VIVE LA RÉPUBLIQUE I
Chère amie,
La pression horrible de ces derniers jours, la fraude, la menace et jusqu'à l'écrasement, — un homme tué, — les urnes renversées, tout est mis en œuvre, et ils sont vaincus, outrageusement vaincus! Ils gagnent 33 sièges sur nous, mais nous gardons toujours 120 voix de majorité absolue, de quoi les étouffer sous nos étreintes et nous compléter par les réélections aux Aoo annoncés.
Il faut marcher sur l'ennemi l'épée haute et le drapeau déployé. Nous culbuterons tout. D'autant mieux que les pertes ne portent que sur les inertes, les couards, les impuissants; les 33o qui reviennent resteront unis, disciplinés, compacts, et je me charge de les conduire au centre de la citadelle.
Où donc est le pays, le parlement, où l'opposition dispose de 120 voix de majorité? Donc, loin de concevoir la moindre hésitation sur le succès, il faut rendre hommage à cette noble France qui, sous cet ouragan de violence, n'a pas faibli, n'a pas ployé, est restée ferme et vaillante. Nous lui devons la victoire. Elle l'aura.
A vous.
Léon Gambetta.
Tous mes amis parisiens sont chez moi les soirs qui suivent le i5. Déjà, de province, plusieurs élus nous arrivent. Clavel est entré en coup de vent, suivi de Brisson dans l'enthousiasme.
J'aime surtout les vieux amis d'Adam qui me parlent de la joie qu'il eût éprouvée d'une telle victoire.
L'un d'eux, parmi les fidèles attardés à la campagne, notre vieux et cher Hetzel, m'écrit :
i5 octobre 1877.
Ma chère amie,
Je ne sais ce que nos amis penseront de nos 25 ou 3o voix perdues, mais ce que je sais, c'est que je suis, moi, plein d'admiration pour les pauvres gens des campagnes et des villes qui ont résisté à tout : menaces, persécutions, tentatives de corruption, et n'ont cédé que dans cette mesure. La question est nette. La France est le plus honnête et le plus courageux pays qui se puisse rêver. Cette épreuve ajoute à mon amour pour elle. Aucun autre ne l'aurait subie avec aussi peu de défaillance. On ne dira pas qu'elle n'est pas républicaine. Cette affirmation sous la plus formidable des pressions est péremptoire. C'est le rejet le plus éclatant, le plus convaincu de toutes les formes de monarchie. Sans doute une victoire plus grande eût encore mieux valu ; il eût été plus facile de réduire le maréchal ; il lui eût été moins possible de chercher à rester. Mais sa défaite l'accule à cette uécessité qu'il lui faut accepter le gouvernement parlementaire avec toutes ses libertés, avec toutes ses conséquences, ou se démettre.
Tout à vous.
J. Hetzel.
La condamnation de l'entreprise du i6 Mai est éclatante. Rouher, qui parlait déjà en maître, s'efface dans le désarroi général, quoiqu'il soit renommé à Riom. Nous marchons aux victoires définitives. Nous pouvons enfin nourrir tous les espoirs pour notre adoré pays et pour notre tant désirée République.
Comme Grévy opte pour Dole, Girardin accepte la candidature du IX\ Il m'écrit :
L'amitié que j'ai trouvée dans un salon du National et peut-être le siège de ïliiers dans quelques semaines, je suis content et mon sort est rempli.
Je ne puis dire à quel point SpuUer, Ghallemel, Peyrat, Testelin, Billot, Cochery, Allain-Targé, Girardin, qui avaient tous l'angoisse de la rue Roquépine et qui savent comment j'en ai détourné le danger, me sont reconnaissants.
Chiris nous raconte que les conservateurs sont terrifiés. Ils croient « la révolution rouge » très prochaine.
Autour du maréchal, on accuse les ministres d'avoir été lâches, de s'être trop « entichés de légalité )) I
Le mot est presque cynique I
Mais le i8 octobre, je ne puis en oublier la date, Spuller m'arrive dans un état d'agitation extrême avec des phrases comme celle-ci : « J'hésite à vous dire, je n'ai pas le courage de vous dévoiler les graves choses que je ne puis cependant confier qu'à vous seule. »
Je suis forcée de lui arracher une à une ses confidences.
Gambetta a vu d'abord la Païva à Pontchartrain. La drôlesse l'a flatté. Il a été ébloui par le luxe de l'habitation. « Pour ne pas marquer son âge par sa démarche, disait-il, cette femme glisse sur les parquets. » Depuis il voit fréquemment Henckel de Donnersmarck. Il s'entend avec lui. Il lie partie avec la politique de Bismarck, notamment à propos d'anticléricalisme.
Gambetta voit aussi le prince de Hohenlohe. Ces derniers jours il a passé toute une soirée à l'ambassade d'Allemagne I
Lui, SpuUer a dîné avec Gambetta chez la Païva I
Le Henckel a trouvé de bon goût, vers la fin du repas, de dire à ses invités, tous français, d'un air dégagé:
(( Nous vous avons si joliment brossés en 1871. »
SpuUer s'est levé pour fuir l'odieuse maison. Gambetta d'un regard et d'un geste l'a forcé à se rasseoir.
Je n'en puis douter, ce ne sont plus des on dit, des insinuations d'adversaires. Je l'entends de mes oreilles affirmer par SpuUer : Gambetta dîne chez la Païva. Il dîne à la table du plus violent des germanisateurs de F Alsace-Lorraine.
(( Oui, reprend SpuUer, cet Henckel s'est vanté à Gambetta d'avoir fait répandre des bruits de menace de guerre par les journaux allemands, et parla d'avoir apporté l'appoint de M. de Bismarck au succès des élections; c'est encore le même Henckel qui prétend avoir eu l'idée du projet de désarmement préconisé par Crispi, auquel Gambetta se serait, paraît-il, rallié après des échanges de vues avec Bismarck par l'entremise d'HenckelI
— Impossible, impossible, répétai-je, atterrée. Gambetta ne peut avoir renié sa proclamation du 3 février 1871. Je la sais par cœuri « L'insolente (( prétention qu'affiche le minisire prussien d'in- « tervenir dans la constitution d'une assemblée
(( française est la justification la plus éclatante des (( mesures prises par le gouvernement de la Répu- (( blique I
(( L'enseignement ne sera pas perdu pour ceux (( qui ont le sentiment de l'honneur national.
« Le ministre de l'intérieur et de la guerre,
(( Léon Gambetta. »
((Voyons, Spuller, mon ami, se peut-il, après cela, que l'homme de la revanche, le héros de la défense nationale négocie avec Bismarck, à moins qu'une hallucination l'égaré et lui fasse entrevoir la possibilité de retrouver l' Alsace-Lorraine... par Bismarck.
— Non, non, s'écrie Spuller, le sacrifice est consommé dans l'esprit de notre chef. La politique en lui domine le patriotisme à cette heure. (( L'opportunisme )) a présidé à ces négociations. Gambetta veut à tout prix arracher la République des mains de nos adversaires, oui, à tout prixl et Bismarck croit avoir intérêt à nous donner la république, puisqu'il a la possibilité parla de désarmer la défense nationale. La politique (( des résultats immédiats », la voilai Bismarck, je l'ai entendu de la bouche de Gambetta, veut la république en France I Je sais que le chancelier de fer a brisé d'Arnim parce que celui-ci travaillait au retour de la monarchie avec les gens du 24 mai. Bismarck est logique : il vient aux républicains anticléricaux qui feront, il n'en doute pas, la besogne qu'il a faite si mal avec son Kulturkampf. Et puis il juge
d'autre part que les républiques, en ce siècle, sont des gouvernements de paix extérieure et de luttes intérieures qui passionnent les partis et les neutralisent.
(( La politique qui pourrait devenir celle des Danicheff, dit Henckel, accepter l'entente avec l'autocratie russe, la politique mijotée par Decazes et rêvassée dans certains salons républicains, c'est ce que M. de Bismarck ne peut admettre. Oui, ma chère amie, continua Spuller, voilà le poids que je ne pouvais porter seul sans hurler. D'ailleurs, mon devoir d'ami fraternel m'obligeait à vous dire ce que nous ne devons à aucun prix, ni vous ni moi, révéler aux autres, ce dont vous ne pouvez parler à Gambetta lui-même, sous peine de me briser. »
Après le départ de Spuller j'ai un accès de véritable désespoir, quelque chose agonise en moi.
Lorsque je vois Gambetta, que puîs-je dire? sinon insister sur ma préoccupation de la guerre turco-russe, sur mon intérêt pour tout ce qui touche à la Russie, « notre seule alliée possible », ajoutai-je.
