'ois au-dessus et au-dessous de vos fonctions. Car enfin il faut savoir le métier, on ne s'improvise pas jardinier.
— Demandez-moi, je vous prie, le nom de toutes les fleurs, de tous les arbustes, de tous les arbres de votre jardin. J'aperçois là-bas une Dioclea glycinoïdes originaire de la Nouvelle-Grenade, et un peu plus loin, un Bignonla crucifera, qui vient des Antilles. Cet arbre est un, cognassier de Chine, Cydonia sinensis.
— Vous leur donnez leurs noms scientifiques, mon jardinier ne les sait pas.
— Les plantes, répondit-il en riant, viennent mieux quand on les nomme en latin. C'est un hommage auquel elles sont sensibles.
— Il ne me suffit point, reprit-elle, qu'on connaisse les plantes : j'exige qu'on les respecte , qu'on les aime.
— Je ne les aime pas, je les adore. Et tenez, madame, j'ai vu tout à' l'heure un beau citronnier qu'on laisse manger par les pucerons : cela m'a indigné, cela m'a navré.
— Ne voyez-vous pas que je m'occupe à lui préparer une drogue qui le guérira?
— Votre drogue ne sera jamais qu'un palliatif. Le seul remède efficace est le pétrole.
— Ah ! permettez, c'est un remède pire que le mal : le pétrole brûle les plantes.
— Parce qu'on ne sait pas le mélanger avec l'eau. C'est pourtant un secret qui a été trouvé et qu'un horticulteur de Toulon m'a révélé ' Oh ! madame, prenez-
moi à votre service, et avant deux jours votre citronnier sera guéri. »
Ce jeune homme lui plaisait par sa physionomie ouverte et franche ; mais ses petits yeux enfoncés avaient un éclat qui Tinquiétait.
« Il est possible, dit-elle, après un silence, que vous vous entendiez à tuer les pucerons; mais je désire que les gens que j'emploie aient le caractère souple, facile, égal, qu'ils acceptent avec douceur mes conseils et mes réprimandes. N'auriez-vous pas la tète un peu chaude? Jai entendu parler d'une scène fort inconvenante qui s'est passée dans l'avenue des Palmiers. Est-il vrai, est-il faux que vous ayez traité quelqu'un de drôle et de fripon?
— En conscience, madame, oseriez-vous dire que je lai calomnié?
— Il y a des choses que je pense et que je ne dis pas. -- J'en conviens, je dis volontiers ce que je pense.
Mais, je vous le jure, je suis un garçon très doux avec les gens que je respecte, et rien qu'à vous regarder, je sens que je vous respecterai beaucoup. Je vous en supplie, madame, prenez-moi à l'essai. »
Elle ne se rendit pas tout de suite, elle ajourna sa réponse. Si elle avait eu de l'imagination, elle aurait soupçonné peut-être ce bachelier (pii voulait entrer à son service de méditer un mauvais coup; peut-être aussi eût-elle pensé que malgré ses quarante-six ans et son double menton, il était amoureux d'elle : c'était invraisemblable, mais ce n'était pas impossible. Elle n'imagina rien : le cas lui parut singulier, et ce fut tout. Le lendemain, elle envoya aux informations, qui lui parurent satisfaisantes. Elle décida que Silvère était un original, et les originaux ne lui déplaisaient point. Quand on n'est plus allante, qu'on ne sort guère de chez soi, on est bien aise de rencontrer dans son
jardin un jeune homme qui est une curiosité, une énigme à deviner. Deux jours après, elle le fît revenir et lui annonça qu'elle consentait à le prendre à l'essai.
Quand sa mère sut quel emploi il avait sollicité et obtenu, elle jeta les hauts cris, et employa toute une soirée à l'adjurer de revenir sur sa résolution.
« Quel déshonneur! quelle déchéance! disait-elle. Mon Dieu! qu'en pensera notre famille?
— Que m'importe ce qu'elle en peut penser? répliquait-il. Ces aimables gens nous ont-ils secourus dans nos détresses? Nous ont-ils même fait la politesse d'assister à l'enterrement de mon père? Ils ont trouvé des prétextes pour s'en dispenser. Ma tante Limiès seule est venue; elle aurait mieux fait de rester à Marseille : elle avait l'air de nous faire une grâce. Je ne nie pas qu'elle n'ait eu dans le temps des bontés pour moi; mon père était alors quelqu'un. Mais nous ne sommes plus pour elle que des gueux, et elle est repartie bien vite, de crainte que l'un de nous ne lui demandât l'aumône. Un empereur romain disait c|ue tout argent sent bon : les gens qui manquent d'âme trouvent que tout malheur sent le pourri; ils en redoutent l'infection et se tiennent prudemment à distance.... Ah ! notre famille ! Qu'elle pense ce qu'elle voudra! Je ne suis rien pour elle, elle n'est rien pour moi. »
Dès le jour suivant, il entrait en fonctions; la binette ou l'arrosoir en main, il exécutait les ordres d'un vieux maître jardinier, ombrageux et jaloux, qui le regardait de côté et guettait l'occasion de le prendre en faute. Ce déshonneur, cette déchéance, qui désespérait la mère, procurait au fils des joies sombres. J'ose à peine dire dans quelles imaginations insensées et puériles se complaisait ce déclassé. En traitant publiquement M. Ravinot de drôle, il avait cru souffleter sur cette vilaine joue l'humanité tout entière ; il lui semblait qu en réduisant
un bachelier à la condition de manœuvre, il faisait son procès à la société, qu'il humiliait en sa personne cette bourgeoisie au sang vicié, qui adore les grandeurs et tombe aux genoux des fripons heureux. Cette pensée le délectait, et ses yeux par instants se remplissaient d'une lumière noire.
La fille de Mme de Rins, la marquise de Bellesme, vint faire un séjour chez sa mère. Elle avait l'esprit altier, mais elle était curieuse. Ce bachelier l'intrigua : elle vit dans son étrange résolution un coup de désespoir amoureux, car les jeunes femmes sont disposées à expliquer par l'amour tout ce qui se passe dans ce monde sublunaire, les aventures des particuliers, comme les révolutions des empires. Elle tenta de le faire causer, de lui extorquer swn secret. Elle ne tiradeHui que cette réponse : « Je me suis fait jardinier parce que j'aime les plantes ». Piquée de son échec, elle dit à sa mère :
« A votre place, je me défierais de ce sournois. Je ne sais ce qu'il a dans le cœur ou dans la tète, mais sa figure me déplaît; je lui trouve l'air d'un conspirateur.
— Tu comprends bien, lui répondit Mme de Rins, que lui et moi, nous ne sommes pas mariés, et qu'à la première incartade je lui donnerai son paquet. Mais il fait à lui seul la besogne de trois ouvriers, et il sait une foule de choses que les jardiniers ignorent. Et puis, il n'est pas si méchant qu'il en a l'air. J'ai ma petite police secrète : il est rangé, sage, ne met jamais les pieds au café, consacre ses soirées à sa mère, avec laquelle il est, dit-on, aux petits soins. »
Les espions de Mme de Rins Tavaient bien renseignée : Silvère consacrait à sa mère, chez qui il logeait et faisait ses repas, toutes ses heures de liberté, à l'exception de ses matinées du dimanche, qu'il employait à chercher des fleurs, à enrichir de semaine en semaine son herbier, qui prenait déjà figure. Mme Sauvagin avait
désormais en horreur les rues et les places d'Hyères; elle fuyait les questions, les questionneurs, les regards qui semblaient dire : « Voilà la mère d'un bachelier qui s'est mis en service ». Silvère lui avait trouvé un petit logement à vingt minutes de la ville, sur la colline de Costebelle : c'était une maisonnette de cultivateur, qu'on leur louait à très bon compte. Au surplus, il s'efforçait de la réconcilier avec son déshonneur en lui représentant qu'il n'entendait pas rester éternellement aide-jardinier, qu'il faisait son apprentissage, que Jacob avait servi sept ans pour mériter Rachel, que la Rachel qu'il comptait épouser était un établissement d'horticulture, qu'il aurait un jour du crédit, qu'on lui avancerait des fonds.. Il ajoutait que le propriétaire du plus riche de ces établissements avait cultivé longtemps pour un maigre salaire le jardin d'un particulier. Tour à tour elle avait la foi ou la perdait, le trouvait adorable ou criminel.
Quand, l'année d'après, la marquise de Bellesme revint passer quelques semaines chez sa mère, elle fut surprise du changement qui s'était fait chez ce bachelier. 11 s'était détendu, a'paisé; il n'avait plus l'air d'un conspirateur. Dorénavant il s'occupait moins d'humilier les bourgeois en sa personne que de bien faire son métier, qui lui plaisait, et il était devenu doux parce qu'il était heureux. Une fois encore le végétal lui avait fait sentir sa miraculeuse influence.
Approchez de la sensitive, qu'on appelle le Phtjcomices nitens, une plaque de platine que vous aurez eu soin d'exposer quelque temps au soleil, vous verrez la fleur s'incliner aussitôt vers cette étrangère qui lui apporte des nouvelles de celui qu'elle aime. Si les plantes obéissent à d'irrésistibles sympathies, elles exercent ellesmêmes sur certaines âmes des attractions plus puissantes encore. Ce garçon, qui avait lu Virgile, Lucrèce,
APRÈS FORTUNE FAITE. iOl
et (iiielque peu philosophé, les aimait autant que dans son enfance, mais autrement. Les plus insignifiantes rintéressaiont ot le charmaient; il ne leur demandait pas d'être belles, il leur savait gré d'être plantes. Ces créatures inconscientes et mystérieuses, qui entretiennent de secrets rapports avec l'air, le ciel, la terre, et ([ue ne travaille en apparence aucune inquiétude; ces organismes qui ont uneûme et n'ont point de passions, qui ignorent les crises violentes, et dans lesquels l'existence et la mort, tout s'accomplit tranquillement; ces êtres animés qui n'éprouvent ni le besoin de changer do place ni celui de parler; cette sensibilité latente et confuse, cette vie qui est un rêve, ce sommeil éveillé, paraissaient à Silvôre l'expression la plus parfaite du divin, et dans les moments où il adorait leur immobilité et leui* silence, il s'étonnait que Dieu ne se soit pas contenté de se faire plante et ait eu la fantaisie de trouver mieux. La plante subit sa destinée; l'animal et l'homme, qui se meuvent et parlent, sont tenus de chercher la leur. De là naissent les conflits d'intérêts, les ambitions, les cupidités injustes, les crimes, les fraudes, les Ravinot. Le seul remède à nos maux, se disait-il, est un retour volontaire à l'existence végétative. Méprisant les faux biens que convoitent les imbéciles et les méchants, avare de ses paroles, occupé de se sentir vivre et de s'écouter penser, le sage participe h la quiétude des lis, amoureux de leur blancheur, au silence des noirs cyprès à qui leur tristesse est chère. Quand parfois, interrompant son travail, Silvère contemplait, appuyé sur sa bêche, le magnifique jardin où il avait renfermé sa vie et qu'il s'appropriait par la jouissance, il lui seml>lait que de cette terre arrosée de ses sueurs sortait une bénédiction muette et une douceur divine qu'il sentait couler dans ses veines. Il devenait plante, et Ravinot n'existait plust
Si ses fleurs le rendaient heureux, il n'avait pas à se plaindre de MmedeRins. Quoiqu'elle eût peu d'abandon dans les manières, elle lui marquait à sa façon son estime et son bon vouloir, en le traitant comme un jeune homme qui n'était pas à sa place. Mais soit tempérament, soit habitude de vivre seule, elle était défiante, et, craignant qu'il ne s'émancipât, elle fut longtemps à découvrir qu'il y avait en lui un fond de timide et fîère sauvagerie; que, quelques avances qu'elle pût lui faire, il se tiendrait toujours sur la réserve. Elle aimait les plantes sans les connaître : elle voulut apprendre la botanique. Elle passait des heures à l'interroger, et comme elle le disait à sa fille, ce bachelier, qui lui enseigna aussi à peindre les fleurs à l'aquarelle, lui semblait désormais plus intéressant qu'effrayant.
En sa qualité de fils de veuve, il n'avait qu'une année à passer au régiment. Elle lui prouva le cas qu'elle faisait de lui et le prix qu'elle attachait à ses services et à ses leçons en lui annonçant, le jour de son départ, que sa place resterait vacante; que, si le cœur lui en disait, il la retrouverait à son retour. Le cœur lui en dit, et elle lui tint parole.
Le jardinier en chef, maître Nicolas, de plus en plus jaloux de la faveur qu'elle témoignait à celui qu'il qualifiait tour à tour de jeune serin, de marchand d'oracles et d'avaleur de charrettes ferrées, dit un jour à ses autres aides :
« Je lui rabattrai ses clous; il se fâchera, je le ferai attraper par Madame, et nous en serons débarrassés. »
Mme deRins eut peut-être vent de ce petit complot, et ce fut dans l'intérêt de son jardin et de son repos que cette femme, à la fois très charitable et très personnelle, s'appliqua à le déjouer. Elle détestait le bruit, les tracasseries, les disputes. Elle signifia à maître
Nicolas quo dorc^navant il n'aurait plus d'ordres à donner fi Silvère; qu'elle le priait de lui laisser le soin des serres, le laboratoire des graines et le carré des semis, en se réservant l'administration de tout le reste. Il fut sur le point de se fâcher; mais il était bien payé, et il sacrifia sa rancune à son traitement. Un peu plus tard, à la suite d'un hiver rigoureux, il y eut quoique dégât dans les serres, qui n'étaient chauffées, comme il arrive dans le Midi, que par le soleil, et quelques plantes rares périrent, surprises par la gelée. Maître Nicolas trouva l'occasion de dire devant Mme de Rins qu'il connaissait un jeune homme qui faisait l'entendu et parlait latin aux plantes, que cela ne les empêchait pas de crever. Elle lui répondit sèchement que ce n'était pas le latin qui faisait crever les plantes; qu'elle connaissait une comtesse que M. Sauvagin avait suppliée de faire la dépense d'un calorifère et qui avait eu le tort de s'y refuser. Elle ajouta qu'elle n'aimait pas les jaloux et les mécontents. Le rustre offrit aussitôt sa démission, dans l'espérance qu'on ne l'accepterait pas : on l'accepta, et quand il voulut rhabiller les choses, il était trop tard. La comtesse revenait rarement sur une décision. Le lendemain elle nommait Silvère jardinier en chef, avec trois aides sous ses ordres, et elle portait ses ■ ippointements à quatre mille francs.
En apprenant cette heureuse nouvelle, Mme Sauvagin. (tonnée d'un avancement si rapide, se persuada cette lois que son fils n'était pas un fou. Dès lors elle suivit docilement tous les conseils de ce jeune homme si sûr de son fait. Il la décida â se mieux loger, à vivre plus largement. Le plus clair de son avoir était la petite maison du faubourg de Toulon, qui avait servi de remploi à une partie de sa dot, et dont elle ne retirait «lu'un maigre loyer. Silvère réussit h la convaincre qu'elle ferait une bonne affaire pour lui comme pour
elle eu la vendant à fonds perdus. L'acquéreur fut M. Sévérat, qui en servit un très bel intérêt. Il ne le servit pas longtemps. Mme Sauvagin, qui se portait à merveille, mourut après une courte maladie à l'âge de soixante-trois ans, dans cette année climatérique si fatale aux Trayaz. Elle laissait bien peu de chose à son fils, mais durant vingt mois elle avait recouvré son ancienne aisance. C'était ce qu'il voulait : cet orgueilleux et tendre jeune homme avait juré d'être le fils de ses œuvres, de ne rien devoir à personne.
Mme de Rins parut sympathiser avec son deuil, et dans cette- occasion, pour la première fois, elle lui tendit sa longue main blanche. Elle était lente dans ses pensées comme dans sa démarche; mais, à pas comptés, elle finissait par arriver. Après y avoir réfléchi, elle comprit quelle place Silvère tenait dans sa vie, cpi'elle aurait beaucoup de peine à se passer de lui, et que, pour le garder longtemps auprès d'elle, elle devait se l'attacher par de bons procédés. Il y avait au bout du jardin un pavillon, composé de trois pièces, dont elle s'était servie pour loger de vieux prêtres qui venaient refaire leur santé à Hyères. Sans dire mot à personne de son projet, elle le fit réparer, arranger, remettre à neuf, et quand tout fut prêt, elle pria Silvère de s'y installer avec ses herbiers. Il s'en défendit, il aimait sa liberté; mais il craignait de la blesser en s'obstinant dans son refus, il se résigna à son bonheur. Elle l'avait invité de loin en loin à déjeuner; elle lui annonça un jour que son couvert serait toujours mis chez elle, qu'elle désirait lui donner le logement et la table. Il fit quelques façons, elle insista, et, je ne sais quel attrait s'en mêlant, il finit par céder.
Ils en étaient venus à vivre ensemble. Ils passaient leurs soirées à causer jardinage, aquarelle, botanique; quelquefois aussi elle lui parlait de ses petites affaires,
lui l'îiisait des confidences. Il ne se déplaisait point dans la société de cette femme grave, qui n'aimait que les robes de teinte sombre et qui emprisonnait ses cheveux dans une résille de dentelle noire. A défaut de grAce, il lui trouvait des qualités solides, qu'il appréciait, et il lui témoignait son respect par des complaisances qui ne coûtaient rien à sa fierté. Elle avait de son côté, de jour en jour, un goût plus marqué pour ce jeune homme. Il lui semblait qu'elle avait ajouté à sa vie quelque chose qui lui manquait, qu'ils se convenaient de tout point l'un à l'autre, que cette petite roue engrenait bien dans la grande. Elle avait alors cinquante-deux ans, il en avait vingt-quatre, et ils n'étaient point désassortis. Des goûts communs les rapprochaient: ils avaient, elle et lui, les mêmes admirations, les mêmes mépris. La marquise de Bellesme s'inquiétait de cette intimité croissante. Elle dit au marquis :
« Vous verrez que cela finira par un mariage. » Elle se trompait, les esprits seuls étaient mariés. Il n'y avait qu'un sujet sur lequel on ne s'entendît pas : aussi n'en parlait-on jamais. Mme de Rins se demandait parfois avec une vague inquiétude comment il pouvait se faire qu'elle éprouvât tant de sympathie pour un jeune homme qui ne pratiquait point : n'était-ce pas là une faiblesse condamnable? ne manquait-elle pas à son devoir en s'abstenant de l'avertir, de le catéchiser? Mais ce scrupule ne la tourmentait pas longtemps. Comme on sait, elle était aussi personnelle que dévote. Très préoccupée de son salut, elle se souciait moins de celui des autres. Cependant, un dimanche des Rameaux, pour l'acquit de sa conscience, elle se crut tenue do l'engager à se mettre en état de faire de bonnes pAques. Elle vit aussitôt son front se plisser et battit en retraite. € Vous êtes jeune, s'empressa-t-ellc de lui dire : la foi viendra; »
Il aurait voulu lui répondre qu'il avait sa façon de croire et de pratiquer; que si la vie humaine était en proie à d'affreux désordres qui le révoltaient, il découvrait dans les plantes de divines correspondances qui lui révélaient la grande harmonie de l'univers; que le jardin qu'il cultivait était son église, qu'il y rencontrait Dieu et lui parlait.
On a toujours des nuages à chasser. Un soir, des visiteurs étant survenus après le dîner, il en profita pour s'échapper, pour se retirer dans son pavillon et s'y livrer à des observations microscopiques sur une famille de plantes qu'il s'était promis d'étudier à fond. Avant de se mettre au travail, il contempla un instant par sa fenêtre ouverte son cher jardin, que la lune éclairait et dont les parfums embaumaient sa chambre. Il se dit que, somme toute, son sort était doux; que parfois, sans le savoir et sans le vouloir, les Ravinot font des heureux. En ce moment un laquais en livrée vint l'avertir que madame la comtesse le faisait appeler.
« Eh! oui, pensa-t-il, mais, comme le chien de la fable, mon bonheur porte un collier, et nous avons le cou pelé ! »
M. Trayaz était revenu en France dix-huit mois après la mort de sa sœur. Silvère avait appris ce grand événement avec une parfaite indifférence. Il s'était entièrement détaché de sa famille, il avait rompu dans son cœur avec tous les Trayaz. En était-il un seul qui se fut intéressé aux infortunes de sa mère?
c Qu'il habite l'Europe ou l'Amérique, se dit-il, ce nabab ne me sera jamais de rien! »
Quand il reçut l'invitation de son oncle, il pensa que ce nabab entendait tenir cour plénière, s'entourer de tous ses parents, môme des plus obscurs, pour leur faire contempler sa gloire, adorer son soleil. Il s'excusa, on alléguant qu'il ne disposait pas de son temps. M. Trayaz aimait à faire ses volontés : il écrivit directement à Mme de Rins et la pria d'accorder un congé de quinze jours à son neveu.
Cette lettre jeta la comtesse dans un grand trouble. Depuis qu'elle savait par une longue expérience tout ce que valait Silvère, elle craignait qu'on ne lui prît : elle gardait son trésor contre les voleurs, et l'insistance de M. Trayaz l'inquiéta. Elle n'était pas de ces femmes dont on peut dire que leur premier mouvement est le bon. Au contraire, dans les importantes circonstances de sa vie, c'était son intérêt qu'elle consultait
i08 APRES FORTUNE FAITE.
tout d'abord; mais, comme ollo avait cette dévotion sincère qui agit sur les sentiments et le cœur, elle se reprochait son égoïsme, et de tous les partis entre lesquels elle avait à choisir, elle se décidait, après réflexion, pour celui qui contrariait le plus ses penchants naturels et ses secrets désirs. C'était une mortification, une sorte de pénitence qu'elle s'infligeait.
Silvère était auprès d'elle lorsqu'elle reçut la lettre de M. Trayaz, qu'elle lui passa, et, selon sa coutume, entrant brusquement en matière :
€ Pourquoi, lui demanda-t-elle, avez-vous refusé d'aller rendre vos devoirs à monsieur votre oncle?
— Madame, répondit-il, il y a dans ce monde des occupations plus intéressantes que de prendre le train pour aller adorer des millions mal acquis.
— Personne ne vous demande de les adorer; et, au surplus, avez-vous la preuve que M. Trayaz ait mal acquis les siens?
— Je ne sais rien de positif à ce sujet; mais j'ai le droit de présumer que ces grandes fortunes, qui poussent en une nuit comme des champignons, s'acquièrent toujours par des moyens malhonnêtes.
— Et nous en revenons à M. Ravinot, dit-elle en froissant entre ses doigts les brides de sa marmotte de dentelle noire, nouée sous le menton, qu'elle ne quittait jamais, et qui lui tenait lieu de béguin. Vous avez un malheureux penchant à la déclamation. Croyez-en l'expérience d'une vieille femme, toutes les thèses générales sont fausses, il n'y a que des cas particuliers, et, ne connaissant pas celui dont il s'agit, abstenez-vous déjuger jusqu'à plus ample informé. Pauvreté n'est pas crime, mais il n'est pas démontré que tout riche soit un scélérat, et puisque monsieur votre oncle désire vous voir....
^— Savez-vous pourquoi il désire me voir? interrom-
pit-il. Je gagerais qu'il est mécontent de son jardinier en chef, et qu'il compte sur moi pour le remplacer.
— S'il vous fait cette proposition et vous offre de très beaux appointements, que lui répondrez-vous? ditelle avec un peu d'émotion.
— Je lui répondrai que je suis bien où je suis et que jy reste. »
Si sensible qu'elle fût à la préférence qu'il lui donnait, elle ne le remercia pas : elle ne remerciait jamais. Après une pause, qu'elle employa à interroger de nouveau sa conscience, elle se crut tenue de retourner à la charge, d'insister.
« Mais en vérité, madame, pourquoi désirez vous tant que j'aille présenter mes hommages à ce nabab?
— C'est dans mon intérêt, répliqua-t-elle, autant que dans le vôtre. Si demain ce nabab venait à mourir, et que vous fussiez le seul de ses parents à qui il ne laissât rien, c'est à moi que je m'en prendrais : je me reprocherais de ne vous avoir pas assez pressé et je n'aime pas les remords; ils empêchent de dormir, je tiens à mon sommeil. Allez à la Figuière, monsieur; vous y découvrirez peut-être que le diable est moins noir que vous ne le pensez; à votre retour vous ne déclamerez plus, et vous deviendrez un jeune homme parfait. Nous y gagnerons vous et moi.... Vous adorez les fleurs, elles ne déclament jamais.
— Soit, madame ! répondit-il : pour l'amour des fleurs L't de vous, je partirai demain soir pour la Figuière. »
Il envoya une dépèche. Vingt-quatre heures plus tard, il prenait le train en maugréant. Sa mauvaise humeur redoubla de station en station. La démarche qu'il s'était laissé imposer l'humiliait profondément. Qui pourrait croire qu'elle fût désintéressée? — c On a toujours la figure de son emploi, pensait-il; je suis sûr qu'en ce moment j'ai l'air d'un pied-plat, d'un captateur d'héri-
tages. » Et, se révoltant contre lui-même, il gonflait ses joues, redressait son épine dorsale, se promettait d'être hautain, revêche, frondeur, désagréable. D'avance, sa fierté se hérissait, se roulait en boule. Ce fut dans cette heureuse disposition d'esprit qu'il arriva à la Figuière, sans se douter que M. Trayaz, au vif étonnement de tous ses hôtes, lui avait fait la grâce insigne de retarder pour lui son dîner d'une grande heure.
Un domestique, qui l'attendait, lui prit sa valise des mains, et le conduisit dans l'appartement qu'on lui avait préparé au second étage du pavillon de gauche, qu'habitait son oncle. L'instant d'après, il descendait au salon, où tout le monde était réuni. En apercevant un petit homme pâle qui venait à sa rencontre : Voilà l'ennemi! pensa-t-il. — Cependant l'ennemi lui fit bonne mine, lui frappa amicalement sur l'épaule, et après l'avoir envisagé un moment sans mot dire, s'écria :
« Je te sais gré, mon garçon, de ressembler beaucoup à ta mère. »
Il n'y avait là rien de désobligeant. Mais le long nez pointu de ce millionnaire, son teint livide, son regard triste, aussi pesant que du plomb, la façon bruyante dont il respirait, comme s'il n'y avait pas eu dans le monde assez d'air pour sa consommation personnelle, et puis les familiarités qu'il prenait, ce coup sur l'épaule, ce tutoiement auquel Silvère ne s'attendait point, tout cela lui causa une surprise si désagréable qu'il recula d'un demi-pas. Sous cette accueillante bonhomie il flairait une insolence cachée. Il promena ses yeux autour de lui : tous tant qu'ils étaient, ses parents lui semblèrent fort déplaisants; il décida que tous ces visages étaient des masques. Il n'y eut pas jusqu'aux grâces de Huguette qui ne lui parussent artificielles et de fabrique. Au demeurant, si l'impression qu'il éprouvait n'était pas bonne, celle qu'il donnait de lui n'était
pas meilleure. On eût dit un loup pris au piège, qui maudit son erreur et sa fosse et voudrait bien savoir par où Ton s'en va.
€ Il a Tair un peu fou, dit tout bas Mme Lejail à sa sœur.
— Et ses yeux ont des griffes », répondit-elle.
A table, il se trouva placé entre Mme de la Farlède et Huguette. Cette jolie fille ne fît aucune attention à lui, s'appliqua à lui prouver qu'il n'existait pas pour elle. Mme de la Farlède, au contraire, l'examinait à la dérobée; elle constata que, si ce jardinier avait des griffes dans les yeux, il ne manquait pas de tenue, qu'il était mis proprement et soignait beaucoup ses mains et ses ongles. Elle n'était pas seule à l'étudier. Il s'avisa que par intervalles tous les regards étaient braqués sur lui, qu'on l'observait avec une curiosité plus indiscrète que bienveillante.
« Qu'ont-ils donc à me dévisager ainsi? se dit-il. Eh! j y pense, ils sont tous persuadés que je suis venu réclamer ma part du gâteau. Quels imbéciles! »
Tout en le dévisageant, on épiait du coin de l'œil les jeux de physionomie de l'amphitryon, on tâchait de lire sur sa figure ce qu'il pensait du nouveau venu. Gomme tous les hommes qui, dans les aventures de leur jeunesse, ont connu les privations et la faim, et pour qui dîner fut quelquefois une bonne fortune, M. Trayaz mettait les morceaux doubles et, traitant ses repas comme une affaire, mangeait en silence, avec recueillement. Ce ne fut qu'à la fin du second service que, ayant accompli son devoir et reprenant haleine, il laissa tomber un regard sur Silvère; puis il se tourna vers Mme Limiès, assise à sa droite, et lui dit :
« Ne trouves-tu pas comme moi que ce jeune homme est tout le portrait de sa mère? Au risque de te chagriner, je t'avouerai que, frère et sœurs, je préférais
Marianne à vous tous. Je regrette sincèrement d'être revenu d'Amérique trop tard pour la retrouver vivante et de n'avoir pu même lui rendre les derniers devoirs.
— Oh! bien, lui repartit Mme Limiès en regardant son neveu de travers, je suppose que pas plus que nous tu n'aurais été prié à cette triste cérémonie.
— Comment! mon garçon, tu n'as pas convoqué tous tes parents aux obsèques de ta mère?
— Non, mon oncle, répondit-il. Avant de la perdre, j'avais perdu mon père, et cette fois je les avais convoqués. Presque tous ont trouvé des prétextes pour ne pas se déranger; ceux qui sont venus m'ont fait sentir qu'ils se dérangeaient. »
Cette déclaration excita un murmure général.
« La jeunesse a perdu son innocence, dit M. Trayaz. Eh! quoi, malheureux, tu ne crois plus à la famille? Je te soutiens, moi, que c'est une superbe institution. Je n'y croyais pas, et quand j'ai bâti cette maison, je m'étais juré d'y vivre en ours, seul avec moi-même. Mais je me suis ravisé, et je m'en trouve bien. Sœur, neveux, nièces, petites-nièces, tout le monde me choie, me cajole, me dorlote. Je suis un coq dans son poulailler.
— Et vous êtes aussi, dit Silvère, une place forte devant laquelle on établit un siège en règle.
— Tu n'admets donc pas, triple mécréant, qu'il y ait dans ce monde des affections désintéressées?
— 11 y en a quelquefois, mais souvent aussi on en fait la grimace.
— Comme il vous calomnie, mes enfants ! » s'écria le coq en contemplant ses poules.
On ne murmurait plus, on s'indignait, et peu s'en fallut que les gros yeux ronds de M. de la Farlède ne sortissent de leurs orbites.
« Que chacun parle pour soi ! dit Mme Lejail de sa
voix la plus sôcho. Nous n'avons pas tous le cœur lait (le la même façon.
— Prenez garde, mon cousin, s'exclama en riant Casimir, qui ne s'indignait jamais. C'est un dangereux métier que celui de crochetcur de consciences.
— Laissez parler l'orateur, reprit M. Trayaz : ce saint Jean bouche d'or m'amuse. Tu conviens donc, mon garçon, qu'en venant ici tu as fait une démarche intéressée?
— Distinguons, mon oncle. J'ai toujours pensé qu'il y avait trois sortes d'hommes. Les uns, ayant une médiocre fortune, arrivent facilement à jouir de ce qu'ils possèdent; mais, par une méprise fatale, ils se persuadent que s'ils doublaient leur avoir, ils doubleraient leur jouissance; ils ne se doutent pas qu'ils la diminueront de moitié. Il en est d'autres qui n'ont rien, comme votre serviteur, et qui ont pris le parti de jouir de ce qu'ils ne possèdent pas. N'a-t-on pas dit que voir c'est avoir? Je trouve autant de plaisir à cultiver le jardin de Mme de Rins que s'il m'appartenait, et je m'imagine souvent qu'il est h moi.
— Elle ne t'en veut pas de t'approprier ainsi son bien? Au fait, je me suis laissé dire que vous vivez, elle et toi, dans une grande amitié.
— Je connais intimement, fit M. de la Farlède, un neveu de la comtesse, le baron Viette, avec qui je chasse quelquefois.
— Je m'en doutais », dit en ricanant M. Trayaz.
Il ne s'affecta pas de ce brocard, c'est à Silvère qu'il (Ml avait, et, retroussant sa moustache, comme c'était sa coutume quand il méditait une impertinence :
t Le baron Viette m'a assuré que la comtesse avait bon cœur, qu'elle était douce et indulgente pour tout son monde.
— Qu'entendez-vous par son monde? demanda Silvère.
— Eh! cela s'entend de soi : je venx dire que la corn' tesse est pleine de condescendance pour tous ceux qui la servent.
— Vous avez raison, et je ne lave jamais sa vaisselle sans qu'elle me dise merci.
— La discussion dévie, reprit M. Trayaz. Tu nous as dit qu'il y avait trois sortes d'hommes : arrivons à la troisième.
— Ce sont, mon oncle, ceux que la fortune a tellement comblés qu'ils ne réussissent pas à manger leurs revenus; ils ne savent que faire de ce qu'ils ont, le morceau est trop gros pour qu'ils l'avalent. Quand Sancho Pança fut invité aux noces de Gamache, il aborda un des cuisiniers, et avec la politesse d'un estomac affamé, il le pria de permettre qu'il trempât une croûte dans une de ses marmites. Prenant une casserole, le cuisinier la plongea dans le chaudron et l'en retira pleine. — « Tenez, ami, déjeunez de cette écume, « en attendant l'heure du dîner. —Grand merci, repartit « Sancho, mais je ne sais où mettre tout cela. » Il était à la fois heureux et marri. 11 se faisait un devoir de venir à bout de sa casserole, qui contenait trois poules et deux oies, et il découvrait avec mélancolie que le fds de sa mère n'avait qu'une bouche. »
M. Trayaz devint pensif : c'était à peu près son histoire. Après un instant de silence :
€ A ce compte, mon beau jardinier, tu me plains?
— Je me trompe bien, répliqua l'audacieux jeune homme, ou vous êtes le plus pauvre des riches ou le plus riche de tous les pauvres. Mais vous avez le plaisir de nous mépriser.
— Tu n'es pas à la conversation, Huguette, cria M. Trayaz à sa petite-nièce, en lui lançant un macaron qu'elle attrapa adroitement à la volée. Si tu as entendu cet insolent, dis-moi un peu ce qu'il t'en semble.
— Jignoi-o absoliiniciit ce quil a \m dire, réponditelle d'un air pincé : je n'écoute que les gens qui nrintéressent.
— Au diable! dit-il. Ce soir tout le monde tourne à l'aigre, et on a mêlé de l'absinthe à notre lait. Galopine, viens me chanter une romance, cela nous remettra. »
Hit on sortit de table. A peine Huguette avait-elle achevé sa romance, que Silvère écouta sans plaisir, M. Trayaz se retira. Il avait déjà ouvert la porte, quand il se retourna brusquement, et prenant son neveu au collet :
« Sais-tu l'anglais?
— Je devrais le savoir, je suis censé l'avoir appris au lycée.
— Eh bien, je veux te citer un proverbe, en y changeant un mot. Mon garçon, dis-toi que sour heart never won fair ladij. »
Silvère, autour de qui on faisait le vide, ne tarda pas à se retirer, lui aussi. Dès qu'il eut tourné les talons on se précipita sur Huguette, seule personne de la famille qui siit l'anglais, et on lui demanda ce que signifiait le proverbe arrangé par M. Trayaz.
c II signifie, répondit-elle, qu'un cœur aigri n'a jamais belle amie.
— Voilà qui est limpide et transparent! s'écria M. de la Farlède en se frottant les mains. La belle amie, c'est la succession, et M. Trayaz ne pouvait dire plus clairement à ce morveux : c Les malotrus de ton espèce ne « verront jamais la couleur de mon argent; va débiter « ailleurs tes impertinences >. Ne vous avais-je pas prédit que votre Silvère ne resterait pas vingt-quatre heures ici?
— Vous raisonnez en l'air, Hector, lui dit sentencieusement M. Lejail. M. Trayaz est un homme si singulier
qu'il est impossible de savoir ce qu'il fera ou ne fera pas.
— Que le diable vous emporte, vous et votre pessimisme! Je vous parie tout ce qu'il vous plaira que notre oncle renverra dès demain chez lui ce jardinier qui met les pieds dans tous les plats.
— Eh! oui, dans les plats des autres, fit Casimir. Pour moi, je persiste à croire qu'il est un profond politique. »
Pendant qu'ils discouraient ainsi, le profond politique, seul avec lui-même, allait et venait dans sa chambre, en se disant : — « L'imbécile, c'est moi, et j'ai mérité la leçon qu'on vient de me donner. J'ai joué ce soir le sot rôle d'un pédant morose et d'un ferrailleur qui se met en garde avant que personne songe à l'attaquer. Le proverbe de M. Trayaz dit vrai : les plus grandes ennemies de notre bonheur sont les passions aigres; prenez-les pour conseillères, vous n'en retirerez d'autre profit que de gâter votre vie et de compromettre votre dignité. Je n'ai jamais rien fait de bon que lorsque j'avais un peu de joie dans le cœur. Je me flattais d'irriter mon oncle par mes insolences : il ne m'a pas fait l'honneur de se fâcher; il s'est dit : « Je serai facile et « débonnaire, pour le mettre encore plus dans son tort ». Tout à l'heure, en me chapitrant, il avait je ne sais quoi de paternel dans l'accent et la figure; ses yeux n'étaient plus mornes, son regard était presque chaud. Quelques péchés qu'il ait sur la conscience, ce nabab n'est pas un homme ordinaire.... Allons, puisque je dois passer ici quelques jours, changeons de méthode, armons-nous de philosophie, tâchons de prendre notre mal en patience et d'avoir, s'il est possible, un peu de gaîté dans la résignation. »
M. Trayaz avait deux raisons pour user d'indulgence à l'égard du jeune insolent qui avait traité si cavalière-
iiieiil SOS millions, et qui tenait leur propriétaire pour le plus riche de tous les pauvres. Il lui savait gré de ressembler beaucoup à sa sœur Marianne, seule personne de sa lamille qui eût cru à son avenir et à son génie. Connue l'avait dit M. Lejail, il y a des choses qui ne s'oublient pas. Ajoutons que, lorsqu'on s'est afladi l'estomac par l'abus des sucreries, l'amertume de l'aloès ou d'une pomme de coloquinte ne déplaît point, et que (juand on ne voit autour de soi que des fronts qui s'inclinent, des épaules qui se plient, un jeune homme qui se tient debout est une nouveauté piquante. Le sansgène de Silvère et ses libertés de langage avaient étonné M. Trayaz, mais il ne s'en était point blessé; selon le mot de Casimir, cela le changeait. Il lui parut (pie ce jeune sauvage, qui n'avait pas froid aux yeux, tenait de lui, et il se proposa de faire quelques frais pour l'apprivoiser. Toutefois, se défiant de sa première inqjression, avant de s'intéresser sérieusement au fds (le sa sœur Marianne, il entendait le mieux connaître et lui tâter le pouls.
Le lendemain, il entra de grand matin dans la chambre de Silvère et lui signifia qu'il avait une affaire à régler à Léoube, qu'il l'emmenait. Une heure plus tard, M. de la Farlède apprenait avec stupeur que l'oncle et le neveu étaient allés se promener en voiture tète à tète.
« Quand je vous le disais, Hector! lui dit son beaufrère.
— C'est moi qui l'avais dit le premier », fit Casimir.
Lorsque M. Trayaz, qui conduisait, eut mis ses deux alezans à l'allure qu'il désirait leur donner, les laissant sur leur bonne foi, il ne s'occupa plus que de son neveu, entreprit de le faire causer, lui fit subir un interrogatoire en forme, sur faits et articles, auquel Silvère ne se prêta d'abord qu'à moitié et de mauvaise grûce. Il n'était pas d'un naturel communicatif; ses premières
réponses lurent courtes, évasives. Mais le questionneur était si intelligent et si pressant, ses questions étaient si nettes, si précises, que peu à peu, bon gré mal gré, il se départit de sa réserve, et, je ne sais quel charme opérant, il raconta tout d'une haleine les ennuis et les rêves de son enfance, sa passion pour les fleurs, son mariage avec la terre, sa rencontre avec M. Martigue, ses études au lycée de Marseille, les raisons qu'il avait eues de se faire jardinier, les duretés de son apprentissage, son prompt avancement, la confiance que lui témoignait Mme de Rins, sur quel pied ils étaient ensemble, cette comtesse et lui.
M. Trayaz, très attentif, ne perdait pas un mot de ce récit, et, sans en rien marquer, il se disait à lui-même : « Ce garçon a de la volonté, du caractère et du bon sens ; il a su découvrir qu'il n'y a pas de sot métier. Ce n'est pas un Casimir, et je reconnais mon sang. »
Tout à coup Silvère lui dit :
« Je vous ai trop parlé de moi, mon oncle. Je vous prie, parlez-moi un peu de vous. »
Cette sommation, qui lui était adressée sur un ton de gracieuse familiarité, le surprit; mais il ne s'en forma ^ lisa point.
« Que désires-tu que je t'apprenne?
— Expliquez-moi comment on peut faire fortune en Amérique.
— Il faut savoir pâtir et vouloir : c'est tout le secret. » Là-dessus, il raconta à son tour quelques épisodes de
son aventureuse jeunesse, ses privations, ses souffrances, la vie qu'on mène dans les ranchs et dans les mines. Ses explications claires, limpides, sobres, concises, firent une vive impression sur Silvère. Il lui parut que depuis le jour où il avait rencontré M. Martigue sur le Fenouillet, personne ne lui avait appris tant de choses en si peu de temps et en si peu de mots.
« Mme (le Hins a raison, murmura-t-il entre ses dents.
— Que chante-t-elle, ta comtesse?
— Quand je lui ai signifié que je ne voulais pas venir ici parce que j'avais en horreur toute la race des[grands capitalistes, elle m'a répondu que j'avais tort, que le diable est souvent moins noir qu'on ne le pense, qu'il n'y a dans ce monde que des cas particuliers.
— Tu te permets donc de m'avouer que tu avais pour moi, sans me connaître, une effroyable aversion? Et à présent que tu me connais....
— Je vous plains et je vous admire.
— Dieu! qu'il est aimable! Grand merci du compliment! Je suis on ne peut plus touché de la bonne opinion que tu daignes avoir de moi.... Mais sais-tu que tu es un drôle de corps? Tu as donc l'habitude de dire crûment aux gens tout ce que tu penses?
— Il n'y a pas d'inconvénient, mon oncle, à parler librement aux hommes supérieurs : ils ont un goût naturel pour la vérité.
— Ne t'y fie pas trop, répondit-il en lui serrant le bout des doigts. J'en connais qui se fâchent quelquefois. »
Ils arrivèrent à Léoube. M. Trayaz eut bientôt fait de régler sa petite affaire, et ils repartirent; mais au retour ils parlèrent moins qu'à l'aller. De part et d'autre on craignait de s'être trop avancé, d'avoir été dupe d'une illusion. Comme ils gravissaient une côte sablonneuse, les alezans se mirent au pas.
< Vous vous ménagez trop, mes enfants, leur cria M. Trayaz : vous avez besoin qu'on vous dégourdisse. »
Il les sangla d'un vigoureux coup de fouet. Ils se cabrèrent et furent sur le point de s'emballer, mais la main qui les tenait les fit rentrer dans le devoir.
« A la manière dont il traite les bètes, pensa Silvèrc, on peut juger de sa façon de traiter les hommes. »
Et il se repentit d'avoir eu trop de plaisir à l'écouter. Pendant le dernier quart d'heure, ils n'échangèrent pas trois paroles. A leur arrivée ils furent reçus par M. de la Farlède, qui crut s'apercevoir que ni l'un ni l'autre n'était en belle humeur. Quelques minutes après, il disait à Casimir :
« Comme Lejail, vous vous créez, mon cher, des chimères noires. Je doute qu'ils aient trouvé beaucoup d'agrément à se promener ensemble. Au retour, notre oncle avait la mine renfrognée, et le jardinier ressemblait à un homme à qui on a fait avaler en guise de vin un grand verre de vinaigre. »
Cependant il se passa le soir un événement qui l'aurait fort inquiété s'il en avait eu connaissance. Silvère avait regagné sa chambre vers neuf heures. Il découvrit dans un coin une armoire pleine de vieux livres qui n'avaient pas trouvé place dans la bibliothèque principale de la villa. A la Figuière, tous les livres étaient vieux; le nouveau propriétaire n'en achetant jamais, ceux qu'il possédait lui avaient été légués par le comte Destreux et ses ancêtres. Silvère prit au hasard un de ces bouquins, intitulé : Moralistes anciens. Il le feuilleta et tomba sur cette pensée de Marc-Aurèle : « Celui qui en toutes choses suit la raison sait concilier la détente de l'âme avec les résistances nécessaires et l'enjouement avec un air posé. As-tu la raison en partage? Oui. Pourquoi donc ne t'en sers-tu pas? »
Comme il méditait sur cette sentence, qui lui parut pleine d'à-propos, quelqu'un frappa à sa porte, et au même instant son oncle entra. Depuis la veille au matin, M. Sucquier était absent : son patron l'avait envoyé en mission d'affaires à Paris. Privé de la conversation de son intendant, qui l'aidait à passer ses soi-
rées, M. Trayaz s'était ayisé qu'il n'y avait dans sa maison qu'une personne qui pût lui en tenir lieu.
€ Que lis-tu donc là? » demanda-t-il à son neveu.
Et lui ayant pris son livre des mains, il fit la grimace. Ce plat ne lui revenait pas.
« Quoique tu préfères la société des morts à celle des vivants, et que je ne sois ni un empereur ni un débiteur de morales, viens tenir compagnie à ton vieil oncle. Nos bavardages de ce matin m'ont mis en goût. »
Il l'emmena dans son cabinet de travail et lui offrit un verre de whiskey, sa boisson favorite, qu'il préparait lui-même. Jusqu'à minuit il le fit causer jardinage, le questionna sur la taille des arbres, sur les engrais chimicpies. Il trouva que ce jeune homme était savant dans son métier et parlait bien de ce qu'il savait. Ces conférences nocturnes se renouvelèrent plus d'une fois, sans que personne en eût aucun soupçon. En présence des autres membres de la famille, M. Trayaz s'observait, et sa conduite à l'égard du nouveau venu n'avait rien qui pût les inquiéter. Il neparaissa it point le distinguer il réservait ses attentions pour ses nièces.
Il se passait en lui quelque chose de bizarre. Il n'avait vu d'abord dans son neveu qu'un sauvage à apprivoiser; mais son intelligence vive et ouverte, son humeur libre, franche, ses fiertés et ses candeurs, la limpidité de son regard et de sa voix lui plaisaient beaucoup et il résistait à la séduction. Il ne lui était pas arrivé souvent d'aimer quelqu'un; cette aventure l'étonnait, et les despotes considérant les affections comme «les servitudes, il se raidissait contre un goût naissant qui lui faisait l'effet d'une faiblesse ou d'une méprise. Silvère, lui aussi, éprouvait à sa manière les perplexités d'un cœur combattu entre le désir de se donner et une incurable défiance. Il avait peine à comprendre ((Me l'aversion i\u'ï\ avait vouée à son oncle se fût
changée si facilement en une sympathie mêlée d'admiration. Il se disait : « N'allons pas trop vite, je ne le connais pas encore ». Il ressemblait à un homme qui traverse une forêt mal famée : quoiqu'il n'y découvre rien d'alarmant, il s'attend sans cesse à une dangereuse rencontre et se tient sur le qui-vive.
Au surplus, Silvêre observait fidèlement la loi qu'il s'était prescrite d'être jusqu'à la fin de son séjour aimable pour tout le monde. Il avait beaucoup à réparer, et les tentatives qu'il fit pour regagner les bonnes grâces de Mme Lejail et de sa sœur furent infructueuses. M. de la Farlède affectait, en lui parlant, le ton protecteur; M. Lejail était poli, et c'était tout. Casimir seul lui faisait bonne mine : cet homme d'esprit pensait qu'il est absurde de tenir ses ennemis à distance, qu'on trouve plus de profit à les étudier qu'à les bouder. Pour la charmante Huguette, perchée sur son nuage, ce parent pauvre, qui se permettait d'être insolent, lui apparaissait comme un insecte venimeux.
Un jour, il se croisa avec elle dans une allée du parc. Elle avait de la littérature, comme on sait; en passant près de lui, elle fredonna sur un air de son invention ces vers du fabuliste :
Un amateur du jardinage, Demi-bourgeois, demi-manant, Possédait dans certain village Un jardin assez propre et le clos attenant.
Il la salua très bas et lui dit : « Ma cousine, le bonhomme ne pensait point à moi, car mon jardin ne m'appartient pas ».
M. Trayaz s'était fait construire par la Société des forges et chantiers de la Méditerranée un superbe yacht à vapeur, de fort tonnage, qu'il avait dénommé Y Albatros, et qui lui coûtait plus de six cent mille francs. Il était enclin à se dégoûter des biens qu'il avait longtemps possédés, à se fatiguer des plaisirs qu'un long usage lui rendait insipides. En revanche, il s'intéressait vivement aux choses qu'il ne possédait pas encore ou qui lui étaient un peu nouvelles. Il s'était rendu plus d'une lois h la Seyne pour s'assurer que son bateau serait tel qu'il le désirait. L'Albatros avait récemment pris la mer et, s'y étant bien comporté, était venu mouiller dans l'anse de la Figuière. Il en voulut faire aussitôt l'essai. Un matin, il annonça d'un air de fôte à ses amés et féaux qu'il les mènerait dans l'après-midi visiter son yacht, qu'on ferait une pointe au large, que la promenade se terminerait par un dîner au Lavandou, lieu célèbre par ses bouillabaisses. Quelques visages s'allongèrent ou se rembrunirent. Mme Limiès et ses filles aimaient peu la mer; M. Lejail la détestait, il la regardait comme le plus malsain des quatre éléments, comme un immense réservoir de maladies innommées, qui emportent leur homme en vingt-quatre heures. Aussi bien, elle était agitée ce jour-là par un vent d'est qui n'était pas chaud,
Cependant, la première émotion passée, hormis M. Lejail, qui ne savait pas mentir, tout le monde manifesta le plus vif désir de naviguer sur V Albatros, et l'invitation fut acceptée avec transport.
Il y avait de la houle, et les minutes qui s'écoulèrent avant que le canot où l'on s'embarqua eût accosté le yacht parurent des siècles à Mme Limiès. Son impitoyable frère n'avait pas l'air de s'en douter. Elle avait hâte de monter à bord : il exigea au préalable qu'elle admirât ou feignît d'admirer les qualités nautiques de YAlbatros et son séduisant profil, sa coque peinte en blanc et décorée d'un liston d'or, sa mâture élancée, son arrière effilé, la guibre élégante de l'avant. Il expliqua savamment comment les formes de la carène avaient été combinées en vue de concilier la vitesse avec toute la stabilité désirable. II se tut enfin, on monta à l'échelle. Un sifflet aigu souhaita la bienvenue aux arrivants, le capitaine leur présenta ses respects, et le pavillon fut hissé, après quoi on fit le tour du propriétaire. Il fallut tout voir, tout examiner en détail : l'appareil moteur, la machine à pilon et à triple détente ; sur le pont supérieur le rouf à carcasse métallique ; la cuisine, les logements de l'entrepont; à l'avant, un salon aux boiseries d'érable et de tilleul, et ses fenêtres garnies de tentures en velours, la salle à manger en bois de teck, et ses larges divans recouverts en drap rouge et ornés de crépines de soie torse; les chambres à coucher, les cabinets de toilette, la salle de bains, l'office, le fumoir. Pendant que M. Trayaz faisait remarquer à l'assistance que de la poupe à la proue VAlbalros était éclairé à l'électricité, pendant qu'il discourait de turbines, de dynamos, d'ampères et de volts, sa sœur constatait avec chagrin qu'en dépit de ses qualités nautiques l'équilibre de YAlbatros était fort instable. Plus vif dans ses ressentiments, M. Lejail, occupé de se garantir des courants d'air,
chargoait dVx(^crations tacites les chantiers où avait été construit ce yacht miraculeux et le millionnaire malfaisant qui lui en faisait les honneurs.
On dérapa, on se mit en marche, M. Trayaz avait décidé (iu"ai)rès avoir franchi la passe des Grottes, on piquerait vers la haute mer et qu'on reviendrait en contournant l'île du Titan. Le capitaine lui représenta révérencieusemcnt que cette promenade ne serait pas une partie de plaisir pour ses invités, que la vague était courte et dure, que le bateau pris de travers par le vent roulerait beaucoup. Il secoua ses oreilles; il compatissait peu aux souffrances de son prochain, et dans certains cas elles amusaient sa malice. Cependant Mme Limiès avait les lèvres blanches et les yeux morts, MmeLejail était blême, Mme de la Farlède était verte. Elles luttèrent héroïquement, mais elles durent se rendre. Après avoir pris les précautions nécessaires, elles se réfugièrent dans la salle h manger, où elles s'étendirent de leur long sur les divans rouges. M. Lejail leur avait donné l'exemple. M. de la Farlède, qui se disait inaccessible au mal de mer, fut saisi lui-même d'un vague malaise; il ne portait plus le nez au vent; sa parole était brève et sa gaîté sonnait creux. Il alla enfouir sa honte dans l'entrepont près d'un hublot.
L'intrépide Huguette avait le cœur plus solide et le pied marin. Jules, qui n'était jamais malade, s'avisant que le pont de VAlbalros était le plus bel endroit du monde pour jouer ù cache-cache, lui en proposa le divertissement ; elle accepta. Ils furent interrompus dans leurs ébats par Casimir, qui pensait, lui, que les yachts sont des lieux propices aux tète-à-tète amoureux. Elle fît bon visage h cet obstiné prétendant, que ses rigueurs ne décourageaient point; elle se proposait de mortifier Silvère, en lui prouvant qu'il existait des ieunes gens pour qui elle avait des bontés au moins
intermittentes, et en faveur desquels elle sortait quelquefois de l'étui magique qui le renfermait les grâces de son éblouissant sourire. M. Trayaz la surprit causant d'un ton fort animé avec celui de ses cousins qu'elle ne rebutait que de deux jours l'un.
« Tu ne te connais pas en hommes, ma chère, lui dit-il, et tu places mal tes affections. Ce grand hurluberlu n'a pour lui que sa tournure de hussard, sa fine moustache et sa langue dorée
— A tous ces avantages qui ne sont pas à mépriser, interrompit Casimir, ajoutez, ma cousine, un cœur qui sait aimer.
— A ta place, reprit M. Trayaz en lui montrant du doigt Silvère qui s'approchait d'eux, le jeune homme que voici m'inspirerait plus de confiance. Et puis, il faut songer à tout. Nous avons passé tantôt près de l'écueil de la Fourmigue, où en 1885 s'est perdu corps et biens le paquebot Général- Ahattucci. On m'affirme que mon capitaine est un bon marin, qu'il a navigué à l'État, et je veux espérer que nous ne ferons pas naufrage. Encore est-il bon de prendre ses sûretés. Mets-toi bien avec Silvère, je gagerais qu'il nage comme un poisson.
— Je suis bon nageur, en effet, répondit-il ; mais ma jolie cousine a si peu de goût pour moi que même au fond de l'eau elle refuserait mes services.
— Bah! fit M. Trayaz, les petites filles tiennent beaucoup à la vie, et au surplus leurs amitiés comme leurs antipathies ne sont que des simagrées.
— Quelquefois, dit Huguette, pas toujours. »
En ce moment, l'embrun de deux lames qui s'entrechoquaient rejaillit jusqu'à elle, et comme elle s'éloignait précipitamment du bordage, s'étant pris le pied dans une corde, elle trébucha et serait tombée si Silvère ne l'avait reçue dans ses bras.
« Heureux mortel, que je t'envie ! s'écria Casimir.
APRKS FORTUNE FAITE. 127
— Vous verrez, dit M. Trayaz, que cette petite masque Ta fait exprès. »
Elle s'était redressée vivement, en jetant à Silvère un regard dédaigneux. Il courba la tète et fléchit le genou :
€ Croyez-bien, princesse, lui dit-il, que personne n'est moins sujet que moi aux illusions et ne connaît mieux son néant. »
Sur le soir, ayant suffisamment éprouvé son yacht et ballotté ses nièces, M. Trayaz daigna enjoindre au pilote de porter le cap à terre et, saidant de la voile, on cingla vers le Lavandou. Au débarquer, il demanda à Mme Lejail, dont le visage débiffé révélait la triste aventure, si elle était satisfaite de sa promenade : elle lui affirma qu'elle en garderait à jamais un délicieux souvenir. Puis il plaisanta le corpulent Hector sur son cœur de poulet et sa soudaine disparition; à quoi M. de la Farlède répondit avec assurance que, loin d'être incommodé, il avait passé son temps à fumer sur le pont; que si on ne l'y avait pas vu, ce n'était pas sa faute.
Quelques minutes après, on s'installait à l'hôtel des Étrangers, où M. Trayaz, au désespoir de l'ex-préfet, ordonna que le couvert fût mis sur la terrasse, presque en plein air, sous une tente rustique ouverte de partout, que soutenaient aux quatre coins, des colonnettes en bois autour desquelles grimpait une vigne sauvage. On apercevait de là, sur la gauche, une route en corniche accompagnant toutes les sinuosités de la montagne; au premier plan, le village, la jetée, les blocs de béton qui la protègent contre la lame; un grand terre-plein où séchaient des filets de pêcheurs. On avait la mer en face; elle s'était calmée : après avoir été d'un bleu dur, elle iivait pAli par degrés à mesure que le vent d'est baissait, et tout à coup, comme il arrive parfois dans ces parages, sa teinte d'opale s'était changée en un blanc mat. Quelques nuages rougis par le soleil couchant s'y réfléchis-
saient çà et là; on eût dit une immense jatte de lait où une invisible divinité s'amusait à effeuiller des roses.
M. Trayaz était de fort belle humeur ; il avait constaté que son bateau, sur lequel il comptait s'embarquer avant peu pour l'Amérique, où l'appelaient ses affaires, tenait bien la mer et marchait avec la vitesse promise L'imposante bouillabaisse qu'il avait commandée dès la veille lui parut délicieuse; il déclara que celles qu'on lui servait chez lui étaient loin de la valoir. Aussitôt qu'il eut satisfait son premier appétit, il contempla sa famille de l'air débonnaire d'un bon berger qui compte les bêtes de son troupeau. Puis il dit à Jules :
« Eh bien! mon ami, à quoi penses-tu? »
Jules, qui avait fait honneur à la bouillabaisse et au sauterne, était en ce moment replet et bouffi comme certains angelots de tableaux d'église, qui semblent s'être repus de gloire céleste. Mais sa plénitude d'estomac ne nuisant pas à l'activité de son cerveau, il était occupé à se dire que les yachts sont une invention merveilleuse, que le parfait bonheur est d'en posséder un, et son esprit s'égarait dans la région des rêves. 11 dodelina sa grosse tète, qui lui pesait, et avançant vers son oncle sa face blafarde de vieux bébé, qui, à l'âge où la vie nous porte, semblait fatigué de porter la sienne :
« Oncle Christophe, quand je serai grand et que vous serez mort.... »
Il s'arrêta court : un geste et un regard terrible de sa mère lui avaient fait rentrer dans la gorge la fin de sa phrase. M. Trayaz ne s'offensa point de ce propos malencontreux :
« Laisse-le donc parler, ma chère, dit-il. Je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir acquis la quasicertitude que je mourrai un jour.... Continue, mon fils. Tu penses que, quand je serai mort....
APRES FORTUNE FAITE. i29
— Vous me laisserez V Albatros.
— Eh! mou ami, que sait-on? Je me dégoûte quelquefois de ce que j'ai, je te le laisserai peut-être de mon vivant. Mais, je te prie, qu'en leras-tu?
— J'inviterai Huguette et nous y jouerons h cachecache. Mais je n'inviterai pas Casimir : c'est un gêneur.
— Attrape, Casimir, dit M. Trayaz. Jules, mon amour, lu es plein de judiciaire et aussi sage que le petit pûtre qui rêvait de devenir riche ù millions pour garder ses moutons à cheval. Moi qui te parle, dans ma petite enfance, ayant pris en horreur un pantalon fripé que ma mère m'avait taillé dans un rideau de serge verte, je m'étais promis de faire fortune pour ne plus porter de pantalons verts. »
Puis, promenant son regard tout autour de la table :
« Ce sont les souhaits qui révèlent les cœurs. Parlez, mes enfants. Si d'aventure, dès demain, chacun de vous voyait tomber du ciel ou de ma })oche un beau million dans son escarcelle, qu'en feriez-vous? »
Ces paroles inattendues firent un prodigieux effet : jusqu'à ce jour, M. Trayaz n'avait jamais mis pareil sujet sur le tapis. Un frémissement parcourut l'assistance; les fronts s'étaient subitement illuminés, les yeux pétillaient, les fourchettes restèrent en l'air. M. de la Farlède, qui, ayant des pertes à réparer, mangeait comme un ogre, laissa tomber la sienne, et, le nez levé, il rcssondjlait à une cari)e ouvrant une gueule énorme poui' happer une pi-oie (pii surpasse son espérance.
« Au fait, reprit M. Trayaz, à quoi bon vou.s interroger? J'ai lu depuis longtemps dans vos pensées. Toi, .Marthe, ma s<rur. tu es une bonne Ame; tu as une vie de reflet, tes affaires sont les affaires des autres, et tu te laisses manger dans la main. Tu emploieras ton million à faire des heureux et «les ingrats. En seras-tu plus heureuse? C'est possible : on l'est quand on croit
l'être.... Lorsqu'elle aura touché le sien, Mélanie, ta fille aînée, aura hâte de quitter le Dattier. Cette personne grave, aux noirs sourcils, a du goût pour la représentation et pour les grandes villes. Elle se promettra d'avoir un grand train de maison et de prouver qu'on ne perd pas son temps dans les préfectures, qu'on y apprend à se tenir, à recevoir, qu'on y acquiert la science des formes, l'art difficile des politesses nuancées.... Quant à vous, mon cher Lejail, vos goûts sont plus modestes et vous méprisez les vaines apparences. Un livre rare, un paquet de cigarettes, une demi-douzaine de pardessus, vous voilà content. Les plus sages ont leur grain de folie ; vous vous êtes mis dans la tète qu'il se trouve quelque endroit où il n'y a jamais de courants d'air, et vous regrettez de n'y pas être : c'est votre chimère. Hors de là, vous êtes un grand philosophe, vous savez que les millions ne sont pas des emplâtres sur les blessures de la vie et qu'ils n'ont jamais guéri d'un rhume. Vous repasserez le vôtre à votre lille Huguette : de cette affaire elle en aura deux, et je vous jure qu'elle saura qu'en faire. Elle pense que le bonheur est une chose compliquée, qu'il se compose d'une infinité de détails dispendieux....
— Ah! mon oncle, interrompit-elle, convenez que les détails ont bien leur importance.
— Eh! vraiment oui, ma fille : la bagatelle fait presque tout le fond de la vie, quoiqu'elle ne suffise pas aux amoureux.... N'entends-tu pas qu'il est question de toi, Casimir le gêneur? Que feras-tu de ta fortune?... Je te dispense de me répondre : elle te servira à faire, non des heureux, mais des heureuses.
— Je n'en veux faire qu'une, repartit Casimir en coulant sur Huguette un regard furtif et tendre.
— Mon cher Hector, poursuivit M. Trayaz, vous me semblez perdu dans un rêve. Vous pensez sans doute,
vous o\ votro fomnio. à rorfain rhAtoau dont vous m'avoz l'ait quolquefois la doscription. Ce nost pas un cliAtoau (Ml Espagne, il dresse ses antiques tourelles à quelques kilomètres de Grasse. Il a très grand air, m'avez-vous dit; ma villa n'est en comparaison de ce manoir qu'une chaumière, une masure. L'homme qui le possédera pourra marcher de pair avec les barons et les marquises. Ne rougissez pas, Hector; nous avons tous nos faiblesses. Et toi, mon gros Jules, réjouis-toi, ton avenir est assuré et tu pourras désormais t'exempter d'étudier tes fables. On t'achètera à Rome un titre de comte, on te mariera à une héritière, et quand vous ferez votre voyage de noce sur le yacht que tu n'as pas encore, ce n'est pas k cachecache que tu joueras avec elle.
— Oncle Christophe, lui cria Jules, quand je n'ai pas mon Ane, cache-cache est le jeu que je préfère.
— Patience! mon enfant : tu découvriras un jour qu'il en est de plus doux et qu'il n'est pas besoin d'avoir du génie pour les apprendre. »
Quoique son discours fût fourré d'épigrammes, il le débitait d'un air si paternel, d'un ton si bénin qu'il était difficile A ses héritiers présomptifs de douter qu'il n'eût de gracieuses intentions à leur égard. Aussi bien, pour les rendre heureux, il lui suffisait de le vouloir. Leur oflrit-il dix millions à se partager entre eux, en serait-il plus pauvre? Il en avait tant! Cependant, à l'exception de M. de la Farlède, qui tenait la chose pour faite et avait déjà engrangé sa moisson, on mêlait à sa joie un peu de défiance, et tour à tour on croyait ou on ne croyait plus. Quand la foi prévalait sur le doute, on s'abandonnait à d'agréables rêveries. Mme Limiès oul)liaitrA/6a<ro.«{ et les affres du mal de mer; elle voyait ses filles heureuses. Mme Lejail faisait ses adieux au Dattier, Mme de la Farlède passait en revue les héritières (hi département du Var. Huguetle avait calculé qu'en
i32 APRES FORTUNE FAITE;
plaçant au quatre pour cent ses deux millions, elle jouirait d'un revenu de quatre-vingt mille francs, et que c'est assez pour satisfaire chaque année quatre-vingts fantaisies coûtant mille francs pièce. Casimir la lorgnait amoureusement et se disait : « Elle sera à moi avant l'automne, mais il faudra que d'ici là je me débarrasse d'Anaïs, qui ne lâche pas facilement ce qu'elle tient; je serai bon prince, je lui ferai un pont d'or ». M. Lejail, cet homme riche en expériences, avait conservé toute sa tète et doutait plus qu'il ne croyait Une seule chose lui paraissait évidente, c'est qu'il sentait un vent coulis qui lui glaçait la nuque, et, ayant jugé que le collet relevé de sa redingote le protégeait insuffisamment, il avait noué un foulard autour de son cou.
Pour Silvère, il était intimement convaincu que M. Trayaz se moquait de son monde et s'amusait à tirer les alouettes au miroir. Ce jeu, qui n'était pas doux, lui semblait fort impertinent, et en dépit des vœux qu'il avait faits, il s'était promis que si son tour venait, il répondrait aux brocards par des lardons. Son tour vint.
« Quant au silencieux jeune homme qui est assis au bout de cette table, reprit M. Trayaz, il méprise les millions et plaint ceux qui les possèdent. On ne se soucie d'être riche que lorsqu'on a un vice à contenter, et jusqu'ici je ne lui en connais point. Ah ! si pourtant : il a pour les végétaux une passion désordonnée, qui se tourne en fureur. Ajoutez qu'il a le col roide; il voudrait être son maître, il aspire en secret à l'indépendance du charbonnier. Quelques attentions flatteuses qu'ait pour lui la comtesse de Rins, son bonheur cloche et son bat le blesse. Que demain un bailleur de fonds mette obligeamment à sa disposition quelques centaines de mille francs, il aura bientôt fait de créer à Hyères un établissement horticole qu'il gouvernera à sa guise, et. devenu
son maître, son hoiihcui- ne clochei'u plus.... Ai-jc menti, monsieur?
— Mais, vraiment, mon oncle, vous ai-jc jamais dit un mot qui puisse vous faire croire?...
— l-lli! que veux-tu? je suis un peu sorcier. »
Il lit venir du Champagne, et soulevant sa llûte à la hauteur de ses yeux :
« Mes chers enfants, je bois à votre bonheur! »
Puis changeant brusquement de ton :
e Sur ces entrefaites, ajouta-t-il, ils se réveillèrent tous. »
Ce mot rompit le charme, et, tout le monde s'étant réveillé, on s'avisa que pendant ce décevant entretien la nuit était venue, qu'il y avait encore un peu de crépuscule, que le temps avait changé, qu'un orage se préparait. Plus d'une fois déjà, M. Lejail avait insinué qu'on ne saurait trop se défier du vent d'est; que sur le littoral il est l'ami des intempéries; qu'au surplus, à la vive satisfaction des jardiniers et au vif déplaisir des promeneurs, les derniers jours d'avril sont toujours pluvieux. On avait l'esprit ailleurs et on ne l'avait point écouté; il avait cependant toujours raison. La mer, qui avait perdu sa couleur laiteuse, ne se distinguait plus des îles et des montagnes, mais on l'entendait; elle geignait sourdement, comme un malade assoupi dont le repos est troublé par des songes. On voyait s'avancer au loin une énorme et sombre nuée, aux franges pendantes, ((ui de place en place se déchiquetait, s'effilochait et, tombant du ciel en lambeaux, projetait sur le couchant <Micore en feu un amas confus de fumée noire, incessamment sillonnée par la lueur livide et les zigzags des «clairs.
O spectacle était beau, mais alarmant. Le vent avait (le nouveau fraîchi et poussait vers le Lavandou cette fumée, quis'épandait de plus en plus; on entendait déjà
le crépitenieiit de la foudre. Mme Limiès. qui était la femme de tous les dévouements, n'avait qu'une faiblesse : le tonnerre lui faisait peur. Ses filles et sa petite-fille commençaient à trembler pour leurs robes et leurs chapeaux. Sourd à toutes les insinuations, M. Trayaz, qui avait allumé un cigare, semblait à son tour plongé dans une rêverie qu'on se croyait tenu de respecter. Il s'informa enfin si le break était avancé ; il leva la séance, entra dans la cuisine, où il questionna longuement l'aubergiste sur sa façon de préparer la bouillabaisse, prouvant ainsi qu'il lui restait des candeurs : les aubergistes ne disent jamais le dernier mot de leurs recettes. Après s'être assuré que la rascasse est un ingrédient essentiel de la soupe de poisson et qu'il n'est pas toujours facile de s'en procurer, il donna le signal du départ. On s'entassa dans le break. A peine se fut-on mis en route, de grosses gouttes tombèrent, et bientôt les écluses du ciel s'ouvrirent. Ces dames n'avaient pour se garantir du déluge que leurs misérables ombrelles. Elles affectaient d'en prendre gaîment leur parti; personne n'osait se plaindre. Par quelques tribulations que le Dieu qu'ils adorent exerce leur patience, les héritiers présomptifs sont aussi durs à eux-mêmes que des ascètes qui aspirent au divin royaume.
Ils arrivèrent à la Figuière ruisselants, trempés jusqu'aux os et dans le plus piteux équipage. En descendant de voiture, M. de la Farlède se secoua comme un caniche qui sort de l'eau.
€ Bah ! lui dit M. Trayaz d'un ton sarcastique, deux gouttes de pluie n'ont jamais tué un homme, et tu ne me feras pas croire, toi, Blandine, que ton chapeau soit perdu.
— Nous le lui demanderons demain, mon cher oncle », répondit-elle avec un sourire ineffal)le.
M. Lejail tenait pour certain que sa dernière heure
était venue. A peine l'util entré dans son appartement que, saisissant sa femme par les deux épaules et les sei-rant à la l'aire crier, il lui dit d'une voix étranglée :
t Cet homme n'est pas le dernier des mauvais plaisants, c'est un assassin! Mais là, madame, quel charme a donc Jeté sur vous ce satané vieillard? Gageons que vous croyez encore aux deux millions de Huguette et au vôtre, dont je ne donnerais pas les quatre fers d'un chien! »
Il ajouta que, s'il survivait à sa noyade, avant quarantehuit heures il serait de retour au Dattier. Elle ne l'en croyait plus. Les oiseaux se prennent à la glu, et les honunes sont les prisonniers de leurs espérances. Si éloignées, si fragiles, si douteuses qu'elles soient, on ne s'en dépêtre pas. On dit cent fois : « Dès demain je ([uitterai pour toujours cette nmudite maison! » — et alléché par de vaines amorces, séduit par la douceur d'une fallacieuse image, on })atieide et on reste.
Silvère avait résolu d'avancer son départ, et moins inconséquent dans sa conduite que M. Lejail, exempt de toute espérance, ce qu'il avait décidé il le faisait. Il se reprochait d'être revenu trop facilement de ses premières préventions, d'avoir retiré ses griffes en donnant la patte à un tyran plein d'ironie. Il ne pouvait lui pardonner d'avoir pénétré le fond de son cœur et divulgué ses secrets désirs à la seule lîn de s'égayer à ses dépens. Il lui battit froid tout un jour, répondit sèchement à ses questions; la famille constata avec plaisir qu'il y avait de l'aigreur entre eux.
