‹ Apres l'abandon de la revancheChapitre 1 sur 33 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Ma chère et très chère amie, • Je viens de fermer votre livre : Avant l'Abandon de la Revanche. C'est vécu, c'est vous-même, c'est archi-françaîs, et je vous avoue que, pour qui retrouve au fond de son cœur les sentiments que vous y avez fait naître, c'est un retour au printemps, un regain de jeunesse ; c'est une joie et un bien-être inexprimables. Je crois bien que je suis le seul, à cette heure^ qui puisse ressentir tout cela quand je vous lis. Vous vous montrez, dans ce volume, entourée d'hommes dans lesquels vous voyez des compagnons et pour l'un d'eux un chef dans la lutte entre-

* Je n'ai fait aucune dédicace à mes précédents volumes, parce qu'il m'a semblé qu'ils s'offraient d'eux-mêmes à chacun de mes amis encore vivants. Mais la lettre de M. de Marcère sur Nos Amitiés politiques avant l'Abandon de la Revanche me parait avoir sa place en tête de mon dernier volume. Elle est une sorte de certificat de la vérité de mes récits signé par l'un de mes plus honorés compagnons de route politique.

Il PREFACE

prise pour atteindre un idéalsi beau, si pur, si noble, qui ferait une France sublime, un type merveilleux et achevé d'une race humaine, supérieure à toutes les autres. Eh bien, vous et moi, ma chère amie, nous étions emportés par notre rêve, et nous avions foi non seulement dans nos idées, mais dans nos compagnons, tandis qu'au fond ils travaillaient à une autre œuvre que la nôtre. Savez-voas la faute que je leur reproche et que je juge sévèrement? C'est qu'ils nous ont trompés, et cela, voyez-vous, c'est irrémissible. Je ne veux pas le qualifiier, par respect pour vos souvenirs.

Savez-vous que je suis vraiment heureux de me trouver associé à votre vie par vous-même? Cela au moins ne peut être brisé. Tel j'étais, tel je suis, et vous je vous revois toujours avec les mêmes yeux qu'autrefois. Merci de m' avoir mêlé à votre vie sociale comme un familier de votre esprit et de votre cœur.

Il y a une certaine lettre, en quelques lignes, d'Adam, qui parle des miens : elle m'a fait pleurer. Cet homme avait un véritable esprit politique, un grand cœur et l'âme noble.

Votre ami de tout temps et immuable,

DE MARGÈRE.

Depuis la mort de celui qui était pour moitié dans tous mes actes, je me répétais : « Ma vie est brisée, » et je m'étonnais d'agir maintenant seule, dans le renouvellement routinier des mêmes occupations.

C'est qu'à ce renouvellement banal s'ajoutaient des responsabilités nouvelles : le souci de faire aussi bien que celui qui m'avait quittée. Je me questionnais sans cesse, j'évoquais le passé, je retrouvais une indication dans un souvenir, une approbation dans un mot.

« Si je meurs, m'avait dit un jour Adam, ne me pleure pas, mais fais revivre ma vie dans la tienne I »

Je m'applique à le faire, et mes amis, un à un, m'y aident. Ils sont pour moi d'une bonté qui me touche au profond du cœur. A tout ce qu'ils me conseillent ou dont ils me prient, ils mêlent le nom de mon mari.

a APRÈS l'abandon de la revanche

Et les paroles d'Adam, durant sa maladie, me reviennent sans cesse en mémoire :

(( Il ne faut pas de « manque » dans l'action de notre parti, à une heure de crise comme celle que nous traversons. Le devoir pour toi est en tout, partout, de combler le vide causé par mon immobilité passagère. »

Et maintenant, après sa mort, mon devoir a doublé, mais comment pourrais-je à la fois tenir sa place et occuper la mienne?

Je n'ai pas lu un journal depuis la mort d'Adam, depuis huit longs jours, mais peu à peu mes amis me remettent au courant de la politique.

Le i6 juin qui a suivi le coup d'Etat du i6 mai a ramené les députés à Versailles.

Tandis que M. de Broglie lisait au Sénat le message du maréchal de Mac-Mahon demandant la dissolution, M. de Fourtou défendait ce message à la Chambre.

(( Le conflit est de telle sorte entre la Chambre et la nation, dit M. de Fourtou, que la nation seule peut en décider. »

La tempête éclate. M. de Fourtou, qu'on accuse, devient accusateur. Il se déclare indigné par « l'ingratitude envers des ministres ayant fait partie de la Chambre libératrice ».

« Le libérateur, c'est M. Thiersl » crient d'une seule voix toutes les gauches solidarisées.

Gambetta succède à M. de Fourlou à la tribune. Il parle durant trois heures au milieu des hurlements de la droite.

Pour la première fois, Grévy résiste à tous les assauts et lui maintient la parole.

Gambetta en appelle au jugement du pays et termine par ces mots :

(( Nous partons 363, nous reviendrons 4ooI »

Quoique les gauches aient voté le i8 juin un ordre du jour de méfiance contre le ministère, et que se soient trouvés unis au scrutin des noms comme ceux de M. Thiers, de Louis Blanc, du duc d' Audiffret-Pasquier, de M. de Marcère, d'Horace de Choiseul, du colonel d'Andlau, de Raoul Duval, de SpuUer, de Laussedat, etc., etc., le Sénat, ne tenant aucun compte d'une pareille manifestation, vote, le 22, la dissolution, « la mort dans l'âme », bien entendu.

Sauf les candidats parisiens, tous nos amis se dispersent, mais tous promettent de m'écrire, de me tenir au courant des mouvements de l'opinion en province, de continuer par lettres les conversations tant de fois reprises.

Gambetta, Challemel, Spuller, Laurent-Pichat, Duclerc, Louis Blanc, Edmond de Lafayette, Schœlcher, Paul de Rémusat, Jules de Lasteyrie, M. Thiers, prennent un intérêt journalier à ma vie.

Ceux qui nous ont quittés pour leur réélection en province s'appliquent à me renseigner. Tous me demandent d'intervenir quand il s'agit de ralliement. Je m'y emploie et j'y réussis.

Gambelta et M. Thiers, d'accord en cela, me prient de faire tous mes efforts pour fixer définitivement dans notre milieu Girardin, que M. de Broglie s'efforce, de son côté, d'attirer à lui.

On se rappelle le billet que m'avait écrit Girardin à la mort d'Adam :

fl ne permettait pas que je l'aime vivant, permettez que je l'aime mort.

Gambetta me répète que trois hommes seraient seuls capables de donner une issue favorable, une force victorieuse à l'aventure du i6 Mai, et qu'il faut les arracher à l'ordre moral : Girardin, Raoul Duval et Galliffet.

ce Si vous nous aidiez à les conquérir, — et vous seule le pouvez, — ne cesse de me redire notre chef, tout danger pour la République serait conjuré. »

J'ai la conviction que je puis avoir assez d'influence sur l'esprit des deux premiers pour les empêcher d'aller à nos ennemis politiques, alors même qu'ils refuseraient de s'associer à notre lutte.

Je vois Girardin, qui vient mettre à ma disposition complète sa vieille amitié. Je lui redis les paroles que m'a dites M. Thiers la veille :

(( Si Girardin combat avec nous sans défaillance, les derniers survivants du National viendront chez vous l'absoudre de la mort d'Armand Carrel. »

Girardin s'émeut à un souvenir qui lui reste

douloureux, et j'apprends de lui qu'il n'a cessé de faire servir une rente à la veuve d'Armand Garrel. A demi absous par là, il sera, me dit-il, heureux d'avoir par moi son absolution entière.

Girardin a pu être détesté et parfois détestable, mais je n'ai jamais connu d'amitié plus courageuse et plus sûre que la sienne.

Durant toute la campagne du i6 Mai, il ne cessera de me tenir jour par jour au courant de ses projets d'articles, de s'inquiéter de mon approbation.

Je vois souvent Raoul Duval. Il ne peut être avec nous, me dit-il, mais il a rompu avec nos adversaires. Le «preux normand », comme l'appelait Adam, ajoute : « Ils achèvent de discréditer l'esprit de modération qui doit être la première vertu conservatrice. »

Raoul Duval verra le général de GallifTet, qu'il connaît intimement, et me renseignera sur l'état de son esprit.

(( Lui seul, me dit-il, est assez audacieux pour faire leur coup ; s'ils ne l'ont pas avec eux, ils rateront tous leurs effets d'intimidation. »

Gambelta me raconte qu'il a posé à Galliffet la question suivante :

(( Si la Chambre réélue avec une majorité républicaine allait à Dijon oii vous commandez, seraitelle défendue par vous.^^ »

Galliffet a répondu nettement :

(( Ce que je défendrai dans le gouvernement, c'est la majorité. »

Edmond About, lui aussi, revient à moi avec

ses vieux sentiments d'il y a quelque vingt ans. (( Le bon jeune homme », comme nous l'appelions autrefois, a retrouvé toute sa verve. Il reprend ses brillantes polémiques de l'Empire au profit de notre cause. About et Girardin sont nos recrues les plus influentes. Ils donnent le ton au journalisme de l'opposition.

Gambetta vient d'organiser un comité général de résistance et de propagande composé de tous les directeurs des grands journaux républicains de Paris, puis un deuxième comité composé de fonctionnaires destitués dont le nombre s'accroît chaque jour, MM. de Broglie et de Fourtou balayant impitoyablement les républicains de toutes les administrations.

Déjeunes avocats en groupements dévoués distribuent et expédient dans tout le pays des brochures et des journaux. Tout député faisant partie des 363 est tenu de former dans choque chef-lieu de canton des comités républicains chargés d'instruire les électeurs de leurs droits.

Nous discutons à perte de vue sur les impulsions et les résolutions provoquées dans les esprits par le complot de Mai. Nous jugeons tous de la même façon ledit complot; nous nous disons que les ambitions monarchiques n'y sont pour rien, puisque les trois partis restent divisés et qu'aucune entente n'a pu se faire entre eux. Seule la haine commune les rapproche, sitôt qu'ils nous voient nous grouper pour tirer profit de leurs divisions.

Cependant, il est clair pour nos ennemis poli-

tiques eux-mêmes qu'ils ne peuvent fonder rien de durable dans les conditions où ils se trouvent. Le maréchal, tiraillé en tous sens, s'ahurit.

M. Thiers répète à ceux qui, comme le duc d'Audiffret-Pasquier, M. Wallon, etc., refusent de suivre M. de Broglie dans son aventure :

(( Ce n'est pas moi qui ai apporté la République à la France. Je l'ai reçue sanglante et mutilée. Je l'ai rendue possible. En dehors d'elle, et d'elle sage et modérée, il n'y a que le gâchis. »

Mais M. Thiers lui-même a ses fluctuations. Adam lui manque pour lui traduire certains états d'âme du parti républicain.

M. Thiers, à sa chute, était convaincu que, Mac- Mahon renversé, il redeviendrait président de la République; et il manœuvrait exclusivement dans ce sens. Adam, qui s'inquiétait de ces manœuvres égoïstes, n'avait cessé de travailler à parfaire les bons rapports entre Gambetta et M. Thiers. Avant de mourir il y était parvenu, et certains conflits purent être évités, mais Gambetta resta quand même pour M. Thiers l'homme jeune forcé au respect, tandis qu'Adam pouvait conseiller et dire avec son expérience :

(( Ne vous trompez-vous pas comme à tel moment? »

Plus d'une fois Gambetta me prie d'écrire à M. Thiers ou de lui parler au nom d'Adam. Je le fais avec toute l'habileté possible. Mais M. Thiers est trop rusé pour ne pas deviner en partie d'oii vient l'inspiration.

Victor Hugo me fait une Aâsite, et je puis enfin le remercier de vive voix de ce qu'il a dit sur la tombe d'Adam.