Gambetta m'appelle en riant : « Cosaque I » de plus belle et me dit :
(( Il n'y a rien à faire avec la Russie ; battue ou victorieuse, c'est une défaite qui l'attend. Gorts-
chakoff est trop vieux, Alexandre II trop hésitant. A mesure que l'Allemagne monte, la Russie baisse.
— Et, alors, à mesure que l'Allemagne devient plus forte, il faut ajouter à sa force par notre soumission à ses projets.
— Nous en recauserons. »
Je reçois de la sœur de Gambetta, que j'aime tendrement, la lettre suivante :
Nice, i8 octobre 1877.
Chère madame,
Jules, votre filleul, a eu sa première dent le jour des élections. Cette dent, je l'espère, lui sera une défense contre la réaction et pour notre République.
Quand revenez-vous au golfe Juan? Ce jour-là sera un beau jour pour moi. Quel bonheur de vous revoir, de vous entendre après tant de douleurs, de déchirements, de cruelles séparations que votre cœur subit à tout instant !
Benedetta me renseigne sur les scandales électoraux de Nice. Elle a une façon originale et imprévue de peindre les choses qui m'amuse toujours. Benedetta ajoute à son « rapport sur les élections niçoises » :
Ma mère est admirable de santé, le peu de temps qu'elle a passé près de son fils lui a donné dix ans de vie. Elle a vécu sous le même toit, elle a respiré le même air que lui. Elle aspirait tant à ce bonheur. Et puis vous, la Providence de la famille, vous l'avez souvent réunie à vos amis, aux amis de son fils.
Vous l'unique, je vous embrasse.
Benedetta Léris.
On ne peut imaginer la vitalité, le bon sens, le prime saut d'esprit de la sœur de Gambetta. Elle fait vivre tout ce qu'elle raconte. Elle est la gaîté, la joie de tous les siens.
Le vieux Dubocbet vient de mourir. C'est ]y[me Arnaud de l'Ariège et son frère, M. Guichard, qui héritent de l'immense fortune de leur oncle.
D'un libéralisme ardent, M. Dubochet disait volontiers :
(( Je suis un vieux carbonaro, un complice des sergents de la Rochelle. »
M. Dubochet avait accepté d'être le trésorier du comité électoral républicain, dont le siège était chez lui, rue de Surène. Le secrétaire de ce comité était Joseph Arnaud, son petit-neveu.
M. Dubochet répétait souvent :
« Puissé-je voir se lever, avant de mourir, l'aurore du triomphe de mes idées. »
Il a pu croire à cette aurore.
SpuUer revient me voir.
(( Le cauchemar dure, me dit-il. Croiriez-vous que ce n'est pas Gambetta qui a peur de se compromettre dans les pourparlers qu'il a sous le patronage d'Henckelavec Bismarck, c'est Bismarck I Je me suis révolté, mais, comme il me parlait de brisure d'amitié si je ne me sentais plus en accord avec lui, j'ai dû l'entendre me dire des choses que je n'ai pas la force de vous répéter, qu'il ferait
rappeler Gontaut-Biron dès qu'il serait en possession de son influence. Et encore, et encore...
(( Je vous le répète, c'est Bismarck qui impose le secret de ses relations, disant que, les patriotes étant les premiers partisans de Gambetta, il perdrait leur appui et le bénéfice de leur dévouement s'il avouait son abandon de la revanche, et Bismarck ajoute que Gambetta ne peut trouver ailleurs la contre-partie de cette influence.
(( Ahl ma chère amie, ajoute Spuller, combien de fois vous ai-je dit et répété de ne pas applaudir dans les discours de Gambetta ses sorties anticléricales; vous le voyez aujourd'hui : l'anticléricalisme le conduisait à Bismarck et Bismarck à lui. Vous avez votre part des responsabilités actuelles; je ne l'ai pas. Certes, je suis passionnément républicain, mais recevoir la république de la Prusse, cela m'épouvante. Et quant à l'anticléricalisme, ma chère amie, prenons-y garde, il est prussien* I »
Cet Henckel était lié avec Girardin avant la guerre, comme Louis Bamberger l'était avec Adam ; il a poussé Girardin à commettre des imprudences, exploitées par les journaux reptiliens avant et après la déclaration de la guerre.
Girardin avait parié avec Henckel i5,ooo fr. que les Français entreraient à Berlin. Le jour du départ des troupes prussiennes campées aux
* Les Mémoires du prince de Hohenlohe, publiés en 1908, confirment les confidences de Spuller.
Champs-Elysées, Girardin a fait verser les 1 5.000 francs chez Henckel.
Je demeure accablée I Ma passion pour la république est faite de ma passion pour la France. J'ai vu ma république à travers la République de 92 faisant sortir de terre des armées héroïques et victorieuses ; mais si cette république devient l'alliée des Prussiens, si le défenseur de notre cause s'entend avec l'homme dont les griffes ont arraché notre cœur national, l' Alsace-Lorraine, alors je n'ai plus rien à faire au milieu de mes amis, j'irai dans mon Bruyères m'enfermer avec mes morts.
Nos amis sont absorbés par une pensée unique : la lutte politique. Gambetta est d'une activité dévorante. Il rallie ses troupes, il commande, il dirige tous les groupes républicains.
Girardin nous dit un soir :
(( Fourtou prépare son coup d'Etat. Voisin* m'a confié qu'il pouvait, d'un moment à l'autre, recevoir l'ordre de nous arrêter tous. Il ne le fera pas et donnera sa démission, mais, le jour où il donnera cette démission, attendons-nous tous à être arrêtés. On choisira un « soir de M""^ Adam pour nous rafler ».
(( Eh bien I réplique l'amiral Jauréguiberry, pré-
* Préfet de police.
parons-nous, en prévision de ce cas, à nous défendre I
— Avec des armes? demanda Girardin.
— Mais, sans doute, » répond simplement l'amiral.
Alors on discute le cas, et j'ai le chagrin de constater le peu de bravoure d'un certain nombre de nos amis.
Je m'emporte et à un moment je m'écrie :
(( Après tout, en se défendant, on ne risque que la mort I »
Mes deux mains sont saisies par le général Billot, qui les secoue fortement avec un : « Bravo, camarade I » dont je suis très fière.
C'est probablement cette scène, amplifiée, qui a inspiré à un journal un article en première page ayant pour titre : « L'Attaque de la maison Sallandrouze. »
L'attaque était racontée dans les plus minutieux détails, et avec un tel sérieux que les deux tiers des lecteurs y ont ajouté foi.
Je dîne chez Victor Hugo avec Girardin, Boysset, Schœlcher, Louis Blanc.
La politique de Victor Hugo est extraordinaire. Il nous dit ce qu'il ferait s'il était comme Gambetta (qu'il admire d'ailleurs, ajoute-t-il) chef du parti républicain : il agirait I
(( Comment agir, répond Girardin, pourquoi?
Laissons les gens qui nous gouvernent s'empêtrer. Ils ne demandent que l'occasion de faire un coup d'Etat, ne la leur fournissons pas. Combattons-les par l'opinion, par la presse. Les élections prouvent que quand on veut on peut.
— Mais, Girardin, vous n'avez cessé d'affirmer que la presse n'a aucune influence.
— Quand elle va à contre courant, mais quand elle est entraînée, qu'elle exprime mot pour mot la pensée générale, elle est le poteau qui indique la route tracée, on la suit parce qu'elle est dans la direction qu'on a décidé par avance de suivre.
Ce soir-là Victor Hugo et moi nous avons une conversation sans fin sur les petits-enfants. Il a le plus profond mépris pour ceux qui ne sont pas grand-père ou grand-mère. Son éloquence, habituellement solennelle, devient simple, familiale, douce et d'une adorable bonhomie quand il parle des petits. Notre discussion porte sur ce point :
(( Aime-t-on plus ou aime-t-on moins ses enfants que ses petits-enfants? »
« Si les enfants vivent, me dit Victor Hugo, on ajoute les petits aux grands pour élargir, augmenter ses tendresses ; s'ils sont morts on croit les retrouver, on aime doublement les petits, on veut se persuader qu'ils remplacent les autres. »
(( Quand vos petits-enfants sont nés, me demande l'auteur de l'Art d'être Grand-Père, quand les avez-vous aimés P à six mois, à un an?
— J'ai follement aimé ma première petite-fille, tout de suite, en la recevant dans mon tablier.
