CHAMBRE
DES DÉPOTÉS 3o décembre 1878.
Madame,
Le jour même où j'ai reçu votre billet, je suis allé au ministère de l'agriculture. Girerd était parti pour le département de la Nièvre, mais il est revenu passer deux jours ici. Je l'ai vu hier, et il m'a bien promis de reparler à son ministre de l'affaire de M. Guistiniani, beau-frère d'Emmanuel Arène, qui, paraît-il, souffrirait quelque difculté à cause du titulaire actuel contre qui l'on n'aurait aucune raison de mécontentement. Girerd est d'ailleurs, quant à lui, parfaitement disposé. Vous savez quel aimable garçon il est et d'ailleurs quel homme sûr. Il n'en est aucun que j'aie autant éprouvé, il n'y a que de l'or dans cette nature-là. C'est pour vous dire que, si j'étais sous-secrétaire d'État, vous me défendriez, j'en suis bien sûr, et que je vous demande de défendre mon ami si l'occasion s'en présente prochainement.
D'après ce qu'on m'a dit, quelques gens songeraient à lui chercher noise à propos de la liste des numéros gagnants. Cela me parait difficile, mais, s'il y avait quelque tentative de ce genre au Petit Journal ou ailleurs, vous voudriez bien venir à mon aide.
Je suivrai d'ailleurs l'affaire d'Ajaccio dès mon retour, car je vais passer trois ou quatre jours à Bourges.
Bien que la France nous ait appris par vos si vivantes lettres que vous avez d'abord gagné Rome, je vous adresse cette lettre à Bruyères espérant que vous vous êtes décidée à prendre un peu de repos, car c'est une médiocre villégiature que la Ville éternelle.
Ma femme se rappelle à votre bon souvenir et vous prie d'agréer nos plus sincères souhaits.
J'ai l'honneur d'être, madame, votre très humble et très attaché serviteur.
Henri Brisson.
Je quitte Rome avec la conscience que mon séjour a été utile à mon adorée patrie. Je me suis efforcée de calmer certaines susceptibilités chez mes amis les plus influents.
L'Italie est jeune, mais tous les hommes qui sont à sa tête sont pour la plupart vieux, sauf le roi. Ils ont été de l'âge héroïque, ils ont plus d'exigences que la génération qui leur succédera.
Leurs luttes, leurs dévouements, leurs sacrifices — la plupart ont été exilés, prisonniers, persécutés — leur ont insufflé une passion patriotique sans limites, car la souffrance nationale grandit l'amour. Nous le voyons bien depuis la guerre.
Combien m'ont priée, à mon départ, de plaider la cause de la vieille amitié, de la vieille fraternité latine et italienne.
Je suis tout acquise à la cause, car je vois de plus en plus l'intérêt de Bismarck à nous brouiller et à tenir l'Autriche en mains par son influence à Rome.
Mon pays vaincu ne disputera jamais trop de sympathies au vainqueur I
Une lettre de Gambetta à Bruyères qui m'y a attendue.
Paris, entre le 3i et le i".
Votre campagne de Rome doit être finie, et vous voilà dans vos quartiers d'hiver. Recevez les félicitations et les rc^acts d'un malheureux esclave pour lequel il n'y a plus
guère ni trêve ni congé! Heureusement, nous jouissons ici d'un temps délicieux qui ferait crever de dépit votre éternel printemps si vous pouviez accepter une si impérieuse rivalité; mais, las! il n'est pas de soleil qui puisse remplacer votre superbe présence, et Paris est trop vide ou trop platement encombré sans vous.
Je m'arrête, sachant combien les madrigaux vous paraissent fades, et je me contente de vous envoyer les vœux d'une amitié aussi fraternelle que dévouée pour les nombreux desseins que doit rouler certaine tête de ma connaissance.
Soyez toujours triomphante, toujours heureuse, et n'oubliez jamais qu'il ne vous est pas permis, un seul jour, d'avoir une inquiétude, un chagrin, un revers, sans m'appeler à l'aide.
Je vous embrasse pour bien commencer la désagréable année qui va s'ouvrir.
Votre ami.
Léon Gambetta.
Aucune amitié dans ma vie n'a eu les alternatives de dévouement, d'admiration, de doute, de révolte, comme mon amitié pour Gambetta.
Cette amitié, dont les sentiments intimes restaient fidèles à travers toutes les bourrasques, m'a plus d'une fois martyrisée.
Durant les quinze jours que je passe à Bruyères, seule, après mon retour de Rome, n'étant pas soutenue par le désir de convaincre mes amis italiens des sympathies de la France pour eux, de l'exagération de leurs inquiétudes, je m'abandonne à mes désespérances.
Quels chagrins ma passion pour la plus belle des républiques, pour la plus haute, la plus noble,
la plus adorée des patries, 1879 va-t-il m'apporter?
Je ne puis parler qu'à Spuller (et encore il s'acclimate aux combinaisons opportunistes!), qu'à Duclerc, qu'à Girardin, de mes angoisses; vis-àvis de tous les autres, je reste le disciple du (( grand chef de la Défense nationale » I L'abîme de plus en plus est béant devant moi I
Mais le Gambetta qui m'inspire des terreurs comme défenseur national n'est-il pas toujours le chef de mon parti? Je dois donc rester malgré tout dans le rang, garder ma gratitude pour le lettré qui s'intéresse à mon art mieux et plus qu'aucun autre, qui sait m'apporter la première récompense de mes livres ; quant à l'ami personnel, au frère de choix qui n'a cessé de comprendre ma douleur intime, de m'aider à l'élever, à faire vivre Adam en moi, à servir doublement la cause qu'Adam avait servie et aimée toute sa vie, celuilà rien ne peut ni ne doit l'entamer dans mon affection .
C'est encore à Bruyères que je m'intéresse aux élections pour le renouvellement triennal du Sénat. Elles ont lieu le 5 et le i3 janvier et m'occupent comme elles eussent occupé Adam. Je suis pleine de confiance, et mes prévisions ne me trompent pas. La majorité du parti républicain est écrasante. La manifestation des électeurs du
second degré, de ceux qui représentent la France supérieure et réfléchie, est telle que le maréchal ne peut pas ne pas y voir la condamnation absolue de l'aventure du i6 Mai.
Il est, nous dit-on, résolu à donner sa démission.
Cette fois, les réactionnaires, les monarchistes sont bien vaincus, et c'est la République définitive, incontestée.
Je crains même que la victoire soit trop complète, la majorité trop forte. Elle va être au Sénat de 4o ou 5o voix.
En raison même de l'accablement des monarchistes, il faut craindre que les fous, les exaltés de la République aient des exigences excessives.
Les républicains modérés, voire les opportunistes, sentent qu'ils vont être envahis, poussés par leurs queues. Déjà, ils ont sur leurs talons les condamnés de la Commune qu'on sera forcé d'amnistier, qui vont débarquer, l'âme haineuse et les dents longues.
Une lettre de Coquelin qui prouve que Gambetta n'a pas les mêmes appréhensions que moi :
Paris, janvier 1879.
Ma chère madame et amie,
Les espérances de notre grand chef ont été dépassées de beaucoup et sa joie était au comble dimanche après-midi. J'ai déjeuné avec lui et il a dîné avec moi. Il m'a dit : « J'ai écrit à M°" Adam et n'en ai point encore reçu de réponse. »
Je n'ai pas voulu vous envoyer de souhaits avant les élections. Elles sont bien un peu pâles à notre gré, nous
sommes plus coloristes que cela, mais je suis sûr que votre grand cœur a eu un grand et beau soupir patriotique.
J'attends votre retour avec impatience. Votre bonté, votre bienveillance pour moi me manquent absolument et sont une des satisfactions charmantes de ma vie.