11 me parle de ses résistances à la dissolution, et me répète les paroles qu'il a prononcées au Sénat :

(( Les vieillards sont des avertisseurs. Ecoutez rhomme aux cheveux blancs qui a vu ce que vous allez voir. N'entrez pas dans une aventure. Ecoutez celui qui en revient. Je vote contre la catastrophe. ))

Mais la droite ne voit la catastrophe que dans la République.

L'un de ses membres influents disait ces derniers jours à Girardin :

(( Nous irons à l'assaut de la République, les uns avec le coq, les autres avec l'aigle, les troisièmes avec les lys.

— Vous aurez coq contre coq, répondit Girardin, tous deux picoteront le lys, et l'aigle ne peut planer qu'au-dessus du charnier de Sedan. »

La veille du jour où la Chambre siégeait pour la dernière fois, Gambetta a prononcé l'un de ses meilleurs discours. Il est plus que jamais en possession de son éloquence et de toutes ses facultés combatives.

Avant de quitter Paris pour Amiens, son siège électoral, René Goblet est venu me voir. Il aime à me redire en quelle estime haute il tenait Adam. C'est qu'il avait avec lui des qualités communes de droiture, de loyauté, et une honnêteté a à crête », comme disait Adam lorsqu'il parlait de Goblet.

Le (( petit coq » - — c'est ainsi qu'on désigne Goblet — ne refuse jamais un combat, quel que soit le géant qui le lui propose. On ne peut le vaincre, car il a des ripostes d'une énergie., d'un imprévu qui déroutent ses adversaires.

Nous sommes tous pleins d'espoir. Gambetta n'a-t-il pas dit :

(( Nous partons 363, nous reviendrons iool »

Et Grévy :

(( Les membres de cette Assemblée qui vont retourner devant le pays n'ont pas cessé un seul instant, dans leur courte carrière parlementaire, de bien mériter de la France et de la République. »

Louis Jourdan, Cernuschi, viennent souvent causer avec moi. Peyrat, qui a eu un réel chagrin de la mort' d'Adam, s'excuse sans cesse de son semblant d'abandon. Par le riche mariage de sa fille, la fortune gâte notre ami Peyrat dans les deux sens du mot.

La princesse Lise Troubetzkoï, à laquelle je suis très reconnaissante de l'intérêt journalier qu'elle a manifesté durant la maladie d'Adam, me fait une longue visite. Elle quitte Paris prochainement. On dit qu'elle a dépensé sans compter près de cinq millions. De graves intérêts, peutêlre un ordre, la font rentrer en Russie. Son hôtel de la rue de Courcelles est en vente.

La pauvre princesse a poussé trop loin le désir

lO APRES L ABANDON DE LA REVANCHE

de jouer un rôle politique. Amie de Gortschakoff, eile a servi d'intermédiaire, durant de longues années, entre le vieux chancelier de l'empire russe et M. Thiers.

L'image de M"""^ de Lieven, dont la princesse Lise Troubetzkoï peut se dire la petite-nièce, l'a hantée.

Comme le docteur Maure avait toujours une lettre nouvelle de M. Thiers à lire, la princesse Lise a toujours sa lettre de Gortschakoff.

De haute lignée, fille de la princesse Kotchoubey née Bibikoff et de son premier mari le prince Beiosselsky, la princesse Lise aime à rappeler qu'elle descend du fondateur de l'autocratie russe.

Elle conte joliment, avec des minauderies qui seraient presque ridicules chez toute autre. Je lui ai, pour ma part, durant nos longs rapports d'amitié, redemandé plusieurs fois le récit de son premier bal, qu'elle ouvrit chez sa mère avec l'immense empereur Nicolas I", alors qu'elle était tout enfant.

Pas jolie, mais originale, la princesse Lise a une taille charmante, de menus pieds, des mains exquises, des cheveux blonds très légers, des yeux très bleus. Elle est petite, mais porte fièrement sa taille; sa démarche, ses gestes sont d'une très grande dame.

Son salon réunit les hommes les plus influents de tous les partis, et chez elle seulement ils consentent à se rencontrer.

On y a vu et revu tour à tour :

M. de Bulow, le comte et la comtesse Apponyi, le comte Duchatel, Berryer, Larochejacquelein, Dupin, le duc de Gramont, le baron de Barante, Ricord, Caro, Calmon, Léon Renault, etc., etc.

Adam y allait au moins une fois chaque semaine. Il y rencontrait M. Thiers assis dans le salon blanc, toujours à la même place, sous un haut palmier.

Le coudoiement de tous les partis chez la princesse Lise amuse chacun de ses invités. Elle excelle dans l'art de faire des présentations inattendues. Délicieuse dans la conversation, alerte, spirituelle, avec un sourire contourné, indéfinissable et captivant, elle apporte à toute causerie son avidité de savoir, ses questions parfois stupéfiantes, et, dit-on, une singulière aptitude à faire des impairs pour les réparer sur l'heure avec une habileté surprenante.

M. Thiers, son hôte en Russie pendant l'année terrible, a été, prétend-on, à la fois servi et desservi par la princesse. Un ami russe très informé m'a conté que le lendemain du jour oii Lise Troubetzkoï avait donné à M. Thiers les nouvelles les plus rassurantes sur les intentions d'Alexandre II, nouvelles que M. Thiers s'était empressé de communiquer à Tours, parut le télégramme du tzar nommant Frédéric-Charles et le kronprinz maréchaux de camp de l'armée russe.

En revanche, M. Thiers a dû à la princesse Lise l'inappréciable service de lui avoir enlevé sa foi en

Bazaine, sur lequel, très renseignée, elle put l'éclairer.

Il est vrai d'ajouter qu'elle a trompé M. Thiers, tous nos amis, Adam et moi, sur le prince OrlolT et sur les sentiments sympathiques que, selon elle, il éprouvait pour la France.

Le prince Orloff était entièrement dévoué à M. de Bismarck. Sa correspondance avec d'Arnim, durant le fameux procès, l'a prouvé plus tard.

La princesse Lise me parle de Gambetta, qu'elle reçoit dans l'intimité, le matin du dimanche. Il lui a demandé ces derniers jours si l'empereur de Russie le verrait sans déplaisir devenir président de la République.

Elle lui a répondu crûment :

« Non. L'arrivée au pouvoir du député de Belleville, du chef de la démagogie, ne peut plaire à un autocrate. »

Gambetta, que j'ai interrogé sur cette confidence, m'a répondu avec mauvaise humeur :

« Si cette histoire était vraie, la princesse serait une étourdie et Alexandre II un imprévoyant. »

(( Les conditions de la lutte contre le maréchal sont bien autrement favorables aujourd'hui qu'au 2/i mai, me dit Gambetta. La gauche tout entière se fond de plus en plus dans l'opportunisme, et, quant à vos amis du centre gauche, vous m'aide-

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rez, comme Adam l'a fait tant de fois, à leur persuader que leurs intérêts sont identiques aux nôtres, ce qui est la vérité pure.

(( Et puis, ajoutait-il en me voyant sourire, j'ai, grâce à l'habileté financière d'Adarn, de par la vente de la Petite République^ le nerf de la guerre. Or nos amis riches, depuis qu'ils me savent de l'argent, — coïncidence ou logique singulière, — m'en offrent et m'en donnent davantage pour ma propagande électorale. »

Gambetta m'envoie, à la fin de juin, une caricature italienne qui représente le maréchal avec un sabre terrifiant. L'effroi est général, mais des petits cailloux, dont l'un sous la figure de Gambetta, le font trébucher et tomber, lui et son grand sabre.

Nous avons tous cru que le rêve de Girardin était la députation, et c'est à qui lui proposera un siège; mais il les refuse, disant qu'il est plus utile dans le journalisme qu'à la Chambre. C'est vrai, car il apporte à l'attaque, à la lutte, une énergie, une combativité, une vaillance extraordinaires.

Le I" juillet, le maréchal, à la fin d'une revue, parlant de sa mission, a dit :

(( Je la remplirai jusqu'au bout. »

S'adressant aux soldats :

(( Vous m'aiderez, j'en suis certain, à maintenir le respect de l'autorité et des lois, » a-t-il ajouté

Dans les premiers jours de juillet a lieu une importante réunion de députés chez Emmanuel

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Arago. Gambetta, Louis Blanc, Ferry, Tirard, Spuller, etc., etc., y assistent. Les vieux de i848 et les opportunistes sont, chose qui a paru longtemps irréalisable, en accord parfait. Les députés que je viens de nommer, représentant les bureaux des quatre groupes de gauche de la Chambre dissoute, (( déclarent que les 363 qui ont voté l'ordre du jour de défiance contre le ministère, restés unis dans une pensée commune, se présenteront collectivement et au même titre devant le suffrage universel lorsque les électeurs seront convoqués dans leurs comices ».

C'est avec cette déclaration que vont se faire les élections. C'est elle qu'adopteront certainement les groupes de gauche du Sénat en engageant le pays à voter pour les 363.

Girardin m'amène M. de Lesseps, qui devient bien vite un ami, et quel ami ! d'une fidélité, d'une sûreté de relations rare. Girardin et lui viennent souvent dîner avec moi. M. de Lesseps, lui aussi, a pris parti contre le i6 Mai. C'est un conteur, un causeur incomparable. Il dit avoir prononcé plus de discours que M. Thiers, et rédigé plus de mémoires que les plus vieux diplomates. Quelles heures inoubliables, lorsqu'il parle des circonstances qui lui ont permis d'entreprendre le canal de Suezl C'est un récit des Mille et une Nuits.

Girardin est résolument russophile, comme

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moi. Nous nous entendons complètement à ce sujet. Depuis l'entrée en campagne des Russes, depuis que la division DragomiroiT a, le 27 juin, traversé le Danube, nous suivons pas à pas chaque mouvement des troupes.

Je voudrais que les Grecs aient l'habileté de prendre parti pour les Russes, afin de bénéficier d'une victoire qui nous paraît certaine finalement, mais je crains d'être bien tiraillée plus tard dans mon double amour des Grecs et des Slaves.

Nous avons, Gambetta et moi, au sujet des Russes, l'une de nos premières graves discussions.

Depuis longtemps déjà, sans qu'il en convienne et sans permettre qu'on soupçonne quelles influences modifient — Spuller et moi nous disons altèrent — ses sentiments et ses idées sur la politique extérieure, nous ne pouvons plus employer devant notre chef les mêmes formules, affirme^ les mêmes espoirs. Il fréquente trop les agents de Bismarck et voit secrètement le prince de Galles. Il m'a conté, non sans orgueil, sa première entrevue avec (( Son Altesse Impériale ».

Les conceptions de notre grand chef sur nos revendications nationales changent de forme sans certainement changer de but.

Il me semble, à moi, que la France ne comprendra rien à des combinaisons trop compliquées, et qu'elle courra le risque de perdre dans leurs dédales sa passion patriotique, cette admirable passion qui la détourne et la sauve de la lâche acceptation de la défaite.

l6 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE

On ne peut imaginer mon chagrin, mes terreurs de l'avenir, car je connais mon adoré pays Je sais que, quand une grande idée nationale ne le dirige ou ne l'attire plus, il s'égare ou s'abaisse dans la jouissance.

Si, d'autre part, j'escompte nos victoires politiques certaines, si je parle des devoirs et des générosités qu'elles vont nous imposer, mes amis se moquent de mon ce libéralisme à tous crins », comme dit Challemel.

On me répète qu'une république qui veut s'im- Doser doit être autoritaire.

Le prince de Galles a persuadé à Gambetta qu'il faut que les Grecs se tiennent cois, que leur politique doit se résumer d'un mot : la circonspection. L'Angleterre leur interdit de songer à tirer profit de la lutte turco-russe. Cela me désole. Il me semble, à moi, que l'occasion perdue pour les Grecs ne se retrouvera plus I

Tout concourt au succès des Russes dans la première quinzaine de la guerre. Gourko fait des prodiges. Une brigade de cavalerie enlève d'assaut Tirnovo, la ville sainte, la capitale légendaire de la Bulgarie.