8o APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
— Quelle supériorité ont les grand'mères de recevoir les nouveau-nés dans leur tablier I Moi aussi j'ai aimé Georges tout de suite, à son premier cri. Tenez, voyez les deux portraits qu'on a faits de Georges et de Jeanne, me dit Victor Hugo en me montrant les photographies des deux enfants. J'en suis si fier que j'ai envie de les mettre dans un cadre à ma porte, comme chez les photographes, avec cette inscription : « les petits-enfants de Victor-Hugo », pour que tous les admirent en passant. »
Jeanne et Georges viennent auprès de Victor Hugo. Il les attire à lui en me disant :
Mon âme, de leur âme enfantine, est Vaïeale.
Et encore :
Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j'aime
De voir jamais...
La maison sans enfants.
Parfois, lorsque les enfants étaient là, au salon, et qu'une discussion s'élevait, Victor Hugo résumait le débat en quelques mots clairs et disait : (( Qu'en pensent Jeanne et Georges .^^ » Tantôt l'un, tantôt l'autre, répondait : (( Je n'ai pas écouté, papapa, » — c'est ainsi qu'ils l'appelaient. — Invariablement Victor Hugo ajoutait : (( Tu as bien fait. »
Je ne connais rien de plus beau que ces vers :
La douleur est un fruit. Dieu ne le fait pas croître Sur la branche trop faible encor pour le porter.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 8l
Combien de fois ai-je vu Victor Hugo, une page blanche devant lui, un crayon à la main, Jeanne et Georges grimpés sur ses genoux, sur son épaule, sur la table, le harcelant pour qu'il leur dessine quelque chose I
(( Papapa, une maison, un château, une rivière avec un grand pont. » Et, sous leurs yeux ravis, un dessin fantastique surgissait en quelques traits.
Quand Jeanne et Georges étaient plus jeunes encore, j'aperçus un jour aux Champs-Elysées Victor Hugo allant à Guignol avec ses petitsenfants. Jeanne avait une cage à la main dans laquelle était un serin. Le grand homme s'assit entre son pelit-fils et sa petite-fille. On jouait : le Drame des sept Portes. Je lui demandai, le soir même, s'il s'était intéressé au Drame des sept Portes.
(( Follement, me répondit-il.
— Et le serin de Jeanne ?
— Jeanne l'ayant mené à Guignol pour qu'il s'amuse comme elle, je suis certain que son serin s'est amusé. »
Lorsque chaque année Jeanne et Georges donnaient une matinée à leurs petits amis, Victor Hugo n'était plus qu'un grand enfant, le plus ravi de tous. Il riait des réflexions naïves, les r*^ 'cueillait pour les redire, guettait celui qui pleurait, le calmant, le consolant.
(( Est-ce que je suis bien ce qu'il faut pour vos invités? demandait-il un jour à Jeanne.
— Oui, papapa, tues très comme il faut, » répondit Jeanne.
Et il était plus fier de ce compliment que de toutes les flatteries sur son œuvre, me disait-il.
Les bruits de coup d'Etat courent toujours, et de plus en plus on précise. C'est sur le général Ducrot que compte M. de Fourtou. Je suis sûre, alors, de n'être pas épargnée.
Mais d'autres bruits circulent les premiers jours de novembre. On dit maintenant que tout s'arrange, que le duc d'Audiffret a persuadé au maréchal de reprendre Dufaure, que le ministère a donné sa démission.
Autre son de cloche entre le 4 et le 7 novembre. On lit à Y Officiel: « Sur la demande qui leur en a été faite par le maréchal, les ministres ont retiré leur démission qu'ils avaient eu l'honneur de déposer entre ses mains. »
Dès l'ouverture de la session de la nouvelle Chambre, les comités des gauches nomment un comité directeur composé de 1 8 membres chargés de faire triompher le pays des résistances du gouvernement et d'abord de le défendre des abus de pouvoir chaque jour plus criants.
Le comité des 18 est une sorte de conseil de guerre concentrant toutes les forces d'action des gauches. Ses résolutions doivent être transmises
au parlement et ses décrets être acceptés militairement comme un mot d'ordre.
Lepère devient l'un des membres les plus actifs de ce comité, et je suis tenue très au courant par lui et par d'autres membres de toutes les résolutions prises. Nommé le 6 novembre, le comité des i8 est composé ainsi :
Lepère.
Gambetta.
Goblet.
Louis Blanc.
Albert Grévy.
Paul Bethmont.
De Marcère.
Clemenceau.
Madier de Montjau.
LOCKROT.
Jules Ferry Antonin Proust.
TiRARD.
Floquet.
Germain Casse.
Horace de Choiseul.
Henri Brisson.
Léon Renault.
On se réunit chez ce dernier tous les jours, boulevard Malesherbes.
Aucune décision ne peut être prise sans qu'elle ait été soumise à Grévy, qui doit être élu président de l'Assemblée, et cette décision lui est communiquée par Lepère, qui sera vice-président.
C'est ainsi que le comité des i8 décida la nomination d'une commission parlementaire pour juger les actes du ministère Fourtou-de Broglie. La proposition fut faite dès l'ouverture de l'Assemblée par Albert Grévy et votée à une forte majorité. Le manifeste des 363, à leur départ, se trouva ainsi réalisé.
Durant les débats qui eurent lieu à propos de
la nomination de la commission parlementaire des 33, Gambetta fit l'un de ses plus beaux discours.
Grévy, aussitôt nomméprésident de la Chambre, s'empressa d'obtenir d'elle un règlement qui lui permettait de maîtriser les emportements des groupes hostiles à la majorité, entre autres celui de l'Appel au Peuple.
Dans l'une des premières séances du comité des i8, m'avait raconté Lepère, l'un des membres proposa un appel au pays. La proposition fut repoussée par Gambetta, soutenu par lui, Lepère. De l'avis de Gambetta, on devait se montrer sobre de protestations retentissantes, et, tout en maintenant l'action parlementaire, organiser la résistance.
« Ces moyens de résistance, quels sont-ils .^^ demanda Bethmont à Gambetta.
— Je consens à vous les faire connaître si vous vous prononcez en majorité pour la résistance, » répondit Gambetta.
Comme il en était convenu, Lepère fut chargé de soumettre la question à Grévy.
Celui-ci répondit qu'il ne consentirait en aucun cas, quel qu'il fût, à déchaîner la guerre civile.
Les partisans de la non-résistance, forts de la réponse de Grévy, déclarèrent que Gambetta était dupé par la faconde de quelques officiers en sous-ordre.
(( Gambetta, me dit Lepère, n'abandonne pas son plan de résistance. Plusieurs, parmi les i8, initiés comme moi à ce plan, sont résolus à le
suivre, d'autant qu'il est fort sérieux, quoi qu'en disent les ... pas braves... Nous avons d'ailleurs remplacé ceux qui nous lâchent par des membres du parlement qui marchent avec nous les yeux fermés. ))
Au cas où un coup de force eût été tenté par Mac-Mahon, Gambetta, en dehors du comité des i8, d'accord avec les chefs de groupe des partis avancés, eût résisté à la réaction par la révolution. Clemenceau fut l'un de ceux qui acceptèrent avec Gambetta la responsabilité d'une action révolutionnaire.
Bientôt, dans la Chambre, il n'y eut plus d'opportunistes, de radicaux, de modérés, d'avancés. On fut classé par le courage. Les 363 n'eurent plus qu'une formule : vaincre le i6 Mai, empêcher ses directeurs de faire un coup d'Etat.
La conviction qu'eurent par leurs informations les ministres du i6 Mai, qu'ils se trouveraient en face d'une force de résistance supérieure à celle dont ils disposaient, les fit capituler et achemina le maréchal vers la soumission.
La lutte nous tenait en haleine heure par heure. Par Lepère, par Spuller, membres de la commission des 33, par M. de Marcère, influent dans le comité des i8, je suivais avec fièvre la marche des événements.
Il m'était impossible d'avoir un entretien, que
je sentais devoir être suprême, avec Gambetta sur l'affolante question bismarckienne. Je lui en avais, un soir, au milieu de nos amis, dit un mot.
« Je vous en conjure, m'avait-il répondu. Il s'agit, en ce moment, de sauver la République : ne nous divisons pas, ce serait un crime. Nous avons tous les atouts en mains, n'en jetons pas un par-dessus votre bonnet, ajouta-t-il en riant.
— C'est bien, répliquai-je, puisque tous vos plans sont arrêtés, fixés, que le comité des i8, dans lequel je pouvais vous ramener des influences qui se cabrent, n'est plus pour vous qu'un comité décoratif, je vais à mon deuil sacrifié, à la continuation de l'œuvre de celui que je pleure, je pars pour Bruyères. »
Dans une soirée d'adieu, oij tous mes amis accourent, Gambetta vint avec M. de Chaudordy, alors ambassadeur à Madrid, et me dit en me le présentant :
(( En 187 1, au ministère des affaires étrangères, à Bordeaux, M. de Chaudordy a plus d'une fois embarrassé M. de Bismarck lorsque celui-ci essayait de tromper l'Europe sur la conduite des troupes prussiennes dans les départements envahis.