Je vous envoie bien respectueusement, mais bien amicalement, l'expression de mes meilleurs souhaits et tâcherai en l'année 1879 de ne plus mériter un soufflet tel que 1878 en a vu éclater sur la joue de votre dévoué.
G. GOQUELIN.
Je m'étonne de ce que ni*écrit Coquelin que Gambetta eût désiré des élections plus colorées, car il m'a dit souvent craindre que le pays aille trop vite à l'extrême du radicalisme. Il y a tant d'hommes politiques qui promettent à leurs électeurs monts et merveilles que, lorsque ces mêmes gens deviennent la majorité, le gouvernement court le danger ou de satisfaire les appétits d'une classe en sacrifiant les autres, ou d'être logiquement accusé d'avoir promis ce qu'il ne veut ou ne peut pas donner.
J'ai vu tant d'exigences passer par la porte demiouverte que j'imagine aisément tout ce qui s'engouffrera par les deux battants. Nos amis les plus fermes vont être assaillis de demandes de situations, de récompenses promises. Le quémandage succédera au désintéressement, la recherche du bénéfice aux préoccupations élevées de la période de lutte.
Déjà Gambetta ne trouve pas dans ses conquêtes politiques la satisfaction qu'il s'en promettait, il éprouve à cette heure, j'en suis certaine, la désil-
lusion de la victoire. Et combien de temps la maintien dra-t-il, cette victoire?
Il me semble que pour nous, républicains idéalistes, l'heure de l'épreuve est arrivée.
J'ai la visite de mon vieux docteur Maure, qui a été très souffrant. Nous parlons de l'un de nos amis qui nous manque depuis mon dernier séjour à Bruyères, de Garnier-Pagès mort après Cousin, Mérimée, Adam, M. Thiers.
« C'est le son de cloche, me dit mon vieil ami. A bientôt mon tour I »
Paul Déroulède n'a cessé d'emboucher la sonore trompette du patriotisme. Il vient, pour les étrennes du brave sergent Hoff, de lui dédier des vers. Il me les envoie le 6 janvier, et il ajoute sa (( chaleureuse sympathie et sa cordiale admiration ».
Que vont-ils devenir, les Français comme Déroulède, dont l'âme ne vibre pour la République, pour Gambetta, que parce qu'ils voient dans Elle et Lui l'incarnation de la Ligue des Patriotes, les gardes de la statue voilée de crêpe de Strasbourg, la revanche I
Quand la preuve sera donnée que l'influence de Gambetta ne s'exerce que pour faire de nous les gouvernés de Bismarck, parrain de la République, inspirateur de notre politique intérieure et extérieure, qu'arrivera-t-ilP Quels classements vont
se faire entre nous? Avec qui et contre qui seraije forcée d'être? Qui choisirai-je?
Les craquelures ne tardent pas à se montrer, tous m'écrivent : « Revenez, nous avons besoin de vous. » Plusieurs vont jusqu'à me crier : « Au secours I »
Je pars désolée de quitter mon soleil dès le 1 5 janvier, quand deux ou trois mois me seraient encore si doux ici.
Paris est toujours patriote, Dieu merci. Je lis dans les journaux que j'achète en route le grand succès de la répétition générale de Hoche de Georges Richard, au Château-d'Eau. J'irai, sitôt mon arrivée, applaudir Hoche et crier : « Vive la France I »
Si, comme on l'annonce, on donne aussi V Assommoir de Zola-Busnach-Gatineau, j'embrigaderai mes meilleurs amis pour venir siffler avec moi. Abaisser un peuple littérairement, c'est détruire le meilleur germe de ses moralités.
Nous voilà donc, au moment oii j'arrive le 17, en pleine crise ministérielle I
Les ennemis de la République disent que c'est sUe, et son instabilité, qui provoque et indéfiniment provoquera ces crises.
La déclaration à la fois terne et menaçante que le ministère Dufaure fait aux radicaux a été accueillie par des murmures à la Chambre, par des applaudissements au Sénat.
Lundi 20, une interpellation permettra un fort assaut contre le ministère. Que fera le maréchal?
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SSg
On le dit très ému. Les bonapartistes essaient de le terroriser sur les événements à venir. En revanche, ils lui promettent au nom du prince impérial tout ce qu'il peut désirer. Ils lui conseillent de nommer à l'intérieur et à la guerre l'un des leurs, d'appeler le prince impérial à Paris, et ainsi la restauration sera faite sans violence.
Le général Fleury et Rouher sont absents.
Rouher, consulté par exprès au moment psychologique, a déclaré le coup d'Etat impossible parce que le maréchal est incapable de garder un secret. Il dirait tout à Dufaure.
Revenu, Rouher trouve que les difficultés ne sont pas insurmontables. Il conseille seulement de ne pas s'adresser au maréchal, mais à la maréchale, et de lui envoyer le cardinal Guibert chargé de l'épouvanter et de lui faire un cas de conscience de refuser la seule main religieuse et autoritaire qui puisse sauver la France.
Si la maréchale acceptait, Rouher se chargerait des décrets, de la nomination des ministres, préfets, etc. Le prince arriverait à Paris la nuit. Les troupes obéiraient et le peuple ne bougerait pas. Il n'y aurait pas de sang versé.
On répétait au maréchal :
La légitimité est finie, les d'Orléans sont impossibles, il n'y a que l'Empire. Le budget est voté pour onze mois, congédiez la Chambre pour un mois ; pendant ce temps nous aviserons.
agO APRÈS L ABANDON DE LA REVANCHE
Le 20 janvier, le ministère Dufaure replâtre les choses avec la Chambre. Dufaure accorde à la majorité la destitution de tous les fonctionnaires qui ne sont pas républicains. Il propose le rappel de 2.000 condamnés de la Commune.
La politique gravite autour de l'amnistie plénière, le coup d'Etat menaçant de se faire contre cette amnistie qui inquiète tous les modérés.
A chaque instant, cette proposition revenait. Victor Hugo s'écriait un jour :
(( Si vous la votez, la question est close, sinon elle commence. »
Lequel de nos amis n'élaborait pas un projet ou contre-projet d'amnistie? Allain-Targé avait proposé le sien en 1876. Tous les participants à l'insurrection du 18 mars devaient être graciés jusqu'au grade de sous-ojfïicier.
Rouvier demandait l'amnistie pour toute condamnation politique depuis le k septembre.
Leblond, président de la commission nommée pour l'examen des propositions, avait fait rejeter l'amnistie.
Clemenceau, Victor Hugo, Louis Blanc, revenaient sans cesse à la charge.
Tandis que Rouher hésitait, Gambetta avait hardiment foncé sur Dufaure et obtenu d'énormes concessions, qui sauvèrent le ministère pour huit jours.
▲ PRÈS l'abandon de LA REVANCHE 2^1
Le 22 janvier, M. de Freycinet m'écrit :
Chère madame,
Je suis dans l'impossibilité d'aller chez vous ce soir. Je le regrette d'autant plus que j'avais hâte de vous dire combien vous nous avez manqué dans ces derniers temps et combien je suis heureux de vous savoir de retour. Votre respectueusement affectionné.
G. DE Freycinet.
P. -S. — Je reçois à l'instant votre invitation pour le 29, je l'accepte avec empressement.
De l'aniiral Jauréguiberry :
Paris, le 25 janvier 1879.
Madame,
Si je ne connaissais votre extrême indulgence pour ceux que vous daignez compter au nombre de vos amis, vos bontés à mon égard me rempliraient d'orgueil, mais je ne puis que regretter de n'être digne en aucune façon des compliments trop flatteurs que vous m'adressez.