Mais bientôt, hélas I les chances tournent. Osman ramène vers Tirnovo 4o.ooo hommes et occupe Plewna, sous les murs de laquelle les

Russes se font écraser. Leur marche en avant est arrêtée.

Skobeleffm'a raconté plus tard ses craintes, ses angoisses, en voyant les Turcs reprendre une à une toutes les positions russes et menacer jusqu'au défilé de la Schipka, sans cesse en danger sous les attaques répétées de Suleïman.

(( Quelques bataillons russes isolés défendaient seuls les hauteurs des Balkans, me disait-il. Si tout à coup, inquiets d'être à 200 kilomètres du gros de l'armée, ils avaient abandonné leur poste, tout le profit de la marche de Gourko était perdu et le passage des Balkans rendu impossible. »

Skobeleff admirait sincèrement Osman-Pacha et en des termes si flatteurs que l'héroïque défenseur de Plewna, à qui j'eus l'occasion un jour de les répéter par lettre, en fut profondément touché.

Mais, dès le début de la guerre turco-russe, SkobelelTavait deviné l'ennemie plus invincible qu'Osman-Pacha, ennemie que les victoires ne désarment jamais : l'Angleterre.

Moi aussi, à ce début de la campagne russoturque, j'avais peur de l'Angleterre. Gambetta subissait de plus en plus l'emprise dangereuse, sous une apparence festoyante, du prince de Galles. Cette emprise me faisait craindre de voir la Russie sacrifiée un jour, et la Grèce influencée en sens contraire de ses véritables intérêts.

l8 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE

Se rappelle-t-on l'affaire Philippart, la banque franco-hollandai se ?

Philippart était alors jugé à Bruxelles, comme Belge. Sa fortune, son audace, avaient été extraordinaires.

Constructeur de centaines de kilomètres de chemin de fer, il les revendait avec force bénéfices aux grandes compagnies. A travers des intrigues stupéfiantes, il était parvenu à se faire nommer président du conseil du Crédit mobilier.

On se déclarait, dans notre milieu, « philippart )) ou (( anliphilippart ».

Adam avait toujours prédit sa chute.

Guyot Montpayroux s'était laissé compromettre par Philippart. On prétendait qu'il servait d'intermédiaire entre certains députés, pour les acheter, et Philippart.

Ces derniers temps, fin juillet, on a mêlé à ces intrigues Ordinaire, qu'Adam, sur la prière instante de Gambetta, a sauvé un jour de la disqualification en payant ses différences à la Bourse. Par Ordinaire, on veut atteindre Gambetta, le mêler à des tripotages d'argent.

Gambetta vient me parler de ces bruits qui l'irritent. Guyot Montpayroux, Ordinaire, s'agitent autour de lui pour qu'il les conseille dans cette désagréable affaire à laquelle il est forcé de s'inté-

APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE IQ

resser. Je m'étonne de ce qu'il décide. Il fait écrire à « l'accusé » pour qu'il démente ces rumeurs.

Mais Gambelta m'apporte quelques jours après deux lettres autographes de Philippart à Guyot Montpayroux et à Ordinaire. L'une avec (( Mes chers amis », et l'autre, pour la publicité, avec (( Cher monsieur )). Dans la première, Philippart affirme avec tranquillité qu'il ne sera pas condamné, qu'il plaide (cet homme a remué plus d'un miUiard) son innocence, et prouve l'acharnement qu'on a mis à ruiner son crédit.

La seconde lettre à Guyot Montpayroux, seule, doit être publiée pour le dégager, pour dégager Ordinaire, et par conséquent Gambetta. Une note volante, curieuse, est jointe à cette lettre :

Si vous pouvez attendre mon acquittement, mes affirmations en votre faveur auront plus de poids ; cependant, si ma lettre est votre dernière planche de salut, publiez-la.

Bruxelles, 2 août 1877.

Cher monsieur,

J'avais déjà eu connaissance par les journaux belges de tout le vacarme qu'on fait autour d'une correspondance qui ne me regarde en aucune façon quoique mon nom s'y trouve sans cesse mêlé. Tout cela m'avait paru tellement puéril que j'avais jugé un démenti inutile, mais je reconnais qu'en présence des affirmations et insinuations que vous me signalez, et par lesquelles on met méchamment en avant des personnalités les plus honorables, il convient de rétablir la vérité. Je le fais volontiers.

Il est parfaitement exact que je n'ai jamais dîné chez vous avec M. Ordinaire. Je me suis rencontré une seule fois avec lui. C'était au Grand-Hôtel, à un dîner où assis-

taient une douzaine de députés particulièrement avisés dans des questions de chemin de fer, mais il ne fut pas dit un mot de la banque franco-hollandaise ou de spéculations quelconques ; ce sont là des allégations mensongères et méprisables qui, s'adressant à des hommes honorables et éminents comme ceux qui assistaient à ce dîner, ne méritent pas même l'honneur d'une réponse.

Que vous dirai-je encore? Jamais je n'ai eu avec M. Gambetta aucun rapport d'affaires d'aucune sorte, et par conséquent vous n'avez pas pu en être l'intermédiaire.

Philippart finit par des sentiments distingués à Guyot Montpayroux, qu'il traite d'ami dans sa lettre d'envoi, et il ne faudrait pas mettre la main au feu que Guyot Montpayroux et Ordinaire n'aient « jamais eu de rapports d'affaires d avec Philippart.

Quant à Gambetta, il n'a été mêlé qu'à une affaire, celle de la Petite République fondée par lui, vendue par Adam à Donon, et dont Adam lui a remis le prix en chèques sur la Banque d'Angleterre.

Gambetta me donne les lettres de Philippart. Je ne sais si l'une d'elles a été publiée.

(( Vous les aurez pour me défendre, me dit-il. J'ignore ce que devient ma correspondance. Tout le monde se documente autour de moi. »

Gambetta m'amène un soir le commandant Gougeard, que je l'ai prié de me faire connaître. SpuUer me dit que Gougeard est la forte influence

à celle heure sur l'esprit du grand chef. Plusieurs de nos amis trouvent cette influence inquiétante.

(( Il est remarquable comme réformateur de la marine, me confie tout bas mon ami Billot, mais il connaît mal l'armée et s'en mêle trop. »

Le commandant Gougeard peut cependant revendiquer sa part d'héroïsme durant la défense nationale. Il avait, avant la révision des grades, le titre de général, titre cent fois mérité.

En 1871, le général de Colomb lui ayant donné l'ordre de reprendre coûte que coûte le plateau d'Auvours, il entraîne les zouaves pontificaux, franchit avec eux, sous le feu, un pont encombré de fuyards qu'il ramène, et reprend la position au cri de :

(( Pour Dieu et pour la Patrie I »

Le commandant Gougeard est une nature très complexe. Chrétien et radical à la fois, sa conversation serait paradoxale si le patriotisme n'en dominait les contradictions.

Je n'ai pas osé parler à Gambetta d'une lettre que j'ai reçue de sa mère. Fils adoré et jusque-là très tendre, il subit des influences qui le détachent d'elle. La pauvre mère souffre cruellement. Elle m'écrit qu'elle arrive, n'ayant plus de nouvelles directes de son « Léon », qu'elle n'y tient plus.

Lui, cruel, m'envoie le billet suivant :

Pari8, 29 juillet 1877.

Chère amie, grande nouvelle; maman est arrivée ce matin de Lyon. Je suis aux champs. Je pense que ce séjour

a2 APRES L ABANDON DE LA REVANCHE

sera court. Elle viendra vous voir. Dites-lui doucement qu'il ne faut pas trop s'attarder.

Bien et toujours à vous,

Léon Gambetta.

Pauvre « maman ». Je lui dis le plus doucement du monde qu'il ne faut pas « trop s'attarder ». Elle comprend, elle devine que son adoré fils désire son départ. Elle éclate en sanglots.

M*"" Gambetta croit m'apprendre ce que je sais, que depuis la maladie et le départ de la (( Tata » son fils s'écarte de plus en plus de sa famille.

Elle se lamente et me répète qu'elle a consacré sa vie entière au futur « grand homme », qui, devenu grand, se détache d'elle.

Je lui dis que c'est le sort commun, que les enfants font leur vie à eux. Mais elle refuse de comprendre. Son fils est à elle, elle l'a enfanté, elle l'a fait ce qu'il est, elle en veut sa parti

Je propose à Gambetta de prendre sa mère chez moi plutôt que de lui conseiller de retourner à Nice après un aussi court séjour; mais il me supplie de lui faire entendre qu'il ne peut travailler quand elle est là, qu'il faut qu'elle se sacrifie à ce travail, lequel est le sauvetage de la France I

C'est scrupuleusement que je répète à M""** Gambetta ce que m'a dit son fils.

« Je sais ce que les grands mots signifient, me répond-elle, et je pars blessée au cœur, mais je n'aurai que vous pour confidente de mon chagrin. )^

Spuller vient souvent passer une heure avec moi. L'un de ces jours, comme nous parlions de Girardin, le loup est entré. A peine réunis, Spuller et Girardin discutent. Ils n'ont pas une seule forme d'idée commune.

Spuller croit à la très grande influence de la presse, il s'inquiète des résultats d'une liberté trop complète. Girardin a toujours nié l'influence de la presse ; il répète que cette influence n'existe pas, et il est partisan de la liberté absolue.

(( Un homme, dit Girardin, n'a pas le droit d'empêcher un autre homme de penser, même s'il pense mal ; la société n'a pas plus de droits contre le mal pensant que contre le mal parlant.

— Caro, réplique Spuller, vous a bien défini un jour en disant que pour vous le bien et le mal ne sont que des mots.

— Certainement. Il n'existe ni bien ni mal dans les sociétés, mais des risques dont l'homme cherche à se garer pour vivre. Les risques de la nature sont : la grêle, l'incendie, le naufrage, la foudre; ceux de la société : le vol, la fraude, la guerre, la piraterie. La science combat les risques de la nature; l'expérience parles lois combat les risques sociaux. Si le voleur pouvait impunément voler, il serait volé à son tour, le tueur tué. Il n'y a pas de droit absolu de l'homme sur l'homme, il n'y a

qu'un droit empirique, conséquence d'un fait; l'unique sanction est la réciproque. Ce sont des choses que j'ai cent fois écrites. »

Girardin ne reçoit ses idées que du choc. Il ne pense pas seul. Il n'a pour principes que ses griefs. Brillant, courageux, combatif, remuant, nul n'est plus dangereux pour ses ennemis.

Spuller, Girardin et moi, nous nous communiquons nos nouvelles, les nombreuses lettres que nous recevons. La victoire, dans tous les départements, s'annonce certaine.

J'ai une lettre de Chanzy. Il ne doute pas de son élection dans les Ardennes.

Boysset est sûr du succès.

J'ai vu, le matin, Garnier-Pagès et son gendre Dréo, qui m'ont parlé de leur « activité triomphante )).

Tirard travaille notre arrondissement, le deuxième. Il y a peu de « seize Mai », rue Montmartre, mes fournisseurs me le répètent, mais l'un d'eux, mon boulanger, se plaint de la « solennité )) de M. Tirard.

« On ne le croirait pas, avec son air morne, si proche du boulevard, ajoute le boulanger. Ce n'est pas comme dans l'arrondissement d'en face, le neuvième : ils ont le petit père Thiers, qui ne craint pas la « gaillardise ».

« * Quoiqu'il fasse très chaud à Paris, je n'en

bouge pas. Ailleurs, je souffrirais trop de mon isolement.

L'amiral Pothuau vient me parler longuement de son ami Adam, avec lequel, au Sénat, il était toujours en accord parfait sur toutes les questions.