Le lendemain, M. Trayaz reçut de Paris une lettre qui n'était point de M. Sucquier, et qu'il lut et relut avec une extrême attention. Après le déjeuner, il dit à son neveu, en lui pinçant l'oreille :
« Monte chez moi; j'ai à te parler. »
Silvère le suivit, déterminé à mettre l'occasion à profit pour dire son fait à ce vieillard perspicace, qui employait son art divinatoire et sa sorcellerie à mystifier ses invités.
Après l'avoir fait asseoir : « Fumons et causons, lui dit le vieillard perspicace, en lui offrant un cigare qu'il accepta de mauvaise grâce. Sais-tu que tu as un fichu caractère? Tu es susceptible en diable, et voilà vingt-
«lualic liciiics c(uo tu iiio l)oiuies. Pourquoi, jo le prie? Tu prét(Mulais un jour que les hommes supérieurs ont (lu goût pour la vérité. Ai-je dit vrai l'autre soir, quand je me suis permis d'avancer que, si heureux que tu sois, ton bonheur cloche, que par moments, ta comtesse te l)èse, que tu aspires à devenir ton maître?
— Où elle est attachée il faut que la chèvre broute; ([u'elle tire ou non sur sa corde, cela ne regarde qu'elle, et elle n'aime pas qu'on publie ses secrets sur les toits. Les ambitions que vous me reprochez....
— Je les trouve un peu minces, mon fils, et tes projets me semblent trop modestes; j'ai une autre idée à te proposer, qui me paraît meilleure.... Mais ton cigare brûle mal : c'est que tu l'as mal allumé. Quand on est de mauvaise humeur, on fait tout mal. »
11 frotta une allumette, la lui passa, et ayant l'ait deux ou trois tours dans la chambre, il se posta devant lui, les poings sur ses hanches :
« Un établissement horticole! Y penses-tu? Il y en a déjà huit ou dix à Hyères, et aussi bien rien ne me prouve que tu aies du talent pour le commerce. C'est la science qui est ton alïaire. Ai-je raison, oui ou non?
— Pour se vouer tout entier à la science, repartit Silvère avec un peu d'irritation, il faut avoir des loisirs, et pour avoir des loisirs....
— Il faut avoir un oncle, interrompit M. Trayaz. Tu en as un : que ne t'en sers-tu?... Fais-moi le plaisir de te taire et de m'écouter. Je ne suis pas aussi mystérieux que toi, et je ne crains point qu'on lise dans mon jeu. Tous les parvenus, quand ils ne sont pas des imbéciles, éprouvent tôt ou tard le besoin (U» donner un peu de gloire à leurs écus. Il en est qui bâtissent des hôpitaux. C'est faire, à mon sens, un sot usage de son argent; les hôpitaux et les hospices ne servent qu'à prolonger la vie d'inlirmes qui sont indignes de vivre, et ceux (pii
les bâtissent travaillent à rabatardissenient de l'espèce humaine. Je m'étais dit : « J'ai lait ma fortune chez les « Yankees : acquittons-nous envers eux en leur offrant « en cadeau un observatoire, une université. » Après tout, cette fortune, c'est un Provenc'al qui l'a gagnée : n'est-il pas juste que ce soit la Provence qui se sente de mes libéralités? Tu es un garçon d'une conversation suggestive; en causant avec toi, il m'est venu une idée. Je voudrais créer à Hyères un jardin botanique; mais, tu m'entends, j'en voudrais faire un de ces établissements modèles, dont on parle et qu'on vient voir de loin. On dit là-bas que l'argent peut tout. Il y a au Muséum de Paris, si j'en crois mon journal, des services en souffrance; leur budget est un peu maigre : le nôtre, je te le jure, sera très gras. Dût-il m'en coûter vingt, trente, quarante millions, je suis bon pour cette somme, et indigènes, exotiques, alimentaires, industrielles, médicinales, l'engrais ne manquera pas à nos plantes. Je les vois d'ici dans leurs carrés bien tenus, propres jusqu'à l'excès, coupés par des allées, hérissés de baguettes de fer portant des étiquettes rouges et jaunes. Jardin de naturalisation et de semis, école des arbres fruitiers, serres chaudes et orangeries, bibliothèque, collections, herbiers, amphithéâtre pour les conférences, laboratoires de chimie et de physique végétales, nous ne nous refuserons rien; on trouvera chez nous tout ce qui peut faire le bonheur d'un botaniste, et tout sera luxueux, abondant, magnifique, et ceux de ces messieurs qui viendront travailler dans nos laboratoires seront logés dans un bâtiment affecté spécialement à cet usage, et ils s'écrieront : C'est un rêve!... Mais les Américains, gens pratiques, estiment que, quoi qu'on fasse, il faut faire cjuelque chose pour les badauds, qui constituent la grande majorité du genre humain, que les grands succès sont à ce prix. Nous aurons notre
lahyrinllio et nos jets d'eau, notre faisanderie et notre palais des singes, nos goélands, nos marabouts, nos mouflons à manchettes, notre rhinocéros et nos girafes : les badauds ont un faible pour les girafes. N'oublions pas notre salle des fêtes, notre pavillon des concerts, et que sait-on? nous passerons peut-être un accord avec la musique des équipages de Toulon?... Tu vois que je descends aux détails; comme dit Huguette, ils ont leur importance.... Mais tu as laissé s'éteindre ton cigare, tu ne sais pas fumer. »
Silvére écoutait ce surprenant discours en regardant son oncle d'un œil fixe. Il ne le voyait pas : il avait été pris duii éblouissement.
« A propos, que penses-tu de cette jeune personne?
— Je ii"en pense rien.
— Tu ne peux nier qu'elle ne soit fort jolie. Oh ! ne va pas t'imaginer que j'aie l'intention de te la faire épou.ser de force. Tu désires peut-être rester garçon. Les femmes sont quelquefois de précieux auxiliaires et quelquefois aussi de très grands empêchements.... Mais revenons à notre affaire. Tu ne t'olTenseras pas si je t'avoue qu'avant de te faire aucune i)roposition, j'ai tenu à m'informer. Je suis en matière de plantes d'une crasse ignorance. Je distingue très nettement les champignons comestibles de ceux qui ne le sont pas. Hors de là, j'en sais autant que la bonne femme qui m'allaita. Je me suis assuré en te faisant bavarder que tu es un garçon très bien doué, (pie tu as la conception vive et lintelligence aiguë qui fait le trou. Mais ce que vaut ton savoir, il n'y avait qu'un homme compétent qui j)ût me le dire. Tu m'avais parlé de ce grand botaniste, professeur-administrateur au Muséum, que tu rencontras un jour sur le Fenouillet, avec lequel tu entretiens, paraîtil, une correspondance fort active. Je lui ai écrit et j'ai reçu tantôt sa réponse, (pie je ne te montre pas. je
craindrais de blesser ta modestie. M. Martigue m'affirme que tu as la vocation et le diable au corps; que tu serais un naturaliste de grand avenir si le métier que tu lais ne t'empêchait de te donner tout entier à la science; que tu lui as envoyé récemment une monographie fort remarquable sur je ne sais quel genre appartenant à je ne sais quelle famille, qu'il y a deux sortes de botanistes, les descripteurs et les physiologistes, que tu as autant de dispositions pour les études microscopiques que pour... comment dit-il?... pour la diagnose des espèces nouvelles. On pourrait m'objecter que tu n'es encore qu'une jeune barbe; mais j'ai toujours pensé que la jeunesse est l'espérance, et que l'espérance est le premier des talents. Bref, après avoir reçu et médité la lettre que voici, j'ai résolu de te nommer le directeur de mon jardin botanique, et sans compter les frais de déplacement et, s'il le faut, de représentation, je t'alloue dès aujourd'hui un traitement de vingt mille francs. Cela te va-t-il? »
Il était hors d'état de répondre, mais sa pâleur répondait pour lui. On est quelquefois pâle de bonheur.
« Qui ne dit mot consent! Dans trois jours tu retourneras à Hyères, tu donneras ton congé à ta comtesse, et tu te rendras à Paris pour y causer avec ton savant ami, qui te dévoilera les mystères du Jardin des Plantes, après quoi tu iras en étudier d'autres en Angleterre, en Hollande et ailleurs. Tu observeras, tu te renseigneras, tu prendras des notes. Pendant ce temps je ferai un saut en Amérique; à mon retour, tu me présenteras ton devis. Encore un coup, ne tremble pas devant les gros chiffres! J'entends faire grand et qu'il en soit parlé. Au surplus, sois sans inquiétude ; je suis un homme de précaution, je ferai sous peu mon testament dont tu seras satisfait, et j'assurerai un avenir à ton jardin et à toi. »
APRKS FORTUNE FAITE. 141
Silvère était liors tlo lui; il voyait danser tievant ses yeux des mouches volantes, il avait des bourdonnements dans les oreilles, le cerveau lui tintait. Il se disait : < Est-ce bien lui qui me parle? est-ce moi qui l'écoute? »
« Je ne te demande qu'une chose, ajouta M. Trayaz : nous avons tous nos petites vanités, je désire qu'il y ait à la porte de notre grille une inscription qui fasse connaître aux passants le nom du fondateur. »
Il recouvra la voix, et s'élançant vers son oncle, lui prenant les deux mainj^ :
« Cette inscription, dit-il, sera gravée en lettres d'or aussi grandes que moi. Mais, en vérité, je ne sais comment vous dire...r
— Ah! ah! tu te ravises! interrompit M. Trayaz; j'ai réussi k te prouver que les millionnaires ont du bon, qu'ils peuvent servir à quelque chose. Bah! ne me remercie pas trop, on pense toujours à soi en faisant des heureux. Tu avais tort de me mépriser, tu as raison de me plaindre. Ce n'est pas seulement le soin de ma gloire qui m'occupe : avant d'avoir l'honneur de te connaître, j'avais déjà découvert qu'il est cent fois plus facile d'amasser une fortune que d'en jouir, qu'il y a des morceaux qu'on n'avale pas et que le pauvre des pauvres est celui qui ne sait que faire de ce qu'il a. Bref, je crevais d'ennui. Notre entreprise donnera de l'occupation et quelque saveur à mes longues journées, elle sera le sel de ma morose existence et, grûce à toi, je ne m'ennuierai plus. Mon fils, va rêver à ton aventure, nous en reparlerons avant ton départ.... Tu me parais aussi étonné que content. Un Américain me disait un jour : < Yoii are aJackin-the-box ». Il ne mentait pas : enbien comme en mal, je suis une boîte à surprises. Tu as su plaire au bon Jack, et, j'en suis certain, nous serons toujours bons amis. »
Silvère rentra chez lui en passant par la bibliothèque, cpii communiquait avec sa chambre par un escalier tournant et avec le cabinet de M. Trayaz par un couloir, qu'éclairait un œil-de-bœuf. Comme il traversait ce couloir, il aperçut à terre un objet brillant, qu'il ramassa. C'était une broche en or émaillé qui représentait un lézard mordant sa queue. Il l'avait déjà vue et savait à qui elle appartenait. Du même coup il se souvint qu'à deux reprises, quoiqu'il fût suspendu aux lèvres de son oncle, il avait cru entendre derrière la porte le froissement d'une robe de soie.
Comme les funestes surprises les grandes joies subites meurtrissent le cœur ; mais leurs blessures sont délicieuses. Il sentit le besoin de faire prendre l'air à son bonheur. Il sortit, traversa le jardin sans rencontrer personne, longea une haie de grenadiers dont les corolles écartâtes commençaient à s'ouvrir, et se dirigea vers la mer. C'était le premier dimanche de mai. La campagne avait ces tons roux ou blonds, qu'elle a dans le Midi quand les oliviers et les chènes-liège sont en fleur et que les tamaris jettent leurs épis. Çà et là sur ces teintes amorties tranchait le feuillage luisant d'un figuier, dont le vert d'émeraude éclatait comme un pétard. Le ciel était d'un bleu sans tache; les girouettes de la villa et les chéneaux des fermes envoyaient des étincelles; les ombres s'imprégnaient de lumière; tout avait un air et une odeur de fête.
A quelque cent pas de la plage, il s'assit sur un tertre, au pied d'un arbre. Cet endroit lui était bien connu : depuis son arrivée à la Figuière, il y était venu presque tous les jours. C'était son refuge ordinaire lorsqu'il était las des impertinences, des froideurs, des démonstrations hostiles de sa parentèle; mais ce jourlà ce n'était pas son ennui, c'était sa joie qu'il venait cacher dans cette solitude, qu'il avait peine à recon-
iinîlro. Los rarinos traçantos dos pins, qui so tordaiont dans le sable comme des serpents, les cistes blancs ou roses, les genêts dorés, les glaïeuls purpurins, le port élégant et la pâleur mélancolique des asphodèles, les toulTes de lavande tapies sous les buissons, les dunes <'t louis longues herbes échevelées, les bruyères déjî'i dènourios, un ruisseau languissant, à demi tari, que ses joncs et ses iris jaunes rogai'daient dormir, tout cola avait pour cet homme heureux le charme des choses souvent vues, qui. par une magie du cœur changeant soudain do visage, paraissent nouvelles, étonnantes et rares. La mer tranquille miroitait. Sur la droite du golfe, l'île du Titan dressait ses falaises blondes couronnées de bois. A gaucho, s'allongeait la chaîne granitique des Maures, dont les contours moelleux, fondus, les croupes onduleuses, les enfoncements et les promontoires ressemblaient aux plis d'une draperie magnifiquement agencée. Les lointains, qui baignaient dans une vapeur lumineuse, étaient beaux comme un rêve. Iles et montagnes, herbes et fleurs, Silvère les prenait à témoin, leur disait : « ^'ous savez ce qui m'arrive? »
Les rossignols, les merles s'égosillaient, les tourterelles roucoulaient. Un coucou remplissait les bois de sa monotone chanson, i\ laquelle répondaient les trilles d'une alouette perdue dans le ciel. Par intervalles, une brise de terre apportait de Bormes le bruit argentin d'une cloche sonnée en branle, et quand la cloche et les oiseaux se taisaient, on n'entendait plus que le clapotis léger de la vague, mourant sur la plage avec un murmure qui avait la douceur d'un baiser. Les vagues, les cloches, les merles, les rossignols, Silvère ne doutait pas qu'ils ne fussent tous dans le secret.
La vie lui faisait l'efTot d'un conte iW fées. Il était aussi étonné qu'Aladin lorsque, ayant frotté la vieille
lampe qui faisaif dos miracles, un génie sortit de terre et lui dit : « Demande-moi ce c|u'il te plaira, je te le donnerai ». Son cas était plus extraordinaire encore. Un homme dur, désobligeant, cju'il n'aimait pas, s'était révélé subitement à lui comme son bon génie et avait prévenu ses demandes, lui avait offert ce qu'il n'aurait jamais osé désirer. Quelle situation on lui faisait! S'appartenir, se redresser, n'être plus au service d'une femme bonne, bien intentionnée, mais personnelle et exigeante, qui ne se doutait qu'à moitié de ce qu'il valait, ne plus connaître d'autres assujettissements que ses goûts, qui étaient des fureurs, se donner tout entier à son démon, avoir un jardin botanique à créer, puis à gouverner, posséder désormais des ressources immenses et plus qu'il ne lui en fallait pour étendre ses recherches et poursuivre des travaux qui lui feraient un nom, — quel coup de théâtre! quelle fortune! quel avenir! Au préalable il irait courir l'Europe, il causerait avec des savants, il verrait de près mille choses qu'il n'avait jamais vues qu'en songe.... Oui, il y avait de la féerie dans cette affaire.
« Et pourtant, pensait-il, si Mme de Rins ne m'avait fait ma leçon, je serais resté dans mon trou, et j'aurais manciué ma destinée. Pauvre femme! il n'en faut pas médire. »
Il se rappela certains réquisitoires ampoulés qu'il avait prononcés jadis, et il se les reprocha. Qu'étaient devenues ses vieilles ires, ses âpres rancunes contre la société? Mme de Rins avait raison, les fleurs ne déclament jamais; elles prêchent l'apaisement des troubles du cœur, et ceux qui les cultivent devraient les en croire. N'était-il pas une preuve vivante que ces capitalistes qu'il avait si souvent maudits sont dans l'occasion des êtres utiles et bienfaisants? Sans doute il est fâcheux que [les uns aient tout, q»ie les autres n'aient
ii«Mi; mais si personne ne possédait quelques millions (le trop, se trouverait-il des particuliers pour créer des jardins botaniques? Eh! oui. les Ravinot existent, et en e\i)iation de leurs crimes, ils n'ont jamais créé que des boulevards et des fontaines. Le sage doit en prendre son pai'ti et se résigner à certains désordres qui disparais- «Mit dans riiarmonie universelle.
Un souvenir qui lui revint tout à coupa l'esprit acheva (le le convaincre que le monde est bien l'ait. Il tenait à la main une anémone qu'il avait cueillie en venant, et dont la corolle se transforma subitement à ses yeux en un visage de jeune fille. Ce n'étiJt pas une vaine image, un fant(>me. Cette ravissantecréature vivait et respirait; il l'avait rencontrée souvent dans les rues d'Hyères, et il savait depuis longtemps qu'elle s'appelait Ameline.
t Après ce qui vient de m'arriver. pensa-t-il, quel beau parti je serais pour elle! »
Au même instant, il entendit crier le sable derrière lui : il se retourna et se trouva en présence de Mlle Huguette Lejail. 11 s'était levé et s'apprêtait à lui quitter la place; il n'en eut pas le tenq)s. Allant droit à lui. elle lui coupa la retraite.
« Je vous cherchais, mon cousin, et si je viens ici, c'est (pie j'étais sûre de vous y trouver. »
Klle avait marché vite. Elle souilla, s'éventa avec son mouchoir, et, ayant retiré sa capeline, elle mit à l'air ses beaux cheveux blonds. Puis s'adossant contre un pin et fouillant le sable avec son ombrelle :
« Oui, je vous cherchais, mon cousin, pour faire ma paix avec vous.
— Nous étions donc en guerre, mademoiselle?
— Ne me traitez pas avec tant de cérémonie. Ne suisje pas votre cousine?
— Eh bien, ma cousine, je vous assure que si vous ivez eu de mauvais procédés à mon égard, l'amateur de
jardinage, domi-bourgeois, domi-manant, ne s'en souvient plus. »
Elle détourna le visage comme pour lui dérober sa confusion. Puis, le regardant en coulisse :
« Vous voyez bien, mon cousin, que vous vous en souvenez. Oui, j'ai été impolie, malhonnête, et l'autre jour encore, sur le pont du steam-yacht.... Pardonnez à une jeune fdle contrite et repentante : voilà deux nuits que ses remords l'empêchent de dormir.
— C'est avoir la conscience trop délicate.
— Mais vous-même, mon cousin, n'avez-vous rien à vous reprocher? Convenez que le soir de votre arrivée vous aviez été fort maussade. Vous étiez assis à côté de moi ; du commencement à la fin du dîner, à peine avezvous daigné me regarder.
— Je suis un ours, et pour être aimable j'ai besoin qu'on m'encourage. »
Elle se mit à rire et lui dit :
« Mon père prétend que les femmes s'attribuent le droit d'être injustes, que c'est celui de leurs privilèges auquel elles tiennent le plus. Si vous aviez été moins maussade, vous auriez deviné dès le premier moment que j'avais de grandes sympathies pour vous.
— En vérité? Cela m'étonne.
— Eh ! oui. Je connaissais votre histoire, vos embarras, vos difficultés, la fière résolution que vous aviez prise, et je ne vois rien de si beau dans le monde qu'un jeune homme pauvre qui se fraie courageusement un chemin à travers les broussailles et les ronces de la vie.... C'est si beau, le courage! C'est si beau, la volonté! Vous souriez? Ah! que voulez-vous? je suis très romanesque, moi, et j'aime les hommes de forte volonté, les héros, et à votre façon vous êtes un héros, mon cousin.
— Prenez garde, vous allez me donner de rorgueil:i Être loué par une si jolie bouche.... »
Kllc attacha sur lui des yeux qui i)romettaient beau- < oup. Elle croyait à la puissauce uiaguétitiuc de son icjj^ard. dont Casimir disait dans un langage un peu trivial « (ju'il avait de la i)ince >.
« N'ous nie trouvez jolie, mon cousin?
— \'ous seriez bien étonnée si je vous disais le contraire. »
Elle battit des mains :
« Oh! (|ue je suis contente d'être venue! Je vois que vous mavez pardonné, et me voilà soulagée d'un grand poids. J'étais sûre que nous finirions par nous entendre, que cela devait arriver. Non seulement je me sens une grande admiration pour votre caractère si noble, si généreux, mais je partage vos goûts. J'ai pour les fleurs une passion d'ignorante, qui les adore sans savoir leurs noms. Quand on m'avait annoncé que vous viendriez à la Figuière, je m'étais flattée que vous seriez assez bon pour me donner quelques leçons de botanique.... Nous avons mal débuté, mon cousin; quand on a mal commencé, on recommence : voulez-vous (jne nous recommencions?
— Je le voudrais bien, mais dans trois jours je ne serai plus ici, et si intelligente que vous soyez, trois jours ne me sufïiraient pas pour vous enseigner la botanique.
— On fait bien des choses dans une journée, mon cousin. Savez- vous quoi? levons-nous demain, vous et moi, de très bonne heure! nous irons herboriser dans la montagne que voih'i et qui est pleine de jolis sentiers. Dites oui.
— Mais qu'en ijenserait-on? Et Casimir, qu'en dirait-il ? » < Ah! tu es jaloux! pensa-t-elle : je te tiens. »
Et elle répondit aussitôt :
« 11 m'obsède, Casimir, il est sans cesse à mes trousses, il m'assassine de ses compliments. Entré nous soit dit,
d48 APRES FORTUNE FAITE.
je crois que ses vues sont sérieuses; mais ce n'est pas tout d'aimer, il faut plaire... Ainsi, demain, matin à huit heures, c'est convenu. »
Elle lui avait tendu ses deux mains et lui parlait de si près qu'elle semblait lui offrir ses lèvres, et que, s'il avait aimé autant qu'il plaisait, il n'aurait tenu qu'à lui de s'assurer qu'elles étaient aussi tendres que fraîches. Il recula d'un pas, et lui dit avec un accent de froide ironie :
« Que je suis étourdi! J'oubliais que tout à l'heure, en sortant de causer avec mon oncle, j'ai trouvé dans le petit couloir qui fait communiquer sa chambre avec la bibliothèque le joli bijou que voici. Je soupçonne qu'il vous appartient. »
Elle prit la broche qu'il lui présentait, le regarda fixement, s'avisa à son expression railleuse qu'il avait tout compris, tout deviné. Rouge de colère, elle lui tourna brusquement le dos, et, pendant qu'il regagnait la villa, elle arpenta la plage, racontant aux vagues son humiliation, sa défaite, son injure, et comment il arrive que les aversions se transforment en amitiés et les amitiés en haines.
D'habitude, pendant les conférences qui se tenaient dans le salon rouge, elle demeurait silencieuse, se contentant de faire son profit de tout ce qui se disait autour d'elle. Ce soir-là, dès que l'assistance fut au complet, elle prit la parole d'un air échauffé, annonça à ces innocents, qui ne savaient pas s'enquérir, le mémorable événement du jour. Elle raconta qu'étant allée chercher un livre dans la bibliothèque, elle avait entendu des éclats de voix; que s'imaginant qu'on se querellait et la curiosité l'emportant sur sa discrétion naturelle, elle s'était glissée dans le couloir et malgré elle avait écouté un long entretien, qu'elle rapporta mot pour mot, car elle avait la mémoire aussi précise que son ouïe était fine.
APRÈS FORTUNE FAITE. i49
Mais, no so piquant pas do tout diro. ollo omit \o (U'»tail (le la hrorhc porduo ot i\o la façon dont elle l'avait rocouvréo. En revanche, elle répéta jusqu'à trois fois cette parole sinistre : * Dût-il m'en coûter vingt, trente, quarante millions, je suis bon pour cette somme ».
Son récit tragique plongea l'auditoire dans une douloureuse stupeur. Jamais le salon rouge n'avait vu des visages si sombres et si allongés, jamais il n'avait entendu de si lugubres doléances.
< Tout pour lui, rien pour nous! disait l'un.
— Nous sommes volés comme dans un bois! disait un autre.
— Je me suis défié de ce parent pauvre! disait un troisième.
— II y a des bourrus qui sont des intrigants! » disait Mme Limiès.
Les optimistes désabusés mettent tout au pis, et leurs découragements sont des désespoirs. M. de la Farlède. à qui son verre de cognac avait paru amer, le déposa si violemment sur la table qu'il le fît voler en éclats.
€ Décidément, dit-il, il n'y a à récolter dans cette maison que des rebuffades, des déceptions, des déconvenues.,..
— Et des coryzas », ajouta M. Lejail dune voix caverneuse, en enfonçant sa calotte sur ses oreilles.
Huguette s'était retirée dans l'embrasure d'une fenêtre, où Casimir la rejoignit.
« Laissons les lamentations à ces faibles cœurs, lui dit-il. Que sert de gémir? Il y a mieux h faire.
— Quoi donc?
— Travaillons à brouiller le tyr n et le favori.
— Vous en parlez h votre aise : dans trois jours cet insupportable fat ne sera plus ici. et le moyen de se brouiller quand on ne se voit pas?
4oO APRES FORTUNE FAITE.
— J'entends qu'avant trois jours il tombe en disgrâce, qu'on lui signifie son renvoi, que dès demain peut-être il s'en retourne avec sa courte honte.
— Vous avez donc une idée?
— Daignez vous en remettre à moi. Vous mettiez toute votre étude à tenir l'ennemi à distance : mauvais système. J'ai lié connaissance avec lui, je l'ai sondé, pressenti, je connais son faible, c'est par là que je le prendrai. Veuillez considérer qu'en machinant ma petite trahison, je ne songe qu'à vous plaire. Mon Dieu! je suis quelque peu philosophe, et mes petites rentes me suffisent. Si je tiens à mon million, c'est pour avoir la joie de le déposer à vos pieds.... Parlez franc, ma cousine, vous le détestez bien, ce fat?
— Je l'abhorre.
— Eh bien, si je réussis à faire jouer ma machine, quelle sera ma récompense?
— Nous irons faire une promenade en mer », réponditelle en lui serrant tendrement les deux poignets.
Quand Casimir avait lait le sonnent, peut-ètro téméraire, de perdre le favori dans l'esprit du maître, de détruire dans sa fleur une fortune aussi éclatante que subite, M. Sucquier était revenu de Paris depuis quelques heures, et avait repris sa place à table. Silvère, qui le voyait pour la première fois, avait éprouvé une répugnance instinctive pour cette face huileuse et bourgeonnée; mais il était résolu à ne plus juger les hommes sur leur ligure. Personne n'était plus prompt que M. Sucquier à humer le vent, à prendre l'air d'un bureau. Il s'aperçut tout de suite qu'en son absence il s'était passé quelque chose, qu'un nouveau venu avait conquis les bonnes grâces du tyran, qui le traitait avec des ménagements, des égards qu'il n'avait eus pour aucun autre membre de sa famille. M. Sucquier raisonnait toutes ses démarches, tous ses rùlcF ; son principe et son usage étaient d'adorer les soleils levants. En sortant de table, il prit Silvère à part, lui fit sa cour, lui pi-odigua les com|)liments. Il fut interrompu dans sa harangue par M. Trayaz, qui lui dit :
« Sachez, Sucquier, que ce jeune honmie est plein de recettes; au lieu de lui dire des (h)uceurs, tAchez de vous approprier quelques-unes de ses sagesses, et
demandez-lui en pai'ticulier comment on s'y prend pour guérir un arbre qui a la chlorose. »
Dans l'après-midi, se promenant avec une de ses" nièces, il avait eu le chagrin de découvrir que le plus vieux, le plus beau de ses pins-parasols était comme tombé en langueur et jaunissait par places. Il fut décidé que le lendemain matin M. l'intendant et Silvère s'en iraient visiter ensemble le malade.
Vingt minutes avant l'heure convenue, Silvère était descendu au jardin et il fumait un cigare en attendant son homme, quand il fut abordé par Casimir, qui s'était levé plus tôt que d'habitude, et qui, après quelques propos indifférents :
« Que pensez-vous, mon cher cousin, de l'homme qui est revenu hier? Je serais surpris si ce museau vous plaisait. »
Depuis peu de temps, et pour cause, Silvère voulait du bien à toute la création.
« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugé! réj)ondit-il. Il y a des museaux trompeurs.
— Je vous jure que dans ce cas-ci, dehors et dedans, tout s'accorde. Cet homme dont la rougeur n'a rien de virginal est entendu à plus d'un métier, et assez intelligent pour être honnête quand sa vertu lui profite. Que mon oncle en ait fait son intendant, je n'y trouve rien à redire; mais qu'il le reçoive à sa table, cju'il le fasse dîner avec nous, vraiment c'est abuser de la permission et de l'insigne platitude de sa chère famille. Je me sens très plat, mon cher cousin, et j'en rougis quelquefois. Que voulez- vous? c|uand la fièvre des espérances nous tient, on boit les affronts comme de l'eau. »
Cette réflexion fit faire la grimace à Silvère. « Ce Succjuier est donc un vilain monsieur? demandat-il d'un ton d'humeur.
— Rendons-lui la justice qu'il avait de qui tenir. Son
APRES FORTUNE FAITE. lo3
\)rro ô\n\\ un plini'niacioii <lo proniiôro classe. tHabli jadis à Marseille, qui l'ut poursuivi pour falsification de substances médicamenteuses. Condamné par la cour (raj)pel h deux mois d'emprisonnement, sans compter lamende, les dommages-intérêts et Tinsertion dans les journaux, il s'était pourvu contre le jugement, et la Cour de cassation avait rejeté le pourvoi.
— Les fils, dit Silvère, ne sont pas responsables des infamies des pères.
— Vous aimez les gros mots, mon cousin : nous appelons cela des incorrections professionnelles. Bon sang ne peut mentir; mais Félix Sucquier, celui qui nous fait à vous et à moi l'honneur de dîner avec nous, tint la mésaventure de son père pour un avertissement du ciel et se promit de n'avoir jamais rien à démêler avec les cours d'appel. Il était venu se fixer h Aix, où il fonda un cabinet d'affaires. La boutique était nml achalandée, il s'industria. Quand un vieux monsieur, qui avait le cœur jeune, venait le consulter, il ne le laissait pas partir sans s'approcher mystérieusement de lui et lui murmurer dans le trou de l'oreille : « Elle vous conviendrait tout k fait; elle est encore toute neuve ».
Silvère considérait en ce moment Casimir comme un ennemi de son bonheur, comme une chenille velue qui se promenait sur sa joie ; mais il ne pouvait douter de l'exactitude de ses informations, la physionomie de •M. Sucquier lui en était un sûr garant.
« Vous avez vous-même, dit-il, traité avec lui ce genre d'affaires ?
— Non, mon cousin. Primo, jeunesse n'a pas besoin (laide; secundo, si je suis assez riche pour offrir un bijou à une petite fille, je ne le suis pas assez pour payer de grosses commissions, et j'ai les courtiers en horreur. Revenons à notre homme. Aussi charitable pour les jeunes gens que pour les vieillards, il les assis-
tait dans leurs détressos; s'il n'avait pas chez lui la somme, pour obliger l'emprunteur, il en empruntait luimême la moitié de quelque Arabe, et fournissait le reste en peaux de lézards « et autres curiosités agréables pour pendre au plancher d'une chambre ». Mais ce qui contribua plus que tous ses petits commerces à le mettre en honneur, c'est que cet homme bénin avait le cœur tendre comme un caillou. Était-il chargé de la gérance d'un immeuble ou du recouvrement d'une créance, il se montrait intraitable, et il éprouvait autant de plaisir à jeter sur le pavé un pauvre diable qui ne payait pas son terme que j'en puis prendre à embrasser une jolie fille. Chacun cherche son bonheur où il le trouve. Hélas! les grands mérites sont sujets à de durs accidents. Au cours d'une de ses tournées, comme il traversait par un beau clair de lune un carrefour désert, deux inconnus, jaloux de ses beaux talents, le rouèrent de coups de bâton et le laissèrent sur la place plus mort que vif. Cette rencontre nocturne le dégoûta de notre bonne ville d'Aix, et il transporta son industrie dans ce pays, où il se signala bientôt par quelques hauts faits que j'ouïs conter un soir en prenant un apéritif dans un café du Lavandou.... Mais je bavarde, mon cher, je bavarde. Promettez-moi de ne pas répéter ce que j'ai l'imprudence de vous dire, ou du moins ne citez pas votre auteur. Je n'aime point à me mettre mal avec les puissances.
— Puisque vous avez commencé, achevez, répondit Silvère, partagé entre le chagrin d'en avoir trop entendu et le désir de tout savoir.
— Il avait employé une portion de ses économies à acheter un terrain, et l'avait repassé à un entrepreneur, qui dut s'engager à y bâtir.... »
Silvère l'interrompit, et d'un ton brusque :
« N'allez pas plus loin, je me charge de dire la suite.
L'ontroprenoiir inniKiuant do ronds, il lui lit dos av.inces et des promesses; quand l'antre se tronva à court, il inventa un prétexte pour lui refuser de nouveaux crédits, l'obligea do vendre, racheta à vil prix le terrain et la maison inachevée, qu'il acheva, et il les revendit fort cher. Un an plus tard, j'en suis certain, inconsolable d'avoir été dupé coninio un sot. l'autre mourait do chagrin et de honte.
— J'ignorais ce détail. On vous avait donc conté cotte histoire?
— Je n'avais pas besoin qu'on me la contût. Le drôle qui a ruiné et tué mon père était un plus grand personnage que M. Sucquier, et il s'appelait Ravinot; mais les procédés étaient les mêmes, et ces deux âmes se valent. Fripons et friponneaux, je les mets tous dans le mémo sac... En vérité, Casimir, vous auriez mieux fait de tenir votre langue; on m'a condamné à faire une promenade avec M. l'intendant, et désormais, grûce à vous, je le connais trop pour trouver quelque agrément dans sa société.
— On ne saurait prendre trop de précautions, repartit Casimir; croyez-moi, n'emportez pas votre canne, vous seriez peut-être tenté de vous en servir pour lui en caresser les épaules.... Mais j'aperç^ois cet homme de bien qui se dirige de notre côté. Soyez sage, soyez aimable. Songez que le maître de céans n'entend pas (lu'on touche à son vSucquier. « Fais-toi petit ». disent les Chinois. Aplatissons-nous, mon cousin, (^uand on met son espérance dans les bontés d'un oncle richissime, l'aplatissement volontaire est le premier des devoirs. »
Recommander la prudence k un homme d'humeur bouillante est le plus sûr moyen do le pousser à quohpio incartade, et en prôciiant l'aplatissement à Silvèro Sauvagin, Casimir se flattait de l'inciter k un coup de tète.
io6 APRÈS FORTUNE FAITE.
Il se promit cependant de n'en point faire, de s'observer, de se vaincre, de peser tontes ses paroles. Il se disait que la vraie sagesse se trouve toujours dans un juste milieu entre deux extrêmes; qu'en s'y appliquant, il y a manière de tenir un drôle à distance sans l'offenser, de le ménager sans s'avilir, d'être courtois sans être plat. Serait-il courtois? C'était beaucoup lui demander. Tout ce qu'on pouvait décemment exiger de lui, c'est qu'il fût honnête, civil, qu'il enveloppât ses mépris, les déguisât sous les dehors d'une froide politesse, et il résolut d'être exactement mais froidement poli. Il lui en coûtait. Ravinot lui était apparu quand il le croyait bien loin, et, présent à ses yeux, ce fantôme l'accompagnait, ne le quittait plus, marchait à ses côtés. Les souvenirs endormis s'étaient brusquement réveillés. Les haines apaisées fermentaient de nouveau dans son sang. Le vieux levain faisait gonfler la pâte.
Malheureusement la course qu'on le condamnait à faire dans une odieuse compagnie était longue comme un voyage. Le pin malade ombrageait un chalet construit sur un ressaut de la montagne, qui commandait un beau point de vue et était un but de promenade. La distance était de trois kilomètres.
€ Aller et retour, pensait-il, nous avons de compte fait deux heures à passer ensemble. Pourquoi cet animal m'a-t-il envenimé l'esprit avec ses histoires? Silvère, soyons poli, exactement poli. »
Il évitait avec soin de regarder M. Sucquier; mais il ne pouvait s'empêcher de l'entendre, et quoique cette voix onctueuse ne ressemblât guère au parler sec de M. Ravinot, il lui semblait que Thomme qui tour à tour l'interrogeait ou lui répondait était celui qui avait tué son père. Pour abréger son supplice, bien que la côte fût un peu raide, il marchait k grandes enjambées. M. l'intendant, qui avait le souffle court, le pria de
iModôrer son pas. Il lui lit cette politesse. A la Ibis obséquieux et l'aniilier, M. Sucquier le congratulait sur ralï'ection (ju'il avait su inspirer à son oncle, le félicitait cliaudenient d'être le seul membre de la famille (jui eût réussi à prendre, à apprivoiser ce bourru bienfaisant.
< Je n'ai jamais craint les bourrus, répondit-il; je ne crains que les.... »
Il se ravisa à temps; il adoucit, mit la sourdine :
« Je ne crains que les gens... trop habiles. »
Il se mordit la langue; mais M. Sucquier n'avait pas compris; si intelligent qu'il fût, certaines natures d'hommes étaient pour lui d'impénétrables mystères. Les réponses de Silvère étant courtes et parfois embarrassées, il en conclut que le favori était timide; il s'apl)li(pia à l'encourager, à le mettre à l'aise, et, du ton le plus affable, il lui offrit ses services.
« M. Trayaz, dit-il, a quelque estime pour ma personne, il fait cas de mes conseils. Si vous avez jamais à tiaiter avec lui quelque affaire délicate, employezmoi ; je serai charmé de pouvoir vous être agréable. »
Ce disant, il frappa doucement sur réi)aule de ce poulain ond)rageux, qui se cabra et fit un bond de côté,
« Je vous rends grâces, monsieur Sucquier; mais j'aime mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints. »
Cette réplique parut fort désobligeante à M. l'intendant et le mortifia beaucoup. II n'adorait les soleils levants qu'il la condition expresse qu'ils lui sauraient gré de ses avances et consentiraient à conclure des marchés avec M. Sucquier. Aussi bien le maître ne lui avait rien dit de ses nouveaux et étonnants projets; il ignorait encore à quel point de prodigieuse faveur était parvenu ce jeune homme qui méprisait ses services.
« Ah! tu fais le prince! pensa-t-il en le regardant de travers. Sucquier n'aime pas les faquins; il te prouvera ((u'il s'entend à démolir autant qu'à bâtir. »
De ce moment il fut sombre et taciturne. En vain Silvère, pris d'un inutile repentir, s'efforçait de renouer l'entretien; il n'obtenait que de brèves réponses, débitées d'un ton bruscjue et presque grossier. Il y avait dans ce llagorneur un rustre à lleur de peau. Quand ils arrivèrent, vingt minutes s'étaient écoulées sans qu'ils échangeassent un mot.
Ils suspendirent leur silencieuse querelle pour s'occuper de leur malade, pour procéder ensemble à l'examen de son cas, dont M. Trayaz s'exagérait la gravité. La chlorose ne s'était attaquée jusque-là qu'à une branche basse; le reste semblait intact, la cime verdoyait. Silvère était agile comme un singe. Il enleva son veston et grimpa à l'arbre. Après une investigation attentive, s'étant convaincu que le principe du mal était une variété de petits champignons qui ne poussent que sur les pins, il se laissa couler à terre et signifia à M. Sucquier qu'il était impossible de sauver la branche attaquée, qu'il fallait l'amputer au plus tôt de peur cj[u'elle n'infectât son voisinage, et préserver les autres en les frottant d'un onguent dont il indiqua la composition. M. Sucquier, qui avait tiré de sa poche un calepin et un crayon, écrivait l'ordonnance sous la dictée du docteur. Tout à coup il laissa échapper un juron. Il venait d'apercevoir à quelque cinquante pas de là un vieux bonhomme qui, un panier au bras, ramassait des pommes de pin. Il rapostro[)ha, lui représenta d'une voix rude que la Figuière n'était pas un bien communal, que toute maraude est un crime et cjue quiconque ne respecte pas la propriété d'autrui mérite la prison perpétuelle.
« N'est-ce pas faire trop de bruit, interrompit Silvère, pour quelques misérables cônes en toupie?
— Monsieur Sauvagin, lui repartit l'intendant avec aigreur, que ces toupies soient pointues ou obtuses, je
siiis ce que j'ai à faire ; j'exécute apparemment les ordres que j'ai reçus, et dans l'exercice de mes fonctions je n'accepte d'observations de personne. »
Puis sadressant de nouveau à l'inoffensif marau- (l(Mir : € Déguerpissons au plus vite! Videz-moi les lieux, toi et ta sou(iu(Miille crasseuse! »
Le bonhonnne, avant de battre en retraite, se retourna pour lui crier :
« On connaît des redingotes de draj) fin sous les- (pielles il y a des fiipons.
— Insolent! » grommela M. Sucquier.
Et déjà il courait après lui la canne haute, quand Silvèrc lui barra le passage :
« Alil monsieur Sucquier, dit-il, que vous avez l'oieiile délicate! Kst-ce vraiment la première fois qu'on vous a traité de fripon? »
Le teint rougeaud de M. l'intendant devint yerdûtre, une légère écume blanchit le bord de ses lèvres. Il ferma un instant les yeux, comme une chouette qui médite; les ayant rouverts, il fit à l'ennemi un profond salut et descendit la côte au pas de course.
Silvère le suivit de loin. Il n'était pas content.
« Voilà, pensait-il, une ennuyeuse alTaire. Sacré Casimir! »
Il avait le cœur travaillé par une sourde inquiétude. Quoique le temps fût aussi beau et le ciel aussi radieux que la veille, cpioique la mer eût conservé sa couleur de turquoise, quoique les bois fussent pleins d'oiseaux qui chantaient, il lui sembla que la lumière était moins linq)ide, que le ciel était voilé d'un crêpe, que les vagues étaient moins bleues, que les rossignols et les mci'h's avaient changé de voix et lui criaient en anglais : t Cœur aigri ne posséda jamais belle amie! »
En réfléchissant sur sa triste aventure, sur le ferme propos (|uil avait formé d'être prudent, circonspect,
d'aller doucement dans les mauvais chemins, et sur la déplorable facilité avec laquelle sa sagesse s'était démentie, il se disait qu'on ne violente pas son naturel, que notre caractère est notre vraie destinée, qu'heureux sont les hommes qui n'en ont point, qu'ils se plient aux circonstances, que jamais ils ne compromettent par une échappée d'humeur les bonnes fortunes qui leur peuvent échoir. Après quoi il tâchait de se rassurer, il se démontrait à lui-même qu'il avait tort de s'alarmer, de prendre au tragique l'ennuyeuse affaire, que tout s'arrangerait, se passerait en douceur.
Comme il approchait de la villa, il vit venir à sa rencontre Sam, valet de chambre cjue son oncle avait ramené d'Amérique. Nos serviteurs nous discutent et nous jugent; ce qui se passe dans les salons devient bientôt l'entretien et l'amusement des offices. Depuis le maître d'hôtel, depuis la première camériste qui coiffait Huguette et Mme de la Farlède jusqu'au dernier des marmitons ou des palefreniers, les nombreux domestiques de M. Trayaz suivaient avec un vif intérêt la partie serrée qui se jouait à la Figuièrc. On raisonnait sur les espérances de chacun des héritiers, sur leurs degrés de faveur, sur les vicissitudes de leur fortune changeante, sur leurs hauts et leurs bas; on pariait sur eux comme sur des chevaux, et on proportionnait aux chances qu'ils semblaient avoir les respects qu'on leur rendait, l'empressement qu'on mettait à les servir. Depuis quelques jours on s'accordait à reconnaître que le nouveau venu avait une forte avance, qu'il arriverait sûrement premier, et Sam lui annonça sur un ton très révérencieux que M. Trayaz désirait lui parler. Dans l'état d'esprit où il se trouvait, Silvère aurait préféré que Sam lui manquât de respect et lui annonçât une meilleure nouvelle.
Aussitôt que cet officieux Américain l'eut introduit
APRKS FORTUNE FAITE. IGi
avoc Ix'jiiicoiip (le coréinonic! dans lo cahinot do travail où il (Hait aUciidu. il soupcjonna ({ue lo temps était à l'orage, et il n'eut pas besoin de regarder xieux fois son oncle pour en être certain. Les colères de M. Trayaz n'étaient point brnyantes; elles n'éclataient pas comme (les bombes. Toujours maître de lui, ses émotions les plus vives ne se trahissaient que par la rougeur de ses pommettes, un tremblement presque imperceptible des lèvres et la précipitation de sa parole, accompagnée d'un léger bégaiement. Il jeta à Silvère un regard aigre-doux et lui fit signe de s'asseoir.
« Tu as donc fait des tiennes? lui dit-il. Je te prie, de quoi te mèles-tu? Tu as donc la fâcheuse habitude (le fourrer ton nez où il n'a que voir? Que chacun balaie devant sa porte! Mon intendant est seul chargé de faire la police chez moi. Quelle lubie t'a pris de défendre contre lui ce ramasseur de ponuues de pin? Qu'il m'en demande, je lui en donnerai, je n'en ai jamais refusé à qui que ce soit, mais je n'admets pas qu'on maraude dans mes bois. Je vois ce que c'est : tu cherchais l'occasion de prendre M. Sucquier à partie, de lui témoigner le peu de goût cpie tu as pour sa personne. Tes yeux sont parlants; hier soir, en te le présentant, j'ai deviné tout de suite ((ue sa figure ne te revenait pas. T'imagines-tu par hasard que la tienne ou la mienne agréent à tout le monde? »
Le pécheur pénitent, (|ui jusque-h'i ne sonnait mot, desserra les dents pour lui dire :
€ Savez-vous bien, mon oncle, qui est M. Sucquier, quel métier il faisait î» Aix, et vous a-ton rapporté rhistoire de cet entrepreneur....
— Je me la suis fait conter par Ini-mème », interrompit M. Trayaz.
Dans ses grandes émotions il avait i)eine à tenir en place. Il se mit à maicher par la cliandtie. et chaque
162 APHKS FORTUNE FAITE.
l'ois qu'il passait devant Silvère, il cherchait inutilement à rencontrer son regard. Silvère avait la tête basse et les yeux fichés en terre.
« Me crois-tu par hasard assez sot, continua-t-il en s'échauPfant, pour prendre un homme à mon service sans m'enquérir de son passé, sans me renseigner sur son caractère et ses mœurs? M. Sucquier est un habile administrateur, qui me sert au doigt et à l'œil; c'est l'essentiel. S'il a quelque différend à régler avec le bon Dieu, entre eux le débat. Cette spéculation de terrain que tu lui reproches était fort licite, fort honnête. Acheter à bon compte et revendre cher, c'est ce que font tous les commerçants. Voudrais-tu supprimer le commerce? Eh! parbleu, les affaires sont les affaires, et la loi de la vie est que les faibles soient mangés par les forts. Je vois clair dans ton cas : l'infortune de cet entrepreneur t'a fait penser à un architecte et à son naufrage. Te dirai-je toute ma pensée? Rien ne me prouve que M. Ravinot ne soit pas un fort galant homme, et, ne t'en déplaise, ton père était un imbécile. Il aurait dû se défier, se défendre; était-ce à l'autre de l'avertir? Le bon Dieu a décidé que les habiles auraient toujours raison des maladroits, et le premier degré de l'habileté, si tu veux le savoir, est de faire son profit des embarras des autres, le second est de les faire naître. Les prétendus honnêtes gens que j'ai connus n'étaient que des timides et des empêchés; ils mouraient d'envie de tricher au jeu, mais ils ne savaient pas s'y prendre, et ce qui leur manquait c'était moins l'intention que le talent. Mais voilà, quand on a perdu la partie, on se console en se faisant des principes, et on les prêche, et on a de vertueuses indignations contre le gagnant, et on le dénonce à l'univers et on le traduit devant la conscience publique. Tout cela n'est que de la graine de niais. Je me suis toujours défié des hommcj^
à pi-ijicipos; jo iroii ai jamais ronroiilir un seul qui fût bon à quelque chose.... Tu as beaucoup de mérite, mon .i>"arçon, et d'excellentes cordes îi ton arc. MalheureuseiiHMit tu t'es farci la cervelle de je ne sais quelle métai)hysique romanesque qui pourrait, si tu n'y prends garde, t'empêcher de faire ton chemin dans le monde. C'est une maladie h soigner.... Mon Dieu! je suis prêt à t'accorder qu'il y a une morale; conviens en retour qu'elle varie selon les lieux, les temps, les caractères, les pi'ofessions. Il y a des actions permises dans les districts miniers de l'Amérique qui sont défendues en Kurope. Moi qui te parle, j'ai tué deux hommes qui me gênaient : en ai-je la jambe moins bien faite et la conscience moins trancjuille? Je me soucie de mes assassinats comme d'une chiure de mouche. »
Silvère. assailli des plus sinistres pressentiments, n'écoutait qu'à moitié. Il roulait dans sa tète de sombres pensées, et tantôt il enviait le sort de tel et tel, qui. vivant dans une heureuse médiocrité sans avoir ni le désir ni l'occasion d'en sortir, ne connaissent pas les déceptions; tantôt suivant du regard une coccinelle égarée, qui cheminait le long d'une raiiuiredu parquet, il lui demandait si elle avait jamais assisté à Teffondrement d'une fortune.
Son visage était si morne que M. Trayaz en eut
pilir.
« A toute faute miséri<orde! dit-il : je ne veux point la mort du pécheur. Mon fils, nous resterons bons .imis. et ta petite équipée n'a rien changé à mes projets. Mais tu ne trouveras pas singulier (pie je pardonne sous condition, et que j'exige des excuses.
— Je vous les fais de tout cœur, répondit aussitôt Sil- \ri'e. Ouelle que soit mon opinion [)articulière sur votre intendant, j'ai commis une inconveiuuice en la lui faisant connaître, je vous ai manqué en manquant aux
égards que je lui devais. Je le regrette sincèrement, et je vous jure qu'il n'y aura pas récidive.
— Fort bien ! mais c'est à lui surtout que tu dois une réparation. Ce n'est pas à moi que tu as dit : « Monsieur a Sucquier, est-ce la première fois qu'on vous a traité de « fripon? » Je n'aime pas les lenteurs et les procès qui traînent; je l'ai prié de ne pas s'éloigner. Il t'attend dans le jardin; va bien vite l'y retrouver. Tu lui tendras la main, tu lui diras deux paroles obligeantes, et nous enterrerons cette affaire. »
A ces mots, Silvère éprouva un tel trouble que sa vue s'obscurcit. 11 n'apercevait plus ni la coccinelle, ni la table sur laquelle il s'était accoudé, ni les pommettes rouges de son oncle. Toutes ses idées étaient confuses, à l'exception d'une seule : il comprenait nettement qu'il y avait un jardin où un fripon l'attendait, qu'il allait descendre dans ce jardin, donner la main à ce fripon et lui présenter ses excuses. Il s'appliqua à se remettre, à reprendre possession de sa pensée. Pendant quelques minutes il resta plongé dans une profonde méditation. Il s'examinait, il s'interrogeait, il tâchait de savoir quels sacrifices il pouvait demander à sa fierté sans qu'elle se soulevât contre lui, quelles violences il pouvait se faire sans mutiler son être et en restant lui-même. Il lui parut clair, évident, que les volontés ont leurs lois comme les planètes et les plantes; que si jamais il préférait quelque chose à sa propre estime, il aurait perdu son âme, il ne se reconnaîtrait plus, il serait un autre homme, un inconnu, qu'il ne souhaitait pas de connaître, et qu'en vérité il n'aurait plus de raison de s'appeler vSilvère Sauvagin. Il releva la tète, aperçut son imago dans une glace, qui lui apprit qu'il était pâle comme un mort. Puis, se retournant vers son oncle, qui le regai'dait fixement, il lui dit avec un accent d'amère tristesse :
« Je le voudrais, mais ce n'est pas possible! »
La preini(''n' pensée de M. Trayaz lïit de le croire fou : qu'un quidam quelconque se permît de résister ouvertement à son omnipotente volonté et de dire non quand il disait oui, cet accident bizarre, qui ne se produisait pas souvent, l'étonnait toujours. Mais qu'un jeune honnne qu'il avait pris en goût, qu'il se disposait à combler de bienfaits, et à qui il ne demandait en retour que de l)rononcer deux paroles obligeantes, eût l'audace de lui déclarer que cela n'était pas possible, une telle énormité ne s'expliquait que par un accès d'aliénation men taie. Fronçant ses épais et anguleux sourcils, l'œil allumé, les mains agitées de mouvements convulsifs, il prit sur la table une règle de bois, qu'il rompit en deux, et dont il lui montra les morceaux. Ce geste signifiait : c Ils ne se rejoindront jamais, tout est fini pour toi ».
Il se flatta un instant que le criminel demanderait grâce, et il attendit. Rien ne venant, d'une voix presque douce :
« Je ne te reconduis pas, tu sauras trouver la porte. »
Quand Sam, dont le respect toujours dosé avait sensiblement diminué, eut mis Silvère en voiture, Jules vint s'asseoir sur le marchepied et raconta en pleurant que, son ballon ayant frotté contre un cactus, s'était déchiré ;nix épines; le vieux bébé contemplait avec désespoir cette baudruche dégonflée.
« Lui et moi, les deux font la paire ! * pensa l'exilé.
De la villa jusqu'à la gare de Bormes et de la gare jusqu'à Hyères, il sentit comme une difliculté de res- |)ii<'r. Il lui semblait que ce n'était pas du sang, mais du plomb fondu qui lui coulait dans les veines, et que la vie pesait comme une lourde chape sur ses épaules, qu'il en avait plus que sa charge.
« C'est l'effet qu'elle produit, se disait-il, lorsque, au sortir d'une fête, s'arrachant au pays des songes, on retrouve la gueuse telle qu'elle est. »
Le jeune homme à qui M. Trayaz avait procuré, coup sur coup, la plus grande joie et la plus cruelle déception qu'il eût jamais éprouvées rentra à Hyères en mauvais état. Quand on a des chagrins, on s'en prend toujours à quelqu'un : il s'en prenait à Mme de Rins.
« C'est elle qui m'a envoyé là-bas, se disait-il avec humeur. Plût au ciel que je n'eusse jamais mis les pieds dans la boutique de ce vendeur de fumée ! »
Il avait repris ses occupations ordinaires, et il leur faisait grise mine. Son âme dut faire effort pour se remettre dans ses plis ; il se sentait brouillé avec ses habitudes, peut-être aussi avec son bon sens. Son jardin lui semblait fort petit et sa destinée fort étroite. Après avoir voyagé dans les espaces, il se retrouvait entre quatre murs; le jour et l'air lui manquaient.
Mme de Rins, qui avait tremblé qu'on ne le lui prît, ravie d'en être quitte pour une alerte, fêta son retour. Elle s'avisa qu'il avait l'œil morne; elle l'interrogea. Après s'être fait prier, il lui raconta sa petite histoire. Quelques obligations qu'elle eût à cette fierté chatouilleuse qui avait conspiré avec son intérêt, elle ne put s'empêcher de se dire qu'un petit bourgeois sans fortune n'a pas le droit de sacrifier un brillant avenir à une délicatesse de point d'honneur. Il crut comprendre
qu'elle lécoutait d'un air plus grave qu'approbatil", qu'elle ne lui donnait qu'à moitic^^ raison, que son cas lui paraissait moins glorieux que bizarre.
« Que voulez- vous, madame? lui dit-il avec quelque impatience, n'être plus soi, c'est ne plus être, et ce n'est plus la peine de vivre. Mon oncle m'a rendu le service de m'apprendre que notre volonté est le premier de nos biens; quedis-je? c'est la seule chose qui soit vraiment à nous.
— Si c'est un bien si précieux, répondit-elle du bout des lèvres, il est peut-être sage de l'économiser. »
11 rentra un instant en lui-même. Puis il lui dit :
« Madame, je veux être d'une entière bonne foi. Si j'ai refusé de toucher la main d'un fripon, ma volonté n'a été pour rien dans cette affaire; l'eussé-je voulu, ma main ne m'aurait pas obéi. On surmonte une répugnance, une aversion, une horreur; on ne surmonte pas une impossibilité [)hysique. »
A moins d'être un philosophe accompli, l'homme à rpii une secousse imprévue a fait perdre la paix du cœur ne cherche pas à la recouvrer; ayant tûté, ne fûtce qu'un jour, de la vie d'émotions, il se dégoûte de son repos, dont il se croyait amoureux. Ce fut précisément ce qui arriva à Silvère Sauvagin. Sa bulle d'azur avait crevé piteusement en l'air; son imagination excitée et déçue n'eut pas de cesse qu'elle n'en eût soufflé une autre.
Étant entré un soir dans une librairie, il y trouva une jeune personne qu'il lui arrivait souvent de rencontrer, et à laquelle il pensait plus souvent encore. Elle s'appe. lait Mlle Ameline \'erlaque, et passait pour la plus jolie lille d'Hyères. où il y en a beaucoup, (tétait cette Ame. Vinc dont quelques jours auparavant, sur une plage déserte, il avait évoqué le souvenir dans une des meilleures heures de sa vie. et dont le visage lui était apparu
émergeant tout à coup de la corolle d'une anémone quMl tenait à la main. Bonne musicienne, douée d'une admirable voix, elle était venue, accompagnée de sa mère, chercher la partition d'un opéra nouveau. Au moment de payer, Mme Verlaque, cjui aimait le marchandage, e+. qui, par humeur autant que par nécessité, comptait ses sous, fit quelques difficultés sur le prix; elle demanda un rabais, que le libraire refusa. Sa fille assistait à cette discussion sans y prendre part, si ce nest que de temps en temps elle regardait en souriant sa mère et le marchand, et semblait dire à l'une c|ue ses réclamations étaient justes, à l'autre que ses refus ne l'étaient pas moins. Elle avait un bon caractère, elle était toujours de l'avis de tout le monde. Quand Silvère se retira, elle lui sourit à lui aussi, et dans ce sourire, qui ressemblait exactement à tous ceux que le long du jour elle prodiguait à la douzaine, il s'avisa de voir un encouragement tacite, une promesse. Dans la disposition où il était, sa tète s'enflamma ; il retourna chez lui en faisant résonner sa canne sur le pavé, et se disant que, si jamais il épousait la plus belle fille d'Hyères, son jardin ne lui semblerait plus petit ni sa destinée trop étroite.
Mme Verlaque était la veuve d'un médecin à qui avaient toujours manqué et le talent et le bonheur, cjui en tient lieu quelquefois, et surtout l'esprit de conduite. Persuadé que le plus sûr moyen de devenir riche est de le paraître, il avait cru faire merveilles en employant tout son avoir à acheter dans le haut de la ville, audessus du vieux quartier, une belle villa très historiée, et précédée d'une terrasse d'où le regard plongeait sur la plaine et sur la rade. A toutes les objections de sa famille il avait répondu qu'il savait ce qu'il faisait, que ce sont les enseignes qui achalandent les boutiques. Son calcul se trouva faux, et son coup de maître ne lui profita guère. A tort ou à raison, le commun des mor-
tels divise les médecins en deux classes : ceux qui gué^ lissent et ceux qui ne guérissent pas; le docteur Verlaque guérissait peu. Il commit un jour une regrettable bévue : il prit une iiévre typhoïde à ses débuts pour une pneumonie et la soigna tout de travers. Son ûnerie lioniicide lui l'ut imputée à crime : il perdit en peu de tenq)s une grande partie de sa clientèle; ce qui lui resta lui suffisait tout juste pour joindre les deux bouts de l'année. Mais la beauté de sa maison et le témoignage qu'il pouvait se rendre d'avoir logé magnifiquement sa vanité le consolaient de tout. 11 ne jouit pas longtemps de son imparfait bonheur; dès qu'il eut passé la cin- (piantaine. il mourut, laissant sa veuve dans un grand (Mubarras.
Cette petite femme ronde, qui cachait sous un aimable embonpoint des arêtes vives et des angles aigus, et dont on disait que jamais une personne si grasse n'avait été si sèche, avait de la décision, de la tète. Sans perdre son temps à gémir sur les difficultés de sa situation et sur rimprévoyance du défunt, elle se retira dans un modeste api)artement de l'avenue des Iles-d'Or, qu'elle eut à bon compte, et s'occupa de louer les deux étages de sa villa, que les visiteurs trouvaient charmante, mais à laquelle ils reprochaient de n'être pa^ d'un accès aisé. On y grimpait par de J)etites rues étroites et rapides, pavées en cailloutis, vrais casse-cou fort pittoresques. mais imi)rati<-ables aux voitures et qui rappellent certaines ruelles des vieilles cités italiennes. Plantée au sommet d'une montagne, la villa des Roses avait peu d'attraits pour les personnes de i)oitrine faible; on se plaignait aussi que l'ameublement en fût défraîchifané, et eût besoin d'être renouvelé. Toutefois Mme Ver laque se remua tant qu'elle trouva deux ans de suite des locataires: plus tard elle dut les attirer en baissant son prix, et il y eut un hiver où l'un des étages demeura
ilO APRES FORTUNE FAITE.
vacant. Cette année-là, il y eut grande disette dans le petit appartement de l'avenue des Iles-d'Or. En vraie Provençale qu'elle était, elle tenait moins au nécessaire qu'au superflu; elle prenait aisément son parti de se mettre au régime, de vivre de rogatons, d'œufs, d'oignons et d'olives; elle pensait l'aire un plus grand sacrifice en retranchant, quelque chose à sa toilette. Elle aurait voulu se défaire de cette villa peu rémunératrice, que son mari avait achetée plus de cent mille francs; elle se serait résignée à la donner à perte; mais on avait bâti récemment à Hyères tant de maisons plus commodément situées qu'aucun acquéreur ne se présenta. Elle ne perdit pas courage ; elle ne quittait jamais la partie, elle était tenace dans ses desseins. Avec le souci de vendre sa maison, il lui en était venu un autre : elle grillait d'envie de marier sa fille; entreprise facile en apparence, Ameline était si merveilleusement jolie! Comme l'indique le nom des montagnes qui bordent cette partie du littoral, les Maures ont longtemps occupé le pays, et on pourrait croire qu'ils ont laissé un peu de leur sang dans les veines des habitants. Mlle Ameline Verlaque pouvait se comparer hardiment à la plus belle Mauresque de Tunis. Elle joignait à une taille un peu courte, mais bien prise, à des traits aussi fins que réguliers, un teint ambré, des yeux semblables à des diamants noirs, un regard dont l'infinie douceur faisait penser à ces fruits qui fondent dans la bouche, d'abondants cheveux d'une teinte si foncée que, comme une aile de corbeau, ils avaient des reflets bleuâtres au soleil : c'est ce qu'un peintre appelait des cheveux bleus, et il prétendait n'en avoir trouvé quà Hyères. Sa mère s'était flattée que quelque hivernant, comte ou marquis, rencontrant dans la rue cette merveille faite pour inspirer des coups de tète, n'hésiterait pas à lui offrir son cœur et sa foi: mais les hiver-
liants ne viennent pas à Hyères pour s'y marier. Quant aux Hyérois qui auraient pu demander sa main, c'était précisément la perfection de sa beauté qui les tenait à distance. On est toujours porté à croire qu'une très belle Hlle s'attribue le droit d'être fort exigeante, qu'une pierre (le si grand prix et de première eau veut être enchâssée dans un chaton digne d'elle, et on pense aussi aux voleurs dont il faudra la garder.
Dans le cas présent on se trompait. Cette petite fille iiavait pas des goûts luxueux, elle ne se faisait pas, comme Mlle Huguette Lejail, une idée compliquée du bonheur, et des j)laisirs peu coûteux suflisaient à l'amuser. Elle aimait ù avoir des robes bien faites, mais elle ne regardait guère à l'étoffe, et tenait peu aux colifichets. A quoi bon? OuClle i)osût une fleur de grenadier ou de jasmin dans ses cheveux bleus, elle était sûre de faire autant d'effet qu'une impératrice coiffée de son diadème. Au surplus, elle n'était point coquette, et l'éternel sourire qui se jouait sur ses lèvres annon(jait une âme simple, innocente, qui n'avait aucune intention criminelle sur son prochain.
C'était vraiiiKMit une angélicpie créature, contente à peu de frais et n'entendant malice à rien. Elle se souvenait bien de temps à autre, avec un peu de mélancolie, que jadis ses parents avaient vécu dans l'abondance, qu'avant de perdre sa clientèle son père, qui l'adorait, lavait comblée de ses gAteries. (ju'on l'avait envoyée à <louze ans dans un i)ensionnat très hup})é de Marseille», où elle avait coulé des jours paisibles et d'où elle avait rapporté, ave(! des clartés confuses de beaucoup de • lioses, un maintien modeste, de la retenue dans les manières, et un remanjuable talent pour le piano et le solfège. Les années maigres étaient venues, elle leur liiisait bon visage. Elle allait selon le vent; hors la iimsicpie. elle ne piciiail rien à cœur et prenait tout en
gré. Elle souriait aux petits soucis de la vie comme aux passants; elle souriait aux collations très frugales que lui offrait sa mère et aux tentures fripées d'un appartement qui ressemblait peu à la villa des Roses; elle souriait à sa pauvreté, elle aurait souri au malheur et peut-être à la mort elle-même ; elle souriait à tous et à tout.
Il est des qualités qui tiennent à des défauts. Cette délicieuse douceur qui était en elle, et que révélait le fondant de son regard, venait d'une âme qui, facile et sans résistance, se prêtait à sa destinée comme le duvet échappé de la plume d'une colombe vole, flotte et tourne à tout vent. Elle ne voulait de mal à personne, elle désirait vivre en paix avec tout le monde; mais il était permis de croire que, incapable de haïr, elle l'était également d'aimer. Il n'y avait dans cette fllle toujours contente aucun sentiment profond, tout se passait chez elle à fleur de peau. Les Méridionales sont, selon les cas, les plus passionnées des femmes ou les plus indifférentes : quand sous un heureux climat la vie est par elle-même un bonheur, pourquoi se mettre en peine d'en chercher un autre? L'indifférence a ses dangers. Si quelque hivernant ou quelque Hyérois s'était décidé à épouser Mlle Verlaque, ce n'est pas contre ses entraînements qu'il aurait dû la garder, mais contre sa faiblesse, contre la facilité de son humeur, contre les mauvais conseils, contre l'empire qu'on prenait aisément sur un cœur qui n'agissait jamais que par suggestion. Cette cire molle recevait toutes les empreintes, et, de quoi qu'il s'agît, cette fille trop indolente et trop docile était toujours de l'avis du dernier qui lui avait parlé. Sa mère s'arrangeait pour parler toujours la dernière, pour la dérober à toute autre influence que la sienne. Elle lui dictait ses opinions, ses sentiments, la conseillait, la dirigeait, la facjonnait à sa guise.
Ouoiquo Aniolino ne lut pas coquotto, si sa mèro lui avait commandé de l'être, elle se serait appliquée à le devenir. Mais Mme Verlaque, femme très calculée, avait décidé qu'une si belle créature n'avait pas besoin de recourir aux petits manèges, que, sans le vouloir et à leur insu, les ingénues s'entendent mieux que personne à amorcer les hommes, et c'était à dessein qu'elle la laissait î'i son innocence, à la simplicité de son cœur. Une mère et une fille artificieuses toutes les deux vivent rarement en parfaite intelligence; leurs calculs ne s'accordent pas, elles n'ont pas la même arithmétique, Mme Verlaque et sa fille s'accordaient à merveille : l'une se chargeait de vouloir, l'autre était heureuse de consentir, et une seule Ame mettait en mouvement ces deux corps.
Le plus ancien souvenir que Silvère eût gardé d'elle était de lavoir remarquée le jour de sa première communion. Comme il traversait la place de la Rade, il l'avait aperçue s'acheminant vers l'église Saint-Louis, où elle avait reçu le matin le pain du ciel, et parée comme on se pare en Provence ce jour-là. Elle portait sur sa tète une couronne de roses; sa robe blanche était ornée de dentelles, de guipures, et d'une petite poche satinée où elle serrait son mouchoir de batiste; elle tenait à la main un cierge habillé de mousseline, semé de paillettes et de faux diamants, auquel pendait im gros bouquet de fleurs d'oranger; ce cierge qu'elle considérait avec respect, avait coûté vingt francs. Cette petite fille, que sa mère en robe couleur d abricot semblait glorieuse de produire aux regards, avait frapi)é Silvère par sa beauté; il n'était pas le seul, on formait la haie sur son passage. Ce qui le frappa aussi, ce fut son air de sérénité recueillie. Il la compara îi une petite sainte Catherine qui vient d'épouser l'Enfant Jésus; il aurait mieux fait de comparer son innocence à une page
blanclic où la vie n'avait encore rien écrit. Il n'y avait rien de religieux dans son recueillement; tout ce qu'on pouvait dire, c'est qu'en toute occurrence elle se comportait avec une irréprochable modestie. Si elle ne méditait pas sur le mystère adorable, la curiosité qu'elle excitait ne lui causait aucun chatouillement d'amourpropre. Étrangère à toute émotion soit spirituelle, soit profane, son visage exprimait une satisfaction tranquille et un plaisir secret d'exister. Elle ne savait pas encore à quoi ce vaste monde qui s'offrait à ses yeux pouvait lui servir, mais elle le trouvait à son goût.
Deux ans plus tard, Silvère la revit dans l'avenue des Palmiers, qui est le cours d'Hyères. Chaque dimanche après midi, et un autre jour encore dans la semaine, on s'y rassemble en grand appareil. Toutes les jolies lilles sont là; se tenant par le bras, elles se promènent gravement et lentement. Elles passent et repassent, et leurs yeux trottent. Elles viennent voir, elles viennent se montrer, et, tout en se montrant, tout en se pavanant, elles s'observent, elles s'épient, elles s'épiloguent les unes les autres. On a fait sa plus belle toilette ; les plus fortunées étrennent leurs robes neuves; aussi industrieuses que coquettes, les plus pauvres ont rafraîchi, renouvelé par un ruban, par une dentelle, un corsage qui a été souvent vu, mais qu'on revoit volontiers. Les bourgeoises se promènent aussi, mais elles sont moins parées : c'est leur façon de se distinguer. Pendant ce défilé, on entend dans le jardin d'un café du voisinage les flonflons d'un bal de jour, le vague murmure de violons discords et le cri rauque d'une clarinette enrouée, et on passe, on repasse, en déguisant de son mieux la mélancolie des comparaisons chagrines, les prétentions et les inquiétudes d'une vanité toujours éveillée, sous cet air de nonchalance qui est la grâce des Méridionales.
APRKS FORTUNK FAITE. 175
(À'tt»' procession ii'osl j)oiiit dôplaisaiile à voir; les hivernants les plus cacochymes ne s'en refusent pas le spectacle, et ils se sentent rajeunir. La vue n'en coûte l'ien. et c'est quehpielbis plus attrayant qu'une loge à lOpéra. Silvère ne s'y montrait jamais; mais, un jour que par hasard il passait par là, marchant vite selon son usage, et un i)eu impatienté d'avoir à se frayer son chemin à travers tant de jupes de toutes couleurs, il avisa de loin la petite fille qu'il avait vue en costume de première communiante. Il la retrouvait grandie et formée. Mise sans recherche, avec un goût parfait, réglant son pas sur celui de sa mère, elle avait gardé son air d'innocence, mais elle avait appris à sourire, et ce sourire pacifique et doux lui remua le cœur. Dès lors il passa quelquefois par l'avenue des Palmiers, le dimanche après-midi, et (juand il n'y trouvait pas ce qu'il était venu chercher, il sasseyait sur un banc et attendait. Il est parlé dans l'histoire d'Yseult et de Tristan d'un chien miraculeux dont il suffisait d'entendre tinter le grelot pour oublier tous les maux de la vie : pendant qu'il regardait passer et repasser -Mlle Ameline Verlaque, Silvère ne se souvenait plus de rien, pas même de M. Havinot. A [)eine avait-elle disparu, se retrouvant tel qu'il s'était laissé, il regrettait de ne pas s'être perdu plus longtemps dans ces oublis voluptueux (pii sont le vrai bonheur. (^)uelques heures durant, um^ image, inie ombre charmante accompagnait ses pensées, et en parcourant du regard ses plates-bandes, il voyait se mêler à ses fleurs des visions de grands yeux noirs e| de cheveux où se reflétait le bleu du ciel.