— Monsieur, votre opinion sur la duplicité, sur le cynisme de M. de Bismarck, s'est-elle modifiée depuis .î^ dis-je à M. de Chaudordy devant Gambetta.
— Elle s'est fortifiée, madame. Je n'ai foi dans le relèvement de la France que par une entente
avec l'Angleterre, et j'y travaille de toutes mes forces. L'Angleterre ne pourra supporter un jour la prépondérance européenne de l'Allemagne, et, ce jour-là, il y aura de la grande politique à faire.
— 11 y aurait, à mon humble avis, dès aujourd'hui, dis-je, de la politique française à faire à l'étranger, et non de la politique étrangère à faire en France. L'Angleterre, nous ayant laissé réduire à l'impuissance, croit qu'elle fera de l'Europe, avec l'Allemagne, part à deux. Lorsqu'elle s'apercevra qu'elle est dupe, nous verrons bien si sa rancune peut nous être profitable. Ne nous livrons pas à la perfide Albion auparavant, pour l'amour du ciell jusqu'au jour oii nous pourrons faire des conditions léonines. L'Angleterre et l'Allemagne sont également nos ennemies. Je me sens de taille, en bonne Française, à porter le poids de deux inimitiés destinées à me donner le spectacle de deux haines entre elles.
— Les rancunes de M""" Adam, dit en riant Gambetta, sont poussées jusqu'à la férocité.
— Ou jusqu'à une prévoyance qui devient manifestement insupportable, » ajoutai-je sur le même ton.
Parler de façon plaisante de ce dont je souffrais à tel point, je ne pouvais plusl Le dévouement d'Adam, le mien, à la cause républicaine, le don entier de nous-mêmes à la cause de la revanche, tout cela livré à Bismarck, c'était trop.
Spuller seul comprenait l'étendue de ma souffrance, il la partageait.
Duclerc est plus amical encore avec moi. Il semble deviner mes angoisses.
Gambetta cherche à me donner mille preuves de son amitié la plus fraternelle, mais sa combinazione, les influences qui agissent sur son esprit et aussi sur ses sentiments l'attirent de plus en plus en sens contraire des idées qui nous avaient été si passionnément communes.
Mes amis regrettent mon départ. Duclerc vient de la part du duc Decazes me supplier de rester, de combattre l'entraînement fatal de Gambetta pour l'Allemagne. Lui-même va quitter le ministère avant peu. Son élection à Puget-Théniers sera sûrement invalidée. Il ne pourra plus rien pour maintenir nos relations sympathiques avec la Russie, qui pourtant devient de plus en plus sensible à cette sympathie au moment de la tragique épreuve d'une guerre si meurtrière.
Le grand-duc Nicolas a envoyé un parlementaire à Osman-Pacha, qui ne peut tenir longtemps, mais dont la résistance épuise l'armée russe. Osman refuse de sortir de Plewna.
Je ne m'étonne plus de la façon d'être si particulièrement affectueuse de Duclerc avec moi. Il est, par de Reims l'ami de la Païva, au courant du chemin fait par Gambetta dans le sens de l'entente bismarckienne.
Duclerc en veut mortellement à de Reims d'avoir conduit Gambetta à Henckel, et il accuse de Reims, instrument actif des princes d'Orléans, de commettre, pour les servir, le crime de dé-
pouiller Gambetta de sa puissance comme défenseur national, de son prestige comme héros de la revanche.
Président de la commission de l'armée depuis 1871, Duclerc a fait pour sa reconstitution tout ce qu'un patriote passionné peut faire. Trois ou quatre années au plus lui paraissent nécessaires pour que nous soyons en état de nous mesurer à nouveau, cette fois victorieusement, avec l'Allemagne prussifiée.
Ohl cette conversation avec Duclerc, nos confidences, notre chagrin, notre terreur de voir l'adorée patrie arrachée à son relèvement par un ennemi diabolique.
Mais Gambetta est triomphant. Lequel de nous pourrait le détourner de ses tactiques, discuter ses plans. ►^ Et qui nous croirait si nous disions : « Gambetta s'entend avec Bismarck, et il devient un agent du Kulturkampf lorsqu'il fait de l'anticléricalisme )) ?
Dans tous les salons réactionnaires, on gémit sur la faiblesse du maréchal. Beaucoup s'indignent. La presse européenne tout entière grossit chaque jour ses reproches contre son entêtement.
L'armée seule soutient Mac-Mahon. Il la garde complètement en mains.
« J'arracherai les premières pages de l'annuaire, )) nous a dit Gambetta chez moi l'autre soir.
Raoul Duval rentre de son grand voyage. Il sait
par Hetzel que je pars, et il vient me dire au revoir. Il passe une après-midi presque entière à causer avec moi de sa conversion : il me la doit. Il servira la République, parce que a la République seule peut nous donner la revanche ».
Comment ai-je pu ne pas crier à Raoul Duval : (( Je vous ai trompé! La République, c'est la revanche livrée à Bismarck. »
J'apprends qu'Allain-Targé s'est battu en duel le i4 novembre avec Robert Mitchell, et qu'il a blessé son adversaire.
J'emporte à Bruyères, pour les lire, Raymonde d'André Theuriet, le Nabab d'Alphonse Daudet, les Souvenirs de Daniel Stern, qui m'intéresseront plus que personne.
Mais des affaires personnelles m'obligent à retarder mon départ de quelques jours.
J'emporterai aussi un manuscrit à revoir, le premier de la trilogie dont j'ai parlé un jour, a Bruyères, à Gambetta et à Spuller. Il a pour titre : Laide ; les autres seront : Grecque et Païenne, eux aussi presque achevés.
Une après-midi, à deux heures, qui m'annonce-t-on, insistant pour me voir? Jérôme David I
(( Que me veut-il?
— Causer.
— Eh bien, monsieur, causons.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 9I
— J'ai eu pour Edmond Adam, me dit Jérôme David, la plus haute estime. Je me suis souvent et fructueusement, aux assemblées, entretenu avec lui. Je viens m'entretenir avec vous en évoquant son souvenir. Vous avez, madame, le culte de votre œuvre commune, vous tenez à la continuer, votre compagnon de luttes étant mort, et pour cela je crois devoir, par sympathie pour M. Adam, vous avertir de bien des choses.
« Madame, le maréchal n'est pas un homme inférieur, comme vous et vos amis le pensez. Il se désespère noblement. Il croit que la République opportuniste-radicale serait la mort de l'armée, de la revanche et la désagrégation sociale. L'ordre moral lui apparaît sincèrement comme une résistance aux éléments anarchistes qui sont au fond des revendications sociales de vos amis et de leur haine contre les chefs de l'armée.
(( M. Gambetta n'est pas du tout l'homme de la revanche que vous croyez, et vous serez un jour douloureusement surprise d'apprendre qu'il subit ou plutôt recherche ce que le maréchal a refusé d'accepter : une entente avec Bismarck 1 Sachez qu'il fréquente Henckel-Païva, qu'il va fumer son cigare à l'ambassade d'Allemagne, et qu'il est, par lienckel et par Herbert de Bismarck, en correspondance avec notre plus cruel ennemi. Ce que je vous dis n'est pas une dénonciation, c'est un avertissement.
« Croyez-moi, madame, j'ai étudié sans passion poUtique les lois qui président à l'équilibre
moral des sociétés. S'il ne faut pas refouler brutalement ce qui vient d'en bas, ce qui subsiste en haut est encore nécessaire. Les ministres du i6 Mai n'ont malheureusement pas le courage de faire ce qui serait de leur devoir de faire pour sauver la France de plaies encore guérissables ; si le maréchal hésite à arrêter vos amis et à liquider en même temps le bloc communard, c'est une faute que vous-même regretterez dans l'avenir.
— Est-ce la conclusion de votre visite, monsieur .^^
— J'ai voulu vous dire, par une sympathie haute, madame, que vous ne pourrez suivre vos amis, parce que vous êtes une vraie libérale, une passionnée patriote, et qu'un jour, dans l'une des tentatives que vous ferez pour résister aux entraînements inévitables des vôtres, vous pourrez m'appeler, je viendrai causer sauvetage de la France avec vous.
— Merci, monsieur, des sentiments auxquels je dois votre démarche, » dis-je à Jérôme David.
Etrange visite dont je m'explique mal encore le motif dominant, si ce n'est pas celui d'aider à mon détachement de la politique gambettiste.