L'événement dont nous causons ce jour-là, et qui nous passionne, nous et tous nos amis restés à Paris, c'est le discours prononcé à Lille par Gambetta, dans lequel se trouve cette phrase que nous nous redisons avec le pays entier :

(( Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre. ))

Nous nous demandons si le ministère va pour- -suivre Gambetta.

M. de Broglie, ministre de la justice, mais peu au courant des us et coutumes de la basoche, est, paraît-il, fort embarrassé. Il a fait venir le procureur général de Douai.

Au bout de dix jours de conciliabules, on décide qu'on poursuivra Gambetta, pour le maréchal et pour les ministres en même temps; si l'on sépare les deux causes on court plus de dangers d'acquittement.

La lutte s'engage ardente de part et d'autre. M. de Fourtou répète haut qu'il poussera l'énergie aussi loin qu'elle peut être poussée.

Gambetta prépare contre le maréchal et son gouvernement la « résistance révolutionnaire ». 11 groupe ceux qui sont prêts à risquer leur vie. Je

reçois toutes ses confidences. Il est souvent désolé de certaines couardises...

Mais les amis de M. de Fourtou, sont encore plus défaillants que les nôtres.

Raoul Duval m'a donné à ce sujet des détails curieux. Tout l'écœure, au point qu'il part pour un grand voyage, ne voulant ni suivre ses amis ni se battre contre eux.

Gambetta est de plus en plus rejeté sur les radicaux, qui seuls consentent à organiser la résistance révolutionnaire.

Autour de nous, on ne l'admet pas. SpuUer, Chaliemel, Scheurer-Kestner, AUain Targé, Lepère, About, Cochery, etc., la plupart des opportunistes purs, ne paraissent pas trouver « opportun )) de risquer leur vie.

Fourtou le savait bien lorsqu'il leur disait plus tard :

(( Si j'avais fait ce que j'aurais dû faire après les élections d'octobre, vous ne seriez pas làl »

Les qualités de l'opportuniste n'ont rien de commun avec l'emportement révolutionnaire. C'est Gambetta lui-même qui a donné à ses amis leur modération, leur souci du résultat, l'borreur du risque-tout.

Gambetta le comprend et me répète souvent :

(( Ah I si j'avais Ranc I »

La grande habileté de Gambetta, manœuvrier incomparable, est de faire croire aux radicaux que les opportunistes sont prêts à entrer en ligne, et aux opportunistes qu'ils trouveront à la dernière

extrémité des cadres tout prêts chez les radicaux I Il répète « que les comités centraux, régionaux, que Paris, que l'armée n'attendent qu'un signal pour marcher ».

Le Sénat seul est résolu à résister à un coup de force du gouvernement. Teisserenc de Bort, aussi courageux qu'il est pontifiant, Testelin, Billot, Pothuau, Jules de Lasteyrie, viennent me redire combien, à ce tournant dangereux, Adam leur manque...

L'erreur de M. de Fourtou est de croire que le Sénat acceptera le fait accompli.

Or, les conservateurs eux-mêmes ne toléreront pas, disent-ils, un pronunciamento.

Les comités centraux électoraux créés par Gam betta durant l'automne de 1878 servent encore aujourd'hui de noyau à la nouvelle organisation.

Chaque groupe des comités centraux élit un chef (( militaire » dont chaque votant s'engage à ne jamais révéler le nom. Ce chef, sitôt nommé, se trouve instantanément mis en rapport avec un seul membre du grand comité directeur, duquel il reçoit les ordres. Il ne connaît pas les autres membres de ce comité, mais il sait que Gambelta y commande.

Chaque chef « militaire » a sous ses ordres deux ou trois cents citoyens dévoués, et chacun de ceux-là dirige un groupe de quinze à vingt hommes.

Il n'y a pas eu de programme en 1873 ; on défendait la souveraineté nationale escamotée par

les (( Versaillais ». La République ne devait pas capituler devant eux comme la France avait capitulé devant les Prussiens dans ce même Versailles. La formule du groupement était : (( Union de toutes les gauches pour l'action par la révolution. ))

Tout mot d'ordre devait être donné en allemand ou en grec, et sous forme de citations.

Au i6 Mai, non plus, pas de programme, mais une simple formule : « Renvoyer les 363. » Le comité directeur se réunit chez M™" Arnaud de l'Ariège, dans le fastueux hôtel Dubochet, rue de Surène.

Les citoyens qui viennent de Belleville, de Montmartre, sont reçus par d'impeccables valets de pied en culotte courte, habit à boutons d'or. Ils traversent le grand escalier monumental, puis une enfilade de salons superbes, et sont conduits vers Gambetta. La plupart semblent prendre plaisir à être reçus aussi « chiquement », c'est le mot qu'ils emploient.

La lutte contre nos ennemis est vraiment noble, le dévouement paraît désintéressé, l'amour des principes sincère.

M. de Fourtou persécute, révoque. Partout les maires, les conseils municipaux sont suspendus. La candidature officielle s'étale cyniquement.

Rouher, aussitôt après la dissolution, est parti pour Chislehurst. Il a, dit-on, reçu du prince impérial pleins pouvoirs de régler à son gré l'action du parti bonapartiste dans les élections.

Rouher, président de l'Appel au peuple, s'entend avec Fourtou et fait protéger les listes bonapartistes par les organes du i6 Mail

Une chose nous ravit : c'est la polémique engagée entre Rouher et Gassagnac et les aménités dont ils se bombardent.

Dans les derniers jours d'août, Gambetta vient me raconter en détail son entretien avec Grispi. L'anticléricalisme les a rapprochés.

Grispi répète à Gambetta ce qu'il dit lui-même sans cesse, que (( le clergé et l'armée sont les ennemis des gouvernements démocratiques ».

(( Vous qui avez retrouvé Milan et Venise, lui répond Gambetta, vous pouvez combattre l'esprit mihtaire, mais nous qui avons perdu l'Alsace et la Lorraine, nous ne le pouvons pas.

— Le militarisme ne nous séparerait pas, réplique Grispi, si vous admettiez un désarmement général. Je vais voir Bismarck pour lui en parler.

— Et qu'avez-vous répliqué? demandai-je avec angoisse.

— Mais j'ai dit à Grispi que Bismarck seul pouvait imposer le désarmement. »

Je m'indigne. Gomment, lui, Gambetta, lui, notre défenseur national, admet qu'on parle de désarmement général avant que nous ayons repris par les armes notre Alsace et notre Lorraine I

(( Ma chère amie, me répond Gambetta, le désar-

3o APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE

mernent général est impossible, et il serait agréable, puisque Crispi est féru de cette idée, de voir comment lui et le chancelier de fer s'embarrasseraient dans les fils de cette quenouille. En bonne diplomatie opportuniste, il faut savoir se servir de ce qui vous vient sous la main.

— On ne se sert pas d'un Bismarck I

— Qui sait? c'est peut-être lui qui nous donnera la République.

— C'est qu'alors il serait certain qu'elle doit nous être fatale.

— Non, car il ne se doute pas de ce que serait une république comme nous pouvons la faire. Il croit — je le sais — que la France en république se dévorerait elle-même, détruirait aveuglément toutes ses forces vives, livrée aux appétits du socialisme révolutionnaire.

— Et si c'était vrai.î^

— En France, je vous l'ai dit déjà, il n'y a que des questions républicaines et religieuses; les questions sociales sont des mots dont les vocabulaires cléricaux ou anarchistes se servent parallèlement. On peut feindre d'avoir peur des questions sociales, mais ce sont feux de paille.

— J'ai l'opinion absolument contraire.

— Parce que a^ous avez vécu avec tous les illuminés de i848 qui jetaient leurs dernières étincelles sur votre jeunesse. Ayons la République d'abord, même avec des compromissions. Je suis de force à les endosser toutes.

— A la condition de n'en avoir que de poli-

APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 3l

tiques! Jamais, à aucun prix, de nationales... » Gambetta me répondit avec humeur :

(( Ma chère amie, continuez à me croire aussi

patriote que vous, et gardez-moi jalousement toute

votre confiance, j'en ai besoin... »

Cette conversation avec Gambetta me laisse une impression pénible. La politique, les luttes du présent dominent en lui les souvenirs ardents du passé. Il songe uniquement à vaincre les gens du i6 Mai, (( les ennemis de la République ». Dans la bataille, j'ai peur qu'il accepte toutes les alliances et toutes les neutralités.

Mon très noble ami, le prince Georges Bibesco, qui comme moi aime la France, qui hait nos ennemis comme les siens, m'arrive un matin, très indigné de l'importance que prend à Paris Henckel de Donnersmarck; on va chez la Païva, chez l'agent de Bismarck. Notre ami de Reims y a conduit sa fille!

Georges Bibesco se désole de voir en France certaines choses devenues possibles si peu de temps après la guerre. Les Henckel, les Bleichrœder, les deux hommes à tout faire de Bismarck, sont chez eux à Paris, comme y était chez lui Louis Bamberger avant la guerre.

Georges Bibesco me répète une conversation du prince de Hohenlohe, qui aurait dit :

« Si les conservateurs et Mac-Mahon, c'est-à-

dire l'armée, prennent une trop grande place dans ce pays, l'Allemagne fera la guerre. »

Quoil M. de Bismarck va recommencer vis-àvis de nous, comme avant 1870, sa comédie du libéralisme, et nous nous laisserions prendre une seconde fois à ce piège grossier I

Ma tristesse est profonde quand je vois nos amis menacer les électeurs de la guerre s'ils votent pour la réaction. L'Empire ne s'y est pas pris autrement pour le plébiscite. Obtenir une victoire politique au prix d'une lâcheté nationale, c'est la déchéance pour un parti. Jules Ferry, plus que tout autre, abuse de l'argument.

Nous qui avons servi et servons aveuglément Gambetta parce qu'il a été l'homme de la guerre à outrance, nous avons parmi nos amis de soi-disant patriotes qui accusent les hommes du 16 Mai d'élre belliqueux I Alors nos ennemis politiques veulent la revanche que nous ne voulons plus, et Bismarck veut la République! J'en suis affolée.

Joseph Reinach, qui malgré sa jeunesse a parmi nous une sérieuse influence, vient de faire une brochure : La République et le gâchis. Je ne l'ai pas lue encore, mais le titre est juste, pour nous comme pour nos adversaires.

Mon ami le docteur Glavel est dans la béatitude. Le grand Architecte de l'univers est chassé de la franc-maçonnerie, (( qu'il surplombait de voûtes ténébreuses, » me dit-il.

M. Thiers, apprenant que je vais quitter Paris à la fin d'août, me fait prier de venir le voir. Il est inquiet, lui aussi, des menées d'Henckel de Donnersmarck. Il a fait parler à de Reims, il a vu Decazes. Il se trame quelque chose pour circonvenir Gambetta, le compromettre et le briser.

(( M. de Bismarck se mêle trop de nos affaires, répète le duc Decazes.

— Bismarck fait jouer à son ami Gortschakoff un rôle de dupe, » me dit M. Thiers, et les nouvelles que j'ai par Lise Troubetzkoï m'inquiètent au delà de toute expression. Des traîtrises se préparent contre la Russie.

M. Thiers, non seulement ne fait plus de réserves sur la situation prépondérante que prend Gambetta, mais il est préoccupé, comme Adam n'avait cessé de l'être, d'empêcher qu'on ne le diminue, qu'on ne « nous l'abîme ».

(( Il faut garer « le dauphin », dis-je à M. Thiers, non seulement d'Henckel, l'homme de Bismarck, mais du prince de Galles.

— Il faut, me répond-il, que vos amis l'entourent chez vous comme lorsque Adam vivait. Il faut recommencer à les réunir tous, à jour fixe, dès votre retour.

— Je n'en aurai pas la force encore.

— La force, non peut-être, mais le courage,

VOUS l'aurez. Vous n'allez pas à Bruyères, je suppose, pour nous lâcher?