Il s'en tenait là, il n'avait garde d'aller plus loin. Il -e contentait d'admirer et de rêver, ne formait aucun l>rojet sérieux, im songeait point à posséder : dans ce cas, pour posséder, il fallait épouser, et il s'était dit cent fois que la vie, telle qu'il la comprenait, est u
combat; qu'on ne se bat bien qu'à la condition d'ètro libre de soucis et de tout engagement; que c'est assez d'avoir à répondre de soi. Il n'avait pas même cherché l'occasion de parler à cette beauté surnaturelle qui le tenait sous le charme. Ce fut Mme de Rins qui, sans penser à mal, la lui fournit. Elle possédait la vieille maison où. Mme Verlaque occupait sur les derrières un appartement mal éclairé, qui avait besoin de réparations. On les lui demandait avec insistance, et, comme tous les propriétaires, elle faisait la sourde oreille. Mais Mme Verlaque n'était pas une femme facile à éconduire. Vaincue par son obstination, la comtesse pria un jour Silvère d'aller s'assurer si ces dames avaient vraiment sujet de se plaindre.
Mme Verlaque lui fit un accueil très froid : on le lui avait dépeint comme un homme peu liant, qui mettait beaucoup de raideur dans les affaires. Après avoir renouvelé ses doléances, elle le promena dans ce qu'elle appelait son taudis. Elle finit par le conduire à travers un corridor noir dans une chambre où quelqu'un chantait une romance, et quand elle eut ouvert la porte, il se trouva face à face avec Ameline, qui quitta en hâte son piano pour lui souhaiter le bonjour. A l'admiration qu'elle lui avait toujours inspirée se joignit une profonde pitié. En voyant cette belle créature dans une pièce sombre exposée au nord, où ne pénétrait jamais un rayon de soleil, dont le plafond s'écaillait, dont les papiers étaient flétris et par endroits tombaient en loques, où les dessus de portes et les portes ellesmêmes fort crasseuses auraient dû depuis longtemps être repeints, il éprouva la compassion qu'il eût ressentie pour une fleur délicate et rare, condamnée à s'étioler dans l'obscurité d'une cave malsaine. De fait il était naturel de penser à une fleur en voyant Ameline. Elle en avait l'éclat et la grâce, elle en avait le silence; le
plus soiivont ses sourires étaient des romances sans paroles.
Mme Verlaque était fine : elle devina l'éniolioii du jcmie iioninie. elle lui en sut gré, et ses glaces l'oudii-eul. Il lui pai'ut claii* (pie ce! administrateur rigide allait devenir sou avocal. et connue son imagination était prompte, elle l'ut sur le point de se figurer qu'un jour peut-être il lui tiendrait de plus près encore. Klle se ••oulîrma dans sa conjecture en constatant qu'il s'appli- «|uaità prolonger l'entretien, qu'il discourait, se répétait, et que. quoiqu'il se donnât l'air de lui adresser la parole, ce n'était pas elle, mais Ameline qu'il regardait.
Sur le rapport éloquent qu'il fit à la comtesse, elle se résolut à accorder les réparations demandées. Il voulut s'assurer qu'on les faisait bien, ce qui lui procura l'occasion de retourner deux fois dans cet appartemeid obscur, où il éprouvait des sensations qu'il n'avait pas «'onnues jusqu'alors. Ses visites étaient longues : Mme Verlaque, de plus en plus accorte, le faisait parler et lui renvoyait la balle. Elle savait, point essentiel, qu'il avait un oncle prodigieusement riche, qui était de retour en Europe. Elle tacha de lui faire dire sur quel pied il était avec lui, à quoi il répondit qu'il ne l'avait jamais vu et que, selon toute apparence, il ne le verrait jamais. Cette réponse la surprit vivement sans l'inquiéter : elle se disait que, si l'événement qu'elle prévoyait venait à s'accomplir, c'était elle qui se chargerait d'ama- <louer. d'enjôler le nabab, et qu'elle se ferait payer très (lier la connnission. Elle n'appartenait pas, comme Mme Lejail, à la race des mères désintéressées; ce qu'elle cherchait dans le bonheur de sa fille c'était le sien. Mais, en vérité, elle allait fort vite en affaires. Si Silvère regardait souvent .Vmeline. il ne causait jamais avec elle, se tenait sur la réscr\e, en homme qui n'ignore
l)as que quelquerois un mot iini)rudejit nous engage, et qu'il n'est pas toujours facile de se dégager.
Cependant, lorsque l'appartement fut en état et quil prit congé, il ne put s'empêcher de dire à Mme Yerla(|ue, qui lui témoignait sa reconnaissance :
« Je suis presque tenté, madame, de regretter que vous soyez contente, car désormais je n'aurai plus de raison pour revenir ici.
— Mais il me semble, répliqua-t-elle, que vous avez aujourd'hui des droits à notre amitié, et qu'on n'a pas besoin de prétextes pour aller voir ses amis. »
Il réfléchit et ne profita pas de la permission. Quand il rencontrait ces dames, il les saluait gracieusement et passait son chemin sans les accoster. Mme Verlaque en conclut que ce garçon bizarre battait volontiers les buissons, mais ne prenait pas les oiseaux, de peur que les oiseaux ne le prissent; que s'il admirait sa fille, il n'était amoureux que de sa liberté. Il était allé aux renseignements; ce qu'il avait appris, joint à ce qu'il avait vu, le rendait perplexe. Quelqu'un lui avait dit : « C'est une eau dormante » — et il savait qu'il faut se défier des eaux qui dorment. Mais ce n'était pas là ce qui le troublait le plus : il se demandait si en bonne foi elle n'était pas trop jolie pour lui. Il aurait voulu la loger dans un palais, l'entourer de tous les soins qu'une reine a le droit d'exiger. Assurément elle était facile à satisfaire, elle avait des goûts simples; elle florissait glorieusement dans une chambre où le soleil n'entrait jamais, et chaises boiteuses, fauteuils dépenaillés, rien n'attristait ses yeux. Une doutait pas qu'elle ne s'accommodât du bonheur médiocre, exigu qu'il pouvait lui offrir; mais il sentait qu'il souffrirait de n'avoir rien de mieux à lui donner. Il se demandait ensuite si son amour était vraiment de l'amour. Dans ses études, dans SOS recherches, il était le plus exact des observateurs:
dans la conduite de la vie. il raisonnait sur des principes a priori et un i)eu arbitraires (ju'il s'était laits à lui-même et dont il ne démordait pas. Il avait décidé (jue comme les plantes, les grandes passions ont toujours de petits commencements; que le véritable amour n'est à l'origine qu'une amitié paisible, faite d'estime et de confiance, née de la sympathie naturelle de deux âmes; qu'un jour cette amitié s'échauffe, prend feu, allume les sens, et qu'en voilà pour la vie.
€ Je la trouve adorable, se disait-il, et je la plains, parce qu'elle a un sort indigne de sa beauté. En l'épousant, je ferais un acte de déraison. J'ignore absolument ce qu'elle est. N'y songeons plus! »
lin effet il n'y songeait plus et il n'eût jamais franchi le pas s'il n'était allé à la Figuière. On y va. on en revient, et au retour on n'est plus le même homme.
« Je suis absurde, pensait-il pourtant, et il faut qu'on m'ait ensorcelé. Là-bas, sur cette plage maudite où j'ai fait des rêves extravagants, je m'étais juré de demander sa main. C'était presque raisonnable : j'avais alors de grandes prospérités à lui offrir; elles se sont évanouies comme un mirage, et mon mirifique bonheur n'a été qu'un déjeuner de soleil. Me voilà à jamais brouillé avec le grand enchanteur. Pour Dieu, n'épousons pas : ce serait une folie. »
Il la revit chez le libraire, et sa folie lui parut souverainement sage. Il se dit qu'il n'y a que les imbécih's qui se contentent de voir, qu'il entendait posséder à tout prix, qu'il avait une revanche à prendre sur sa destinée, (ju'il la prendrait si Mlle Ameline Verlaque devenait sa femme.
Il se trouva que le lendemain matin il dut aller à Toulon poui' affaires, et que le même jour, à la même heure, par le même train, Mme Verlaque s'y rendit avec sa fille pour assister au mariage d'une de ses nièces. On fit route ensemble. Ameline avait fait une toilette de circonstance, qui lui allait à merveille; après un examen minutieux et de profonds calculs de tête, Silvère conclut qu'elle n'avait pas dû lui revenir très cher, qu'il n'est que de savoir s'y prendre, qu'on peut, sans se ruiner, encadrer supérieurement une peinture de maître. Cette réflexion lui parut consolante. Du départ jusqu'à l'arrivée, ils ne furent pas seuls, et la conversation ne roula que sur des sujets indifférents. Par intervalles, Silvère se recueillait ou, le nez à la portière, semblait étudier le paysage, contempler une riche vallée que bordent des montagnes accidentées, et dont les prairies, les jardins maraîchers, les fraisières, les vignes, les vergers sont rayés de place en place par de longues rangées de cyprès ou de thuyas, qui servent d'écrans contre le mistral. Silvère regardait ces thuyas comme s'il ne les avait jamais vus, mais je doute que dans ce moment il les vît.
Son parti était pris, et ni la mère ni la fille ne pouvaient s'en douter. Si le hasard les avait fait se ren-
ronfror à Taller. ce no fut pas lo hasard qui los n'Minit au retour. Avant de quitter Mme Verlaque. Silvère s'informa du train qu'elle comptait prendre, et quand elle arriva à la gare, elle l'aperçut (pii faisait les cent pas. Cette fois personne ne monta dans leur compartiment, et on put causer à l'aise. Des femmes qui viennent d'assister .'i un mariage ont de la peine h parler d'autre chose. Mme Verlaque s'('»tendit sur la cérémonie, sur le déjeuner qui avait suivi, et. mêlant des lardons à ses i-écits. oWo dauba le nouveau couple, accusa sa nièce d'avoir fait quelques gaucheries.
€ Ne me croyez pas méchante, ajouta-t-elle. Les mariées n'ont pas le droit de se plaindre de ce qu'on les épluche : c'est le sort commun, aucune n'y échappe.
— Oh! bien, madame, répliqua-t-il vivement, il y aura un jour une mariée, que personne, je vous jure, ne s'avisera d'éplucher. »
Il est des lieux dont le souvenir ne s'efface jamais. On venait de dépasser la station de la Garde, village situé au pied d'un rocher que couronnent les ruines d'un chAteau fort. A l'arrière-plan on voyait se dresser le Coudon. montagne de dimension médiocre, mais que sa situation, son grand air. la hai'diesse de ses escarpements font paraître haute. A sa droite s'ouvrait la vallée du Gapeau. Malgré le bruit que fîiisait le train, il semblait à Silvère San vagin qu'il régnait dans ce pays un silence exti'aoï'diiiaire. (pie tout le monde se taisait pour mieux entendre ce qu'il allait dire. Comme un homme qui prend du champ avant de sauter un fossé, il s'interrogea un instant. Puis ôtant son chapeau et se penchant vers Mme \'eihMpie. il lui dit d'uîie voix «Iranglée par l'émotion :
« Madame, consentiiiez-vous à me la donnei'? »
Klle d(»vint toute roug<* d'étonnement et de plaisir, llile avait appris peu auparavant (pi'il avait passé rpiin/e
i82 APRES FORTUNE FAITE.
jours chez le nabab, et, n'en sachant pas davantage, cet événement l'avait fait rêver.
« Enfin ! » se dit-elle.
Puis, le regardant en face :
« Monsieur, qu'avez-vous dit?
— J'aime les bonheurs insolents, et j'ai l'audace de croire que je ne suis pas indigne d'obtenir la main de Mlle Ameline Verlaque.
— Quoi! sans préparation, sans préambule, vous m'annoncez de but en blanc cette belle nouvelle?
— Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de m'assurer que vous me considériez désormais comme un ami?
— Bon Dieu! ami ou non, a-t-on jamais demandé à une mère la main de sa fille dans un wagon de chemin de fer? Votre procédé est si étrange, si insolite!... Vous l'aimez sérieusement?
— Il y a des choses que je ne sais pas dire; ce que je puis affirmer, c'est qu'avant de l'avoir vue, je m'étais solennellement promis de ne jamais me marier. Je m'en dédis, et soyez certaine que je reviens de loin. Ah ! je vous en supplie....
— Laissez-nous le temps de respirer. On ne prend pas les gens à la gorge.
— Madame, on m'a quelquefois loué et quelquefois blâmé de vouloir bien ce que je veux.
— Soit! puisque vous êtes si pressant, nous allons consulter la personne intéressée : sa décision sera la mienne. Ameline, tu as entendu? Que réponds-tu? »
Si Ameline était émue, son visage n'en disait rien; elle regarda un instant celui de sa mère , en le priant de lui dicter sa réponse. Puis d'une voix très douce :
«Ah! monsieur, je suis si étonnée....
— Ma fille, interrompit Mme Verlaque, M. Sauvagin est un de ces hommes pressés qui n'aiment pas à
perdro leur temps et l'ont tout en courant la poste : mets-toi à son pas.... Dis-tu oui ou non? »
Elle interrogea de nouveau les yeux où elle avait coutume de cherrher sa volonté.
€ Il me semble, dit-elle en baissant la tète, et je crois vraiment.... Mais oui. il me semble <pie je ne crois pas avoir aucune raison pour ne pas dire oui. »
Il nen demandait pas davantage, et il lui prit la main droite, qu'il porta à ses lèvres.
« Décidément, reprit Mme Verlaque, les choses se font aujourd'hui avec une rapidité qui me confond. Pouvais-je me douter ce matin que je ramènerais un gendre de Toulon?... Mais, ajouta-t-elle d'un ton résolu, je fais mes conditions : ce mariage n'aura pas lieu îivant dix mois d'ici. »
Il se récria, protesta, s'insurgea.
« Dix mois ne sont pas un siècle, répliqua telle; et c'est un point sur lequel je ne ferai aucune concession. Mon mari tenait beaucoup à ne pas marier sa fille trop jeune, et à son lit de mort il m'a fait jurer d'attendre qu'elle eût seize ans. Elle les aura dans dix mois : j'ai promis, je tiendrai bon. »
Il ne me paraît pas impossible que les considérations médicales et la parole donnée à un mourant ne fussent qu'un prétexte, une défaite. Mme Verlaque était aussi l>rompte qu'experte à en trouver; elle avait toujours (les échappatoires toutes prêtes, et disait rarement ses vraies raisons. Ce (pi'elle appréciait dans Silvère Sauvagin, ce n'était pas l'homme, c'était le neveu, et encore le neveu l'intéressait-il beaucoup moins (|ue l'oncle, avec <[ui elle se promettait de lier intime connaissance. Elle avait en ce moment la tète pleine de M. Christophe Trayaz et de ses projets sur lui. Elle estimait que ce vieillard serait le dernier des ladres et elle-même la plus maladroite des femmes, si elle ne l'amenait à doter
magnifiquement sa fille. Elle ne se fiait qu'à elle du soin de traiter cette affaire, et, si habile qu'on soit, les négociations demandent du temps. Elle avait une autre raison d'égale importance pour exiger un délai. Silvère lui avait confessé qu'il voulait bien ce qu'il voulait : elle s'en doutait; elle le tenait depuis longtemps pour un esprit raide et très entier. C'était une éducation à faire; était-ce trop de dix mois pour dresser ce jeune homme et l'amènera son point? Elle attendait beaucoup de son futur gendre : étant de ces mères qui entendent garder leur fille en la donnant, elle avait logé dans le plus profond de sa tète que dès le lendemain du mariage elle s'installerait chez lui ; que choses, bètes et gens, elle conduii-ait, gouvernerait toute la maison. Il fallait le préparer de loin à sa servitude volontaire, lui assouplir l'humeur et l'épine dorsale. Dix mois durant, disposant à son gré de sa fille, elle aurait cet amoureux à sa discrétion. Elle se proposait de le rétribuer selon ses œuvres, de mesurer les faveurs aux soumissions, de lui doser avec une rigoureuse exactitude les peines et les récompenses, de lui rendre plus ou moins facile, selon les cas, l'accès de sa divinité, qui aurait Tordre de le chagriner quelquefois par ses froideurs. N'est-ce pas en faisant son temps de purgatoire qu'un pécheur mérite l'entrée du ciel? et quand le chevreuil est trop résistant, n'est-il pas d'une bonne cuisinière de le mortifier, de le mariner, de l'attendrir dans le vinaigre?
Silvère ne tarda pas à reconnaître l'inutilité de ses résistances; il n'eut pas de peine à se consoler. Attachant sur Ameline des yeux de propriétaire, il [)renait par avance possession de la terre promise.
Se fit-il illusion? Il lui sembla que les diamants noirs n'avaient jamais jeté de feux si doux; qu'elle souriait comme elle n'avait jamais souri ; que ce sourire, qui ne ressemblait à rien, était une fleur toute nouvelle qu'il
avait fait éclore et dont il avait le droit d'être fier. Quand on arriva et qu'il fallut se quitter, il était dans le ravissement de sa récente acquisition.
« Khî oui. pensa-t-il en rej^agnant la ville à pied, si elle ne niainie pas comme je l'aime, elle m'aime sûrement autant qu'elle est capable d'aimer. »
(le qui Tennuyait était d'avoir à raconter son aventure à -Mme de Rins. Il savait qu'il y a des choses difficiles à expliquer; il savait aussi que de tous les événements (le ce monde que la comtesse ne comprenait pas, les coups de tète étaient ceux qu'elle comprenait le moins. -Mais il n'était pas dans sa nature de différer les démarches désagréables; il décida que la soirée ne se passerait point sans quil eût fait sa confession.
\'crs dix heures, comme la comtesse, qui se couchait fol. prenait congé de lui. il la pria de se rasseoir.
« Accordez-moi un instant daudience, lui dit-il, j'ai lin secret à vous confier. »
Il avait l'air et le ton si graves qu'elle s'émut. Elle |)i-évoyait facilement les malheurs : s'éf ait-il rapatrié avec son oncle?
« II m'est venu une idée bizai'i'o. repril-il : jai i)resque envie de me mariei-.
— Vous êtes amoureux? demanda-t-elle, et il lui monta ;m visage une rougeur de petite fille.... Et de qui?
— De Mlle Ameline Verla(iue. »
Quoique le malheur qu'il lui annonçait fût moins funeste que celui (ju'elle avait prévu, elle ressentit un vif déplaisir, dans lequel il entiait peut-être une ondjre, un soupçon de jalousie. On l'aurait fort étonnée en le lui disant; il y a dans notre Ame des profondeurs troubles bien difficiles à pénétrer. Ce qui prouve combien elle était émue, c'est qu'elle fit une chose singulière : comme si la pensée qu'elle roulait dans sa tête lui avait paru si lourde que tout surpoids lui fût insup|)or(able,
elle enleva brusquement la résille de dentelle dont elle enveloppait ses cheveux et qu'elle ne quittait jamais. Elle la posa sur ses genoux, et, la chiffonnant entre ses doigts :
a Vous aimez Mlle Verlaque ' vous, monsieur Sauva gin! vous? »
Puis, d'un ton plus calme :
« Il est donc écrit que tout misanthrope finit par trouver sa Célimène.
— Ah! permettez, madame, elle n'est point coquette.
— Ou si elle l'est, c'est sans le savoir.... Pensez- vous qu'Alceste se fût mieux trouvé d'aimer Agnès? »
Il fit un haut-le-corps.
« Oh! bien, dit-elle, si vous vous fâchez, à quoi bon m'interroger? J'ai cru que vous me demandiez sérieusement mon avis.
— Parlez, madame, parlez : je ne me fâcherai pas.
— Les amoureux veulent mal de mort à quiconque se permet de toucher à leurs idoles. Vous vous brouillerez avec moi.
— Allez toujours, nous ne nous brouillerons point.
-— Monsieur Sauvagin, foi de vieille femme, mon avis très sincère est que vous feriez une folie en épousant Mlle Verlaque.
— Je vous en prie, dites-moi vos raisons,
— La première est que je n'approuve les mariages d'amour que lorsqu'ils sont en même temps des mariages de convenance, et Mlle Verlaque vous convient aussi peu que vous lui convenez vous-même. Un homme qui a le courage d'épouser une jeune fille dont la beauté fait sensation et oblige les passants à se retourner assume une lourde charge. Selon mon humble opinion, Mlle Verlaque est trop belle pour vous.
— C'est une objection que je me suis faite à moi-même ; je reconnais qu'elle était née pour épouser un million-
iiaire et que je ne le serai jamais : c'est une vocation (jni me manque. Veuillez pourtant remarquer qu'elle a (les goûts fort modestes, qu'elle est pauvre et contente.
— Je le veux bien, mais il y a autre chose. Un de nos vicaires, qui n'est pas le confesseur do ces dames et n'est point tenu d'être discret, m'a parlé d'elles plus dune fois. Quand, au risque de vous faire sauter sur votre chaise, je comparais cette jeune personne à Agnès, je n'ai pas voulu dire qu'elle fût sotte, le ciel m'en préserve! Mais je me défie un peu des innocentes : leur candeur leur tourne quelquefois à piège, et, leurs intentions étant toujours irréprochables, quoi qu'elles fassent, elles ne se reprochent rien. Les péchés d'ignorance ont ceci de grave qu'on ne s'en repent jamais. Oui, croyez-moi, les Agnès, qui ne distinguent pas nettement le bien du mal. sont de garde difficile. Il vous faudrait surveiller beaucoup cette ingénue et l'élever, et pour élever une femme, il faut beaucoup de patience, et je vous soupçonne de n'en avoir qu'avec les fleurs.
— Soit, madame. Je tAcherai de me persuader que celte ingénue est une plante, et je la préserverai du ^ii'occo. du hâle et des insectes.
— Et la mère! Que ferez-vous de la mère?
— Ah ! permettez, c'est une femme très honorable.
— Assurément, mais on la dit intéressée et si habile iiuelle ai'rive toujours à ses fins. Vous en êtes la preuve. Remarquez que dans l'affaire des réparations elle a obtemi de vous tout ce qu'elle voulait. Elle ne se laisserail pas oublier, il faudrait l'épouser, elle aussi.... Soyez prudent, monsieur, ne vous embarquez pas dans cette aventure. C'est ma faute, je n'aurais pas dû vous envoyer chez ces dames. Vous avez dansé, et j'ai payé les violons, car je comprends tout à cette heure. C'est un devis d'amoureux que vous m'avez fait, et ce bel arrangement m'a coûté les yeux de la tète. »
Elle s'aperçut qu'il avait la contenance embarrassée.
« Gageons, s'écria-t-elle, que les accords sont déjà signés.... Oh! ces demandeurs de conseils! ils sonnent les cloches quand la messe est dite, »
Il dut avouer qu'elle disait vrai ou presque vrai. Pendant qu'il lui racontait sa promenade à Toulon et les effets qu'elle avait eus, jVImede Rins, ne soupçonnant pas qu'on pût être savant et poète, se demanda comment il arrivait qu'un homme si intelligent, si sagace, si profond en botanique, n'eût pas le sens commun dans sa façon de gouverner sa vie. Elle avait à résoudre une autre question plus importante pour elle. Ou'allait-elle faire? Ce projet de mariage la contrariait infiniment. Elle avait toujours regardé Silvère comme sa pr-opriété, sa chose, et on la condamnait à entrer en partage avec Mlle Verlaque. Mais s'il est dur de partager son bien, il est plus dur encore de le perdre. « Si je me bute, pensait-elle, je le connais, il est homme à en user avec moi comme avec M. Trayaz et à me mettre le marché à la main. Ce cheval très ombrageux ruera dans ses traits, les rompra, et courez après! Résignons-nous, entre deux maux choisissons le moindre. »
Après qu'elle eut suffisamment froissé entre ses doigts les dentelles de sa résille, étouffant un gros soupir, elle prit son parti, fit volte-face. Elle pria Silvère d'oublier ce qu'elle avait dit, déclara qu'après tout elle connaissait trop peu Ameline pour avoir le droit de la juger, qu'il n'appartient qu'à Dieu de sonder les cœurs.
« Quant à la mère, poursuivit-elle, le meilleur moyen de réconduire sera de lui signifier, le moment venu, que vous vous trouvez bien dans votre pavillon, que vous n'entendez pas le quitter, que je tiens à vous avoir sous la main, que c'est une des conditions de notre contrat, que ce logement, très suffisant pour deux personnes, ne le serait pas pour trois. A la vérité, i)onr venir voir sa
lillo, elle n'aura qu'une rue à traverseï-; niaissi IVéquentes que soient ses visites, étant chez moi, elle ne pourra se croire chez elle.... Laissez-moi faire, je vous aiderai à la tenir à distance, et du même coup, si vous le voulez bien, je vous aiderai à garder, à élever vôtre fenune.
— Merci, niîulame, s'écria-t-il avec un accent de chaleureuse jjrratitude. Comme la vertu est quelquefois rémunérée ici-bas, vous aurez votre récompense : vous aimez la musique, et ma futui'c feninie chante comme un ange. »
Cette considération la toucha peu : il lui parut que cette voixangélique ne la consolerait de rien. Une demiheure plus tard, tandis que sa femme de chambre l'assistait dans sa toilette de nuit, elle se disait :
€ Ce (fu'il y a de bon dans ce mariage, c'est quil a été remis à dix mois d'ici, et qu'en dix mois il peut se passer bien des choses. »
Dans le même moment. Silvère se remémorait tous les incidens de cette jouinée, qui devait compter dans sa vie.
« A quoi tiennent pourtant les résolutions, pensait-il, et que nos actions ont parfois de bizarres conséquences! Si je n'étais pas allé malgré moi à la Figuière, si mon oncle ne m'avait pas offert des millions pour créer un jardin botanique, si M. Sucquier n'était pas un vilain oiseau ou si j'avais consenti à lui faire des excuses, je ne serais pas aujourd'hui le fiancé de Mlle Ameline Verlaque. Eh! oui, j'aurais passé ma vie à soupirer après elle et à ne pas Tépouser. Ma foi! ma folie me plaît, et ce qui est fait est fait : bien habile qui le défera! »
Le lendemain, qui était un dimanche, dès trois heures de l'après-midi, il se rendit à l'avenue des Palmiers, certain de n'y pas attendre longtemps ce qu'il y venait chercher. Il arrivait si tôt qu'il n'y avait encore personne, à l'exception d'un jeune homme qui, s'ennuyant dans ce
désert, indigné qu'on le laissât seul, sétait assis sur un banc et trompait sa mélancolie en se curant les ongles. Casimir Trayaz était depuis quelques jours en délicatesse avec Mlle Huguette Lejail : faussant sa parole et le plus sacré des serments, elle lui avait refusé d'aller se promener en mer avec lui. Moitié pour se distraire de ses chagrins, moitié pour se venger de cette lille sans foi, il était venu passer deux ou trois heures à Hyères, dans l'espérance d'y faire quelque agréable rencontre. Silvère le goûtait peu : il lui déplaisait par son imperturbable assurance, par ses façons cavalières, par le peu de respect qu'il portait aux vérités scientifiques et à tous les mystères de la création, par ses discours oiseux et les inutilités qui remplissaient sa vie, autant que par ses doigts chargés de bagues, ses cravates éblouissantes et le faste de ses breloques. Aussi bien, quoique Silvère ne le soupçonnât point d'avoir eu de noirs desseins à son égard, ce visage poupard, blanc et rose, lui rappelait sa mésaventure. En l'apercevant, il crut revoir la Figuière, respirer l'air d'un pays où il avait, pendant vingt-quatre heures consécutives, perdu le sens, et il y a des souvenirs humiliants qu'on fuit comme la peste. Il tâcha de s'esquiver; mais Casimir, qui avait des yeux de faucon et des jambes de lévrier, fondit sur lui.
« C'est donc vous, mon cher cousin? lui dit-il. A propos, quel casse-cou vous me faites ! Ne vous avais-je pas prévenu, averti que le Sucquier était un homme à ménager, une de ces orties auxquelles on ne se frotte pas impunément? Mes avis ne vous ont guère profité. Vous êtes donc sujet à faire des écarts? Comme vous le pensez bien, toute la Figuière a retenti du bruit de votre exploit, et votre disgrâce est l'entretien des veillées. Les uns vous plaignent, les autres vous admirent, comme on admire les héros, sans aucune envie de les imiter. Il est incontestable que vous avez mis dans cette
alïaiic tiuelniic raideur, quà votre place jeu aurais eu Mioius.
— Croyez que je vous rends justice, lui repartit Silvère. Vous êtes un sage, et je suis un fou. Que voulezvous? chacun a son tempérament, et, au surplus, chacun a ses chagrins. Vous avez sûrement les vôtres.
— En vérité? s'écria Casimir en se tûtant le cœur.
— Soyez de bonne foi ; convenez que si une jeune personne d'humeur changeante, après laquelle vous courrez longtemps, ne s'amusait pas quelquefois à vous chagriner, vous ne viendriez pas chercher ici des disfractions.
— Ma parole! vous êtes un devin. Oui, je le confesse, cette satanée coquette est un peu chipie. Bah! nous eu viendrons à bout. Quand elle s'avise de faire la mauvaise, je la prends par la jalousie, je me venge en me distrayant, comme vous le dites fort bien, et cela me réussit toujours. Hyères est un marché fort approvisionné en jolis visages, et c'est ici le champ de foire. Tenez plutôt, il y a quinze jours, j'ai vu passer sous ces palmiers une petite Mauresque belle à faire damner un goutteux. Cette vierge a produit sur mon cœur très sensible une si vive impression que je me suis informé de son nom, qui m'échappe en ce moment. Peut-être la reverrai-je tantôt, et je veu.x qu'avant ce soir nous ayons lié connaissance. Je suis homme à courir après une jupe qui me plaît comme un Marseillais après son chastre. Oui, mon cousin, vous voyez en moi le plus déterminé, le plus persévérant des chasseurs, et quand l'oiseau se pose, je l'ajuste si bien.... Mais regardez làbas, voih'i le chastre, et son nom me revient : cette rare beauté sappelh^ -Mlle Verlaque. »
KiTectivement une mère et sa fille apparaissaient en (et instant au bout de l'avenue, et il se disposait h aller à leur rencontre quand il se sentit retenu |)ar une main
qui, s'appesantissant sur son épaule droite, la serrait comme dans un étau.
« Mon cher, lui dit l'homme dont la main était si lourde, je ne doute pas que vous ne soyez le plus déterminé des chasseurs, mais il y a des chasses réservées. J'ai mal profité de vos avis : croyez-moi, profitez des miens. Je me suis fiancé hier à Mlle Ameline Verlaque. et dans dix mois elle sera ma femme.
— Pas possible! s'écria Casimir. Mes comi)liments, mon cousin; je vous féHcite de tout cœur. Ne me ferezvous pas la grâce de me présenter à ma future cousine?
— Non, trois fois non! Qu'en dirait la charmante Huguette? Je n'entends point me rendre complice de vos infidélités. Serviteur! ne mêlons pas nos marchandises et gardons chacun ce qui nous appartient. »
A ces mots, il s'éloigna, après lui avoir lancé un regard rude, qui le cloua sur place.
« Il faut reconnaître que ce vilain jaloux a de la poigne, se dit Casimir en frottant son omoplate endommagée. Comment diable ! cette houri a-t-elle pu s'amouracher d'un brutal qui n'a ni fortune ni figure, et depuis quand les colombes épousent-elles les engoulevents? A son aise, qu'il l'épouse! Elle uje paraît d'humeur douce : il faudra bien qu'un jour il nous la montre; et tôt ou tard.... Les maris de sa sorte sont de fameux rabatteurs. »
Trois heures après, il rentrait à la Figuière, et pendant le dîner il annonça d'un air d'importance qu'il apportait une grande nouvelle. Il se fit prier pour la dire, il la dit enfin :
« Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille : un jeune homme de vous bien connu et qui dîna souvent à cette table, un sauvage, un être impossible, que je croyais destiné à rester toujours garçon. Silvère Sau-
vnufin. pour no pas le nommer, se marie, el Mlle Ameline yerlaque, qui lui a promis sa main, est Tune des |)lus jolies filles qu'on puisse rencontrer à cinquante lieues à la ronde.
— Bloïide on hnme? (lemaiida dédaigneusement Huguette.
— îîi'une, 1res hrnne. Je lui fus présenté, et je suis encoi'e sous le charme.
— Tu as donc rencontré ce brise-raison? lui dit son oncle.
— Il se promenait avec elle dans l'avenue des Palmiers. Du plus loin qu'il m'aperçut, il m'appela delà voix et du geste; il tenait sans doute î'i me la faire admirer de plus près.
— Cela ne lui ressemble guère! fit M. Trayaz, qui ne donnait pas <lans les godans. •> ^
— Est-elle vraiment aussi incomparable que vous le dites? reprit Huguette.
— \V)us savez que je suis ennemi de toutes les exagclations : eh bien! je vous déclare c[ue ses cheveux soid si abondants et si longs que, vînt-elle à manquer de robes, ils suffiraient îi l'habiller. J'ajoute que ses yeux noirs sont grands comme cette assiette, et que son pied est si miraçuleusemeid petit cpiil tiendrait dans la salière cpie voici.
— Vous avez raison de dire (pie vous n'exagérez jamais. Apprenez qu'on peut avoir de longs cheveux, de très grands yeux et de ti-ès petits pieds, et être laide» à faire peur.
— Ma cousine, je vous jure sur mon honneur (pie. si vous n'existiez i)as. elle serait la mei-veille du (lé|)ar-tement du Var. »
Elle haussa les épaules. « N'oilà pour(pioi il a éb' si i'(''fractaire h mesavances. pensa-t-elh». Le ciel soit loué' Sil s'était laissé prendre, j'aurais sur les bras un |)ré-
i94 APRES FORTUNE FAITE.
tendant qui par sa bêtise n'a été riche que durant une nuit et deux demi-journées. »
« A-t-elle de la fortune, cette merveille? demanda M. Trayaz, qui allait toujours au fait.
— Je me suis renseigné, mon oncle. Mme Verlaque possède, pour tout avoir, une maison de deux étages qu'elle loue quand elle le peut, et qu'elle voudrait bien vendre. Hors ses loyers, qui ne sont pas le Pérou, elle n'a pas la maille, et voilà ce qui m'étonne dans cette histoire." Je me figurais que Silvère était le moins prenable des hommes : lorsque la soif épouse la faim, il faut bien que l'amour s'en soit mêlé.
— Et quand doit se faire ce beau mariage? grommela M. Trayaz.
— Dans dix mois. »
Il fit entendre un sourd grognement dont personne ne comprit le sens, et, après avoir suivi quelques instants une pensée qui lui était venue, se souvenant que ses affaires l'appelaient en Amérique et qu'il comptait s'embarquer dans trois jours, son œil droit, celui qu'il fermait à moitié et qui parlait plus que l'autre, parut dire :
« Qu'il l'épouse! Après tout, que m'importe? »
Le surlendemain, tons les hôtes de la villa s'occupaient de faire leurs paquets. Ils avaient éprouvé de graiuls déboires, mais ils ne renonçaient point à leurs grandes espérances. Si les petits cadeaux n'entretiennent pas tonjonrs l'amitié, ils l'aident du moins à patienter. M. Trayaz fit bien les choses, se montra gracieux pour tout le monde. Le dernier jour, personne ne trouva un million sous sa serviette; mais M. Lejail reçut en présent des livres rares et richement reliés cpril avait découverts dans la bibliothèque; M. de la Farlède, une jument de selle, qu'il avait souvent montée et dont il faisait grand cas; Casimir, quelques bijoux américains de prix et une magnifique épingle de cravate qu'il avait secrètement convoitée; Mme Limiès et ses deux filles, dix mille francs chacune, à titre d'indemnité pour les robes et les chal>eaux endommagés par la pluie du Levandou; Huguette en eut quatre mille pour s'acheter un piano; le gros Jules eut un poney, outre son Ane.
€ Pour le moment, lui dit son grand-oncle, ton yacht m'est nécessaire : je te piomets de le ramener en bon état. »
Dès qu'il eut donné à >L Sucquier ses dernières instructions, il s'embarqua. La mer, c ce désert où l'on ne vendange rien », comme dit le poète grec, n'a d'autres
divertissements à nous offrir que ses orages, et les heureuses traversées, celles qui n'ont pas d'histoire, sont à la longue fort monotones. Cependant, par esprit de contradiction sans doute, M. Trayaz s'imagina qu'il s'ennuyait moins sur son bord que dans sa villa. Il passait une partie de son temps à méditer sur certains placements et virements de fonds qu'il comptait faire ; il en employait une autre à des examens de conscience, à philosopher sur lui-même, et, quoique ses réflexions fussent un peu moroses, le plaisir qu'il trouvait à les déduire mêlait quelque douceur à leur amertume. Il se disait mélancoliquement qu'il était atteint de la maladie d'esprit des gros capitalistes dont la situation sociale ne répond pas à leur fortune; que pour dépenser convenablement d'énormes revenus, il faut avoir une vie très étoffée, un grand moi, et qu'on n'a un grand moi qu'à la condition d'avoir comme un prince une nombreuse clientèle, de lourdes charges, des responsabilités très étendues ; que si le supplice du pauvre est de nourrir des convoitises qu'il ne saurait satisfaire, le tourment du millionnaire oisif est de sentir que ses moyens dépassent de beaucoup ses besoins, qu'il possède des forces immenses qui ne trouveront jamais leur emploi, et de comparer tristement le peu qu'il est à tout ce qu'il pourrait être.
« Ceux qui regardent la disette d'argent comme le pire des maux, pensait-il, sont des insensés; il y a un mal plus insupportable : c'est la pénurie des désirs, et c'est le mien. Quand on a l'esprit cultivé, on trouve peut-êlre de quoi occuper ou égayer son repos; je ne sais rien el ne veux rien savoir : que d'autres se cassent la tète à découvrir le comment et le pourquoi des choses, je vis tranquille dans mon ignorance. Que n'ai-je des passions ruineuses! 11 y a beau jour que j'en ai fini avec les femmes, et la plus dégourdie, la plus provocante des donzelles excite aussi peu mes sens qu'une dissertation
iiirtapliysi(iue. Si j'avais la manie de la charité, je Ibn- (lerais des hôpitaux, je prolongerais Texistence des plitisiques et des incurables, et je ferais avec bonheur h' métier de dupe, que je n'ai jamais goûté. Si j'aimais les arts, jaurais une galerie et j'achèterais ou croirais acheter des Raphaêls. Les plus beaux tableaux du monde ne m'ont jamais réjoui le cœur : ce sont des saints (jue je ite fête pas. Otez-moi mon bon sens, qui conlril)U(^ à mon mal-ètre, ou donnez-moi l'amour du faste, mon sort sera peut-être tolérable. Je suis le propriétaire (le fonds dont je n'ai pas l'usage, et ce n'est [)as moi qui possède mon magot, c'est mon magot qui me possède. Le meilleur service que je pusse me rendre i\ moi-même serait d'en jeter les trois quarts au fond de la mer. Je n'aurai garde, on tient à ce ([u'on a et on adore son supplice. Tout à l'heure encore je rêvais aux moyens d'accroître cette fortune qui me pèse et que je maudis; le soin que met à cultiver ses plantes certain maniaque dont j'ai juré d'oublier le nom, je le mets à cultiver mon malheur, à engraisser mes cimuis. Un philosophe a dit que nul ne peut posséder en paix et avec joie plus d'un million de dollars. C'est parler d'or, mais offrez-en vingt à ce sage, il les prendra, et peut-être se plaindra-t-il du peu. L'homme est vraiment un sot animal. Que me rap- [)ortcnt tous les tracas que je me suis donnés? Le jardinier avait raison : riche et pauvre, riche d'écus, pauvre de gloire et de plaisirs, c'est moi, et c'est mon sort; à quoi bon en appeler? la cour ne cassera pas la sentence. Je suis sorti nu du ventre de ma mère, et quelques j)eines que j'aie prises pour me vêtir, je me sens nu comme un ver de terre sous ma houppelande dorée. »
Telles étaient les pensées qu'il promenait dans sa tète. Le regard fixé sur le sillage de son yacht, durant de longs quarts d'heure, il demandait conseil aux vagues, (|ui ne lui répondaient point. Les malades sont toujours
portés à croire qu'ils seront mieux où ils ne sont pas, qu'un changement d'air est une médecine infaillible, qu'on se débarrasse de ses maux comme on perd son chien, qu'il faut les emmener très loin, les dépayser Quoique M. Trayaz, en faisant ses adieux à ses hôtes, leur eût dit : « Au revoir! » il était parti de la Figuière à moitié décidé à n'y pas revenir. Il était dégoûté de la Provence, excédé de sa famille, brouillé pour la vie avec le seul de ses neveux qu'il eût pris en gré et qui fût capable de lui servir à quelque chose. Qu'aurait dit Mme Lejail, qu'aurait pensé Mme de la Farlède, si elles avaient pu deviner qu'à mesure qu'il approchait du terme de son voyage, il s'affermissait dans la résolution de ne jamais revoir la figure grave et tourmentée de l'une, les yeux veloutés de l'autre, et que lorsqu'il débarqua à New York, il était absolument déferminé à finir ses jours en Amérique?
Heureusement pour elles, le vent ne tarda i)as à tourner. Pendant trois semaines, il se donna tout entier à ses occupations; la fièvre des affaires semblait l'avoir repris, il fit des excès, des débauches de travail; il les paya : de violentes palpitations de cœur l'avertirent qu'il n'était plus l'homme d'autrefois. 11 dut se soigner, garder la chambre. Il se rétablit, mais dès ses premières sorties, l'Amérique ne lui parut plus si plaisante. II en conclut que ses souvenirs l'avaient trompé; elle était pourtant toujours la môme, c'étaient ses yeux qui avaient changé. L'Amérique ne se charge point de rendre leur jeunesse aux infirmes ou d'amuser leur inaction. II avait beaucoup d'amis à New York. La plupart étaient devenus très riches et continuaient à s'enrichir; quelques-uns étaient atteints d'anémie : ils méprisaient leur mal ou prenaient du fer. La vie était pour eux une entreprise; les hommes, des moyens ou des obstacles; le monde, un endroit où Ton se coudoie,
APRKS FORTUNE FAITE. 199
se heurte et se bouscule. La tète pleine de projets, ils avaient pitié d'un Provençal qui n'en faisait plus. Il leur disait avec un peu d'aigreur : « Pourquoi tant vous remuer? Et après? que vous en reviendra-t-il? » Et le vieil invalide, leur montrant sa jambe de bois, les priait de venir au secours de son ennui. Mais un Américain s'entend peu à soigner cette maladie, qu'il ne connaît pas : le jour où il s'ennuierait, il serait bon à enterrer.
M. Trayaz apprit par expérience qu'on ne se sent jamais si solitaire qu'en revoyant d'anciens compagnons de fortune, dont on partageait les goûts et les idées, et avec lesquels on ne s'entend plus. Il essaya de se remettre à leur ton. Ils l'initièrent à leurs projets, à leurs aventureuses spéculations, et lui proposèrent d'y participer. Il avait toujours été très fort dans la science des probabilités, dans l'art de balancer les chances et de peser les hasards. Il sentit se réveiller en lui de vieilles ardeurs, qu'il croyait à jamais éteintes. Il se livra à de profonds calculs, qui lui causèrent des chaleurs de tête accompagnées de sueurs froides et suivies d'épuisements, d'où il avait peine à revenir. Il se convainquit une fois pour toutes que sa carcasse ne lui obéissait plus, qu'il devait compter avec ses rébellions, qu'il était condamné aux galères du repos forcé et perpétuel. — c Souhaiter et craindre, se dit-il, ne sont plus des passions à mon usage. » — Et cet homme, désormais impuissant à désirer, et pour qui l'espérance n'était qu'une fatigue, se demanda si la vue des lieux où il avait été jeune n'aurait pas la vertu de ranimer son cœur mort.
Il partit pour les Montagnes Rocheuses, il revit la mine qui avait commencé sa fortune : elle était abandonnée, mais il en vit d'autres qu'on exploitait. Il trouva les lieux fort changés, et cette fois il ne se trompait pas. Des montagnes jadis noires de sapinières
étaient, maintenant toutes dénudées et pelées, et désormais leurs pluies, s'écoulant en torrents, emportaient les terres et les maisons. En revanche il trouvait des voies ferrées dans des endroits où de son temps il n'y avait que des chemins à fondrières. Il visita des usines fort bien outillées, et il put constater que les méthodes d'extraction avaient fait de grands progrès. Mais il constata aussi qu'on mangeait toujours fort mal dans les hôtels, qu'on y vivait de lard rance, et que le dernier des paysans français se nourrit mieux. Il s'était gâté à la Figuière : frugal dans son jeune âge jusqu'à l'austérité, jusqu'à l'ascétisme, il était devenu gourmand. Il pensa plus d'une fois aux bouillabaisses du Lavandou et, par la même occasion, à la tente pleine de courants d'air où il avait fait dîner M. Lejail et procuré à sa famille une grande joie, promptement convertie en une grande tristesse.
« Je revois d'ici, se disait-il, leurs yeux de carpes pâmées et le gros Bourdigue prêt à recevoir dans sa bouche ouverte jusqu'aux oreilles un million, qui n'y est pas tombé. Gras ou maigres, ils sont tous aussi crédules (pi'avides, et le jardinier est à demi fou. »
Si mauvaise que lut la cuisine, il patienta. Il espérait toujours faire quelque rencontre qui le paierait de ses l)eines : il n'en fit point. Les hommes lui paraissaient moins changés que les lieux. De génération en génération les chercheurs d'or ou d'argent sont toujours les mêmes. Il crut reconnaître certaines faces patibulaires et aussi des visages hâves d'aventuriers presque honnêtes, qui pâtissaient dans l'espérance de jouir plus tard, et qui sans doute devaient mourir sans avoir joui. Il aperçut un jour un exploiteur de mine dont la tournure le frappa. Il lui parut qu'il y avait une grande analogie entre ce mineur trapu, à l'œil ardent, et ce qu'il avait été lui-même, dans le temps où il avait des
ôl)aules, (les muscles et des désirs. En le regardant il vit se dresser devant lui le fantôme de sa jeunesse, et il revécut sa vie. Il se rappela l'ivresse de joie qu'il avait ressentie en découvrant sa mine, toutes les alternatives de félicités et de soutTrances par lesquelles il avait passé en re\i)loitant, quelles fièvres l'avaient consumé, quel poison mortel et délicieux lui avait rongé les entrailles; il est si doux de souffrir pour ce qu'on aime! Après s'être repu de ce souvenir, il en sentit la vanité, et il (Vd in petto h l'aventurier qui lui ressendjlait : « Imbécile ({ui cours après le bonheur, ne sais-tu pas qu'il a les jambes plus longues que toi? » En méditant sur ce qu'il avait été et sur ce qu'il était, il se comparait à un homme qui vient d'assister à la représentation d'un drame à grand spectacle et qui, se passionnant pour la pièce et les acteurs, a pris les fictions pour des réalités : au sortir de là, pendant qu'il regagne sa demeure, la cervelle troublée d'aventures chimériques, il s'aperçoit tout à coup que le brouillard au travers duquel il cherche son chemin se résout en pluie, et que ce qu il y a de plus réel en ce monde c'est une rue sombre où il pleut. Mais l'homme passionné, qui avait jadis cherché et trouvé, et l'homme revenu de tout, qui s'en souvenait, étaient-ils le même homme? Qui était son vrai moi, lui ou Vautre^ Il causait avec- l'autre, il lui criait :
« Fouis, gratte, pioche; mais quand tu auras trouvé «•e que tu cherches, ne laisse pas s'envoler tes illusions, iM? va pas t'aviser que la vie sonne creux, ou, parvenu à mon âge, tu auras, comme moi, le cœur mort. >
Sa conclusion fut qu'il était devenu trop philosophe pour pouvoir passer ses vieux jours dans le nouveau monde. Cependant il se reprocha ses continuelles variations et les affolements de sa boussole. Était-il digne d'un Christophe Trayaz de changer si souvent d'avis et d'humeur? Il se souvint qu'il y avait dans un des États
de l'Est un endroit qui plaisait beaucoup à taulre; où l'autre, avant de tomber malade et de se résoudre à retourner en Europe, avait rêvé de se bâtir une maison. Il se mit en route, alla visiter ce bel endroit, et il en fut charmé autant qu'avait pu l'être l'homme qui n'était plus. Malheureusement il s'avisa que s'il y bâtissait, il habiterait un district où les sociétés de tempérance faisaient la loi et mettaient au ban quiconque ne s'abstenait pas rigoureusement de toute boisson fermentée. Il se déclara à lui-même qu'il y avait plus de liberté dans le département du Var que dans la libre Amérique. Il pensa à ses vignes : elles produisaient déjà un vin excellent, qui, par les soins de l'habile M. Sucquier, promettait de devenir meilleur encore. Il eut un attendrissement. Il se dit que là-bas était sa vraie patrie, que partout ailleurs sa vieillesse serait plus triste et à la fois l)lus solitaire et moins tranquille. Les actions de la Provence remontaient.
Il se détermina à se rembarquer au plus vite; mais avant d'aller retrouver son yacht, il avait un devoir désagréable à remplir. Il déplia une grande carte entoilée, consulta son livret des chemins de fer, et s'assura qu'il pouvait en moins de douze heures se transporter dans certaine ville, près de laquelle était une maison de campagne où il n'avait pas ihis les pieds depuis sept ans révolus. Les convenances exigeaient en toute rigueur qu'il y passât une demi-journée. Après beaucoup de tergiversations, il voulut s'en remettre au hasard, se décider à pile ou face. Le hasard décida que les bienséances seraient observées, qu'il ne s'en irait pas sans avoir présenté ses hommages à Mme Hannah Wheeler. Il se résigna, expédia une dépêche, reçut une réponse, et lé lendemain, dans la matinée, à Fheure du déjeuner, il voyait s'ouvrir devant lui la grille d'un élégant cottage, où il était attendu.
La ionniio pour qui il avait si pou de goût, et qu'il uallait voir qu'à son corps dcl'endant, avait pourtant un titre à sa bienveillance : elle lui avait fourni Foccasion de faire une fois dans sa vie une œuvre très méritoire, et nous aimons d'ordinaire les visages qui nous rappellent que nous fîmes un jour une belle action. M. Wheeler, avec qui M. Trayaz était intimement lié, avait perdu toute sa fortune dans un krach financier. Comme il s'apprêtait courageusement à la refaire, il fut enlevé par un accident inq^révu et laissa sa femme sans ressources. M. Trayaz étonna tout le monde par sa générosité : il alloua à Mme Wheeler une pension de douze mille dollars, mais en stipulant que, si elle venait à se remarier, elle serait déchue de son privilège et ne recevrait plus rien. Il voulait sans doute témoigner par là qu'il entenilait faire ses libéralités non à une femme dont le malheur le touchait, mais à la veuve d'un homme qui lui avait rendu d'importants services.
Si Mme Wheeler s'engagea à observer cette clause résolutoire, elle ne se crut pas tenue de garder une inviolable fidélité à la mémoire du défunt. Quinze mois après l'avoir enterré, elle accouchait secrètement (le deux jumelles. Quelques précautions qu'elle eût prises, il y eut un homme à qui elle ne put cacher sa faute : pouvait-on rien cacher à M. Trayaz? Plus misélicordieux qu'elle ne devait s'y attendre, il ne lui retira pas sa protection. Par son conseil, elle émigra à deux' «ents milles de là et s'établit avec les deux jumelles dans la banlieue d'une ville où personne ne la connaissait. Il l'y avait conduite lui-même, il l'aida à s'installer, et durant plusieurs années il vint souvent prendre de ses nouvelles. Mais il se refroidit par degrés, ses visites furent plus rares, et, lorsqu'il partit pour aller montrer à son pays natal ses vieux os et ses écus, il avait été près de trois ans sans la voir.
11 y avait entre elle et lui des oppositions de caractère et de grandes contrariétés de sentiments et d'idées. Il avait excusé sa faute, il avait eu plus de peine à lui l)ardonner l'exagération de son repentir. Elle répara le passé en se jetant dans une dévotion exaltée. Elle se voua aux œuvres pies, elle devint la principale patronne d'une congrégation méthodiste, dirigée par M. Milson, prédicateur dilïus, mais subtil conducteur d'âmes, dans les mains duquel passait une notable partie des libéralités de M. Trayaz. Il la querellait souvent sur ses pieuses largesses, qu'il qualifiait de virements frauduleux. Elle lui répondait en l'exhortant à se convertir; elle lui parlait du ver qui ne meurt point, de l'étang de feu et de soufre. C'était de tous les sujets de conversation celui qui lui agréait le moins. Elle ne se croyait pas obligée de faire aucune concession à son bienfaiteur, et dans leurs débats orageux, cette femme qu'il avait connue nerveuse, irritable, l'exaspérait, le démontait par son flegme impassible. Il lui disait : « Madame, vous n'avez jamais eu le sens commun ». Elle lui répliquait tranquillement : « My dcar sir, si vous regrettez votre argent, reprenez-le ». Toutefois, faisant preuve jusqu'au bout d'une mansuétude qu'on ne lui supposait pas, il avait continué, de retour en France, à servir la pension de Mme Wheeler avec une religieuse ponctualité, sans en retrancher un quartier.
Elle l'accueillit avec plus de cérémonie que d'empressement. Elle lui témoigna tous les égards qu'un puissant protecteur a le droit d'attendre de ses obligés, mais ne se départit pas un instant de la réserve prudente dont on use envers un homme avec qui on ne saurait aborder aucun sujet délicat sans engager des discussions pénibles. Tout en causant, ils s'observaient l'un l'autre. Elle constata qu'il était toujours le même, que son regard ne s'était point adouci, qu'il avait la parole
hivvo cl iiuprriciiso. De son cùtô, il (il à j)art lui la lélloxion qu'à quaraule-cinq ans, cette l'emuie, qui avait Hé fort bien, n'était plus qu'une ruine, qu'elle avait arhot(^ le salut de son Ame au prix de sa beauté. Vingt minutes s'étaient écoulées, et ils s'étaient dit tout ce (ju'ils pouvaient se dire sans se quereller. Heureusement les deux jumelles parurent, on se mit à table, et l'entretien, qui lanji:uissait, se ranima.
Après avoir examiné la mère, M. Trayaz étudia Mcy: et Sally. La dernière fois qu'il les avait vues, elles étaieni encore des enfants : il les retrouvait fort grandies; elles venaient d'entrer dans leur vingtième année. C'étaienI de nouvelles connaissances à faire. Maigres, pîllottes. portant leurs cheveux courts avec une raie de côté, la |)()itrine plate, serrées dans des robes étroites, sans raç:on, toutes d'une venue, qui étaient de vrais fourreaux, elles lui parurent singulières et même un peu baroques, et cependant, quoiqu'elles fussent beaucoup moins jolies ((ue Mlle Huguette Lejail, elles lui plaisaient davantage. Il s'intéressait à leurs tètes de garçons, à leur air délibéré, à leur figure franche, loyale, à leurs yeux gris qui \o regardaient bien en face et n'avaient rien à cacher. Ouand leur visage était au repox, elles se ressemblaient tint, elles étaient si pareilles dc^ tout point qu'il les pi'enait cpielquefois l'une pour l'autre ; dès qu'elles s'aniniaienf. il ne s'y trompait plus. Meg avait le Iront nuageux, lé sourcil sévère et d'orgueilleux gonflements de narines; Sal avait le front plus doux, et ses yeux gris tour à tour semblaient rire on rêver.
« Pourtant, se dit-il en sortant de tai)le. je ne serais pas étonné (pi'elle fût la plus volontaii-e des deux. Klle a . comme certain jeune homme, la douceur des violents. »
Il les emmena dans le jardin et s'amusa à les faii-e causer. Il n'eut pas besoin de les interroger longtemps pour se convaincre, à sa vive satisfaction. <pie leur
mère n'avait point déteint sur elles ni réussi à leur inoculer son virus théologique, qu'elles goûtaient peu la doctrine wesleyenne, qu'elles avaient placé ailleurs leurs affections. Meg, qui avait fait ses études dans un collège mixte et suivi des cours à l'université voisine, s'était prise d'une grande passion pour les sciences naturelles. Sally préférait les lettres; elle avait un culte pour les grands poètes, surtout pour ceux qui étaient obscurs. Elle composait elle-même des vers, et elle révéla à M. Trayaz qu'elle avait eu la joie de se voir imprimer toute crue dans un magazine, qui tirait à deux cent mille exemplaires. Il l'invita à lui donner un échantillon de son talent : elle lui récita aussitôt un élégant petit poème, sentimental et symbolique, qui lui parut un vrai phébus. Il plaisanta les deux sœurs sur ce qu'il appelait leurs toquades, il les taquina, les houspilla. Elles se prêtèrent à ce jeu qui les divertissait, et se défendirent de si bonne grâce qu'en peu de temps ces toquées et lui devinrent de bons amis, et qu'il résolut de prolonger son séjour comme Mme Wheeler l'en avait froidement prié.
Rien n'est plus propre que des caquetages de jeunes filles à dégourdir une vieillesse qui s'ennuie. M. Trayaz était content de son après-midi, le meilleur, lui semblait-il, qu'il eût passé en trois mois sur le sol américain, et il se sentait disposé à faire grâce à la mère en considération de ses filles. Mais le soir, une mouche tomba dans son verre. Après le dîner, on vit entrer dans le salon un homme encore jeune, tiré à quatre épingles, aux manières compassées, long, droit et blanc comme un cierge. L'apparition de M. Milson fit sur M. Trayaz le même effet que la vue d'une cape rouge .sur le taureau. Il ne pouvait pardonner à ce pasteur d'âmes de lever des contributions sur lui, de s'approprier ses écus. L'ayant à peine salué, M. Milson fut s'asseoir auprès de
Mme Whoolor, et ils s'entretinrent de leurs petites affaires comme s'ils avaient été seuls. Après s'être contenu quelque temps, M. Trayaz se mêla à la conversation et (lécorha au percepteur de dîmes quelques épigrammes acerbes, dont il ne s'émut point; mais Mme Wheeler, si maîtresse qu'elle fût d'elle-même, en parut fort offusquée.
t (filmez-vous, ma chère amie, lui dit le révérend d'un ton doucereux. L'esprit de Dieu souffle où il lui plaît, et un jour il soufflera sur M. Trayaz. »
Outré d'indignation de ce qu'un impertinent pouvait admettre qu'un jour l'esprit soufflât sur lui, M. Trayaz allait éclater, quand il s'avisa que Sally le regardait du coin de l'œil en posant sur sa bouche l'index de sa main droite. Cette intention et ce geste lui semblèrent gentils, et il ravala sa langue. M. Milson prit enfin congé et lui tendit trois de ses doigts en lui disant :
« Adieu, cher monsieur. Que la grAce du Seigneur soit avec vous! »
Il serra les trois doigts et répondit : « La seule grâce (fui puisse me toucher est celle de Sal ».
Les jours suivants, pendant que Meg et Sal s'entretenaient l'une avec un gros traité de physiologie, l'autre avec Tennyson et Browning, M. Trayaz et Mme Wheeler eurent de longs tète-à-tête. Il lui demandait des expli. cations, lui cherchait de grandes ou de petites chicanes, et leurs colloques finissaient toujours par tourner h l'aigre. Mais elle lui donna, sans desserrer les dents, une leçon qui le rendit plus circonspect.
Il lui reprocha un matin de ne pas s'occuper de son jardin:
« Pourquoi m'en occuperais-je? répondit-elle. Grâce h vous, je puis me payer un jardinier.
— Lequel jardinier, dit-il, ne se sentant pas surveillé, laisse tout k l'abandon. Voulez-vous qu'il prenne plus
de soin de vos légumes et de vos fruits que vous n'en prenez vous-même? Et tenez, vous avez là-bas des poiriers en espalier qui font peine à voir. Le mur contre lequel ils sont appliqués a perdu son crépi, le chaperon se dégrade et trois tuteurs sont par terre. C'est une honte! Souciez-vous un peu moins de la vigne du Seigneur et un peu plus de vos poires. »
Elle leva les yeux au ciel et ne répondit pas. Son silence l'irrita.
« Vous négligez votre jardin, poursuivit-il d'un ton plus vif, et vous ne surveillez pas votre cuisinière. Elle nous a servi hier une darne de saumon d'une fraîcheur douteuse, et la sauce n'aidait pas à manger le poisson.
— Je n'ai jamais appris la cuisine, fit-elle.
— Ni vos filles non plus. Permettez-moi de vous dire que vous les élevez au rebours du bon sens. Elles sont charmantes et je les aime beaucoup, mais vous n'y êtes pour rien. Si elles savent beaucoup de choses qu'elles pouvaient se dispenser d'apprendre, elles ont des ignorances qui me désolent. Je les ai priées de me recoudre un bouton : elles sont si gentilles qu'elles ne m'ont pas refusé ce petit service, mais elles avaient l'air aussi emprunté que si je leur avais commandé de prendre la lune avec les dents. Et regardez plutôt, elles l'ont si bien cousu, ce bouton, qu'il branle déjà et qu'avant huit jours il sera parti. Vous êtes d'étranges créatures, vous autres Américaines. Vous entendez qu'on vous parle chapeau bas, qu'on vous traite en princesses, et vraiment, dans ce pays, les hommes sont de bonnes dupes, ils n'ont pas l'idée d'exiger que leur femme leur serve à quelque chose. Non, vous êtes faites pour être adorées, vous êtes des reines sur leur trône. Ah! tant que vous êtes riches, tout va bien. Les Américaines excellent dans l'art de donner de l'élégance, de la grâce à leui' luxe, de faire les honneurs d'un salon, de soutenir une
conversation docte ou plaisante. Mais que la Ibrlunc parte comme mon bouton, les voilà fort empêchées. Il faut aller en France pour trouver des femmes qui sachent donner bon air à la pauvreté. Nos Provençales madame, ne lisent pas Tennyson, mais il en est bien peu qui ne sachent faire une bouillabaisse.
— Qu'est-ce qu'une bouillabaisse? demanda-t-elle d'un ton nonchalant.
— C'est un plat délicieux, que ni vous ni vos filles ne saurez jamais apprêter. Encore un coup elles sont aujourd'hui dans l'aisance : qui est assuré du lendcr main?
— Ah! permettez, dit-elle vivement, vous êtes là.
— Madame, reprit-il, on ne sait ce qui peut arriver, il faut tout prévoir, et je ne suis pas immortel. Si votre vache à lait venait à vous manquer, que deviendriezvous? Je sais que la grûce de Dieu abonde dans cette maison; fera-t-elle aller votre marmite?... Ma fortune» mais il me semble qu'elle m'appartient, ma fortune, que j'en puis disposer à ma guise. Vous savez que j'ai là-bas une famille qui me fait une cour assidue. Je me soucie de son eau bénite et de ses prosternations comme d'une guigne. Mais, comme le dit votre grand ami l'homme couleur de cierge, l'esprit souflle où il lui plaît, et, comme un autre, j'ai mes fantaisies. Économisez sur vos rentes, madame, ne les gaspillez pas, mettez tous les ans quelque chose de côté, donnez un peu moins aux rats et aux souris d'église. Je vous le dis nettement, il est possible que la Provence ait le gros lot, et que je ne vous laisse à vous, à votre Milson et à vos filles que ma défroque et quatre paires d'yeux pour me pleurer. »
Elle poussa une sourde exclamation, et, avançant la tèto, elle lui jota un long regard si expressif qu'il perdit contenance, baissa les yeux, laissa tomber l'entretien. Ce regard, qui venait de très loin et qui lui avait dit des
choses auxquelles il n'avait su que répondre, le poursuivit tout le jour. C'était la première victoire signalée qu'elle eût remportée sur lui. La leçon lui profita : il eut dès lors le jeu serré et garda des ménagements.
Ses bonnes heures étaient celles qu'il passait dans le jardin avec les jumelles. Un après-midi, il les mit sur le chapitre des souhaits et leur fit la même question (lu'il avait faite un soir à sa famille assemblée.
« Si quelque généreux donateur, leur dit-il, vous gratifiait d'un million, je vous prie, mesdemoiselles, quel usage en feriez-vous?
— Comptez- vous, monsieur, en francs ou en dollars? » demanda Meg. Et elle ajouta avec une moue dédaigneuse : « C'est si peu de chose que vos millions français !
— Meg a raison, dit Sally : il faut savoir se passer de tout; mais quand on a, il faut avoir beaucoup.
— Tudieu! quel appétit! s'écria-t-il. Vous avez, mes })Oulettes, les yeux plus grands que la panse. Soit! je veux vous traiter magnifiquement, et je compte en dollars. Faisons mieux, ne précisons pas la somme. Si d'aventure il vous tombait du ciel un énorme héritage, là, qu'en feriez-vous?
— J'emploierai, dit Meg, une partie de mes revenus à fonder de beaux prix, que je décernerai aux jeunes savants qui auront composé les meilleurs mémoires sur des questions de philosophie naturelle choisies par moi ; j'en enverrai d'autres en mission aux quatre coins de la terre, en leur ordonnant de faire de belles découvertes.
— Je remarque, repartit M. Trayaz, que, dans vos rêves, auteurs de mémoires et voyageurs, tout le monde est jeune; c'est un sacrifice que la savante fait à la l'emme. Et vous, Sal, à quoi dépenserez-vous vos millions? »
Meg répondit pour sa sœur :
c Jejsais'ce qu'elle fera. Elle s'en ira courir le monde jusqu'à ce qu'elle ait découvert quelque part un prince charmant, qu'elle a vu dans ses songes et à qui elle offrira sa fortune et son cœur.
— Vous ne savez ce que vous dites, Meg ! s'écria Sally, cl vous me connaissez bien mal. Je ne suis pas fille à courir après les princes : j'entends épouser, quand je serai riche, un jeune homme très distingué et très pauvre. Je veux qu'il ait connu la faim, qu'il ait souffert, pâti, mangé beaucoup de vache enragée. Je lui filerai des jours d'or et de soie, et, me devant tout, il m'en aura une reconnaissance sans bornes.
— Et le porc mis à l'engrais, dit-il, ne fera plus rien (pii vaille.
— Oh! j'y mettrai bon ordre, et vous vous trompez bien, répliqua-t-elle en redressant la tète et essayant en vain de faire bouffer la jupe de son étroite gaine sans garniture. Sachez, monsieur, que dans l'occasion je joindrai les duretés aux douceurs, que je le traiterai selon ses mérites. J'aurai verge et bâton, et j'entends qu'il marche droit, qu'il gagne son paradis par ses bonnes œuvres.... J'ai toujours pensé, ajouta-t-elle, que le parfait bonheur pour une femme est d'avoir un homme de génie à gouverner. »
Il se pinça le bout du nez.
« Sal, dit-il, j'ai votre affaire. •
Et il raconta l'histoire de ce Silvère Sauvagin dont il s'était promis de ne plus prononcer le nom. Quand il eut achevé son récit :
« Ce jeune homme, dit Meg, un nuage au front, n'est pas un vrai savant. Quand il s'agit de faire avancer les sciences, on met son orgueil sous ses pieds et on fait des excuses à M. Sucquier. »
Sal était devenue pensive :
« Je ne suis pas de l'avis de Meg, dit-elle : ce jeune homme et son action me plaisent.
— Vous consentiriez à l'épouser?
— Oh! je demanderais à le voir. Une Américaine n'épouse pas sans avoir vu.
— C'est ici que l'affaire se gâte. Il n'est pas beau.
— Peut-être, mon bon monsieur, n'avons-nous pas, vous et moi, les mêmes idées sur la beauté des hommes.
— Autre empêchement : il est rétif et fantasque comme une mule, et quand vous lui jetteriez à la tête votre fortune et votre gentille personne, il serait capable de refuser l'une et l'autre.
— Je voudrais voir cela ! répliqua-t-elle sur un ton de dignité offensée. Croyez bien que j'ai plus de volonté que lui.
— Miss Sally Wheeler, je vous jure sur vos cheveux courts et vos yeux couleur de souris qu'à laver cette hure vous perdriez votre lessive. Au demeurant, il est amoureux, dit-on, d'une jeune Hyéroise belle comme une matinée de mai. »
Elle ramena sur ses genoux les plis de sa jupe, qu'elle n'avait plus de raisons d'étaler, et dit :
« C'est autre chose. Qu'il l'épouse! Je n'ai jamais chassé sur les terres d'autrui. »
Ils étaient sortis du jardin, avaient traversé une prairie, et devisaient assis dans l'herbe, à l'ombre d'un sycomore. 11 faisait grand chaud; les jumelles exprimèrent le regret de ne pouvoir se rafraîchir la bouche en mangeant un fruit.
« Que vous êtes imprévoyantes! leur dit-il. Votre mère a des pêches qui, par la grâce de Dieu, viennent mieux que ses poires. J'en ai cueilli trois ou quatre, je suis un homme de précaution. »
Elles ne savaient comment les peler. Il leur représenta
qiio lorsqu'on a \o sens pratique, on porte toujours un petit couteau dans sa poche. Il leur passa le sien, et pendant qu'elles pelaient leurs pèches :
€ Il y a quarante ans que je le possède, et il ne m'a jamais quitte. L'une des lames est épointée et il a perdu la moitié de sa virole ; mais je n'ai eu garde de le faire réparer. Je l'ai toujours tenu pour un fétiche. De vous dire s'il m'a porté bonheur ou malheur, je ne saurais : il ma aidé à amasser une fortune, il ne m'a pas appris à m'en servir. Votre mère, mesdemoiselles, est fermement convaincue que le bon Dieu, quand il lui plaît, change les pierres en pains : je croirais plutôt qu'il s'amuse à changer les pains en pierres. Ma fortune me paraît un plat fort indigeste; ce caillou me reste sur l'estomac. Petites tilles, petites fdles, croyez-en ma mélancolie, et l'énoncez à votre héritage en Espagne. »
A ces mots, il leur reprit son fétiche, qu'il lança à cinquante pas de là dans un hallier épineux.
« Oh! c'est dommage! » fît Sal, qui avait ses superstitions.
Elle courut le chercher dans les épines. Comme elle avait de bons yeux et beaucoup de persévérance, elle le retrouva, le rapporta en triomphe, le rendit au propriétaire, lui disant en français :
« Mon bon vieux monsieur, on vous en donnera de petits couteaux pour les perdre. *
II ne la remercia pas; mais comme Polycrate recouvrant son anneau, il pensa que c'était écrit, et il remit dans sa poche le couteau à deux lames.
Il avait, depuis son arrivée en Amérique, éprouvé de grandes perplexités; dans les jours rpii suivirent il en éprouva de plus grandes encore. Il agitait sans cesse une pensée qui, selon la couleur du ciel, le vent qui soufflait ou la disposition de son esprit, lui semblait i.iisonnableou extravagante, douce ou amèrc. Il eut nue
nuit blanche, qu'il employa tout entière à se promener dans sa chambre. Le matin, de bonne heure, il descendit au salon, où il trouva Mme Wheeler assise dans un fauteuil, tenant sa grande Bible sur ses genoux. Elle croyait, comme Whitefield, à la stichomancie. Ouvrant le livre saint au hasard, elle tirait du premier verset qui lui tombait sous les yeux des inductions sur le succès ou l'insuccès de ses entreprises, Il la plaisanta sur son goût pour les pratiques puériles; puis, changeant de ton et de visage, après lui avoir adressé quelques questions, il prononça tout à coup une parole qui émut si fort cette femme impassible qu'elle pâlit, et que deux grosses larmes descendirent le long de ses joues.
« Ce que vous m'aviez toujours refusé, murmura-t-elle en se renversant dans son fauteuil, vous me l'offrez de vous-même. Moquez-vous de mes pratiques ; le verset qui tout à l'heure s'est présenté à ma vue est ainsi conçu : « Les montagnes fondent comme la cire sous les regards « de l'Éternel ».