Amoureux comme je le suis du soleil, des fleurs, de la mer si belle, du golfe Juan, je vous plains d'être obligée de revenir au milieu des froides pluies et des tristes brouillards de Paris. Vous le faites, je le sais, par dévouement, et l'on ne peut que vous en être profondément reconnaissant.
J'espère que rien ne m'empêchera d'accepter votre généreuse invitation le 8 février.
M""* et M"" Jauréguiberry vous remercient de votre bon souvenir et vous prient de croire à la sincérité de leur affectueuse sympathie.
Veuillez agréez, madame, l'expression de mes sentiments dévoués et respectueux.
Jauréguiberry.
Le a 8 janvier, la crise est à nouveau à l'état
aigu. Le général Gresley, ministre de la guerre, soumet au maréchal un décret mettant en disponibilité cinq commandants de corps.
Le maréchal refuse.
La Bourse baisse.
Les bruits les plus contradictoires courent le soir. On affirme que Rouher, le maréchal Canrobert, le duc de Padoue, le cardinal Guibert, ont pour alliée la maréchale, et que le coup d'Etat va se décider, que le prince impérial arrive I
Beaucoup prétendaient que le maréchal venait d'appeler Gambelta. A cela on répondait que Gambetta s'entendait avec le duc d'Aumale, qui allait devenir président de la République I
Nous passons tour à tour par les émotions les plus violentes et les plus contradictoires.
Gambetta, entiché du général Farre, auquel nous continuons à ne reconnaître qu'une valeur médiocre, en voulait au maréchal de ne pas l'avoir accepté comme ministre de la guerre et de lui avoir préféré le général Gresley. Or, c'était ce même général Gresley qui, par sa proposition, allait provoquer la démission du maréchal I
Le septennat, qui n'eût dû finir qu'en octobre 1880, prenait fin en janvier 1879.
Grévy lut le message de démission du maréchal, d'ailleurs fort digne et appuyé sur le refus d'accepter des mesures qu'il considérait comme con-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SqS
traires aux intérêts de l'armée et par suite à ceux du pays.
(( En présence de ce refus, ajoutait le maréchal, le ministère se retirant et tout autre ministère pris dans la majorité de l'Assemblée devant m'imposer les mêmes conditions, je crois dès lors devoir abréger la durée du mandat qui m'avait été confié par l'Assemblée nationale. Je donne donc ma démission de président de la République, etc. »
Le Congrès national immédiatement réuni, Grévy est nommé à une forte majorité président de la République.
Il était clair aux yeux du grand nombre que Grévy n'était nommé président de la République que parce que Gambetta l'avait désigné en octobre 1878 dans son discours du Château-d'Eau.
La plus simple logique exigeait que Gambetta fût président, et il l'eût été s'il avait voulu l'être.
Il commit une grande faute politique en ne réclamant pas la responsabilité d'une situation que lui seul avait nouée et dénouée.
Sitôt la nomination de Grévy à la présidence de la République, Dufaure remet entre ses mains la démission du ministère, s'engageant d'ailleurs à rester en fonctions jusqu'à l'heure oii un nouveau ministère serait nommé.
Dufaure complimente Grévy et lui dit que nul n'est plus digne de cette haute magistrature par l'intégrité de sa vie, la fermeté de ses convictions et les services rendus à la République.
Grévy ayant donné sa démission de président
de la Chambre, il restait à pourvoir à son remplacement.
Le soir du 3o janvier, Gambetta vient me voir. Il m'a prévenue et me trouve seule. Ma première parole est :
(( Quel dommage que vous ne soyez pas président de la République! C'est une faute. Je connais Grévy depuis vingt ans. C'est un habile. Il dira un jour que vous avez eu peur d'essuyer les plâtres, et il vous barrera le chemin.
— Allons donc I Je prendrai le pouvoir à mon heure, quand il me plaira.
— BienI Et maintenant c'est Brisson qui va être président de la Chambre ; vous direz ce que vous voudrez, mais, entre Grévy et Brisson, vous n'aurez pas une tâche facile.
— Brisson ne sera pas président de la Chambre I
— Qui donc peut l'être à sa place?
— Moil
— Vous.^^ Est-ce possible .►^ Vous avez décliné la première situation et vous prendriez la seconde! Je ne comprends pas I
— Ma chère amie, le suffrage universel fait de la présidence de la Chambre la première. D'ailleurs, je saurai la rendre telle. Grévy est pingre et fera faire à l'Elysée piètre figure, tandis que moi je réaliserai votre République athénienne au Palais-Bourbon I
— Mais vous allez avoir en Brisson un ennemi implacable. On m'a dit qu'à la Chambre vous
l'aviez aujourd'hui salué, dans un couloir, du titre de président.
— Oui, président de la commission du budget à ma place î
— Eh bieni mon cher ami, je vous l'avoue, malgré votre contentement de vos résolutions, elles me laissent angoissée. Brisson, qui vous en voulait de lui avoir enlevé la présidence du budget, vous en voudra plus encore de lui prendre la présidence de la Chambre. Il s'entendra avec Grévy, avec Clemenceau, pour vous user. Ce n'est pas pour vous voir président à sonnette que nous avons tant lutté, tant combattu. Toutes ces combinaisons ne sont pas de la grande politique, celle qu'on attend de vous : je le sens et j'ai peur. »
A mesure que je parlais, ne provoquant que des sourires et des haussements d'épaules, je sentais le chagrin m'envahir.
« Vous n'imaginez pas ce que je souffre, ajoutai-je. Vous avez trahi ma confiance, mon admiration, ma foi française, en vous commettant avec Bismarck ; maintenant vous voilà acceptant, vous, notre grand chef, une situation inférieure. Pour notre République, pour notre France, pour le monde entier, ne prenez pas une sous-présidence. ))
Gambetta se leva et de son ton le plus impertinent :
(( Il est trop tard, ma chère amie, j'ai déjà fait le menu de mon premier dîner diplomatique.
Vous verrez avant peu que je n'abdique pas mon rôle souverain; j'ajouterai une chose, madame, qui clora cette discussion : j'en ai assez de la vérité !
— Vous êtes bien grand si vous pouvez vous en passer, dis-je en me levant à mon tour, et je vais, à dater de cette heure, prendre assez de recul de votre figure politique pour voir si votre mépris de la vérité vous deviendra un piédestal. Patriotiquement nous sommes ennemis, politiquement je crois bien que nous sommes brouillés, il ne nous reste plus que notre amitié.
— Quant à cela, me dit Gambetta en me quittant, je compte bien que vous ne laisserez rien mordre dessus. »
Le 3i janvier, Gambetta ayant posé sa candidadature est naturellement élu président de la Chambre. La majorité, même surprise, lui obéit. Comme je le prévoyais, Brisson est surtout blessé de la façon dont Gambetta s'est moqué de lui en le saluant du titre de président (avec la réserve intérieure) de la commission du budget.
Le soir, après la séance, on vient en foule chez moi ; Duclerc, Bethmont, Girardin, Boysset, Cochery, Andrieux, Emmanuel Arago, Ed. de Lafayette, Jules de Lasteyrie, Paul de Rémusat, Louis Jourdan, Ed. Texier, Billot, Léon Renault, Teisserenc de Bort, Tirard, About : tous les
journalistes amis, quelques-uns restant à peine cinq minutes, juste le temps de s'écrier en levant les bras en l'air : « Gambetta, président de la Chambre, quelle affaire I Pouviez- vous supposer? » Et ce sont de grands gestes d'étonnement.
Je réponds que je l'ai su la veille par Gambetta lui-même.
(( Et vous l'approuvez?
— Non. ))
Et ce sont des récriminations sans fin.