— Non, je pars pour Nohant. M""® Sand avait, au moment de sa mort, dit à ses enfants qu'il faudrait fermer un an son cabinet de travail, et le rouvrir avec moi.

— Allez, et revenez pour resserrer les liens qui se desserrent entre les opportunistes et le centre gauche, me dit M. Thiers, je vous en prie au nom d'Adam. Si vous tardiez, il serait trop tard pour retrouver le milieu créé par lui et par vous. Réalisez le dernier vœu d'Adam, que vous m'avez confié vous-même : ce Si je mourais, vous a-t-il dit, je veux que tu t'efforces de doubler ton action pour compenser la perte de la mienne. »

Je répète à Gambetta la fin de ma conversation avec M. Thiers.

(( Je n'aurais jamais osé vous adresser une pareille prière, me répond-il, mais M. Thiers a des droits sur vous; il est un « ancien d'Adam », et tous deux, bien souvent, ont échangé des conseils dont chacun tenait compte. A votre retour de Nohant, recevez-nous tous à jour fixe, comme par le passé. Adam sera au milieu de nous. »

J'arrive à Nohant le 3i août. Que dire de mon émotion quand Maurice et Lina rouvrent le cabinet de travail de George Sand.î^ Un manuscrit inachevé est là, qui a pour titre : Légendes rustiques.

Une page est à demi écrite sur le buvard ; ici, des lettres sont ouvertes ; un volume est à moitié coupé; le fauteuil, un peu tourné, a été déplacé par M""* Sand lorsqu'elle l'a quitté pour ne plus s'y rasseoir.

Enfermée là, aux heures où elle travaillait, je crois entendre le vol de son âme, car elle non plus n'est pas morte, et, comme Adam, je sens qu'elle est présente pour moi.

Le lendemain, je parcours le grand jardin. Voilà les plates-bandes oii George Sand acclimatait les plantes curieuses ramassées dans les champs au cours de ses promenades. Maurice les soigne comme les soignait sa mère.

Au théâtre, les marionnettes sont accrochées, inertes sur leur perchoir. Elles ont quelque chose de lamentable. Balandard, Coq-en-bois, tous, toutes ont perdu la raison de leur vie endiablée. Créées pour amuser George Sand par un fils incomparable, elles sont mortes avec elle.

Maurice est accablé de douleur. Il revoit sa mère partout, il ne la retrouve nulle part qu'au petit cimetière près de la maison, oii tous les morts de Nohant reposent.

Eugène Pelletan m'écrit à Nohant. Il y a habité plusieurs années comme précepteur de Maurice.

Il me cite un mot du cocher paysan qui a conduit l'un de ses amis à l'enterrement de George Sand :

(( Sûr, monsieur, que vous aurez lu les livres

de la bonne dame qui a si longtemps régné dans le pays. »

Eugène Pelletan me prie d'apprendre à Maurice que l'Académie française vient de couronner la réédition de son Pasteur du désert, ainsi que son dernier volume : Elysée, voyage d'un homme à la recherche de lui-même.

Une affreuse nouvelle I M. Thiers est mort hier, 3 septembre, à Saint-Germain-en-Laye. Je l'ai vu, avant mon départ, si vivant I Je me sens frappée coup sur coup, car M. Thiers fait encore un vide dans ma vie. Je pouvais, sans qu'il s'en lasse, lui parler d'Adam.

Il avait donné rendez-vous à Gambetta et à plusieurs hommes politiques place Saint-Georges, pour leur lire le manifeste qu'il adressait à la France, en vue des élections.

Tandis que Gambetta arrivait place Saint- Georges, M, Thiers mourait au pavillon Henri IV.

M. de Fourtou suggère au maréchal l'idée de faire à M. Thiers des funérailles nationales, mais ]yjme Thiers refuse. Elle veut régler seule l'ordre des préséances. Les 363 et les sénateurs républicains viendront après la famille.

Les discours ne seront soumis au contrôle de personne.

M"* Thiers a demandé la Madeleine à l'arche-

vêché, l'église Notre-Dame-de-Lorette étant trop petite pour contenir la foule qui assistera aux obsèques.

Mgr Guibert refuse pour M. Thiers ce qu'il a accordé pour Déjazet. Voilà qui ne calmera pas les passions anticléricales, car M. Thiers a toujours défendu et protégé la religion.

J'apprends tous ces détails par mes lettres et par les journaux.

Gambetta m'écrit le 4 septembre à Nohant.

Ma chère amie.

Pendant que vous alhez courir les champs, la mort qui nous poursuit si cruellement depuis quelque temps nous enlevait M. Thiers. A la première nouvelle de cette catastrophe la stupeur s'est emparée de Paris. On s'abordait dans les rues sans presque se connaître pour commenter la lugubre nouvelle. Aujourd'hui les esprits ont repris un peu plus de calme et on attend la suite des événements. Pour moi, qui le voyais tous les jours s'affaiblir un peu plus, je n'ai été ni surpris ni décontenancé.

Je suis d'ailleurs trop sûr de l'organisation électorale et trop avancé dans les mille détails de cette opération pour en éprouver le moindre découragement. Rien ne sera changé à mes prévisions. Partout les positions sont prises et bien occupées. Les candidats et les électeurs sont à l'abri de toute réaction. Vous pouvez donc continuer à espérer avec confiance la victoire du parti républicain sur le champ de bataille du suffrage universel, mais, si je suis intimement convaincu de ce triomphe au point de vue électoral, je ne suis pas sans appréhension pour le lendemain de la victoire sur le terrain parlementaire.

A la réunion des Chambres nous sentirons, je le crains vivement, l'absence de M. Thiers. Il ne sera plus là pour maintenir la résolution et l'énergie toujours vacillantes du

centre gauche; d'un autre côté les ambitieux, les impatients, les timides, les inconscients se prêteront aisément aux compromissions et au replâtrage. La difficulté sera d'avoir un candidat unique pour le pouvoir, le maréchal se soumettra à moitié et le tour sera joué jusqu'en 1880. Ce sont mes craintes.

Vous devez penser si, sans aucun motif d'intérêt personnel, je m'efforcerai de déjouer les intrigues, et le plus sûr moyen de s'y préparer est certainement de les prévoir.

Pour le moment, il n'y a qu'à serrer les rangs, à battre le rappel et à conduire les troupes au scrutin de la délivrance.

Peut-être qu'à force de volonté et de vigilance nous éviterons les dissidences et les ruptures, mais il faudra bien du bonheur et beaucoup de ménagements pour les vanités et les appétits surexcités.

Enfin nous aurons le loisir d'en causer, et comme toujours vous pourrez exercer une bienheureuse influence sur certains hommes que vous connaissez et dont vous pourrez, si vous le voulez bien, rectifier les vues et modérer les ardeurs.

A votre retour 1 Jusque-là jouissez du soleil, des fleurs, de vos amis, et n'oubliez pas ceux que vous avez laissés à Paris, livrés à tous les mauvais hasards de la fortune sans compter les caprices de dame justice.

Toujours tout à vous,

Léon Gambetta.

Toute la France suit en pensée le convoi de M. Thiers. Tous les faux amis du « petit bourgeois )) sont d'accord pour enterrer sous les fleurs celui qu'ils détestaient ou craignaient. C'est une apothéose.

La mort de M. Thiers, m'écrit confidentiellement un ami du centre gauche, empêchera Gambetta d'arriver de longtemps au pouvoir. Thiers président de la République,

APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE Sq

Gambetta était ministre. Ce n'eût été alors, ni trop tôt, ni trop tard ! Depuis le vote de la constitution il est vraiment le chef de la démocratie, il en a fait un parti de gouvernement. Il mène à sa suite les nouvelles couches sociales, piliers de la République de l'avenir. Il est devenu l'homme d'Etat d'une grande partie de la bourgeoisie, des classes laborieuses, des jeunes.

M. Thiers le jugeait mûr pour le pouvoir avec lui. Le maréchal, M. Thiers le savait, préférerait se démettre si la France était contre lui. La victoire des 363, c'était Thiers, Gambetta, la République sage. Aujourd'hui, nous seuls, le centre gauche, nous aurons en main la situation toute différente, nous aurions été conduits à Gambetta par M. Thiers. Gambetta sans lui sera conduit à nous.

(( C'est moi qui présenterai Gambetta à l'Europe, nous avait dit M. Thiers durant son séjour à Cannes. J'en ferai mon ministre des affaires étrangères, président du conseil. »

L'entente était complète entre Gambetta et M. Thiers. La composition du cabinet était arrêtée : Campenon a la guerre, Ferry à l'intérieur, Léon Say aux finances, Giraud, de l'Institut, à la justice, Pothuau à la marine, Krantz aux travaux publics, etc.

Au programme, le scrutin de liste. M. Thiers disait n'en pas être effrayé, car il débarrasserait Gambetta d'une trentaine de journalistes provinciaux et parisiens qui eussent été dangereux à la Chambre, et avec lesquels Gambetta s'était engagé. L'amnistie plénière, la liberté de la presse, la ré-

4o APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE

forme sur l'état de siège et le colportage, l'instruction gratuite et obligatoire, la revision des traités de commerce, l'extension des chemins de fer, trouvaient place dans ce programme.

Le maréchal Canrobert devenait grand-chancelier de la Légion d'honneur, les grandes ambassades étaient données au centre gauche.

Avec M. Thiers, tout était faisable, les chambres rentraient à Paris; on aurait eu aisément raison d'une minorité, encore forte sans doute, mais qui se serait laissée aller à toutes les suggestions de la haine, la pire des inspirations pour durer en politique. Il y aurait eu entre les gauches une union véritable, les amis de Gambetta ne pouvant pas être dans l'opposition, lui au pouvoir, pas plus que le centre gauche n'eût pu faire opposition à M. Thiers.

Gambetta et M. Thiers étaient aussi utiles l'un que l'autre à l'un et à l'autre. Ils s'appuyaient sur deux extrémités mobiles qui trouvaient un point d'appui dans leur juxtaposition.

La presse réactionnaire ne cesse d'entonner des hymnes en l'honneur de M. Thiers. Elle accorde toutes ses lyres. Lui n'avait pas de queue, il ne traînait pas à sa suite des besogneux, des déclassés et leurs appétits inquiétants; au contraire, les conquêtes de M. Thiers se faisaient parmi les gens arrivés qui sentaient la nécessité du libéralisme.

L'écœurement nous vient de voir chanter les louanges de M. Thiers par des gens qui l'ont traîné honteusement dans la boue.

Laurent Pichat m'écrit de Beuzeval :

Ma lettre vous suivra si vous n'êtes pas revenue à Paris. A propos de la mort de M. Thiers, ma pensée a été vers vous avec plus d'intensité, car j'ai pensé au chagrin qu'Adam aurait éprouvé.

Cette mort est un relais à doubler. Je suis recueilli comme ceux qui, dans les deuils de ce genre, se conforment aux nécessités de la patrie. Je ne me couvre pas la tête de cendres. C'est inutile d'être aveuglé par les larmes. Je crois que la situation de Gambetta va être rehaussée par cet événement. Les faits nous le prouveront bientôt. L'important pour moi est là. Je veux et je poursuis la République sérieuse, et nous l'aurons.

Maurice Sand et moi, nous nous passionnons également pour la guerre turco-russe. Nous en parlons tous les soirs longuement, après avoir lu les journaux. Skobeleff est notre héros. Nous fêtons le jour 011 il parvient, sous un feu terrible, à s'emparer de la grande redoute de Grivitza.

Le lendemain, Osman-Pacha reprend l'offensive, repousse les Russes des positions qu'ils ont conquises, sauf de Grivitza. Skobeleff n'est pas entamé. Maurice et moi nous nous en félicitons comme d'un succès français.