— Le diable emporte vos montagnes et votre cire! ditil. Vous avez la rage, madame, de gâter aux gens qui vous obligent le plaisir qu'ils peuvent avoir à vous on faire. »
Quelle faveur insigne lui avait-il accordée? Elle lui avait souvent demandé de lui donner une fois pour toutes le capital de la rente qu'il lui servait. Par de bonnes raisons, où M. Milson entrait pour quelque chose, il s'y était énergiquement refusé, l'avait renvoyée bien loin. Se rendait-il enfin à son désir? ou bien, ayant découvert qu'elle avait quelque amour en tète, lui faisait-il la grâce de la relever de son vœu, d'annuler la clause résolutoire de leur contrat et l'autorisait-il à convoler? Quoi qu'il en soit, quelques minutes plus tard elle faisait appeler ses filles, et en présence de M. Traynz leur donnait, d'une voix entrecoupée par des larmes, do
longues explications qui les étonnèrent, les troublèrent, et qu'elles entendirent les yeux baissés, dans un profond silence. Elle avait à son service une vieille négresse qui, coninie Mlle Huguette Lejail, avait la lâcheuse habitude d'écouter aux portes; mais, ayant l'ouïe moins fine et une de ces imaginations qui déforment les événements. SCS indiscrets rapports ressemblaient à des contes bleus. Elle colporta dans le voisinage la nouvelle que M. Trayaz avait demandé à Mme Wheeler la main de Meg et de Sal. — « De toutes les deux? » lui disait-on. — A quoi elle icpondait qu'il en va ainsi dans les mariages de jumelles; ((u'on ne peut pas les épouser séparément; qu'elles vont toujours ensemble; que pour avoir l'une il faut prendre la paire.
Ce qui est certain, c'est que duraid plusieurs semaines M. Trayaz eut des affaires à traiter à la chancellerie du consulat de France et d'autres à débattre avec M. Milson. Il ne songea pas un instant à revenir sur la concession qu'il avait faite à une protégée qui avait le don i]o lii'riter. Gai ou sombre par accès, dans ses heures d(» solitude il se reprochait d'avoir été trop com[)laisaiH. trop facile; mais, en revoyant les deux jumelles, il se félicitait de sa bonne œuvre.
La veille de son départ, il fil en leur compagnie une <lernière promenade. Il leur annonça que leur mère s'était engagée h venir le voir avec elles au printem})s et à séjourner (juelques mois à la Figuière.
€ Fort bien! dit Sal : vous me présenterez votre oriirinal jeune homme.
— Pour le momeid. dit-il. nous sommes k couteaux tirés lui et moi, et je ne me raccommode jamais sans faire mes conditions. »
Il n'alla pas à New York d'une traite : il s'arrêta en chemin pour rendre visite k M. James Brodley, celui de s(»s amis qu'il prisait le plus, le seul, cas rare en Amé-
rique, qui, ayant eu des malheurs et fait de grosses pertes, était sorti du jeu sans avoir tenté de prendre sa revanche sur la fortune et de rentrer dans son argent. Il lui en restait assez pour être à l'aise et au large. Renonçant aux affaires, il s'était retiré dans une maison de campagne très confortable, où il vivait agréablement avec sa femme et ses enfants. Il avait eu dès sa jeunesse la passion des recherches historiques, et pendant les trente années qu'il avait été banquier, il avait trouvé chaque jour quelques moments à donner à ses études favorites. Depuis dix ans il s'y était voué tout entier. Il travaillait à une histoire très documentée des flibustiers, et tantôt il partait de son pied léger pour aller fouiller dans les bibliothèques ou revoir l'île de la Tortue, tantôt, assis durant des heures devant une table de noyer, il couvrait d'une écriture serrée des cahiers in-folio, qu'il attachait ensuite avec des faveurs roses. Partageant ses journées entre ses affections, les soins domestiques, son jardin, ses livres, son écritoire, Michel le Basque et Monbars l'Exterminateur, il n'avait jamais, disait-il à M. Trayaz, un instant d'ennui ou de mauvaise humeur, et M. Trayaz l'en croyait sans peine. Ce beau vieillard, frais, dispos et jovial, à l'air ouvert, au regard tranquille, au teint reposé, au large front couronné d'une abondante chevelure aussi soyeuse et aussi blanche que le poil d'une chatte angora, éveillait l'idée d'une félicité sans nuages.
« L'homme n'est pas fait pour vivre seul, disait-il au nabab ennuyé, en lui faisant les honneurs de sa bibliothèque, et on n'a de vrai contentement que dans la société d'êtres et de choses qu'on aime. Il y a des heures où, quelque estime que j'aie pour lui, je suis terriblement las de M. Brodley. J'aime à le quitter, à l'oublier, et c'est à cela que me sert l'étude; sans sortir de ma chambre, je roule à travers le mondo. of jo suis
à la l'ois Ut*> casanier et fort répandu. Je me suis avisé il('S mon jeune âge que le présent ne nous suffit pas, que l'avenir n'est pas à nous, et que pour étendre son être il est bon de s'intéresser à ce qui n'est plus. Je plains les esprits sans horizon et sans passé.
— Plaignez-moi! » répondit M. Trayaz.
Il se sentîiit devenir morose dans cette heureuse maison : rien ne nous attriste plus que la vue d'un bonheur qui n'est pas à notre usage. Il quitta son ami avec le ferme propos de se rendre heureux à sa manière; mais comment? Depuis son départ de New York jusqu'au jour où il mouilla dans la baie du Lavandou, il ne cessa de former des plans et de les défaire. A peine débarqué, il en revint à son vieux l)rojet, à «ce jardin botanique qui devait occuper son désœuvrement et consoler ses inconsolables millions. Il jura qu'il aurait raison de son neveu; il se dit qu'on a facilement barres sur un amoureux.
« Je ferai entrer cette belle fille dans mes intérêts, pensait-il, je la mettrai de la partie; en la tenant, je le tiendrai. »
Pondant les six mois qnc M. Trayaz avait passés en Amérique, les amours de Silvère étaient allées leur train, non sans beaucoup de contrariétés causées par les capricieuses jalousies du dragon qui détenait et gardait son bien, et dont il devait sans cesse acheter les complaisances; mais s'il eut quelques accès d'humeur, il ne survint aucun de ces accrocs que souhaitait et ])révoyait Mme de Rins. Il avait compris bien vite que Mme Verlaque entendait faire son éducation, qu'elle lui ferait payer cher son bonheur, qu'il ne le posséderait qu'à titre onéreux. Elle lui avait exposé dès les premiers jours son code des bienséances et représenté que, le mariage devant avoir lieu dans dix mois, il pouvait se produire des incidents fâcheux; qu'il fallait compter avec les refroidissements, les repentirs qui amènent les ruptures; que partant il devait s'abstenir non seulement de toute démarche qui risquerait de compromettre sa fille, mais de ces assiduités qu'on remarque, et elle le pria de mettre quelque intervalle entre ses visites. En lui dictant ses règles de conduite, elle semblait lui dire : « Si vous manquez à une seule de nos conventions, marché nul! » Mais en même temps elle lui donnait à entendre qu'il ne tenait qu'à lui d'obtenir par sa bonne
conduite qu'elle se relàclu\t de ses sévérités et tempérât la rigueur de la loi. Bref, on ne se voyait qu'une fois la semaine ; chaque dimanche il dînait chez elle et y passait la soirée; mais elle n'avait jamais souffert qu'il s'entretînt tête à tête avec Ameline; elle était toujours là 5 ses yeux débonnaires ou menaçants, ses oreilles fines, toujours attentives, faisaient bonne garde, et rien ne lui échappait de la mémoire.
Il était amoureux; les amoureux prennent leur parti de bien des choses. Et cependant, quoique, à son vif déplaisir, il ne pût parler à sa future seul à seule, la faire causer, l'interroger, l'examiner à son aise, il ne se faisait plus aucune illusion ni sur la portée de cet esprit ni sur les faiblesses de ce caractère. Il savait que l'exquise douceur d'Ameline n'était que la mollesse dangereuse d'une âme trop facile; que ne sachant pas haVr, elle était incapable d'aimer fortement; que son sourire promettait cent fois plus qu'elle ne pouvait tenir; qu'elle n'avait d'autre vertu que ses ignorances, et que, le serpent n'ayant pas encore parlé à cette colombe, on ne pouvait prévoir ce qu'elle lui répondrait. Il savait aussi qu'il n'y avait entre elle et l'homme qu'il était aucune affinité de goûts, d'humeurs et de pensées; qu'elle ne s'intéresserait jamais à ses travaux; que jamais elle n'aurait d'autres secours à lui offrir que des étonnements ou des indifférences; qu'elle serait pour lui l'éternelle étrangère. Il ne laissait pas de l'adorer; il lui semblait que sa beauté lui tenait lieu de tout, c'était une fleur dont il voulait orner sa vie. Il avait dû corriger sa définition de l'amour; il ne le regardait plus comme un acte de foi, comme une confiance transformée; elle ne lui en inspirait aucune. Il avait reconnu que c'est une ivresse deft yeux et du cœur, un ensorcellement, une magie, une déraison délicieuse, qu'ainsi le veut la nature, et comme en sa qualité de botaniste il respectait dévotement
toutes les lois naturelles, il subissait sans comprendre et déraisonnait avec joie.
Pendant qu'il méditait sur les mystères de Tamour, Mme Verlaque raisonnait avec elle-même sur les meilleurs moyens à employer pour amener son futur gendre où elle voulait. Elle avait l'esprit trop ouvert pour ne pas s'être aperçue qu'il était fort intelligent, qu'il avait tout pour réussir. Les talents étaient à ses yeux des capitaux qu'il faut placer à gros intérêts, et l'art des placements lui paraissait le premier, le plus admirable de tous. Plus elle était disposée à rendre justice au mérite de ce jeune homme, à convenir que la nature l'avait comblé des dons les plus heureux, plus elle s'indignait du médiocre et maigre usage qu'il avait fait jusque-là de son fonds. Elle se promettait de le former, de lui enseigner comment on doit s'y prendre pour faire son chemin dans le monde. Malheureusement, elle avait découvert bientôt qu'il n'était pas aisé à manier. Elle était trop habile pour vouloir emporter de vive force une place si bien défendue, trop persévérante pour se laisser rebuter par les fatigues et les lenteurs d'un long siège, et elle avait commencé de tirer ses parallèles.
Sa méthode, lorsqu'elle trouvait de la résistance, était de multiplier les incidents, de s'attaquer d'abord à des questions accessoires, auxquelles elle affectait de mettre une grande importance, de s'attirer beaucoup de petits refus, qu'elle endossait de bonne grâce, en réservant pour la fin l'essentiel, le principal, de manière à pouvoir dire : « Voyez comme je suis de bonne composition, j"ai cédé sur tout. Votre jour est venu, récompensez-moi de ma complaisance en m'accordant la bagatelle que je vous demande. » La bagatelle était toujours sa grosse affaire, la seule qui lui tînt vraiment au cœur. L'une des premières questions qu'elle posa à Silvère, réduite à sa plus simple expression, pouvait se traduire ainsi : « Quand vous
serez marié, que ferez-vous de moi? » Il répondit avec toute sorte de circonlocutions qu'aux termes de son contrat avec Mme de Rins il continuerait d'habiter le pavillon qu'elle avait fait restaurer pour lui, et que ce logement, suffisant pour deux personnes, ne l'était pas pour trois, Elle parut trouver cet arrêt dur : au fond, que lui imi)ortait? Elle comptait en temps et lieu donner ses instructions à Ameline, qui se déclarerait absolument résolue à ne jamais se séparer de sa mère. Elle s'informa ensuite si, à l'occasion de son mariage, il n'obtiendrait pas de Mme de Rins une augmentation sérieuse. Il répliqua ({ue la comtesse, qui n'était pas aussi riche qu'on le pensait à Hyères, l'avait augmenté récemment, qu'il se ferait une conscience de rien demander. Elle revint plusieurs fois à la charge, insistant pour la forme. Il lui paraissait écrit qu'avec un peu de manège elle amène- !'ait facilement M. Trayaz à faire un sort au jeune ménage. Quand on a un oncle richissime et qu'on sait s'en servir, on nourrit de plus hautes ambitions que relie de cultiver à perpétuité le jardin de Mme de Rins. (Tétait à cette condition tacite qu'elle avait accordé sa fille à Silvère : elle n'entendait pas en faire la femme d'un jardinier.
Après s'être amusée à la broutille et avoir essuyé ([uelques échecs sans conséquence, elle livra enfin sa irrandc bataille et lui demanda un jour s'il avait fait part à son oncle de son projet de mariage. Il repartit ({ue son oncle était en Amérique et peut-être n'en reviendrait jamais.
« Il en reviendra, dit-elle, soyez sûr qu'il en reviendra Vous avez passé deux semaines chez lui : ce serait manquer h toutes les convenances que de lui laisser apprendre par la voix publique un événement de famille, qui est de nature à l'intéresser beaucoup. »
Il donna de mauvaises défaites, allégua qu'il ne savait
OÙ écrire. Elle lui représenta fort justement qu'il pouvait se renseigner à la Figuière, que M. Trayaz avait sûrement eu le soin d'y laisser son adresse. Il rompit la conversation, elle la renoua le dimanche suivant, et de semaine en semaine elle devenait plus pressante. Après s'être tenu sur la réserve, forcé dans ses retranchements, il dut parler : il expliqua que M. Trayaz était un homme d'un caractère dur et absolu, que leurs humeurs s'accordaient mal, qu'à la suite de certaines mésintelligences, il y avait du froid entre eux, qu'ils ne s'étaient pas quittés bons amis; mais il n'osa point raconter l'incident qui avait amené leur rupture, tant il était sûr de n'être ni approuvé ni même compris. Elle demeura stupéfaite. Eh quoi! on pouvait donc pousser jusqu'à l'imbécillité l'ignorance de la vie et la bêtise dans les affaires? Il y avait donc des jeunes gens intelligents qui, incapables de prendre sur leur humeur, rompaient pour des questions de bibus avec un oncle qui remuait l'or à la pelle? Pendant qu'il lui débitait son histoire de l'air empêché d'un homme qui ne veut pas mentir, mais qui tient à ne dire que la moitié de la vérité, elle l'observait en dessous avec l'attention d'un naturaliste étudiant un insecte rare; elle était bien aise de savoir exactement comment cette sorte d'animaux était faite.
Quand il eut flni :
« C'est une affaire, dit-elle, qui a été mal emmanchée : quand on a fait une sottise, on la répare, et celle-ci ne me semble pas difficile à raccommoder. Mais raison de plus pour écrire! »
Ameline assistait à ces débats indolente et inerte, sans prendre parti, et son sourire donnait tour à tour raison à chacun des deux disputants : sa mère n'avait pas encore jugé à propos de lui faire une opinion sur ce point capital. En définitive. Mme Verlaque eut beau le solliciter avec les plus vives instances, Silvère n'écrivit
pas; mais cette fois elle ne se résigna point. Un jour qu'il venait dîner chez elle, il eut le chagrin d'apprendre qu'Ameline était souffrante et ne paraîtrait pas à table, et il passa la soirée tète à tète avec sa belle-mère, qui riait sous cape de sa déconvenue. Une semaine plus tard, elle renouvela le même jeu, lui cela encore sa divinité, et le surlendemain, un petit billet très court l'informait que la mère et la fille venaient de partir pouff faire un séjour chez des parents. Leur absence dura tout un mois, pendant lequel il resta sans nouvelles <'t se rongea d'inquiétude : il craignait par moments qu'Ameline ne fût perdue pour lui, il désespéra de la revoir jamais, et il eut besoin de tout son courage pour n«; pas se lancer à sa recherche. Il la revit, elle reparut enfin et en se retrouvant auprès d'elle, il se montra si agité, si nerveux, que Mme Verlaque s'applaudit de son heureux expédient. Il lui parut que quelques semaines de privations et d'anxiétés avaient suffi pour amollir ce cœur dur, pour mûrir ce fruit vert, pour mettre ce pécheur en état de grâce. Évidemment, il était pris, tout à fait pris; son amour offrait tous les symptômes d'une maladie sérieuse. Elle put se flatter qu'elle le tenait, que la place assiégée, réduite à lextrémité, ne tarderait pas à lui apporter ses clefs sur un phit d'argent.
Un après-midi, comme elle était seule dans son petit salon tendu de jaune et s'occupait à ravauder du linge, partageant son esprit entre ses reprises et son idée constante, qui se mêlait à toutes les autres, sa vieille bonne pour tout faire entra, une carte à la main, et lui annonça qu'un inconnu, petit homme pâle au long nez pointu, demandait à lui parler.
« Quelque fâcheux! » murmura-t-elle.
Mais elle n'eut pas iilutôt jeté les yeux sur la carte qu'elle laissa échapper un cri et changea de couleur. Habile à se renseigner, elle avait appris depuis plusieurs
jours déjà que M. Trayaz était revenu d'Amérique, et du matin au soir, quelquefois du soir au matin, elle ruminait des plans de conduite, agitait sans cesse la question de savoir par quels moyens décisifs elle obligerait Silvère à l'introduire auprès de l'homme providentiel. Quel coup de fortune ! il avait pris les devants ; il était là, dans son antichambre, et demandait à lui parler. Sa seule inquiétude était celle que peut ressentir une araignée en voyant s'engager dans son filet un^ si énorme mouche qu'elle se prend à douter que la toile soit assez forte pour retenir cette riche capture. Elle domina son émotion, dissimula sa joie, et comme elle n'était pas femme à se jeter à la tète des gens, ce fut d'un air digne et posé qu'elle reçut l'homme providentiel.
Il la mit bientôt à l'aise. On le lui avait peint comme un vieillard rébarbatif et sourcilleux; elle lui trouvait l'air bon enfant etbeaucoup d'abandon dans les manières, et elle se disait dans son heureux étonnement qu'à l'user certaines entreprises dont on s'était fait des monstres sont plus faciles qu'on ne le croyait, que les chemins embarrassés se dégagent, que d'infranchissables montagnes s'aplanissent comme par enchantement.
« Ne vous étonnez pas, madame, lui dit-il, que j'aie pris la liberté de venir vous voir. Je savais, avant de m'embarquer pour New York, que mademoiselle votre lîlle avait fait une promesse de mariage à un jeune homme qui m'est de quelque chose et à qui je m'intéresse.
— Ah! monsieur, interrompit-elle, il est bien digne de l'intérêt que vous lui accordez et de vos bontés pour lui. »
Là-dessus, elle entama un pompeux éloge de Silvère, énuméra ses qualités de cœur et d'esprit, déclara que de jour en jour elle sentait redoubler l'estime et l'affection qu'elle lui portait.
t Oui. madame, j'en conviens, reprit-il, c'est un garçon loit distingue et, quand il lui plaît, fort agréable. Mais, soit dit entre nous, il a une chienne de tète dont on n'a pas facilement raison, et nous sommes en délicatesse, lui et moi. Je projetais de lui faire un brillant avenir, mes propositions avaient paru lui sourire beaucoup : il m'a désobligé par son entêtement puéril à me refuser une petite concession que je lui demandais, et, je vous Tavoue, je ne suis pas habitué aux refus. »
Il lui récita l'histoire que, trois mois auparavant, assis à l'ombre d'un sycomore, il avait contée à Meg et ù Sally, mais cette fois il abrégea sa narration; il proportionnait la longueur de ses discours au degré de sympathie que lui inspirait son auditoire. Mme Verlaque fut comme frappée de stupeur. C'était donc pour une raison si futile, pour une pareille vétille, que Sil vère s'était brouillé avec son oncle et avec la fortune! Cette aventure lui paraissait si invraisemblable qu'elle eîït refusé d'y croire, s'il était permis de douter de la parole dun vieillard qui ne compte que par millions et n'a pas d'héritiers directs.
€ Soyons indulgents, dit-elle en regardant d'un œil de pitié une photographie de Silvère accrochée à la muraille. Notre jeune homme joint à de grandes qualités quelques petits défauts. Il est d'humeur vive, prompte; il ne pèse pas toujours ses paroles ni la conséquence de ses actions. Il faut passer quelque chose à la jeunesse, pourvu qu'elle reconnaisse ses erreurs. Il ne m'avait point conté sa sotte équipée, mais il m'avait souvent parlé de vous, et toujours dans les termes d'un affectueux respect.
— Je suis prêt à lui tout pardonner, madame. On se brouille, on se raccommode, ainsi va le monde, mais je ne donne rien pour rien. Si, comme je veux l'espérer, nous reprenons nos grands projets, Silvère sera tenu
de venir souvent me voir pour en conférer avec moi, et le moyen qu'il vienne à la Figuière sans y rencontrer M. Sucquier? Je n'entends pas qu'un neveu que j'aime et un intendant qui m'est utile vivent ensemble comme chien et chat. Toutefois je serai bon prince : je dispense ce garçon de présenter des excuses à l'homme qu'il a traité de fripon ; j exige seulement que la première fois qu'il le verra, sans faire aucune allusion à ce qui s'est passé, il lui tende la main. Avouez que je le tiens quitte à bon marché.
— Je le tiendrais, moi, pour le dernier des extravagants s'il refusait des conditions si douces, et je suis sûre qu'il les acceptera avec empressement.
— J'en suis moins sûr que vous, chère madame, et je me flatte de le bien connaître. Si nous voulons réussir, ne le pressons pas trop, ne lui mettons pas le pistolet sur la gorge. Vous lui direz de ma part que je lui donne huit jours pour réfléchir et me faire tenir sa réponse. Croyez-moi, cette négociation sera laborieuse, et pour la mener à bonne fin je fais moins de fond sur votre éloquence que sur la beauté de Mlle Verlaque. qu'on m'a beaucoup vantée. Ne la verrai-je pas? »
Elle sortit et reparut aussitôt, amenant sa fille dans un négligé de cendrillon, sans lui avoir laissé le temps de passer une robe de ville, de retoucher à sa coiffure ou de mettre un nœud de rubans à son corsage. A quoi bon? Ameline avait cette insolence de beauté qui peut mépriser impunément les vaines parures et les précautions. Elle la poussa devant elle, dans l'endroit le plus éclairé delà chambre, et, la prenant par le menton, elle l'obligea de redresser la tète et de se présenter de face à M. Trayaz. Elle semblait étaler sa marchandise, et son regard disait : « Ce n'est pas de la pacotille. La voilà toute brute : jugez un peu de ce qu'elle est quand je la pare. » Ce fut au tour de M. Trayaz d'être frappé
(rt'lonnoinont ; il rontemplait on silonco cotto morvoille ot trouvait qu'on no lui on avait pas dit assez.
< Peste! fit-il onfin, mon neveu est un homme de goût, et ce n'est pas seulement en orchis et en azalées qu'il se connaît.
— Ali! de grâce, monsieur, vous allez me la gAtop, (lit Mme Verlaque. dont les eflarouchements étaient des minauderies.
— Laissez donc, madame! Vous ne me ferez pas ci'oiro qu'elle ne sait pas ce qu'elle vaut.
— Par une heureuse contradiction, tout à la fois elle le sait et ne le sait pas.
— Ht moi, je veux qu'elle le sache, ot que dans cette occasion elle se comporte en effrontée coquette. C'est sur ses manèges que je compte pour gagner mon procès.... Mademoiselle, ce n'est pas assez d'avoir de l)eau\' yeux, il faut savoir s'en servir : vous servez- vous (|iieI(|uofois des vôtres? »
Kilo les détourna modestement, puis les ramena sur lui, et, sans aucun dessein prémédité, ils étaient si doux, si caressants, si persuasifs, qu'il s'écria :
€ Tudieu! si la maladie de cet entêté résiste à cette médecine, je le déclare incurable..,. Madame votre mère vous expliquera, mademoiselle, ce que nous attendons de vous. Kh! vraiment, cette petite négociation mérite (jue vous vous donniez quelque peine pour la conduire à bon port. Il y va de votre avenir; nous vouions vous faire une heureuse et belle destinée. La richesse, c'est le bonheur, on le prétend du moins, ot vous ne méprisez pas, je pense, les maisons où l'argent roule. Sachez ([ue je suis très généreux pour les petites filles qui épousent mes intérêts; mais si le bon Dieu regarde lintontion, je ne la réputé jamais pour le fait, et je ne récompense que les services effectifs qu'on me rond. Presto! qu'on se mette en campagne, et que les beaux
yeux que voici ne fassent pas long feu ! Prouvez-nous que si les jeunes gens proposent, ce sont les petites filles qui disposent. »
Elle ne comprit que très vaguement ce qu'il lui disait, mais il lui parut qu'il y avait un charme secret dans cette parole un peu rèche, et qu'elle prenait plaisir à l'écouter. Il se retira, laissant Mme Verlaque dans le ravissement. Son petit salon jaune lui semblait métamorphosé : une grande chose s'y était passée, il avait reçu la visite d'un grand personnage, d'un être auguste, d'un dieu descendu du ciel, et elle regardait d'un œil attendri le fauteuil de velours éraillé où Jupiter s'était assis.... Mais les satisfactions de vanité ne lui procuraient que des joies superficielles et passagères : c'est au solide qu'elle s'attachait. Jupiter avait déclaré qu'il aimait son neveu, et il avait dit aussi qu'il était fort généreux pour quiconque l'obligeait. Elle perçait dans l'avenir, elle voyait déjà Ameline à la tète d'une grosse fortune, que sa mère était chargée d'administrer; elle la voyait nageant dans l'opulence et menant un grand train de vie, que sa mère était chargée de gouverner.
Elle ne rêva pas longtemps : la minute d'après, cette femme agissante avait mis sa capote et son manteau, et se dirigeait vers le jardin de Mme de Rins. Elle trouva Silvère dans son pavillon, aux prises avec deux tas de graines qu'il examinait à la loupe. Elle le regarda un instant sans parler, mais pas sans rire, puis elle lui dit :
« Convenez, mon cher monsieur, que vous êtes un jeune homme fort singulier, très étrange et vraiment extraordinaire!
— Qu'ai-je bien pu faire d'extraordinaire et d'étrange? lui demanda-t-il en lui avançant une chaise.
— Convenez que si vous vous aidez de votre raison pour étudier des graines, vous ne l'employez pas souvent à vous conduire dans vos affaires.
— (Jiw voiilrz-vous dire? Chère madame, expliquez- Nous.
— Je j)oseeii lait que vous n'aviez pas la tète bien saine le jour où vous avez refusé des propositions magnifiques |)lutôt que d'adresser du bout des lèvres un mot d'excuse à un homme que vous aviez traité de fripon.
— Il Test, madame. Oh! soyez sûre qu'il l'est.... Mais qui a bien pu vous dire?...
— Vous le saurez tout à l'heure. Au préalable, dites votre peccftvi. Eh! bon Dieu, je veux croire sur votre parole que M. l'intendant n'a pas la conscience absolument nette. Êtes-vous certain de n'avoir jamais fait de politesses à des Sucquiers encore plus tarés que lui?
— Si cela m'est arrivé, c'est que je ne les connaissais pas. Lui, je le connais, j'ai pénétré dans les replis de sa belle âme.... Mais encore un coup....
— Vous raisonnez comme un enfant, et vous êtes plus heureux que sage.... M. Trayaz sort de chez moi, ajoutal-elle en se rengorgeant. Il consent à tout oublier et à reprendre le projet dont il vous avait entretenu. »
Silvère fut saisi de joie, et son visage s'illumina, mais ce ne fut qu'un éclair.
« M. Trayaz fait toujours ses conditions, dit-il : vous a-t-il chargée de me les signifier?
— Cet oncle, qui ne demande qu'à faire tomber sur vous une pluie d'or, est le plus accommodant des hommes. Il vous fait grâce des excuses : la première fois que vous rencoidrerez M. Sucquier, vous lui tendrez la main, et tout sera dit.
— Toucher cette patte! » s'écria-t-il avec une grimace de dégoût.
Le plat qu'on le condamnait à manger lui faisait soulever le cœur.
« Oui, vous n'êtes qu'un enfant, reprit-elle d'un ton sec. M. Sucquier est-il un lépreux, un pestiféré?
— Il est pis que cela, chère madame. Plût au ciel qu'il lut tout blanc de lèpre ! ma main serait bientôt dans la sienne, »
Elle était du nombre des femmes qui sont plus fines qu'adroites. Elle démêlait promptement les caractères et ce qui se passait au fond des cœurs ; mais, emportée par sa passion, il lui était plus facile de trouver le mot qui inquiète ou irrite que la parole qui rassure ou per suade. Elle ne sut pas garder pour elle ce que M. Trayaz lui avait dit, et elle s'écria :
« Quel travail que d'avoir à raisonner avec un briseraison! Oui ou non, si vous vous réconciliez avec votre oncle et qu'il crée ce fameux jardin dont vous serez le directeur, pourrez- vous vous dispenser de le voir souvent?
— Assurément non.
— Et quand vous irez à la Figuière, y rencontrerezvous M. Sucquier?
— Cela n'est que trop certain.
— J'en conclus que la sagesse la plus élémentaire vous commande de vivre dès maintenant en de bons termes avec lui.
— Et moi, j'en conclus, madame, qu'après avoir serré une fois cette main sale, je devrai la serrer tous les jours, que je ne m'en sens pas le courage, que vous me condamnez aux galères à perpétuité. Et notez bien que je ne tirerai aucun profit de mon humiliation volontaire. Mon oncle, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, est un homme absolu, tout d'une pièce, et j'avoue que moi-même j'ai le caractère entier. Je crains qu'à peine rapatriés nous ne nous brouillions de nouveau; il sera le bienfaiteur, je serai l'obligé, et en défendant ma dignité contre lui, j'aurai l'air d'un ingrat. Croyez qu'il m'en coûte infiniment de refuser ses offres, que je sais mieux que personne tout ce que j'y perds : cet homme
;il>s()lii a beaucoup d'esprit, il me comiirendra et nieii ( stiniera davantage. Que sais-je? peut-être un jour me r(Midra-t-iI son amitié sans conditions.
— Oh! le bon billet! dit-elle en se levant. 11 y a des occasions qui ne se retrouvent pas et des perdrix qu'on ne couche i)as deux fois en joue. Mais je ne puis croire ({uo vous m'ayez dit votre dernier mot. M. Trayaz, qui l)ousse la débonnaireté jusqu'à ses dernières limites, vous donne huit jours pour réfléchir : moi, je ne vous accorde que quarante-huit heures. Je vous attendrai mercredi matin, et si votre réponse n'est pas satislai- -^ante.... »
Elle n'acheva pas; elle avait été sur le point de dire : Le mariage sera rompu !
< D'ici là, reprit-elle avec un sourire forcé, je m'informerai s'il se trouve dans le voisinage une maison de fous un peu confortable, où je vous renfermerai pour le reste de votre vie. Ayant quelque amitié pour vous, je demanderai qu'on vous y traite avec tous les égards dus à un grand botaniste, qui Ji'a pas toujours le sens comnuin. »
Cela dit, elle partit brusquement, furieuse de s'être lieurté la tête contre un mur et battue contre un rocher. Elle aimait qu'on eût l'esprit et le cœur bien faits; les incompréhensibles bizarreries de cet entêté la mettaient • Il rage : elle l'eût volontiers étranglé de ses deuxmains. -Mais quoi? il lui était précieux et sacré; tant que son oncle l'aimait, il valait son pesant d'or. Pouvait-elle songer à rompre avec lui avant d'avoir épuisé le trésor de sa patience et toutes les ressources de son art?
Eût-il employé à faire des réflexions le sursis de quarante-huit heures qui lui était accordé, Silvère n'eût pas changé sa résolution. En la prenant, il n'avait écouté que son instinct; elle lui avait été comme dictée par sa chair et son sang, et sa raison, intervenant la dernière, l'avait approuvée. De généreuses ambitions, ^e nobles intérêts, son avenir d'homme et de savant, celui d'Ameline, dont le bonheur lui était plus cher que le sien, tout lui commandait de dire oui, et cependant il ne perdit pas une minute à délibérer, à balancer le pour et le contre. Il sentait qu'en disant non il cédait à une force intérieure contre laquelle il ne pouvait rien; qu'il y a des nécessités fatales auxquelles il faut se plier, des arrêts qu'on ne revise point et des déchéances dont l'amour lui-même et ses joies ne consolent pas.
Au jour et à l'heure que lui avait marqués Mme Verlaque, il se présenta chez elle. On lui apprit qu'elle était sortie, et, n'osant violer la consigne, il se retirait tristement quand la porte du salon s'ouvrit, et une voix très douce lui dit :
« Ne vous en allez pas, monsieur Silvère : maman ne tardera pas à rentrer. »
Il revint vivement sur ses pas; l'instant d'après ils étaient assis. Ameline et lui, l'un en face de l'autre. Le
r.'M'oiulK^ chaperon sétant relâché de son importune surveillance, pour la première fois ils se trouvaient tout seuls. Une circonstance si extraordinaire, un événement si mémorable auraient dû lui doinier à penser. Aussi bien Ameline n'avait passa physionomie habituelle. Son visage tranquille exprimait le trouble et le mystère, il y avait de l'inquiétude dans ses grands yeux paisibles, et un œil plus exercé que celui de Silvère eût deviné que ce cœur endormi ressentait comme un léger frissonnement de fièvre. Enchanté de sa bonne fortune, il ne s aperçut de rien: il savait seulement qu'il était seul avec o\U\ (lu'elle était adorable et qu'il l'adorait. 11 ouvrait la bouche pour le lui dire, elle ne lui laissa pas l(" temps de commencer son discours.
« Vous apportez votre réponse : je ne doute pas «ju'elle ne soit telle que nous la voulons, maman et moi.
— Hélas! j'ai le vif regret de ne pouvoir vous satisfaire. J'en suis pour ce que j'ai dit, il m'est impossible de me soumettre à la cruelle opération qu'on prétend m'imposer.
— On vous demande si peu de chose!
— Ce qui est peu pour les uns est beaucoup pour les autres. Je conviens que je n'ai pas l'échiné très souple. Ktes-vous sûre que la souplesse soit toujours une qualité louable? Si jamais je rencontre M. Sucquier. je me souviendrai qu'il ne faut désobliger personne; mais, je le répète, on m'en demande trop.
— J'avais cru, murmura-t-elle, j'avais pensé.... Non, je ne m'attendais pas à cela. »
Son visage s'était assombri par degrés, son sourire avait pûli comme une lampe à laquelle l'huile vient à manquer; il y avait eu contre-ordre, la fête était contremandée, et on éteignait les lumières. Il crut voir rouler des larmes dans ses yeux, le cœur lui saigna. — < Oh! le vilain brutal, qui la fait pleurer! » pensa-t-il. — Mais
quelque remords qu'il ôprouvàt, sa résolution n'en fut pas ébranlée.
11 changea de place, vint s'asseoir à côté d'elle et lui prit les deux mains :
« Croyez bien que je suis désolé de vous faire de la peine.
— Si c'était vrai, vous ne m'en feriez pas.
— Écoutez-moi, je veux tout vous expliquer; je suis certain qu'après m'avoir entendu, vous me comprendrez et vous m'approuverez. »
Et il lui expliqua tout, le présent, l'avenir, les événements, les situations, les caractères, les cas de conscience, les lois de l'honneur, les choses qu'on voudrait pouvoir faire et qu'on ne peut faire. Il s'étudiait à être clair, net dans ses définitions; ses arguments étaient démonstratifs, pressants, et son discours fut aussi incisif que le son de sa voix était tendre. Il s'aperçut bientôt qu'il perdait ses peines, que sa parole ne mordait pas, qu'elle ne l'écoutait qu'à demi, qu'elle avait des absences et que lorsqu'elle écoutait, elle ne comprenait pas la moitié de ce qu'il lui disait; que cette âme d'innocente vierge était un petit clavecin fort primitif, qui avait peu de touches et auquel il manquait plus d'une corde : on n'y pouvait jouer que des airs très simples, des motifs champêtres et enfantins; il ne sortait pas de là, et son répertoire était court. Essayait-on de lui apprendre une musique plus compliquée, il rendait mal ou ne rendait plus.
« Je ne vous ai pas persuadée? lui demanda-t-il.
— Non, répondit-elle en secouant la tête.
— Mais concevez donc que je dois avoir des motifs bien impérieux pour me refuser à une réconciliation qui me mettrait en état de vous faire un sort digne de vous!... C'est dans un vase d'or que je voudrais voir fleurir la plante que j'aime.
APRES fortunl: faite. 235
— Si vous niainiiez, vous feriez ce qui me l'ait plaisir. » Elle se recueillit un instant. Peut-être cherchait elle à
se remémorer sa leçon, k s'assurer qu'elle l'avait bien retenue, qu'elle n'omettait, ne passait rien.
€ Ce n'est pas Tintérùt qui me tente dans cette affaire, reprit-elle, et la pauvreté ne m'a jamais fait grand'peur. Ce salon est sombre et pauvrement meuble; pourtant j'y suis heureuse. Savez-vous ce qui est nécessaire au bonheur? C'est la paix, et votre entêtement me fait craindre que vous n'ayez le cœur dur, que vous ne sachiez pas l)ardonner. que vous ne teniez à vos rancunes plus qu'à vos affections. J'ai entendu dire un jour à quelqu'un que vous aviez une mauvaise tète : cela m'a chagrinée. Aujourd'hui vous détestez M. Sucquier; demain vous aurez un autre ennemi, que vous haïrez à mort, et il y aura toujours un visage qui vous déplaira. Ce que je déteste, moi, ce sont les procès, les querelles. Je voudrais que l'homme que j'épouserai me ressemblât, qu'il fût disposé à vivre en paix avec tout le monde, qu'il détestât comme moi tout ce qui aigrit le cœur et trouble la vie.
— Je vous le jure, dit-il, la paix est pour moi comme l)0ur vous le plus précieux des biens; mais vous ne voulez pas pourtant que je l'achète au prix d'une lâcheté?
— Une lâcheté ! Ce n'est pas être lâche que d'avouer, de réparer ses torts. Vous vous mettez quelquefois dans losprit des idées singulières, et vous raisonnez trop. Ouand on aime, on ne raisonne pas. Ai-je raisonné quand vous m'avez demandé si je consentais à vous épouser et que j'ai répondu oui tout de suite et peut-être à l'étourdie?... Non, vous ne m'aimez pas. >
Il se laissa couler à ses pieds, et, lui parlant à genoux : « Regardez-moi en face, les yeux dans les yeux, closez me dire que je ne vous aime pas à la folie!
— Si vous m'aimiez, vous diriez oui !
— AlW exigez toute autre chose, imposez-moi toutes les épreuves qu'il vous plaira....
— C'est ce qu'on dit en pareil cas, interrompit-elle. Lorsqu'une jeune fîUe consent à épouser un méchant homme, il est toujours prêt à lui offrir tout ce qu'elle ne demande point, et il lui refuse la seule chose qu'elle désire.... Non, non, vous ne m'aimez pas! »
Elle attachait sur lui ses grands yeux noirs, dont M. Trayaz lui avait révélé la puissance. Pour la première fois, son regard avait pris feu, et il semblait qu'elle tâchât d'en communiquer les ardeurs à ce coupable agenouillé, dont la résistance commençait à mollir : tel l'émailleur, armé de son chalumeau, dirige la flamme sur le métal qu'il veut fondre. Silvère sentait son courage se fondre dans sa poitrine. Ce fut bien pis quand, s'étant penchée, elle lui prit la tète entre ses deux mains et murmura :
« Dites oui.... Je vous aimerai tant! »
Au même moment deux lèvres brûlantes se collèrent aux siennes. Ce baiser inattendu et délicieux lui égara l'esprit. Il se crut transporté soudain dans un monde qu'il ne connaissait pas, et, en respirant l'air de ce pays enchanté, il lui parut que les cas de conscience, les lois de l'honneur, les scrupules, les délicatesses d'une âme jalouse de sa gloire étaient un pur néant; que les fiertés se consolent sans peine des soufflets qu'on leur donne ; que la femme qu'on aime n'exige jamais que ce qui est juste et raisonnable; que le premier devoir d'un homme de cœur est de ne pas la faire pleurer et de vouloir tout ce qu'elle veut; que les obéissances sont des fêtes, les servitudes des ivresses; que les seuls événements qui comptent dans la vie sont les baisers qu'on a reçus et les baisers qu'on espère et après lesquels on languit.
Son trouble était tel qu'il ne s'aperçut pas que
Mmo Wrlaqiio vouait d'entrer, et que, tout en dénouant les brides de sou chapeau, elle le regardait avec des yeux sévères, qui lui reprochaient dans un langage fort intelligible de prendre en son absence d'étranges privautés et d'avoir indignement abusé de sa confiance. Ameline s'était levée.
« Ah! maman, dit-elle, ne nous grondez pas : il cou -eut à tout! »
Le visage de Mme Verlaque se radoucit aussitôt; elle tendit la main au rebelle repenti, et lui dit d'une voix presque maternelle :
« Je vous remercie, monsieur, en son nom et au mien. *
On avait accusé Silvère de trop raisonner : dans cette circonstance il ne raisonna point. Il ne lui vint pas à l'esprit qu'il eût donné dans un piège; il ne s'avisa pas de se dire que cette petite scène, dont il gardait un souvenir exquis, avait été concertée entre une mère savante en politique et une tille docile; que, paroles et gestes, Ameline avait récité une leçon apprise, joué avec beaucoup de naturel un rcMe qu'on lui avait fait peut-être répéter. Il lui était si doux de se croire aimé, qu'il écartait les doutes comme on écarte les malheurs ou comme on chasse les taons. Aussi bien on lui avait extorqué ou surpris son consentement, et il ne pouvait plus s'en dédire. Mme Verlaque avait pris la plume sur-le-champ pour annoncer à M. Traya/ l'heureuse issue de sa négociation. A quoi M. Trayaz avait lépondu courrier par courrier que le surlendemain il arriverait à Hyères, qu'il descendrait î'i l'hôtel Continental, qu'il la priait d'y venir déjeuner avec lui en compagnie de sa fille et de son futur gendre. Il avait soin d'ajouter qu'il entendait que ce déjeuner fût gai, que M. Sucquier n'y paraîtrait pas.
« M. Trayaz, pensa Silvère, aime à expédier les affaires,
et je donnerais ma tète h couper que je rencontrerai M. Sucquier en sortant de table. »
Mais Mme Verlaque et Ameline lui faisaient fête et lui témoignaient tant de gratitude qu'il était résolu à avaler galamment la couleuvre, et il berçait sa conscience pour endormir l'enfant ou l'empêcher de crier.
Le surlendemain, par une grise matinée de novembre, Mme Verlaque s'acheminait vers l'hôtel Continental, accompagnée d'une jeune fdle qui, après de grandes émotions, avait repris sa figure placide et d'un jeune homme dont il était difficile de dire quel air il avait, tant son visage était ce jour-là mobile et changeant. Quoique ses invités arrivassent en avance, M. Trayaz les attendait déjà dans un salon particulier. Il accueillit son neveu comme si rien ne s'était passé, et, lui frappant trois petits coups sur l'épaule, il lui dit :
« Charmé de te revoir, mon garçon ! »
On se mit à table, et il prouva qu'il n'avait pas perdu l'appétit en Amérique. Il prouva aussi qu'il ne pouvait gagner une bataille sans que sa figure le dît. Il avait comme une mousse pétillante de gaîté dans le regard, et son long nez pointu, qu'il fronçait à tout instant, semblait rire. Il était heureux, il l'était trop et le laissait trop voir. Il savait un gré infini à son neveu d'avoir été de si facile composition, mais il l'estimait moins. Il lui voulait beaucoup de bien, mais il le trouvait diminué; il posait en fait que. la taille de ce jeune homme s'était raccourcie subitement d'un demi-mètre.
« Voilà ! se disait-il : on porte haut la tète, on est chatouilleux sur le point d'honneur, au moindre propos malsonnant on s'effarouche, on met flamberge au vent ; après quoi on réfléchit, on rengaine, on s'accommode, on se rend à des prières et des simagrées de femme. Nous ne sommes pas faits de la même pâte, lui et moi. Sans contredit, dans le temps de ma folle jeunesse, je
uni jamais sarriJit^. mes intrrots à ma fiortô : mais jo m'arrangeais pour sauver les apparences, je ne me donnais pas à moi-même de si durs démentis. A sa place, j'aurais rusé, j'aurais trouvé quelque biais, quelque expédient, et je serais sorti de mon procès avec les honneurs de la guerre. Que voulez-vous! s'il tient de moi. la rare a dégénéré, et il le sent bien : il a l'air content, mais pas lier. »
Et comme il pensait souvent à miss Sally Whecler, qui lui avait fait décidément une vive impression :
€ J'ai narré à Sal le premier chapitre de cette histoire, et mes récits lui avaient monté l'imagination : la suite la fera déchanter. Je lui écrirai dès ce soir, je lui raconterai la défaite de ce jeune coq de combat, et que ce cœur de fer avait une paille, et elle rabattra de son enthousiasme. »
Silvère se disait de son côté : « Il a l'air triomphant; il est de ces hommes qui n'épargnent pas les vaincus ».
Du commencement h la Un du repas M. Trayaz ne déparia point; le bonheur le rendait loquace. Il prodiguait les compliments à Ameline, lui débitait des douceurs. Il l'appelait quelquefois sa bru.
« J'avais rêvé plus d'une fois de me marier et d'avoir un fds, dit-il à Mme Verlaque, plus habile que lui à contenir les' débordements de sa joie : ce garçon m'en tiendra lieu. »
Il eut l'imprudence d'ajouter : * Je ne le croyais pas dun tempérament amoureux, et je n'aurais jamais pensé qu'un jour deux beaux yeux le gouverneraient. Jeté félicite, tu t'en trouveras bien. Ma foi! je plains les hommes que les femmes n'ont jamais fait sortir de leur naturel, ni jamais privés de leur raison. Je fis jadis des folies pour elles; à la vérité, dans aucun temps de ma vie, elles ne m ont fait faire des sottises : vous discernez celle nuance, chère madame? Et puis je me suis calmé,
et il y a beau jour que j'ai dételé; je distingue encore la brune d'avec la blonde, je m'en tiens là. Moi qui ne lis rien, j'ai lu quelque part que je ne sais qui avait dit d'un grand homme, dont le nom m'échappe, qu'il était monté de bonne heure dans sa tète et n'en était plus redescendu. Voilà en deux mots le résumé de ma petite biographie. »
Cependant, quoiqu'il se vantât d'être revenu des femmes, il pensa de nouveau à miss Sally Wheeler : il la comparait à Ameline.
« Entre cette Provençale et cette Américaine, se disaitil encore, il y a la même différence qu'entre le soleil et la lune. C'est égal, j'aime mieux l'autre! Celle-ci est une image, une idole, un décor; sa gorge est faite au tour, mais on ne sait ce qu'il y a dedans, et je présume que le plus souvent il n'y a personne. L'autre, avec sa poitrine plate, est une maison sans architecture, mais bien tenue et toujours habitée. Disons plutôt que c'est une horloge qui marche bien, qui ne s'arrête jamais, et dont on entend de loin le tic tac. Heureux l'homme qui s'en servira pour savoir l'heure et régler sa montre ! Mais les hommes sont des imbéciles, et leurs passions sont des insanités. »
Puis il parla de son ami James Brodley; il déclara que c'était de tous les mortels celui qu'il admirait le plus, le seul joueur qui, à sa connaissance, avait eu assez de force d'âme pour quitter le jeu sur une perte et le seul pour qui la vieillesse fût un âge heureux.
« Que n'ai-je acquis et cultivé dès mes jeunes années, s'écria-t-il, quelque goût violent, l'amour des papillons ou la passion des bouquins! Mais dorénavant je puis me dispenser d'écrire l'histoire des flibustiers. Notre jardin botanique, Silvère, dégourdira les langueurs de ma sénilité. Je me sens déjà pour lui des entrailles de père. Buvons à sa santé, mon fils : ce sera du même coup
boiro à la tieniio!... Tantôt nous irons nous promener en voiture et nous choisirons notre emplacement. Mais te n'est pas toi que je chargerai d'acheter les terrains. Il Tant un peu de mystère et de diplomatie dans les marcliés, et tu es le moins diplomate des hommes. J'ai sous la main quelqu'un qui s'entend merveilleusement à cette sorte d'affaires : nous le mettrons en campagne, j'entends que le rabais qu'il nous obtiendra serve à grossir le traitement de M. le directeur. »
A ces mots, le visage de Mme Verlaque rayonna, celui d'Ameline exprima une joie tranquille, et Silvère se sentit envahir par une sombre mélancolie.
€ Eh! parbleu oui. ce sera lui! pensa-t-il. Ce courtier damour et d'usure projettera éternellement sa vilaine ombre sur mon jardin et mon bonheur, et, pour surcroît de misère, je serai son obligé. »
Il n'avait mangé que du bout des dents et n'avait pas bu. Il tenta d'étourdir son chagrin en se versant coup sur coup deux rasades de château-laffîtte. Quelques instants après, M. Trayaz se levait de table. On descendit dans le jardin de l'hôtel, on s'y promena. Le moment fatal approchait, et le chûteau-laflitte n'opérait pas. Silvère en était venu à souhaiter du plus profond de son il iiK^ que quelque catastrophe, un incendie, un déluge, lin tremblement de terre, contraignît le plus impitoyable (les juges de surseoir à l'exécution de son arrêt; mais les éléments ne se dérangent pas pour nous épargner dos humiliations.
Tout à coup il vit paraître à l'extrémité d'une allée un uios homme (|ui, si court que fût son souffle, s'avançait .1 pas précipités : c'est toujours à grands pas que ^avancent les malheurs. Jamais Silvère n'avait trouvé sa laideur si repoussante. Cependant il s'était paré pour cette cérémonie; il portait une grosse épingle d'or à sa ( lavale, et ses gants comme son chapeau étaient tout
iieiils. Il s'arrêta une seconde pour respirer; puis il reprit sa marche, salua Mme Verlaque et sa fille, à qui M. Trayaz le présenta. Cela fait, se retournant, il se dirigea vers Silvère Sauvag-in, qui se tenait assez loin en arrière. Quoique son attitude fût plutôt humble que superbe, Silvère le soupçonna d'avoir aux lèvres un sourire narquois, et il crut entendre un cri de sa fierté à l'agonie, qui disait : « Je me meurs : ne me sauverastu pas? »
Il s'aperçut en même temps que M. Sucquier venait de déganter l'une de ses pattes et la lui tendait. Il tâcha d'allonger le bras pour la prendre : ses muscles refusèrent d'obéir, sa volonté se heurta contre cette impossibilité physique dont il avait parlé à Mme de Rins. Il retira vivement sa main, la porta à sa barbe, dont il arracha quelques poils, en balbutiant :
« Ah! c'est plus fort que moi!... Je ne peux pas, je ne peux pas ! »
Et, tournant les talons, il s'enfuit. Mme Verlaque essaya de le rappeler.
« Y pensez-vous, madame? lui cria M. Trayaz d'une voix tonnante. Laissez courir ce fou ! »
Silvère Sauvagiii n'éprouvait aucun remords d'avoir faussé son serment d'amoureux. Il avait essayé loyalement de violenter sa nature, et il avait trouvé son jnaître, découvert qu'il ne faut pas se prendre à plus fort que soi. qu'il y avait en lui un autre lui même dont il ne disposait pas, et qui, né pour commander, refusait dobéir. Mais il ne pouvait se pardonner d'avoir malgré lui, dans l'ensorcellement d'un baiser, pris un engagement téméraire et promis l'impossible. A ses regrets se joignaient de lancinantes inquiétudes. La petite femme aux joues potelées et à l'ûme sèche de qui dépendait son sort, ne lui ferait-elle pas expier sa faute par un long exil ou peut-être, plus durement encore, par une rupture déclarée? Ne s'était-il pas fermé à jamais les portes de son paradis? Tourmenté par ses doutes, il voulut savoir sur-le-champ ce qu'il devait craindre, ce qu'il pouvait espérer, et le soir de ce même jour, il se présenta chez Mme Verlaque, le cœur énui, la tête basse. L'accueil f|u'elle lui fit le surprit et le charma. Elle leva les bras ;iii ciel, puis elle se mit à rire et lui dit :
« J'en ris pour n'en pas pleurer. Quelle comédie vous nous avez donnée, et quel homme étrange vous êtes! •
Voyant rire sa mère, Ameline en fit autant.
« Si on me l'avait raconté, dit-elle, je ne l'aurais pas
cru; mais il faut bien que je le croie puisque je l'ai vu. »
Pendant toute la soirée, on le harcela, on le railla, et il se prêta de bonne grâce à tout, la peine qu'on lui infligeait lui paraissant très douce en comparaison de celle qu'il méritait.
Il eût été moins étonné s'il avait su qu'en le regardant s'enfuir, M. Trayaz, pris d'un accès de gaîté sarcastique et aiguë, avait dit, les paupières à demi closes : « Décidément, mon pauvre Sucquier, il vous déteste bien.... Sans adieu, chère madame, nous sommes gens de revue.... Mon aimable bru, je vous baise les mains. » Mme Verlaque conclut de là que Silvère avait jeté un charme sur le nabab, que ce qui s'était décousu se recoudrait aisément, qu'en tout cas elle ne devait pas se presser de prendre un parti. Sa seule vengeance fut de redoubler de sollicitude maternelle et de veiller sans cesse à ce que Silvère ne parlât jamais de près à sa fille. Elle la gardait avec autant de soin qu'on peut garder une moisson contre la gourmandise et les injures des oiseaux pillards. Quelque contrariété qu'en ressentît Silvère, il se consolait en songeant qu'avant peu les rôles seraient intervertis, qu'à son tour il défendrait son champ contre les entreprises de sa belle-mère; du même coup, il jura d'oublier à jamais celui qu'il appelait le grand vendeur de fumée.
« Mon oncle, se disait-il, a reconnu que j'étais un animal indécrottable ; il a renoncé à faire mon bonheur en me mettant sous le joug de sa tyrannique amitié, et il ne pense plus à moi : ne pensons plus à lui. »
Il se trompait bien, son oncle pensait beaucoup à lui. Conservant le plus vif ressentiment de l'offense qu'il avait reçue, mais ne pouvant s'empêcher de tenir l'offenseur en haute estime, M. Trayaz tour à tour et quelquefois en même temps aurait voulu lui faire fête et l'envoyer
iu\- cinq conis diablos. II nvnit (Ut à miss Sally Wheelor : C'est un gargon comme il n'y en a point ». Si Silvère avait donné la main à M. Sucquicr, ce n'eût plus été à ses yeux qu'un jeune homme comme il y en a beaucoup, et il Teiit traité par-dessous jambe. Il éprouvait pour lui une admiration secrète et il était furieux de sa résistance. Il avait juré par toutes les mines d'or ou d'argent de l'univers qu'il recourrait aux grands moyens, licites ou illicites, pour avoir raison de cet entêté et de ses bravades, qu'il le materait, le contraindrait à plier le genou devant lui, à lui dire comme l'enfant prodigue las de manger des caroubes : t Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, faites de moi l'un de vos serviteurs ». C'était une affaire arrêtée dans son esprit, '1 qui lui paraissait cent fois plus intéressante que la création d'un jardin botanique. Il avait enfin trouvé une occupation digne de lui; cet homme qui aimait à se battre avait une grande partie à jouer et à gagner. Il ne s'ennuyait plus, il se sentait rajeunir.
Il était en correspondance réglée avec M. Brodiey. Quelques jours plus tard, il joignit à sa lettre un billet qu'il le pria de faire tenir à Sally : « Votre héros, écrivait-il à sa jeune amie, a gagné la première manche; je vous certifie qu'il perdra la seconde : je le ferai repic et capot. » Elle lui répondit : « Ce jeune homme m'intéresse beaucoup; je vous en prie, conduisez-vous galamment, n'arrivez pas k vos fins par de mauvais moyens; ménagez-le, ne le trichez pas, ou je viendrai à son secours ». € Pauvre petite, pensa-t-il, que peut-elle faire pour lui? Il a deux grands vices : il est court de finance et il est amoureux. Sa bourse trop plate et son cœur trop plein le mettront à ma discrétion. »
On voit par \h combien il était dangereux de se faire aimer de lui et qu'il y avait des contradictions manifestes dans ses sentiments et dans sa conduite. Il prétendait
réduire un jcuno lioinnio qui Tavait touclié par la Iranchise, la noblesse de son caractère à perdre par ses abaissements toutes ses qualités séduisantes, tout ce qui donnait de la beauté à sa vie et du prix à son aine. Il faut croire que l'admiration qu'il ressentait malgré lui pour des vertus au-dessus du commun était accompagnée d'un secret dépit et lui pesait, qu'il leur portait envie, qu'elles lui faisaient ombrage. Il tâchait de se persuader qu'elles étaient de vaines apparences, qu'on ne connaît les âmes qu'à l'user, que les plus pures et les plus fîères sont à la merci des occasions, et ce grand tentateur se faisait un jeu de les mettre à l'épreuve, de leur dresser des embûches : les défaillances réjouissaient sa malignité et vengeaient son orgueil.
Il s'occupa d'abord de repeupler sa maison. Il n'eut qu'un signe à faire, et sa famille accourut, d'autant plus empressée que. son séjour en Amérique se prolongeant, elle avait craint qu'il n'y restât. Vers le milieu de janvier la Figuière était rentrée en possession de tous ses hôtes de l'hiver précédent. Les murs du salon rouge entendaient de nouveautés propos conciliants de Mme Limiès et son accent d'autorité douce, la voix grave de Mme Lejail, le gazouillis flûte de Mme de la Farlède,les ronflements de Jules, le rire aigrelet de Huguette, les roucoulements amoureux et les vantardises de Casimir, les prophéties couleur de rose du corpulent Hector et les lugubres jérémiades de l'ex-préfet.
Ce second séjour s'annonçait mieux que le premier. M. Trayaz semblait plus frais, plus dispos et comme ragaillardi : on n'en soupçonnait pas la raison. Quand on le félicitait de sa bonne mine, il répondait qu'il dormait mieux et que le sommeil rafraîchit le sang. On trouva aussi qu'il avait plus d'égards, plus de ménagements pour ses invités, M. Lejail lui-même en convenait; il ne leur décochait que d'innocentes épigrammes : quand
on piépaie une campagne sérieuse, on ne s'amuse pas à la petite guerre. Ce qui étonna le plus, c'est que dès les premiers jours il cessa d'employer ses soirées à travailler avec M. Sucquier; il déclara que désormais il les passerait en famille et qu'il désirait qu'on se divertît et qu'on l'amusût. On ne savait pas qu'il devait recevoir avant peu la visite de trois Américaines, dont lune lui était particulièrement chère; il souhaitait qu'elles se plussent chez lui; il vonlait monter sa maison sur un bon pied, en faire un endroit récréatif et s'assurer que Sal ne s'y ennuierait pas.
Il possédait une riche collection de costumes exotiques, mexicains, chinois, japonais, des plumes et des arcs de Peaux-Rouges. Il mit toute cette garde-robe à la disposition de Casimir, qu'il nomma son imprésario, et il fut entendu que deux fois la semaine on représenterait en grand appareil des charades et des tableaux vivants. Casimir, qui avait la veine abondante et facile, et qui était plus apte à conduire une intrigue dramatique que ses entreprises privées, bûcla au pied levé une comédie en vers à deux personnages; elle renfermait une scène d'amour assez vive, que Huguette. comédienne accomplie, consentit à jouer avec lui. Cette pièce eut tant de succès qu'on décida de la rejouer devant un grand public. Il y avait parmi les hivernants du Lavandou deux familles lyonnaises de la connaissance de M. de la Farlède, qui connaissait tout le monde; ces Lyonnais avaient eux-mêmes des relations à Hyères. On les invita, eux et leurs amis, et ces avances furent reçues avec empressement. Il y eut un soir, dans une villa dont le pro[)riétaire passait pour un de ces ours qui ne savent pas danser, un dîner de plus de trente couverts. Le repas fut somptueux, le service irréprochable, et la représentation qui suivit alla aux nues. Les Hyérois rentrèrent chez eux au milieu de la
nuit, par un train spécial que M. Trayaz avait commandé à leur intention. On s'accordait h dire qu'il s'était singulièrement humanisé, qu'on ne pouvait avoir l'humeur plus hospitalière, que, selon l'expression de Iluguette, il était devenu subitement un délicieux vieillard.
Tout en s'amusant, il ne perdait pas de vue sa grande et ténébieuse machination; mais il ne se pressait pas, il voulait jouer à jeu sûr. Une occasion se présenta qui lui parut bonne. Il envoya son intendant en mission secrète, le chargea de faire une reconnaissance, et, comme M. Sucquier était un admirable informateur, il apprit de lui tout ce qu'il désirait savoir.
Il y avait de cela sept ou huit ans, un marquis de Coulevreux, originaire du nord de la France, était venu s'établir à Hyères. Ce gentilhomme de taille efïilée, de petite santé et de figure fort agréable joignait à une dévotion rigide une intelligence très cultivée, une grande distinction et des formes exquises. Dès son arrivée, on s'occupa d'autant plus de lui qu'il semblait s'envelopper d'un certain mystère; sa conversation était riche, variée et pleine de charme; mais personne ne réussissait à le faire parler de lui. On croyait savoir qu'après avoir perdu sa femme morte à la fleur de l'âge, il avait voulu s'engager dans les ordres, qu'un prélat de ses amis l'en avait dissuadé. Il ne portait pas l'habit ecclésiastique; mais il ressemblait, avait dit quelqu'un, à un homme d'église sécularisé. Les libres penseurs d'Hyères tenaient pour constant qu'il était affilié à la plus puissante des sociétés, que c'était un de ces jésuites de robe courte qui vivent dans le monde et y travaillent secrètement à la vigne du Seigneur. On a beau détester les jésuites, quand la religion s'allie aux séductions de l'esprit, qu'elle a de l'aménité dans ses mœurs, un visage souriant et qu'elle fait tout avec
iri'Aro. on est loujoin-s tonlô do croire qu'ils sonl poni' quelque chose d.ins cette alïaire.
M. de Coulevreux était fort répandu et dans la colonie hivernante el dans l'aristocratie locale, très fermée aux étrangers. Ce pacifique et irrésistible conquérant avait vu s'ouvrir devant lui toutes les portes et tous les cœurs. Dans le temps que Mme de Rins sortait quelquefois le soir, elle lavait rencontré chez des amis communs. Quoiqu'elle fût lente h se livrer, elle subit le charme. On se lia; à l'attrait succéda bientôt une chaude admiration, puis une confiance absolue. Elle l'initia peu ;i peu à toutes ses pensées et à toutes ses affaires. Il exerçait sur elle un grand ascendant; elle ne faisait rien sans le consulter. Son confesseur était un vicaire de Saint-Louis, d'esprit et de manières rustiques. Elle avait besoin d'un directeur : elle l'avait trouvé, et elle s'abandonnait entièrement aux volontés et aux avis de cet homme du monde, qui était un saint. Il venait la voir à des jours réglés, et, en traversant le jardin, il s'était croisé quelquefois avec Silvère; mais on ne s'était jamais abordé. Il demandait de loin en loin à Mme de Rins si elle était toujours contente de son jardinier : ses réponses étaient brèves, évasives. Les femmes les plus confiantes ne disent jamais tout, et les femmes les plus irréprochables ont toujours quelque chose à cacher. Mme de Rins n'avait jamais dit h son vénéré directeur le cas infini qu'elle faisait de Silvère Sauvagin, la place qu'il tenait dans sa vie; elle aurait craint de lui donner de la jalousie et qu'il ne la blAniAt d'être si attachée à un jeune homme qui respectait sa foi, sans la partager, et qui exigeait qu'on respectât la sienne, laquelle se réduisait, pensait-elle, îx adorer la divine harmonie de l'univers que révèlent les jasmins et les roses. Elle s'était bornée «'i répondre que c'était un garçon rangé, très comme il faut, absolument hon-
nète, très laborieux, très entendu en horticulture, et que, possédant plus d'un talent, il lui apprenait à peindre les fleurs à l'aquarelle. M. de Coulevreux avait trouvé bon qu'elle se donnât ce passe-temps et n'avait pas insisté. Pour être heureuse, il lui fallait un jardinier hors ligne, capable de lui montrer la botanique, et un conseiller spirituel qui administrât sa conscience et lui enseignât ce qu'il faut faire ou ne pas faire yjour se mettre en règle avec le ciel. Elle possédait ces deux trésors, elle entendait les garder l'un et l'autre. Ne s'intéressant guère aux plantes, le marquis n'avait point été curieux d'étudier de plus près ce savant horticulteur qui se renfermait dans les soins de sa profession et, quand il rencontrait Silvère, il le saluait av^^c cette exquise politesse dont il ne se départait pas, mais aussi avec cette indifférence un peu dédaigneuse que peut avoir un homme qui gouverne une âme pour celui qui gouverne un jardin.
De nombreuses familles anglaises passent la mauvaise saison soit à Hyères, soit dans les grands hôtels qu'on a construits sur la colline de Costebelle, et où la reine Victoria fit naguère un séjour. M. de Coulevreux méditait depuis longtemps un projet : il rêvait de fonder un collège anglo-français de jeunes filles, où l'enseignement serait donné en plusieurs langues, an anglo-french collège for ladies, éducation in four languages. Doué d'un esprit subtil, d'un cœur chaud et d'une grande élévation de sentiments, il ennoblissait ses finesses en les faisant servir à de généreux desseins. Il avait longuement réfléchi sur les meilleurs moyens à employer pour agir sur les âmes; c'est à cela qu'il rapportait tout, et quand il se proposait de doter Hyères d'un collège anglo-français, il avait ses vues secrètes. Mme de Rins était une des rares personnes ^vec qui il s'en fût expliqué*
* Mon pi'omier soin, lui avait-il dif un jour, sera de recruter un personnel de choix. Nos professeurs seront des hommes intelligents et capables, munis de diplômes universitaires, initiés aux découvertes et aux méthodes de la science moderne, mais fermement convaincus que, si important ({u'il soit d'instruire la jeunesse, il importe bien davantage de faire son éducation et qu'un Dieu toujours présent peut seul régler nos actions et nos désirs. Il ne nie suffira pas qu'ils aient une piété éclairée et solide : j'exigerai qu'elle soit aimable, enjouée, attirante. Eh! ma chère comtesse, je regarderai même aux figures : je ne les sommerai pas d'être des Antinous; mais quiconque aura un visage triste, morne, peu avenant, sera imi)itoyablement éconduit. Oui, j'exige qu'ils soient agréables à voir, agréables à entendre. La première vertu que je leur prêcherai sera la discrétion. Je leur enjoindrai de respecter les croyances, les préjugés et les erreurs des jeunes protestantes qui fréquenteront notre collège, et celui qui essaiera de les convertir sera rappelé à l'ordre. Je ne crois pas aux conversions raisonnées ni à la puissance des syllogismes en forme. Nond)i'e d'Anglais se sont convertis pour avoir passé la semaine sainte à Rome. Si nous ne pouvons offrir à nos Anglaises des fêtes magnifiques et d'éblouissantes cérémonies, c'est par la porte du creur que le vrai Dieu pénétrera dans ces raisons rebelles. Trouvant chez nous des gens de grand mérite, sévères dans leurs principes, aisés dans leurs manières, d'humeur libre, sereine et gaie et parfaitement heureux, elles se diront malgré elles : * Une foi qui inspire de si aima- « blés vertus doit être vraie. » Les historiens de la littérature expliquent beaucoup de choses pai' l'influence des milieux; elle me paraît plus sensible encore dans l'histoire des consciences. Les médecins d'aujourd'hui guérissent bien des maux par les cures d'air : c'est un
traitement que je crois aussi efficace pour les Ames que pour les corps. Ma chère comtesse, je veux que l'air qu'on respirera dans notre collège soit si doux qu'après nous avoir quittés, nos Anglaises cherchent à le retrouver ailleurs et sentent le besoin de le respirer toute leur vie. »
Le plan était beau, mais c'est une entreprise coûteuse que de vouloir prendre le cœur et l'imagination des Anglais. M. de Coulevreux les connaissait assez pour savoir qu'ils jugent volontiers du dedans par les dehors et, que, pour les attirer, son collège devait avoir belle apparence. Il n'entreprenait rien à la légère; il voulut s'assurer d'abord qu'il pourrait rassembler des fonds suffisants. 11 ne possédait qu'une médiocre fortune, et il abandonnait aux pauvres les deux tiers de ses revenus. Il est dur d'être riche en projets et léger d'argent ; mais il avait beaucoup d'amis, il les mit à contribution. Mme de Rins, qui passait pour ménager ses petits écus, le pria de la taxer aussi haut qu'il lui plairait : il n'eut garde de la trop charger. Il fit une tournée, se présenta chez tous les notables de la région, et, sans leur révéler ses intentions secrètes, il leur expliqua combien l'établissement qu'il voulait fonder serait profitable à la ville d'Hyères et les chances qu'avaient ses souscripteurs de toucher un honnête intérêt de leurs versements. Il ne se présenta pas à la Figuière : s'étant enquis des opinions de M. Trayaz, il jugea qu'il n'avait rien à espérer de cette énorme bourse, qui mettait peu de grâce dans ses refus.
Tels étaient les renseignements recueillis par M. Sucquier M. Trayaz les trouva satisfaisants, et il témoigna sa reconnaissance à son émissaire par un petit grognement affectueux : c'était sa façon de s'acquitter.
Quelques heures plus tard, il emmenait Mme Limiès dans sa chambre et lui annonçait sans préambule qu'il
avait un important service à lui demander. Puis, sans entrer dans un détail inutile, il déclara que son neveu Silvère Sauvagin était un vilain cœur, un ingrat, un insolent et sa bête d'aversion; qu'il lui avait voué une effroyable haine, qu'il entendait le lui prouver, et que les personnes de sa famille qui le seconderaient dans sa vengeance pourraient compter sur sa gratitude. Il s'exprimait sur un ton de si vive irritation que sa sœur le crut tout à fait sincère : elle ne se douta pas que ses sentiments pour l'ingrat étaient beaucoup plus compliqués qu'il ne le disait, qu'il souhaitait Tamendement et non la mort du pécheur.
Il lui parla ensuite de Mme de Rins et de l'ascendant, de l'empire qu'exerçait sur elle M. de Coulevreux, dont il lui exposa les projets.
c Je ne sais trop, dit-il, pourquoi ce marquis ne m'a pas honoré de sa visite ni porté sur sa liste de souscripteurs. A la vérité, je le soupçonne d'être un fin renard et de vouloir travailler clandestinement à la conversion des petites Anglaises d'Hyères. Mais, si indifférent que je sois à leur salut, je suis bon diable dans le fond, et j'aime mieux qu'elles deviennent de ferventes catholiques que d'aigres méthodistes. »
Là-dessus il débita une diatribe virulente contre Wesley et les wesleyens, surtout contre les vvesleyennes, qui se croient les distributrices de l'Esprit Saint, et qui tout en disant qu'il souffle où il veut, l'envoient impertinemment souffler où il leur plaît.
« Ces femmes-là, dit-il, ont toutes l'humeur morose et acide, et je leur préfère encore les jésuites de robe courte. »
Mme Limiès ne pouvait deviner qu'il pensait en ce moment à une Américaine, à Mme Hannah Wheeler, dont il ne parlait à personne.
Après cette digression, retournant à son sujet :
« Ce qui va bien t'étonner, toi qui t'étonnes facilement, c'est que j'entends souscrire pour cinquante mille francs à leur collège anglo-français. Ce qui t'étonnera moins, c'est cj[ue tu es la personne que j'ai choisie entre toutes pour les remettre en main propre à M. de Coulevreux. Tu me parais avoir plus de zèle que tes filles pour la gloire de Dieu : une telle mission te revient de droit. Mais ce n'est pas tout d'être zélée, il faut être intelligente, et nous allons voir si tu l'es. Tâche de me comprendre sans me demander plus d'éclaircissements; je hais les longs discours. Ouvre tes deux oreilles.... M'écoutes-tu?... Un jour que je me promenais en voiture avec le maudit garnement que je veux punir de ses mauvais procédés, il émit je ne sais quelle proposition malsonnante, c|ui me fit penser qu'il avait des sentiments peu orthodoxes et ne croyait pas à grand'chose. Je demandai à ce catholique à gros grains comment il s'y prenait pour vivre en si bonne harmonie avec Mme de Rins, qui est une dévote. Il me répondit en se carrant qu'aussi tolérante que pieuse, elle n'avait jamais exigé qu'il pratiquât; que si elle s'était ingérée dans ses petites affaires de conscience, il ne serait pas resté chez elle un jour de plus. Je l'en crois sans peine : c'est un enragé qui ne s'est jamais dit que les gueux sont tenus de faire des concessions, qu'il n'est permis qu'aux gens qui ont des rentes d'avoir des principes dont ils ne démordent pas, que ce luxe est interdit à quiconque n'a pas son pain cuit. »
Là-dessus, fermant tout à fait l'œil droit et la regardant de tout son œil gauche :
« As-tu compris? »
Elle avait compris, et de plus amples explications eussent été superflues. Elle était naturellement intelligente; ne l'eût-elle pas été, une poule qui cherche du grain pour ses poussins fait dans l'occasion des miracles de sagacité et d'industrie.