SpuUer arrive et nous dit que, dans le premier moment, Gambetta a été persuadé que Grévy l'appellerait pour le charger de la formation d'un ministère, puisqu'il s'était mis « à sa disposition pleine et entière » pendant qu'on dépouillait le scrutin de l'élection présidentielle.
Or, Grévy ne lui a fait ni fait faire aucune proposition, et c'est pourquoi il a voulu la présidence de la Chambre.
(( Grévy, dit Bethmont, réserve Gambetta pour de meilleures conditions, sans doute.
— Ohl Bethmont, seriez-vous naïf? répliqua Duclerc; il le réserve, oui, mais pour des conditions plus mauvaises I »
Le discours de Romans avait décidé de la direction de la République. Gambetta, seul, personnifiait la victoire. 11 avait pétri la majorité, lui seul pouvait la conduire dans le sens des actes dont il
avait dressé le plan. Grévy n'avait pas cette puissance : aussi quelque chose grinça-t-il immédiatement dans les rouages parlementaires.
Gambetta assis ne pouvait plus ce qu'il avait pu debout. Grévy dirigeant et Gambetta ne cessant de diriger, les chocs allaient devenir journaliers.
Au li septembre, Grévy avait refusé d'entrer dans un gouvernement « issu de la Révolution ».
Il se mettait en double contradiction avec luimême en acceptant d'être président de la République.
L'amendement Grévy à la Constitution de i848 était :
(( L'Assemblée nationale délègue le pouvoir exécutif à un citoyen qui prend le titre de président du Conseil des ministres, élu pour un temps illimité, mais toujours révocable. »
Il acceptait d'être président d'une République issue de la Révolution pour un temps limité et non révocable I
Grévy et moi nous nous connaissions de vieille date, — depuis i858, — et j'avais, comme avec tous mes amis, conservé mon droit de franchise vis-à-vis de lui. Je le voyais peu. Je le savais à la fois égoïste, jouisseur, jaloux et autoritaire.
Quelque peu humilié de la banalité de son intérieur, inquiet de l'indépendance de caractère de sa fille Alice, il n'avait qu'une sérénité apparente.
Mais il s'appliquait à sauver tout « par la dignité )), me disait notre ami commun de Ronchaud, Jurassien comme Grévy.
De* Ronchaud était plus que moi encore au courant de la vie du nouveau président de la République. Je savais par lui que M""* Grévy était fille d'un grand tanneur de Narbonne, nommé Faisse.
Les cousins germains de M"® Faisse avaient pour ami le jeune Grévy, qu'ils présentèrent à leur oncle et à leur tante et qui s'éprit de ]\}iie Faisse. Les fiançailles durèrent dix ans, jusqu'à ce que le jeune Grévy eût une clientèle comme avocat.
^|me Qrévy n'a jamais aimé que son intérieur. Sa fille Alice, au contraire, est très artiste, et, tandis que sa mère s'intéresse aux soins du ménage, elle cultive le bibelot et le cherche elle-même à travers Paris. Sa chambre de la rue Saint- Arnaud est un vrai musée de grand goût, avec des bronzes, des peintures, des faïences.
J'écris à Grévy mes félicitations officielles, et je joins à ma lettre un billet dans lequel je fais cette réserve : « Pour éviter toute désagrégation dans notre parti, il eût fallu Gambetta président du conseil. Je sais que Dufaure vous l'a dit. Ce n'est peut-être pas une faute pour vous, mais c'en est une pour la République. »
Certes, il est difficile de désirer président d'allure plus correcte. Dès son premier message, il déclare « qu'il n'entrera pas en lutte avec la volonté nationale exprimée par ses organes constitutionnels )).
Mais il n'a pas la puissance de dompter les
masses comme le député de Belleville, et il est à craindre que correction ne soit pas autorité.
Dès la nomination de Grévy, Jules Vallès et plusieurs chefs de la Commune, qui auraient été moins osés avec Gambetta au pouvoir, annoncèrent hautement leur triomphe prochain.
Bastien-Lepage, l'un des jeunes peintres de valeur qui cultivent volontiers les arrivés, m'écrit •
Vendredi, 3i janvier 1879.
Madame,
Vous pouvez m'aider à satisfaire une de mes aspirations. Je voudrais faire le portrait de M. J. Grévy.
Mon talent est-il suffisant pour rendre le calme puissant et l'invincible autorité de cet homme d'Etat? Je ne sais, mais ce que je sais bien, c'est l'inaltérable volonté que j'en ai.
Ai-je besoin de parler de tout l'intérêt que j'aurais à faire cette œuvre, quand je pense à ce que pourront donner dans le portrait du premier président d'une République définitive les convictions d'un républicain de naissance?
Avec ses empressées salutations et ses remerciements.
J. Bastien-Lepage.
J'envoie la lettre à Grévy et j'ajoute quelques mots sur la grande valeur artistique de* Bastien- Lepage.
Il me retourne cette lettre en me faisant écrire que ma recommandation a pour lui le plus grand poids.
Somme toute et malgré certaines réserves qui faiblissent d'heure en heure, mes amis sont satisfaits et moi triste à pleurer. Me rappelant le *
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 3oi
(( J'en ai assez de la vérité », de Gambetta, j'en ai assez de la politique I Qu'elle aille comme on la pousse I
Nul autour de moi ne comprend mes tristesses, sauf Duclerc, qui reste président de la commission de l'armée en se demandant : « Pourquoi faire? »
Je cherche à me distraire. Je vais au Vaudeville, à la première représentation de Ladislas Bolski, de Cherbuliez, et aussi à la reprise de Roméo et Juliette, le 27, à l' Opéra-Comique, et je suis un moment joyeuse du succès de Gounod.
Et voici que Brazza, qui, à sa rentrée en France, a reçu la médaille d'or de la Société de Géographie italienne, me conte quelques-uns de ses souvenirs d'expédition qui m'intéressent au plus haut point.
Edmond Texier, qui m'avait donné son volume de Madame Frusquin, écrit en collaboration avec Camille Le Senne, vient me demander si je l'ai lu.
(( Oui, lui dis-je, sauf cinquante pages que je n'ai pas finies, mais ce soir même j'achèverai Madame Frusquin, qui m'a fort amusée. »
Je regarde les livres amassés dans ma bibliothèque et que j'ai à peine parcourus depuis longtemps, passionnée que j'étais de politique et m'e (Forçant de servir celle que je croyais de mon devoir de défendre. Je sens que j'aurai maintenant le loisir de lire.
Mon idéal politique devait naturellement découler de mon idéalisme en art, en philosophie, en morale, et c'est à travers cet idéalisme que j'avais entrevu la république athénienne.
Gambetta, très pénétré de classicisme, était devenu, hélas I plus romain que grec, plus autoritaire que passionné de liberté.
Le 4 février 1879 ï^^us possédons un cabinet dans lequel on cherche en vain « l'homme nouveau » conseillé par Dufaure.
Dans le cabinet Waddington, mon ami Le Royer a la justice, mon ennemi Ferry a l'instruction publique.
M. de Marcère reste à l'intérieur et M. de Freycinet aux travaux publics.
Mon cher Lepère prend l'agriculture et le commerce.
Léon Say a les finances.
Pour déplaire à Gambetta et pour récompenser le général Gresley d'avoir provoqué la crise qui lui a donné le poste suprême, Grévy laisse celui-ci à la guerre.
Un ministère des postes et des télégraphes est créé pour Cochery. Jauréguiberry à la marine remplace Pothuau. J'ai la même estime et la même amitié pour les deux.