Une lettre de Flaubert à Maurice nous fait discuter presque violemment. Flaubert, qui se mo-

A2 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE

quait cruellement du « petit bourgeois » et me faisait enrager à son propos en toute occasion, le regrette aujourd'hui, et il espère que, par crainte de Gambetta, on ne va pas voter pour Mac-Mahon, (( celui-là d'une bêtise qui dépasse la mesure humaine )).

Maurice a l'horreur de la République et surtout de Gambetta, comme George Sand, et il faut l'entendre juger mes amisi

Gambetta, le lo septembre, est traduit devant ce qu'il appelle « dame justice », à la lo^ chambre du tribunal de la Seine, pour son discours de Lille : (( Offense au président de la République et offense aux ministres. » Il trouve inutile de comparaître, et il est condamné par défaut à trois mois de prison et 4.000 francs d'amende.

Quand je revois Gambetta, à ma rentrée, je le félicite de sa condamnation. Il en est d'ailleurs très fier.

Nous parlons de M. Thiers, et je lui dis qu'une dernière victoire avant sa mort l'eût ravi et lui eût fait oublier les défaites dont il avait, ces derniers mois, beaucoup souffert.

(( Moi, me dit Gambetta, je suis fait pour jouir plus du succès que pour souffrir de l'insuccès. Après cette persécution gouvernementale, le succès dans la bataille que nous livrons sera pour moi, et l'insuccès serait pour tous. »

Le succès I Déjà certains de mes amis font leurs réserves.

Le centre gauche commence à se cabrer lorsque Gambetta tient trop visiblement les rênes.

L'un des membres influents du centre gauche me dit que « M. Thiers représentait la nation française, tandis que Gambetta ne représente que le peuple ».

Les modérés de tous les groupes sont inquiets, beaucoup de choses les froissent. H y a décidément, répètent-ils, un vide à la place de M. Thiers, et ce vide attire la poussée du radicalisme.

Mes amis du centre gauche sont soucieux de la forme. Ce sont des opposants, non des lutteurs. Certaines façons a forcenées » les blessent. Plus d'un suffoque* des emportements du « grand tribun )) .

J'ose le dire à Gambetta, qui me répond avec quelque impatience :

(( Alors, c'est le jour des quatre vérités. »

Dieu sait si je le défends ; je répète sans cesse :

(( Celui qui a ébranlé l'Empire avec la philippique Baudin, qui a fait de nouveau claquer le drapeau après Sedan, ne peut, du jour au lendemain, être et surtout paraître le plus pondéré de nous tous. Il y tâche cependant; ne m'a-t-il pas dit ces derniers jouis :

(( L'opinion réclame une liberté sage, une loi juste, une protection sensée pour le travail, c'est touti Les paysans et les petits bourgeois détestent les empereurs et les rois autant que les déma-

gogues. Ils aiment la gravité, la solennité, l'apparence de Faustérité. Nous leur donnerons Grévyl ))

Par cette résolution désintéressée, Gambelta déjoue tous les calculs de nos ennemis. La mort de Thiers a mis en danger le succès des élections, elle a détruit toutes les combinaisons gouvernementales dont il était le pivot. Mais, en désignant Grévy comme successeur de Thiers, Gambelta sauve ce succès.

Comme insuccès, par exemple, il n'en est pas de plus complet que celui du manifeste de Mac- Mahon. Les commentaires de la presse du i6 Mai en achèvent l'effet.

Le maréchal n'acceptera les élections que si elles sont à la convenance du gouvernement, lequel exerce, en vue de ces élections, la plus formidable pression qui se soit jamais vue.

Plusieurs maires de grandes villes donnent leur démission.

Notre ami Rameau, maire de Versailles, a ouvert la série.

Hetzel m'a amené John Lemoinne dès mon retour. Il l'a converti aux deux tiers. Je fais le reste. Il va être des nôtres et l'une de nos plus importantes recrues.

Le manifeste Mac-Mahon le met hors de lui.

(( Les hommes au pouvoir, me dit-il, ont trouvé

le moyen de réhabiliter l'Empire en le dépassant. »

On fait courir le bruit que Grévy aurait dit en quittant Paris, pour aller dans le Jura défendre sa candidature très attaquée par ses ennemis :

(( Les républicains n'ont qu'une chose à faire : s'entendre avec le maréchal. »

Grévy, furieux, répond de Mont-sous- Vaudrey à Girardin :

(( L'attitude et le langage qu'on me prête sont une calomnie I »

Grévy s'emportant, quelle meilleure preuve de notre exaspération à tous I

Le 19 septembre nous apprenons que /I90 candidatures officielles ont l'affiche blanche. Rouher, Granier de Cassagnac, Jérôme David, le duc de Padoue, Prax-Paris, Janvier de La Motte, Haussmann, de Maupas, préfet de police au 2 décembre, toute la lyre bonapartiste.

« Pour déjouer les « artifices » des ennemis de mon gouvernement, nous a dit le maréchal, nous vous désignerons parmi les candidats « ceux qui seuls peuvent s'autoriser de mon nom ».

C'est complet I

Mais voilà que le 24 septembre paraît le manifeste de M. Thiers aux électeurs du IX\ Répandu dans toute la France il produit une impression énorme.

La mort contribue à donner aux conseils de M. Thiers une élévation suprême.

Il examine de très haut la situation, et ses paroles ont une autre envergure que la circulaire de Broglie-Fourtou, violente et menaçante.

Qui prend la succession de M. Thiers comme candidat du IX^P

Celui-là même qui devient candidat à la présidence de la République, Grévy. Dans un très émouvant appel aux électeurs du IX% Grévy commente l'appel de M. Thiers : « Electeurs, voulezvous conserver le gouvernement existant, celui qui a libéré votre territoire, payé votre rançon, rétabli l'ordre, la liberté, assuré la paix, relevé votre crédit, ramené la confiance, le travail, le seul gouvernement qui puisse vous préserver de nouvelles révolutions, parce qu'il est aujourd'hui le seul possible, le seul durable .^^ Ecartez ses mortels ennemis, A^otez pour des républicains I »

Girardin m^apporte une lettre de Gladstone, enthousiasmé de la campagne qu'il fait dans la France. Gladstone se dit émerveillé de notre relèvement depuis 1870.

(( Si Gladstone admire notre relèvement, dis-je à Girardin, il peut se vanter d'avoir contribué à notre abaissement. Je lui en voudrai toujours de la façon dont il nous a sacrifiés en 1871. Il est vrai que si Jules Favre avait consenti à user du saufconduit que Gambetta lui avait procuré et s'était rendu en Angleterre durant le siège, bien des choses se fussent discutées et conclues autrement. »

Paul Bert promet à ses électeurs l'abolition du budget des cultes, il exalte la haine du cléricalisme. Parmi mes amis, même ceux du centre gauche, la plupart sont convaincus que le complot du i6 Mai et le coup d'Etat dont on nous menace sont purement cléricaux. Je partage leur opinion.

Spuller me prêche : (( Pourquoi vous laisser influencer par Paul Bert et par Ranc et croire à la nécessité de la haine du cléricalisme dans l'amour de la Républiques^ Paul Bert et Ranc sont des destructeurs, et vous êtes foncièrement constructrice. Vous n'entrevoyez pas le danger que cet assaut à la croyance peut faire courir un jour à la liberté. Allez-vous encourager Gambetta à faire, sur les conseils de Paul Bert et de Ranc, la politique anticléricale léguée par les Mystères de Paris? Séparons calmement et libéralement l'Eglise de l'Etat. Tous les deux y gagneront, l'un en ressources pour l'instruction, l'autre en dignité, les évêques étant devenus des fonctionnaires rétribués et serviles ; mais ne lançons pas la masse contre le prêtre. Les violences de Paul Bert contre le « phylloxéra noir », celles de Ranc qui devient féroce lorsqu'il parle de « calotins » sont insensées. Je ne démêle que trop qui inspire ces fureurs, je suis terrifié de ce que j'entrevois. Si je disais ce que je soupçonne, on me rirait au nez; mais vous, qui êtes femme, vous avez le droit de parler sentiment, de défendre la « croyance » qui est la base morale des sociétés. Vous êtes païenne, mais vous croyez. N'avez-vous pas remarqué que quand il s'agit de cléricalisme

Gambetta perd sa modération, son sang-froid, qu'il abandonne son programme, qu'on ne l'entend plus fulminer contre aucun abus, même celui du fonctionnarisme qui nous ruine? »

Ah î que Spulier connaissait bien mes révoltes contre l'abus du fonctionnarisme, mon antipathie pour les doctrines politiques de Paul Bert, ma crainte de l'influence de Ranc dont les lettres devenaient un code pour Gambetta.

Cependant, à la commission du budget, Gambetta avait chaque jour la preuve des abus du fonctionnarisme.

(( Il nous dévore, nous avait-il souvent répété. On crée constamment de nouvelles fonctions pour caser les protégés des membres du parlement, et nous allons droit à !& catastrophe financière. Sus à la bureaucratie I »

A ces paroles, nous applaudissions sans distinction de nuance de parti. Nous entrevoyions une France allégée de ses plus lourdes charges, trouvant des ressources pour parfaire ses moyens de développement économique, les éléments de sa force militaire, etc., etc. Chacun de nous avait sa marotte d'amélioration, de perfectionnement; on rêvait, mais avec la certitude de saisir avant peu la réalité. Demain était si proche.

Mais SpuUer avait raison. Gambetta, maintenant, parlait beaucoup plus de la lutte contre le cléricalisme que des réformes urgentes à faire aussitôt après la victoire.

Gambetta me dit un soir :

(( Vous nous avez amené Girardin, vous avez éloigné de l'influence ennemie Raoul Duval, vous nous gardez la fidélité de tant d'amis hésitants, vous nous enrôlez tant de recrues que je vous demande encore une chose difficile : d'attirer Galliffet au milieu des nôtres. Il vient à la République, et n'oublions jamais que c'est au moment même oii l'on comptait sur lui chez nos adversaires pour (( faire le coup » .

Nous connaissons tous la carrière militaire du général de GallilTet, ses actes d'audace et de bravoure. Mais, durant la Commune, à la pensée de combattre des Français sous l'œil goguenard des Prussiens, lui, le, ou l'un des héros de la charge de Sedan, il a vu rouge I Combien l'ont-ils absous autour de moi?

La Commune vaincue, Galliffet a demandé à retourner en Algérie. Le voilà revenu et se rapprochant de nous.

Le général Billot, son camarade, nous avait raconté plus d'un de ses mots avant que nous-mêmes les entendions :

(( J'aimerais mieux être caporal et commander à quatre hommes que d'être président de la République et ne commander à personne.

« Pour commander, il faut avoir appris à obéir,

et il faut posséder santé, énergie, capacité. Jamais, quelque titre qu'on possède, on n'est un chef sans ces qualités intégralement réunies. »

Gambetta me demande de reprendre mes dîners du vendredi, et mes invitations sont faites, d'accord avec lui, pour mettre en contact les influences nécessaires à notre cause.

Teisserenc de Bort, M. de Marcère, John Lemoinne, Martel, sont mêlés à Claude des Vosges, à Testelin, à Le Royer; GallifTet l'est à Billot, à Spuller, à Challemel.

On parle volontiers à M. de Marcère de son Bulletin vert qu'il fait avec Hector Pessard. Ce Bulletin a une véritable influence. Ce qui l'a lancé du jour au lendemain, c'est qu'on l'a cru inspiré par M. Thiers. Un projet de constitution, qui a paru au début de la publication, a semblé fait par M. Thiers, qui ne l'a pas désavoué et même a fini par s'en croire le père.

Les journaux de province dévoués aux 363 s'inspirent de ce Bulletin vert.