Dès le lendemain elle entrait en campagne, et à deux heures de l'après-midi elle se présenta chez M. de Coulevreux, qui habitait une modeste villa dans l'un des laubourgs d Hyères. Elle fut très bien reçue : elle apportait cinquante mille francs offerts à titre de don gratuit et comme première mise de fonds; c'était une aubaine inespérée, et on pouvait les croire tombés du ciel.
Le marquis, après avoir exprimé sa chaude reconnaissance, s'attacha à lui prouver que M. Trayaz faisait un utile emploi de son argent. Il lui représenta combien le collège qu il s occui)ait de créer était propre à attirer à Hyères une nombreuse colonie étrangère. Il insista sur le caractère international qu'il entendait donner à une maison d'éducation, où de jeunes Anglaises et déjeunes Françaises, élevées côte à côte , apprendraient à se cou naître, h s'aimer, à se défaire des sottes et fâcheuses |)réventions qu'on avait pu leur donner. Il lui signala l<*s avantages d un enseignement polyglotte, lui cita le mot de l'empereur Charles-Quint : « Toute langue qu'on ^approprie est une ûme de plus qu'on acquiert ». 11 mêlait aux banalités des remarques fines, ingénieuses, et elle trouva qn il disait tout avec grAce; mais il se garda de lui répéter ce qu il avait confié à Mme de Rins, qnMI savait discrète comme le tombeau*
2o6 APRES FORTUNE FAITE.
Elle l'écoutait avec beaucoup de déléreiice, mais avec un peu d'inquiétude. Elle croyait découvrir en lui plus de charme que d'autorité. Elle se demandait si ce brillant causeur, qui possédait le don de l'insinuation, savait commander, s'il était vraiment un de ces directeurs de conscience dont les avis sont des ordres. Avait-il sur Mme de Rins un tel empire qu'il fût certain d être obéi s'il l'engageait à renvoyer un jeune homme dont elle n'avait qu'à se louer? Elle craignait que M. Trayaz n'eût été abusé par de faux rapports. Elle changea d'avis lorsque, ayant épuisé son sujet, il l'amena par des détours insensibles à lui parler avec quelque détail du généreux donateur qui en usait si obligeamment à son égard. Elle s'empressa de lui apprendre qu'après l'avoir longtemps affligée par son indifférence religieuse, M. Trayaz avait fait, durant son long séjour en Amérique, de salutaires réflexions et reconnu la supériorité du catholicisme sur toutes les sectes protestantes, que sa conscience s'était réveillée, qu'elle avait la douce assurance qu'il vieillirait et mourrait enfant de l'Église. Elle s'avisa que depuis quelques instants M. de Coulevreux avait un autre visage, que son regard jusque-là distrait et un peu voilé brillait d'un éclat extraordinaire, qu'il avait des yeux d'aigle, et que la force s'enveloppe quelquefois de grâce.
« Merci de la bonne nouvelle que vous me donnez! lui dit-il. Je suis heureux de penser qu'un jour cet homme remarquable sera tout à fait de nos amis. »
Sentant qu'il marchait sur un terrain sohde, il hasarda d'autres questions. Elle lui parla de ses deux filles, qu'elle lui représenta comme des mères chrétiennes, tout occupées de leurs enfants, à qui elles enseignaient à faire passer les biens spirituels avant les autres. Puis après une pause :
« Hélas! reprit-elle, avec un peu d'émotion, on prétend
qjue tout troupeau a son mouton noir. Notre laniille a le sien.
— Ouol est ce mouton noir?
— Pourquoi faut-il qu'un jeune homme qui a de grandes qualités et, dit-on, de grands talents, nous doin\e de grandes inquiétudes! Son père, qui est mort ruiné, l'a laissé sans ressources. Il s'en est pris à la société et à Dieu, et il afliche l'impiété. Il est d'autant plus impardonnable que la Providence lui a fait trouver une très bonne place, où il a su se maintenir jusqu'aujourd'hui; et pourtant son esprit s'est aigri de plus en [)lus. Il est, venu récemment passer quelques jours à la Figuière; il nous a tous scandalisés par ses discours cyniques, par son âpre incrédulité. Mon frère lui adressa de paternelles remontrances, qu'il reçut fort mal, et on a rompu.
— Comment l'appelez- vous?
— C'est le fils de feu ma sœur, Mme Sauvagin, et sûrement il ne tient d'elle que ce qu'il a de bon, car elle n'aimait pas les mécréants.
— Vous voulez donc parler, madame, du maître jardinier de la comtesse de Rins? dit-il d'un ton grave.
— Précisément. Nous nous intéressions trop à mon neveu pour ne pas être heureux de le savoir au service d'une femme plus capable que toute autre de le réconcilier avec les saines doctrines et les vertus chrétiennes. Nous attendions beaucoup de la bienfaisante influence qu'elle ne pouvait manquer d'exercer sur son esprit chagrin et superbe: nous nous flattions qu'elle exigerait (le lui qu'il pratiquât : c'est souvent par les pratiques que la foi s'acquiert. Mme de Rins n'a pas pensé avoir charge d'âmes. M. Trayaz demandait un jour à Silvère si la comtesse ne lui avait jamais enjoint de sacquitter du devoir pascal, s'il n'avait pas eu â ce sujet quelques difficultés avec elle. — Pas la moindre,
répondit-il d'un ton dégagé : elle est aussi tolérante que pieuse.
— La tolérance, répliqua doucement le marquis, est une vertu, et quelquefois elle est une faiblesse. Nous devons haïr l'impiété et aimer l'impie comme un frère:' c'est de toutes nos obligations la plus délicate à remplir. »
Cela dit, il changea de propos. Peu après, des visiteurs se firent annoncer; Mme Limiès se retira fort perplexe et peu rassurée sur le résultat de sa mission. Il lui semblait que le marquis avait pris bien légèrement cette affaire, et elle tremblait que M. Trayaz^ déçu dans son attente, ne l'accusât de maladresse et d'avoir fait un sot usage de ses cinquante mille francs. Elle eut dans la même minute un autre désagrément. Comme elle allait sortir de la villa, elle vit passer sur l'un des trottoirs de la route de Saint-Tropez son neveu, qui était en course : un instant plus tard, ils se seraient rencontrés face à face. Elle se hâta de détourner la tète et lui laissa le temps de s'éloigner.
Mme Limiès était dans l'erreur: loin d'avoir prislégèment cette affaire, le marquis en avait été douloureusement affecté. Il était le plus autoritaire des directeurs et le plus consciencieux des chrétiens. Il avait eu le déplaisir d'apprendre qu'une femme qui faisait profession de tout lui dire avait des secrets pour lui, et en même temps il se reprochait d'avoir commis un péché de négligence en ne lui parlant pas davantage de Silvêre. Il avait un autre chagrin ; est-il un saint qui soit exempt de toute faiblesse humaine? Il savait que la comtesse exigeait de tous ses gens la plus exacte observation de leurs devoirs religieux : si elle avait fait une exception en faveur de son jardinier, qui logeait chez elle et mangeait à sa table, il fallait que ce jardinier lui fût bien cher! Il en conçut quelque jalousie. Elle
s'était vainement appliquée à ne lui en jamais donner; quelques précautions qu'elle eût prises, un événement inopiné avait dérangé toutes ses mesures. Comme l'avarice, la jalousie endurcit le cœur : pour la première fois (ie sa vie, M. de Coulevreux se montra dur.
Deux heures plus tard, il entrait dans le salon de -Mme de Rins et lui disait :
« On prétend, ma chère comtesse, que vous êtes aussi tolérante que pieuse. Gomme Dieu, la vraie tolérance ne lait point acception des personnes. Je crains que la vôtre ne soit pas égale pour tout le monde, qu'elle n'ait deux poids et deux mesures, qu'elle ne passe aux uns ce (pi'elle ne souffre pas aux autres. Je sais, et je vous en loue, que vous ne prenez à votre service que des catholiques pratiquants, que vous avez l'œil à ce que tout votre monde fréquente les églises. Or il y a dans votre maison un jeune homme qui n'est pas un domestique, et dont l'exemple doit avoir quelque influence sur tout ce qui vous entoure, un jeune homme pour qui vous avez beaucoup d'estime et d'affection.... »
Il avait prononcé ces derniers mots avec un accent d'amertume qu'il se reprocha. 11 s'interrompit un instant, puis il reprit :
t Non seulement M. Silvère Sauvagin n'assiste jamais à l'office et ne fait pas ses pâques ; il est, m'assure-t-on, un incrédule déclaré ; il lui arrive parfois de tenir des propos qui scandalisent les croyants, et c'est à vous qu'ils s'en prennent. »
Elle avait pâli : elle sentait qu'un malheur venait dentrer dans sa maison.
€ Soyez certain qu'on le calomnie, répondit-ellc vivement. M. Sauvagin se respecte trop pour tenir où que ce soit des propos inconvenants, et je n'aurais jamais souffert qu'il en tînt chez moi. vous ne me faites pas l'injure d'en douter.
— Assurément, et je veux admettre qu'on l'ait calomnié. Mais, je vous prie, remplit-il ses devoirs religieux? et s'il ne les remplit pas, lui avez-vous jamais l'ait quelque observation à ce sujet?... Pourquoi a-t-il seul le privilège de s'affranchir de la règle et de se conduire chez vous comme il l'entend?... Ne craignezvous pas que le public ne s'en étonne et n'aille imaginer qu'il y a quelque chose de particulier entre vous et lui? y
Après avoir pâli, elle rougit et baissa les yeux. Hélas! il avait dit vrai, il y avait quelque chose de particulier entre Silvère et elle. Une passion, une idolâtrie commune les avait liés : des fleurs brunes, jaunes, bleues, incarnates, violettes ou grises avaient été les entremetteuses de cette affaire; l'affection qu'elle lui portait était un sentiment confus, vague, qu'elle n'aurait su définir, et qui ressemblait peut-être à un péché, mais si peu! Et cependant elle serait morte plutôt que d'en faire l'aveu à l'homme qui gouvernait sa conscience. Ce qui est plus grave, c'est qu'elle éprouvait [quelque douceur à penser qu'il y avait dans son cœur un coin caché dont elle s'était réservé la jouissance, qu'il y avait une portion d'elle-même qui n'appartenait qu'à elle. Elle s'en était quelquefois expliquée avec Dieu, et il lui avait semblé que si le Dieu qu'on adore à l'église la condamnait, celui qui a créé les plantes et qui se plaît parmi les buissons et les roses souriait à son innocente faute. C'était dans sa vie retirée et presque austère l'endroit charmant et fleuri; sa tendresse pour un impie, dont l'impiété ne l'effarouchait pas, lui paraissait non seulement digne d'excuse, mais délectable. Elle avait son aventure, son roman; si sérieuse qu'elle soit, quelle est la femme vraiment femme qui puisse vivre sans roman? Mais tout cela se passait dans une nuit profonde, impénétrable, et voilà qu'un homme armé d'un
llaniijonu voiiail do porter uno lumiAro cnio dans co fond mystérieux ûo son cœur, qu'elle ne montrait que de loin en loin au Dieu qui pardonne ! Quelque vénération qu'elle eût pour M. de Coulevreux, elle le trouvait indiscret et cruel.
Elle ne répondit pas à sa question.
« Il faut être indulgent, dit-elle, pour les erreurs d'un jeune homme qui mérite l'estime par son irréprochable probité, par la droiture de son caractère, par ses sentiments d'honneur. Il me paraît impossible qu'il ne revienne pas un jour h Dieu. J'ai cru que le mieux était de patienter, d'attendre et d'espérer. Soyez sur qu'avec le temps....
— Je veux croire, interrompit-il, qu'il possède toutes les vertus que la comtesse de Rins lui attribue; mais, à vrai dire, je m'occupe moins de lui que de vous. Vous êtes- vous acquittée de votre devoir? l'avez-vous averti?
— Oui, dit-elle.
— Et il ne s'est pas rendu?... Avez-vous insisté? ètesvous retournée à la charge? »
Elle secoua la tête.
« C'est lui-même, reprit-il en haussant le ton, oui, c'est lui-même qui vous a louée d'être aussi tolérante que pieuse, et convenez que, sortant de sa bouche, cet éloge ressemble à une accusation.... Êtes-vous contente de vous? Je m'en rapporte à vous, je m'en remets à votre conscience.... Nous vivons dans des temps agités et difficiles, où l'obligation de confesser hautement sa foi est un devoir plus impérieux, plus sacré que jamais. Le maître que nous servons a déclaré que qui n'est pas pour lui est contre lui. »
Elle avait un air d'accablement qui le toucha, il adoucit sa voix :
* Il y a plusieurs sortes d'incrédules. Votre jeune homme lit-il Voltaire, Strauss ou Renan?
— Je no pense pas qu'il se soit jamais occupé de controverses religieuses, ni qu'il ait aucun goût pour les livres prohibés.
— Si incrédule qu'on soit, on croit toujours à quelque chose. A quoi peut-il bien croire?
— Aux fleurs, répondit-elle avec un sourire mélancolique.
— Oh! bien, dit-il en souriant aussi, c'est une foi qui peut s'allier avec la nôtre : rien n'empêche d'aimer les fleurs et de croire au Dieu des chrétiens. Vous-même vous les aimez beaucoup, et personne ne vous soupçonnera jamais de n'être pas une bonne chrétienne. N'est-il pas écrit dans les saints livres que les cieux et la terre annoncent la gloire de l'Éternel, que, du cèdre à l'hysope, tout raconte ses merveilles?... J'aime beaucoup les roses, ma chère comtesse.
— Il se vante! pensa-t-elle : il ne les aime pas comme nous et comme elles veulent qu'on les aime. »
Il se tut un instant; il lui sembla qu'il n'avait pas assez sondé le terrain.
« Soit! montrons-nous indulgents et patients, poursuivit-il. Avant d'ordonner, descendez jusqu à la prière. Dites-lui que c'est une grâce qu'il vous fera. Vous avez eu pour lui tant de bontés ! J'aime à croire que la reconnaissance est au nombre de ses vertus. D'ailleurs son intérêt vous répond de lui; on m'assure qu'il est sans ressources, qu'il doit tenir à sa place.... Demandez-lui, ajouta-t-il en appuyant sur chaque mot, de vous accompagner tous les dimanches à la messe : sans doute il ne vous refusera pas cette marque de déférence et d'affection.
— Vous ne le connaissez point, répliqua-t-elle en secouant de nouveau la tête. Il adore les fleurs et sa fierté.
— Il a le cœur libre, pensa M. de Coulevreux; mais je crains cjue le sien ne soit pris. »
Kl. IVoïKjiîinl lo sourcil : « Ce que vous appelez sa fi<Mié me paraît être iihe révolte ouverte contre la loi divine. Dites plutôt qu'il a un grand fonds d'orgueil et que l'orgueil n'est jamais une vertu. »
Puis, d'un ton décisif : « Il faut que cet orgueilleux <e soumette ou se démette ! »
Elle était consternée. Oui, le malheur venait d'entrer dans sa maison. Et quel malheur! celui qu'elle avait le plus redouté, celui qu'elle avait employé toute sa diplomatie de femme j'i détourner, à conjurer. Elle se rappela la douceur des années écoulées qui ne reviendraient plus, tout ce que Silvère lui avait appris, la première plante que, pour son instruction, il avait peinte sous ses yeux, de quelle façon il préparait ses pinceaux, les godets où il mettait ses couleurs, les longues soirées qu'ils passaient ensemble et qui leur semblaient courtes, leurs communes adorations, leurs entretiens toujours sérieux auxquels se mêlait un charme secret, les vivacités amusantes de ce jeune maître, qui exigeait qu'on frtt prompt à le comprendre, l'attention qu'il avait à ne jamais sortir du respect et les impatiences qu'elle lui causait par les lenteurs de son esprit. L'avenir lui fil peur. Quel vide! Quel désert! Vraiment on était bien dur pour elle. Après s'être longtemps défiée de lui et d'elle-même, elle s'était senti, sans qu'il pût s'en douter, un attrait croissant pour son caractère, pour ses singularités, pour ses leçons, pour sa personne, et parfois le son de sa voix l'avait fait tressaillir. Cette femme sans reproche et sans tache ne s'était plus défendue. Elle avait dit pour se rassurer : « J'ai cinquante ans, il n'en a pas encore trente; ce jeune homme qui nourrit mon esprit et dont la voix me remue le cœur pourrait être mon fils ». Elle l'aimait innocemment, mais elle l'aimait assez pour qu'elle pût craindre de l'aimer trop. Il lui avait fait connaître à la fois les joies d'un attachement pur et l'émo-
tion clandostinodu mal.... Il fallail renoncer à tout cela. Oui, on était dur pour elle. Était-elle donc si coupable? Toujours appliquée à se contenir, sévère à elle-même et se surveillant sans cesse, il n'avait rien deviné. Il lui souvint d'avoir lu qu'une vieille religieuse, tenue de donner tout son bien à la communauté, s'était réservé un petit clos qui lui était cher, et que touchée tardivement de la grâce, elle avait consenti, après de longs combats, à livrer la clef de son jardin, qui était la clef de son cœur. Il lui parut que le sort de cette nonne avait été moins rigoureux que le sien, qu'on souffre moins de donner à Dieu son jardin que son jardinier.
M. de Coulevreux respectait sa triste rêverie. Après un long silence, se réveillant, elle le regarda d'un omI fixe, et lut sur son visage aux fins contours, qui avait en ce moment un caractère de beauté froide et sévère, qu'il était arrivé chez elle résolu à frapper un grand coup, que sa décision était irrévocable, qu'il ne lui accorderait rien, pas même un sursis.
« Vous le voulez? demanda-t-elle sur le ton d'une victime qui interroge son bourreau.
— Je le veux, répondit-il d'une voix si ferme et si impérieuse que Mme Limiès, si elle avait assisté à cette conférence, n'eût plus douté qu'on ne puisse allier au talent de l'insinuation le don du commandement.... Ne prenez donc pas cette affaire au tragique, continua-t-il. Si c'est par un sentiment d'humanité qu'il vous répugne de renvoyer M. Sauvagin, il ne tient qu'à vous d'adoucir sa disgrâce en vous montrant généreuse. Je me charge du reste : je me fais fort de vous trouver avant deux jours un jardinier habile, de mœurs exemplaires, qui aura toutes les vertus de ce mécréant et peut-être celles qui lui manquent. »
Elle savait qu'il avait les bras longs, qu'il se mêlait de beaucoup de choses, que son salon, presque nu, où
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srtait drri(l(' plusd'un mariage, servait dans l'occasion de burean de placement. Pourtant son offre lui sembla dérisoire, et elle lui repartit avec un frémissement dans la voix :
« Ne prenez pas cette peine. L'un de ses aides est un ouvrier intelligent, dont je tâcherai de faire l'éducation. »
La chrétienne se résignait, la femme se vengea :
« Il y a des hommes, dit-elle, qu'on ne remplace pas : on les regrette. »
Se sentant bravé, ému d'une sourde colère, il attacha sur elle ses yeux d'aigle, qui fouillaient dans les Ames ot forçaient les volontés : elle n'en put soutenir l'éclat. Elle se courba humblement et, sans prononcer une parole, elle demanda grâce.
11 se leva, et les bras croisés :
€ Madame, s'écria-t-il. Dieu est moins jaloux des idoles auxquelles nous sacrifions à la face du soleil que de celles que nous adorons dans la nuit de notre cœur. *
En sortant, le briseur d'idoles, satisfait de sa victoire, aperçut de loin l'inconscient rival dont il venait de se débarrasser. Il eut un mouvement de pitié sincère :
€ Pauvre garçon ! pensa-t-il; il ne se doute pas de ce qui l'attend. »
Et il s'affligea de n'être pas à même de lui servir une pension, sous la réserve expresse que ce botaniste dangereux, qui opérait des prestiges, s'en irait chercher des plantes dans une contrée fort éloignée.
Lorsque, deux heures après, Silvère dîna tête à tête îivec Mme de Rins, il fut frappé de son air morne, défait cl de ses longs silences. Il lui demanda si elle était soulTrante : elle ne répondit ni oui ni non. Il pensa qu'elle avait reçu quelque fâcheuse nouvelle; il était à mille lieues de s'imaginer qu'il pût être pour quelque
chose dans sa mélancolie. Comme tous les soirs, ils prirent le café au salon; mais, contre sa coutume, elle alla s'installer, sa tasse à la main, dans un fauteuil bas, près de la cheminée et aussi loin que possible de la lampe, dont la lumière, rabattue par une gaze rose, n'arrivait pas jusqu'à elle. Ses chagrins aimaient l'ombre, et quand elle avait de durs devoirs à remplir, elle désirait qu'on ne vît pas ce qui se passait sur son visage. Elle voulait en finir sur-le-champ, dire tout de suite ce qu'on l'avait condamnée à dire. Diplomatie, manèges, artifices de rhétorique, rien ne pouvait conjurer son inévitable destinée. Elle se sentait prise dans les mâchoires d'un étau : à quoi bon prolonger son supplice?
< Monsieur Sauvagin, dit-elle tout à coup, que me répondriez-vous si je vous priais d'aller désormais tous les dimanches à la messe? »
Il demeura interdit ; de tous les incidents qui pouvaient se produire, c'était le plus inattendu. Comme s'il eût voulu s'assurer que c'était elle qui avait parlé et savoir ce que disait sa figure, il souleva un instant l'abat-jour de la lampe; il s'avisa que la comtesse avait le teint blême, les lèvres serrées. Évidemment l'affaire était grave. Se raidissant contre son émotion :
« Si vous me demandiez, madame, ou si vous m'ordonniez, ce qui dans le cas présent revient au même, d'aller tous les dimanches à la messe, je vous répondrais que vous avez attendu bien longtemps pour m'adresser cette requête; qu'au surplus rien de pareil n'avait été stipulé entre nous; que jusqu'ici vous avez respecté mes doutes comme je respectais votre piété. Je crois vous l'avoir dit, je ne suis pas incrédule par principes, et je n'ai aucune animosité contre l'Église et ses dogmes. Il y a des énigmes dont j'ai renoncé à trouver le mot; nous sommes entourés de mystères que je n'ai eu ni le loisir ni le goût d'approfondir, et j'ajoute que de toutes les
explications qu'on a pu donner de l'univers, le matérialisme m'a toujours paru la plus insuffisante et la plus sotte. Il faut tout prévoir; il peut arriver qu'un jour mes croyances un peu vagues et la religion naturelle ne me suffisent plus. Si je viens à changer, on n'aura pas besoin de me montrer le chemin de l'église, je le prendrai de mon propre mouvement; mais en tout ce qui regarde ma conscience, je ne suivrai jamais le mouvement d'autrui, et j'entends que personne ne puisse me soupçonner de pratiquer par contrainte, ou par hypocrisie, ou par intérêt.... Enfin, madame, votre demande me surprend au dernier point, et je suis tenté de croire que vous obéissez à je ne sais quelle suggestion.... Oui, madame, c'est bien vous qui avez parlé, mais j'ai cru reconnaître la voix d'un autre. »
Il lui vint une soudaine inspiration, et il s'écria : « Je vois ce que c'est : il y a là-dessous un vilain petit complot. Cet après-midi, j'ai vu Mme Limiès sortir de la villa de M. de Coulevreux, et deux heures plus tard il était chez vous. Le coup est parti de la Figuière : M. Trayaz se venge, et vous êtes l'instrument de sa ven ijreance.
— Dites plutôt que j'en suis la victime », répliqua l-<'lle d'une voix sourde.
Ce mot tendre ne le toucha point : il avait en ce moment un cœur de pierre.
€ Eh! oui, on avait juré de me chasser d'ici, et, l'ordre • 1 expulsion vous ayant été signifié par un homme à qui \ ous ne pouvez rien refuser....
— Vous savez bien, interrompit-elle, qu'il ne tiendrait (juà vous de rester chez moi toute votre vie, et que si vous aviez un caractère moins entier....
II l'interrompit h son tour :
« Vous en usez comme mon oncle, dit-il en riant du bout des lèvres. Tel est mon sort : on me propose des
conditions inacceptables, et. si je les refuse, on s'en prend à mon mauvais caractère. »
Elle fut sur le point de se féliciter de ce ciu'il était dur et injuste : il lui sembla qu'elle le regretterait moins. Mais la flamme qu'il avait dans les yeux le rendait beau; elle détourna les siens.
« Vous avez promis? reprit-il.
— J'ai promis.
— Et vous attendez mon remplaçant?
— Je ne vous remplacerai point.
— Quand vous convient-il que je parte?
— Vous ferez ce qu'il vous plaira, prenez votre temps.
— Je serai parti dès demain. »
Et, l'ayant saluée, il alla s'enfermer dans son pavillon, où il employa toute la nuit à empaqueter ses livres, son linge, ses habits, ses herbiers, ses albums.
Le lendemain matin, elle le fît appeler pour régler son compte. La nuit blanche qu'il venait de passer n'avait pas adouci son humeur et sa colère : il avait les mouvements brusques, le ton hautain, Elle lui dit qu'il avait droit à une indemnité : il l'arrêta dès les premiers mots, déclara qu'il ne demandait que son dû. Elle insista; il lui repartit :
« C'est peut-être une idée chrétienne que les injustices se réparent par des aumônes, ce n'est pas la mienne : je n'accepte l'aumône de personne, et je me souviens des injustices. »
Elle s'attendrit : « Je vous en supplie, dit-elle, ne nous quittons pas ainsi! Souvenez-vous des jours d'autrefois, de ce que vous étiez pour moi, de ce que j'ai tfiché d'être pour vous....
— En toute chose, regarde à la fin! dit le proverbe, et convenez, madame, que la fin est mauvaise. »
Alors il vit pleurer cette femme qui ne pleurait jamais, et il sentit qu'il était injuste, qu'elle était plus malheu-
reuse que lui, quelle souffrait cruellement d'un acte de pieuse obéissance, auquel elle n'aurait pu se refuser sans croire son âme en danger. Lui prenant les deux mains, ces longues mains pûles à qui il avait appris à peindre, il les pressa respectueusement sur ses lèvres. Une légère rougeur lui monta aux joues, et elle murmura :
« Je suis plus généreuse que vous, j'accepte votre aumône. »
II ne répondit pas, et après lui avoir annoncé qu'il enverrait chercher son bagage avant le soir, il partit. Elle le reconduisit jusqu'à la porte qui ouvrait sur la terrasse. Immobile sur le seuil, elle le regardait s'éloigner. Quelques mois auparavant, dans les Montagnes Rocheuses, M. Trayaz avait vu passer devant lui sa jeunesse sous les traits d'un petit homme trapu qui cherchait de l'or : Mme de Rins voyait la sienne ou le peu qu'il lui en restait s'en aller à jamais avec un singulier garçon qui adorait les fleurs et sa fierté. Elle se sentait plus vieille de vingt longues années; c'en était fait de son chaste et silencieux roman. Un Dieu jaloux, (|ui veut qu'on se mortifie, avait tout brûlé, tout consumé dans son cœur, ^indignant d'apprendre qu'il s'y trouvait un coin vert où (le temps à autre chantait un oiseau. Cependant, avant d'ouvrir la grille, Silvère s'était retourné pour jeter un dernier regard au jardin qui n'était plus à lui. II s'aperçut qu'une plante à haute tige s'était détachée de son tuteur et laissait pendre sa tète; revenant sur ses pas, il s'agenouilla pieusement devant elle et la rattacha. Puis il s'en alla pour ne plus revenir.
« lis ont raison, dit à demi-voix Mme de Rins, en pensant au Dieu jaloux et au marquis de Coulevreux; ils ont raison, je l'aimais trop. »
Le coup avait été aussi rude qu'imprévu, et il fallut plusieurs jours à Silvère pour s'en remettre. Le premier étourdissement passé, il constata qu'il en était quitte pour de fortes contusions, qu'il n'y avait pas eu de fracture. Économe, rangé comme une fourmi, il avait dans ces dernières années mis quelques milliers de francs de côté. Il pouvait se retourner, attendre. Il loua pour un semestre trois petites chambres à un quatrième étage de la rue du Portalet. Tout en s'occupant de s'y installer, lui et ses effets, il raisonnait, il philosophait.
« J'aurais tort de me plaindre, se disait-il. Si j'étais resté plus longtemps chez Mme de Rins, je m'y serais engourdi. Bien logé, bien nourri, assuré de ma subsistance et du lendemain, j'étais malade de trop d'aise. Mon corps était au large, j'avais l'esprit à l'étroit. On me volait mon temps, on m'employait à une foule de choses où la botanique n'a rien à voir. Je serais devenu à la longue une façon d'intendant, un honnête Sucquier, s'il est permis d'accoupler ces deux mots, et, ce qui est pire, comme on s'accoutume à tout, je n'aurais pas eu le sentiment de ma déchéance. J'ai perdu mon oreiller et mon lit de plume; me voilà condamné à la vie d'efforts, d'inquiétudes et de souffrances. En me chassant de mon médiocre paradis, mon cher oncle m'a rendu, à son insu,
un fier service. lia réveillé toutes mes ambitions : je lui prouverai que le malheur qui énerve les faibles fortifie les grands courages, et que les despotes qui se vengent ne savent pas toujours très bien ce qu'ils font.... On a jeté le chien à Teau; nage, mon fils! »
Qu'allait-il faire ? il s'était décidé sans hésitation pour le parti qui lui semblait le plus sage, le plus sûr et aussi le plus attrayant. Il avait résolu de se rendre avant peu à Paris et d'aller exposer son cas à M. Martigue, comptant, pour se tirer d'affaire, sur l'assistance et le conseil de son vieil ami. Ils étaient en correspondance suivie, et récemment cet éminent académicien avait eu l'occasion de lui témoigner l'estime qu'il faisait de lui. Chargé de composer un Manuel de botanique à l'usage des élèves de l'École de pharmacie et absorbé par des travaux plus importants, il s'était contenté d'esquisser l'ouvrage, avait envoyé ce brouillon à Silvère, en le priant de le revoir, de le remanier à sa guise. Silvère avait tout revu, ajouté des chapitres entiers, et M. Martigue, après mûr examen, lui avait écrit :
« A merveille, mon jeune ami! Je viens de donner noire livre à l'imprimerie. Ce qu'il y a de mieux dans mon Manuel et de plus original n'est pas de moi : je le dirai dans ma préface. »
Si impatient qu'il fût de respirer l'air de Paris, Silvère dut retarder de quelques jours son départ. Mme Verlaque et sa fille se trouvaient absentes au moment de sa rupture avec Mme de Rins; elles étaient allées passer une semaine chez des parents. Il avait des comptes à leur rendre, et il n'était i)as sans inquiétude. Il sentait bien lui-même que, mis subitement sur le pavé, il n'était plus pour l'instant un gendre acceptable; mais il se croyait certain d'obtenir à bref délai une place et un traitement suffisant pour faire vivre deux nouveaux mariés, décidés k tant s'aimer que le
pain dur leur paraîtrait tendre. Il l'avait juré par sa loi, par sa volonté, par son amour. Réussirait-il à faire partager à Mme Verlaque sa superbe confiance? Elle n'avait pas l'esprit commode, elle était peu facile à convaincre.
« Et surtout, pensait-il, gardons-nous de mêler dans cette affaire et dans mon discours le nom de M. Trayaz. Si elle pouvait se douter que c'est lui qui m'a joué ce tour noir, qu'il est désormais mon ennemi mortel, que je n'ai plus rien à espérer de lui, elle m'évincerait sans pitié, et tout serait fini entre nous. »
On lui annonça sur la fin de la semaine que Mme Verlaque arriverait le lendemain, par le train de midi, et le lendemain vers deux heures il était chez elle. Il n'eut pas la peine de l'instruire de sa disgrâce : les mauvaises nouvelles vont vite, et de la gare à la porte de son appartement elle avait rencontré deux personnes bien informées, qui s'étaient empressées de lui apprendre que la comtesse de Rins était en délicatesse avec M. Sauvagin et l'avait renvoyé.
« Eh bien! lui cria-t-elle avant qu'il pût placer un mot, vous avez donc fait encore des vôtres! Là, franchement, quoique je me flatte de vous connaître, je ne m'attendais pas à cette seconde incartade.... Mais parlez donc! expliquez-vous! Que s'est-il passé? »
Il s'expliqua de son mieux. Les yeux au ciel, elle semblait prendre les saints du paradis à témoin de la violence qu'elle se faisait en écoutant ce récit saugrenu sans tordre le cou au narrateur.
« Vous auriez donc été bien malheureux d'aller tous les dimanches à la messe?... Vous n'êtes pas seulement étrange, bizarre, absurde; pour trancher le mot, vous êtes un Iroquois! »
Il lui exposa ses raisons, sans parvenir à se faire comprendre.
« Ce qui nio parait rlair, dit-ello, c/ost qu'il y a des ( oMscioncos bion promptes à s'effaroucher et des scrupules qui iTK^nent leur homme tout droit h l'hôpital. »
Cepeudaut, quoiqu'elle en mourût d'envie, elle ne rompit point. Elle était furieuse contre lui, ses explications et sa conduite lui semblaient pitoyables, mais il était encore pour elle le neveu d'un oncle énormément riche qui s'obstinait à l'aimer beaucoup, et partant un magnifique parti. Klle le pensait du moins, et, eût-elle su que M. Trayas avait ourdi cette trame, elle avait l'esprit assez pénétrant pour juger que certains procédés sont compatibles avec certains sentiments, que qui aime bien châtie bien.
t Vous raisonneriez jusqu'à demain, lui dit-elle, que vous ne réussirez pas à me convaincre. Laissons cela, et faites-moi l'honneur de m'exposer vos plans, car j'aime à croire que vous en avez. »
II lui fit i)art du projet qu'il avait formé, et cette fois ("lie comprit mieux, mais elle demeura perplexe. Elle savait que Paris est une ville oîi un habile homme, en se remuant beaucoup, peut attraper de bonnes places; elle croyait Silvére capable de se remuer; mais quelle habileté pouvait-on attendre d'un extravagant qui tenait sa conscience pour un trésor inestimable et ne souffrait pas que personne y touchût? Il lui parla <le M. Martigue et du Manuel de botanique : ce fut la partie de son discours qui fit le plus d'effet.
* Évidemment, pensa-t-elle, il a de la science et du talent; mais il les placera tout au plus à un pourcent, et encore! Les Irocpiois ont le don précieux de travailler ef do vendre à perte. Heureusement, je suis là! »
« Dieu veuille, lui répondit-elle, que vos espérances ne soient pas chimériques, et que M. Martigue soit un ami aussi chaud, aussi solide qu'il vous plaît de le ' i(Mre! Il ne faut jamais bâtir sur le sable.... Enfin
débrouillez-vous. Je vous crois fort amoureux; vous pensez bien que votre mariage sera remis de mois eu mois jusqu'au jour où vous aurez retrouvé une situation. »
Et elle lui dit en prose ce que Corneille a dit envers :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix!
A peine se fut-il retiré, elle courut au grand remède et écrivit une longue lettre à M. Trayaz. Elle lui racontait le fâcheux événement et la détermination qu'avait prise Silvère d'aller tenter fortune à Paris et de demander du secours à M. Martigue. Elle lui confiait ses cuisants soucis. Pouvait-elle donner sa fille à un imprudent trop sujet à faire des frasques et de l'avenir duquel elle commençait à douter? Par une transition habilement ménagée, elle lui glissait deux mots de ses ennuis de propriétaire. N'ayant pu louer sa maison, elle s'était résolue à la vendre au rabais : un Russe lui en avait offert cent mille francs; mais au moment de conclure, il s'était ravisé, et elle avait manqué cette belle occasion. Puis revenant à son premier sujet, elle insinuait, et c'était le passage de sa lettre dont elle avait le plus pesé les termes, qu'il y avait dans ce monde un être omnipotent, un magicien qui, d'un coup de sa baguette miraculeuse, pouvait faire jaillir de la roche la plus aride une source vive, convertir les déserts en gras pâturages et les chagrins des mères en de savoureuses félicités. Elle avait ajouté un post-scriptum ainsi conçu : « Votre pauvre petite bru, qui se recommande à votre indulgente amitié, est fort triste et se désole : je ne sais si je dois lui conseiller de ne plus penser à un jeune homme qu'elle aime beaucoup, et dont elle voit les rares qualités et oublie les dangereux défauts. »
Kilo l'olul sa missive, ollo on l'nt contente et se liAta (io roxpédior. Dans la soirée, Silvère, qui devait partir le lendemain à la première heure, vint faire ses adieux. Kilo poussa la longanimité jusqu'à souffrir qu'il demeurAt cinq minutes seul à seule avec sa fille.
« La main sui* la conscience, lui demanda-t-il, aimet-on encore un pou Tlroquois? »
Kilo no s'entendait guère à varier ses litanies :
c Je vous avais dit que j'aimais la paix, et vous vous brouillez avec tout le monde.
— Ah! distinguons : ce sont les autres qui se brouillent avec moi. Au surplus, que m'importe? Le bonheur, le vrai bonheur c'est vous, et pourvu que vous me restiez fidèle, je suis prêt à soutenir que tout va à merveille, que tout ce qui existe est le mieux possible, et que les coquins eux-mêmes ont du bon. »
Il lui avait dit cola avec un élan de passion qui rochaulTa son indolence.
« Il vous en coûte donc beaucoup d'aller k l'église? Il faudra pourtant que vous y alliez pour m'épouser.
— J'y irai, ce jour-là, de grand cœur. Il m'est insupportable de céder à la contrainte; mais quand l'amour s'en mêle, rien ne me coûte, et les obéissances me sont douces.
— Pas toujours. Si vous aviez tenu la promesse que vous m'aviez faite, vous ne seriez pas en guerre avee votre oncle.
— Oublions le passé, s'écria-t-il, et ne songeons qu'à l'avenir. Qu'ai-je besoin de mon oncle et de ses millions? J'ai de la volonté, j'ai des bras, j'ai des jambes, je suis de la race des ambitieux et des opiniâtres; j'arliverai, je vous le jure, et je vous ferai un sort digne de vous.... Mais savez-vous comment une femme doit s'y prendre pour doubler la force d'un homme? Elle s'assied bien en face de kii, elle avance la tète, elle le
regarde fixement, et elle lui dit tout bas, lout bas : a Iroquois, je t'aime, et tu en as pour ta vie! »
Cette Méridionale lymphatique, passive, au ton lent et tramant, finissait toujours par s'échauffer au jeu. Tel quel, Silvère était après tout l'homme qu'elle préférait à tous les autres ; car si les autres l'admiraient et le lui faisaient sentir, il était le seul qui lui eût parlé d'amour, et quand il en parlait, cette musique lui chatouillait le cœur; comme elle n'était pas ingrate, il y avait des instants où ce joueur de flûte, qui lui procurait des sensations inconnues, se faisait aimer d'elle aussi passionnément, aussi tendrement c|u'il lui était possible d'aimer quelqu'un ou quelque chose. Elle fit ce qu'il lui disait de faire; elle s'assit en face et tout près de lui, avança la tète, le regarda fixement.
« Vous aimez ce fou? dit-il.
— Oui.
— Et il en a pour sa vie?
— Pour toute sa vie. »
Dans son ravissement, il s'apprêtait à sceller par un nouveau baiser leur traité de paix et d'alliance éternelle; mais Mme Verlaque reparut soudain, et il n'était pas question de s'embrasser en sa présence : elle lui ôta le morceau de la bouche. Quelques minutes après, elle lui exprima, en le reconduisant, le désir d'avoir souvent de ses nouvelles; en même temps elle lui signifiait qu'il eût à la prendre pour sa boîte aux lettres: que s'il avait quelque chose de particulier à mander à Ameline, elle s'acquitterait fidèlement de ses messages. Il goûta peu cet arrangement, mais il était dans cette disposition d'esprit où l'on ne se plaint de rien, où Ton avale la mouche avec le sirop. Le lendemain, à son réveil, il crut entendre le bourdonnement d'une voix douce et moelleuse, qui lui disait à l'oreille : « Pour la vie ! pour toute la vie ! »
Al'RKS FORTUNE FAITE. 277
•Mine \'crIaqiio })assa les jours suivants dans une -lande anxiété. Impatiente de recevoir une réponse de M. Trayaz, les heures de distribution et le facteur de la poste tenaient une place considérable dans ses pensées. Elle commençait à se décourager lorsqu'un matin elle vit entrer chez elle un gros homme rouge qu'elle connaissait. M. Trayaz, qui n'aimait pas à écrire, lui avait dépêché son intendant. Coiffé d'un chapeau gris à haute forme, M. Sucquier portait un habit de drap fin, un gilet blanc, une cravate bleu de ciel; sa boutonnière était fleurie, et il n'en était pas plus beau. Cependant sa face bourgeonnée plut beaucoup à Mme Verlaque. Il l'aborda d'un air de gravité et de mystère. Après s'être installé dans un fauteuil dont il fit crier les ressorts, avoir ouvert sa tabatière d'argent, prisé, toussé, soufflé et battu quelque tenq:>s la campagne pour exaspérer ><)n impatience, il accoucha enfin et lui dit sur le ton familier qu'il prenait avec tout le monde, sauf avec l'homme puissant cjui l'employait :
« Je vous apporte, madame, une nouvelle qui vous sera sûrement agréable. Vous avez annoncé à M. Trayaz que vous étiez désireuse de vendre votre maison : il ne sera pas fâché d'avoir un pied-à-terre à Hyères. Il m'a chargé d'examiner votre villa; sur mon rai)port il s'est décidé à l'acheter et m'a p^ié de vous dire qu'en considération de vos embarras et de l'intérêt qu'il vous porte, il vous en offre deux cent mille francs, payables à jour préfix et selon les convenances de la vendel'L'sse. »
Le cdHirde Mme Verlaque se dilata. Mais comme elle Il acquittait pas volontiers la dette de la reconnaissance, <'lle hasarda de dire que dans ces conditions elle céderait sa maison au prix coûtant. Elle n'y gagna que de se faire rabrouer.
« Je ne sais ce qu'elle a coûté, lui repartit M. Sucquier
d'un ton caustique, mais je sais que dans l'état où elle est, je n'en donnerais pas soixante mille francs. »
Elle s'empressa de battre en retraite, loua le procédé généreux de M. Trayaz, déclara qu'il y a des amitiés auxquelles on attache un prix infini.
« Nous voilà donc d'accord , chère madame. Seulement....
— Ah! oui, dit-elle en souriant, je crois savoir que M. Trayaz ne fait janiais rien pour rien.
— Vous êtes une femme d'esprit et vous avez rencontré juste dans votre conjecture. Voici ce que M. Trayaz attend de vous : il désire qu'en ce qui concerne le mariage de mademoiselle votre fille, vous lui transmettiez vos droits sur elle, que vous lui en fassiez un transport en règle.... Je vous étonne, chère madame?
— Beaucoup, cher monsieur!
— Croyez-moi, il n'y a rien là qui puisse vous effrayer et nous travaillons à votre bien. Si mécontent qu'il soit des procédés de son neveu, M. Trayaz s'obstine à s'intéresser à lui. Pourquoi est-il féru de ce garçon? C'est une faiblesse de vieillard que je ne me charge pas d'expliquer. »
A ces mots, il se frotta la joue comme pour en effacer un soufflet qui y était resté.
« Bref, reprit-il, cet onde débonnaire est prêt à se réconcilier avec son neveu, mais à la condition que Fingrat s'humiliera devant lui. Ne serait-ce pas un admirable moyen de le mater que d'obtenir de vous le droit de disposer de la main de mademoiselle votre fille, et de pouvoir dire à cet hurluberlu : « Je la donnerai à « qui me plaira : tâche de me plaire! » Au surplus, vous comprenez, madame, quel avantage vous pouvez retirer de cet étrange caprice. M. Trayaz devient en quelque sorte responsable de l'avenir de Mlle Verlaque. S'il la donne à son neveu, vous pouvez être sur qu'il la dotera;
APRKS FORTUNE FAITE. 279
s'il la lui iclïise, il se croira tenu de lui trouver quelque autre parti, et la dot sera plus grosse encore. »
Elle n'avait pas besoin qu'on lui expliquât tout ce qu'il y avait d'avantageux pour elle dans cette combinaison, qui lui sourit, et elle déclara que sans prendre le temps de la réflexion, elle souscrivait de grand cœur à l'arrangement qu'on lui proposait.
€ Voilà qui est bien, poursuivit M. Sucquier. Seulement....
— Il y en a encore un? interrompit-elle de nouveau. Cette fois je commence à m'inquiéter.
— M. Trayaz désire, chère madame, que jusqu'au retour de M. Sauvagin, mademoiselle votre fille aille vivre en otage à la Figuière, et je vous jure qu'elle y sera traitée comme une reine.
— Je le crois, repartit Mme Verlaque, devenue tout à coup pensive; mais du moment que j'autorise M. Trayaz à accorder ou à refuser à son gré la main de ma fille, que lui importe qu'elle vive chez moi ou chez lui?
— Ah ! vous ne le connaissez pas encore. C'est un homme d'imagination qui s'ennuie et qui cherche à se désennuyer. Que voulez-vous? il a le goût des signes visibles, des symboles qui parlent aux yeux, et il ne méprise pas la mise en scène. En revenant de Paris, M. Sauvagin se précipite chez vous... : « — Où est-elle donc? » — Et vous lui dites : c — Ne la cherchez point, vous ne la trouveriez pas; votre oncle me l'a escamotée : c'est à lui quil faut la réclamer. » Quel coup de poignard! Et que n'ira-t-il pas s'imaginer? M. Trayaz le voit déjà, accourant tout éperdu à la Figuière, se jetant, à ses pieds. Quoique mon seigneur et maître ne soit pas grand clerc en matière d'histoire, il a peut-être ouï parler du pape Grégoire VU et d'un certain empereur allemand qui lit amende honorable à Canossa. Assurément il ne contraindra pas M. Sauvagin à passer une
nuit en chemise dans la neige : il n'y a i)as souvent de la neige dans le Var au mois d'avril. Mais il trouvera autre chose; quand on s'ennuie, on se distrait, on dissipe ses brouillards comme on peut.... N'allez pas lui gâter ses plaisirs ! »
Elle devenait de plus en plus songeuse, et les objections abondaient dans son esprit.
« Monsieur Sucquier, dit-elle, je tiens beaucou[) à vendre ma maison, mais je tiens beaucoup plus encore à la réputation de ma fille. Elle est la première de mes affections....
— Et, soit dit entre nous, insinua-t-il, les affections sont quelquefois des affaires. »
Elle ne releva pas cet impertinent propos, mais elle «ijouta d'un ton sec :
« Je vous avoue que l'envoyer ainsi seule dans une maison étrangère.... Si je l'y accompagnais, ce serait autre chose.
— Oui certes, madame, ce serait autre chose. Quelque agrément que M. Trayaz trouvât dans votre société, la petite pièce qu'il prépare perdrait de son sel, et il vous en voudrait de vos défiances. Aussi bien vous avez l'air de croire que vous enverrez Mlle Ameline dans un ménage de garçon, qu'elle n'y aura d'autre compagnie que celle d'un vieux célibataire. Erreur profonde! désabusez-vous, chère madame. Elle trouvera là-bas toute la famille de M. Trayaz, laquelle, si je sais compter sur mes doigts, se conq^ose de trois femmes du meilleur monde et d'une jeune fille des plus agréables, Mlle Huguette Lejail. Elle s'amusera : on s'amuse beaucoup cette année à la Figuière. M. Trayaz a singulièrement rajeuni depuis son dernier voyage en Amérique. Nous avons une ou deux fois chaque semaine de grands dîners, la comédie, des concerts, des charades, des tableaux vivants, que sais-je encore? Votre fille a mené jusqu'ici
mil' vie assez triste : laissez-la se secouer, et soyez sûre (ju'oii aura pour elle autant de respect que de soins. .JOubliais de vous dire que M. Trayaz, qui depuis son rajeunissement mêle un peu d'enlantillage à tout ce ((u'il fait, ménage à ses invités une surprise, une petite lète où il destine un rôle à la plus belle fille de la Provence.... Enfin, il le veut! Conseil d'ami : regardez-y à dix fois avant de le désobliger. »
Quand on demande au propriétaire d'un tableau de i^n-and prix de l'envoyer à une exposition, il est partagé (Mitre le désir de le produire dans le monde, de s'en faire gloire, et la crainte que ce chef-d'œuvre qui vaut nue fortune n'éprouve une de ces avaries qu'on ne répare pas, ne lui revienne détérioré, avili. Mme Verlaque ressentait les mêmes perplexités. Elle se tut quel- (jues instants. Puis :
« Monsieur Sucquier, me permettez-vous de mouvrir à vous avec une entière confiance?
— Comment donc, chère madame! Je me pique d'être un bon i)hysionomiste, et dès notre première rencontre il ma paru que nous étions faits, vous et moi, pour nous entendre. Je vous l'ai prouvé en m'expliquant tout à Iheure avec une liberté de langage et une absolue franchise que je n'ai pas avec tout le monde.
— Cher monsieur, s'il faut tout vous dire, je crains que M. Trayaz n'admire trop ma fille.
— Et vous en concluez (fu'il pourrait être tenté de la j)i'endrc pour lui? »
Il fit une pause à son tour, et roulant sa tabatière entre ses doigts, il sendjlait hésiter à poursuivre. Il se décida enfin à franchir le pas :
« On m'avait chargé de vous transmettn^ un message, • 1 jusqu'ici vous avez eu affaire à l'ambassadeur de M. Trayaz. En ce moment, madame, M. Sucquier vous l)arle en son propre et privé nom : faites-lui l'honneur
de l'écouter. Tout est possible. Mon Dieu! oui, il pourrait arriver que M. Trayaz, plus jeune de jour en jour, devînt amoureux de mademoiselle votre fille jusque par-dessus les oreilles!... Eh! le beau malheur si elle venait à l'épouser lui et ses quatre-vingts millions! »
Mme Verlaque vit tout tourner, autour d'elle. Elle était si troublée que M. Sucquier ne lui apparaissait plus que dans un grand éloignement et comme un point; il ne reprit que par degrés ses dimensions véritables. Dès qu'elle fut revenue de sa violente émotion :
« Ah! dit-elle, il y a de parfaits bonheurs qu'on nose souhaiter. Mais, comme vous le dites, tout est possible. Ne pourrait-il pas arriver aussi...?
— Non, interrompit-il d'un ton péremptoire, et vous vous alarmez à tort. Si M. Trayaz fait jamais la cowr à votre fille, ce sera pour le bon motif. Croyez-moi, exception faite pour M. Sauvagin que nous n'aurons pas de peine à évincer puisqu'il s'en charge lui-même, mon auguste patron est peu disposé à faire le bonheur de ses héritiers présomptifs, qu'il soupçonne d'attendre impatiemment sa mort. Bien conservé comme il l'est, si son cœur venait à se prendre, je ne serais pas surpris qu'il leur jouât le tour de se marier à leur barbe et de procréer un petit héritier direct, frais et rose. Verriezvous grand mal à cela? »
Elle fut prise d'un nouvel éblouissement, et passa son mouchoir sur son front moite de sueur. Auprès de la chimère dont elle se repaissait, toutes celles qu'elle avait caressées jusqu'alors étaient un pur néant : elle eut la vision d'un immense tonneau tout bondé d'or qu'une petite femme grasse, qui lui ressemblait beaucoup, mettait en perce; elle puisait, puisait, et le tonneau ne se vidait pas.
« Convenons de nos faits, poursuivit M. Sucquier en se carrant dans son fauteuil. Je vous affirme et vous certifie qu'à l'instant où je parle, M. Trayaz n'a pour votre
fille qu'une bienveillance toute paternelle, une amitié de vieillard: que son idée est de la donner à son neveu. Mon idée à moi, dont je n'aurais garde de lui souiller mot, est que Mlle Ameline, si elle sait s'y prendre.... Estelle habile? a-t-elle quelque adresse, quelque manège?
— La malheureuse ne sait pas même ce que c'est!
— Est-elle docile au moins?
— C'est sa grande qualité.
— Eh bien! si je suis assez heureux pour vous inspirer quelque confiance, priez-la, ordonnez-lui de se gouverner entièrement par mes conseils.... Vous vous en remettez, j'espère, à mon expérience et à ma bonne foi?
— En doutez- vous? dit-elle. Si ce que nous souhaitons arrivait, si l'oncle se substituait au neveu, vous seriez bien vengé de l'affront que vous a fait cet impertinent.
— Croyez, madame, dit-il avec un accent aigre-doux, que je n'ai pas l'âme rancunière, et que je n'invoque jamais dans mes oraisons le Dieu des vengeances.... Si vous parveniez au terme de vos souhaits, — mon Dieu ! il est permis à chacun de penser à soi, j'ose espérer que celui qui aura été à la peine sera k l'honneur, et qu'outre le plaisir très vif que je puis avoir à vous obliger, vous voudrez bien.... »
Elle lui épargna l'embarras d'achever.
« Monsieur Sucquier, nous ne sommes pas des ingrates, ma fille et moi. »
Il haussa légèrement les épaules, fit une moue d'incrédulité.
« D'ailleurs, ajouta-t-elle, notre intérêt vous répond de nous, nous prendrons tous les engagements qu'il vous, plaira. Ne tenez-vous pas notre sort dans vos mains? »
Elle avait touché la bonne corde, et il sourit agréablement.
€ J'ai toujours aimé, dit-il, la vérité crue et sans phrases. »
Puis, s'étant levé : « Nous nous égarons dans le septième ciel; reprenons terre, s'il vous plaît. Dans quelques jours M. Trayaz vous enverra une femme de chambre qu'il se propose d'attacher au service particulier de mademoiselle votre fille, et qui viendra la chercher pour la conduire à la Figuière. »
Elle s'inclina en signe d'acquiescement et serra jusqu'à deux fois la main que Silvère n'avait pas voulu toucher. Elle passa le reste du jour dans une sorte d'ivresse. Elle sentait par tout son corps un fourmillement de joie; sa tète lui semblait trop petite pour contenir ses espérances, et, comme un arbre qui plie sous le poids de ses fruits, elle avait peine à porter son bonheur et ses rêves.
Elle ne donna à sa fille que de brèves explications, se borna à lui dire que M. Trayaz l'avait prise en grande affection et désirait avoir quelque temps sous son toit « sa charmante bru », qu'il y a des invitations qu'on ne peut refuser. Ameline pâlit d'effroi. Mme Verlaque lui représenta qu'il y allait de son avenir, qu'au surplus on s'amusait beaucoup à la Figuière. Elle ajouta que M. Sucquier était un digne et excellent homme, qui se faisait un plaisir de veiller sur les jeunes filles et de les secourir dans leurs embarras.
Dès le lendemain, elle fit venir la plus habile couturière et la meilleure modiste d'Hyères, et s'occupa de la bien nipper. Elle lui fit présent d'un médaillon d'or et d'un bracelet de perles qu'elle avait sauvés de son naufrage. Au jour marqué, Virginie — ainsi se nommait la femme de chambre que M. Trayaz mettait à son service — vint la chercher. Mme Verlaque l'accompagna à la gare, lui recommanda une fois encore de prendre M. Sucquier pour son confident et son conseiller. Cette recommandation, faite d'un ton solennel, l'étonna beaucoup. Elle n'était pas dans le secret des dieux; elle ignorait les espérances inouïes qu'on fondait sur sa beauté.
IlIIo avait le cœur gros, ot longtemps après que sa mère eut disparu, elle la cherchait encore du regard. On lui avait dit et répété que M. Sucquier était le meilleur des conseillers, le plus sur des confidents. Elle serait donc tenue de lui faire des confidences, de lui demander des conseils? Tout cela lui seml)lait fort inquiétant. La Figuière lui apparaissait comme un endroit redoutable, où elle aurait des problèmes à résoudre, des décisions à prendre, où des sphinx posaient aux jeunes innocentes des questions obscures auxquelles elles ne savaient que lépondre. Et sa mère ne serait plus \i\, cette mère qui savait tout et dont les yeux lui dictaient ses volontés!
Heureusement, si elle s'effarait de peu de chose, elle n'était pas difficile à rassurer : pour peu qu'on eût d'autorité sur elle, c'était un jeu de l'agiter ou de la calmer. Virginie était une enjôleuse, qui la séduisit bientôt par ^es chatteries, lui persuada qu'elle avait tort de se tourmenter, de se faire des monstres, qu'il n'y en avait point à la Figuière, qu'elle y trouverait une maison très confortable, où tout le monde s'appliquerait à lui rendre la vie douce et facile. Elle apprit de cette fille accorte, obligeante, qui ne déparlait pas, mais ne parlait jamais (Ml l'air, que le soir même M. Trayaz donnerait une grande fête et quel rôle il désirait qu'elle y jouât. Ce rôle s'accordait avec ses goûts. Elle n'avait aucun talent pour la conversation : mais les oiseaux aiment à chanter : c'était son langage naturel. M. Trayaz, toujours bien l'enseigné, n'ignorait pas qu'elle avait un gosier de rossignol, et i\ comptait sur cette virtuose pour embellii* un intermède dont il se proposait de régaler ses invités. \ irginie lui apprit encore qu'il tenait beaucoup à ce que personne ne fût instruit de son arrivée et les mesures qu'il avait prises pour l'introduire chez lui nuitamment et en grand mystère. C'était dans sa vie une étonnante nouveauté; rien d'approchant ne lui était jamais arrivé.
Getto petite machination, dont elle ne pouvait deviner le but, après l'avoir effrayée, l'amusa. Elle avait l'esprit complaisant, elle résolut de tout prendre en bonne part et finit par se convaincre que la Figuière n'était pas le monde des épouvantes, qu'elle y vivrait en paix, que, grâce à l'amitié dévouée et aux bons avis d'une femme de chambre qui avait gagné toute sa confiance, elle éviterait les mésaventures, les pas glissants, les rencontres dangereuses et les regards qui font peur.
M. rintoiidant avait dit vrai, le vieux poirier qu'on croyait mort avait subitement reverdi. Par intervalles, à de certains jours, M. Trayaz était un autre homme. Il le sentait lui-même et il faisait honneur de son heureux changement à deux jumelles qui lui avaient plu, avec lesquelles il avait beaucoup bavardé, et plus encore au neveu récalcitrant qu'il se promettait de réduire à l'obéissance. Si son visage flétri s'était ranimé, si son regard sombre, éteint, s'était réchaulTé, son cœurn'en était pas plus tendre. Aux raisons majeures qu'il avait eues de faire venir chez lui Mlle Ameline Verlaque s'en ajoutait une autre que M. Sucquier n'avait pas dite : il aimait k inquiéter sa famille. Il lui préparait une surprise désagréable pour le mois de mai, dans la personne de trois Américaines dont il espérait la visite; mais il ne voulait pas attendre jusque-là pour lui procurer de pénibles émotions. Il avait plus que personne le talent de tenir son monde sur le gril.
Il y avait toujours h la t'iguière un favori ou une favorite. Depuis quelque temps déjà, c'était Mlle Huguette Lejail qui occupait la première place dans les bonnes grâces du maître; il ne fallait plus songer à soutenir la concurrence , elle triomphait, elle régnait, elle trônait. Elle n'avait que la peine de désirer, tout lui était accordé.
Son grand-oncle semblait avoir ouvert à ses fantaisies un crédit illimité : chiffons, bijoux, il la comblait de présents; il l'avait autorisée à ordonner comme elle l'entendait les fêtes et les festins, à commander dans sa maison, à chapitrer ses gens, qui étaient chapeau bas devant elle. Sam lui-même, Sam l'avisé, déclara un jour à l'office que cette jolie petite intrigante était une sorcière, qu'elle menait le vieil homme par le bout du nez, qu'on verrait bientôt s'accomplir un événement extraordinaire, phénoménal, stupendoiis. On le pria de s'expliquer, il répondit :
« Motus! je sais ce que je dis. »
Si Sam s'étonnait de cette prodigieuse fortune, d'autres s'indignaient. Mme de la Farlède en perdait l'appétit, le sommeil et jaunissait à vue d'œil. Elle porta ses doléances devant le tribunal de sa mère ; elle accusa sa sœur d'avoir violé la foi des traités : Mme Lejail fut aigre dans sa riposte; Mme Limiès chercha vainement à rabattre les coups; on fut une semaine sans se parler. Casimir ne s'indignait ni ne s'étonnait, mais il n'était qu'à demi content. Il se plaignit plus d'une fois que sa reine, à qui la tête tournait, le négligeât ou le traitât avec arrogance. Cependant elle s'étudiait dans ses bons jours aie consoler de ses oublis et de ses hauteurs. Elle lui avait les obligations qu'a une comédienne à l'auteur qui lui fait des rôles. Ne l'avait-il pas aidée à gagner le cœur de M. Trayaz en composant des charades, des pièces, en lui fournissant l'occasion de déployer ses rares talents, de briller, d'enlever tous les suffrages? Pour racheter ses torts, elle faisait avec son poète de grandes parties de tandem, heureuse de se montrer à son oncle dans le costume de cycliste qu'il avait commandé pour elle à Paris, de lui faire admirer sa veste courte, sa chemisette de flanelle, son col artiste, sa cravate de satin noir, son pantalon zouave à gros plis creux, qu'une
APRKS FORTUNE FAITE. 289
ceinture retenait à sa taille et qui retombait en boulïant au-dessus de son mollet. Elle portait un corset merveilleux qui se prêtait à tous ses mouvements, mais elle ne le montrait pas. Les deux casse-cou faisaient des courses folles, dévalaient à toute vitesse les côtes les plus rapides, et de temps h autre roulaient ensemble dans une fondrière. C'étaient là des accidents qui plaisaient infiniment à Casimir. Elle lui reprochait de les chercher et de les exploiter, et en prenait prétexte pour le bouder, après quoi elle le recevait h merci.
Cette jolie fille, qui avait depuis peu de jours dix-liuil ans accomplis, méritait son bonheur, mais elle péchai! par une intempérance naturelle : il ne lui suffisait pas d'user, elle abusait. Elle posait en fait que si son oncle avait mis du temps à lui rendre justice, dorénavant il était à sa ilévotion. et très familière avec lui, quand elle lui présentait des requêtes, il semblait, à son ton, (|U('lle lui intiniAt des ordres. Il ne se cabrait point, la laissait faire, paraissait mâcher son mors avec plaisir.
Depuis qu'on vivait à la Figuière sous un régime de tolérance, depuis qu'il était permis de s'y coiffer d'une calotte de velours, d'avoir des pardessus de rechange et de netâter que des plats dont s'accommodent les santés délicates, M. Lejail geignait moins. Un jour, dans l'exallalion de son triomphe, Huguette lui dit :
« Je le forme, je le tiens, je le gouverne. C'est moi qui désormais fais ici la pluie et le beau temps.
— Défie-toi, lui répli(jua-t-il. Je ne crois h ses bonnes intentions que lorsqu'il se contente d'être modérémeni aimable. Mais quand c(» délicieux vieillard, comme tu lappi'lles. devient doux comme miel, sois sfire qu'il médite quchpie mauvais coup.
— Maman fr la dit souvent, hi as pein* de Ion ombre
— Que l'expérience des autres le profite! Que sont
devenus, je te prie, les deux astres qui brillèrent quelque temps d'un si vif éclat? Nous les avons vus pâlir, filer et tomber.
— Mes deux cousins se sont conduits comme des imbéciles. »
Et se penchant à son oreille :
« Laisse-moi faire, et nous ne partagerons avec personne. »
Il lui tira révérencieusement son bonnet.
a Tu es une charmante et ambitieuse fille, dit-il, et je lis dans ta pensée. Ta devise est celle de Fouquet, un écureuil avec ces mots : « Quo non asccndam? Où ne monterai-je point? » Louis XIV se fit expliquer cette devise, et Fouquet fut un homme perdu.... Au bout du fossé la culbute! Heureusement tu as des jambes de chat, tu te relèveras bien vite et tu te remettras à courir. »
Elle avait fait un pari avec son oncle et gagné une discrétion. Quand il lui demanda comment il devait s'acquitter; elle lui représenta qu'on avait donné à la Figuière des dîners, des soirées, la comédie, qu'on n'y avait jamais dansé ni soupe. Il fut convenu que quinze jours plus tard on donnerait un bal, qu'elle était chargée de tout arranger, de tout réglera sa guise, qu'elle avait de pleins pouvoirs, carte blanche. Pendant deux semaines elle s'occupa du matin au soir des préparatifs de sa fête, dont elle entendait qu'il fût parlé. La décoration intérieure et extérieure, les violons, le souper, elle voulait que tout fût parfait et surpassât l'attente publique. Il est facile de bien faire les choses quand on dispose d'un crédit illimité : encore faut-il avoir l'esprit inventif, beaucoup d'application, descendre aux moindres détails. Elle avait bonne tête, elle n'oubliait rien, expédiait des ordres et des commandes à Toulon, à Marseille, à Paris. Grave comme un politique qui médite une grande entreprise et sur qui pèse une lourde responsabilité, elle
afTectait do ifiaiids airs. Klle n'écoulait qu'à moitié ce ([u'on lui (lisait, obligeait les gens i\ se répéter. Au demeurant, elle décidait tout par elle-même, rembarrait les impertinents qui singeraient de lui donner des avis, tenait les questionneuis h distance, méprisait les murmures des jaloux.
Mme de la Farlèdo. à qui le sang bouillait, osa insinuer un jour à M. Trayaz que Huguette se croyait damo et maîtresse de la Figuière. Il lui répondit brusquement :
€ Laissez-la faire : elle est très intelligente, celle petite! Kt d'ailleurs, de quoi te mêles-tu? C'est son l)al. .
Klle se retira désespérée.
Huguette n'avait consulté personne avant de rédiger la liste de ses invités. On avait formé en peu de temps de nombreuses liaisons : la vertu attractive de l'or est si puissante! Aux Lyonnais, devenus les habitués de la maison, à leurs amis, aux amis de leurs amis, s'étaient adjoints peu à peu tous les propriétaires de villas des environs, parmi lesquels il y avait un écrivain connu et un artiste célèbre. Tout le monde était curieux de visiter la demeure du lion et de tâter de sa cuisine. Il n'était bruit que de son luxe de bon goût et sans ostentation, (le la chère aussi délicate que succulente qu'il faisait h ses hôtes, du bouquet exquis de ses vins, de la magnificence de sa solide et massive argenterie. L'artiste célèbre, qui passait pour le plusrafTiné des gourmands, avait déclaré que la Figuière était, h sa connaissance, le seul endroit où l'on ffit servi en vaisselle plate et où la table ne laissAt lieu à désirer. Il y a des boîtes qui \ aient mieux que leur contenu : à la Figuière, le contenu surpassait de beaucoup la boîte, et si agréable, si cossue qu elle fût, quiconque entrait pour la première fois dans celte maison bourgeoise, où rien n'était donné
au faste, s'étonnait d'y recevoir une splendide et royale hospitalité. On ne savait pas qu'elle avait été construite par un bourru qui s'était promis d'y vivre seul, et qui était devenu sociable par nécessité, par le désir pressant de ne pas périr d'ennui.
Quoique sa grand'mère lui eût fait à ce sujet de timides remontrances, les cartes d'invitation de Huguette étaient ainsi conçues : « M. Christophe Trayaz et Mlle Huguette Lejail recevront chez eux, le lundi 10 avril, à partir de dix heures du soir. On dansera. » Elle se proposait d en adresser une à un jeune Anglais, M. Hornsby, et Casimir en prit occasion pour lui faire une grosse querelle. Il se plaignait que depuis quelques jours l'ingrate ne le comptât plus pour rien; il n'attendait que le moment de laisser éclater son dépit. M. Hornsby fit déborder la coupe. C'était un cadet de grande famille qui relevait de maladie et qu'on avait envoyé dans le Midi pour s'y refaire : il s'était promptement refait; quand il ne canotait pas, il courait la montagne à cheval. Huguette l'avait rencontré chez des voisins, et il avait eu pour elle de flatteuses attentions. De ce jour, elle n'avait cessé de faire son éloge à Casimir, de vanter en termes provocants sa figure, sa noble prestance, son rare mérite, les grâces de son esprit; elle le lui donnait pour le jeune homme le plus accompli qu'elle eût jamais connu. Elle en fit tant qu'il prit cet insulaire en exécration.
Un matin, se trouvant seul avec elle :
« Votre grand'mère, lui dit-il, m'a appris tantôt une nouvelle si extraordinaire que je refuse d'y croire.
— Que vous a-t-elle dit de si incroyable?
— Elle prétend que vous avez l'intention d'inviter M. Hornsby à \otre bal. Vous ne ferez pas une démarche aussi inconvenante;
— En quoi cette démarche vous paraît-elle inconvenante?
APIŒS FORTUNE FAITE. 293
— M. Ilornsby n'a pas été présenté à mon oncle, et NOUS le connaissez h peine.
— Je le connais assez pour savoir qu'il est charmant.
— Vous vous attirerez un affront. Les Anglais n'acceptent pas d'invitations dans des maisons où ils n'ont pas été présentés.
— Lorsque les Anglais voyagent sur le continent, ils sont moins esclaves de l'étiquette, et ils acceptent toujours les invitations quand la personne qui les fait leur plaît.
— Je vous réponds qu'il ne viendra pas.
— Je vous jure qu'il viendra, et je tiens beaucoup à ce qu'il vienne. On m'assure qu'il est un admirable valseur, et je compte sur lui pour conduire avec moi le cotillon. »
(^en était trop, et, emporté par sa colère, il joua le huit pour le tout, en quoi il eut tort.
< Il faut choisir entre lui et moi, dit-il. Si M.Hornsby vient à votre bal, je n'y paraîtrai point.
— A votre aise, les volontés sont libres. » Quelques jours plus tard, M. Hornsby ayant écrit
à Mlle Iluguette Lejail qu'il serait heureux de se rendre ;\ sa gracieuse invitation, Casimir feignit qu'une affaire urgente l'appelait à Aix, et il partit sans qu'elle eût tenté de le retenir. Les grandes prospérités la rendaient inhumaine.
Le soir du 10 avril, avant neuf heures, elle était sous les armes. Sa robe, où le tulle blanc se mêlait au satin, sortait des mains d'une des grandes couturières de Paris, et une ouvrière de la maison était venue la lui essayer : elle s'étalait en grosses coques sur le côté gauche du corsage, le ballon des manches s'échappait d'une épaulette de fleurs. Sa coifTure, haute, fort simple, n'était agrémentée que d'une houppette de barbeaux, dont le bleu clair faisait chanter le blond doux de ses cheveux. Elle descendit s'assurer qu'on avait exécuté tous
ses ordres; elle parcourut les salons, la salle à niange'r, le jardin illuminé, promenant partout l'œil du maître. Elle passa en revue son orchestre, qu'elle avait fait venir de Marseille et composé avec soin : piano, violons, violoncelles, instruments à vent, tous ses musiciens étaient de choix. Elle entendait que la toilette de M. Trayaz lut irréprochable; elle examina de près son frac, son gilet, ses gants; elle lui remontra que son valet de chambre lui avait noué négligemment sa cravate : elle lui refit son nœud.