M. de Broglie a dit plus tard que j'avais été, au 24 et au i6 Mai, « l'âme de la résistance ». Pouvoir jeter le doute dans cette âme était une première satisfaction, à l'heure de la défaite, pour nos adversaires.
J'avais toujours la même croyance dans les bienfaits des principes de la République. Elle res-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE qS
tait pour moi l'idéal gouvernemental destiné à rehausser le niveau moral des classes supérieures, à élever le peuple jusqu^à nous, à faire entrer la France dans la voie de tous les progrès.
Seules mes chères espérances, comme la statue de Strasbourg, s'enveloppaient de voiles de deuil plus épais...
Je m'étais crue plus forte. A Bruyères, le passé, la douceur des choses, tout ce que ce coin béni me rappelait, font de mon séjour une épreuve que j'ai peine à supporter. Je songe, aussitôt arrivée, à repartir.
La sœur de Gambetta m'écrit, en réponse à l'une de mes lettres :
Nice, 19 novembre.
Chère amie, votre lettre m'a fait mal. Il me semble qu'une partie de votre être a passé en moi. Je souffre pour vous, la meilleure, la bienfaitrice de toute la famille. Je regarde du côté du golfe, je vous vois et je pleure.
A bientôt, chère désolée. Au nom de tous.
Benedetta Léris.
Ils viennent, ils m'entourent : Benedetta, son cher mari, la mère de Gambetta, si tendre, le père, avec les rondeurs de sa philosophie, quelque peu égoïste mais robuste, Miette, la servante digne de tous les prix Monthyon, et le petit Léon, qui croit m'apporter une consolation en me disant qu'il a été douzième sur trente, enfin Jules, mon filleul, qui me tend les bras.
Comme l'affection de ces braves cœurs me fait du bien I
Lepère m'écrit que le maréchal est au bout de ses forces, qu'il parle de sa démission à tout instant. On lui donne pour successeurs Grévy, Gambetta, le duc d'Aumale, d'Audiffret-Pasquier, Dufaure...
Le ministère cherche une issue pour se retirer honorablement.
Il voudrait obtenir un vote favorable et démissionner après.
Gambetta est renommé président de la commission du budget. Il m'en fait part par dépêche, et ajoute qu'il se rappelle à chaque nomination les conseils d'Adam.
Le 21 novembre, le cabinet Fourtou-de Broglie démissionne, et, le 23, le ministère Rochebouët le remplace. C'est un défi. Les bruits de coup d'Etat reviennent, menaçants, mais l'attitude de la Chambre, les pétitions qui pleuvent de tous les coins du pays, un revirement de l'armée, arrêtent les plus résolus et font reculer la coalition.
Elle piétine sur place. On lui prête cent projets, celui, entre autres, de percevoir les impôts sans que la Chambre ait voté le budget que le ministère ne peut obtenir.
On dit que Batbie fait une propagande acharnée en faveur de cette solution.
Duclerc m'écrit que M. Bocher, l'ami fidèle des princes d'Orléans, résiste à tous les projets extraparlementaires. Le duc d'Aumale dit très haut
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE qS
qu'on trompe le maréchal. Pouyer-Quertier s'est refusé à s'embarquer sur une mer aussi peu sûre.
(( La maréchale a fait appeler M. de Lareinty, qui l'a trouvée avec le préfet de poHce, ajoute Duclerc. Elle veut résister, Voisin l'en décourage. »
Les journaux m'apprennent que, le 29 novembre, Grévy se rend auprès du maréchal et lui tient un langage très ferme. Il lui conseille de mettre fin à la crise qu'il a fait naître, de s'incliner devant les règles du gouvernement parlementaire et de prendre un ministère dans les rangs de la majorité.
Une lettre de Spuller m'apprend que, parmi nos amis, plusieurs voulaient poursuivre les ministres tombés. Il y a eu discussion à ce sujet dans la commission des 33.
Gambetta s'est écrié, lorsqu'on lui a parlé de ce projet :
(( Poursuivre l'auteur du Secret du roi ferait de nous la risée de l'Europe. »
Spuller ajoute :
M. de Broglie est rendu « à ses chères études ». Il vaut mieux pour lui consulter les belles archives de Broglie que les dossiers du ministère de la justice. 11 peut, dans de magistrales études, faire preuve d'une autre valeur que dans la tâche, si difficile pour un aristocrate, de gouverner une démocratie.
Parfait honnête homme, courageux, chrétien convaincu, trop homme du monde pour rendre les coups de boutoir, trop délicat pour les compromis brutaux ou les finasseries parlementaires.
on croyait M. de Broglie méprisant lorsqu'il n'était que très réservé. Il eût été mieux à sa place dans une assemblée de pairs d'un royaume que dans un parlement nouvelles couches sociales.
M. de Broglie ne savait pas haïr ses adversaires. A l'Académie, cependant, il se montra toujours passionné contre les candidatures qui lui paraissaient ennemies de son drapeau. Les hommes l'intéressaient moins que les principes.
L'un de mes amis de Cannes, grand admirateur de Saint-Saëns et qui vient me voir dans les tout premiers jours de décembre, gémit avec moi sur ce fait que Samson et Dalila, un chef-d'œuvre, a été joué à Weimar, en Allemagne I
Les délégués de la grande industrie et du grand commerce de Paris ont essayé de faire passer au maréchal une adresse, dans laquelle ils le suppliaient de mettre fin à la crise dont ils souffrent. Le président de la République ayant refusé de les recevoir, ils publient leur adresse, qui fait grand effet à Paris et en province.
La majorité de la Chambre, la commission du budget sont d'accord, l'une pour ne pas présenter le rapport sur les quatre contributions directes, l'autre pour ne pas les voter. Rouher insiste pour obtenir le vote, mais il n'y réussit pas.
Il semble, à ceux qui sont dans la mêlée parlementaire, que de graves événements sont proches
Paul de Cassagnac dénonce le comité des i8, comité directeur extra-parlementaire.
Gambetta nie l'importance de ce comité, qui, cependant, depuis ces dernières semaines, a repris de l'autorité.
Girardin m'écrit que sa candidature a été présentée, le 5 décembre, dans le IX% par Gambetta, que notre ami a fait appel à la sagesse calme et à l'énergie des républicains, et que le maréchal, après les démarches de Grévy, de Duclerc, du duc d'AudifFret-Pasquier, a été très impressionné de la modération du discours de Gambetta aux électeurs du IX*.
Gambetta, depuis longtemps, désire voir le maréchal. Duclerc était chargé de faire des démarches à ce sujet, et il m'en conta plus tard les détails.
(( En dix minutes de conversation, le maréchal et moi nous serions d'accord, répétait Gambetta. Je le verrais aussi secrètement que possible. »
Un soir, enfin, Duclerc réussit à décider le maréchal à prendre rendez -vous pour l'importante entrevue qui devait avoir lieu le lendemain soir.
Gambetta en reçut la nouvelle secrète au sortir d'un dîner mensuel chez M"' de Beaumont, sœur de la maréchale, à laquelle Duclerc avait présenté le grand tribun, dont elle se disait (( follement enthousiaste ».
Tout fut arrêté, convenu, Gambetta répétait à Duclerc, qui le reconduisait à la République Française, à quel point il lui était reconnaissant.
Mais la malchance fit que, le lendemain matin, le maréchal rencontra, dans une allée solitaire du bois, sa belle-sœur, M°"* de Beaumont, et Gambetta se promenant et paraissant en grande intimité.
Il prévint immédiatement Duclerc que l'entrevue ne pouvait avoir lieu.
A l'Elysée on projette cent combinaisons pour la résistance. On cherche à grouper les influences, on consulte un à un des hommes comme Pouyer- Quertier, Béhic, Daru et la mouche du coche, Batbie. On discute sur l'état de siège, sur la dissolution pour refus par la Chambre du vote de l'impôt. Le maréchal hésite, traîne les choses, ne décide rien.
Le 10 décembre un suprême effort est tenté par Osman-Pacha, l'héroïque défenseur de Plewna, pour traverser les lignes ennemies. Il a réussi pendant cinq mois entiers dans une forteresse improvisée, avec 3o,ooo hommes, une artillerie inférieure de cent canons, à tenir en échec l'armée russe. L'Europe Ta vu sur des ruines comme sur un piédestal. C'est l'homme de guerre dans toute sa puissance d'autorité.
Jamais Osman-Pacha ne porte de signe de commandement, mais il obtient une obéissance absolue. Il affronte les balles tous les jours, fait relever sous ses yeux les fortifications détruites, veille lui-
même aux approvisionnements, aux distributions, rationne ses troupes, qui acceptent tout de lui.