Challemel-Lacour, invité à mon second dîner du vendredi, me répond :

M. Dubochet a justement fixé pour un dîner chez lui vendredi. Franchement, je le regrette, car j'avais à cœur de vous remercier de votre délicieuse lettre; mais pourquoi, de grâce, mêler les dieux à vos aimables métaphores? vous savez bien que je n'aspire pas à en être un, vous savez que je me moque de tous les dieux, qu'ils aient des pieds d'argile ou des pieds d'airain.

J'en ai connu dans ma vie une demi-douzaine, et pas un parmi eux qui supportât l'examen, qui ne fût à le regarder

APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 5l

de près fort ridicule et souvent moins qu'un homme. Gela m'a guéri à tout jamais, non de l'admiration, mais de l'adoration.

En fait d'apothéose, je n'en connais qu'une d'amusante. C'est l'Enciiroiiillisation du bonhomme Claude, le vieil empereur qui sentait le bouquin. Lisez cette folie de Sénèque. Elle en vaut la peine.

Je me mets à vos genoux.

P. Challemel-Lacour;

On parle rarement, chez moi, d'autre chose que de politique. Un soir, cependant, Antonin Proust, d'accord avec Gambetta, soutient, non sans emportement, les impressionnistes, et surtout Manet. Malheur aux classiques. J'en suis, et nous sommes malmenés de la belle façon. C'est à peine si le galant Antonin ménage ses termes. L'encroûtement, dit-il, nous menace.

Mais quelqu'un mêle Zola, dont j'ai l'horreur, à la discussion. Je déclare que ses livres me donnent des nausées véritables. Girardin me soutient avec énergie. Proust et Gambetta défendent Zola mollement. Joseph Reinach l'exalte avec l'enthousiasme que mettait Proust à exalter Manet et en des termes presque identiques. Zola, c'est l'école littéraire du réel, du document précis. C'est un observateur sincère de la nature et de l'homme.

(( Il a le courage de peindre ce qu'il voit, ajoute Joseph Reinach.

— C'est un chercheur du laid que tout ce qui est bas attire, qui va le nez au vent pour humer, dans des lieux empestés et choisis tels, les mau-

vaises odeurs. Il suffit de voir l'homme et les plis pachydermiques de sa nuque pour comprendre que jamais rien de pur ne hantera son cervelet. »

Joseph Reinach est presque seul, chez moi, à glorifier Zola. Il le fait avec des arguments qui ne convainquent aucun de nous, mais qui intéressent, car il a une verve et un tempérament de polémiste curieux à son âge.

Un vieil ami d'Adam, journaliste angevin, de passage à Paris, me demande qui est ce monsieur parlant avec une telle autorité et quel âge il a.

Le nom lui est inconnu, mais l'âge le stupéfie : vingt et un ans.

Girardin fait cesser notre discussion sur Zola en nous parlant du livre de Victor Hugo : VHistoire d'un crime. Ce livre sensationnel devient une arme puissante au moment des élections. Aussi MM. de Fourtou et de Broglie voulaient-ils que, quoique sénateur, Victor Hugo fût poursuivi pour excitation à la haine des citoyens entre eux.

Le duc d'Audiffret-Pasquier, affirme-t-on, s'est opposé aux poursuites.

Notre discussion sur Manet et Zola laisse à plusieurs d'entre nous, enragés classiques et idéalistes, une impression de tristesse.

Eugène Pelletan et moi, nous en causons un autre soir avec inquiétude. Hélas I trois fois hélas I l'idéalisme dans l'art est repoussé par les (( nouveaux ». La chaîne est brisée des enseignements de nos grands anciens que nous ambitionnons de continuer. Nous nous désolons de voir

cent choses, parmi les plus nobles et les plus hautes, se désagréger.

Eugène Pelletan se lamente, entre autres sur les singuliers abus qu'on fait du sens de la justice et du mot loi. Qu'est-ce donc que ce mot quand il recouvre l'injustice sous prétexte de sauver la société au nom de l'ordre et parfois au nom de la liberté? On abuse de la loi, on proscrit, on persécute, on tue.

Allain-Targé m'amène Denfert-Rochereau. On imagine comment j'accueille le héros de Belfort. C'est un timide, mais chaque mot de lui est à recueillir.

Décidément, M. Rouher gouverne. Il a fait accepter 270 candidats bonapartistes sur les 5oo officiels du maréchal. Il adresse aux électeurs de Riom, sa circonscription, une circulaire qui complète celle que Mac-Mahon a adressée au pays. Le gouvernement favorise cyniquement les bonapartistes. Qu'en pensent les orléanistes et les légitimistes? Nous tirons profit, on l'imagine, de la gloutonnerie d'un parti à qui nous devons la guerre, la perte de deux provinces I

Nos amis provinciaux ou mondains sont souvent étonnés quand nous parlons du grand V.

Le grand U est un café. Des divans, une table de marbre pour le domino, meublent un salon à part.

Dès quatre heures, les bocks succèdent aux bocks. On s'y retrouve pour parler des faits du jour.

(( On fera de vous des Allemands, dis-je à mes arnis. Vous modifiez vos mentalités et les alourdissez par l'abus de la bière, tandis que les Germains affinent la leur avec notre Champagne. »

Au grand U, on fume la pipe : Gambetta, Spul- 1er, Hébrard, Floquet, LocLroy, About, Peyrat, etc. sont des habitués; les uns y viennent de temps en temps, les autres tous les jours.

On respire, au grand U, une atmosphère surchauffée le jour par le tabac, auquel, le soir, s'ajoute le gaz.

Les deux piliers en sont Spuller et Hébrard. Ce dernier y dépense une somme d'esprit jamais épuisée; Spuller son savoir intarissable. Tous se disputent aux dominos, tandis qu'à la Régence Grévy fait, silencieux, sa partie d'échecs.

Spuller dit en riant que la seule concurrence à mon salon est le grand U.

La guerre russo-turque intéresse peu nos amis, sauf Duclerc et Maurice Sand, qui m'en écrivent. Elle continue de me passionner. Totleben, devant Plewna, propose d'investir la place pour l'héroïque résistance de laquelle Osman vient de recevoir le titre de (( ghazi y> : le victorieux.

SkobelefF, qui ne se lasse pas d'attaquer, grandit en même temps que celui qui se défend.

Nous ne parlons qu'élections, que candidature, que pression électorale. Il nous arrive de tous côtés des nouvelles de faits scandaleux. Nos amis

nous écrivent des choses invraisemblables. Jamais l'Empire, avec le même personnel administratif, d'ailleurs réintégré partout, n'a osé se permettre de telles violations des lois.

Le 9 octobre, Gambetta prononce un grand et beau discours au Château-d'Eau. Il met en accusation le gouvernement du maréchal, avec preuves indéniables, écrasantes I II exalte les services rendus par M. Thiers, et fait un superbe éloge de Grévy, de la justesse de son esprit, de la hauteur de sa conscience. Il le désigne comme le futur président de la République.

Moi, j'ai mes réserves. Je connais Grévy de longue date, mieux que Gambetta. Son austérité est fausse. Il a une grande valeur de tenue, je le reconnais, il est fort habile, et j'admets que ses opinions républicaines sont sincères. Depuis 1857, je ne lui ai pas connu comme républicain une défaillance. Mais il en a d'autres...

Si heureux, si fiers que nous soyons des succès de Gambetta, nous sommes inquiets. Qu'est-ce que cette affaire de la rue Roquépine dont le Figaro nous menace? J'interroge SpuUer. Il est navré et me confie qu'une ancienne amie de Gambetta, en possession de lettres et de papiers compromettants qu'il oubliait dans ses poches, trouve l'heure favorable pour se venger de lui et de la façon humiHante dont il l'a quittée après des années d'absolu dévouement, prétend-elle.

Cette personne aurait échangé lesdits papiers contre une forte somme d'argent.

Un soir, Girardin me prend à part et me dit : (( J'ai vu chez Esther Guimont la dame de la rue Roquépine. Elle se nomme Jeanne- Marie T...; connue dans le monde de la galanterie sous le nom

de comtesse de Sainte-M Voici son histoire :

« Elle avait une douzaine de mille livres de rente et voulait quitter sa vie mouvementée lorsque, vers 1869, elle s'éprit de la gloire de Gambetta. Elle alla chez lui, sous prétexte de procès à plaider, l'attira chez elle. Leurs relations durèrent jusqu'en 1876. Sacrifiée à M"^ X..., elle veut faire un coup de tête et vendre les papiers qu'elle possède à Rouherl

— Empêchez-la I Achetez lesdits papiers.

— J'ai essayé en vain. Et la Guimont, qui est l'amie de cette grande T..., a échoué comme moi.

— Alors, ajouta Girardin hésitant, comme cette personne a pour vous une sorte de culte...

— Pas d'injures, s. v. p.

— Je parle sérieusement, hélas I Cette grande T..., naturellement, exècre celle qui lui a pris Gambetta. Elle dit même à son sujet des choses inquiétantes, entre autres que c'est elle qui influence notre ami en faveur d'un rapprochement avec l'Allemagne. La grande T. . . affirme que nous aurons un jour de douloureuses surprises, nous les ennemis de Bismarck.

— Tout cela est triste, triste I Mais qu'y faire.^

— Pour aller plus vite au but, ajouta Girardin, mon avis est que vous interrogiez Gambetta aujourd'hui même sur cette affaire, et que vous

sachiez de lui si elle est véritablement dangereuse. Le temps presse : c'est demain que cette femme menace de livrer les papiers à Rouher. Elle veut vous voir auparavant. . .

— Moi.î>

— Vous I Peut-être vous proposera-t-elle ces papiers. Il faut, je vous le demande au nom du parti tout entier, que vous les achetiez, bien entendu pour notre compte à tous. J'attendrai ce soir chez la Guimont votre réponse. La grande T. . . y sera, elle aussi. »

J'envoie un mot pressant à Gambetta. On le trouve, et il vient.

(( De quoi s'agit-il, grands dieux? me demandet-il non sans impatience.

— De vous seul, et de façon bien désagréable, je vous assure. »

Je dis la communication de Girardin.

L'agitation de Gambetta est grande.

(( Oui, me dit- il nerveusement, cette femme a été ma maîtresse durant plusieurs années. Elle était avec moi à Bordeaux. Elle m'a accompagné à Saint-Sébastien. Rien que de très simple à cela, mais elle m'a volé des papiers d'Etat, des lettres de femme. Elle a, entre autres, une photographie de moi, sur laquelle j'ai écrit un mot fou d'amoureux, mot qui prendrait aujourd'hui une signification fatale dans les mains de Rouher. J'ai envoyé un à un tous mes amis à cette femme. Ou elle les attendrissait, comme Spuller, ou les cconduisait insolemment, comme deux autres. Elle

en a séduit un quatrième. Je vous le confesse, ma chère amie, cette histoire m'affole. En ce moment, mes ennemis peuvent en tirer contre moi, contre notre cause, un parti inquiétant. Puisque cette femme demande à vous voir, voyez-la, je vous en supplie... Peut-être pourrez-vous me sauver de cette aventure. »

Et, comme j'hésitais :

« Essayez, je vous en conjure. Si Adam vivait, il m'eût tiré de ce guêpier.

— Vous me feriez faire là une besogne...

— Je vous le demande au nom d'Adam, qui, j'en suis certain, vous en eût priée.

— Eh bien I je verrai cette femme. »

J'avertis aussitôt Girardin.

A peine suis-je levée le lendemain qu'on m'apporte le billet suivant :

Madame de Sainte-M... demande à M""' Adam l'honneur d'un instant d'entretien. Elle attend.

Je me hâte, et bientôt je suis en présence d'une personne très grande, quelque peu marquée, (( qui le jour, m'avait dit Gambetta, avait l'air de ma mère, et le soir de ma sœur ».

Elle est embarrassée, malgré son regard habitué à la hardiesse. Je suis forcée de parler la première, et j'aborde bravement le sujet :

« Madame, M. de Girardin m'a dit que vous étiez en possession de papiers compromettants pour M. Gambetta, et que vous les avez fait proposer à M. Rouher.