Vers dix heures, on commença d'arriver. Les invités étaient reçus à l'entrée du premier salon par un sexagénaire reverdi et par une jolie jeunesse de dix-huit ans qui semblait être chez elle, faire les honneurs de sa maison. Quelques nouveaux venus s'y trompèrent : l'un d'eux l'appela « madame », ce qui la ravit d'aise. M. Hornsby supposa que si la chose n'était pas faite, elle ne tarderait pas à se faire, que ce bal était une fête de fiançailles, et il éprouva cette sourde mélancolie qu'inspire toujours aux jeunes gens le bonheur des vieillards, et dont ils se consolent en souhaitant que bien volé ne profite pas. A plusieurs reprises Mme Lejail sentit s'émouvoir ses entrailles de mère : elle tressaillait d'orgueil et de joie; l'ex-préfet trouvait sa fille étonnante et se prenait à douter de ses doutes ; Mme de la Farlède navrée n'avait plus la force de dissimuler l'amertume de son chagrin, et Sam, poussant le coude du maître d'hôtel, lui murmura à l'oreille :
« Ne l'avais-je pas prédit? »
Pendant toute la soirée, elle eut le visage rayonnant : il n'y^avait pas un nuage entre elle et son soleil. Non seulement elle était fort jolie, elle dansait fort bien, elle se sentait admirée, et tous les regards le lui disaient. Elle était l'objet de tous les empressements, de toutes les attentions. Ne sacrifiant point ses devoirs à srs plai-
sirs, elle se dérobait parfois à ses courtisans pour aller faire un tour dans le salon où Ton jouait et dans la bibliothèque, convertie en fumoir. Elle disait aux joueurs : « Amusez-vous : je veux que ce soir tout le monde s'amuse », — et aux fumeurs : « De grâce laissez cette fenêtre entrouverte, je permets qu'on fume, je ne voudrais pas (]u'on s'enfumât. » Elle grondait les paresseux ([ui se groupaient dans un entre-deux de portes pour causer chevaux ou bicyclettes : t Ne voyez-vous pas qu'il y a de charmantes personnes qui font tapisserie? Je désire, messieurs, que tout le monde danse. » Et de temps à autre, interpellant d'un ton plus sévère les domestiques qui servaient les rafraîchissements : « Souvenez-vous de mes instructions; j'entends que tout se fasse comme je l'ai dit. » Ainsi qu'elle l'avait annoncé à Casimir, elle conduisit le cotillon avec M. Hornsby, qui, détrompé de son erreur, calculait dans sa tête quelle dot cette nièce de millionnaire pourrait bien apporter à son mari. Ce cotillon très animé, qu'elle enrichit d'une figure de son, invention, finit entre deux et trois heures. Les accessoires, choisis par elle, étaient d'un goût singulier et magnifique. Ils fournirent à l'artiste célèbre l'occasion de déclarer à l'écrivain connu que si la Figuière était la seule maison où l'on mangeât bien dans de la vaisselle plate, c'était aussi un endroit extraordinaire où tout ce (\m reluisait était d'or.
On ne dansait plus, on s'apprêtait à aller souper. Huguette prit le bras de M. Hornsby, et, ouvrant la marche, se dirigeait avec lui vers la salle à manger, quand M. Trayaz l'arrêta au passage :
€ Huguette, lui dit-il, qu'est donc ceci? » Ce qu'il lui montrait du doigt était une petite fille qui, sortie de quelque mystérieuse cachette, venait de monter sur lestrade des musiciens occupés à se rafraîchir. L'apparition de cette inconnue fut un coup de théâtre :
hommes et femmes s'étaient retournés, et un instant lui suffit pour attirer sur elle tous les regards. Sa tête aux abondants cheveux ondes s'encadrait dans une mantille de dentelle qui faisait ressortir les purs contours de son visage, et que relevait une grande fleur de pourpier jaune, piquée comme une cocarde au-dessus de son oreille gauche. Les crevés de sa robe de soie noire laissaient entrevoir le rose pâle de son corsage et de sa jupe. Ses souliers, de maroquin rouge brun, étaient attachés avec des rubans écarlates. Elle tenait d'une main un éventail en plumes, de l'autre un papier de musique. La curiosité et l'admiration qu'elle excitait ne lui causaient aucun mouvement d'orgueil. Elle semblait dire à tous ces yeux braqués sur elle :
« Si je vous plais, remerciez-en le bon Dieu : c'est lui qui m'a faite, je n'y suis pour rien.
— Eh bien ! que t'en semble? » dit M. Trayaz à sa petitenièce.
Elle était intelligente : à son accent, à la noirceur de son sourire, elle reconnut sur-le-champ qu'il lui jouait un tour de son métier, que l'incident était prémédité et pourrait avoir de graves conséquences, que la belle inconnue était une rivale dangereuse, que sa couronne chancelait sur sa tête, que c'en était fait de son glorieux bonheur, que les mites s'y mettaient.
M. Trayaz s'approcha du chef d'orchestre, et lui demanda d'un ton d'humeur qui s'était permis d'amener céans cette demoiselle et ce qu'elle y venait faire. Il répondit que c'était une jeune Andalouse qui s'était enfuie de la maison paternelle parce qu'on voulait la contraindre à épouser un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle avait une fort jolie voix, qu'elle gagnait son pain en chantant dans les rues et quelquefois dans les salons. Puis, se tournant vers elle, il lui représenta qu'elle avait indisposé M. Trayaz en s'introduisant chez lui sans en
demander la permission, que certainement on excuserait son audace lorsqu'on l'aurait entendue. Il l'engagea à chanter un air de son pays, s'offrit à l'accompagner. Pour toute réponse, elle lui tendit son papier note, et il se mit au piano.
Avant d'attaqu(M' sa première note, elle eut un moment de vive émotion, et on vit trembler son éventail dans sa main. A peine eut-elle entamé son a\r, elle se rassura. Elle avait été à bonne école : sa méthode comme sa diction faisaient honneur à ses maîtres. Sa voix d'une grande étendue et d'un beau timbre était pleine, moelleuse, limpide, enveloppante, et sortait sans effort comme une voix d'oiseau. Cette remarquable virtuose n'étaitpas faite pour exprimer les ardeurs et les orages de la grande passion; c'était un ange de paix, dont la musique caressait les oreilles, berçait les sens et les cœurs, leur parlait de joies tranquilles dont on ne se lasse point, de p<'ines qui ont leurs douceurs, d'un baume qui guérit toutes les blessures, d'un monde où le mal ne se querelle jamais avec le bien, où les plaisirs sont des délices sans être des ivresses, où des Ames innocentes se gorgent d'un bonheur pur, indéfinissable, qui, comme les vins exquis, est clair et bon jusqu'à la lie et que ne suit aucun repentir.
On était sous le charme, et (juand elle eut lini, on l'applaudit à tout rompre. Mme de la Farlède dit assez haut pour être entendue de sa nièce :
« X'oilà chanter : cela repose des voix à l'épine-vinettc. »
Au même instant, l'écrivain connu disait au peintre célèbre :
« Si jamais elle s'engagea TOpéra-Comique, on y courra comme au feu. Cette petite a une fortunedans le gosier.
— Et ailleurs aussi », repartit le peintre en jetant un regard amoureux sur les taillades et les crevés de la robe de soie noire.
Et ils se promirent l'un et l'autre de lier plus ample connaissance avec elle.
De toutes parts on suppliait, on sommait l'Espagnole de répéter sa chanson. L'écrivain connu se trompait : elle n'avait pas le tempérament d'une étoile d'opéra. Il lui en avait coûté beaucoup de se produire devant un si nombreux public, et, avant d'affronter cette épreuve, elle avait plus d'une fois recommandé son ûme à Dieu. Elle était au bout de son courage; M. Trayaz vint à son secours.
« Laissez-la tranquille, dit-il : cette chanteuse de rues a largement payé ses droits d'entrée, et pour moi, je la tiens quitte. »
Cela dit, au vif étonnement de l'assistance, il s'avança vers elle, lui offrit galamment son bras et la conduisit à table.
M. Hornsby en était tout suffoqué; il trouvait ce procédé incongru, choquant.
« Pensez-vous, demandât il à Huguette, que M. votre oncle ait réellement l'intention de la faire souper avec nous?
— Ne voyez-vous pas qu'il nous mystifie, réponditelle, et qu'elle n'a jamais chanté sur le pavé? Je donnerais beaucoup pour savoir qui elle est. »
Casimir, qui savait tant de choses, était à Aix, et les quelques Hyérois qu'elle avait priés à son bal étaient déjà repartis : personne ne put la renseigner. Son souper somptueux lui parut triste, funèbre, et elle n'aurait su dire quel goût avait sa monumentale bouillabaisse, qu'elle avait commandée à la Réserve de Marseille, et qu'on jugea supérieure à celles du Lavandou. Elle avait été la reine du bal, elle était la maîtresse de la maison, et. en cette qualité, elle s'était assise en face de son oncle; mais il lui semblait que si elle avait encore le titre, elle n'exerçait plus, qu'on n'avait plus d'yeux
((uc pour sa souriante rivale, que M. Trayaz avait l)lacée à côté de lui et avec qui il s'entretenait à voix basse. Elle s'imaginait par moments que les adorateurs de l'astre nouveau insultaient à sa disgrâce , • lu'on se moquait d'elle, que Mme de la Farlède la legardait en dessous, que son père lui-même ricanait. Il lui fut plus sensible encore de constater que M. Hornsby était distrait et répondait tout de travers à ses questions. Il crut peut-être se rendre agréable en lui disant :
« Oh ! mademoiselle, comme vous avez le nez fin ! Vous aviez mille fois raison, ce n'est pas une chanteuse de rues. Observez plutôt ses mains : je n'en ai jamais vu de si parfaites. »
Cette reine détrônée protestait contre sa déchéance: elle en appelait, elle essayait par intervalles de faire rentrer ses sujets dans le devoir, d'affirmer son existence et ses droits. A plusieurs reprises elle interpella M. Trayaz à travers la table, soit pour lui adresser des demandes, soit pour se plaindre des lenteurs du service, car le temps lui durait : elle aurait voulu abréger ce souper lugubre et les mortels déplaisirs qu'on lui donnait. M. Trayaz faisait le sourd; il n'était occupé que de sa voisine, qu'il agaçait tour à tour ou cajolait. Elle se sentait vaincue, dépossédée, anéantie. Son orgueil en détresse lui disait : t Nos beaux jours se sont envolés, notre heure est passée. » Elle se comparait à un noyé qui s'efforce vainement de remonter à la surface de leau, et que la lame recouvre incessamment : il descend, il enfonce, et tout est fini.
Enfin on se leva de table. L'inconnue se perdit dans la foule, disparut. Huguette réussit à rejoindre M. Trayaz, et, d'une voix saccadée :
« Mon oncle, dit-elle, ne me ferez-vous pas la grùce de me révéler le mot de cette énigme? »
Le délicieux vieillard lui repartit de son ton pointu d'autrefois :
« Devine, ma poulette : tu as tant d'esprit! »
Il faisait déjà grand jour quand elle se mit au lit. Elle trouva dur son oreiller, où elle tournait et retournait sa tète. Elle finit par se dire : « N'exagérons pas mon malheur. C'est sans doute une étrangère qui est en séjour dans quelque villa des environs : cet oiseau de passage ne tardera pas à regagner son pays, et, le ciel soit béni! nous ne l'entendrons plus roucouler ses romances, nous ne reverrons plus ses yeux noirs et ses mains, qui paraîtil, sont parfaites. » Cette pensée consolante lui procura trois ou quatre heures de sommeil.
Mais un peu plus tard, comme elle entrait au salon quelques instants avant le déjeuner, elle y retrouva cette figure odieuse qu'elle espérait ne plus revoir, et autour de laquelle on faisait cercle.
« Mes enfants, disait M. Trayaz, je vous présente une jeune personne qui sera bientôt de la famille : c'est Mlle Ameline Verlaque, la fiancée de mon neveu Silvère Sauvagin. »
Huguette sentit ses paupières se gonfler de larmes prêtes à jaillir. Elle avait du caractère; elle se fit à ellemême le serment de sauver son honneur, de ne pas pleurer.
Elle ne pleura pas.
Pondant nno denii-journôo. la famille de M. Trayaz fut plongée dans une stupeur silencieuse, comparable à celle que ressentit la grenouillère où tomba jadis à grand bruit une solive. On ne s'alla pas cacher sous les eaux et dans les joncs, mais on napprochait qu'en tremblant. Peu à peu on recouvra l'usage de ses sens, on se remit de sa confusion, on raisonna, on s'apprivoisa avec l'événement. La gent marécageuse ne se lendit pas familière jusqu'à sauter sur l'épaule de la nouvelle reine qu'on avait obtenue du ciel sans la demander ni la désirer; mais on osa la regarder au visage. Personne ne songea à discuter sa beauté, évidente comme le soleil. Il n'y eut pas jusqu'à la mère de la favorite disgraciée qui, malgré le cruel dépit que lui causait une chute profonde suivant de si près une prodigieuse élévation, ne convînt pourtant que la fausse Hspagnole avait des yeux étonnants. * Sa beauté, ditelle à son mari, ne ressemble guère à celle de Huguette: mais il faut avouer quelle est bien «lans son genre; je lui reproche seulement d'avoir la taille un peu courte et pas assez dégagée. » On ne tarda pas à reconnaître aussi qu'elle avait un bon caractère, l'humeur douce et pacifique, qu'elle était commode à vivre, sensible aux égards qu'on lui témoignait, et, bon gré mal gré. il
lallait en avoir heaucoup, sous peine d'encourir les censures du tyran, qui exigeait qu'on la traitât en princesse et veillait sur sa brebis avec une sollicitude de père.
Mais par quel bizarre caprice l'avait-il fait venir chez lui? C'était la grande question qu'on agitait tout le jour et quelquefois toute la nuit. Tout le monde s'accordait à penser que quoi qu'il en pût dire, il ne songeait nullement à la marier à Silvère Sauvagin. Bien que Mme Limiès, personne discrète, n'eût parlé qu'à mots couverts de la mission diplomatique qu'elle était allée remplir auprès du marquis de Coulevreux, elle en avait dit assez pour convaincre ses gendres et leurs femmes que leur oncle avait pris Silvère en haine; ils en concluaient que son intention était d'enlever k ce neveu détesté la jeune fdle qu'il aimait. Mais quelles vues M. Trayaz avait-il sur elle? Que comptait-il en faire? Sur ce chapitre on différait d'avis. Mme Limiès et Mme de la Farlède étaient certaines qu'il se proposait de l'adopter, de la doter magnifiquement et de la marier à quelque millionnaire français ou américain. Mme Lejail, au contraire, son beau-frère et son mari estimaient qu'il avait mis dans son bonnet de la garder pour lui, de l'épouser, et qu'il. pousserait la perversité, l'indélicatesse, l'ingratitude envers sa famille jusqu'à persuader à cette belle enfant de lui en donner un. De toute manière, qu'il l'adoptât ou qu'il l'épousât, elle aurait la grosse part dans la succession. Ce malheur leur paraissait à tous inévitable; il ne restait qu'à en atténuer l'effet. Personne ne doutait qu'elle ne plût infiniment au maître; peut-être un jour aurait-elle assez d'empire sur lui pour devenir l'arbitre de ses libéralités et faire tomber la pluie d'or où elle voudrait. Elle était désormais une puissance qu'il fallait détruire ou ménager; mais le moyen de la détruire? Sans s'être concertés, et quoiqu'ils se fussent soigneusement abstenus de se
coiumiiiiiqiu'r leurs iTllcxioiis, ils arrêtèrent tous le même plan de conduite. Ou ne se borna plus à avoir des égards pour Mlle Verlaque : on l'entourait de prévenances, on la courtisail. ou se (lisi)utait son lumineux sourire, et il n'y avait point de mécontents : s'il était beau eomnu» le soleil, comme le soleil aussi il luisait indilTéremment pour tout le monde, sans distinction des bons ou des méchants.
Mme de la Farlède et sa sœur travaillaient à l'envi h gagner la confiance et le cœur d'Ameline. L'une était presque sincère dans ses démonstrations, tant elle lui savait de gré d'avoir humilié, supplanté son impertinente nièce, affranchi la Figuière d'une tyrannie insupl)ortable. Elle s'attachait à la séduire par ses caresses, «'t ses paroles étaient de velours comme ses yeux. Elle lui faisait des compliments à perte de vue sur sa beauté, sur son chant, sur sa voix, sur ses toilettes toujours du meilleur goiit. Elle ne se lassait pas de l'entretenir des perfections morales de Jules, de l'intéresser à cet enfant dont les dehors un peu rustiques cachaient, à l'en croire, une âme délicate et sensible : « Il faut l'aimer, disaitelle, pour savoir tout ce qu'il vaut. Ce qui m'a vivement frappée, c'est qu'il se donne difliGilcment et qu'il s'est donné à vous dès le premier jour. » Elle inventait des prétextes pour aller la trouver dans sa chambre, et lamusait par ses bavardages. Elle lui représenta que \ irginie la coiffait mal, tirait un médiocre parti de ses splendides cheveux noirs à reflets bleus; elle voulut la coifTerde ses mains, et, experle dans cet art. elle fil un chef-d'œuvre, que M. Trayaz admira.
Mme Lejail avait un grami désavantage : elle ne pouvait sourire à Mlle X'erlaque qu'en l'absence et h l'insu de sa fille, qui ne lui aurait point pardonné de pactiser Mvec l'ennemi ; mais ne sommes-nous pas tenus de servir malgré eux les ifdérèts de ceux que nous aimons? Elle
s'y prenait autrement que sa sœur : elle ne flattait pas Ameline, ce talent lui manquait. Toujours grave et digne, elle lui parlait sur un ton d'affection maternelle, lui insinuait que les jeunes fdles ont besoin de bons conseils, lui offrait les siens. Elle lui reprochait de trop exposer sa précieuse santé, se montrait attentive à la garantir du froid, du chaud, du soleil et de la* pluie, l'entourait de soins hygiéniques, qu'elle n'avait jamais eus pour son mari. Un soir qu'elles se promenaient ensemble en voiture, le vent ayant fraîchi, au risque d'attraper un rhume et quelque résistance que fît Ameline. elle se dépouilla de son clulle pour l'en couvrir.
Les deux sœurs avaient ceci de commun que tout en s'occupant de lui prodiguer les douceurs ou les conseils, elles s'efforçaient de pénétrer les mystères de son âme ingénue, qui n'en avait point : chaque jour elles jetaient leur fdetdans cette eau dormante et s'affligeaient de n'en rien ramener, ni petit, ni gros poisson. Chacune d'elles avait sa méthode : Mme de la Farlède usait de surprise, procédait par à-coups, lui posait sans préambule des questions inattendues qui l'étonnaient, la déconcertaient : l'ex-préfète, au contraire, enveloppait les siennes dans de longues périodes alambiquées, où venaient s'insérer une foule de propositions incidentes; elle faisait des allusions obscures à tel événement qui pourrait se produire, à la conduite que pourrait tenir telle personne dans tel cas donné à l'égard de telle autre personne. Les deux méthodes manquaient également leur effet. Les questions inopinées demeuraient sans réponse, et les allusions obscures étaient pour Ameline des rébus qu'elle ne cherchait pas môme à deviner. Elle écoutait tout avec un sincère désir de s'instruire, mais plus on s'acharnait à lui fournir des lumières, plus l'ombre s'épaississait. MmeLejail la croyait profondément dissi-
niulc(\ Mme de la Farlède la définissait une Ame candide et tortueuse. Le fait est qu'elle ne disait rien parce qu'elle M avait absolument rien à dire. Elle n'avait pas le moindre soui)(:on du trouble qu'avait causé sa soudaine arrivée, des jalousies et des appréhensions qu'elle excitait, des intrigues occultes qui se croisaient autour d'elle, et ne pouvait supposer qu'on la considérât tour à tour comme un inévitable danger ou comme l'espérance de toute une famille battue des vents. Elle pensait que la Figuière était un délicieux purgatoire oi!i l'on avait ses aises, qu'elle n'avait jamais été si heureuse, et elle se promettait de dire à Silvère tant de bien de M. Trayaz qu'il se réconcilierait avec son oncle et la ramènerait souvent, après leur mariage, dans cette agréable maison où l'on ne trouvait que des femmes charmantes, dont l'une cou* descendait à vous coiffer, dont l'autre vous passait son tartan aussitôt que le mistral fraîchissait.
« Comme ils sont tous bons pour moi! » dit-elle un matin à Virginie dans une effusion de cœur.
M. Sucquier avait donné secrètement ses instructions à cette fille éveillée, en lui glissant dans la main deux ou trois pièces d'or, et il l'avait commise au soin de prél)arer le terrain.
« Je voudrais bien voir, ré[)ondit-elle, qu'ils fussent autrement, et en vérité c'est Mademoiselle qui est trop bonne ! A sa place, je me donnerais le plaisir de marcher <ur ces gens-là.
— Je ne vous con) prends pas. Pourquoi serais-jc impolie envers des personnes qui me comblent de politesses?
— Eh! ne voyez-vous qu'ils vous flagornent, qu'ils ^ont plats et rampants? îls ont compris que Mademoi- ^rlle était une puissance.
— Moi! une puissance? fit Anieline en riant. Vous êtes folle, Virginie.
— Ah! si Mademoiselle savait se servir de sa beauté, quelle fortune! quelle destinée! »
Elle ajouta sur un ton de mystère :
« Que Mademoiselle le veuille bien, et Mme de la Farlède qui est une chattemite, et Mme Lejail, qui est un épouvantait à moineaux, se trouveraient trop honorées de lui épousseter et de lui lacer ses bottines.... Eh! ne comprenez-vous pas qu'il ne tient qu'à vous de devenir la maîtresse de cette maison et de tout ce qu'on voit de cette fenêtre, vous m'entendez, de tout!
— Quelle extravagance! Moi la maîtresse de cette maison? Vous croyez donc, Virginie, que quand j'aurai épousé Silvère, M. Trayaz nous la donnera? Lorsque j'étais petite, j'aimais les contes de fées; mais il faut être raisonnable, et je n'ai jamais cru que ce fussent des histoires vraies. »
Virginie avait beaucoup de peine à préparer le terrain. Ses insinuations étaient aussi peu comprises que les amphigouris et les tortillages de Mme Lejail. Ameline avait l'esprit paresseux, et le génie ne suppléait pas au travail. Les logogriphes n'étaient point son affaire.
En arrivant à Aix, Casimir était résolu à se détacher à jamais de la plus ingrate, de la plus perfide des coquettes. 11 tenta de se distraire: il renoua une liaison depuis longtemps rompue : Anaïs lui parut fade, et sa cousine était toujours devant ses yeux. Las de lutter contre sa fatale passion, il voulut subir son destin, retourner à la Figuière; quand on ne peut pas la secouer, on tâche d'aimer sa chaîne.
Il eut la joie d'apprendre à son débotté que M. Hornsby était reparti pour l'Angleterre. Il découvrit peu après, sans avoir besoin d'interroger personne, que celle qui, deux semaines auparavant, commandait à la baguette, était déchue de son crédit, n'était plus rien. Ce coup du sort ne suffisait pas à le venger : il voulut mettre le
comble à cette grande infortuno en obsédant de ses hommages la nouvelle favorite, dont il devint le courtisan le plus empressé, le plus assidu. Il tournait sans cesse autour d'elle, sans cesse il lui offrait ses services, épiait l'occasion de lui être agréable. Il n'avait songé d'abord qu'à exciter la jalousie de Huguette; mais la favorite avait un si beau tour de visage, le teint d'un brun si doré, qu'en la serrant de près, il lui arrivait quelquefois de penser plus à son plaisir qu'à sa vengeance. Dans les promenades il la suivait comme son ombre ; pendant les repas il attachait sur ce pur profil et ces joues angéliques de longs regards de félibre amoureux. A plusieurs reprises M. Trayazlui lit les gros yeux : il n'en eut cure.
Ameline dit un soir à Virginie :
« M. Casimir est bien gentil pour moi; au reste, dans « cite maison, tout le monde est gentil.
-Oh! celui-là, répondit-elle, c'est autre chose. Si hanneton (|u'il soit, Mademoiselle fera bien de se défier de lui.
— Pourquoi donc?
— Parce que..., parce que..., répliqua finement Virginie, qui s'obstinait à croire qu'elle pouvait se faire entendre à demi-mot.
— Parce que? — repartit Ameline : ce n'est pas une explication. »
Casimir s'avisa de lui demander s'il ne lui plairait pas d'apprendre à monter à bicyclette, et lui offrit d'être son professeur : on sait quel goût il avait pour cet exercice, pour les côtes rapides et pour les fossés. Elle accepta, et les leçons devaient commencer le lendemain. M. Trayaz eut vent de ce projet, il y mit son veto, donnant pour raison que les femmes n'ont jamais bonne grâce à bicyclette. Quelques instants après, il prit son neveu à part et lui dit :
« Tu vois cette petite fille qui s'en va là-bas : j'entends
qu'elle te soit sacrée. Je permets qu'on la regarde discrètement, je défends qu'on y touche. »
Et comme il entreprenait de se justifier :
« Suffit ! Il y a des choses que je n'aime pas à dire deux fois.
— Gros jaloux! pensa Casimir. Quelle joie j'aurais à te la voler ! »
Pourtant il n'essaya pas. Quand sa tète s'échauffait, il ne songeait qu'à suivre sa pointe; mais il avait des retours de bon sens, les sagesses alternaient dans sa vie avec les déraisons, les échappées. Après réflexion :
« Non, ne chassons pas sur ses terres, se dit-il, et respectons ses faiblesses. Il est vieux et laid; mais cette petite alouette doit être sensible au miroitement des millions : entre lui et moi la partie n'est pas égale. Casimir, ne faisons pas de sottises, et retournons à nos premières amours. »
Mme Lejail avait craint durant quelques jours que la santé de sa fille ne se ressentît de la catastrophe du 10 avril, qui l'avait comme assommée. Après avoir fléchi sous le coup, elle se redressa bien vite. Elle affectait un air souriant, une grande indifférence à sa défaite. Quand elle avait le cœur gros, elle s'enfermait dans sa chambre et méditait tristement sur la fragilité des grands bonheurs, sur les odieux caprices et les trames diaboliques de son oncle. Elle se souvenait d'avoir lu qu'au mois d'octobre 1564, le roi Charles IX avait passé cinq jours à Hyères, où il se prit d'affection pour un superbe oranger qui avait porté en une saison, dit la chronique, plus de quatorze mille oranges, et sur le tronc duquel on grava cette inscription : « Je me glorifie d'avoir été aimé d'un roi ». Quelques semaines s'écoulèrent, et la Provence ayant eu un des hivers les plus rigoureux dont elle ait gardé la mémoire, il suffit d'une nuit de forte gelée pour détruire l'oranger miraculeux.
« Moi aussi, pensait Hiip^iiette, je fus aimée d'un roi, ei ma ^»-Ioire a péri en une nuit! »
Klle avait du ressort, l'horreur d'être plainte, le stoïcisme d'une vanité qui cache soip^neusementses blessiu'es et repousse la pitié comme une olTense. Klle faisait bonne mine à M. Trayaz. Elle paraissait le voir sans dépit rei)orter toutes ses attentions, toutes ses ^rAces sur Mlle Verlaque, la couver des yeux, la consulter sur tout, encenser sa nouvelle idole, s'appliquera Ja mettre en lumière et dans son jour. Elle ne sourcillait pas quand il suppliait Ameline de lui répéter jusqu'à trois fois ses romances, qu'il se pAmait en l'écoutant et déclarait insolemment qu'il n'avait pas ouï chanter jusque-là. Elle poussa la force d'Ame jusqu'à être polie pour son heureuse rivale; elle tenta même de s'insinuer dans sa familiarité : elle était curieuse de voir le fond d'un cœuv qui, disait-on, enfermait jalousement ses secrets, et qu'elle soupçonnait d'être vide. Elle essaya de lui jouer de mauvais tours : à table, elle lui adressait des questions captieuses, dans l'espérance qu'il lui échapperait quelque sottise; mais Ameline parlait peu, et quand une question l'embarrassait, elle se tirait d'affaire par un sourire. Cette ingénue avait la prudence du serpent. Par une autre perfidie, un soir qu'il y avait du monde, Huguette la pressa d'accepter un rôle dans une charade. M. Trayaz devina son intention : il fit remplacer la charade par un tableau vivant, où Ameline, costumée en sultane des Mille et une Nuits et éblouissante de pierreries, qui sortaient d'une cassette inconnue et n'avaient jamais vu le feu de la rampe, remporta un triomphal s!icc«'s. Huguette sembla n'en prendre aucun ombrage.
Elle avait été sensible à l'infidélité de son cousin; il lui était dur de le voir s'atteler, lui aussi, au char de la sultane. Elle n'en témoigna rien. Au surplus, elle avait.
prévu qu'il perdrait ses soins, son travail et ses pas, que son entreprise était vaine, que s'il s'entêtait, M. Trayaz le secouerait d'importance et le casserait net comme un verre.
« L'imbécile! pensait-elle. Quand on fait de mauvaises actions, il faut au moins qu'elles profitent. »
Elle faisait cette réflexion en se promenant seule dans le parc, à l'instant même où le vieillard jaloux disait à son neveu : « J'entends que cette petite fille te soit sacrée ! » Elle venait de s'asseoir sur un banc quand elle vit paraître Casimir, qui semblait la chercher. Il s'approcha, l'aborda timidement. Elle s'avisa sur-le-champ qu'il avait Fair penaud d'un renard qui a manqué sa poule, et Casimir, de son côté, crut s'apercevoir ou s'imagina qu'elle avait les yeux rouges.
« Comment donc! lui dit-elle, vous n'êtes pas auprès de votre princesse?
— Ma princesse ! Je n'en connais qu'une, et elle est ici.
— Soyez de bonne foi : convenez que vous êtes passionnément épris de Mlle Verlaque.
— C'est avons, ma cousine, de convenir que vous avez été bien dure pour moi.
— Et vous avez voulu m'en punir?
— J'ai voulu me distraire, me consoler. Hélas ! j'ai découvert que Mlle Verlaque est peu consolante, et qu'il m'était encore plus doux de gémir à vos pieds que de m'amuser avec une petite sotte, à qui il faut expliquer les fadeurs qu'on lui débite.
— Dites plutôt que la chasse est trop bien gardée, qu'il y a des pièges à loup et' que le propriétaire n'est pas commode.... Vous avez le teint brouillé d'un homme à qui il est arrivé un accident.
— Un accident! à quoi pensez-vous? Je me suis aperçu tout bonnement qu'il était impossible de vous bouder plus de huit jours, et je viens vous supplier de me
reprendre à votre service.... Dans le temps de la gaie science, lorsqu'il y avait ii Aix une cour d'amour, un prix fut proposé pour celui qui résoudrait le mieux la question de savoir s'il faut admirer davantage un amour éternel, sans intermittence, ou une passion orageuse, troublée par de fréquentes querelles et qui survit à toutes les brouilles. Un troubadour opina en faveur de l'amour tranquille, en alléguant que le vrai soleil ne souffre jamais que les nuages obscurcissent sa face; un autre, plus avisé, lui représenta qu'en les mangeant il prouve bien mieux sa puissance. Tous les chagrins que vous m'avez faits, mon amour les mange, ou, pour changer de comparaison, je suis un de ces caniches qu'on a beau rabrouer, maltraiter, ils reviennent toujours. Ma cousine, prenez-en votre parti, vous ne perdrez jamais votre chien.
— Langue dorée! » murmura-t-elle.
Puis, lui jetant un coup d'œil farouche :
« Je ne vous pardonnerai que si vous nous délivrez de cette odieuse créature.
— Peste! vous exigez beaucoup de votre serviteur. Je vous donnai jadis un échantillon de mon savoir-faire en semant la zizanie entre mon oncle et un de nos cousins qui nous gênait. L'entreprise à laquelle vous me conviez est autrement difficile, et, le fût-elle moins, vous m'avez jusqu'aujourd'hui si mal payé de mes peines que je suis devenu très défiant. Je vous le déclare, quelque récompense que vous me promettiez, j'entends loucher à l'instant môme un léger acompte.
— Soit! » fit-elle.
Il se disposait k lui prendre un baiser; mais elle se recula, en disant sui* un ton de reproche mêlé de mépris :
« Oh! pas cela! c'est hèle, cela ne se fait que dans les fossés. »
Puis, dégantant sa main droite :
« Le voulez-vous? je vous le donne. »
Le présent qu'elle lui jeta était un gant de Suède souvent porté; on y voyait des traces d'usure, et même un doigt était troué; dans ses heures de sombre rêverie, elle l'avait plus d'une fois mordillé de toutes ses jolies dents. Il s'en saisit avec avidité et le pressa sur ses lèvres.
« Donnant, donnant! fit-elle. Gomment vous y prendrez-vous pour éconduire cette aventurière avant que mon oncle l'épouse?
— Premièrement, aventurière me paraît un mot un peu dur. En second lieu, à mon humble avis, elle ne sera jamais épousée. Depuis peu, tous les habitants de cette maison ne parlent plus que par énigmes ou se taisent comme des carpes. Cependant, à quelques ïndts que j'ai attrapés au passage, il m'a paru que, comme vous, votre mère croit M. Trayaz disposé à conduire Mlle Verlaque à l'autel. Erreur profonde! Il me l'a dit un jour, le mariage est à ses yeux le plus lourd des jougs; si malfaisant qu'il soit, il n'est pas liomme à se faire du mal à lui-même pour en faire aux autres, et de ce côté-là nous pouvons être tranquilles. Il veut châtier Silvère en lui prenant sa fiancée : qu'a-t-il besoin de l'épouser? Il se contentera....
— De quoi?
— Mon Dieu! il se propose..., il compte.... »
Il cherchait ses mots, craignant d'effaroucher la modestie de cette vierge.
« Eh! grand nigaud, s'écria-t-elle, dites tout de suite qu'il en veut faire sa maîtresse.... Mais je ne pense pas que pour cela le cas soit moins grave.
— Ah ! permettez : on se débarrasse plus aisément d'une maîtresse que d'une femme. Nous lui susciterons une rivale.... Mais voyez ce que c'est que de vous aimer!
Il me vient à l'esprif une admirable combinaison. Je vois quelquefois à Aix, en tout bien et tout honneur, une jeune personne qui assurément n'est pas aussi belle ([ue l'autre; mais qu'elle est drôle, amusante! Quand M. Trayaz sera las de sa conquête, je la fais venir, je lui ménage une rencontre avec ce vieillard trop jeune, et le tour est joué. »
Elle hocha la tète et parut avoir peu de confiance dans son admirable combinaison.
» Mon cousin, dit-elle, rendez-moi mon gant! »
On vint les déranger, et il garda son gant, qu'elle regrettait.
Depuis que M. Trayaz passait ses soirées en famille, le salon rouge avait été délaissé. D'ailleurs, les habitués ne se souciaient plus de converser ensemble : des conflits d'amour-propre et d'intérêts avaient jeté entre eux beaucoup de froid ; loin de se rechercher, on s'évitait, chacun tirait de son côté. Un soir, M. Trayaz eut d'importantes affaires à discuter avec son intendant, et il se retira de bonne heure. Qu'allait-on faire? On ne déracine pas facilement les vieilles habitudes; elles repoussent (relles-mémes. Aussi bien les conflits avaient cessé; un commun péril rapprochait les sœurs ennemies; on avait beaucoup de choses à se dire, des questions à se faire, des réflexions à se communiquer. On se tait quelque temps, on jure de se taire toujours, et on s'aperçoit que les longs silences sont un supplice. Hommes et femmes s'interrogèrent un instant du regard, les rancunes furent oubliées, et quelques minutes après, machinalement, sans y penser, h la grande joie de Mme Limiès, qui détestait les dissensions, ils se trouvèrent tous réunis dans ce qu'ils appelaient jadis la salle des conférences. Huguette seule s'abstint d'y paraître; elle ne pouvait pardonner à Mme de la Farlède son mot sur « les voix A I épine-vinelte ».
Casimir était allé chercher le frais dans une avenue du parc. De trop copieuses libations lui avaient échauffé la tète et le sang. D'habitude il était sobre, n'ayant pas besoin de boire pour se griser; ce soir-là, par exception, il avait trop fêté un vin de Nuits, nouvellement arrivé, qui sentait la rose et dont il ne s'était pas assez méfié. Les fumées qui lui troublaient le cerveau commençaient à peine à se dissiper quand un domestique vint l'avertir qu'on prenait le thé dans le salon rouge. Cette nouvelle le réjouit. Comme Mme Limiès, il n'aimait pas les bouderies, et il préférait les jardins et les bois aux maisons taciturnes. Lorsqu'il fit son entrée, un débat pacifique, mais passionné, s'était engagé entre Mme de la Farlède et sa sœur. L'une disait : « Il l'adoptera! » L'autre répliquait : « Il l'épousera! » Et chacune déduisait ses raisons.
« Arrivez donc, Casimir! s'écria M. de la Farlède. Nous comptons sur vos lumières pour juger notre dif férend.
— Je renvoie les parties dos à dos, répondit-il. Je ne crois ni au mariage ni à l'adoption. »
Aussitôt qu'il se fut expliqué, tout le monde se récria. Il était seul de son avis.
« Daignez m'écouter, reprit-il. Si M. Trayaz avait l'intention d'adopter ou d'épouser Mlle Verlaque, il s'appliquerait à ménager sa réputation, et il n'aurait pas souffert qu'elle vînt ici sans se faire accompagner de son chaperon naturel, qui est sa mère.
— Il ne faut pas épiloguer les actions de mon frère, dit Mme Limiès. Il n'a pas toujours tout le tact désirable; il a vécu si longtemps au fond d'une mine!
— Il en est sorti, et, ne vous déplaise, il sait toujours ce qu'il fait. Il ne pèche contre les convenances qu'à bon escient, et quand il invite les filles sans les mères, c'est que les mères le gênent. Eh ! vraiment, ne semble-
t-il pas se complaire à compromettre la belle Ameline? Où la loge-t-il? Dans le pavillon de TEst, qui n'est habité que par lui et par M. Sucquier, lequel, vous en conviendrez, n'est pas un argus incommode. Sur quelle pièce s'ouvre son cabinet de travail? Sur la bibliothèque. Qu'y a-t-il au bout de cette bibliothèque? Un escalier en limaçon, qui aboutit à la porte de l'appartement occupé par Mlle Vcrlaque.
— Vous ignorez peut-être, dit Mme Lejail, qu'une lemme de chambre y couche à côté d'elle?
— Avez-vous lu le Mariage de Figavol Je vous dirai comme Suzanne : < Il sonne le matin pour lui donner t quelque bonne et longue commission, et, zeste! en deux « pas, puis, crac! en trois sauts... ». Aussi bien cette femme de chambre me paraît une fille cousue de mystères et de fort bonne composition. Je la crois bien faite pour tenir....
— Mais taisez-vous donc, mon cher, interrompit M. de la Farlède en lui mettant sa largo main sur la bouche. Ne voyez-vous pas que vous faites rougir ma femme? »
Tandis que son irréprochable sœur pouvait tout entendre, Blandine, qui avait quelque chose sur la conscience, avait les oreilles délicates et sévères.
€ Casimir cherche midi à quatorze heures, dit M. Lejail. Je suis tenté de croire qu'en réléguant Mlle Verlaque dans le pavillon de l'Est, M. Trayaz a voulu mettre toute la largeur de la maison entre elle et don Juan.... Oh! ne vous défendez pas : nous sommes tous témoins que durant la moitié d'une semaine vous lui avez fait une cour acharnée.
— Je me livrais à une expérience, je voulais éprouver la longanimité de mon oncle. Je n'ai donné mon cœur qu'une fois, et Mme Lejail sait à qui. »
Mme Lejail ne parut pas le savoir : elle avait renoncé à se mêler de cette affaire.
« A ce compte, reprit Hector, vous pensez, mon l)on, qu'avant peu....
— Moi ! je pense et j'affirme que la chose est plus qu'à demi faite. »
Il s'éleva contre l'orateur un tollé général.
« A qui persuaderez-vous, s'écriait Mme Lejail, qu'avec son air de parfaite innocence Mlle Verlaque soit une effrontée?
— Quand on avance des énormités, disait Mme Limiès sur un ton d'indignation, on les prouve. Où sont vos preuves?
— Il y a des indices qui en tiennent lieu. Rappelez-vous le fameux tableau vivant où cette coquine innocente nous est apparue costumée en sultane et toute reluisante de pierreries. Mon oncle a voulu que pendant toute la soirée elle gardât son coûteux accoutrement et sa mirifique parure; il semblait nous dire : « Je suis un bon « payeur : cotisez-vous tous ensemble, je ne crains pas « la surenchère ».
— Pure imagination! Vous voyez ce qu'il vous plaît de voir.
— Et tantôt, poursuivit Casimir, quand il a pris congé de sa belle amie en lui serrant tendrement les deux mains, elle lui a lancé un regard tel qu'une jeune fille qui n'a plus rien à apprendre en peut lancer à l'homme qui lui a tout appris.
— Ma parole! il est prodigieux! fit M. de la Farlède. Grand déchiffreur de visages, expliquez-nous un peu ce que disait ce regard.
— Il disait d'abord : « A tout à l'heure ! » Il disait ensuite....
— Assez, assez, Casimir! dit Mme de la Farlède. De grâce, n'approfondissons pas.
— Autre preuve plus démonstrative encore! Sachez que ce matin notre cher oncle avait un paiement à faire
et pas de nioiinaie : les inillioiinaii'es n'ont pas toujours (les sous, c'est la consolation du pauvre. Il me pria de partir bien vite à bicyclette et d'aller changer un billet de mille francs au Lavandou. A mon retour.... Vous n'ignorez pas que le cabinet de mon oncle est précédé d'un petit vestibule; les portes étaient restées ouvertes. Je l'aperçus assis devant sa table et tenant à la main une lettre, laquelle, je m'en assurai l'instant d'après, venait d'Amérique. Vous n'ignorez pas non plus qu'à de certains moments il converse à demi-voix avec lui-même. J'entendis distinctement cette phrase : « Si belle qu'elle t soit, toute sa personne ne vaut pas le petit doigt de « Sal ».
— Salî Sal! qu'est-ce que Sal? s'écria tout le monde en c lueur.
— Si ma cousine Huguette était ici. elle vous expliquerait que Sal ou Sally est en anglais un petit nom damitié qui signifie Sarah.
— Et connaissez-vous Sal?
— Je ne la vis jamais, et apparemment jamais je ne saurai ce que vaut le bout de son petit doigt. Mais jallirme que, ainsi qu'en témoignent et son nom et le papier comme le timbre de sa lettre, Sal est une Américaine; je soutiens que cette Américaine est une fort jolie personne avec qui mon oncle s'anmsa jadis, et (|ue comparant les plaisirs que Sal lui avait procurés à ceux....
— Passez, passez, Casimir, interrompit Mrâiede la Farlèdc en se bouchant les oreilles. Décidément vous êtes insupportable.
— Votre argumentation, dit M. Lejail, manque de solidité, et on ne condamne pas un accusé sur des indices.
— J'ajoute, s'écria Mme Limiès, que vous faites injure à mon frère. Il se respecte et nous respecte; je le déclare incapable de nous inq)oser la société d'une jeune fille (ju'il aurait mise à mal.
— La belle raison! dit Casimir. Il nous connaît, il sait ce qu'il peut attendre de notre inépuisable complaisance, combien nous sommes faciles, coulants en affaires.... N'avons-nous pas avalé M. l'intendant? Nous avalerons bien la maîtresse. »
Ce propos, qui ne fut pas relevé, produisit une fâcheuse impression. Il y a des vérités dont le visage est si déplaisant qu'on s'accorde communément à les laisser au fond de leur puits.
Tout à coup Casimir se frappa le front : une inspiration lui était venue. II prit son chapeau et se dirigea vers la porte.
« Où allez-vous? lui cria-t-on.
— Vous ne me croyez pas, j'entends vous obliger à me croire. Je vais de ce pas faire une reconnaissance dans le camp ennemi et chercher une preuve qui fermera la bouche aux plus incrédules. »
On essaya en vain de le retenir; il sortit la tête haute, de l'air déterminé d'un preux qui met llamberge au vent : quand il n'était pas troubadour, il était chevalier.
« C'est un drôle de corps! dit M. de la Farlède.
— Il n'a pas toujours le sens commun! dit Mme Lejail.
— La grâce que je lui souhaite, dit Mme de la Farlède, est d'apprendre à châtier son langage et de savoir qu'il y a des choses qu'on ne dit pas devant les honnêtes femmes.
— Pensez-vous réellement, demanda son mari, qu'il aille faire une reconnaissance dans le pavillon de l'Est?
— Laissez donc! lui répondit Mme Limiès. C'est un hâbleur, il est allé se coucher.
— Je ne sais que vous dire, répliqua M. Lejail, qui présageait toujours des malheurs. Il n'était pas dans son assiette, et je crains qu'il n'ait abusé du vin de Nuits. Il avait l'air d'un homme qui s'embarque dans une équipée : il pourrait bien y laisser ses oreilles. Dieu bénisse et protège les nôtres ! »
Casimir n'était pas allé se coucher. Il ne rentra dans >a chambre que pour changer ses bottines vernies contre (les chaussons à semelle de feutre dont il se servait pour faire des armes. Il s'aperçut bientôt que son expédition • tait moins aisée qu'il ne l'avait pensé. Les rez-dechaussée des deux corps de logis communiquaient par une galerie qu'on fermait toujours la nuit; mais d'habitude la bibliothèque, qui reliait les premiers étages, et (fui, percée d'une double rangée de baies, prenait jour et sur le jardin et sur la cour, restait ouverte. Casimir la trouva close et se confirma dans ses soupçons.
€ Niez après cela, se dit-il, que mon oncle ne prenne >es précautions pour n'être pas dérangé dans ses escapades nocturnes! »
Il no se découragea point; il s'était fait blanc de son él)ée, il voulait s'acquitter à sa gloire de son engagement téméraire. Les deux pavillons avaient une sortie de derrière sur le jardin. Dix minutes plus tard, adossé contre un eucalyptus, il contemplait les fenêtres de la bibliothèque, qui semblaient lui porter un défi. Comment se hisser jusque-là? La lune éclairait : il s'avisa qu'une de ces fenêtres était entrebâillée et qu'une branche de l'eucalyptus venait presque l'affleurer. Impossible de grimper à l'arbre, dont le tronc était aussi gros que lisse. Il se souvint d'avoir aperçu quelque part une échelle; il l'alla chercher, la dressa, l'appliqua contre la muraille. Elle était un peu courte; mais vigoureux, souple, rompu à tous les exercices du corps, lorsqu'il eut atteint l'échelon le plus élevé, s'y tenant debout, il posa ses mains sur lappui de la croisée, s'enleva à la force des poignets, poussa de la tète l'un des vantaux, et dit : « Nous y voilà! »
Après avoir pénétré dans le camp ennemi, il demeura un instant immobile, le jarret tendu, retenant son souffle, interrogeant l'ombre et le silence. Il connaissait les
êtres, il gagna à pas de loup l'escalier en limaçon, le gravit sur la pointe du pied, parvint à une porte vitrée dont les carreaux étaient en verre dépoli; par excès de précaution, une portière intérieure de damas la rendait absolument impénétrable au regard le plus indiscret. Il y colla son oreille. L'appartement d'Ameline lui parut en parfait repos ; la paix de l'innocence y régnait. Il redescendit l'escalier, se glissa doucement vers le couloir qui conduisait au cabinet de travail, tira à lui l'un des tambours, écouta et crut reconnaître la voix de M. Sucquier.
« Il est encore en conférence avec son intendant, pensa-t-il : si amoureux qu'il soit, ce barbon fait passer ses affaires avant ses plaisirs. »
En ce moment l'horloge de la ville frappa douze coups et il se dit :
« Voilà l'heure des crimes et du berger : attendons! »
Il revint .sur ses pas, transporta délicatement un fauteuil dans l'embrasure d'une fenêtre, s'y blottit en s'abritant derrière un rideau de tapisserie et attendit. Les excès de table, après avoir échauffé, excité le cerveau, l'engourdissent. Il sentit ses paupières s'alourdir ; à plusieurs reprises il se secoua pour se réveiller; quelques minutes après, il s'endormait profondément.
11 fut réveillé par le chant d'un coq qui avait pris la lune pour. le soleil. Il fit sonner sa montre à répétition : il était trois heures. Craignant de se laisser surprendre par le jour, il ne songea plus qu'à opérer en bon ordre sa retraite. Il regagna la croisée par laquelle il était entré, l'enjamba : mais comme, cramponné par les mains à l'appui, il cherchait des pieds son échelle, ayant heurté du talon l'un des montants, cette échelle mal calée trébucha et s'abattit lourdement, avec un bruit sourd. Pour surcroît d'infortune, il crut entendre un pas pesant qui faisait gémir le gravier d'une allée. Dégageant l'un de
SOS bras, il tàclia d'attirer à lui la branche de Teucalyptus qui était de niveau avec la croisée et de s'y suspendre : il n'y réussit pas, et tout à coup, les forces lui manquant, il se laissa choir sur une plate-bande, dont le terreau amortit un peu sa chute. Il vit dix mille chandelles, après quoi il ne vit plus rien. Il revint peu à peu de son étourdissement, se ramassa, se tAta le corps, se félicita de ne s'être cassé ni bras ni jambes. Mais, au même instant, une main jadis noueuse, depuis longtemps amaigrie et flasque, à laquelle la colère restituait sa vigueur d'autrefois, ra[)préhenda si violemment à la gorge qu'il pensa sulTociuer.
Depuis peu, M. Trayaz soulTrait la nuit d'oppressions qui lui causaient des insomnies. Sa coutume en pareil cas était de se lever et de humer l'air, accoudé à sa fenêtre. Cette fois, il s'était rhabillé, était descendu dans le jardin, et il arpentait une allée à la fraîcheur lorsque, à deux reprises, un bruit sourd avait attiré son attention. Pensant qu'un rôdeur nocturne avait pénétré chez lui. il s'était dirigé vers le lieu suspect, avait reconnu son neveu, l'avait happé par son nœud de cravate, et le serrait si fort que Casimir, qui n'avait ni la force ni la volonté de se défendre, employa le peu de souffle qui lui restait à murmurer d'une voix agonisante :
« Mon oncle, vous m'étranglez!
— Le grand malheur! » répondit M. Trayaz.
11 consentit cependant à desserrer un peu son étreinte, (4. le dévorant des yeux :
« D'où viens-tu? Est-ce que par hasard....
— Ah! mon oncle, à quoi pensez-vous? \'ous m'avez défendu dy toucher : elle m'est sacrée. »
M. Trayaz lAcha le cou qu'il tenait, et s'emparant d'une oreille qu'il pinça jusqu'au sang :
« (irand dadais, je comprends ce que c'est.... Je n'aimo pas les curieux et j'ai horreur des espions. »
Il ajouta :
« Je veux te rendre à ta mère, qui s'ennuie sans toi. Tu iras la rejoindre par le premier train. »
L'obligeante prédiction de M. Lejail ne s'était accomplie qu'à moitié : Casimir n'avait pas laissé ses oreilles dans son équipée; il les rapportait, mais en mauvais état, l'une surtout, qui avait reçu un sérieux dommage. A la cuisson qu'il y ressentait se joignait la confusion d'avoir fait une école et la douloureuse perspective d'un long exil, qui devait le séparer de Huguette et l'empêcher de mettre à exécution l'admirable manœuvre par laquelle il s'était promis de mériter sa main. M. de la Farlède, qui l'avait entendu rentrer à la pointe du jour, se présenta de bonne heure dans sa chambre pour avoir le premier des nouvelles de son héroïque campagne. 11 l'aborda d'un air souriant et jovial, le félicita chaudement de n'être pas comme M. Lejail un de ces couards qui ont grand soin de leur peau, mais un homme de cœur et d'action, plein de zèle pour la cause commune et prêt à s'exposer pour la servir. Casimir lui raconta sa dolente histoire. A mesure qu'il avançait dans son récit, M. de la Farlède devenait froid, rêveur. Il pensait peut-être, comme Mazarin, que la plus précieuse qualité des hommes d'action est d'être heureux. Casimir, qui savait que le meilleur moyen d'échapper au ridicule est de rire de soi-même, essaya de tourner les choses en plaisanterie. Plus il s'égayait, plus M. de la Farlède était grave, et ce fut sur un ton glacial qu'il prit congé de lui en lui souhaitant un bon voyage.
Quand, deux heures plus tard, celui qui s'était dévoué pour la cause commune partit pour subir sa peine, tout le monde était levé, et, grâce à M. de la Farlède, tout le monde était au fait. Cependant personne n'eut le courage de venir lui serrer la main. Il faut avoir une grande âme pour braver la contagion du malheur, et, à ce qu'il
semble, il n'y avait pas de grandes Ames à la Figuière. Ce l'ut Sam qni mit le banni en voiture, lui rendit les derniers devoirs avec une politesse fourrée d'ironie. Sam ne faisait plus de paris : les fréquentes et brusques révolutions de palais qui s'étaient accomplies sous ses N.'ux Tavâient dérouté et rendu sceptique. Mais il n'avait jamais cru aux chances de Casimir. Il avait toujours dit que ce bellâtre était un écervelé, qui parlait trop, qu'il se garderait de gager un mégot sur une tète où il n'y avait que du vent.
A l'instant même où Casimir était envoyé en exil, Mlle Verlaque, cause innocente de sa triste mésaventure, s'était retirée dans un des bosquets du jardin et lisait une lettre de sa mère qu'on venait de lui remettre. Tout à coup elle vit s'avancer vers elle M. Sucquier. C'était la première fois qu'il tentait de lui parler tête à tète. Jusqu'alors il s'était tenu sur la réserve: il savait attendre et choisissait les bons moments : M. Trayaz, depuis qu'il ne s'endormait qu'au petit jour, faisait la grasse matinée, et son intendant avait constaté que les volets de ses fenêtres étaient encore fermés.
Ameline éprouva quelque émotion. Si peu sagace qu'elle fût, cette alouette eut la sensation vague qu'elle se trouvait en présence d'un basilic. M. Sucquier s'assit auprès d'elle, engagea l'entretien en lui demandant si elle se plaisait à la Figuière. Elle lui fit la même réponse qu'elle avait souvent faite à Virginie : elle lui déclara que la Figuière était un endroit charmant, elle se loua des honnêtes procédés qu'on avait pour elle, elle se loua surtout de toutes les bontés que lui témoignait M. Trayaz.
€ Et voilà l'ingratitude des femmes! lui dit-il d'un ton patelin. Il s'étudie à vous rendre heureuse, et vous prenez plaisir à le rendre malheureux.
— Moi? fit-elle profondément étonnée. Mais quel chagrin ai-je pu lui faire?
— N'est-ce pas un homme à plaindre, répliqiia-t-il en assourdissant sa voix, qu'un vieillard qui vous aime et qui n'ose pas vous le dire?
— Mais que dites-vous donc là, monsieur Sucquier? s'écria-t-elle. M. Trayaz serait amoureux de moi?
— Éperdument, follement. >
Elle le regarda pour s'assurer s'il plaisantait : il n'avait jamais eu l'air plus sérieux. Elle le regarda une seconde fois pour acquérir la certitude qu'il n'avait i)as perdu la raison : si déplaisante que parût à Silvère Sauvagin la figure de M. Sucquier, ce n'était pas celle d'un aliéné, il s'en fallait.
« Monsieur Sucquier, dit-elle résolument, ce n'est pas possible.
— C'est tellement possible que c'est arrivé, et vous êtes à ma connaissance la seule personne qui en doute encore. »
Elle demeura muette de surprise. Puis elle fit un grand effort de mémoire, elle repassa dans son esprit tout ce qu'avait pu lui dire M. Trayaz, et elle constata qu'il n'avait jamais laissé échapper une parole qui ressemblât à une déclaration. Il lui avait prodigué les compliments, l'avait félicitée d'avoir de si beaux cheveux, une si belle voix : tant de gens en avaient fait autant! Elle se rappela ensuite certains entretiens qu'elle avait eus avec Silvère, certaines choses qu'il lui avait dites, la figure et les yeux qu'il avait en les disant, certain baiser qui lui avait fait éprouver des sensations étranges et révélé tout un monde inconnu. Oui, elle avait su dès lors ce qu'il faut entendre par l'amour. M. Trayaz avait-il jamais dit un seul de ces mots dont la douceur chatouille,
... Et là dedans remue Certain je ne sais quoi dont on est tout émue?
Avait-il attarhé sur ollo un tlo ces regards (|ui vous prouvent que vous êtes aimée? Encore un coup, elle savait pertinemment, pour l'avoir appris de Silvère, ce (|ue c'était que l'amour, et, quelque sentiment qu'eût pour elle M. Ti'ayaz. ce n'était pas cela, c'était tout autre chose.
Voilà ce qu'elle se disait à elle-même en raisonnant sur un cas si obscur, si bizarre, qu'elle s'y perdait. Absorbée dans ce grand travail d'esprit, elle ne se souvenait plus que M. Sucquier était là. et que, lui donnant le temps de se débrouiller, il attendait patiemment (ju'elle lïd en état de lui répondre. Elle s'en souvint (Milin :
« Je vous assure, dit-elle, que M. Trayaz n'a jamais prononcé une parole qui pût me faire croire....
— Eh! mademoiselle, interrompit-il, les vieillards sont timides; ils craignent de compromettre la dignité de leur âge, la gravité de leur caractère; ils tremblent qu'on ne se moque d'eux : quand la tète blanchit, le cœur se défie de lui-même et n'ose plus.... C'est une belle < liarité que d'aller au-devant de leurs inquiets désirs, (lavoir quelque complaisance pour ces Ames troublées.... Essayez un jour de mettre M. Trayaz à son aise et sur la voie, et vous m'en donnerez des nouvelles.
— Je ne le ferai pas, car si vraiment, comme vous le dites, il était amoureux de moi, ce serait un grand malheur.
— Eh quoi! serait-ce un si grand malheur d'épouser un homme qui vous mettrait à même de rendre heureux tout ce qui vous entoure, de procurer à Mme votre mère cette vie large dont elle est depuis longtemps sevrée?
— Lui, m'épouser? Ah! quelle extravagan(!e!... Mais quand l'idée lui en viendrait, poursuivit-elle avec un accent tragique, ce serait, je vous le répèle, un grand
malheur. Je ne suis plus libre, le seul homme que je puisse épouser est mon fiancé, Silvère Sauvagin.
— Vous l'aimez beaucoup, ce jeune homme?
— Beaucoup, répondit-elle sans hésitation.
— Et vous croyez cju'il vous aime?
— Il me l'a dit et si bien dit! »
Alors il entama un discours destiné à lui démontrer que Silvère ne l'aimait pas, qu'un homme vraiment épris sacrifie tout au bonheur de la femme qu'il aime. Quels sacrifices lui avait-il faits? N'avait-il pas refusé par orgueil, par un stupide point d'honneur, de se réconcilier avec M. Trayaz, et du même coup frustré sans remords Mlle Verlaque des plus belles espérances, du plus brillant avenir? Il s'appliqua ensuite à lui prouver que cet être au cœur dur n'avait de véritable affection que pour ses haines, que ce botaniste, qui peut-être ne savait pas tout ce qu'il se vantait de savoir, était agressif, querelleur, opiniâtre et passerait sa vie à se faire d'implacables ennemis, qu'elle était certaine d'être horriblement malheureuse avec lui et de mourir sur la paille.
Elle trouva qu'il y avait beaucoup d'exagération , mais un grain, un petit grain de vérité dans ce qu'il disait.
« C'est égal, monsieur : quand il est parti, nous nous sommes dit l'un à l'autre que nous -nous aimions pour la vie, pour toute la vie.
— On dit tant de choses! » s'écria-t-il.
Et comme il savait que Mme Verlaque interceptait soigneusement toutes les lettres de son futur gendre, il se donna le plaisir de demander à Ameline si Silvère lui écrivait souvent. Elle confessa que jusqu'à ce jour elle n'avait reçu de lui ni lettre ni billet.
« Cela ne m'étonne pas ! Paris est la ville des amusements, des oublis. Croyez-moi, il n'y était pas depuis quarante-huit heures qu'il ne pensait plus à vous, et
jxnit-iMro. au moment où je parle, jurc-t-il à une jeune personne, qui sûrement vous ressemble très peu, qu'il l'aimera jusqu'à sa mort et même après. »
Klle secoua la tête, tant cette infidélité lui paraissait invraisemblable; mais depuis quelques instants Tinvraisemblable lui semblait possible. Il commençait à la connaître; il savait que son esprit s'accoutumait difficilement aux idées nouvelles, qu'elle avait la digestion lente; il fit une pause; il attendait qu'elle se fût assimilé la bienfaisante nourriture dont il la gorgeait. Puis il commença une seconde harangue; il s'attacha à lui persuader que les vieux maris, lorsqu'ils sont amoureux, sont bien préférables aux jeunes; que débonnaires, complaisants, ils n'exigent rien, qu'ils quémandent, qu'ils mendient; que la moindre grûce qu'on leur accorde les remplit de joie, les rend heureux autant qu'un pauvre à qui on fait l'aumône d'une pièce d'or.
Elle l'écoutait d'une oreille distraite. Une curiosité lui était venue : elle se demandait pour quelle raison M. Sucquier désirait tant qu'elle épousât M. Trayaz. Si elle avait été plus fine, elle aurait remarqué que lorsqu'elle lui adressa cette question, il devint plus rouge encore qu'à l'ordinaire.
€ Quoi de i)lus naturel? dit-il. Je m'intéresse fort au bonheur d'un homme qui a toujours été parfait pour moi. Si je le savais en danger de mort, je ne serais pas le dernier à aller chercher le médecin. C'est son cœur qui est malade : les médecins ne traitent pas ce genre de maladies. Je suis venu vous trouver, et je vous dis : € Guérissez-le! »
Elle résistait (encore :
c Quand vous parlez, monsieur Sucquier, je ne puis m'empêcher de vous croire, mais je ne vous croirai pas longtemps.... Car, voyez-vous, ajouta-t-elle en pensante Silvère, quand un homme a le cœur malade, cela se lit
sur son visage, et la figure de M. Trayaz ne m'a jamais dit qu'il fût amoureux,
— Mais, jeune incrédule, je vous le répète, vous êtes seule à ignorer ce qui est aujourd'hui de notoriété publique. Si je n'avais des raisons pour vous demander le secret, je vous dirais : « Consultez au hasard l'un des « habitants de cette maison : il n'en est pas un qui n'ait « percé le fond de cette affaire ». Vous imaginez-vous que la sœur, les nièces, les neveux de M. Trayaz seraient si empressés autour de vous s'ils ne savaient qu'il vous aime assez pour avoir envie de vous épouser, et de faire de vous l'unique maîtresse de ses volontés et de sa fortune? »
Pour la seconde fois, elle resta muette d'étonnement. Virginie lui avait insinué que Mme Lejail et Mme de la Farlède lui faisaient leur cour parce qu'elle était une puissance : elle l'avait accusée de se moquer d'elle. Un homme grave, M. Sucquier, venait de lui donner le mot de l'énigme. Si un matin Mme delà Farlède l'avait coiffée de ses mains, si un soir Mme Lejail l'avait enveloppée de son châle, c'est qu'un vieux monsieur très riche avait conçu pour elle une passion qui le rendait malade. Elle s'était figuré que la Figuière était une maison où l'on s'amusait beaucoup : la Figuière était un endroit où il se passait des choses ténébreuses et effrayantes, dont on ne se doutait pas, jusqu'à ce que M. Sucquier vînt vous trouver dans un bosquet d'orangers et de jasmins et vous ouvrît les yeux. Elle en conclut qu'à la Figuière, et peut-être dans le monde entier, la vie était une affaire prodigieusement compliquée. Cette pensée, qu'elle n'avait jamais eue, lui causa une telle émotion qu'elle poussa un long et gros soupir.
M. Sucquier s'aperçut avec plaisir que son éloquence n'était pas demeurée sans effet. 11 avait enfoncé le clou, il le riva.
« Savcz-vous, l'eprit-il, que le maître de céans vient (le chasser comme un coquin son neveu Casimir? Ah! mademoiselle, que vous êtes redoutable! Le seul tort de ce beau gar(:on était d'avoir trop tourné autour de vous. Quand on esf jaloux, mademoiselle Ameline, c'est qu'on est amoureux. »
Il lui parut (pio cette fois encore M. Sucquicr disait vrai. Elle se souvint que lorsque Casimir avait voulu lui apprendre à monter à bicyclette, M. Trayaz s'était opposé à ce projet avec une vivacité, une véhémence qu'elle avait trouvée singulière. Décidément la vie était une chose très compliquée, et on avait raison de dire que tout arrive.
« Aussi bien, poursuivit M. Sucquier, il ne vous restera plus aucun doute si vous voulez vous prêter à une petite expérience que je me propose de faire avant peu.
— Une expérience? » s'écria-t-elle, épouvantée.
Et joignant les mains, elle leva sur lui des yeux humides qui semblaient le supplier d'écarter ce malheur de dessus sa tète.
En ce moment, il s'aperçut que Sam ouvrait les volets (le la chambre à coucher de M. Trayaz, et il jugea con- \<"nablede ne pas prolonger davantage ce colloque clandestin. Il se leva, mais, avant de partir, passant du ton paterne à l'accent autoritaire :
« Mademoiselle, nous reparlerons prochainement de tout cela. Mme Verhupie. je le sais, vous a recommandé de me prendre pour votre conseiller; nous sommes devenus très bons amis, elle et moi; elle m'a confié le soin de ses intérêts, qui sont les vôtres; soyez sûre que je ne vous donnerai jamais que les avis qu'elle vous donnerait elle-même. »
Et, posant son doigt sur sa bouche :
« Soyez discrète: ne parlez de rien qu'à Virginie. »
Pendant quVlh» le regardait s'en aller, clic se souvint
que lorsqu'elle était enfant (Dieu sait qu'elle croyait ne plus l'être!) ses parents l'avaient conduite un jour dans un magasin de jouets pour qu'elle y choisît une poupée. On lui en avait montré deux, entre lesquelles son cœur avait un instant îjalancé. L'une était mise comme une princesse, dorée comme une châsse; l'autre, assez pauvrement nippée, l'avait séduite par sa figure avenante, par la franchise de son sourire; en fin de compte elle lui avait donné la préférence et ne s'en était pas repentie. « Tu n'as pas l'esprit du commerce, lui avait dit sa mère : tu as fait un marché de dupe. » L'aventure des deux poupées lui étant revenue à la mémoire, elle revit en imagination celle qu'elle avait choisie, ses yeux honnêtes, le sourire qui l'avait séduite. Mais elle crut entendre la voix de sa mère, qui de l'avenue des Palmiers lui criait : « Tu n'as pas l'esprit du commerce ! » Laissée à elle-même, elle avait un penchant naturel pour les marchés de dupe; un instinct confus l'avertissait que ce sont souvent des marchés d'or, que souvent le bonheur est là.
Elle passa le reste du jour dans un trouble inexprimable, qui se remarquait sur son visage; personne n'y fit attention : on s'occupait de se garder à carreau contre les violentes bourrades de M. Trayaz. L'incident de la nuit précédente l'avait vivement irrité, et, pour la première fois depuis son retour d'Amérique, il était d'une humeur massacrante. Soupçonnant ses nièces et ses neveux par alliance d'avoir trempé dans le complot, il leur décochait coup sur coup des mots cruels, et comme dans ses colères il ne distinguait plus les innocents des coupables, il parlait à Ameline elle-même sur un ton dur et cassant. Elle pensait que cela s'accordait bien avec les assertions de M. Sucquier : peut-être lui en voulait-il de ne pas le mettre sur la voie de s'expliquer; peut-être aussi était-ce sa façon d'aimer. Elle n'avait
jamais vu Jupiter hors de lui : au bruit de son tonnerre, bètes, gens, murs, meubles, assiettes, carafes, vaisselle ciselée, du commencement à la fin du dîner, tout le monde trembla.
Dès qu'elle fut rentrée dans sa chambre, elle fit part à Virginie de ses observations, de ses conjectures, et finit j)ar lui répéter mot pour mot les filandreux discours de M. Sucquier.
c Mon Dieu! s'écria Virginie, c'est ce que j'ai dit plus d'une fois à Mademoiselle; mais elle ne voulait pas me croire. »
Et comme Ameline ne cessait de dire et de redire qu'il se passait à la Figuière des événements aussi invraisemblables qu'un conte de fées :
€ Je n'ai jamais lu de contes; mais je suis bien tentée de croire que c'est par l'ordre de M. Trayaz que M. Sucquier a entrepris Mademoiselle, que c'était une aflaire concertée entre eux. »
Cette idée la frappa beaucoup; elle en sentit toute l'importance. Non, elle ne pouvait plus douter de ce qu'on appelait son bonheur et de ce qu'elle s'obstinait à regarder comme son malheur; car s'il est doux d'être aimée d'un homme qu'on aime, il est bien malheureux d'être recherchée par deux prétendants entre lesquels il faut opter, comme on choisit entre deux poupées quand on est petite. Quel labeur d'esprit! quelle peur de se tromper! En vérité, elle se trouvait fort ;i plaindre.
Le sommeil fut lent à venir. Elle songeait à Silvère et à l'inoubliable baiser, et il lui semblait que l'amour est un grand bien, qu'aucun plaisir n'est comparable à certains chatouillements du cœur. Elle se demandait ensuite s'il était vrai que Paris fût une ville où l'on perdait la mémoire, et comment il pouvîiit se faire que Silvère ne lui eût jamais écrit. Puis elle se disait que si M. Trayaz avait réellement le cœur malade et lui com-
mandait de l'épouser, elle n'aurait pas le courage de dire non ; elle croyait voir sa figure, ses orageux sourcils, et un frisson la saisissait. Pourquoi tant de gens s'entendaient-ils pour la chagriner? On savait bien que ce mariage ne la tentait pas; mais sa mère le voulait, M. Sucquier le voulait, Virginie le voulait. Bientôt après l'image de Silvère la hanta de nouveau, et ses yeux se rempliront de larmes. Elle prit un grand parti : elle décida que se souvenir, réfléchir, prévoir est un travail fatigant et dangereux; qu'à chaque jour suffit sa peine; qu'il est inutile de s'alarmer d'avance de catastrophes qu'on ne peut empêcher; qu'il ne sert de rien de tourmenter sa tête, son âme et sa vie; qu'il y a dans les événements de ce monde des mystères qu'il ne convient pas d'approfondir, des fatalités auxquelles il faut se laisser aller comme l'oiseau s'abandonne au vent qui l'emporte.
Elle parvint à s'endormir; mais elle fit de mauvais rêves, et sa première pensée, en s'éveillant, fut qu'on passait à la Figuière des nuits fâcheuses, que c'était un séjour funeste aux gens tranquilles, qu'ils y respiraient un air malsain, qu'elle voulait s'en aller, qu'elle s'en irail.
En ce moment, par la porte entr'ouverte de son cabinet de toilette, arriva jusqu'à son oreille la vague chanson d'un robinet qui s'égouttait, et, ayant promené son regard dans une grande chambre tendue de soie blanche et élégamment meublée, dont le soleil caressait les dorures, elle aperçut au pied de son lit la souriante Virginie, qui guettait le moment où elle ouvrirait les yeux pour lui offrir un bouquet de roses et lui annoncer que tout était prêt, que sa baignoire l'attendait. Cela fit diversion à ses chagrins : il lui parut que si la Figuière n'était pas un lieu de repos et de sûreté, on y trouvait en revanche ces douceurs de la vie qui, à vrai dire, ne chatouillent pas le cœur, mais qui ne laissent pas d'avoir leur prix.
A peine débarqué, Silvère Sauvagin avait couru chez M. Martigue, qui, n'étant pas de loisir, n'avait pu le recevoir. Il ne réussit à le joindre que le surlendemain, et, contre son attente, il fut froidement accueilli.
M. Trayaz avait appris par le canal de Mme Verlaque ce que son neveu allait faire à Paris et sur qui cet écervelé se reposait du soin de le tirer d'embarras ; il avait avi^é. Il entendait le tenir par Ameline, il entendait aussi lui couper les vivres. Il pensait qu'un amoureux qu'on contrarie dans ses plans de mariage, et qui, par surcroît, est en danger de mourir de faim, devient souple comme un fil de caoutchouc, qu'on en fait tout ce qu'on veut. Jadis, il s'était mis en rapport avec M. Martigue pour savoir exactement ce que valait Silvère, et il lui avait fait part de son grand projet; il était naturel qu'il lui c.vpliquAt pourquoi ce projet était demeuré en suspens. Le jour même du départ de son neveu, il écrivit une longue lettre, dont les dernières lignes étaient ainsi conçues :
€ Vous le voyez, il avait rompu avec moi, il vient de rompre avec Mme de Rins, il rompt avec tout le monde. Si vous avez quelque amitié pour lui, ne lui venez pas en aide. Je me charge de lui assurer un avenir, j'en fais mon affaire. Mes intentions, que je vous avais fait C(tn-
naître, sont toujours les mômes, mais il a quelque chose à réparer, et j'entends qu'il répare. Parlez-lui raison, lavez-lui la tête, faites-lui comprendre que quelque mérite qu'on ait, il y a des défauts de caractère qui nuisent à un jeune homme et l'empêchent d'arriver. Renvoyez-lemoi assagi, repentant, je le recevrai à bras ouverts et je tuerai le veau gras. »
Cette lettre avait produit beaucoup d'effet sur M. Martigue, qui l'avait trouvée fort raisonnable. Il faisait grand cas du mérite de Silvère et de sa science, mais il le connaissait peu, ne l'ayant pas revu depuis leur première rencontre. On lui apprenait que ce botaniste de haute espérance avait de graves défauts de caractère, qu'il s'était aliéné, par ses mauvais procédés, la bienveillance d'un oncle richissime dont la cassette était à sa dévotion. Ce neveu de millionnaire qui désirait qu'il l'aidât à se placer lui parut ressembler à ces mendiants qui vous demandent un sou, et qui ont des rouleaux de louis d'or enfouis dans une paillasse. Que ne la décousent-ils pour les en retirer! Au surplus, si obligeant qu'il soit, un membre de l'Institut, quand il est fort occupé, est heureux de trouver une raison qui le dispense de se remuer pour son prochain.