Le surlendemain de la formation du ministère
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 3o3
est un mercredi. On ne parle pas d'autre chose. Le Royer désire Goblet comme sous-secrétaire d'Etat à la justice.
On discute sur les nominations prochaines des ambassadeurs.
Teisserenc de Bort ira à Vienne. Nous nous demandons, Girardin et moi, s'il sera assez Faubourg Saint-Germain pour subir l'étiquette de la cour de Vienne. Nous en doutons.
Challemel-Lacour sera nommé à Berne.
Le général Chanzy, gouverneur de l'Algérie, ira très loin... à Pétersbourg. Les quelques voix qu'il a eues le 3o janvier, quoique n'ayant pas accepté la candidature à la présidence de la République, inquiètent Grévy. Il ne songe qu'à l'éloigner. D'ailleurs, il était trop honnête pour certains (( négociants » en politique de l'Algérie.
De même qu'à Bordeaux Chanzy affirmait que continuer la guerre c'était vaincre sûrement l'Allemagne qui ne pouvait combattre indéfiniment, de même il répète sans cesse que la France peut se relever et prendre sa revanche.
Avant de partir pour Pétersbourg, Chanzy vient me dire adieu. J'y ai des amis que je lui recommande de voir : entre autres l'ambassadeur d'Italie, l'ambassadeur d'Espagne, et je lui demande de continuer auprès d'Alexandre II la tradition de Le Flô.
Chanzy est comme moi passionné du désir d'une alliance avec la Russie. Je promets d'aller lui faire visite à Pétersbourg et lui conseille de lire
3o4 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
les beaux livres d'Alfred Rambaud sur la Russie. L'un d'eux vient de paraître et a grand succès.
Nous nous entendons, Chanzy et moi, sur beaucoup de points. Nous nous écrirons, et je le seconderai à Paris en faveur de l'amitié russe, que je n'ai cessé de désirer et de prêcher.
Gastelar m'écrit une lettre révoltée sur ce que Gambetta a dit de lui « qu'il était un réactionnaire )). Je n'ose reproduire cette lettre dans laquelle Gambetta est jugé non pas seulement avec sévérité, mais avec cruauté. Gastelar dit qu'il est impossible que je n'aie pas les yeux ouverts sur sa valeur, que son choix de la présidence de la Chambre quand il pouvait être président de la République ou président du conseil est une médiocre combinazione. Il me parle de son entente avec Bismarck, qui est d'un homme qui ne voit que d'un œil et se croit de force à rouler et à dompter celui qui a deux yeux devant et deux derrière la tête.
Je réponds à Gastelar, l'approuvant de blâmer Gambetta, lui criant mon chagrin, l'écroulement de tout ce que j'ai tant ambitionné pour mon adorée patrie mutilée.
(( Les temps héroïques sont passés, » a dit Gambetta à Raoul Duval, qui lui reprochait de courir les risques de perdre son autorité de tribun populaire en s'asseyant au fauteuil présidentiel de la Ghambre.
(( L'ère des dangers, des difficultés commence, ajouta Gambetta, et, comme c'est le parlement
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 3o5
seul qui décidera de toutes choses, je conduirai la majorité par la main aux résolutions nécessaires. Ma place est donc oii je suis. »
Ma conviction à moi était qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'il disait et que, ne pouvant plus être chef d'une opposition, il considérait la présidence de la Chambre comme une éducatrice diplomatique et mondaine qui le préparerait à la présidence de la République. A son âge, il pouvait attendre, et là il était à même de surveiller ceux qui tenteraient de prendre sa place future.
Il crut habile ce qu'il faisait par dépit de l'ingratitude de Grévy, comme il avait cru habile son entente avec Bismarck par dépit de la froideur et presque du dédain de Gortschakoff.
Lui qui avait jusque-là dirigé l'opposition, entraîné ou redressé les courants, dit les paroles qu'il fallait dire, combattu ce qu'il fallait combattre, promis ce qu'il fallait promettre avec une opportunité telle que ses amis, ses ennemis et lui avaient été tous d'accord pour ramener tous ses actes à une doctrine, (( l'opportunisme », il faisait la chose la plus inopportune qu'on pût faire.
Le 9 février, Spuller m'écrit :
J'aurai l'honneur, chère madame, de me rendre à votre invitation pour le mercredi i3.
J'ai bien des choses à vous dire sur le passé, le présent et même l'avenir, mais aurez-vous le temps de me donner un instant au milieu de cette foule d'amis parmi lesquels je tiens à compter comme l'un des plus dévoués?
E. Spulleh.
3o6 APRÈS l'abandon de la revanche
Je lui donne rendez-vous dès le lendemain, car je tiens beaucoup à savoir ce qu'il pense des événements.
SpuUer me dit qu'en écartant du ministère Gambetta, Grévy lui octroie ce pouvoir occulte dont on a tant parlé sous Mac-Mahon. Les ministres successifs sont dès maintenant forcés de suivre la politique de Gambetta, puisque c'est cette politique qui a triomphé et abouti à la démission du maréchal et à la nomination de Grévy. Le programme de Romans domine la situation, et Gambetta n'étant pas appelé à l'appliquer luimême avec ses aléas et peut-être la difficulté de cette application, la situation est fausse et certainement intenable.
Le cabinet Waddington est un cabinet dépendant du président de la Chambre. Grévy, ne se souciant d'aucune responsabilité, entend laisser le ministère voguer à l'aventure dans la Chambre présidée par Gambetta. Il dit hautement qu'il ne soutiendra pas ses ministres et n'a nulle envie de recommencer l'expérience de M. Thiers.
Heureux de la pensée qu'il a neutralisé Gambetta personnellement, il lui créera des responsabilités vis-à-vis d'un ministère qui ne peut être qu'un ministère gambettiste.
Ayant pour ennemie la droite, plus que mal vu par l'extrême gauche, peu sympathique à la majorité, le cabinet Waddington ne pourra durer.
C'est aussi mon avis, et l'inquiétude de SpuUer est pour moi la certitude.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 3o7
La question de ramnistie, acceptée en principe par le cabinet Dufaure, devait revenir devant les Chambres.
L'extrême-gauche — Victor Hugo au Sénat, Louis Blanc à la Chambre — s*entête dans les propositions d'amnistie plénière, tandis que les gauches ne veulent qu'une amnistie partielle.
Le ministère cherche un moyen de conciliation, les discussions s'éternisent.
Du 5 au 10 février, c'est un déchaînement d'indignation dans la presse réactionnaire, dans les salons de la droite.
Dans la presse révolutionnaire, c'est la menace audacieuse.
Le Royer défend le projet du gouvernement contre Victor Hugo et Louis Blanc.
Andrieux en est le rapporteur.
Le directeur du journal La Révolution se fait écrire une lettre par un ancien chef communard, Imbert, qui déclare qu'il n'a pas besoin d'amnistie pour rentrer, qu'il n'en veut pas, qu'il se la fait à lui-même, qu'il demeure telle rue, tel numéro, et défie le gouvernement de l'empêcher d'y rester.
Les communards, qu'on leur donne ou non l'amnistie, rentreront. M. de Freycinet nous a dit, mercredi dernier, que le retour de la Chambre à Paris devient de plus en plus dangereux et qu'en tous cas le ministère n'en a pas pour deux mois.
Il a été question du général de Gallifî'et comme gouverneur de Paris, par crainte des communards et à cause des dangers de leur retour.
3o8 APRÈS l'abandon de la revanche
On imagine les cris poussés par certains d'entre mes amis.
On m'accuse d'avoir reçu, soutenu le général, moi, l'amie de Rochefort. La violence des protestations n'a pas de bornes.
(( Il est capable de tout; il ne demande qu'à sabrer, nous les premiers, » me répètent mes amis avancés.