Après avoir refusé les armistices proposés par le grand-duc Nicolas, et dans le suprême effort qu'il fit pour briser le cercle de fer qui l'enserrait, un obus le renversa de son cheval, la cuisse fracassée. Ses lieutenants l'ayant ramassé ensanglanté arborèrent le drapeau blanc, placèrent le héros sur une charette de paille et se rendirent avec lui.
Skobeleff me raconta plus tard avec émotion la scène finale.
Le grand-duc Nicolas alla au-devant d'Osman- Pacha, et, l'ayant salué, lui dit :
(( Je vous fais mon compliment de la défense de Plewna, c'est le plus beau fait d'armes que l'histoire ait eu à enregistrer. »
Et il lui tendit la main.
Le blessé la prit en murmurant le mot qu'il répétait sans cesse :
(( Dieu seul est puissant I »
Je reçois de Girardin la lettre suivante :
10 décemtre 1877.
Chère et vaillante amie,
J'avais convié au dîner de vendredi dernier (Girardin avait pris mon jour jusqu'à ce que je revienne) tout le comité de la rue Ghauchat. Il a été terne. Vous étiez absente et le dictateur* a été retenu. Vendredi prochain dînera-
* Gambetta.
t-on? Je ne sais rien encore. J'attends demain ou aprèsdemain. Il plane au-dessus de cette semaine des nuages si épais, si chargés d'électricité, que nous sommes à la merci d'un coup de foudre et que l'élection de dimanche prochain * pourrait bien n'avoir pas lieu.
Ce jour-là, où serons-nous tous? Serons-nous jugés ou serons-nous juges? Tout est possible.
Si l'on se revoit, quel beau jour et quel bon dîner! Du fond du cœur.
E. DE GiRARDIN.
Une sorte de panique s'empare à la fois des gouvernants et des gouvernés. On croit à un coup de force, surtout après la déclaration du major Labordère à son colonel : « Un coup d'Etat est un crime, je n'en serai pas le complice. »
Mais brusquement le ciel se dégage. Les appels faits à la conscience du maréchal n'ont pas été vains. Nous avons depuis le i4 décembre un cabinet libéral, ainsi composé :
Présidence du Conseil et
Justice MM. Du F AU RE.
Affaires étrangères Waddington.
Intérieur De Marcère.
Finances Léon Say.
Guerre Le Général Borel.
Marine L'Amiral Pothuau.
Jnstructionpublique et Cultes. Bardoux.
Travaux publics De Freycinet.
Agriculture et Commerce. . Teissereng de Bort.
* Celle de Girardin lui-même au IX'.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE lOI
Sauf le général Borel, que je ne connais pas, M. Dufaure, que je connais peu, sauf M. Waddington que je considère à la fois comme un Anglais et comme un bismarckien^ tous les ministres sont les hommes les plus honorés de notre milieu et de plus mes meilleurs amis.
Le pays accueille avec enthousiasme le ministère Dufaure, qui rassure les apeurés. Beaucoup de gens se disent que, si M. Thiers vivait, le maréchal lui eût rendu le pouvoir. On répète : « C'est un ministère de M. Thiers. »
Non. M. Thiers eût été plus loin.
Cependant la situation politique de Gambetta grandit. C'est comme président de la commission du budget, eh refusant le rapport sur l'impôt, qu'il a obligé les ennemis de la République à capituler. Aussi commence-t-on à parler du « pouvoir occulte ».
Le i4 décembre, le message du président de la République satisfait les plus exigeants d'entre mes amis. Il y est. enfin parlé, sans réserve, de la constitution , des institutions républicaines . Une phrase produit un grand effet : « Le pays exige que la crise que nous traversons soit apaisée, il exige avec non moins de force qu'elle ne se renouvelle pas. »
On applaudit à cet autre passage : (( La Chambre des députés est assurée désormais d'arriver régulièrement au terme de son mandat. »
L'exposition universelle occupe les esprits, on la croyait en danger, elle ne l'est plus. M. de Marcère, Krantz, Alphand se préparent aux miracles pour la rendre digne de notre Paris.
Qui songe alors au programme de Belleville? la magistrature élective, une convention permanente, les milices nationales I On en sourit.
Seul l'anticléricalisme surgit. Les cléricaux sont accusés avec raison d'avoir mené toute la campagne du i6 Mai, et on prépare, m'écrit Glavel, dans les « convents » une campagne mortelle contre les (( couvents ». Il ajoute : « Maintenant que Massol, comme je vous l'ai dit chez vous un soir, a fait, après dix ans de luttes, rayer de nos loges le grand Architecte, on va manger du prêtre à bouche que veux-tu. »
Une lettre de Spuller datée du 1 5 décembre :
Chère madame,
Votre bon souvenir m'a profondément touché, et je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance pour ce témoignage si délicat de votre bienveillance, qui de loin comme de près est si ingénieuse à se révéler.
Vous avez bien raison de penser que la nomination de mon frère comme préfet du département de Vaucluse a dû me causer la satisfaction la plus vive. Songez que depuis six ans je savais qu'il désirait passionnément rentrer dans l'administration, qu'il avait hâte de prouver par son travail, par ses services, par ses capacités, qu'il n'est point cet
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE Io3
homme étourdi, écervelé, sans règle ni mesure, que la réaction nous représente, qu'il souhaitait pour sa famille plus encore que pour lui d'occuper un poste où viendraient le trouver l'estime, la considération, la faveur de ses amis, qu'il ne demandait enfin qu'à tenir son rang, qu'à cesser d'être un désœuvré, un déclassé; vous voyez combien je l'aime. Je ne puis pas plus vous dire pour lui que pour d'autres ce que c'est que de se donner et se reprendre.
Toute ma vie s'est passée au service de ceux à qui j'ai livré mon intelligence et mon cœur. Je ne me repens pas d'avoir eu ce caractère et cet instinct. Tout est venu me trouver à cet arrière-plan oii j'aime à me tenir : la notoriété, les sympathies publiques, un peu d'influence et de crédit, une situation pécuniaire relativement heureuse et qui me suffit. J'avais à côté de moi ce frère à qui j'ai toujours porté affection et respect, et je le voyais dans une situation bien inférieure à la mienne sous tous les rapports. Je souffrais de cette comparaison inévitable qui s'imposait à moi comme aux autres. Je trouvais le sort injuste. Je me plaignais souvent comme je sais me plaindre, en m'accusant de n'avoir pas su faire tout ce qu'il aurait fallu pour effacer des préventions, de faux jugements, avec fausse légende... et j'attendais.
Enfin, c'est fini, du moins, je le crois, car y a-t-il rien de fini pour des hommes comme nous? Le voilà placé. Je sais bien qu'il est dans un poste particulièrement difficile. Gambetta, qui a si bien et si haut l'instinct des choses du cœur, m'a dit quand je lui ai appris cette nomination dans Vaucluse ; a Ah! j'aurais mieux aimé autre chose! » Moi aussi, sans doute, mais c'est notre lot à nous de faire les choses difficiles et dont les autres ne se soucient point. Je ne suis pas fâché, d'ailleurs, que mon frère ait à déployer son activité trop longtemps contenue. Et puis, vous le dirai-je? nous ne sommes, ni lui ni moi, de ceux qui se logent dans quelque trou pour s'y faire oublier ; nous avons besoin de justifier par les œuvres accomplies et les services rendus l'élévation dont on nous trouve dignes. Il y a dans
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Vaucluse beaucoup à faire pour ramener l'ordre dans les idées et la paix dans les cœurs. On ne sait guère en ce pays-là, on ne sait pas ce que c'est que la modération dans la conduite, qui vous rend maître de soi comme des autres. On a besoin aussi d'y apprendre les avantages de la politique de conquêtes lentes et régulières obtenues par l'ascendant de la raison pratique. C'est cette politique à laquelle, mon frère et moi, nous sommes dévoués, qu'il va tâcher d'appliquer dans Vaucluse. Puisse-t-il réussir! Le succès même viendrait-il à trahir ses efforts que je ne renoncerais pas à l'aider encore et toujours, car je l'aime : j'ai confiance et je suis déjà heureux qu'il lui ait été donné de faire ses preuves.
Mais c'est trop longtemps vous entretenir de ce sujet. Vous voilà repartie. Vous jetez à la fin de votre lettre un cri qui m'émeut. Non, vous ne serez pas seule! vos amis vous écriront et je veux être de ceux-là. A vous qui êtes si bonne, on vous doit tous les bons offices, et que pourrait-il y avoir de plus charmant que de converser avec vous pour vous aider à tromper votre solitude et votre douleur?