Il rabroua Silvère, lui fit une verte mercuriale, lui reprocha son ombrageuse susceptibilité, lui représenta que nos défauts nous font souvent plus de tort que nos vices.
« Vous n'avez pas même, dit-il, la sagesse du perroquet, qui ne quitte pas le barreau qu'il tient avec ses pattes avant d'en avoir saisi un autre avec son bec. Que ne gardiez-vous provisoirement votre place chez Mme de Rins? Les Allemands disent qu'un moineau dans la main vaut mieux qu'un pigeon sur le toit. C'est le pigeon que vous aviez dans la main, et vous le lâchez pour un prerrot perché sur un chéneau. »
Cette semonce inattendue déconcerta Silvère, à qui les yeux sortirent de la tète. Il répondit que ce n'était pas lui qui quittait ses places, que c'étaient ses places qui le ciuittaient.
« Ce n'est pas là ce que m'écrit votre oncle.
— Mon oncle vous a écrit! Décidément cet homme est terrible dans ses vengeances. Il a donc juré de m'ôter le pain de la bouche, de me réduire à la besace? Non content d'avoir obtenu de Mme de Rins qu'elle me donnât mon congé, il veut me faire i)erdre votre amitié, sur laquelle je faisais fond. *
Il raconta brièvement ses malheurs à M. Martigue, que ce récit affrianda : les savants aiment les ragots, et les êtres bizarres intéressent les naturalistes. Cependant la conduite de Silvère lui semblait plus étonnante qu'admirable. Comme Mlle Meg Wheeler, il estimait qu'un vrai savant doit faire passer sa fierté par le trou d'une aiguille quand la science y peut trouver quelque profit.
« Que vous ayez l'esprit scientifique, lui dit-il, je n'en saurais douter, mais je doute que vous ayez le tempérament d'un vrai savant. Vous avez l'épiderme trop sensible, trop de raideur dans le caractère. La science veut qu'on la préfère à tout et nous aguerrit contre les vains scrupules. Tenez plutôt : un testateur, plus généreux que sensé, léguait dernièrement à notre Académie une somme considérable, destinée à récompenser les astronomes qui parviendraient k nous mettre en communication avec les habitants de Mars. Plusieurs de nos confrères déclaraient que l'Académie ne pouvait, sans se déshonorer, accepter ce legs ridicule. Nous leur avons représenté qu'il est facile de détourner le sens d'un testament et d'employer l'argent d'un fou à récompenser des travaux utiles.... Si vous aviez eu, comme moi, l'avantage d'être élevé chez les Jésuites, vous sauriez ce que c'est que la direction d'intention, laquelle consiste à cor-
riger le vice du moyen par la pureté de la fin. Il en coûte peu de donner une poignée de main à M. Sucquier quand on substitue tacitement à l'intention de lui être agréable celle de rendre de grands services à la science et à soi-même, en devenant le directeur d'un superbe jardin des plantes. Croyez que la casuistique a son prix et facilite singulièrement les affaires de ce monde. »
Silvère lui expliqua pour quelles raisons il ne serait jamais qu'un médiocre casuiste; qu'au surplus, s'il avait cédé à son oncle sur un point, il aurait dû bientôt lui céder en tout et s'avilir par de basses complaisances : que M. Trayaz était un odieux tyran qui se plaisait à humilier les gens qu'il prétendait aimer.
« Vous avez le génie de l'exagération, répliqua M. Ma^tigue. Oh! soleil du Midi, voilà comme tu chauffes et détraques les meilleures cervelles!... Mon cher monsieur, je n'ai qu'un conseil à vous donner : reprenez le train, et allez faire vos soumissions à cet oncle obligeant et terrible.
— Jamais! répondit-il, jamais! »
En vain son vieil ami lui remontra qu'à Paris, i)lus encore qu'ailleurs, il faut commencer par les commencements, que les siens seraient humbles, ingrats, pénibles.
« Si je réussissais à vous trouver une place, elle serait à peine suffisante pour vous faire vivre. Vous m'avez dit, si je ne me trompe, que vous pensez à vous marier. Vous prendrez votre parti de pâtir; aurez-vous le cœur de voir patir votre femme? »
Il répondit que Mlle Verlaque l'aimait assez pour se résigner aux gênes d'une vie étroite, que d'ailleurs elle avait toujours vécu très petitement, que les botanistes de Paris ne savaient pas jusqu'où allait la sobriété provençale.
« En revanche, s'écria M. Martigue, je sais avec quelle facilité bouillonne le sang provençal. Vous ne pouvez
soulIVir 1rs assiijcltissoments, et vous vous sentirez fort assujetti : au premier chagrin qu'on vous donnera, vous vous cabrerez, et on s'en prendra à moi. »
II jura ses grands dieux qu'il aurait une patience angélique, qu'il serait doux comme un agneau.
€ Je vous promets, dit-il en souriant, d'apprendre k diriger mon intention. Si on me fait des misères, je les supporterai en pensant à mon désir de ne vous causer aucun ennui. »
Voyant qu'il avait beau cracher dans le plat, il ne parvenait pas à l'en dégoûter, M. Martigue se trouva fort embarrassé, et, comme il lui arrivait en pareil cas, il résolut de consulter l'oracle. Il avait épousé une femme plus âgée que lui: elle lui avait apporté de la fortune, il la considérait beaucoup, et en tout ce qui ne regardait pas la botanique il prenait ses avis. Il lui présenta Silvére, qu'elle retint h dîner. Il était dans sa destinée de plaire aux femmes, sans y tAcher : nous leur demandons d'être très femmes, elles aiment qu'un homme soit très homme. II plut tout de suite à Mme Martigue. Pendant et après le repas, elle le fit causer; il lui parla de son oncle avec plus de mélancolie que de colère, comme on parle d'une pluie qui mouille jusqu'aux os ou d'une grêle qui saccage les arbres à fruits; mais il s'échauffa en décrivant les grAces de Mlle Verlaque. Elle le trouva intéressant; elle avait un faible pour les jeunes savants de complexion amoureuse. Bref, elle conclut pour lui beaucoup d«; bienveillance. M. Mai'liguc» s'en avisa, et comme il prenait congé :
« Je penserai à votre aflaire : je tAcherai de vous trouver quelque chose.
— Oh! la bonne parole! fit Silvère, en lui serrant les deux mains.
— A moins toutefois que vous ne vous repentiez e t «pie, par un retour de sagesse....
— Proposez-moi plutôt, interrompit-il, do nie faire commissionnaire ou décrotteur. »
Dès qu'il fut parti : « Drôle d'original! dit M. Martigue à sa femme. Je crois à son avenir de savant, mais hors de la science c'est un fou.
— Les jeunes gens capables d'être un peu fous m'intéressent, répondit-elle : ils sont si rares aujourd'hui! »
Pendant les semaines qui suivirent, Silvère n'eut pas de peine à employer utilement ses journées. Il visitait souvent deux jardins, fondés, l'un en 1626, l'autre en 1858; le reste du temps, il musait. Il était enchanté de Paris; il lui semblait que partout ailleurs l'esprit doit chercher sa vie, que dans cette ville privilégiée il n'est pas besoin de courir après les idées, que ce sont elles qui courent après les passants. Il fréquentait les spectacles, et plus encore le salon de Mme Martigue, qui recevait beaucoup. Elle avait le goût et l'art de faire valoir les jeunes gens à qui elle voulait du bien; il s'appliquait à lui faire honneur et croyait s'apercevoir que, si les hommes le jugeaient plus étrange qu'agréable, les femmes le trouvaient plus aimable que singulier.
M. Martigue se montrait accueillant, hospitalier, mais évitait de lui parler de rien, de lui donner aucun espoir. Silvère le soupçonnait d'avoir entièrement oublié sa promesse. Peu à peu l'inquiétude le prit, et Paris perdit son charme. Quoiqu'on lui eût défendu d'écrire directement à Ameline, il trompait ses. ennuis en lui adressant de longues lettres, où il s'étudiait à ne pas laisser percer son découragement. De loin en loin, il recevait de Mme Verlaque de courtes et sèches réponses qui se terminaient par ces mots :
« Ameline va bien. J'aime à croire que vos espérances n'étaient pas des illusions et qu'on vous aide à réparer vos fatales étourderies. »
Heureusement pour lui. elle n'avait garde de lui ap-
[H(Mi<lrc i[iio sa lille était à la Fignière. S'il avait pu son douter, il serait parti incontinent pour la Provence, el il aurait eu lieu de s'en repentir, car M. Martigue, (|uil calomniait, s'occupait de lui sans en rien dire, étant de ces hommes extraordinaires qui tuent l'ours avant den promettre la peau.
Un lundi, au sortir d'une séance de son Académie, à laquelle Silvère avait assisté, il lui prit le bras et lui (lit : « .l'ai une nouvelle à vous donner ».
Et comme ils descendaient ensemble l'escalier du j)alais de l'Institut :
« Êtes-vous toujours dans les mêmes dispositions?
— Toujours.
— Vous vous obstinez à préférer la voie rude et étroite au chemin large et facile?
— Plus que jamais.
— Vous ne m'autorisez pas ti vous servir de médiateur auprès de M. votre oncle, à lui écrire que vous êtes venu à résipiscence?
— Jamais! au grand jamais!
— Toujours! jamais! c'est le fond de votre vocabulaire, c'est-à-dire que vous n'aurez jamais aucune conduite et que vous serez toujours absurde. Si je n'écoutais (pie moi-même, je vous aurais planté là, mais vous avez fait la conciuète de ma femme; elle a plaidé votre cause, et je me suis laissé sottement convaincre. Eh bien! j'ai quelque chose à vous offrir. N'ouvrez pas de si grands yeux : ce n'est pas le Pérou. Je me fais fort de vous procurer, dès l'automne prochain, une place d'aide-naturaliste ou d'assistant au Muséum. Vous savez ce que c'est qu'un assistant : il a le soin des herbiers et des galeries, il classe les collections rapportées par les voyageurs, il prépare les publications de botanique descriptive; son traitement varie de quatre à six mille francs, Vous avez vingt-six ans : Decaisne avait juste
votre âge quand il fut choisi par Jussieuen 1833. Il avait commencé par être simple garçon jardinier. Vos commencements se ressemblent : puissiez-vous être quelque jour un Decaisne ! »
Ils arpentaient en ce moment le pont des Arts.^ Silvère contemplait avec attendrissement la barbe grise et négligée du dieu sauveur.
« Au surplus, continua M. Martigue, je tâcherai de vous trouver des ressources supplémentaires. Vous savez que j'ai un grand ouvrage à terminer; mes yeux commencent à se fatiguer, je me déchargerai sur vous d'une partie de la besogne. Ainsi l'a décidé ma femme dans sa profonde sagesse, et c'est elle qui fixera le chiffre de vos émoluments. Ce qui m'ennuie, c'est ce maudit projet de mariage qui complique tout. Un célibataire se tire toujours d'embarras. Ne pourriez-vous renoncer à Mlle Verlaque?... Oh! ne m'avalez pas! Vous allez me répéter votre éternel jamais. Au fait, si vous étiez plus raisonnable, l'intérêt que vous porte Mme Martigue en serait sensiblement refroidi : c'est aux fous amoureux qu'elle s'intéresse surtout. Et, tenez, elle m'a prié de vous faire une proposition : elle possède sur le quai de la Tournelle, à quelques pas du Jardin des Plantes, un immeuble fort logeable, ma foi! 11 y a au cinquième un petit appartement qui sera vacant au prochain terme. A la vérité, il est exposé au nord, mais il a de doubles fenêtres et de bons poêles. Du balcon, on aperçoit le quai, les étalages des bouquinistes, les chalands qui descendent ou remontent la Seine. Vous débattrez avec ma femme le prix du loyer. »
Et comme Silvère cherchait des mots pour lui exprimer sa reconnaissance :
« Je n'ai aucun droit à votre gratitude, allez remercier Mme Martigue. Elle m'a signifié son expresse volonté : je m'exécute, mais fort à contre-cœur, et ma
conscience n'est pas tranquille. (Juand je compare ce qu'elle vous oITre à ce que vous ofTrait M. Trayaz, il me semble qu'elle prête une corde à un homme qui veut se pendre.
— Lorsqu'on a des amis tels que vous et elle, repartit Silvère, on a le droit de croire k son avenir, et je crois au mien comme je crois que la balustrade que voici est en fer. *
Et il frappa violemment de sa canne cette balustrade qui n'en pouvait mais. Ivre de joie, il courut chez Mme Martigue, qu'il remercia avec effusion, avec transport. Dès qu'il fut rentré dans son hôtel et dans son bon sens, il écrivit à Ameline une lettre de quatre pages.
€ On prétend, lui disait-il, que nous aurons quelques mauvais moments à passer. Y a-t-il de mauvais moments quand on s'aime? Fiez-vous en à moi, l'amour fait des miracles. Tout ti l'heure je me suis arrêté sur le quai de la ïournelle, et j'ai contemi)lé notre balcon, qui donne sur la Seine. J'ai cru nous y voir : nous nous penchions pour regarder les passants et les bateaux, et plus souvent encore nous nous regardions l'un l'autre. Je vous jure que nous avions l'air aussi réjoui que deux citronniers en Teur. C'est pour la vie, n'est-ce pas? pour toute lavie! »
S'il n'avait tenu qu'à lui, il se serait mis en route vingtquatre heures après sa lettre, tant il avait hâte de revoir Ameline , de lui tout raconter, de lui tout expliquer. Mais le dieu sauveur désirait le présenter aux administrateursdu Muséum, et Mme Martigue donnait quelques jours plus tard un grand dîner, dont elle désirait qu'il fut : pouvait-il rien lui refuser? Il resta une semaine encore ù Paris. Il repartit enfin, et durant tout le trajet il se sentit le cœur léger comme une plume et des gaîtés d'alouette. Il causait avec les puissances invisibles qui
gouvernent les hommes, les destinées et les jardins. On sait qu'il avait peu de goût pour les doctrines matérialistes : le bonheur exaltait son idéalisme. Il lui semblait, dans ses grandes joies, que la matière n'est qu'une apparence, que les corps sont composés de molécules incorporelles, d'une multitude infinie d'âmes infiniment petites, et qu'il y en avait une autre infiniment grande qui, les contenant toutes, se communiquait sans cesse à elles et à lui.
Aussitôt arrivé, il courut chez Mme Verlaque, qu'à son grand étonnement il trouva seule, et dont la physionomie ne lui annonça rien de bon. Tout d'une haleine elle lui donna deux nouvelles : elle lui apprit que depuis un mois environ Ameline était à la Figuière, et que sil désirait l'épouser, c'était à M. Trayaz qu'il devait demander sa main.
Le grand machinateur ne s'était pas trompé dans ses prévisions : le coup fut terrible, Perdu dans ses pensées, Silvère s'efforçait de mesurer toute l'étendue de son désastre. C'en était fait, son bonheur était une barque avariée, qui venait de s'affaler sur la côte. Quand il eut réussi à dénouer sa langue :
« Quoi donc, madame, s'écria-t-il, sans m'en avertir vous avez retiré votre parole?
— Mais il me semble, répondit-elle, que c'est vous qui me l'avez rendue. Vos incompréhensibles incartades avaient tout remis en question. Vous nous avez écrit que vous aviez une place en vue et d'obligeants amis qui se chargeaient de vous assurer un avenir. Je crains qu'il n'y ait de réel dans tout cela que le fameux balcon d'où l'on voit passer les bateaux; je veux croire qu'il en passe beaucoup : est-ce assez pour faire le bonheur d'une femme?... Enfin, vous vous expliquerez avec M. Trayaz. Persuadez-le, et Ameline est à vous.
— Coinmeiit peut-il se faire, madame, qu'une mère -^ (Ml remette à un étranger du soin de disposer du sort (le sa lillo?
— Oii ! reprit-elle avec un redoublement de hauteur, NOUS n'allez pas, je pense, m'enseigner mes devoirs. J'ai une ronfiance absolue dans le jugement et le caractère <le M. Trayaz : quelle que soit sa décision, je la ratifie d'avance. »
Le regard qu'elle lui jeta ressemblait à un discours obscur , à une menace voilée , et présageait d'autres malheurs plus grands encore, qui lui causèrent des frissons. Il la salua et sortit, pAle de colère, paie d'elïroi. 11 tâchait de se calmer, de se rassurer; il se disait :
€ Ameline m'aime; je suis sûr d'elle, sûr de son cœur. »
Il le disait, mais il en rabattait la moitié.
Comme il traversait l'avenue des Palmiers en délibérant avec lui-même sur le pai'ti qu'il devait prendre, «(uelqu'un l'appela, et, s'étant retourné, il se trouva face î\ face avec Casimir. 11 était prédestiné k le rencontrer dans les circonstances décisives de sa vie, et toujours dans l'avenue des Palmiers. Après être sorti de la l'iguière par une mauvaise porte, Casimir n'avait eu garde de se rendre directement à Aix; il n'était i)as pressé de raconter sa mésaventure à sa mère, et il était venu chercher dans une ville qui lui [)laisait des distraclions aux douleurs d'un long exil.
« Vous voilà donc de retour? dit-il à Silvère en lui prenant le bras. Eh bien! il s'est passé des événements (Ml votre absence. La colombe a déménagé, vous n'avez trouvé que le nid. Vous n'avez pas l'air content, et je le conçois. Je puis vous donner de ses nouvelles; je ne vous dissimulerai pas qu'elle semblait se plaire dans sa nouvelle avj^c. »
Il y a des boiiaces qui précèdent et préparent les tempêtes. Ce fut d'un ton calme, presque doux que Silvère lui dit, en dégageant son bras :
« Quelles intentions pensez-vous qu'ait eues M. Trayaz lorsqu'il a lait venir chez lui Mlle Verlaque?
— Que vous dirai-je, mon bon? Nos estimables parents sont divisés d'opinion à ce sujet. Les uns prétendent qu'il se propose de l'épouser; les autres, et je suis du nombre, assurent.... Je n'en dis pas davantage, je parle à un homme intelligent. »
Silvère éprouva une inexprimable angoisse, comme si un fer rouge lui avait traversé la poitrine. Il eut la force de se dominer.
« Je ne suis pas un homme intelligent, répondit-il avec un semblant de sourire; je ne comprends rien à rien. Expliquez-vous : dites-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous avez vu, et je vous tiendrai pour le meilleur de mes amis.
— A vrai dire, je n'ai rien vu; j'ai voulu voir, je me suis fait prendre, on m'a traité d'espion et congédié. Mais je suis payé pour savoir que le lieu des rendez vous nocturnes est le jardin, qu'entre minuit et l'aurore il s'y passe des choses curieuses. Ah! croyez-moi, mon cousin, amusons-nous pendant que nous sommes jeunes ; n'attendons pas que nos dents tombent pour avoir envie de manger. C'est un vilain et ridicule personnage qu'un vieillard reverdi qui reprend goût à la chair fraîche.... Bah! à votre place, j'aurais bientôt fait d'étourdir mon chagrin, et dès ce soir....
— Oh! permettez, interrompit Silvère en le regardant d'un air égaré, je ne vous demande pas de conseils; notre amitié ne va pas encore jusque-là. »
A ces mots, ayant jeté les yeux sur un cadran d'horloge, il calcula qu'il avait deux heures à passer chez lui avant de prendre le train du Sud France qui arrivait au
l.avandou dans la soin^e, et il tourna lo dos au meilleur de ses amis.
« Sa tête n'y est plus, pensa Casimir. Il y aura bientôt (lu grabuge à la Figuière. »
Kt quoiqu'il ne fût pas vindicatif, son visage s'épanouit ; peu s'en lallut qu'il n'encourageât les combattants de la voix et du geste. Mais, l'image de celle qu'il aimait lui étant apparue, son front se contracta et il poussa un douloureux soupir. Au même instant, il vit trotter devant lui une jolie fdle. Il la suivit machinalement, en se disant (pi'une jupe retroussée est plus agréable à contempler que la figure d'un fou: que son cousin Silvère manquait tout à fait de philosophie; que peu de chose suffît pour consoler les philosophes de leurs peines d'amour.
< Sans compter, ajoutait-il, que les consolations sont (juelquefois préférables aux bonheurs. »
Silvère se trouvait à la gare vingt minutes avant le départ du train. Il n'y avait pas grand monde. Il monta dans un compartiment où il était seul, et il s'en félicita : il avait peur des curieux, il craignait qu'on ne découvrît son secret, qu'on ne devinât qu'il avait un revolver chargé dans sa poche et la ferme résolution de s'en servir. Loin de se calmer, sa colère s'exaspérait de moment en moment.
« Je savais, disait-il, qu'il était un odieux tyran, je ne savais pas qu'il fût le dernier des lâches. Je le tuerai! »
Le train le déposa au Lavandou à six heures trois quarts. Quoique le trajet lui eût paru long, il arrivait beaucoup trop tôt. Il comi)tait attendre la nuit close pour s'acheminer à pied vers la Figuière et s'introduire dans un jardin où il se passait, disait-on, « des choses curieuses ». Si invraisemblable que fût le renseignement que lui avait fourni de bonne foi un étourdi, il ne songeait pas à le discuter : la jalousie n'a jamais l'esprit critique, et nos colères ont rarement le sens commun. 11 choisit, pour y faire halte, celle des deux auberges du Lavandou dans laquelle il n'était jamais entré et dont les propriétaires ne le connaissaient pas. On l'introduisit dans la salle où dînaient les pensionnaires. 11 essaya de
manger. 11 promenait ses yeux sur les ligures qui l'entouraient, et qui lui étaient absolument inconnues; il ^attendait pourtant qu'un de ces dîneurs allait se tourner vers lui et lui dire : « Je vous donne ma parole (|u"<*lle est sa maîtresse ». Cette idée ne leur vint pas. Ils causaient de leurs petites alTaires, qui n'avaient rien (le commun avec la sienne. De temps à ailtre, dans les intervalles de silence, il entendait les bruits du dehors, le léger cla[)otis des vagues brassant le sable de la plage. La mer avait, elle aussi, ses affaires, qui l'occupaient : elle n'avait jamais ouï parler ni de M. Trayaz ni de Mlle Verlaque, et se souciait peu de savoir si elle était vraiment sa maîtresse.
11 était écrit cependant qu'il ne sortirait pas de cette auberge sans avoir entendu prononcer le nom de Mlle Verlaque. Comme il entrait dans la cuisine pour régler son addition, il aperçut dans la salle à boire, dont la porte était entrouverte, deux hommes' attablés devant une bouteille de vin vieux. L'un faisait face à Silvère, qui ne se souvenait pas d'avoir vu ses énormes favoris couleur carotte; mais il le reconnut à sa livrée pour un des rochers de M. Trayaz. Il ne voyait l'autre que de dos : à sa tournure et à son accent peu commun en Provence, il devina sans peine que c'était un valet de chambre américain, qui s'appelait Sam. L'aubergiste s'approcha (Veux pour déboucher leur bouteille.
« D'où venez-vous, John? » demanda-t-il à l'homme aux favoris.
John répondit qu'il venait de conduire ces messieurs cl ces dames dans une villa des environs, qui donnait un dîner prié, suivi d'une sauterie.
« Kt vous, Sam, qu'avez-vous affaire de les accompagner? Vous ôtes donc devenu groom, mon gan-on? »
Sam daigna lui expliquer en se dandinant (pic par l)urc courtoisie il avait remplacé le valet de pied, qui
s'était fait arracher le matin la plus grosse de ses dents molaires.
« Je ne vois qu'un landau, reprit l'aubergiste, qui avait écarté le rideau pour regarder dans la rue. Comment vous y étes-vous pris pour les y caser tous?
— Ils n'étaient que cinq, dit Sam. Nous avons chez nous un particulier qui a été préfet et qui ne sort jamais le soir. Il est sans cesse occupé de soigner un refroidissement et d'en éviter un autre.
— Et le patron a gardé la maison pour lui tenir compagnie? »
Sam le regarda d'un air de pitié, tant sa façon d'expliquer les faits historiques lui semblait inepte. John, qui entrait facilement dans la peau de son maître, répondit d'un ton rogue :
« Vous devriez savoir que, si nous aimons à faire des politesses, nous n'acceptons jamais celles qu'on nous rend.
— Aussi bien, fit Sam, qu'aurions-nous été faire à leur bal? Nous n'avions pas de pupille à surveiller. Mlle Veriaque s'est levée ce matin avec la migraine, et ce soir elle n'avait pas le cœur à la danse.
— Elle eût été la reine, dit l'aubergiste, qui lit claquer sa langue. Elle est diablement jolie, cette petite!
— Je ne sais que vous dire, gros gourmand, repartit Sam en passant son doigt entre son faux-col et son cou et jetant un regard furtif dans la glace du comptoir, pour s'assurer que son nœud de cravate était coquet. Non, je ne sais que vous dire. L'autre me plaît davantage, et si vous me donnez le choix, c'est elle que je prends. Elle a plus de chic et elle a du nerf. J'aime les femmes qui ont du nerf. Votre Mlle Ameline n'a jamais su ce qu'elle voulait et ne le saura jamais. Ne pariez rien sur elle, vous perdriez.
— Je ne m'en plains pas, roucoula John, qui caressait
s(»s lavoiis. Oiiaïul je la conduis à la promenade et qu'il laut choisir cntn» deux chemins, c'est moi qui décide,
— Enfin, mon gros papa, poursuivit Sam en frappant l'aubergiste sur le ventre, me donnez-vous Mlle lïuguette? Elle m'irait comme un gant.
— Je te la donne, mon garçon, si tu me donnes celle qui ne veut rien.
— Il faut vous en torcher le bec, répliqua-t-il. Vous arrivez trop tard, monsieur le gargotier : aussi vrai que votre vin bouché sent moins la framboise que le fût, la place est prise. Et si je disais tout ce que je sais..,. J'avais juré de ne plus parier, ajouta-t-il d'un ton renchéri; eh bien! vous voyez cette montre, qui outre son prix réel a pour moi une valeur de sentiment que j'oserais dire incalculable : je vous parie ce précieux oignon qu'avant neuf mois d'ici..,. Et, comme son père, il aura le nez pointu. Mais chut! soyons discret.
— Croyez- vous rien m'apprendre, mon mignon? répondit le gargotier. Je me suis laissé conter par la receveuse de la poste.... »
En ce moment il s'éleva une dispute h la table voisine, où l'on jouait à la manille, et le reste de leur conversation se perdit dans le brouhaha.
(Juchpies minutes après, Silvère était en route. Il prit d'abord par la plage; mais le cri du sable sous ses pieds l'agaçait, et la mer l'irritait par son monotone murmure, où se révélait son indifféionce. 11 voulut mettre un peu d'espace entre elle et lui; il la laissa à sa gauche et s'engagea dans un sentier malaisé, qui tantôt traversait des bouquets de tamaris, tantôt serpentait entre des buissons de lenlisciues et quelquefois se trouvait interrompu par un fossé, qu'il fallait franchir sur une planche. On était dans les derniers jours d'avril; neuf heures venaient de sonner à une horloge lointaine. La nuit s'était rapidement épaissie, et la lune, en son
décours, ne s'était pas encore levée. Cependant il ne broncha pas une fois; il avait la lucidité d'un somnambule; il lui semblait que son idée marchait devant lui. tenant à la main une lanterne qui lui montrait sa route. Il pensait à Sam, à la receveuse de la poste, et il se disait :
« Cette aventure est déjà devenue la fable publique. » Puis il tâtait sa poche pour constater que son revolvei' à six coups ne s'était pas perdu en chemin. 11 aurait pu lui dire avec plus de sincérité qu'il ne l'avait dit à Casimir : « Je vous tiens pour le meilleur de mes amis ». Arrivé au pied de la petite falaise, il la gravit rapide ment, descendit l'autre versant au pas de course. 11 approchait de la maison du peintre, depuis longtemps inhabitée. A sa vive surprise, il découvrit de la lumière dans une grande pièce qui avait servi jadis d'atelier, et dont la large fenêtre donnait sur la mer. Il continua d'avancer. Lorsqu'il eut atteint le petit quai, il grimpa sur le parapet, se dressa sur ses orteils, et avisa dans la pièce éclairée un vieillard maigre, qui, penché sur une longue table couverte de papiers, écrivait une lettre. En apercevant si près de lui l'homme qu'il voulait tuer, il éprouva une violente émotion. Tout à coup une chouette poussa un hôlement aigu : il tressaillit et se demanda si ce n'était pas de sa gorge qu'était parti ce cri d'oiseau.
« Ils ont changé leur programme, pensa-t-il en descendant de son juchoir; ils ont délaissé leur jardin; ils sont mieux ici, et c'est désormais l'Antonine qui abrite leurs amours.... Il est seul; un peu de patience, elle ne tardera pas à venir. »
11 en était sûrt ce soir-là, il était sûr de tout; il ne croyait pas, il savait.
Il ignorait pourtant qu'en venant coucher dans le chalet qu'on avait surnommé l'Antonine, M, Trayaz ne
APRKS FORTUNE FAITE. 351
s'était nullement i)roposé d'en fair(3 sa petite maison. Il avait eu, durant quelques jours, les nerfs fort irrités. Ayant surpris Casimir en flagrant délit d'espionnage et soupçonné tous ses héritiers présomptifs d'avoir été du complot, s'il avait suivi son premier mouvement, il les eût tous mis à la porte. 11 s'était ravisé, il leur ménageait un autre chAtiment. Aussi bien Mme Limiès, qu'ils lui avaient dépêchée comme ambassadrice, lui avait donné des explications si concluantes qu'il s'en était déclaré satisfait, et les articles de la paix avaient été signés sur le dos de Casimir. Quoiqu'il lui encoûtAt de convenir de ses torts, il était rentré en lui-même; ce l'Acheux incident lui avait servi de leçon; il s'était reproché d'avoir poussé jusqu'à l'imprudence l'excès des l)récautions, compromis contre son dessein Mlle Verlaque en exerçant sur elle une surveillance trop jalouse, et en la logeant trop près de lui. De ce jour il s'était moins occupé d'Ameline, l'avait traitée avec beaucoup plus de froideur. Ne pouvant songer à lui faire quitter un appartement préparé, meublé tout exprès pour elle, il avait préféré ([uiltei* le sien. L'idée lui était venue qu'un chalet situé au bord de la mer serait un bon piedà-terre pour un homme qui se sentait de l'oppression, (jii'on y avait sans doute la respiration plus libre. Il s'était bien trouvé de son déménagement; ses nuits étaient plus tranquilles, la plainte de la vague berçait son sonmieil. Les soirées qu'il [)assait dans celte demeure solitaire, dont l'ameublement, conservé avec soin, était fort rustique, et où M. Sucquier et Sam avaient seuls le droit de pénétrer, lui étaient douces. Il s'y rappelait les temps passés, il s'imaginait y revivre de sa vie d'autrefois : l'Antonine et son modeste mobilier lui rendaient un peu de ce bonheur qu'on ne goûte qu'avant fortune faite. Il y avait dans un coin un vieux fauteuil en cuir noir, éraflé et un peu boiteux: il
s'y asseyait souvent, et durant quelques minutes ses épaules ne gémissaient plus sous le poids des années et des millions.
C'était une nouvelle qu'il se proposait de mander à miss Sally Wheeler, aussitôt qu'il aurait achevé la longue missive qu'il était en train d'écrire à M. Brodley : lettre d'affaires et billet doux devaient voyager sous le même
pli.
Silvère s'était approché à pas de loup de la large fenêtre cintrée que M. Trayaz avait l'habitude délaisser ouverte. Si elle n'était pas à la hauteur du coude, elle se prêtait admirablement à l'escalade : il suffisait d'allonger le bras pour saisir la tringle de fer qui la bordait, et le pied pouvait trouver facilement un point d'appui sur un mur à bossages en tête de diamant. Silvère s'établit en faction. 11 entendait par intervalles le grincement d'une plume sur le papier et parfois aussi de profonds soupirs.
« Sa seconde jeunesse ne lui suffit pas, se disait-il : il y a des cas où l'on regrette la première.... Deux enjambées, ajoutait-il, et le trouble-fête les couche en joue. » Un quart d'heure s'était écoulé lorsqu'il aperçut un feu follet, qui n'était peut-être qu'une lanterne, et qui se promenait parmi les pins en se dirigeant vers la maison. Puis il crut ouïr un bourdonnement de voix, et l'instant d'après le craquement des marches d'un petit degré en sapin, abrité sous un porche et conduisant à la galerie qui précédait l'Antonine du côté du midi. Tout rentra dans le silence; mais un peu plus tard trois petits coups furent frappés à la porte de l'atelier. M. Trayaz se redressa, posa sa plume, et cria : Entrez! La porte s'ouvrit, quelqu'un entra. Silvère tenait pour démontré que c'était elle : cette fois, il ne se trompait pas.
Elle était si émue que, immobile sur le seuil, elle
regardait le plaiiclior sans trouver mot ù dire. M. Trayaz n'était pas ému, mais prodigieusement étonné; il n'en croyait pas ses yeux.
€ Refermez cette porte! dit-il diin ton brusque. Ne voyez-vous pas que la fenêtre est ouverte, et qu'il y a ici un courant d'air capable d'éteindre ma lampe et de tuer en une seconde tous les Lejail de l'univers? »
Elle obéit, ferma la porte. Son émotion avait redoublé : on ne la recevait pas comme elle s'y attendait. Elle regrettait amèrement d'être venue, elle aurait voulu s'en aller; mais il est plus facile d'entrer dans la caverne du lion que d'en sortir.
< Avancez donc. Ah çà! que signifie...? Depuis quand nous promenons-nous toute seule la nuit?
— Je n'étais pas- seule, dit-elle d'une voix enfantine : Virginie m'accompagnait.
— Je crois voir une déchirure h votre robe.
— C'est un buisson qui l'a accrochée.
— Le mal n'est pas grand ; les robes déchirées se raccommodent, ou on est quitte pour en acheter d'autres. Ce qui est plus grave, c'est de faire un accroc à sa réputation; une fois perdue, on ne la remplace pas.... Vous avez rencontré peut-être un curieux, un médisant?
— Tout le monde est au bal, et on ne rentrera qu'au matin.
— Peste! grommela-t-il, cette aflaire a été savamment concertée... » Puis, haussant la voix : c Faites-moi la grAce de m'expliquer ce que vous venez faire ici. »
Elle lui répondit, en essayant de se faire une contenance, que depuis quelque temps elle était fort malheureuse; qu'après l'avoir comblée de faveurs, il avait changé de conduite et de manières à son égard, qu'elle craignait d'avoir encouru sa disgrâce, de lui avoir causé quelque chagrin; que cette pensée la tourmentait, l'eml)êchait de dormir, qu'elle avait voulu en avoir le cœur
net; que, prenant son courage k deux mains, elle était venue le supplier de lui dire ce qu'il avait à lui reprocher et comment elle pouvait réparer ses torts involontaires.
Il l'écoutait attentivement et ne croyait pas un traître mot de l'histoire qu'elle lui débitait.
« Je crois savoir de quoi il retourne! » murmura-t-il.
Ce qui lui paraissait certain, c'est qu'elle avait en ce moment une beauté provocante, une flamme étrange dans les yeux, et sur les lèvres un de ces sourires douteux qui servent à déguiser les grands embarras. De seconde en seconde il sentait sa tête se monter.
« Eh! parbleu, dit-il, je serais bien bète de ne pas profiter d'une si belle occasion! »
Puis, après un court silence : « Mademoiselle, que votre destinée s'accomplisse!... Venez vous asseoir sur mes genoux! »
Il tournait le dos à la fenêtre; il ne vit pas une main qui venait de saisir fortement la barre d'appui.
« Eh bien! qu'attendez-vous? »
Elle ne souriait plus, elle avait peur. M. Sucquior l'avait trompée; ce n'était pas là ce qu'on lui avait annoncé. Ce vieillard qu'on disait éperdument amoureux avait des yeux qui exprimaient le désir et une bouche qui exprimait le mépris. Elle commençait à comprendre, à deviner. Il s'était fait comme une trouée dans le brouillard qui enveloppait son cerveau. D'effrayants mystères auxquels elle n'avait jamais pensé se révélaient subitement à son innocence. Qu'allait-il se passer? Elle avait le sentiment vague qu'il y a des imprudences qui ne se réparent pas, qu'on sort quelquefois d'un chalet tout autre qu'on n'y était entrée.
« Mais avancez donc, ma mignonne! Pourquoi me faire languir? Tâchez de vous persuader que je suis jeune et charmant, qu'on peut avoir le teint défraîchi.
APRÈS FORTUNE FAITE. 3o5
les youx rraillésotun cœurdo jouvonceaii. Nosavez-vous pas qu'un millionnaire est toujours délicieux? »
Au lieu cravancer, elle reculait, comme pour s'éloigner (l'un abîme qui rap})elait et où elle craignait de rouler. Klle recula jusqu'à la muraille, et, la muraille ayant résisté aux efforts qu'elle faisait pour s'y ouvrir un passage, elle se laissa tomber sur une chaise, enfouit son visage dans ses mains, et éclata en sanglots. Cette douleur d'enfant, aiguë et déchirante, le toucha peu, mais le dégrisa tout dun coui). Il eut honte de s'être mépris. Se parlant à lui-môme :
€ Eh! oui, elle a dix ans, et si jamais j'en eus vingt, je ne devrais plus m'en souvenir.... Triple niais! »
Il se leva, s'approcha de cette petite fille en larmes, l'obligea de relever la tète, et lui dit d'un ton paternel : t Ne pleurez pas : je n'aime pas les enfants qui pleurent, et il n'y a pas de quoi pleurer. Consolons-nous! sourions! Je veux qu'on sourie : si vous ne souriez pas, je me fAche. »
Elle portait à son corsage une fleur de grenadier. Il la prit, lui en frotta doucement les lèvres. Cette bouche chatouillée s'entr'ouvrit, et bientôt, par degrés, on vit renaître le sourire.
« A la bonne heure! » dit-il.
Pendant qu'elle essuyait ses beaux yeux, ill'observait,
l'examinait curieusement. Puis, s'étant penché sur elle :
« Je veux vous dire en un mot ce que je pense de
vous : Mademoiselle Ameline Verlaque, vous êtes une
inconsciente,... vous êtes l'ange du vice! »
Elle ne se formalisa point de cette dure sentence, et ne cessa pas de sourire. Ce qui la faisait rire ou pleurer, c'était moins ce qu'on lui disait que le ton dont on lui parlait, et, quoique M. Trayaz n'eût plus l'accent paternel, il lui sembla que sa grosse voix était bienveillante, que tout est bien qui finit bien.
Cependant il se sentait romme brisé de l'edort qu'il avait dû faire pour reprendre possession de lui-même. La sueur lui vint au front, et il avait les bras rompus. Il se rappela qu'un jour il avait arrêté à la force du poignet un attelage de mules emballées : la victoire qu'il venait de remporter lui parut un exploit plus signalé. Il s'avança vers la fenêtre,- huma l'air et l'odeur saline des varechs. S'il eût été plus calme ou que la lune eût éclairé, il aurait aperçu à ses pieds un jeune homme qui, tout saisi de la scène qu'on lui avait donnée, ne songeait plus à se cacher. Il ne le vit pas; il constata seulement que la mer parlait très bas, que le sommeil la gagnait.
« Elle est plus heureuse que moi, pensa-t-il : je ne dormirai pas cette nuit. »
Il s'éloigna de la fenêtre, se laissa tomber dans le vieux fauteuil de cuir, et, attachant sur Ameline le pesant regard d'un juge qui interroge un accusé :
c Ce n'est pas tout, dit-il : j'entends coulera fond cette affaire. Dites-moi la vérité, toute la vérité; quand les petites filles mentent, on les fouette. Telle que je vous connais, mademoiselle, vous n'êtes pas venue ici de votre propre mouvement. II y a un teinturier; je veux dire qu'en faisant votre belle frasque, vous avez cédé à la suggestion de quelqu'un. Qui est ce quelqu'un? je veux le savoir. »
Elle était devenue très pâle; les lèvres et les mains lui tremblaient. En vain la pressa-t-il de questions, elle ne répondit que par un morne silence : l'inertie est une force, c'était la seule qui fût à son usage. Il commençait à s'impatienter, lorsque tout à coup, s'étant frappé le front :
« Mademoiselle, j'ai un petit doigt qui sait tout, et mon petit doigt me dit que l'auteur de cette trame, celui qui a tout imaginé, tout conduit, est M. Félix Sucquier.
Comme mes sots neveux et mes sottes nièces, il s'est mis des coquecigrues dans la tête, et il vous a persuadé que j'étais amoureux de vous ; que si vous saviez vous y prendre, vous m'amèneriez facilement à vous épouser. Ne niez pas : je suis sûr de ce que je vous dis. »
Elle était stupéfaite, ne pouvant comprendre qu'il y (>ùt un homme capable de lire ainsi dans les âmes. Il lui faisait l'effet d'un sorcier, et, toute confuse, elle avait mis son mouchoir sur ses yeux, comme si, forcée d'entendre les vérités qu'il lui disait, elle avait voulu du moins s'épargner le chagrin de les voir. Elle rompit enfin son long silence, et, commençant coup sur coup dix phrases qu'elle n'osait achever :
€ Je vous en supplie, monsieur, disait-elle, pardonnezmoi et n'allez pas croire.... Non, ne croyez pas.... Je vousi assure, je vous jure.... Je lui ai dit que c'était une folie, qu'il rêvait.... Je ne voulais pas venir, c'est lui qui l'a ^^ voulu.... » ^^''■
A ces mots, l'émotion lui coupa la parole, sa voix s'éteignit, et elle eut un nouvel accès de pleurs et de ; , sanglots. '■'^J.v
€ Sacrebleu ! renfoncez vos larmes. Faut-il vous répéter ([ue je n'aime pas les enfants qui pleurent?... Je conviens (jue M. Sucquier est un orateur éloquent et persuasif. Savez-Yous ce qu'à votre place, j'eusse répondu à ce bon apôtre? Je lui aurais dit : « Je ne suis plus libre; je me € suis promise à un jeune homme que j'aime beaucoup... ». Mais, à ce qu'il semble, vous ne l'aimez guère?
— Ah! que dites-vous là? balbutia-t-elle en joignant les mains. Je l'aime beaucoup, je n'aime que lui!
— Elle l'aime beaucoup ! elle a le front de me soutenir qu'elle l'aime! Étrange façon d'aimer!... Eh! vraiment, ma mignonne, j'ai bien envie de prendre le couteau de cliasse que vous voyez là-bas pendu à un clou, et d'où-
vrir votre joli petit cœur pour savoir comment il est fait et ce qu'il y a dedans. »
Et comme elle renouvelait ses protestations : « Taisez-vous, s'écria-t-il en frappant du poing sur la table, et écoutez-moi! Vous n'avez pas l'air de vous douter qu'en suivant les indiscrets conseils de M. Sucquier, vous avez joué gros jeu et couru de grands risques ; qu'il y a quelque imprudence à venir coqueter la nuit avec un vieillard qui n'est pas encore tout à fait décrépit. S'il n'a pas cueilli la fleur qui s'offrait à lui, vous n'en êtes pas redevable à sa vertu. Je ne crois pas beaucoup à la morale. Heureusement je suis un cérébral, et apprenez pour votre gouverne qu'un cérébral est un homme qui s'occupe plus de ce qui se passe dans son cerveau que de ce qui peut arriver à son cœur. J'ai mis toujours au-dessus de tout le plaisir de faire ma volonté, et ma volonté très arrêtée est de vous marier à mon neveu Silvère Sauvagin, que j'envoie à tous les diables. Encore faut-il être correct en affaires. Je lui ai pris sa jolie marionnette; mais le ciel me préserve de la garder pour moi! J'entends lui rendre son bien; Mlle Verlaquc est à mes yeux un dépôt dont je lui dois compte ; si la marchandise était avariée, il n'en voudrait plus.... Eh! bon Dieu, que gagneriez-vous à devenir ma femme? On prétend que j'ai quatre-vingts millions; admettons que je les aie : qu'en ferez-vous si moi-même je ne sais qu'en faire? Et pourtant j'ai une bouche plus grande que la vôtre et des incisives qui mordent mieux que vos quenottes. Vous m'enviez donc ma richesse? Croyez-en mon expérience, mademoiselle, une grande fortune n'est qu'un fruit pourri qui attire les mouches.... Voilà le premier point de mon sermon. M'écoutez-vous? Ne vous endormez pas. »
11 lui faisait injure : elle n'avait aucune envie de dormir. Assise dans l'ombre, sur une chaise basse, tor-
APRES FORTUNE FAITE. 3o9
lillant entre ses doigts son mouchoir mouillé de larmes, qu'elle avait mis en tapon, elle l'écoutait avec une attention dévote. Il la ramenait dans le chemin qu'elle avait toujours reorardé comme le seul bon, le seul qui pût la conduire, au bonheur. Ce qu'il disait dans un style magnifique et sublime, elle l'avait dit cent fois, à Virginie, à M. Sucquier, lorsqu'ils lui étourdissaient les oreilles, lui empoisonnaient l'esprit par leurs raisonnements captieux. Elle éprouvait en ce moment une grande joie : telle une croyante, que des hérétiques s'appliquaient à convertir et dont ils commençaient à égarer la raison, se sent comme rendue à elle-même quand un homme plein d'autorité, apôtre de la sainte doctrine, conlbnd ces soi)histes et raliermit sa loi chancelante.
€ Je continue, re])rit-il : l'écluse est ouverte, il faut que lo torrent s'écoule.... Vous êtes excusable de vous être fait des illusions; on ne vous avait pas expliqué ce que vous veniez faire sous mon toit. Sachez, mademoiselle, que j'ai acheté à Mme votre mère le droit de disposer à mon gré de votre délicieuse petite personne et de la donner à qui me plaira.... Oh! ne prenez pas ces airs de gazelle effarouchée. C'est à lui que je vous donnerai, mais je ne me presserai point. Je lui rendrai sa marionnette quand il aura pour moi toute la soumission que j'ai le droit d'exiger de lui. Je m'amuserai à l'inquiéter, à le faire attendre, languir; je mettrai sa patience et sa fierté à de dures épreuves. J'entends que ce jeune chêne devienne souple et pliant comme de l'osier. Oui, j'aurai la joie de le voir souffrir.... Tâchez de me comprendre; que Dieu vous fasse cette grûce! J'ai pour ce jeune homme, que vous aimez d'une si étrange manière, beaucoup d'estime, et il y a des moments où je le hais. >
Il s'était levé; il allait et venait, les mains dans ses
poches, tantôt se retournant pour lui parler, tantôt parlant à la cantonade ou à lui-même :
« Je le hais, disait-il, parce qu'il m'a résisté et que je n'ai jamais souffert qu'on me résistât. Je le hais surtout parce que ce gueux est plus riche que moi et qu'il se procure, sans y prendre peine, des plaisirs que je ne connais pas. J'ai sué du sang, je me suis tué le corps et l'âme, pour amasser des écus, et je crève de mélancolie et d'ennui. En bonne justice, il n'y a que les riches qui aient le droit d'être heureux; Monsieur se permet de l'être. Son bonheur dépenaillé et superbe est un scandale; c'est un défi, un affront qu'il me fait.... Oh! ne craignez pas que je lui veuille du mal! Je le comblerai de grâces. Je veux seulement lui prouver qu'il a tort de se croire un phénix, qu'il est pétri de la même argile que nous, que sa vertu est à la merci des accidents, qu'il est aussi tendre qu'un autre aux tentations, aussi sujet que vous et moi à adorer les faux biens et les faux dieux. « Le « cœur haut, la fortune basse ! » voilà ce qu'il porte écrit sur son visage. J'effacerai cette inscription, je badigeonnerai cette insolente façade et on ne la reconnaîtra plus.... Il y eut jadis, mademoiselle, un homme qui vendit son ombre au diable et qui pensait avoir fait une bonne affaire. A quoi sert une ombre? 11 découvrit que la sienne lui manquait beaucoup, et il aurait bien voulu la ravoir. J'achèterai son ombre à ce jeune coq de combat, dont je veux faire un coq en pâte. Je la lui paierai si cher qu'il bénira le ciel de lui avoir donné un tel oncle, mais sa fierté ne chantera plus : je serai délivré de cet insupportable coquerico.... En voilà assez, j'oublie à qui je parle. On ne jette pas ses perles devant.... les anges. »
Ameline avait trouvé ce second discours moins intelligible que le premier; l'eau étant plus profonde, elle avait perdu pied. Elle avait compris cependant que
M. Trayaz ne la marierait qu'après avoir réglé sou compte avec le jeune coq du combat. C'était fAcheux, mais il n'y avait là rien d'alarmant. Convaincue désormais que sa destinée était d'aimer beaucoup Silvère et de l'épouser, elle pensait qu'elle serait plus sûre encore d'être heureuse avec lui si un vieillard, qui portait dans sa tète des trésors de sagesse, lui enseignait par des moyens durs à assouplir son caractère, à devenir doux et bénin.
€ Je connais une Américaine, reprit-il, qui a mis au monde deux jumelles. La mère m'agrée peu, elle n'a pas le sens commun; mais ses fdles me plaisent, l'une surtout ([ui s'appelle Sal. Si Sal était ici, je n'aurais pas besoin de lui expliquer comment il se peut faire qu'un homme soit heureux de vendre son ombre et malheureux de l'avoir vendue.... Voulez-vous voir Sal? La voici. »
Et il lui montra du doigt une photographie accrochée à la muraille.
Quoique Sal l'intéressât peu, elle s'enq)ressa de se lever et traversa la chambre pour regarder de près la figure de celte jeune Américaine, dont il semblait faire si grand cas. Maigre, svelte, bien campée sur ses jambes, l'air délibéré, résolu, le regard assuré, Sal était représentée debout au milieu d'une avenue de parc, tenant dans sa main droite une baguette dont elle menac^ait un l)etit épagneul (jui, dressé sur ses pattes de derrière, trouvait sans doute la pose trop longue.
« Elle ne ressemble pas à une fleur, dit M. Trayaz, mais à un petit animal bien musclé qui a son idée et qui n'a pas perdu de temps à la trouver. Elle n'a guère que vingt ans. et elle a déjà un air d'autorité; tout en elle est net et précis. On sent qu'en toute chose elle va droit au but, qu'elle s'applique à faire tout ce qu'elle fait avec la moindre dépense possible de force, de mouvement et de paroles.
— Elle est jolie, fort jolie ! dit Ameline par complaisance.
— Eh ! non, répliqua-t-il avec un haussement d'épaules. En comparaison de Mlle Verlaque, Sal est un vrai petit magot; mais si ses yeux ne sont pas des diamants noirs, si elle a des cheveux beaucoup moins longs que la plus belle fille de la Provence, en revanche elle a des pensées beaucoup moins courtes. »
Sal eût deviné peut-être pourquoi il avait en ce moment le regard dur et le ton aigre : elle était fille à comprendre qu'à moins d'être un saint, un homme qui, par vertu ou par calcul, ne cueille pas les roses en ressent toujours quelque secret dépit. Ameline n'avait jamais de curiosités oiseuses. Aussi bien depuis un instant une inquiétude lui était venue et absorbait ses courtes pensées.
« Monsieur, dit-elle d'un air pénétré, me permettezvous de vous adresser une question?
— Soit! c'est la première et j'ose espérer que ce sera la dernière.
— Ah! monsieur, croyez-vous qu'il m'aime encore?
— Et pourquoi ne vous aimerait-il plus? Le ciel le bénisse, il n'a pas assisté à notre intéressant entretien.
— M. Sucquier m'a dit que Paris est une ville où l'on oublie.
— Sacrée tète de linotte, ne comprenez-vous pas que votre éternel Sucquier a vu deux choses dans cette affaire, son bien d'abord, puis le mal d'autrui? Quel homme résiste à la tentation de conclure un bon marché en tirant vengeance de son ennemi? C'est double bénéfice, et dans ce triste monde on a rarement l'occasion de concilier son profit avec son plaisir.... Enfin, mademoiselle, il n'y a qu'un mot qui serve. Mme Verlaque m'avait fait l'honneur de m'annoncer que Silvère serait de retour dès aujourd'hui : peut-être dans quelques heures sera-
l il ici. Cii'uyez hion quo je me lais une IVHc de le recevoir. »
A ces mots, ayant fait claquer bruyamment ses doigts et ses niAchoires comme pour elTaroucher et mettre en Tuile un chat ou un oiseau :
« Haut le pied! déguerpissons! »
Tenant sa lampe de la main gauclie, et de sa main droite poussant Ameline pgr les épaules, il racconq)agna jusqu'au haut du petit degré.
€ Il est nuit noire.... Sacreblcu! je vais être obligé de reconduire jusque chez elle cette petite niaise, qui est venue me déranger dans mes écritures.
— Ne prenez pas cette peine, balbutia-t-ellc : Virginie m'attend.
— Kt je gagerais, dit-il, qu'elle n'est pas seule. » Klle s'enfuit, sans oser se retourner : ce sorcier l'épouvantait par sa clairvoyance.
L'histoire rapporte qu'en elTet Virginie avait peur la nuit; qu'en s'cmbarquant pour cette aventure, elle avait exigé que M. Sucquier lui fît escorte; qu'elle avait encore de la fraîcheur, et qu'en ce moment ils se parlaient de très près.
Ameline avait disparu. M. Trayaz lui cria de sa voix la i)lus aiguë :
« Quand vous verrez M. Sucquier, vous lui direz de ma part qu'il est un fier imbécile ! »
Depuis quehiues instants, Silvère s'était esquivé sans bruit. Comme il cherchait sa route à tûtons, la lune, qui venait enfin de se lever, lui prêta son assistance et le favorisa de sa secourable, tranquille et silencieuse société. Durant une heure, il avait entendu jaser un vieillard et une petite fille; ce qu'ils avaient dit lui avait fait prendre la parole humaine en horreur : un astre qui se tait lui paraissait un être divin. Arrivé au Lavandou, il suivit le premier sentier qui s'offrait à lui;
jusqu'au matin, il promena dans la montagne son amère et noire tristesse. A la pointe du jour, il était assis sur la plateforme d'un rocher. Le ciel s'était peu à peu couvert: enveloppée d'un voile de brume, la mer était d'un gris de lin : elle semblait frappée de langueur et par endroits lourde comme du plomb; plus au large, elle s'exhalait, s'évaporait, s'en allait en fumée. Il causait avec lui-même; une voix intérieure lui disait : « Expulse la femme de ta pensée et de ton cœur; aime assez ce que tu fais pour que cet amour te tienne lieu du bonheur qu'elle peut donner. Eh! oui, la vie, sans la femme, a des heures aussi tristes, aussi languissantes que cette mer qui roulait hier soir des vagues d'azur et de pourpre, et qui ce matin s'est réveillée dans le brouillard. Il faut savoir se contenter des bonheurs gris; c'est tout ce que la destinée doit à l'homme, et c'est à lui de faire le reste : autrement de quoi te servirait ce qu'il y a de plus précieux en toi, la volonté et le courage? »
Il vit paraître l'aurore, aussi grise que la mer. Ayant laissé vaguer ses yeux autour de lui, il aperçut une plante herbacée de haute tige que dix ans auparavant il avait eu la joie de rencontrer pour la première fois. C'était une dauphinelle staphisaigre. Il la reconnut de loin à ses grandes feuilles palmées, à ses fleurs en épis hérissés de poils mous. Il se leva, il cueillit un de ces épis, il froissa ces fleurs bleues contre ses lèvres, en leur disant :
« Vous passez pour vénéneuses, et cependant on peut vous embrasser sans risquer de s'en repentir. »
En apprenant que M. Trayaz avait transporté son domicile de nuit dans un chalet situé à deux pas de la mer, M. Lejail, juge si compétent en matière d'hygiène, avait dit : « Il fait une imprudence, il lui en cuira ». Ajirès s'être loué de son ermitage et avoir soutenu qu'il y dormait mieux que dans la villa, M. Trayaz souffrit de nouveau d'oppressions et d'insomnies. Une lettre, qui lui fut remise le lendemain du jour où il se flattait de recevoir la visite de Silvère, contribua aussi à déranger sa santé. Cette lettre était ainsi conçue :
€ Mon cher oncle, vous êtes un de ces génies redoutables et bienfaisants qui travaillent par des moyens cruels au bonheur de ceux qu'ils aiment. J'ai pénétré vos secrets desseins, et je vous rends grâces. Vous avez pensé que la vie trop douce que je menais chez Mme de Rins ne tarderait pas à m'engourdir l'esprit et le courage : vous m'avez brusquement réveillé en m'ôtant ma place; j'en ai trouvé une autre moins agréable sans doute, mais plus digne de moi. Vous aviez deviné aussi que Mlle Verlaque a le caractère faible et peu sûr, que ce roseau plie à tous vents, qu'en unissant ma destinée à la sienne, je commettrais une irréparable faute; vous me l'avez prise : gardez-la. Je dois vous prévenir pour-
tant que boaiicoiip de gens se sont mépris sur vos intentions, que des bruits fâcheux ont couru, qu'à Hyères comme peut-être au Lavandou cette jeune fille si belle passe pour être votre maîtresse. Il me semble qu'ayant porté une grave atteinte à sa réputation, vous êtes tenu de lui faire un sort, que c'est de toute justice. « Votre neveu reconnaissant,
« SlLVÎ-.RE SauVAGIN. »
Ce court billet, qu'il ne lut pas deux fois, lui causa une des plus amères déceptions qu'il eût éprouvées dans sa vie. Toutes ses mesures, toutes ses inventions s'étaient trouvées vaines; ses plans étaient renversés; le jeune coq de combat avait refusé de mettre son honneur en compromis, et sa fierté chantait plus bruyamment que jamais : M. Christophe Trayaz avait perdu définitivement cette partie si disputée qu'il se croyait certain de gagner. Durant vingt-quatre heures, il fut d'une humeur si terrible que Wasp lui-même, le seul être qui n'eût jamais eu à se plaindre de lui, n'osait l'approcher. La nuit qui suivit fut déplorable. Jusqu'à la pointe du jour, il tourna, vira dans sa chambre, faisant de longues haltes près d'une fenêtre ouverte et humant la brise du large, qui était fraîche et humide.
Il s'était refroidi, et le lendemain il sentit un grand malaise. Ce n'était après tout qu'un rhume; mais il expectorait péniblement et d'heure en heure il avait plus de gêne dans la respiration. Il avait par intervalles de sinistres pressentiments, des appréhensions vagues, que sa raison combattait. Ce qui l'inquiétait, c'est qu'il venait d'atteindre l'âge fatal aux Trayaz; que depuis deux mois il était entré dans sa soixante-quatrième année, et il désirait vivre plus longtemps que son père. Si dur qu'il fût à lui-même, il résolut de garder la chambre, de se soigner, de se défendre. Sam l'engagea
à retournor dans la villa, ji rôinU''gror son ancien lopronient. Il s'y refusa, déclarant qu'il n'était pas en état de souffrir le transport, qu'aussi bien l'Antonine lui plaisait, que pendant ses semaines de captivité il aurflit plus de distractions qu'ailleurs, qu'il entendrait causer la mer.
Quoique l'existence pesût lourdement sur ses épaules, il n'avait jamais été tenté de mettre bas son fardeau. Depuis quelques jours, il tenait encore plus à la vie : il avait une revanche à prendre, une vengeance à exercer. Quitter ce monde après y avoir peiné et avant d'en avoir joui, c'était une faillite; mourir sur une défaite, c'était une honte. Dès le second jour, il fit venir d'Hyères le médecin qui avait soigné sa grippe, et qui l'ausculta, sans découvrir aucun symptôme alarmant. Interrogé par la famille à son départ, tout ce qu'on put tirer de lui fut qu'il s'agissait d'un simple catarrhe, que l'état du malade n'avait rien de grave, mais pouvait s'aggraver. Ce mot, qui fut dit à Mme de la Farlède et redit par elle à tout le monde, fit sensation. Les domestiques qui servirent le déjeuner et le dîner remarquèrent que jamais à table on n'avait eu l'air si pensif, si recueilli. Cependant l'état catarrhal s'aggravait rapidement. Le malade s'agitait beaucoup, la température de son corps haussait de plus en plus, sa dyspnée augmentait, ses nuits étaient mauvaises. Il ne quittait plus son lit; pour dormir un peu, il devait rester sur son séant, soutenu par des coussins, la tête penchée en avant, les bras allongés, et il lui arrivait souvent de tenir ses pieds dans ses mains. Par son ordre, une dépéché/ut expédiée à l'un des plus grands praticiens de Paris, ^ui arriva bientôt, accompagné de son meilleur élève, M. Listel. Au cours d'un minutieux examen, il constata l'existence d'un foyer de congestion. Quoiqu'il passAt pour avoir un pronostic infaillible, il ne se prononça point sur
rimminence du danger. Les lésions s'étendraienl-elles? Tout était là. M. Trayaz lui parut un de ces sujets bizarres, compliqués, qui déroutent tous les calculs, et dont on ne saurait dire s'ils sont bons ou mauvais. Il lui fît appliquer des ventouses scarifiées dans le dos, des sinapismes aux extrémités, ordonna des piqûres d'éther, et repartit en laissant à la Figuière son élève, muni de toutes ses instructions.
Récemment reçu docteur, M. Listel était un jeune médecin très savant, très réfléchi, sans autre défaut qu'un sérieux triste qui glaçait : il ne pensait pas que l'art consolatif fût une partie constituante de la science médicale, et son visage était peu réconfortant. Rigidement taciturne, il ne répondit que par monosyllabes à toutes les questions qu'on put lui faire; il laissa seulement échapper que la maladie de M. Trayaz était une artério-sclérose, après quoi il rentra dans son silence. Ce mot mystérieux frappa et fît travailler les imaginations. On en demanda le sens à M. Lejail, qui savait le nom de toutes les maladies connues et de deux ou trois autres qu'il croyait avoir, et que personne ne connaissait. Il apprit aux curieux que l'artériosclérose est une sénilité anticipée des vaisseaux sanguins, qu'on peut conserver une certaine jeunesse de corps et avoir un système artériel déjà usé, hors de service. Était-ce un cas mortel? Il ne s'expliqua point à ce sujet; il se contenta de dire que les hommes qui méprisent les précautions, et se moquent de ceux qui en prennent, devraient pour le bon exemple mourir tous avant l'âge, mais que, la police de ce monde étant très imparfai);e, ils en réchappent quelquefois.
Dès les premiers jours, M. Trayaz avait refusé sa porte à tous les siens ; il ne laissait pénétrer dans sa chambre que Wasp, Sam et une religieuse de Notre-Dame-de- Grâce, sœur Eugénie, sa garde-malade. Comme on
reniarqiunt tout, on remarqua que M. Sucquicr luiniènie n'était pas reçu, qu'il lui faisait porter ses ordres. Désolés de n'avoir pas accès auprès de lui, ses neveux par alliance, ses nièces, sa sœur en étaient réduits à venir plusieurs lois matin et soir prendre de ses nouvelles. Que se passait-il dans le secret de leurs cœurs? On n'était pas assez sûr de ses intentions pour que personne osât souhaiter sa mort; mais on était bien aise qu'il fût sérieusement malade, et on désirait qu'il le fût longtemps. L'opinion la plus accréditée, à laquelle les dissidents eux-mêmes commençaient à se rallier, était cpie, éperdument amoiii>eux, il méditait de s'unir à Mlle Verlaque par les liens d'un légitime mariage. On pensait que cette maladie inopinée avait quelque chose tle providentiel, qu'elle mettrait obstacle à un funeste [)rojet. Huguette en particulier, qui avait fait à son dam l'expérience des caprices de son grand-oncle, tenait pour certain que c'était un de ces cas où un ajournement (••luivaut à une renonciation.
« Oh! nous pouvons nous rassurer, disait-elle à sa mère : il change souvent d'idée, et il n'a jamais deux fois la même. Fût-il guéri dans quinze jours, il n'épouserait pas son Ameline. »
(^e ([ui la confirmait dans sa conviction, c'étaient les airs languissants de sa rivale, dont les yeux mélancoli- (jues semblaient implorer la pitié du ciel et se recommander aux aumônes des gens charitables.
« Si sotte qu'elle soit, pensait Huguette, elle sait à quoi s'en tenir. »
Cette fille vindicative ignorait que, dans ses heures de tristesse, Ameline ne songeait qu'à ui\ jeune homme qui ne revenait pas et ne lui donnait aucun signe de vie; (pi'elle se disait : * Où est-il? que fait-il? S'il m'aimait, il serait ici. » On continuait de lui faire bon visage, d'avoir pour elle de grands égards : quoi qu'en dît
Huguette, savait-on bien ce qui pouvait arriver? Elle était encore une puissance à ménager. Mme Lejail et sa sœur s'étudiaient jjIus que jamais à la faire causer, à lui arracher le secret de sa tristesse. Elle était impénétrable : ayant fait une faute, elle avait juré de n'en pas faire une seconde. Elle aurait donné beaucoup pour pouvoir passer un quart d'heure auprès du lit de M. Trayaz; elle avait des questions à lui faire, des conseils à lui demander. Elle conservait un souvenir ineffaçable de cette soirée pendant laquelle il lui avait dit des choses profondes, qu'elle s'était efforcée de comprendre. Elle le considérait comme un homme prodigieux, qui savait tout, devinait tout et pouvait tout. Elle avait le sentiment confus qu'il avait fait ce soir-là, comme il s'en était vanté, un acte de vertu extraordinaire : non seulement ce magicien lisait dans les cœurs, il faisait du sien tout ce qu'il voulait. Elle le trouvait à la fois extraordinaire et très bon, et lui était fort attachée. Aussi désirait-elle de toute son âme qu'il relevât promptement de maladie. Qu'il pût mourir, cette pensée ne lui venait pas. Était-il possible qu'un homme tel que lui mourût comme vous et moi?
Le docteur Listel, qui prenait ses repas avec la famille, se retranchant de plus en plus dans un solennel mutisme, c'était à Sam et à sœur Eugénie qu'on s'adres sait pour obtenir des informations. Ces êtres privilégiés, qui avaient leurs entrées dans le sanctuaire, étaient devenus des personnages considérables, avec lesquels il importait de se mettre bien. Quand on disait : « Que vous a-t-elle répondu? quel air avait-il? » — c'était d'eux qu'on voulait parler, et on les comblait de prévenances : on pensait que lorsque la tête d'un millionnaire commence à s'affaiblir, un mot lancé comme au hasard peut avoir quelque effet sur ses suprêmes décisions. Ce valet de chambre et cette religieuse ne s'étaient jamais vus à
pareille l'été. Sœur Eugénie n'y entendait pas malice : consommée dans son métier, on avait bientôt trouve les bornes de son esprit. Fille de cultivateurs aisés, elle avait été sur le point de se marier; peu de jours avant la cérémonie, son futur, ayant mangé des champignons suspects, en était mort. Quoique ce malheur, qui l'avait dégoûtée du monde et avait décidé de sa vocation, lut arrivé vingt ans auparavant, la mémoire lui en était toujours présente, et elle s'imaginait que tous les chagrins devaient ressembler plus ou moins au sien, que les plus cruelles catastrophes qui aflligent l'espèce humaine sont causées par les champignons. Sa psychologie étant très simple, il lui était impossible de deviner ce qui se passait dans des âmes plus compliquées que celle de sœur Eugénie. Qu'on se tracassât la cervelle à propos d'une succession, cet ordre de sentiments lui échappait. Elle s'étonnait des empressements obséquieux, des sourires, des caresses que lui prodiguaient Mme Lejail et sa sœur; mais elle en était touchée, et pour ne pas être en reste, elle leur recommandait les précautions :
« Comestibles ou vénéneux, on croit les connaître, «lisait-elle avec un accent pathétique, et on y est pris. »
vSam tirait un tout autre parti des avantages de sa situation, dont il se prévalait pour se procurer de savoureuses satisfactions d'amour-propre. Sa fatuité se révélait dans son maintien, dans ses attitudes, et il passait fréquemment le doigt entre son faux-col et son cou pour donner de l'air et du jeu à son importance. Grave ou la bouche en cœur, il répondait aux questionneurs sur un ton d'oracle, se plaisant, selon les cas, à les alarmer ou à les rassurer. Ce qui lui agréait plus que tout, c'étaient les avances, les politesses d'une jeune fille pour laciuclle il nourrissait un amour malheureux, comme il l'avait confessé à l'aubergiste du Lavandou. Elle avait pour lui tant de flatteuses attentions qu'il
commençait à se repaître d'espérances, et cet incorrigible parieur fit contre John la gageure d'obtenir un baiser de celle qu'il osait appeler sa bien-aimée. Ayant reçu de Casimir, par la poste, une grande boîte de fruits confits, elle l'ouvrit devant Sam et lui permit d'en prendre un. Il choisit une figue, qui lui parut exquise, Tenant cette gracieuseté pour une déclaration muette, il ne réprima plus l'audace de ses désirs, tout lui sembla possible, et il lançait à Huguette des œillades tour à tour si langoureuses ou si brûlantes qu'elle regrettait sa figue et le tint désormais à distance.
M. Trayaz se défendait bien. Après quelques jours d'une amélioration lente, indécise dans son état, le mieux fut plus sensible et se soutint. Sa respiration était plus aisée, ses nuits étaient presque bonnes. M. Listel l'assura, de son air d'enterrement, que sous peu il pourrait sortir.
« Oui, docteur, pour faire le voyage dont personne ne revient! » répondit-il en plongeant dans les yeux du jeune patriarche un regard interrogateur et perçant.
Mais on ne pouvait rien lire sur le visage impassible du docteur Listel, qui autorisa son malade à quitter le lit. 11 usa de la permission avec empressement. Il passait des heures dans le fauteuil de cuir, maniant, tâtant, relatant son fameux petit couteau, secourable fétiche qui l'avait tiré de plus d'un mauvais pas. Tout en se livrant à cet exercice, sa tête travaillait. Il semblait que l'Antonine fût un lieu favorable aux héroïques prouesses : Ameline, en venant l'y trouver, lui avait fourni l'occasion d'en faire une; cet homme de forte volonté en voulut faire une seconde. Ayant éloigné sœur Eugénie et Sam, il employa tout un après-midi à jeter sur le papier des décisions et des raisons qu'il avait écrites dans son cerveau. L'effort fut dur, il se faisait violence, et son écriture ne tremblait pas ; il suait d'ahan, souf-
liait, gpignail. rospirait dos sels; à plusionrs reprises la plume lui tomba des doigts. Quand il eut fini, il l'ut pris d'une défaillance ; mais il avait fait ce qu'il voulait faire. Sam annonça aux visiteurs que Monsieur avait passé une demi-journée h écrire, et il donna sa nouvelle d'un ton si mystérieux que l'émotion fut profonde.
11 est des événements si graves qu'on y pense k toutes les minutes du jour, qu'on les mange avec son pain, qu'on les boit avec son vin, et que cependant on n'ose pas en parler. On se racontait les uns aux autres des choses inditTérentes, des bagatelles, sur un ton échauffé ; on causait cuisine, chiffons, et les regards étaient fiévreux. Huguette rêva la nuit suivante qu'ayant consenti à se laisser embrasser par vSam, il l'avait introduite dans le lieu très saint, qu'après avoir fouillé partout, elle avait découvert le précieux papier, que l'ayant déplié, elle y avait lu ces mots tracés en caractères flamboyants : < Pour la consoler des chagrins que je lui ai faits, j'institue ma petite-nièce Huguette Lejail ma légataire universelle ». La secousse qu'elle ressentit la réveilla en sursaut. II lui parut que son rcve était de bon augure; mais, étant une fîUe raisonnable, elle se dit que si le testament avait été si court, le testateur n'aurait pas été si long à l'écrire, qu'au surplus les songes sont des songes, et elle se résigna de bonne grâce à en rabattre beaucoup.