Un entre-filet du Figaro dans lequel on raconte une entrevue avec Galliffet met le comble à la révolte de la majorité de mes amis.
Les radicaux sont déjà irrités qu'il remplace le général du Barail à la tête du 9' corps.
Mais, d'autre part, le général Aymard, nommé gouverneur de Paris, semble insuffisant. Et ceux qui dénoncent Galliffet comme trop violent ont peur, ils en conviennent, qu'Aymard manque d'énergie pour les protéger.
Quelques semaines avant Tentre-filet du Figaro, trop long pour être reproduit, on avait publié dans les journaux ce petit écho. C'était au moment où les gauches essayaient d'obtenir du ministère Dufaure l'amnistie de 2.000 communards. Galliffet n'avait pas consenti à démentir le propos, qui était exact :
J'ai dîné chez M"" Adam, femme aussi intelligente qu'elle est généreuse.
Gambetta et quelques autres hommes politiques y ont dîné. Je ne connais que lui. On ne parle qu'au u futur ». On arrive à discuter la question de la grâce ou de l'amnistie. J'écoute, toujours silencieux comme quand on parle
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SOQ
des choses de l'inconnu. — « Et vous, général, qu'en dites- vous? » me dit Gambetta. — « Moi, je suis pour la grâce; ajoutez-y même des pensions alimentaires, ou, si vous le préférez, des dotations, mais, si vous faites voter
l'amnistie, vous serez f — à plus ou moins brève
échéance — et la France retombera dans les dangers que tous ces gaillards-là lui ont fait courir en 187 1. » — Il y eut un (( froid » dans la réunion !
Une lettre du général de GallifFet :
Tours, le vendredi 10 courant.
Chère madame, l'entrefilet du Figaro ne m'ennuie que parce qu'il y est dit que ce propos a été tenu chez vous. Je vous en fais mes très humbles excuses. Je ne brûle rien de mes très fermes convictions et je ne passe pas à l'ennemi, mais j'affirme qu'on peut souhaiter le maintien de ce qui est sans des mesures inutiles et même dangereuses.
Je me moque des haines et des vengeances de tous les gens que j'ai combattus en 1871 au nom de la République. Je voterais en leur faveur toute mesure de clémence, mais non la réhabilitation en attendant la glorification. Je suis certain que la grande majorité des officiers pense comme moi, et cependant dans cette grande majorité presque tous sont favorables au régime actuel.
Veuillez me croire, chère madame, votre bien respectueusement attaché.
Général Galliffet.
Tout Paris court au Mari de la Débutante, de Meilhac et Halévy; moi-même j 'y vais. C'est de la franche gaieté, j'en ai besoin. Je n'aurais jamais cru que notre victoire aurait de telles tristesses.
3lO APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Mes amis du monde m'accablent de leurs railleries, et Jules de Lasteyrie me narre, triste luimême, les ragots de ses amis de la droite. Les voilà en substance ;
« Grévy président de la République après le marécbal, c'est une honte. Un avocat médiocre qui a pour femme la fille d'un cabaretier qui servait les clients de son père.
(( Hérold, préfet de la Seine, se vante de n'avoir pas fait baptiser ses enfants. Pour comble, sa sœur s'est convertie au protestantisme I
(( Ferry, qui croit de sa dignité d'être rogue, qui est cause de la Commune parce qu'il a rationné Paris quand ce n'était pas nécessaire et a poussé les femmes du siège à bout en leur faisant distribuer leur viande et leur pain dans un arrondissement qui n'était pas le leur;
(( Ce Ferry, qui a fait arrêter les communards au 3i octobre, après leur avoir donné sa parole qu'ils ne seraient pas poursuivis, déclare qu'il votera l'amnistie plénière.
(( On n'a pas pu lui donner les cultes parce qu'il n'est marié que civilement et à une protestante.
(( Le Royer, Léon Say, Waddington, Jauréguiberry, Gresley sont protestants. C'est la revanche de la Saint-Barthélémy.
(( Le XIX^ Siècle devient un grand journal officiel. About, qui le dirige, a défini les Frères de la Doctrine chrétienne : « Des animaux ignorants et fangeux. »
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 3ll
(( Le peuple ne continuera à soutenir Grévy et Gambetta que s'ils s'occupent exclusivement de ses intérêts. Le feront-ils?
(( Les communards qui vont revenir les mettront chaque jour en demeure de réaliser les vœux de la démocratie.
(( Le Conseil municipal de Paris devient un danger qui est croissant.
(( Au premier jour, on verra un communard entrer dans une combinaison ministérielle.
ce Ces gaillards-là n'auront de cesse que quand ils auront mis en accusation les criminels réactionnaires. »
Voilà ce qu'on raconte, ce qu'on répète chez nos adversaires en mettant au compte de la République le scandale ou le crime du jour.
On va à la Chambre pour voir Gambetta présider. Les belles dames goguenardent sur sa tenue, et celles-là mêmes qui critiquaient le plus Grévy s'extasient aujourd'hui sur la dignité qu'il avait au fauteuil.
(( Personne ne présidait la Chambre mieux que M. Grévy, entend-on. C'était le président modèle, il rappelait parfois Morny. »
Le général Farre, que Gambetta n'a cessé de désirer au ministère de la guerre, comme le général le plus apte à commander l'armée, est, le 20 février, nommé gouverneur militaire de Lyon. Gambetta n'a rien admis de moins pour lui.
Galliffet et Billot se regardent en souriant
3l2 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
lorsque Gambetta vante le (( génie » du général Farre. Un soir qu'il a surpris ce sourire, Gambetta, brusquement, rappelle que si, le 25 décembre 1870, la bataille de Pont-Noyelles n'a pas été une défaite, c'est grâce à Farre, qui a décidé de la victoire du drapeau.
Le 1 1 février, Grévy enlève le commandement du 7" corps au duc d'Aumale.
Plusieurs parmi nous protestent. Le duc d'Aumale honore la France ; c'est avant tout un militaire, il ne fait pas de politique.
Ph. Burty m'écrit :
0 femme, ô injuste, ô violente! vous m'envoyez Grecque en me disant qu'elle me fera enrager. Vous croyez donc que vous êtes allée toute seule en Grèce. Vous croyez donc que vous êtes la seule Païenne? Moi aussi je me suis attardé à adorer vos Dieux qui me cachaient la science et l'étude, moi aussi je suis allé en Grèce. M'en voudrezvous toujours d'avoir poussé là-bas, bien loin, dans rExtrcme-Orient? La journée de dimanche* ne vous a-t-elle pas fait entrevoir les choses et les sentiments réellement grands qui m'y avaient retenu?
On m'accable beaucoup en ce moment avec ce pauvre Japon. Je vous jure que cette civilisation naïve, chevaleresque et prompte aux nobles vivacités, repose des banalités, car on ne rencontre pas tous les jours, dans la Beauté antique, des pages comme celles que vous venez d'écrire.
Quels tableaux, votre Naples, votre Vésuve, votre grotte! et, malgré le mysticisme, comme vos héros respirent !
Adieu. Votre livre est à portée de ma main. Je le relirai
• Une conférence sur le Japon. . . ^
APRÈS l'abandon de LA REVANCHE 3l3
au jour de grande prostration. En ce moment, je travaille de toutes mes forces et de tout mon cœur. Et je pense souvent à vous.
Votre ami,
Ph. Burty.
Paris, 20 février 1879.
M. de Marcère, qui a accepté de venir chez moi le soir, m'écrit dans la journée :
MINISTÈRE DE l'intbriedr Paris, le 26 février 1879.
Ma chère amie.