Je ne vois rien à vous mander qui en vaille la peine. Noël est pluvieux et triste à mourir. Je ne sais si Paris se reprend à sa vie habituelle. Il me semble que la crise s'est dénouée trop tard. Le jour de l'an pourrait bien être manqué. Néanmoins le soulagement est extrême, et c'est déjà beaucoup. On pense toutefois qu'il ne faut pas cesser de veiller. Les rumeurs qui circulent avec persistance au sujet de certains chefs militaires, dont l'hostilité ne désarme pas envers la République, entretiennent partout la défiance. Vous en trouverez un écho dans mon article, car nous sommes un peu comme les harpes éoliennes du télégraphe dans la campagne, nous gémissons sous le moindre vent qui passe.
Je me doute que cette affreuse année 1877 vous pèse et qu'il vous tarde qu'elle soit finie. Elle s'en va au grand ga lop. Laissez-la partir. 1878 nous sera plus clémente à tous; qu'elle soit la bienvenue, qu'elle vous apporte les consola-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE I05
lions que souhaitent pour vous tous ceux qui vous aiment et dont je suis l'un des plus respectueux et des plus dévoués. E. Spuller.
Le i6, M. de Freycinet me répond à une lettre de l'avant-veille :
Chère madame.
Merci de vos félicitations. C'est une des meilleures récompenses de mes efforts. Vous avez raison, nous rêvons de faire de grandes choses pour cette chère Patrie que vous aimez si bien et pour la cause républicaine désormais inséparable de la France.
Votre respectueux et dévoué,
De Freycinet.
M. de Freycinet passe au milieu de nous pour un habile. Je le défends, car on veut que cette habileté soit ondoyante.
Je conviens que la nature de M. de Freycinet est complexe. Il est à la fois très brave dans le danger et très raisonneur en face d'une résolution à prendre. Il y a cent preuves qui constatent son courage et cent autres ses hésitations.
Un trait de lui en février i8/i8 :
Polytechnicien, il conduit son régiment désarmé ; arrivé à une barricade, les insurgés, croyant à une attaque, tirent sur les soldats. M. de Freycinet monte tranquillement sur la barricade pour expliquer aux insurgés que ce régiment est désarmé.
Dans plusieurs accidents graves, lorsqu'il était au chemin de fer du Midi, il donnait souvent des preuves de courage et de sang-froid.
I06 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Gomme délégué de la Défense nationale, quand il est allé seul mettre en cause le général d'Aurelle de Paladines, il savait bien que le général ne demandait qu'à le faire fusiller.
S'il a des oscillations en politique, c'est qu'il la croit destinée à osciller indéfiniment entre la gauche radicale et la gauche modérée. Il sait ce qu'on dit de lui, de quoi on l'accuse, mais calme, sans parti pris, sans recherche de l'absolu, consciencieux opportuniste, il louvoie entre des possibilités qu'il a dégagées des deux extrêmes. Il observe, il analyse, il ne dédaigne aucun des éléments qu'il rencontre, et, quand il a choisi, il ne manque pas de fermeté.
(( Avec l'âge, dit Peyrat, l'heure de l'expectative deviendra plus lente pour Freycinet, et durant cette heure le renard lui passera entre les jambes. »
Ce moment-là ne me paraît pas encore très proche, et l'on peut prévoir pour M. de Freycinet une fortune qui le conduira aux situations les plus hautes.
J'ai de Girardin cette dépêche, le 17 au matin :
Onze mille voix, mille moins que Grévy, mille plus que Thiers. Amitiés. Girardin.
La veille, avant de connaître le résultat de son élection, Girardin m'avait écrit une lettre que je reçois après sa dépêche :
Paris, 16 décembre 1877.
Chère vaillante, Le panier de fleurs m'arrive. Grand merci des vingt convives, mais pas un des vôtres! notre grand ami ayant de-
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mandé la remise à... Sera-ce vendredi prochain? Je ne le saurai que demain si je le trouve à la Chambre où j'irai faire mon entrée... malheureuse! car je ne puis pensera cette nécessité d'aller à Versailles et de perdre un temps si précieux à mon âge — sans regretter d'avoir dit oui/ A tout autre que lui j'eusse dit non. — II* a décidément une influence irrésistible sur moi.
J'enrage!
Aller à Bruyères! Ah! je le voudrais bien, mais impossible cette année avec tout ce que j'ai à faire et à continuer. Ce que je voudrais, ce serait qu7/ se donnât et se fît donner un congé de deux mois. Lui en a besoin, moi je puis m'en passer.
Vendredi prochain, j'espère qu7/ pourra venir dîner. J'inviterai mon bureau électoral du 9° dont il est le président s'il ne s'est pas abusé et si je suis élu ce soir.
En toute hâte et en toute affection.
E. DE GiRARDIN.
Gambetta ne m'écrit pas. C'est pour moi la preuve qu'il poursuit sa politique bismarckienne, car je ne puis douter de son amitié. Rien n'entravera notre fraternité de cœur, mais nos esprits deviennent ennemis. Une partie de notre affection très grande était scellée par la passion de ressouder les membres arrachés à notre France. Gambetta poursuit un autre rêve, il croit à d'autres compensations et comprend autrement que moi notre relèvement. Il accepte pour nous de passer d'abord, comme l'Autriche, par l'humiliation de la soumission au vainqueur; c'est une politique I Mais moi, plus Française que lui, je sens que ce
* Gambetta.
I08 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
que le vaincu peut toujours défendre contre le vainqueur, c'est sa dignité.
Lui écrire I Non, je souffre trop ; mes arguments seraient accusateurs. Si Gambetta n'avait comme moi dans le sang que l'atavisme de la vieille France, il n'aurait pu trouver en lui des raisons pour aller à Bismarck par Henckel de PaïvallI
Mais sa mentalité, je ne la changerai pas... L'opportunisme, c'est la combinazione italienne, la possibilité perçue dans ses avantages, non dans ses répulsions violentes « et aveugles », dit Gambetta.
Mon vieux docteur Maure vient passer une journée avec moi. Il n'a plus sa lettre de Thiers.
Jean Reynaud, Cousin, Mérimée, Thiers, Adam, nous ont quittés.
C'est avec des larmes que nous évoquons nos morts. Nous parlons de politique. Le docteur Maure n'admettait Gambetta que soumis aux conseils de Thiers. Idéaliste, comme tous les hommes de i848, il s'inquiète de voirie côté utilitaire prédominer dans les préoccupations de la politique opportuniste.
(( On y abuse du côté pratique, déclare-t-il. Certes, ajoute mon vieil ami, il ne faut pas dédaigner les résultats matériels d'une politique, mais il faut en même temps initier la nation aux idées de sacrifice à sa grandeur et à sa fierté. La paraphrase de r (( enrichissez-vous » de Guizot est à tout instant en vedette dans les discours opportu-
nistes. Je préfère presque les ((avancés» qui parlent de réformes, de questions sociales. Et puis, voyezvous, ajoute le docteur Maure, Gambetta change trop souvent d'alliés. Il s'est uni à Thiers par opportunisme, il l'eût combattu s'il avait vécu; il s'est allié aux légitimistes contre les bonapartistes, aux bonapartistes pour écarter les orléanistes. Quand il sera au pouvoir, il aura contre lui la coalition de tous ceux dont il aura usé au profit de sa politique personnelle. Il s'allierait à Bismarck, c'est-à-dire au diable, si cela pouvait être utile à ses combinaisons ! . . . »
Avons-nous enfin l'apaisement que donne la victoire? Non. La majorité s'emballe follement. Tous les candidats qui ont usé des affiches blanches du maréchal sont invalidés. On les harcèle. Les radicaux trouvent que la part qui leur est faite dans la distribution des situations est par trop maigre.
(( Quand la République était en péril, vous nous portiez aux nues, nous, les radicaux, disent ceuxci, et maintenant nous n'existons plus. »
L'apaisement ne se fait nulle part, les Cunéo d'Ornano, les Cassagnac, les Baudry d'Asson, deviennent plus violents que jamais.
Cependant la France a besoin de calme, de confiance, pour travailler. Le ministère le com-
no APRÈS l'abandon de la revanche
prend, et, en vérité, chaque ministre s'efforce d'intéresser le pays à ses vitalités économiques.
Teisserenc de Bort, ministre du commerce, fixe la date de l'ouverture de l'exposition universelle au I" mai 1878.
On discute M. Krantz comme commissaire général, mais le choix d'Alphand est unanimement approuvé.