< Je ne lui demande que mon million, pensa cette sage personne : je l'aurai sans avoir eu besoin d'embrasser Sam. »
Quelques heures plus tard, M. Trayaz recevait la visite d'un homme maigre et sec, qui s'appelait M. Noudet, et qui avait une grosse loupe assez bizarre sur la narine droite. C'était le notaire de Collobrières, chef-lieu du canton auquel appartiennent la commune de Bormes et une villa célèbre par ses figuiers. M. Trayaz,
qui avait ou souvent recours à son ministère, faisait grand cas de lui : il lui savait gré non seulement d'instrumenter fort bien, mais d'être du petit nombre des officiers publics dont la parole vaut de l'argent et qui méritent l'estime et la confiance. Il l'avait mandé pour lui lire son testament olographe, s'assurer que l'acte était en bonne forme et inattaquable, le confier à sa garde, mais surtout pour lui dire certaines choses qu'il n'avait jamais dites qu'à son bonnet. Il le fît déjeuner dans sa chambre et lui tint de longs discours d'une voix précipitée et haletante. Par intervalles, brisé de fatigue, le soufile lui manquant, il faisait une pause; à peine remis de son épuisement, il recommençait à discourir. Ses récits étonnèrent M. Noudet, qui ne partit que vers le soir, emportant une dépèche pressée que M. Trayaz adressait à son ami M. Brodley, lequel en devait donner connaissance à Mme Wheeler.
La grosse loupe qu'il avait à la narine droite n'était pas la particularité la plus curieuse qu'offrît la figure de M. Noudet. Atteint de la foudre dans sa jeunesse, son accident n'avait pas eu d'autres suites que de lui déformer la bouche, qui remontait un peu vers l'oreille gauche. Cela donnait à sa physionomie une expression d'hilarité équivoque, et on se demandait sans cesse si cet homme grave riait ou ne riait pas. Cette bouche légèrement tordue avait failli jadis lui attirer une querelle avec un lieutenant de vaisseau, qui l'accusait de se moquer de lui ; mais on s'expliqua et on n'alla pas sur le terrain. Quand M. Noudet repartit de la villa dans la voiture découverte qui l'avait amené, tous les hôtes de la F'iguière firent la haie sur son passage, et ne l'ayant jamais vu jusque-là, ils s'imaginèrent qu'il leur avait souri agréablement.
« Il avait l'air de nous dire : « Heureux coquins ! » s'écria M. de la Farlède, qui ne savait pas se taire.
Lo docteur Listol. qno personne ne pouvait soup- (;onner d'être sujet à des gaîtés intempestives, après Mvoir consenti pendant trois jours à dérider son front, s'était assombri de nouveau : il venait de constater chez son malade une légère enflure des pieds et du dos de la main.
€ Il fait de Turémie », dit-il un soir en sortant de table.
On interrogea pour la seconde fois M. Lejail, qui expliqua avec complaisance que l'urémie est un envahissement du sang par l'urée; que les caractères de cette maladie, par laquelle se termine souvent l'artério-sclérose, sont un œdème lentement progressif, une faiblesse croissante, un état cérébral fort singulier, un délire ambulatoire, intermittent, avec idées partielles très précises, que le malade voit avec horreur venir la nuit, sachant que les heures noires, qui semblent interminables, n'accorderont aucun répit à ses angoisses, t II peut s'en tirer », avait ajouté charitablement le docteur, en prononçant sa sentence. Sam disait au contraire à qui voulait l'entendre : * 11 est perdu, il nira l)as loin ». Et on l'en croyait.
M. Trayaz ne se faisait aucune illusion; il sentait le danger de la crise qu'il traversait; que, s'il ne désenflait pas, il était un homme fini, et l'enflure augmentait de jour en jour. Son irritabilité croissait avec sa faiblesse; il était devenu terrible pour les gens qui le soignaient. Il se contenait en présence de M. Listel : ce jeune homme silencieux lui imposait. Dès que le docteur n'était plus là, il déclarait avec véhémence que le régime lacté auquel on l'avait mis le tuait, que son sang s'appauvrissait, qu'il avait faim, qu'il voulait manger, et il s'indignait des refus de sa garde-malade. Il reprochait aussi à sœur Eugénie de ne pas lui donner régulièrement ses potions : elle devait argumenter longtemps pour lui prouver qu'il les avait prises. Dans ses
accès de délire, il perdait toute notion des temps et des lieux. Une nuit, on l'entendit s'écrier : « S'ils veulent forcer l'entrée de la galerie, canardez-les !» Il se croyait dans sa mine et se battait avec des morts. Plus souvent il s'imaginait qu'on l'avait ramené dans la villa : il fallait s'épuiser en paroles pour le convaincre qu'il n'avait pas quitté l'Antonine. Dans ses heures de lucidité, ses souvenirs étaient si précis, ses idées si nettes, ses raisonnements si limpides, que Sam l'accusait « de s'amuser à feindre sa folie par pure méchanceté », en quoi Sam était souverainement injuste. Son dogue était un appréciateur plus équitable des situations; il devinait qu'il y a des faiblesses, des déraisons permises aux urémiques. Contre sa constante coutume, M. Trayaz le brutalisait : il prenait ses duretés en patience et léchait la main qui le frappait.
« Wasp, lui disait l'homme terrible, tu as un défaut impardonnable : tu n'as jamais mordu personne. »
La fantaisie lui vint subitement de revoir les membres de sa famille, à qui il avait jusqu'ici fermé sa porte. Pour prolonger son plaisir, hommes et femmes, il les fit tous défiler dans sa chambre l'un après l'autre, séparément. Assis dans son fauteuil noir, les pieds emmitouflés de flanelle, les lèvres pincées, le front crispé, hérissant ses épais sourcils, l'œil dur et luisant comme une prunelle de loup, il décocha à chacun d'eux au passage un trait amer.
Il dit à sa sœur : t N'as-tu pas honte de l'ambassade dont tu t'es acquittée auprès de M. de Coulevreux? Oter le pain de la bouche à un neveu pauvre ! la belle action que tu as faite là ! Ce n'est pas un de ces souvenirs qu'on emporte en paradis. Mais vous êtes tous de si plates gens que pour vous faire entrer en danse, je n'ai besoin que de vous montrer mon violon. »
Il dit à M. Lejail, qui en eut la chair de poule : « Vous
étos, mon cher, un liommo de sens. Quand donc comprendrez-vous qu'un tombeau bien fermé est le seul endroit ou il n'y ait jamais de vents coulis? A votre place, j'aurais hi\te de m'y voir. »
A M. de la Farlède : « Qu'attendez-vous, baron Bourdigue, pour renoncer aux petites vanités? Écoutez la i^'rosse voix de la mer. Comme elle nous méprise, vous et moi, vous surtout, vos marquis en clinquant et vos comtesses de carton! »
A Mme Lejail : < Tu te. crois fine, Mélanie, et tu te llattes : tu ne sais pas cacher ton jeu. Blandine m'a fait croire un jour qu'elle m'aimait sincèrement. »
A Mme de la Farlède : « J'ai un faible pour toi parce que tu as trompé ton mari ; je t'aimerais davantage si tu l'avais trompé deux fois. Tu es une pécheresse timide et fort incomplète. »
A Jules : « Tu as résolu, mon garçon, un problème que je croyais insoluble : tu es presque aussi sot que tu le%parais.... Cache ta vilaine langue, ou je la coupe. »
A Huguette : « C'est bien peu de chose qu'une jolie figure. Mlle Verlaque, que tu n'aimes pas, ne tardera pas à s'empAter, et avant peu elle aura l'air d'une oie en mue. Toi, ma petite, tu deviendras si maigre que les os le perceront la peau ; ta destinée est de sécher sur pied et de ressembler à ceci. »
Il lui montrait l'une des lames de son couteau. Ameline fut reçue la dernière.
t Comment, mademoiselle, osez-vous rentrer dans cette chambre?... Avez-vous de ses nouvelles?... C'est un garçon avisé, qui ne vous a jamais prise au sérieux. Croiraif-on que je comptais sur vous pour l'attirer ici! Petite niaise, de quoi pouviez-vous me servir? Fasse-ton les ruisseaux sur une planche pourrie? »
Tout le monde se retira consterné. On n'eut garde de
se faire part les uns aux autres des mauvais compliments qu'on avait reçus, mais l'allongement des figures prouvait assez que personne n'avait été épargné.
« Je suis sûr, disait M. Lejail à Huguette, que chacun de nous a eu son paquet; je suis également sûr que c'est tout ce que nous aurons de lui. »
M. de la Farlède était furieux. Il déclara à sa femme qu'il perdrait toute dignité s'il restait une heure de plus dans une maison maudite où l'on ne respectait rien, qu'il était résolu à partir, qu'il partait. Il le déclara et ne partit pas. On continua, par habitude ou par bienséance, de se rendre plusieurs fois chaque jour au chalet pour chercher des nouvelles; mais on ne s'arrêtait plus à causer avec sœur Eugénie et Sam. A quoi bon? Le testament étant fait et signé, il n'y avait plus rien à attendre de leurs bons offices. Leur importance avait singulièrement diminué, ils étaient rentrés dans leur néant. Absorbée dans les soins de son métier, sœur Eugénie ne s'apercevait pas qu'on la négligeât. Sam était outré de dépit. Les grands airs de Huguette l'exaspéraient; il roulait les yeux ou murmurait entre ses dents : « Petite pimbêche ! »
Mais la déchéance la plus sensible à la vue et la plus digne de pitié était celle d'une jeune fille qu'on croyait appelée aux plus hautes destinées, et qu'on avait vue sortir de la maison du peintre le visage décomposé, les yeux noyés de larmes. On ne se pardonnait pas de »'ètre abusé sur son compte, de l'avoir crainte et courtisée, d'avoir dépensé pour cet être nul tant de paroles et tant de soins. Comme si on eût voulu rentrer dans ses frais, on n'avait plus pour elle qu'une très courte politesse, on la mettait à la portion congrue. M. Sucquier, qui lui imputait sa disgrâce, la regardait de travers; Virginie lui reprochait sans cesse d'avoir fait manquer par sa gaucherie le plus beau plan de cam-
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pagne; elle lui racontait des histoires de mariages in extremis, et terminait ses discours en disant :
« Aujourd'hui vous seriez sa femme et demain vous seriez sa veuve. Quelle situation ! On n'a jamais perdu ii si beau jeu. »
Ce n'était pas là ce qui la touchait. Elle avait appris d'un grand magicien que Silvère ne l'aimait plus et peutêtre ne l'avait jamais aimée : pouvait-elle douter de son malheur? La malveillance qu'on lui témoignait sans qu'elle sût i)Ourquoi, les dédains de Mme Lejail, les froideurs de \fme de la Farlède , les objurgations muettes de M. Sucquier ajoutaient à ses misères. Elle écrivait chaque jour à sa mère des lettres lamentables, lui demandant en grâce de la rappeler ou de venir la chercher.
On apprit bientôt de sœur Eugénie qu'un changement étrange, miraculeux, s'était opéré dans les dispositions d'esprit et dans l'humeur de M. Trayaz, que ce malade quinteux, colérique était devenu subitement un malade très doux. 11 lui avait fait peu auparavant une scène parce qu'elle s'était permis d'avancer et de soutenir qu'il avait dormi deux heures de suite; il lui répliqua avec emportement qu'il ne fermait jamais l'œil et la traita d'idiote; elle ne l'abordait plus qu'en tremblant. Un matin il l'appela d'une voix presque bénigne, la fit asseoir à son chevet et lui dit :
« Je ne sais pas si j'ai dormi, ma sœur, mais causons. »
11 lui confessa (pi'il était le plus insensé, le plus stupide des hommes; que pour avoir le droit de se fâcher contre la mort, il faut avoir des raisons de regretter la vie; qu'il ne voyait rien h regretter dans la sienne; qu'après s'être tourmenté, s'être rongé, consumé, pour amasser une grande fortune, il n'avait su qu'en faire; que depuis son retour en Europe, il avait été en proie k la
plus cruelle des maladies, qui est le spleen des richesses: qu'il n'avait jamais connu qu'en songe le bonheur qu'elles peuvent donner; que tout est vanité sous le soleil, que tout lui paraissait égal, tout lui était indifférent; qu'il ne lui restait qu'un désir, celui de s'en aller bien vite et de s'assurer s'il y avait dans un autre monde quelque endroit où l'on pût se tenir en repos sans s'ennuyer. Elle constata cependant que dans son état d'indifférence, il avait encore un souci, car à deux reprises il lui dit :
« Vous verrez qu'elles arriveront trop tard ! » Elle demanda une explication qu'il ne lui fournit pas. Elle profita de son amendement, où elle reconnaissait le doigt de Dieu, pour l'engager à se mettre en règle avec sa conscience, à faire venir le prêtre. Il s'y prêta de fort bonne grâce, édifia le curé de Bormes par sa résignation. Sam, qui était un hérétique, fit ses réserves et dit à John :
« Je gagerais bien cinq cents dollars que le diable n'y perd rien, que lorsqu'il dort, c'est le vieil Harry qui le berce.
— Qui est le vieil Harry? demanda John.
— Le vieux Nick. »
Le lendemain, M. Trayaz reçut de nouveau la visite de son notaire. Il recouvra toute sa tète, toute sa présence d'esprit, pour lui donner ses instructions détaillées touchant ses obsèques et l'ouverture du testament. Après lui avoir fait ses dernières recommandations et ses adieux, il témoigna le désir de voir une fois encore tout son monde. Il en coûta à ses neveux et à ses nièces de se rendre à son invitation; quoique sœur Eugénie s'efforçât de les rassurer, ils s'attendaient à essuyer de nouvelles rebuffades. Mme de la Farlède était fort anxieuse ; elle tremblait qu'il ne répétât en présence de son mari ce qu'il lui avait dit tête à tète.
Ils curent peine à le reconnaître, tant la maladie lavait < liangé. Ce petit homme maigre et grêle avait singulièrement grossi; l'œdème était remonté jusqu'au ventre, la lace était bouHie, les lèvres et les paupières étaient gonllées. L'àme leur parut métamorphosée comme le corps ; à leur agréable surprise, il eut de bonnes paroles pour tout le monde. Il dit à Huguette en lui caressant le menton :
« Toujours jolie, ma petite!
— Autant qu'on peut l'être quand on ressemble à votre petit couteau de poche, répondit-elle sur un ton de gracieuse coquetterie.
— Mauvaise! On pardonne tout aux mourants. » Elle eut un accès de sensibilité aussi vive, aussi sincère (jue ses moyens le lui permettaient. Elle le baisa au Iront et s'écria :
« Vous ne mourrez pas, je ne veux pas que vous mouriez. »
II hocha la tète, et d'une voix éteinte, les regardant avec des yeux attendris : « Pouvais-je quitter ce monde sans vous avoir remerciés de vos affectueuses attentions pour votre vieil oncle? Vous l'avez aimé, choyé. »
II ajouta : « Vous souvenez-vous de la soirée du Lavandou? Nous étions gais ce soir-là.... Vous serez contents de moi, mes enfants. Je vous ai dit un jour que j'étais le miel, que vous étiez les mouches. Le miel est lait pour être mangé par les mouches. Tout ce que je vous demande, c'est de penser à moi en le mangeant. Mais j'aurais dû vous l'offrir plus tôt : je ressemble à Ihomme qui donnait ses prunes à son curé parce que son cochon n'en voulait plus. »
Puis, s'étant tourné vers Ameline, qui se tenait à l'arrière-plan, il lui fit signe d'approcher et lui soulfla tout bas à l'oreille :
« Il ne faut pas se désespérer : les affaires les plus gâtées s'arrangent quelquefois.... J'y ai mis ordre. »
Elle s'inclina humblement, les yeux pleins de larmes. Ceux qui lui en voulaient de s'être si longtemps aplatis devant elle ne devinèrent pas qu'elle pleurait de joie. Convaincus qu'elle avait été seule exclue de l'indulgence plénière, qu'elle n'aurait aucune part à la béatitude éternelle, rien ne manquait à leur contentement.
Cette seconde entrevue réparait tellement l'effet désastreux produit par la première que toute l'assistance sembla profondément émue. A peine eurent-elles quitté le moribond, Mme Lejail et Mme de la Farlède, qui ne pleuraient pas souvent et ne s'embrassaient jamais, tombèrent dans les bras l'une de l'autre en sanglotant. Les grandes émotions transforment les caractères; peut-être aussi voulaient-elles mériter leur bonheur par leurs bons sentiments. « — Vous serez contents de moi.... Pensez à moi en mangeant le miel. » Ces paroles exaltaient, échauffaient l'imagination des mouches, et les faisaient bourdonner. Il n'y avait plus rien à craindre, et on pouvait tout espérer. En bonne foi, fallait-il souhaiter la prolongation d'une existence qui n'était plus qu'une angoisse continue? Si pour tuer le mandarin il avait suffi de toucher un bouton, peut-être M. Trayaz serait-il mort dans la soirée.
Il traîna quelques jours encore. Le docteur Listel, pressé de questions, avait dit que le malade obtiendrait un délai de grâce indéfini si l'œdème augmentait et que l'état cérébral demeurât le même, mais que, « selon toute apparence, il y aurait terminaison brusque par urémie convulsive ». L'événement vérifia son pronostic. Un après-midi, M. Trayaz fut saisi de convulsions. Il claquait des dents; sa respiration s'affaiblissait de plus en plus; son corps, dont la température s'était considérablement abaissée, se refroidissait par degrés. Pour
l'acquit de sa conscience, M. Listel praticiua inutilement la saignée. Il passa le jour et la nuit dans des alternatives de tremblement dans tous les membres et (le sommeil comateux. L'agonie fut courte, mais il ne faisait rien comme les autres. On le croyait près de déteindre, quand vers quatre heures du matin il parut reprendre connaissance. Il tourna la tète, contempla sœur Eugénie avec des yeux morts ; puis, rassemblant tout ce qui lui restait de forces et de souille, il lui demanda d'une voix presque distincte si elle pensait (jue de là haut on pût voir ce qui se passait ici-bas.
« Oui, j'en suis sûre », répondit-elle avec un accent de pieuse conviction. Il la remercia du regard et se rendormit. Elle assura qu'en cet instant le visage du mourant avait une expression de douceur angélique. Sam prétendit au contraire l'avoir vu ricaner. Le docteur Listel se garda bien, peut-on croire, d'intervenir dans rette querelle.
Quelques minutes plus tard, tout était lini. La mer, fort remuante et tapageuse, avait battu toute la nuit avec rage la petite falaise de granit : elle éclaboussa de son écume la galerie de l'Antonine au moment où un homme qui n'avait été médiocre ni dans le bien ni dans le mal rendait l'âme, dégorgeant avec sa vie son incurable ennui et ses millions, viande indigeste qui n'avait pu passer.
Huguette, qui avait le sommeil léger, s'était levée de bonne heure pour courir aux informations; elle revint promptement sur ses pas et colporta la grande nouvelle. Chacun s'empressa d'offrir ses services à sœur Eugénie, qui les refusa : M. Trayaz lui avait notifié sa volonté expresse de recevoir les derniers soins d'elle et (le Sam, et de n'être veillé que par eux. Tout le jour, on fut sérieux, presque sombre. Les femmes disaient à tous coups, d'un air de componction : t Ce pauvre oncle! » On ne se rappelait que ses bons jours, ses bons
caprices, ses gaîtés, ses présents et surtout les adieux si cordiaux qu'il avait faits à sa iamille. A vrai dire, la seule personne vraiment touchée était Ameline. Elle avait refusé tout d'abord de croire au funeste événement, qui bouleversait toutes ses idées sur les hommes extraordinaires, auxquels la mort n'a pas le droit de s'attaquer. Il fallut enfin se rendre; elle pleura beaucoup. Son unique consolation était de se répéter sans cesse à elle-même certains mots que le défunt lui avait murmurés à l'oreille : « 11 y a des affaires gâtées qui s'arrangent.... J'y ai mis ordre. » Ce souvenir lui était si doux que quoiqu'elle fût sincèrement affligée, il lui arrivait par intervalles de sourire à son chagrin.
Le soir, tandis que, enfermée dans sa chambre, elle tâchait d'expliquer à Virginie, qui se moquait d'elle, ses sentiments confus, dont la complication l'effrayait, on prenait le thé dans le salon rouge. On ne tint longtemps que des propos graves et onctueux; on chantait des antiennes tristes sur un air assorti au sujet; la musique était grise, comme les paroles. Ce fut M. de la Farlède qui rompit le charme. Comme il préparait son second verre de grog, il s'écria tout à coup :
« J'ai fait mon calcul. Posons en principe que M. Trayaz possédait 80 millions.
— Comment le savez-vous? demanda M. Lejail.
— Eh! parbleu,. je le tiens de M. Sucquier, avec qui j'ai longuement causé cet après-midi, et dont j'imagine, mon cher beau-frère, que vous ne contesterez pas l'autorité, si chicaneur que vous soyez. 11 m'a positivement affirmé qu'à son premier retour en Europe, M. Trayaz possédait une fortune de 60 millions placés en solides valeurs tant en France qu'en Amérique, et qu'en tenant compte de quelques spéculations récentes, des économies qu'il faisait sur ses revenus et des intérêts composés, cette fortune s'est accrue d'un quart au bas mot.
M. Sucquier estime aussi que sou idée était d'en consacrer une partie à la fondation d'une université chez les Yankees, l'autre à l'aire le bonheur de sa famille. Soyons généreux, faisons largement les choses; donnons 40 millions à sa chère université : il en reste 40 à nous distribuer. Vous m'accorderez bien que nous n'avons plus à compter avec Casimir et avec Tex-jardinier. Selon M. l'intendant, notre oncle, nous trouvant tous également aimables et dignes d'intérêt, avait renoncé à favoriser l'un des siens. Nous sommes désormais trois copartageants, notre belle-mère, vous et moi. Le tiers de quarante est treize ou il ne s'en faut guère. Je me contente de ma part, je me déclare satisfait. Qu'avezvous à répliquer, éternel ergoteur?
— Je réplique premièrement, dit M. Lejail, que l'université de Chicago a coûté plus de 100 millions. En second lieu, je serais curieux de savoir quelle commission réclame M. Sucquier pour les libéralités qu'il nous fait.
— N'avez-vous pas honte, Lejail? repartit M. de la Farlède en gonflant ses narines et levant la crête. Plaisante t-on dans un jour comme celui-ci? Oubliez- vous que l'homme h qui nous avons de si grandes obligations est mort ce matin? Je porte son deuil dans mon cœur, et je n'ai pas comme vous le mot pour rire. Quoiqu'il eût quelquefois l'humeur maussade, sa mémoire me sera toujours chère.
— J'y consens! Mais, je vous prie, que faites-vous de Sal dans tout cela?
— Sal! gui est Sal?
— Vous ne vous souvenez plus de l'ancienne maî* tresse, de cette Américaine dont nous parla un soir ce pauvre Casimir, et dont M. Trayaz disait que son petit doigt avait plus de prix que toute la personne de Mlle Verlaque? Croyez-moi, si chère que vous soit la mémoire du défunt, défiez-vous de Sal! »
De vives réclamations partirent de tous les coins du salon; on cria haro sur l'incorrigible pessimiste, on Faccusa de prendre plaisir à calomnier les morts et à chagriner les vivants. Il dut plier le dos, baisser les oreilles; la tête dans les épaules, il laissa passer l'orage qui crevait sur lui. Huguette ne sonnait mot. Elle ne croyait pas à Sal; elle soupçonnait Casimir, qui avait la parole légère, d'avoir inventé de toutes pièces cette Américaine. D'autre part, elle était intimement persuadée que, par un heureux retour, M. Trayaz lui avait rendu toute sa faveur, quelle serait une héritière avan tagée. Elle ne disait pas de chiffres, elle ne précisait rien, mais elle était sûre de son fait.
Quand on eut dit suffisamment le sien à M. Lejail, on éplucha les calculs de M. de la Farlède. Avec son assentiment, on le trouva trop généreux pour les Yankees; de quart d'heure en quart d'heure on rognait un peu plus les ongles à l'université, on s'enrichissait de ses dépouilles; à la fin de la soirée, elle n'avait plus rien, on lui avait tout pris. Si les millions donnent quelquefois le spleen à ceux qui les ont, ils procurent des griseries d'imagination à ceux qui ne les ont pas. Tout le monde sentait souffler sur sa tête le vent des prospérités : on ne désirait plus, on possédait.
Cette conversation fort échauffée fut interrompue par des hurlements funèbres. Sœur Eugénie, après avoir expulsé Wasp de la chambre mortuaire, où il s'obstinait à rentrer, l'avait fait ramener à la villa par Sam, qui venait de le mettre à l'attache. Ses lamentables gémissements causèrent un secret malaise à tous ces brasseurs d'or et d'argent. Ils se séparèrent, se mirent au lit; mais, troublés dans leur sommeil, ils pestèrent jusqu'au matin contre cet animal fâcheux, qui, ne cessant d'interpeller la mort, redemandait son maître à celle qui n'a jamais rien rendu*
Après avoir erré toute une nuit dans la montagne, Silvère Sauvagin était retourné à Hyères. Il ne fit que toucher barres. Il repartait bientôt, muni de son cartable, de sa boîte de fer-blanc, le havresac au dos et la houlette à la main. Trois semaines durant, il herborisa dans les Maures, visitant tour à tour les vallées parallèles aux chaînons et celles qui les coupent, interrogeant les buissons, sondant les mares, suivant le cours des ruisseaux, s'égarant dans les bois, se levant avec le soleil et s'accommodant des dînées et des couchées que la fortune lui offrait.
Il menait de front deux affaires. Il cherchait des plantes rares qui manquaient à son herbier ou dont il ne possédait que des exemplaires insuffisants, et du même coup il s'efforçait d'échapper à des souvenirs qui l'obsédaient, le poursuivaient, couraient après ce fuyard. Qu'il gravît des raidillons bordés de jujubiers et de térébinthes, qu'il s'enfonçftt dans des ravins ombragés de myrtes et d(î lauriers-roses, ou que, le soir, recru, harassé du chemin, il trouvât un gîte dans quelque auberge rustique ou demandât l'hospitalité au paysan, il disait aux hommes comme aux choses et aux plantes : « Surtout ne me parlez pas d'elle! Laissez-moi oublier ses yeux, ses cheveux, la couleur ambrée de ses joues,
les délices que promet sa voix argentine et traînante. » Il cherchait l'oubli, qui de toutes les fleurs rares est la plus difficile à cueillir. Cependant, faute de mieux, il fatiguait son chagrin; ses longues marches et contremarches lui procuraient des étourdissements salutaires et des nuits de plein sommeil. 11 ne la rencontrait pas dans ses rêves ; mais à peine avait-il ouvert les yeux, il la revoyait, et elle lui parlait. Elle l'accusait d'un ton gémissant d'être trop sévère pour elle : était-ce sa faute si elle était facile à convaincre, si elle écoutait les conseils et si on lui en donnait de mauvais? Il n'acceptait pas ses excuses; il lui répliquait : « Ce vieillard t'a dit ton nom : je n'épouserai jamais une inconsciente ». Et il recommençait à courir.
Il s'était mis à un bon régime; il n'oubliait pas, mais, par degrés, il se calmait. Un soir, dans les environs de Collobrières, il rencontra le juge de paix de l'endroit, qui avait été fort lié avec son père, et qui l'engagea à venir se reposer quelque temps chez lui. Il accepta son invitation. Le juge de paix lui apprit que M. Trayaz était gravement malade, et, le surlendemain, M. Noudet, dont il reçut la visite, lui apprenait que ce malade était mort. Cette nouvelle lui fît une vive impression. Il éprouvait à l'égard du défunt des sentiments contradictoires; il aurait pu dire de lui :
11 m'a fait trop de bien pour en dire du mal, Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.
« Je te pardonne, pensa-t-il. Dieu te fasse grâce! » Mais il fronça le sourcil quand le notaire lui annonça que, ainsi que son cousin Casimir, il était du nombre des personnes spécialement désignées par son oncle pour assister à la lecture du testament, laquelle devait avoir lieu dans la maison du peintre deux heures après l'inhumation.
« M. Trayaz rtait vraiment tenace dans ses rancunes, sécria-t-il. S'il a voulu m'infliger une mortification de plus, il a mal choisi son moyen. Pour être déçu de ses espérances, il faut en avoir, et que puis-je espérer? Parlez-moi de Casimir! il a ce genre d'imagination qui tirerait de Thuile d'un caillou. C'est égal, on devrait bien m'exempter de cette corvée. »
La bouche contournée de M. Noudet sembla lui répondre par un sourire; mais, n'étant pas lieutenant tle vaisseau, Silvère ne lui en demanda point raison.
Les Trayaz possédaient dans le cimetière de Bormes une modeste sépulture de famille. C'était là que le seul d'entre eux qui eût fait quelque bruit dans le monde entendait goûter, auprès des os paternels, la douceur d'un repos sans fin que n'empoisonne pas l'ennui. Silvère arriva comme le cortège se formait. On l'invita à monter dans une des voitures réservées à la famille, où Casimir, accouru en grande hâte pour la fête, avait déjà pris place; il préféra faire la route à pied. L'enterrement du nabab avait attiré de partout une foule de curieux. Ainsi qu'Ameline, la plupart s'étonnaient que la maladie eût en si peu de jours emporté comme un simple mortel un homme si riche, si puissant et si superbe. On parlait de lui comme d'un phénomène; mais, parmi ceux qui l'admiraient le plus, il n'en était aucun qui lui eût donné une parcelle de son cœur. On lui rendait la justice qu'il avait eu la main large et libérale, qu'il ne refusait personne, mais on se rappelait que sa parole était dure et morose; que s'il ne repoussait pas les requêtes, il rabrouait ceux qui les présentaient : sa bienfaisance farouche, sa charité triste et sans grâce ressemblait à un paysage du Nord sans soleil.
Le mistral soufflait ce jour-là par rafales, et il n'était pas chaud. M. Lejail soupçonnait le mort de l'avoir méchamment commandé à son intention : c'était un guet-
apcns, et au départ il avait prévenu sa femme qu'il ne sortirait pas vivant de cette aventure. Silvère pensait que ce temps haut et rude était bien assorti à la circonstance, que le mistral est un vent dur, mais purifiant.
« Cet homme, se disait-il, a dépouillé ma vie de tout ce qui en faisait le charme; peut-être l'a-t-il assainie. Les eaux engourdies et somnolentes dégagent des miasmes; il y a une corruption secrète dans les bonheurs qui dorment. »
La cérémonie fut courte : M. Trayaz avait décidé qu'on ne dirait pour lui qu'une messe basse et qu'aucun discours ne serait prononcé sur sa tombe. On parlait beaucoup, mais tout bas : il y a des morts qui inquiètent les vivants. Dans un moment d'universel silence, on entendit le bruit creux de la terre tombant sur un cercueil, le chant d'un merle en gaîté perché sur un cyprès, et au loin, dans le fond de la vallée, les longs et lugubres aboiements d'un dogue inconsolable. Le chien a été créé pour que, dans ce monde livré aux vaines disputes, il y eût un être capable de ressentir cet amour divinement bète qui ne juge pas ce qu'il aime.
Au retour, une collation somptueuse fut servie pour les personnes qui devaient assister à l'ouverture du testament, et parmi lesquelles figuraient les officiers municipaux de quelques communes avoisinantes. En entrant dans la salle à manger, Silvère se trouva face à face avecAmeline et sa mère; il tressaillit, fit le plongeon, s'éloigna. Quelques instants après, s'étant retourné, il s'aperçut qu'elle le regardait fixement, et qu'il y avait dans ce regard une supplication muette. Elle ne tenta point de l'aborder. Elle était retombée sous la puissance maternelle, et Mme Verlaque ne faisait rien à l'étourdie; elle s'accommodait au temps, à la saison : selon le vent, la voile, c'était son grand et invariable principe, et, avant de régler sa conduite à l'égard de Silvère, elle
attendait des informations sûres, qu'elle ne devait pas lai'der à recevoir.
L'heure avait sonné. Depuis quelque temps déjà, la jeunesse du Lavandou s'était attroupée sur la crête de la petite falaise qui forme la limite de la Figuière et abrite au nord l'Antonine. Garçons et fdles observaient curieusement ce chalet où allait se décider plus d'une destinée, et d'où les uns sortiraient le cœur gros de joie, les autres la mort dans l'Ame. En vain la vague, secouée par le mistral, rejaillissait parfois jusqu'à leurs pieds ou leur crachait à la figure; ils s'essuyaient et ne quittaient pas la place. Jusqu'à la fin des siècles on prendra plaisir à contempler un mur derrière lequel il se passe quelque chose.
Les intéressés arrivaient isolément ou par petits groupes. Sans s'être donné le mot, ils s'appliquaient tous à composer leur visage, leurs attitudes. Ils affectaient l'indifférence; mais leur émotion se trahissait par leurs regards allumés, par leur agitation fébrile, par les petits mouvements spasmodiques qui contractaient ou dilataient leurs lèvres. Mme Limiès, qui pensait toujours aux autres, éprouvait entre cuir et chair les anxiétés d'une poule méditant si ses poussins auront du grain en suffisance. Mme Lejail était fort pAle et à la fois rigide comme une barre de fer, vibrante comme une corde de violon. Mme de la Farlède était très rouge, et, quoique la chaleur fût modérée, elle s'éventait sans cesse avec son mouchoir. Jules, pendu à sa jupe, lui exposait tout bas une ingénieuse invention dont il venait de s'aviser : il projetait d'écrire son nom en gros caractères sur la poupe et la proue de son yacht, pour que personne ne le lui prît. Casimir tortillait sa moustache; il avait des inquiétudes dans les jambes, allait, venait, sans détacher ses yeux de Huguetle : « Si ce 1)011 vieillard, pensait-il, m'a pardonné ma fredaine,
cette jolie blonde sera avant peu mon bien et ma chose ». La jolie blonde ne le voyait point; elle ne voyait rien ni personne; le regard perdu dans l'espace, elle causait avec son idée. Elle était moins sûre de son fait que la veille, et de temps à autre il lui prenait un frissonnement de doute et d'effroi.
Plus bouffi que jamais, faisant le gros dos, M. de la Farlède ne frissonnait que d'impatience. Il avait vérifié ses calculs et les trouvait irréprochables : les certitudes triomphantes sont l'apanage des sots. Il tenait ses millions, il en disposait; il achetait le château seigneurial et les grandes terres qu'il avait si souvent convoités; il transformait son train de maison, triplait le nombre de ses serviteurs. La seule question qui l'embarrassât était de savoir quelle livrée il donnerait à ses cochers; il hésitait entre la culotte Kersey noisette et le pantalon satin noir à passepoil. Pourquoi pas la culotte peau de daim? L'ex-préfet avait l'esprit beaucoup plus rassis. Il conservait ses méfiances bien ou mal fondées, qui ne le torturaient point. Il était, contre son attente, revenu vivant du cimetière : ce point lui semblait acquis, et ayant gagné le principal, il était coulant sur les accessoires. Assurément il ne demandait pas mieux qu^ d'hériter; mais les pessimistes ont cet avantage que les malheurs leur donnent raison : on est gros-jean comme devant, mais on a prouvé qu'on avait le don de prophétie ; on raille sa femme et son beau-frère, on s'égaye à leurs dépens, on s'écrie : « Oh! les bonnes dupes! » Quand on vit au Dattier, on n'a pas besoin de gros revenus, et les plaisirs que peuvent goûter les prophètes qui ont un fonds de malice y ont plus de prix qu'ailleurs.
M. Sucquier parut; il avait le teint plombé et le front bas. Après lui, entra Mme Verlaque, suivie de sa fille. De toutes les femmes qui se trouvaient là. cette petite
llyrroiso rondelette était la seule qui eût TAme assez loite pour se dominer entièrement, pour immobiliser son visage, pour disposer à son gré de ses muscles extenseurs et fléchisseurs. Sa fdle ne se commandait point; aussi pûle que Mme Lejail, elle se disait conti nuellement : « Pourquoi m'en voudrait-il, puisqu'il ne sait rien? » Le jeune homme à qui elle pensait arriva bientôt : à l'air dont il traversa une salle qu'il ne connaissait que trop, au sombre regard qu'il promena sur les murailles, cette pécheresse ingénue aurait dû deviner qu'il savait tout.
L'atelier du vieux peintre, dont M. Trayaz avait fait son cabinet de travail et sa chambre à coucher, était une grande pièce en forme de carré long. Les meubles avaient été déménagés et remplacés pour la circonstance par plusieurs rangs de sièges, faisant face à une petite estrade où se dressait une table garnie d'un tapis de serge et d'un verre d'eau. Debout près de la fenêtre, >L Noudet regardait quelquefois l'heure à sa montre. .M. de la Farlède s'approcha de lui.
« Eh bien! monsieur, lui dit-il, qu'attendons-nous pour commencer? Nous sommes, ce me semble, au complet.
— Un instant! un peu de patience! répondit le notaire. J'ai reçu tantôt une dépèche.... »
Il gagna la porte sans terminer sa phrase, t A qui en a-t-il avec sa dépèche? demanda M. de la Farlède h son beau frère.
— Que sait-on? repartit M. Lejail. Il est peut-être en communication télégraphique avec le mort.
— Quand cesserez-vous, mon bon, vos plaisanteries déplacées? » répliqua M. de la Farlède.
Il admettait bien qu'on badinAt quelquefois, mais il n'aimait pas qu'on mêlAt les genres. Il ajouta : c La ligure de cet homme ne me revient qu'ù moitié. Si je l'ose
dire, notre oncle aurait témoigné plus d'égarJs à sa famille en lui faisant connaître ses dernières volontés par un notaire qui n'eût pas la bouche tordue. »
Là-dessus les uns soutinrent que M. Noudet riait toujours, les autres qu'il ne riait jamais. Cette discussion fit passer le temps.
Tout à coup la porte se rouvrit, et M. Noudet reparut. A l'universel étonnement, il était accompagné de trois inconnues. C'était une mère et ses deux filles. La mère était entre deux âges; ses filles, qui venaient d'atteindre leur majorité, se ressemblaient tant qu'il fallait les regarder de près pour les distinguer l'une de l'autre. Elles étaient en costume de voyage; leurs toques à plumes étaient un peu fripées et leurs jupes fort poudreuses. Elles venaient d'Amérique; un train rapide les avait amenées de Calais à Toulon. Invitées à faire un séjour à la Figuière, elles comptaient s'y présenter sur la fin de mai ; une dépèche reçue par M. Brodley les avait obligées à précipiter leur départ. Quoiqu'elles eussent fait grande diligence, elles n'étaient pas arrivées assez tôt pour assister aux derniers moments de M. Trayaz, ni même à ses obsèques. Leur traversée avait été contrariée par de gros temps ; elles arrivaient en retard de quarante-huit heures, mais enfin elles arrivaient, et, prévenu par un télégramme, M. Noudet avait jugé à propos de les attendre. Poli pour tout le monde, il semblait leur témoigner une déférence particulière. Il s'empressa de les faire asseoir dans les meilleurs fauteuils du premier rang; puis, s'adressant aux membres de la famille, il leur annonça qu'il allait ouvrir le testament.
« Expliquez-nous d'abord, lui dit d'un ton rogue M. de la Farlède, ce que viennent faire ici ces trois intruses ! »
Élevant assez la voix pour être entendu dans tous les coins de la salle :
« Monsieur, répondit-il, ces trois intruses sont la
veuve de l'eu M. Christophe Trayaz, et leurs filles jumelles, Mlles Meg et Sally Trayaz. »
La foudre était tombée sur eux : un cri sortit de presque toutes les bouches. Le célibataire était marié, et il avait deux filles! Quelle horrible trahison! Après avoir crié, on restait plongé dans une morne stupeur. Quoique personne ne soufllAt mot, tous chargeaient le mort de malédictions, d'injures, lui reprochaient son insigne perfidie. On le croyait encore plus coupable qu'il ne l'était : l'occasion lui avait fait faire une chose à laquelle il n'avait jamais songé. Pourquoi fallait-il qu'étant retourné aux États-Unis l'année précédente, ayant revu les deux jumelles qu'il avait eues de la veuve de son meilleur ami, il les eût trouvées assez charmantes pour que le désir de les légitimer l'eût fait passer par-dessus l'antipathie que lui inspirait leur mère? — « Vous m'offrez de vous-même, lui avait-elle dit, ce que vous m'aviez toujours refusé ! » — Hélas! un consul de France avait prêté son ministère à cette noire intrigue, que la religion avait consacrée par l'entremise du révérend M. Milson.
Les trois Américaines avaient un air de parfaite innocence. Elles ne paraissaient pas se douter qu'elles étaient une calamité publique, un de ces fléaux qu'envoie aux hommes le Dieu des vengeances et des déboires ; que le dégût causé par leur brusque apparition dans toutes ces âmes, subitement déchues de leurs espérances, était comparable aux ravages que fait la grêle dans les vignes ou une invasion de sauterelles dans les moissons. Elles s'étaient assises dans les fauteuils que leur avançait M. Noudet, et calmes, placides, impassibles, semblaient rester tout h fait étrangères à ce qui se passait autour d'elles. Les regards haineux qu'on leur jetait ne troublaient point la sérénité de leurs consciences : elles possédaient cette faculté de s'isoler qui est le privilège de la race anglo-saxonne ainsi que des araignées d'eau.
Sam, qu'on avait admis aux honneurs de la séance, jouissait de ce spectacle : il trouvait l'aventure plaisante et réfléchissant à tout ce qu'il y a d'imprévu dans les vicissitudes des choses humaines, il faisait une fois encore le vain serment de ne plus parier. Silvère, indifférent, mais étonné, se rappelait que son oncle lui avait dit un jour : « Je suis une boîte à surprises ». Il l'avait été durant toute sa vie, il continuait d'exercer son talent après sa mort.
Un homme cependant avait failli mourir de ce coup de théâtre que Sam trouvait plaisant : c'était M. de la Farlède. Il était devenu cramoisi, et sa femme avait craint une attaque. « — Ce notaire ment! » avait-il balbutié, après quoi il était demeuré quelques secondes sans voix, sans pouls, sans regard, et s'était affaissé sur sa chaise. On voulut lui faire respirer des sels ; il fît signe qu'on le laissât tranquille. Quand il fut revenu à lui-même, il s'aperçut qu'un notaire qui ne mentait pas avait commencé sa lecture, et il crut comprendre que M. Trayaz nommait deux exécuteurs testamentaires, dont l'un, lui sembla-t-il, s'appelait M. Brodley. Que lui importait? Il crut comprendre aussi que le royal gâteau était partagé également entre Mlles Meg et Sally Trayaz, lesquelles étaient tenues de servir à leur mère jusqu'à sa mort, si elle ne se remariait point, une rente annuelle de 200 000 francs. « Il ne m'en chaut! » se dit-il.
Il avait acquis cette insensibilité aux coups que donnent les rages concentrées. Il sentit toutefois se ranimer en lui un vague espoir. Quoique les bourdonnements que lui avait laissés dans les oreilles sa commotion cérébrale ne lui permissent pas de saisir tout ce que disait M. Noudet, il induisit de certaines explications, qui lui parurent fort embrouillées, que la quotité disponible montait à plus de vingt millions. C'était assez pour faire le bonheur d'une famille. Hélas ! que de co-
partageants! M. Trayaz ne donnait pas un radis à M. Sucquier, mais il Taisait des legs importants à quelques communes des environs, à ses fermiers, à ses gens, Sam en tète, des legs magnifiques à plusieurs institutions charitables de France et d'Amérique. 11 oflrait à M. Brodley, comme marque d'affection et de reconnaissance, la modeste somme de 100 000 dollars, t n'osant pas, disait-il, lui offrir davantage, de crainte de troubler le repos de son âme ».
t Vous verrez que nous n'aurons pas un sou! » dit M. de la Farlède à sa femme avec un sourire de désespéré.
11 se trompait : M. Trayaz laissait 200 000 francs à sa sœur, Mme Limiès, autant à chacune de ses nièces, à sa petite-nièce Huguette, à Jules son petit-neveu, autant à son neveu Casimir. Ses neveux par alliance n'étaient point mentionnés. On entendit en ce moment un petit cri étouffé, qui prouvait que le philosophe Casimir venait d'éprouver une agréable surprise.
« Je lègue ma propriété de la Figuière avec toutes ses appartenances et dépendances.... » Ici M. Noudet fit une pause : il lui était venu un chat dans la gorge. M. de la Farlède s'était redressé à moitié; môme dans ses déses- |)oirs, cet optimiste avait l'espérance chevillée dans le corps.
€ C'est peut-être ma part, pensa-t-il. Ne le jugeons pas témérairement : il a voulu léguer la Figuière à un agronome décoré de l'ordre du Mérite. »
« Je laisse ma propriété de la Figuière, reprit M. Noudet, avec toutes ses appartenances et dépen danccs, à mon neveu.... »
M. de la Farlède s'était tout à fait redressé.
t ... A mon neveu... Silvère Sauvagin. >
M. Noudet eut une nouvelle quinte de toux; il dut s'interrompre encore et avaler un verre d'eau. Silvère venait
de recevoir une secousse qui l'avait brusquement tiré de sa torpeur; mais ses yeux exprimaient la colère plus que la joie.
« Je le connais, se disait-il : il y a une condition et elle est inacceptable. »
«... A mon neveu Silvère Sauvagin, à la condition expresse qu'il épousera dans le délai de trois mois Mlle Ameline Verlaque. Dans le cas où il refuserait de se soumettre à cette clause, j'entends que la Figuière revienne à ma fille Sally, qui l'entretiendra avec soin et y fera de fréquents séjours. Pour lui faciliter ses voyages, je lui lègue mon yacht. »
Jules ne remua pas; la langue pendante, depuis quelques instants, il dormait comme un sabot. Les trois Américaines ne tardèrent pas à se retirer ; elles se rendirent au cimetière pour s'excuser auprès du mort de n'avoir pas reçu ses derniers soupirs ni assisté à ses funérailles. En chemin, Sal expliqua à sa mère. et à sa sœur, qui ne savaient pas un mot de français, les principales dispositions du testament. Meg parut satisfaite; Mme Trayaz l'était moins : elle préférait les capitaux aux rentes et goûtait peu les clauses résolutoires.
« Eh donc! mon cher Hector, dit M. Lejail à son beaufrère, avais-je raison de me défier de Sal? »
M. de la Farlède n'avait plus le teint ni les langueurs d'un apoplectique; il était jaune comme un coing et se démenait comme un possédé. Ce qui ajoutait à sa rage, c'est que la sentence fatale lui avait été signifiée par un notaire qu'il s'obstinait à croire goguenard. Il l'apostropha avec violence, l'invectiva, lui criant du haut de sa tête tantôt que le mariage était nul, tantôt que le testament était attaquable, qu'il l'attaquerait. A quoi M. Noudet répondait poliment :
« Je suis à vos ordres ; faites-moi l'honneur de venir
iiic trouver dans mon étude, nous nous expliquerons, et vous verrez les pièces. »
Sa femme, désolée qu'il se donnât en spectacle, remmena. Tout le long de l'avenue et jusqu'au seuil d'une villa, qu'il avait hâte de quitter à jamais en secouant la poussière de ses souliers, il épancha sa bile, déclama de tragiques tirades contre le défunt, le qualifia de misérable, de dernier des hommes. Les champs et les verurcrs retentissaient des éclats de sa voix.
< Là, vraiment votre oncle Hector est un fameux serin ! (lisait Casimir à Huguette, qu'il avait réussi à rejoindre et avec laquelle il cheminait côte à côte. Si on lui avait annoncé il y a cinq ans que sa femme et son Ois hérileraient en un jour de 400 OOt) francs, il eût béni sa bonne fortune. Voilà ce que c'est que de se monter la tète; voilà ce qu'on gagne à jouer avec les gros chiffres : c'est un jeu qu'on devrait interdire aux adultes, comme on défend aux enfants de s'amuser avec les allumettes. Il a mis le feu à sa cervelle, elle flambait, on ne l'éteindra pas. En ce qui me concerne, si mon oncle avait jugé à propos de m'allouer ce bon petit million dont il m'avait presque gratifié au Lavandou, cela n'aurait pas compromis autrement le repos de mon âme, moins facile à troubler que celle de M. Brodley. Mais il faut être raisonnable. En me laissant 200 000 francs, il a doublé mon petit avoir, que je mets à vos genoux. Si vous me faites la grâce de m'épouser, vous apporterez les vôtres; Mme Limiès vous donnera bien la moitié des siens : cela nous en fera 700 000, et d'héritage en héritage nous serons un jour millionnaires. Ma délicieuse petite cousine, je vous adore : soyez à moi, toute à moi. Dieu ! que nous nous amuserons! »
Et ses yeux la mangeaient. Elle venait d'éprouver une immense déception ; mais, comme l'avait dit Sam, elle avait du nerf, et, comme le disait son père, elle ressem-
blait à ces chats qui tombent d'un cinquième étage sans se casser les reins, et se remettent à courir. Elle jugea que Casimir avait parfois du sens.
« Mon cousin, répondit-elle, il y a une part de vérité dans ce que vous dites. Venez un de ces jours au Dattier, vous me répéterez votre petit discours, et je finirai par vous croire.... Mais parlons un peu de Silvère!
— Ah ! oui, parlons-en, fit Casimir. Il y a des bonheurs dont on n'est pas fier et des morceaux qui vous demeurent dans la gorge, mais on finit par les avaler.... Belle matière à mettre en rimes! »
Pendant qu'ils devisaient ainsi, celui dont ils parlaient était descendu sur la plage. Assis au pied d'un pin, les bras croisés, le visage fouetté par le vent, il contemplait la mer écumante et houleuse, qui lui semblait exprimer l'état de son âme. S'il n'était pas jaune comme M. de la Farlède, s'il ne se démenait pas comme un possédé, il interpellait le mort, lui aussi. Il ne le traitait point de misérable, mais il lui disait :
« Tu étais le plus malfaisant et le plus ingénieux des tyrans. N'ayant pu te rendre heureux, tu voulais que personne ne le fût. Tu as employé la dernière année de ta vie à me tourmenter, et tu me tourmentes encore du fond de ta tombe. »
Il s'était proposé de retourner le jour même à Collo* brières; l'heure étant trop avancée, il se décida à passer la nuit dans une auberge du Lavandou. Mais il voulut auparavant voir son bien. Il sortit du bois de pins, gravit un petit tertre, du haut duquel il embrassa du regard le magnifique domaine qui lui avait été donné pour qu'il eût à choisir entre la honte de le garder et le chagrin de s'en dessaisir. Ce qui le navrait, ce n'était pas de renoncer à la possession de ce royaume, de ces vignes et de ces forêts, de cette plaine et de cette mon-
tagne, mais de se représenter la joie qu'il aurait eue à olTrir son héritage à une inconsciente, si un soir.... Ce souvenir lui brûlait le sang.
Il aperçut au bout de l'avenue M. Félix Sucquier, qui peut-être l'attendait ou le cherchait. Il se dirigea de son côté, et quand il n'y eut plus entre eux qu'une distance de vingt ou trente pas :
« Monsieur Sucquier, lui cria-t-il, n'ayez donc pas l'air si déconfit! Il faut se montrer ferme dans les revers, la fortune a ses retours.... Oh! restez où vous êtes : je désire que nous nous parlions d'un peu loin.... Monsieuj* Sucquier, je vous prie, combien la Figuière a-t-elle rapporté Tan dernier?
— Fermages, exploitation des forêts, produit des vignes, elle a rendu laOOOO francs environ.
— Joli denier, ma foi! et l'honneur vous en revient. Je serais bien fou de me priver des services d'un si habile intendant.... Dès demain, monsieur Sucquier, nous nous parlerons de plus prés. »
Ft il s'éloigna, le laissant pétrifié de surprise, éperdu de joie et se disant :
« Voilà pourtant comme le point de vue change quand on devient propriétaire! »
Un peu plus loin, Silvère vit venir î'i lui MmeVerlaque et sa fille, qui à son insu guettaient depuis longtemps l'occasion de l'accoster. Mme Verlaque se tirait toujours avec aisance des situations embarrassantes; lui montrant Amelinedu doigt, elle lui dit d'un ton gracieux et dégagé :
« Puisqu'il vous la donne, cher monsieur, elle est à vous. Soyez heureux!
— Grand merci, madame! répondit-il; mais au préalable j'ai une petite explication A lui demander : souffrez que je l'entretienne un instant tête ii tête. »
Et, sans attendre qu'elle l'y autorisAt, il prit Ameline
par la main et l'emmena dans le kiosque où quelques semaines auparavant M. Sucquier avait exposé à cette catéchumène ses édifiantes instructions. Elle tremblait comme la feuille; elle se rassura par degrés. Il la fit asseoir en face de lui, et il la contemplait fixement. Il s'assurait que le charme n'était pas rompu. Non, le charme secret, irrésistible, opérait encore, et, comme autrefois, il songeait à ce petit chien enchanté, dont le grelot avait des tintements si doux que cette musique faisait oublier tous les chagrins de la vie.
« Elle n'est pas dans le droit commun, pensait-il, et il serait absurde de la juger par les règles de la morale ordinaire. Elle est si belle qu'il faut tout lui pardonner. »
Après un long silence :
« Ameline, lui dit-il, je suis prêta vous épouser, mais je dois vous prévenir que je n'accepte pas le legs de M. Trayaz : j'ai mes raisons, je vous les dirai plus tard. Ne vous faites point d'illusion, je n'ai avons offrir qu'un maigre traitement d'aide-naturaliste, d'assistant au Muséum de Paris. Nos commencements seront durs: nous vivrons d'amour, d'espérance et de privations. Qu'en pensez-vous? »
Elle ne le croyait pas; elle était persuadée qu'il la mettait à l'épreuve; l'eût-elle cru, sa réponse eût été la même :
« Vous savez, lui dit-elle, que la pauvreté ne m'effraie pas.
— Voilà qui est bien. Mais j'ai quelquefois d'étranges caprices. Je me suis mis un jour à vos genoux : je voudrais vous voir un instant à mes pieds. »
Elle ne se fit pas prier. Agenouillée devant lui, elle ressemblait à ces beaux anges sérieux et doux des tableaux de sainteté, qui donnent à l'Enfant Jésus des concerts de viole et de rebec. Sa figure avait une expression de virginale modestie et de suavité céleste; il aurait
voulu l'onvelopperd'un nuage d'encens, répandre autour (Telle des jonchées de lis et de roses; il se félicitait de ce que, ayant perdu ses ailes, elle ne pouvait s'envoler dans le paradis, sa patrie, qui l'avait prêtée à la terre. Et cependant il lui ordonnait de se mettre à ses pieds, et il regardait de haut en bas celle qui avait été les délices de son cœur et qui n'était plus pour lui qu'un beau rêve, une adorable chimère.
< Ma belle pénitente, parlez : j'écoute. N'avcz-vous pas des aveux à me faire? Vous dites qiie la pauvreté ne vous effraie point; n'avez-vous jamais eu le désir d'être riche? Le diable ne vous a-t-il jamais tentée? Durant votre séjour ici, votre cœur m'a-t-il toujours été fidèle? »
Mme Verlaque avait prévu le cas; elle lui avait dit : « S'il t'interroge, ne va pas lui faire d'imprudentes confessions; il ne sait rien et ne peut rien savoir; il est dur et hautain, il ne pardonne aucune offense; si tu avoues lu es perdue. Nie tout! » Elle nia.
« Pourquoi me soupçonnez-vous de vous avoir été infidèle? pourquoi me faire cette injure?
— Prenez garde, un mot peut vous perdre ou vous sauver. Je vous en supplie, soyez sincère, parfaitement sincère : votre avenir et le mien en dépendent.... Votre tort est d'être trop docile aux conseils. Ne vous en at-on jamais donné de mauvais? Ne vous a-t-on pas insinué que M. Trayaz était amoureux devons? Ne lui avez-vous jamais fait aucune avance? N'avez-vous jamais rien dit ni hasardé aucune démarche qui pût lui faire croire que vous étiez à sa discrétion?
— Jamais! dit-elle sans faiblir, jamais! » Il la regarda de travers :
« Vous êtes prête à le jurer? »
Puis tout à coup, lui mettant la main sur la bouche : « Ne jurez pas! pour Dieu! ne jurez pas! Ah! la malheureuse!... Le soir où elle est venue s'offrira un vieil-
lard qui n'a pas voulu d'elle, j'étais embusqué près d'une fenêtre ouverte.... Est-il vrai qu'il vous a raconté l'histoire d'un homme qui avait vendu son ombre? Est-il faux qu'il vous ait dit : « Mademoiselle Ameline Verlaque, vous êtes l'ange du vice? »
Elle se cramponnait à lui en pleurant; il se dégagea, la repoussa.
« Plutôt mourir, s'écria-t-il, que d'épouser une femme que j'adorerais sans pouvoir l'estimer ni la croire, et qui m'obligerait un jour à m'avilir ou à la tuer! »
Il avait l'air si farouche qu'il lui fît peur, et, quand elle avait peur, elle fermait les yeux. Lorsqu'elle eut le courage de les ouvrir, il avait disparu.
Comme il passait devant la maison pour gagner la grande route qui conduit au Lavandou, il avisa une jeune fdle maigrelette, aux cheveux châtain clair, au teint pâlot, aux traits menus et fins, au nez mince, court, un peu moqueur, qui, accroupie près d'une niche de chien, tenait à la main une écuelle. C'était Mlle Sally Trayaz, laquelle, en revenant du cimetière, avait entrepris de consoler un dogue inconsolable. Depuis trois jours Wasp avait refusé toute nourriture. Le caressant, le cajolant, parfois aussi le menaçant de sa houssine, à force de le haranguer en français et en anglais, elle l'avait décidé à manger.
« Il a fini par avaler sa pâtée! cria-t-elle à Silvère avec un accent de triomphe, en lui montrant l'écuelle vide. Mais il m'a fallu beaucoup de patience. »
Cela dit, elle fut quelques instants à l'observer, la tête droite, le visage parfaitement immobile. Il lui parut que les yeux de cette Franco-Américaine lui demandaient la Figuière. Il la salua profondément et leva le pied.
« Elle est insatiable, pensait-il; comme son père, elle mourra d'indigestion. »
Il remontait la grande allée des eucalyptus lorsqu'il
s'entendit appeler de loin. Il se retourna, et aperçut M. Noudet, qui courait après lui.
« Où allez-vous donc? lui dit le notaire. Je crois savoir qu'on vous a préparé ici un logement. Mlle Sally Trayaz ma chargé de vous présenter ses excuses pour la liberté qu'elle a prise de s'installer chez vous sans vous en demander la permission; elle prétend qu'entre cousins germains c'est un procédé reçu. Elle me prie aussi de vous dire qu'elle est fort désireuse d'avoir un entretien avec vous. »
Silvère fronça les narines : il avait juré de rester ((uelques heures au moins sans parler à une femme.
« Je vais coucher au Lavandou, répliqua-t-il, et demain je serai à CoUobrières, où j'écrirai une renonciation en bonne forme. Puisque ma cousine germaine désire causer avec moi, j'aurai l'honneur de lui offrir dans la matinée l'hommage de mes respects. Dites-lui dès aujourd'hui qu'elle ne doit se faire aucun scrupule, «lu'elle n'est pas ici chez moi, qu'elle est chez elle. »
Et comme le notaire se récriait :
« Mon cher monsieur Noudet, allez aux informations, faites une enquête, instruisez-vous des bruits qui coulent. Ce sont, je le veux, des bruits en l'air; qu'importe? Je n'entends pas qu'on puisse dire que M. Trayaz m'a légué la Figuière pour que je fisse un sort à sa maîtresse, que j'ai bu cet affront, que ma complaisance me rapporte loOOOO francs par an. Mon oncle a été jus- (ju'après sa mort un grand tentateur, et il excellait dans l'art de faire des malheureux. Que voulez-vous? on ne se refond pas, et j'ai toujours préféré le chagrin à la honte. »
Il fut de parole : le lendemain, surmontant ses répugnances, il se présentait à la Figuière de bonne heure et même un peu trop tôt, dans l'espoir que Mlle Sally Trayaz ne serait pas encore levée, qu'il en serait quitte pour lui laisser sa carte. Il avait l'humeur aussi sombre que la veille et une invincible antipathie pour cette cousine germaine qu'il ne connaissait pas, mais qui lui semblait trop pressée de le dévêtir de son héritage. Notre cœur est ainsi fait : on ne veut pas prendre, mais on n'aime pas les gens qui prennent.
Il s'était trompé dans son calcul : comme si elle eût deviné sa secrète intention, Sal s'était levée de grand matin, et, au moment où il traversait l'un des carrefours du parc, il la vit déboucher d'une allée et s'avancer à sa rencontre. Elle jugeait qu'on est mieux à l'air libre pour dire certaines choses qui ne doivent pas être entendues des indiscrets. N'ayant pu encore s'habiller de deuil, elle avait choisi parmi ses robes celle qui avait la teinte la plus obscure et noué autour de sa taille une ceinture de crêpe. Son chapeau de campagne, qu'elle avait fait garnir de rubans noirs, était d'une forme bizarre : Silvère décida à tort ou à raison qu'elle avait la tournure et la physionomie d'une petite quakeresse, mais qu'à coup sûr elle ne ressemblait pas à un ange.
Elle était .nccompagncc de Wasp, qu'elle gouvernait à la baguette :
€ Vous le voyez, dit-elle à Silvère en lui donnant une poignée de main, il m'aime déjà un peu.
— Et il vous obéit beaucoup, répondit-il.
— Oh î je le prends par la douceur. Il a couché cette nuit sur une carpette prés de mon lit.... Mais, mon cousin, je vous prie, serait-il vrai, comme M. Noudet me l'a assuré hier au soir....
— Il vous a dit l'exacte, la pure vérité.
— Est-il bien possible que vous renonciez au droit que vous avez de posséder cette belle maison, ce beau domaine et tout ce qu'il y a dedans? Je suis amoureuse de la Figuière; c'est le plus charmant endroit que j'aie jamais vu. J'aime l'Amérique, mais je prendrais facilement mon parti de m'établir ici.
— C'est une fantaisie qu'il ne tient qu'à vous de vous passer.
— Oh! oui, mais je ne serais pas heureuse dans le plus charmant endroit du monde si j'avais des remords de conscience, et j'en aurais beaucoup en pensant que je vous ai dépouillé de tout votre bien.
— Les quakeresses ont leurs hypocrisies, pensa-t-il. Ameline est menteuse, elle n'est pas hypocrite. »
Sal s'était assise sur un banc; il resta debout devant elle, appuyé sur sa canne.
« Wasp, ne vous agitez point. Je vous ai déjà dit que vous auriez beau le chercher, vous ne le trouveriez pas. Mettez-vous désormais dans la tête que lui c'est moi, et venez vous coucher à mes pieds.... Mon cousin, continua-t-elle, décidément vous ne voulez pas épouser Mlle Verlaque?Elle est si belle ! Oserais-je vous demander ce que vous avez à lui reprocher?
— Je lui reproche de n'avoir point de caractère, ou, si vous l'aimez mieux, d'avoir toujours celui du dernier
quidam qui lui a parlé, et qui d'aventure est quelquefois un drôle.
— Oh! c'est mal, très mal! Il vaut mieux avoir un mauvais caractère que de n'en point avoir du tout. Mais souvent, après s'être fâché, on pardonne, et souvent aussi, après avoir renoncé, on se repent. Il n'y a rien qui vous presse, donnez-vous le temps de réfléchir.
— Qu'y gagnerions-nous, vous et moi? répondit-il sèchement. Jamais, vous m'entendez, jamais je n'épouserai Mlle Verlaque. »
Et il se disait : « Les quakeresses font bien des simagrées, bien des mômeries, Ameline n'en fait pas. »
Sal grondait Wasp de s'agiter, elle-même s'agitait beaucoup. Elle s'était levée, et tantôt elle pliait en arc la houssine qu'elle tenait à la main, tantôt elle en frappait de petits coups sur le banc. Le carrefour était bordé de grands eucalyptus, au pied desquels s'enlaçaient des rosiers grimpants. Elle cueillit un bouton de rose; tour à tour elle le contemplait avec autant d'attention qu'un fakir en extase peut contempler le bout de son nez, ou elle le frottait machinalement contre ses joues et ses lèvres. Elle prit enfin son parti :
« Mon cousin, il y a un moyen de tout arranger, je voudrais qu'il vous parût bon. Vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais. L'an dernier, mon père m'avait parlé de vous, et il m'a raconté dans ses lettres la suite de votre histoire. Je lui, avais reproché d'être trop dur pour vous, et je le menaçais de vous défendre contre lui. Vous me plaisez, vous êtes quelqu'un; j'aime qu'on soit quelqu'un.... Oui, il y a un moyen de tout arranger, de vous épargner les regrets, de me préserver des remords.... »
Elle avait parlé en détournant la tète. Elle fît face à Silvère, se planta devant lui, et, rouge d'émotion, elle le regarda dans les yeux :
< Mon cousin, dit-elle, voulez-vous niépouser? » Il crut qu'elle se moquait de lui, et il répondit : « Vous seriez bien étonnée, ma cousine, si j'avais la candeur de vous prendre au mot.
— Vous croyez donc que je plaisante? répliqua-t-elle avec un accent d'indignation. Ce que je vous dis là est sérieux, très sérieux... »
Il ne savait pas que depuis longtemps son rêve, comme elle l'avait confessé à son père, était d'offrir, si jamais elle devenait riche, sa fortune et son cœur à un jeune homme pauvre, doué de quelque génie, et qui l'autoriserait à le nourrir et à le gouverner. Toutefois il se douta de quelque chose en examinant ses petits yeux gris, où se révélaient une tenace volonté et une Ame généreuse mais superbe.
€ La bonne affaire que je ferais là! pensa-t-il. Elle tient de son père, elle chasse de race. Je serais son second Wasp, et, selon les cas, elle me donnerait le fouet ou des gimblettes.
— Vous goûtez peu mon moyen? dit-elle en reculant d'un pas. Je vous déplais?
— Comment ne me plâiriez-vous pas, ma cousine? Nous consolez les chiens et vous ne méprisez point les pauvres.... Je suis profondément touché de votre offre. Hélas ! je ne puis l'accepter.
— Pourquoi donc ?
— Voudriez-vous épauscr un homme qui porte une autre femme au fond de son cœur et dans ses yeux?
— J'avais cru comprendre que vous n'aimiez plus Mlle Verlaque.
— Ma raison pour ne pas l'épouser est que je l'aime trop : je serais capable de lui tout passer, de lui tout pardonner.
— Oh ! bien, dit-elle avec un peu de dépit et d'ironie, \()ilà un cas singulier! C'est trop profond pour moi : on
n'apprend pas aux Américaines à résoudre des problèmes si compliqués.
— Au surplus, reprit-il, vous me faites l'honneur de croire que je suis quelqu'un. Serais-je encore quelqu'un si j'épousais Mlle Sally Trayaz et ses trente millions? »
Cette raison lui parut, sinon meilleure, du moins plus compréhensible que la première.
« Soit! vous n'aimez pas mon idée : j'en ai une autre à vous proposer. Je posséderai la Figuière et j'aurai le plaisir d'y vivre; mais je vous en servirai la rente, ou, si vous le préférez, vous ferez estimer le domaine, et vous en toucherez le prix.
— Impossible! Je n'avais qu'un droit conditionnel à la Figuière, je m'en suis privé en refusant de remplir la condition. De ma part ce serait de la fraude, de la vôtre un acte de pure bienfaisance. Il y a des fardeaux que je n'aime pas à porter. »
Pour cette fois, elle se fâcha tout de bon. Frappant la terre du pied :
« En voilà trop! Vous refusez tout ce qu'on vous offre, et on ne saurait s'entendre avec vous. Vous avez, mon cousin, un détestable caractère.... Oubliez Sal ou souvenez-vous d'elle, cela m'est égal, vous ne serez jamais rien pour moi. »
Elle s'en allait; de gré ou de force, il la ramena, la fit asseoir sur le banc, y prit place à côté d'elle. Il comprenait enfin qu'elle avait l'âme encore plus généreuse que superbe. Il lui tint un long discours presque tendre, lui exprima chaleureusement l'estime, l'admiration qu'elle lui inspirait.
« Vous serez, lui dit-il, ma Dame-de-Bon-Secours. Si jamais je suis dans la détresse, ou si seulement j'éprouve de graves embarras, je vous appellerai à mon aide : je vous jure, le cas échéant, d'accepter votre assistance ou
vos dons sans vergogne et sans pndeur, et de vous avoir «le grandes obligations sans en sentir le poids.
— Vous devenez plus gentil et à moitié raisonnable, lit-elle en se déridant. Voilà la première bonne parole que vous ayez dite. Mais il faudra que vous me teniez au courant de vos petites affaires. M'écrirez-vous quelquelois?
— Aussi souvent qu'il vous plaira.
— Vous le voyez, Wasp, il se forme, et en y prenant peine, nous ferons quelque chose de lui.... Mais, mon cousin, dès aujourd'hui acceptez de moi un petit présent. Je le veux, oui, je le veux, faites une fois ma volonté. Oue me demandez-vous?
— Donnez- moi cette pauvre fleur que vous martyrisez entre vos doigts.
— Elle sera fanée avant ce soir. Demandez-moi quel- (jne chose de beaucoup plus sérieux. »
Elle le sollicita, le pressa tant qu'il finit par lui dire : € Il y a au bout de la Figuière, au bord de l'eau, dans un bois de pins, un chalet qui fut bâti jadis par un vieux peintre et qu'on appelle l'Antonine. Vous le connaissez, vous y avez passé hier une heure en compagnie (le nos chers parents, qui ne vous ont point fait fête. L'Antonine me plaît infiniment : cédez-la-moi, et si vous voulez mettre le comble à vos bontés, donnez-moi pardessus le marché une vache et un bateau.
— L'Antonine est à vous! s'écria-t-elle d'un air radieux. Je ferai rédiger l'acte par M. Noudet. Oh! la bonne pensée que vous avez eue là! Mais, j'y songe, quand on a une vache, il faut avoir un pré; je vous donnerai un pré, un grand pré; vous me permettrez bien d'arrondir votre petite propriété.
— Un peu, mais pas trop, je vous prie.
— Et puis je remeublerai le chalet, je veux le rafraîchir, l'embellir....
— Pas trop, ma cousine, pas trop !
— Et vous aurez deux bateaux.
— A la rigueur, un seul me suffira.
— Oh! la bonne pensée que vous avez eue là! Oui, j'arrondirai, j'embellirai l'Antonine à mon idée....
— Pas à la vôtre, ma cousine : à la mienne, s'il vous plaît.
— Laissez-moi faire : si vous êtes têtu, je le suis encore plus que vous. Je\veux que ce chalet soit un vrai petit paradis, où vous viendrez passer vos vacances. Que je suis contente! Nous voisinerons, nous déjeunerons, nous dînerons l'un chez l'autre, nous nous promènerons ensemble, nous nous querellerons, nous nous dirons notre fait, et vous m'apprendrez la botanique. Nous deviendrons un couple de bons amis.... Et puis, mon père m'a dit que vous saviez l'anglais : je fais des vers, je vous les lirai, et si vcAisne les comprenez pas, je vous les expliquerai. »
Et cette dernière considération l'ayant charmée encore plus que toutes les autres, elle battit joyeusement des mains. De cette affaire elle laissa tomber le bouton de rose qu'elle avait froissé dans ses doigts, frotté contre sa joue, et Silvère le ramassa.
Un quart d'heure plus tard, il se mettait en route pour Collobrières. Il avait l'esprit fort occupé et ne pensait pas à chercher des plantes. Tantôt il croyait revoir les yeux gris d'une jeune fille qui l'avait réconcilié avec l'espèce humaine, et il se disait qu'une amitié de femme doit répandre beaucoup de douceur dans la vie. Tantôt l'Amonine lui revenait en mémoire : elle était à lui ; de quelque façon que Sal l'arrangeât, ce serait un domaine à sa taille, un délicieux nid pour un petit oiseau, qui se promettait de devenir grand. Tout à coup une image, qu'il ne pouvait repousser, chassait brusquement toutes les autres : il ne songeait plus qu'à la plus perverse des
innocentes; il se rappelait ses sourires, son parjure, lout ce qu'elle avait dit, les grosses larmes qui lui coulaient une à une jusqu'au menton, et son cœur se serrait.
Partagé entre les pensées riantes et les souvenirs amers, il s'en allait la tête haute, une fleur au coin de la bouche, imprimant fortement ses pas dans la poussière blanche du chemin, et comme il tournait le dos au soleil, il était certain de n'avoir pas vendu son ombre, qu'il voyait s'allonger, marcher, trotter devant lui.