Je n'ai pas grand goût à aller dîner dehors. Je travaille en vue de la journée de demain, que je désire bonne pour ma délivrance. Je ferai cependant ce que vous voudrez. Et si votre amitié me conseille d'aller ce soir chez vous, j'y serai, mais avec cette condition seulement.
Mille amitiés.
De Marcère.
M. de Marcère admettait la lutte avec Tennemi, celle avec nos amis l'écœure. L'assaut des places est tel que, heure par heure, des mécontentements se font jour, parce qu'il est impossible de contenter les solliciteurs, qui sont légion et qui, éconduits, se vengent par des accusations politiques.
Toujours la même conversation revient au milieu de nous :
Si Gambetta était président de la République ou s'il avait été appelé par Grévy à la présidence du Conseil, il aurait pu faire quelque chose. Il y aurait eu autour de lui un groupe compact d'in-
3l4 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
dividualités pétries par les mêmes événements et responsables de toutes les conséquences des principes qui venaient de triompher.
Cet état-major d'un véritable chef, s'il était resté uni sous le commandement direct de Gambetta, était seul capable de résister au flot montant des ambitions. Mais on dissocie cet étatmajor. On en a pris une partie et fait de l'autre des mécontents.
Aujourd'hui, les ennemis et les amis de Gambetta mènent par des moyens différents la même campagne de désagrégation de l'opportunisme; Clemenceau, Grévy, le prince de Galles, Bismarck, de Broglie, Fourtou, travaillent comme s'ils étaient en parfait accord pour cantonner Gambetta dans une action restreinte, faite de détrempements journaliers.
Au gouvernement, il eût été en contact direct avec la France, il eût senti, comme au temps de Tours, de Bordeaux, vibrer son âme.
Tous ceux qui pouvaient prétendre à une haute situation sont casés ici ou là et échappent à l'action directe de Gambetta. Peu à peu, ils s'éloigneront de lui, et les vides seront remplis par des arrivistes d'ordre inférieur.
Bientôt, la Chambre elle-même lui échappera. Des journalistes de plus en plus graviteront autour de son fauteuil, assiégeront sa table, parce qu'il est leur homme pour le scrutin de liste qu'ils réclament à grands cris. Les Parisiens n'ont aucune influence provinciale. Grâce au scrutin de
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 3l5
liste, ils pourront se faire élire soit avec l'aide de Grévy, soit avec celle de Ferry, soit avec celle de Gambetta, car déjà tous trois représentent trois nuances d'opinion républicaine.
Castelar m'écrit que Gambetta a commis une faute énorme en renversant le maréchal, qui était un contre-poids nécessaire, que Grévy est insipide et peut-être malfaisant.
(( Gambetta, selon Castelar, va à l'abîme. Déjà, Jourde dans le Siècle se détache. Vacquerie s'éloigne.
(( Ce ne sont pas des hommes politiques que Gambetta et que ses amis, c'est un troupeau bêlant la République. »
Hélas I il y a du vrai dans ce que dit exagérément Castelar.
Gambetta est soucieux, il sent déjà le sol lui manquer. Il n'est plus renseigné sincèrement, il le constate. Il m'interroge. Je lui sers crûment son : (( J'en ai assez de la vérité. »
(( Pardonnez la boutade d'un rustre, me dit-il. Vous et le Talisman m'êtes nécessaires. Lui au dehors, vous au dedans, revenez-moi I »
Nous allons avoir une République tiraillée, écartelée, sans force.
Et c'est, à tout prix, au dedans et au dehors, une République forte qu'il nous faudrait pour résister à ce qui, dès demain, va la miner.
3i6 APRÈS l'abandon de la revanche
Aucun de nos trois dirigeants n'aura l'entière responsabilité de ce qui sera fait, car ils pourront chacun la rejeter l'un sur l'autre.
Gambetta au début de sa présidence était encore notre chef, mais peu à peu nous nous laissons aller à nos réflexions et à nos jugements personnels que son autorité ne domine plus, et un à un nous échappons à notre inspirateur de la veille.
Peyrat, qui trouve à peu près seul au milieu de nous que tout sera pour le mieux si l'on arrive à l'autoritarisme complet, nous répète un soir le mot de Veuillot en le retournant : (( Nous devons la liberté aux nôtres parce qu'elle est dans nos principes, mais nous ne la devons pas à nos adversaires parce qu'elle n'est pas dans les leurs. »
Gambetta sourit aujourd'hui en entendant Peyrat; il applaudit à ses paroles goguenardes, disant que l'optique de la victoire n'est plus celle du combat I
(( Il n'y a rien de changé, me dit un soir Jules de Lasteyrie, que les hommes de l'Empire et du i6 Mai. »
On ne s'entretient plus que des mesures qu'on va prendre pour vaincre le cléricalisme, « le forcer dans sa bauge », selon l'expression de Ranc.
(( La France va être contente, on va lui faire manger du curé, ajoute Clavel.
— Qui mange du curé en crève I dis-je. C'est un dicton picard, quoiqu'on ne soit rien moins que dévot en Picardie, mais on y aime le curé dans l'église pour la première communion, le mariage,
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE Si']
les enterrements, la prédication du dimanche aux femmes et aux enfants, le cours de moralité qu'ils ne trouveraient pas ailleurs.
— Allez-vous nous prêcher la renonciation de notre programme de la séparation de l'Eglise et de l'Etat? me demande Boysset.
— Non, je désire la séparation pour leur plus grande indépendance et leur dignité à tous deux. Qu'on laisse à l'Eglise ses biens et ses charges, qu'elle n'ait plus pour ministres des fonctionnaires, elle y gagnera et l'Etat aussi.
— On a promis à la France, répond Testelin, de la délivrer des ténèbres de l'Eglise, des Kodin, des frères fouetteurs, il faut l'en délivrer. »
Paul Bert, qui vient, je ne sais pourquoi, plus souvent le mercredi, est pour la persécution, mais pas pour la dénonciation du concordat, arme précieuse fourbie par un maître en l'art de dompter. (.( On peut, ajoute-t-il, par une loi qui existe, expulser les jésuites en vingt-quatre heures et étendre cette loi aux congrégations. Il ne faut pas se passer pour ces exécutions de l'appui des évêques ni du concours du clergé séculier, ennemi lui-même des congrégations. Nos curés peuvent être un précieux appoint pour l'influence gouvernementale. »
Brisson veut, comme Clàvel, comme Peyrat, comme Boysset, comme Testelin, comme Le Royer, comme la plupart de nos amis, la ruine totale de l'Église, la reprise de la France par ellemême, la rupture complète de l'État avec une
3i8 APRÈS l'abandon de la revanche
religion soumise à l'influence étrangère, avec Romel La France ne sera elle-même qu'à ce prix I
Je suis prise d'un découragement singulier. Il me semble que le sol fuit sous mes pas. Je ne sais plus si je veux quelque chose et ce que je veux.
Girardin, .qui se désole, lui aussi, de ne plus savoir ce qu'il veut, lit Schopenhauer, et il me répète Tune des formules dans lesquelles il puise un nouveau courage : « La volonté est le sens, le principe de tout. Tout est volonté dans la nature, donc tout souffre. C'est l'action fondamentale du pessimisme. Ainsi s'explique la nécessité du mal universel. »
(( Moi, mon cher Girardin, je ne chercherai pas de dérivatif à ce dont je souffre dans la lourde digestion d'un philosophe allemand. Rien de germanique ne peut alléger mon mal. Je songe à me consoler par les lettres françaises, nata première passion. »
Voilà, fort à propos, une joie littéraire qui m'arrive. Un article de mon grand ami hellénisant Paul de Saint- Victor sur Grecque. Quelle fierté I
La sœur de Gambetta a entendu notre ami Lefèvre, député de Nice, dire que son frère compte remplacer mon salon par celui de M""^ Arnaud de l'Ariège, qui est passionnément anticléricale.