— Lequel M. Rouher m'a fait répondre par un député de son parti qu'il était prêt à payer ces papiers le prix de leur valeur, et que je les lui apporte demain à dix heures.

— Et, madame, que sont ces papiers?

— Des papiers d'Etat, des lettres de femme de votre monde, une photographie dont M. Gambetta doit regretter amèrement la dédicace...

— Madame I vous allez livrer ces papiers, dont la plupart ont été soustraits par vous, au plus cruel ennemi de celui dont vous avez partagé la vie?

— Je me venge I Moi, la compagne des premiers et des mauvais jours, j'ai été chassée comme une servante.

— Vous avez aimé M. Gambetta?

— Avec toute ma passion, tout mon dévouement.

— Eh bien, madame, respectez en vous ce sentiment qui vous a relevée, ne vous laissez pas dominer aujourd'hui par les instincts les plus bas de la haine.

— C'est celle qui me l'a pris que je veux atteindre à travers lui I

— Madame, M. de Girardin me dit que vous avez pour moi une sorte de... Comment dire?

— Ne le disons pas, madame, je n'ai pas le droit de le formuler en face de vous.

— Eh bien, madame, faisons toutes deux un pacte. Vendez-moi les papiers que vous vouliez vendre à M. Rouher, papiers qui ne sont pas à

6o APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE

VOUS... sauf la photographie. Combien en voulezvous?

— 3o.ooo francs; ils les valent et au delà pour M. Rouher. Je voudrais, à vous, madame, les donner pour rien, mais il me faut 6.000 francs ce soir pour une échéance, et je vous les demande. D'ailleurs c'est un compte entre M. Gambetta et moi.Ilm'afaitproposerplusieursfoisces6.ooofr., que j'ai toujours refusés, en échange de sa photographie et de papiers qu'on m'accuse d'avoir volés, mais que j'ai seulement recueillis quand d'autres que moi pouvaient les ramasser. M. Gambetta n'avait aucun ordre. Depuis il a dû comprendre la nécessité de ranger ou de détruire.

— Madame, quand voulez-vous ces 6.000 fr.P

— Puis-je venir les chercher à cinq heures .►^

— Venez I et en m'apportant ces papiers, la photographie avec sa dédicace, dites -vous que vous faites une chose estimable qu'une autre ne ferait peut-être pas à votre place. »

Je lui tendis la main. Elle la prit, la garda longuement et répéta :

(( Je ferai cette chose estimable. »

J'envoie sur l'heure acheter un portefeuille élégant. J'y place dans l'après-midi les 6.000 francs.

M"* de Sainte-M..., la grande T..., est exacte. La voilà en toilette sombre comme le matin. Elle tient à la main une grande enveloppe et un gros

APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 6l

paquet ficelé. Dès son entrée je vais à elle et lui remets mon portefeuille d'oij sortent les billets.

Elle pose le paquet sur un fauteuil puis déchire brusquement l'enveloppe, en tire une photographie qu'elle place devant mes yeux et au bas de laquelle il m'est impossible de ne pas lire cette dédicace signée Léon Gambetta :

« A ma petite Reine que f aime plus que la France, »

Je ferme les yeux, mais les larmes en débordent. Je répète en moi le nom d'Adam.

Celui que nous avons servi avec tant d'abnégation, croyant servir la France elle-même, a aimé cette fille plus que la France I II l'a écrit et signé.

La grande T... a un sourire triomphant.

(( Vous voyez, madame, » commence-t-elle.

Je l'arrête. J'en veux finir sur l'heure avec cette histoire. Un doute me vient. La grande T... me livre-t-elle tout ce qui peut compromettre celui dont elle a été aimée à ce point.^^

(( Madame, lui dis-je, je suis certaine que vous m'avez remis tous les papiers en votre possession. »

Je lui désigne le paquet posé sur le fauteuil. Et j'ajoute en la voyant un peu émue :

« On peut avoir cessé d'être une femme honnête et être resté un parfait honnête homme. »

Elle me regarde. Je sens qu'un combat se livre en elle, puis tout à coup elle sort fébrilement d'une poche de seconde jupe un nouveau paquet en disant :

« Je savais bien que je ne pourrais jamais ne

pas VOUS donner tout. J'agis en honnête homme. Je vous jure qu'il ne me reste pas une ligne compromettante pour M. Gambetta. Sauvez- le des autres, madame, comme vous l'avez sauvé de moi. Le souffle de votre bonté a fait tomber mes rancunes. Mais je vous demande de vouloir bien remettre ce dernier paquet à M. Gambetta comme je l'ai fait, un peu après la photographie et le premier paquet, et d'y joindre cette lettre de moi. »

J'écris à Gambetta qu'il peut venir le soir après son dîner.

Son premier mot en entrant dans le cabinet de travail où je le reçois :

(( Vous avez la photographie?

— J'ai la photographie.

— Les lettres?

— Je les ai.

— Celles de M"^^ X. . . de. . . ?

— Arrêtez I Voici le paquet.

— Vous ne l'avez pas ouvert?

— Monsieur Gambetta?

— Pardon, pardon, mais alors elle ne vous a sûrement pas tout donné...

— Voyez vous-même. D'ailleurs, comment aurais-je su? En tout cas la photographie me paraît ce qu'il y a de plus grave, puisque la France est en cause.

— Et, me dit Gambetta très ému, elle a pré-

tendu sans doiite que j'ai écrit cette insanité pendant la guerre, comme elle l'a affirmé à d'autres.

— Ne parlons jamais de cela, je vous en prie. »

J'avais fait faire du feu, pensant que Gambetta désirerait brûler tous ces papiers.

Il jette dans la cheminée la photographie, s'assied auprès d'une petite table, déficelle le gros paquet et fiévreusement, un à un, après un regard, lance dans la flamme les lettres, les papiers...

(( C'est l'un de vos miracles, dit -il toujours déchirant et brûlant. Tout à l'heure vous me raconterez comment vous avez cette photographie... ces lettres, ces papiers, quand personne jusqu'ici n'avait pu les obtenir. »

Mais tout à coup, le paquet épuisé, Gambetta s'écrie avec colère :

<( Il manque des lettres très importantes ; elle s'est moquée de vous I

— Ah I dis-je, blessée. Vous oubliez déjà ce que vous avez brûlé. Quand je ne vous aurais délivré que de l'odieuse dédicace I... Vos autres amis lavaient-ils fait.^

— Non, non, pardon, pardon I Oui, vous m'avez aux deux tiers délivré, mais j'aurais tant voulu vous devoir, à vous I ma délivrance complète. Si vous saviez, au milieu de ma marche, combien ces cailloux m'entrent dans les pieds.

— Eh bien! ajoutai-je, j'en aurai écarté jusqu'au dernier, car, avec un mot, voici ce que j'ai finalement obtenu. »

Et je lui donne le second paquet qu'il ouvre tout tremblant.

Au bout de quelques minutes, à nouveau, déchirant une à une, brûlant des lettres, il s'écrie, en me baisant les mains :

(( Tout y est. Merci, merci I »

Et il ajoute :

« Depuis que j'ai quitté cette femme et qu'elle me menace, je ne garde plus quoi que ce soit de compromettant. »

(( M™" de Sainte-M..., dis-je, m'a priée de vous remettre cette lettre. » 11 la lit, me la donne :

(( Gardez-la, elle est la preuve de l'une de vos meilleures actions. »

Après m'avoir demandé le récit détaillé de mes deux entrevues avec la grande T..., Gambetta me quitte.

Je lis alors la lettre qu'il m'a laissée. La voici :

Léon, je remets les lettres tant désirées de tous entre les mains de M"' Adam, qui aura l'extrême obligeance de te les faire parvenir, aussi la dédicace de mon cher portrait que j'aimais tant.

Maintenant, adieu! Qu'une autre conserve ta vie et ta santé comme je l'ai fait avec tant de dévouement et de désintéressement, et encore adieu.

Marie-Jeanne.

Le lendemain je reçois un pot de fleurs avec ce mot :

De la rue Roquépine.

Madame,

Que ces fleurs vous disent ma gratitude et mes remerciements, et permettez-moi aussi de vous confondre dans mon cœur avec celui que j'ai tant aimé.

Croyez, madame, à ma vive reconnaissance pour avoir bien voulu terminer cette triste affaire.

Marie de M...

Un mois après je reçus encore ce billet avec des fleurs :

Il y a un mois, madame, qu'un ange m'a conduit vers vous. Depuis je fais chaque jour des vœux les plus sincères pour la réussite de ce que vous entreprenez de grand et de beau.

Permettez-moi- aussi de vous offrir ces quelques fleurs qui vous diront toute ma gratitude.

Marie de M...

Je montrai cette lettre à Gambetta et j'ajoutai :

(( Cette femme méritait d'être aimée, pas autant cependant que notre... »

Je m'arrêtai.

(( Merci, ma sœur, de votre absolution, me dit en riant Gambetta, qui avait fait un geste douloureux au début de ma seconde phrase, ce qui n'empêche que sans vous elle eût commis l'acte d'une misérable et m'eût, je ne dis pas brisé, mais bel et bien diminué. »

On imagine comment, après cette affaire, Girardin exalta mes facultés diplomatiques I

Rochefort ne cesse de me témoigner dans ses lettres sa grande amitié pour Adam. Tous deux ont eu l'un pour l'autre une affection d'une fidélité rare. Adam grave, mais très parisien, a toujours su gré à Rochefort de le distraire des ennuis solennels de la politique. Il s'est bien emporté parfois contre notre ami, mais il l'a toujours fait après avoir ri.

« L'esprit de Rochefort, répétait Adam, il faut en prendre une bonne fois son parti, sera toujours, quoi qu'il advienne, un esprit d'opposition. Les têtes qui dépassent attireront toujours sa passion du jeu de massacre. »

Le 1 4 octobre plusieurs hauts personnages politiques étaient réunis au ministère de l'intérieur. Convaincus du succès des élections, ils en attendaient avec confiance les résultats. Lorsque les attachés apportèrent les télégrammes annonçant coup sur coup la victoire écrasante des républicains et la défaite des conservateurs, ce fut de la stupeur, de la déroute.

M. de Fourtou, dont toutes les prévisions croulaient, s'emportait, éclatait en reproches contre ses agents, tandis que M. de Broglie restait muet et calme.

(( Tout est fini, s'écria M. de Fourtou, je n'ai plus qu'à me retirer. J'envoie ma démission. J'ai, d'ailleurs, un impérieux besoin de repos.

— Pardon, repartit M. de Broglie, moi aussi j'ai besoin de repos, mais nous avons accepté une tâche, il nous est interdit d'en esquiver les responsabilités, il faut l'accomplir jusqu'au bout. »

Deux amis d'Adam sont réélus en Normandie : Papon et le comte d'Osmoy ; il en eût été heureux.

J'étais à la République française, dans le salon des tapisseries, le soir du i4 octobre; Gambetta, de son cabinet, dont les portes étaient ouvertes, jetait les noms des réélus; Joseph Reinach, ardent et agissant, venait nous confirmer l'appel des noms.

C'est la victoire complète, absolue I

Lepère, Henri de Lacretelle, Cochery, Georges Périn, Méline, Allain-Targé, Mestreau, Edouard Millaud, Testelin, etc., etc., sont réélus.

Paul de Rémusat a échoué à Muret, mais une dépêche m'annonce qu'il y a dans l'élection de M. Niel, son concurrent, de telles fraudes qu'elle sera invalidée.

Je reçois de Gambetta, Je lendemain matin, la lettre suivante :

Le i5 au soir, octobra 1877.

Résultats connus: 821 républicains.

— — 168 coalisés.

— — 12 ballottages.

Le reste inconnu.

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