Eugène Pelletan, dont j'aime la fidélité, la grâce d'amitié, l'esprit généreux et l'âme haute, m'écrit :
Que faites-vous, chère madame et amie? Vous avez dû rentrer bien triste et avec bien des tristesses dans votre paradis terrestre de Bruyères. Il y avait là tant de souvenirs que vous ne pardonnerez pas à vos rosiers de continuer de fleurir.
Et puis, en regardant votre ciel bleu, vous songiez à l'horrible brouillard qui pesait sur Paris. Le voilà dissipé en partie du moins. Je regrette que vous ne soyez plus là. Sans fadaise, vous nous manquez. Il faut toujours une femme à la politique par cela seul qu'elle a de l'esprit, du cœur, du tact, du coup d'œil et du désintéressement. Tant pis pour vous si vous passez à ce moment devant une glace et si elle vous renvoie votre figure. Quand une femme a tout cela, dis-je, elle rend des services qu'un homme ne pourrait rendre : elle apaise, elle inspire, elle adoucit, elle rapproche, elle réconcilie, elle verse enfin la goutte d'huile qui empêche la machine de grincer ou de rompre.
Vous avez été bien étonnée du revirement de l'Elysée. C'est la première fois que la République fait une omelette sans casser d'œufs. Elle peut aujourd'hui en revendre, en fait de miracle, à Notre-Dame de Lourdes.
Croiricz-vous que j'ai eu assez d'esprit d'à-propos pour aller vous voir vingt-quatre heures après votre départ? Je
reconnais bien là un certain guignon attaché à ma poursuite.
Vous êtes sans doute au travail, et c'est le vrai Paraclet de
In ame.
Pensez, sentez et ensuite écrivez pour sentir et penser en commun. Vous le devez à vos amis qui, comme moi, vous admirent à fond de train pour tout ce qu'il y a en vous de sérieux et de rayonnant, de noble et de délicat.
Toute la smala du Cherche-Midi vous envoie ses meilleures sympathies. Les miennes ne font que croître en vieillissant.
Eugène Pelletan.
Maurice Sand vient habiter à la Muette pour échapper à sa douleur. La tristesse de Nohant est trop cruelle.
C'est pour moi une grande joie de penser que j'aurai Maurice et Lina plus près de moi. M""® Sand aimait notre amitié.
Elle me disait un jour :
(( Vous êtes ma fille choisie, la sœur de Maurice, la mère de Lina, la grand'mère, avec moi, d'Aurore et de Gabrielle, »
Une lettre de Spuller m'arrive sous une double enveloppe. Sur la seconde, je lis, avant de l'ouvrir :
« A me retourner » .
Il s'agit, j'en suis certaine, de Gambetta et de Bismarck.
Paris, 2 3 décembre 1877, Chère, chère madame,
Je souffre en vous écrivant ce que vous souffrirez en me lisant, car, alors même qu'on prévoit la suite logique des choses, on s'encourage cependant à en douter, si elles doivent vous être infiniment douloureuses. Or que pourraije vous confier qui vous affecte davantage que ce qui suit?
Vous n'avez pu vous expliquer pourquoi le maréchal s'était enfin décidé à rester après avoir répété bien haut qu'il n'en pouvait plus, et, en restant, à prendre un ministère de gauche quand jusque-là il croyait « perdre la France en le faisant ».
Il est resté parce qu'il a reçu de l'empereur d'Autriche une lettre qui lui en faisait un devoir, François-Joseph ajoutant que la crainte d'être forcé lui-même de prendre part à la guerre d'Orient, et par suite de laisser à la Prusse la liberté de recommencer la lutte avec la France, obligeait le maréchal à rester au pouvoir et à se mettre d'accord avec sa majorité parlementaire. Voilà pour le maréchal l'explication que m'a donnée Gambetta, la tenant d'Henckel.
Henckel est, paraît-il, satisfait de la nomination de Waddington, d'un protestant au poste des affaires étrangères, en remplacement de Decazes, a féru d'alliance russe », cela même aurait été inspiré par Bismarck!
Faut-il vous dire ce qu'Henckel a osé ajouter?
« Il vous reste maintenant, mon cher Gambetta, à aller à Varzin ! »
Et Gambetta m'a dit qu'il a répondu ;
(( Pourquoi pas? »
Ah! madame, je le sais, vous avez des larmes dans les yeux et vous pouvez pleurer. Moi, il m'a fallu une force au delà de ce que je croyais possible pour entendre de telles paroles d'une telle bouche.
Henckel a ajouté :
« Ce n'est que dans une conversation que vous pourrez
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE Il3
établir solidement les conditions du rétablissement d'un régime de confiance entre nos deux pays sur la base d'une politique commune de la France et de l'Allemagne contre la Papauté. »
Gambetta en me le répétant m'a regardé dans les yeux et m'a dit avec brusquerie :
(( Tu as aujourd'hui une figure d'enterrement.
— C'est qu'aussi tu enterres quelque chose.
— En tous cas, pas la République !
— Oh! non.
— Alors ? Du reste si ça ne te va pas que je te prenne pour confident...?
— Rien ne m'enorgueillit et ne me touche plus que ta confiance.
— Eh bien ? assouplis-toi aux choses dans la forme si tu es assoupli au fond. »
Ah! chère madame, lui voir un autre confident qui peut-être le trahirait, jamais! Mon seul espoir est maintenant d'empêcher Gambetta d'aller à Varzin !
Déjà notre ami est écœuré du lendemain de son triomphe. Ceux qui ont contribué à la victoire électorale ont des exigences et des appétits que vous ne pouvez imaginer.
« La curée des récompenses, » dit Gambetta.
« La République aux républicains ! » répète-t-on autour de nous.
Votre ami sans boussole que ses fidélités d'amitié.
E. Spuller.
Je renvoie cette lettre à Spuller, et lui dis que j'en ai pris une copie en forme de notes. Je rétablis cette lettre aujourd'hui, les mémoires du prince Clovis de Hohenlohe ayant été publiés, ceux du docteur Bûsch, ceux de Gontaut-Biron confirmant ce que m'écrivait Spuller, et me permettant de parler de négociations qui de secrètes sont devenues publiques.
Il4 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
De Paul de Rémusat une réponse à une lettre de moi qui le félicitais de sa promotion de ministre à la Haye.
a6 décembre 1877.
Madame,
Je suis très touché de votre lettre et de vos aimables compliments, et je les sens d'autant plus que je ne les mérite pas. Quant à aller véritablement à la Haye, je n'y ai point pensé. Je n'ai pas d'autre ambition que de me présenter de nouveau aux électeurs, et je ne demande à la Chambre que de m'envoyer à Muret pour recommencer la lutte dans des conditions d'honnêteté et d'impartialité que mon département n'a jamais connues.
J'ai peu de nouvelles à vous donner de Paris, car sans doute vous en avez plus que moi. On est toujours dans la joie du succès et l'on a confiance dans sa durée. Le président de la République a l'air d'avoir pris son parti de présider véritablement la République, et il paraît hors d'état de refaire un 1 6 ou un 24 Mai ou tout autre acte de ce joli mois de mai qui semble destiné à toute autre chose que la politique et qui maintenant réveille les plus mauvais souvenirs. Veuillez agréer, etc.,
Paul de Rémusat.
En même temps je reçois de Jules de Lasteyrie une lettre datée de son conseil général.
Melun, le 27 décembre.
Madame, Je ne saurais vous dire combien je vous suis reconnaissant de votre aimable souvenir et de l'intérêt que vous voulez bien me porter.
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Vous êtes restée auprès de vos amis dans la mauvaise fortune, ils espèrent que le soleil et les fleurs du golfe Juan ne vous retiendront pas éternellement loin d'eux dans leur prospérité.
En attendant, madame, daignez agréer l'hommage de la reconnaissance et du respect du plus humble d'entre eux.
Jules de Lasteyrie.
M. de Freycinet, qui, avec M. Thiers, est le civil qui a le mieux parlé des questions militaires, qui les a le mieux étudiées et comprises, est, selon moi, le futur ministre de la guerre. Je le lui ai répété plus d'une fois, et il en a ri volontiers, prétendant que mon insistance est une gageure. Le début de M. de Freycinet au Sénat a été un rapport sur l'administration de l'armée d'une clarté sans égale malgré ses termes techniques.
Je lui écris en le priant d'adresser pour moi une requête à son collègue de la guerre, le seul ministre que je ne connaisse pas.
M. de Freycinet me répond :
Paris, 3i décembre.
Chère madame,
Vous me demandez, sans vous en douter, la chose la plus difficile du monde, mais pour vous complaire je tenterai l'impossible.
Agréez, avec mes vœux du nouvel an, l'expression de mes sentiments respectueux et dévoués.