Letèvre ajoutait :
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SlQ
(( Gambetta est en contradiction telle avec les opinions de M""' Adam, depuis notre victoire définitive sur le i6 mai, qu'il se voit forcé peu à peu de désagréger un salon trop influent, il le saiti Car c'est là qu'il a trouvé ses meilleurs étais et ses plus solides appuis dans la lutte. »
Benedetta Léris joint à cette citation des dires de Lefèvre ce qui suit :
Je blâme la conduite de Léon à votre égard. Vous, votre pauvre Adam, avez tant fait pour lui à certaine époque qu'il a toujours de l'affection pour vous, mais sa nature un peu changeante l'entraîne malgré lui. Pourtant il sait bien, au fond, qu'il n'y a que vous deux qui furent, dès le premier instant, ses amis sincères et dévoués.
Pour ce qui est de sa famille, nous lui sommes devenus à peu près indifférents. Mon père en est fort affecté. Maman, qui s'est tant dévouée à lui, en a vieilli énormément
Mon père lui a écrit mon passage à Paris, il n'a pas répondu. Que mon cœur est gros à la pensée qu'il ne m'aime plus!...
Je vous remercie de me proposer votre maison pour que je m'arrête, moi et mes enfants, mais il faut que je sois à la gare Saint-Lazare pour partir à midi dix et ne puis profiter de votre gracieuse invitation. Je suis si contrariée de ne pas vous revoir et entendre vos bonnes paroles qui savent si bien verser le baume dans un cœur souffrant et donnent du courage à ceux qui sont découragés.
Mes vieux vous embrassent en vous remerciant de toutes les bontés dont vous comblez leur fille et leurs petits-fils.
Adieu, je vous aime.
Benedetta Léris.
Nice, février 7g.
Je ne raconterai pas ici, dans la crainte de frois-
ser Benedelta Léris, mon amie fidèle, à quel point Gambetta poussait ce qu'il appelait, pour s'excuser de ne pas s'occuper de son beau-frère et de ses droits plus que légitimes à l'avancement, « sa crainte d'être accusé de favoritisme envers les siens ».
Or, cette crainte était si peu sincère qu'il faisait accorder, non seulement à ses amis, mais aux amis de ses amis, tout ce qu'on lui demandait.
J'eus donc avec Gambetta, au sujet de Léris, une discussion des plus vives, et je l'obligeai à me laisser intervenir auprès de Léon Say, auquel il ne consentait à demander lui-même qu'un ridicule avancement sur place pour son beau-frère.
Léris fut nommé percepteur, situation à laquelle il avait strictement droit.
C'est à Rouen que Benedetta allait, avec ses enfants, rejoindre son mari. Malheureusement le climat de Rouen était bien peu favorable à la santé de Léris, de sa femme et de ses enfants, habitués au climat de Nice.
Et puis les vieux là-bas étaient seuls I
Non loin de Rouen, notre grand, notre noble ami Flaubert, qui a peu à peu sacrifié ce qu'il avait pour le jeter dans le gouffre des affaires d'un neveu, va être forcé de quitter son Croisset.
About, Tourgueneff, Taine, font des démarches auprès de Ferry pour qu'il nomme Flaubert à un
poste de bibliothécaire. J'obtiens de Paul Bert qu'il nous aide et il le fait avec cœur.
Ferry, lui aussi, est parfait. A la première communication de la ruine de Flaubert, il déclare qu'il va lui donner une situation immédiate à la Bibliothèque de l'Arsenal.
La difficulté énorme avec le caractère de Flaubert est de ne pas le blesser. On parle haut de ses pertes d'argent, et cela le met hors de lui.
Enfin, notre grand et noble ami accepte l'emploi de bibliothécaire. About s'engage à le faire suppléer par un jeune secrétaire et à toucher pour lui les. appointements de façon à ce qu'il n'en ait pas le tracas.
Flaubert sait que je me suis passionnée pour lui être utile, que c'est moi qui ai prévenu About, délégué Paul Bert à Ferry. Il vient me remercier. Je lui parle alors d'une idée que je mûris chaque jour, celle de fonder une revue oii j'espère qu'il écrira; il y sera le Maître des Maîtres, car je ne connais pas de plus grande autorité que la sienne, et s'il consentait à me donner un article par mois...
(( Comme ça à la toise, tant la ligne.
— Non, répliquai-je, tant le mot, tant la lettre I Du Flaubert, c'est de l'or, c'est du rubis.
— Taisez-vous I me répond Flaubert. Quand j'aurai achevé de revoir V Education sentimentale, que je vais rééditer prochainement, je terminerai Bouvard et Pécuchet^ et je vous le donnerai.
— Vous le jurez?
— Je le jure! »
Cette idée de revue passionne Flaubert; c'est l'un de ses vœux comme c'était celui de M""^ Sand.
Il y aura dans ma revue une belle place pour son jeune disciple Guy de Maupassant.
(( Il fera honneur, me dit Flaubert, à une revue qui publiera ses grands débuts, son premier roman. »
Et nous reparlons de Bouvard et Pécuchet. J'en fixe le prix moi-même.
Il croit à son succès.
Je comprends par ce qu'il m'en dît que ce livre est un résumé des sciences actuelles, l'un de ces monuments littéraires qui caractérisent une époque, comme en ont construit Montaigne, Rabelais.
Et nous parlons, nous reparlons de cette revue. Il reviendra en causer, mon grand ami. Il en sera le parrain. Je le consulterai, il me guidera.
Déjà, mon vieil et savant ami Littré m'est acquis. C'est lui qui jugera, avec son impartialité incontestée, les articles de philosophie.
Je n'ai besoin de personne pour les questions de politique extérieure.
Et me voilà ne songeant plus qu'à ma revue, l'annonçant aux plus intimes.
Girardin en a peur.
« Il faut une somme énorme, me dit-il, pour fonder une revue, et depuis celle des Deux Mondes aucune grande n'a réussi malgré l'argent dépensé, les facilités de certaines fondations, comme la
Revue Nationale de Charpentier, qui avait ses auteurs, son imprimerie, sa maison d'édition pour la soutenir; la Revue Germanique, qui avait Dollfus, Nefftzer, Challemel-Lacour ; la Revue de Paris^ qui avait Musset, M""* Sand, Flaubert, Maxime du Camp, etc., etc. Toutes ont péri lamentablement. ))
Gambetta apprend mon projet par la voix publique. Il vient.
« Qu'est-ce que cette fantaisie de revue? me dit-il.
— Rien n'est plus sérieux. La politique républicaine étant devenue une distribution de récompenses, mon salon politique ne m'intéresse plus; ce salon va se transformer en un salon littéraire solidement étayé par une grande revue.
— Vous ne ferez pas une revue six mois. Douze numéros. Vous ne savez pas ce que c'est. Une femme peut-elle avoir assez d'autorité, de savoir, d'énergie, de connaissances pratiques pour diriger, pour administrer une revue .^^ Et peut-elle être éclectique, une femme? Juger des œuvres d'école, de valeur, de goût, de faire difîérents, découvrir des talents nouveaux, les jauger? Allons donci cela ne se serait jamais vu ni ne se verrai Vous allez manger de l'argent et faire un four noir.
— Mon très cher ami, voulez-vous prendre la peine de retenir ceci. Je ferai une revue vingt ans et je mettrai en valeur vingt talents nouveaux. »
Gambetta, que je regardai bien en lace, les
yeux dans les yeux, réfléchit un instant et ne me répondit que ce mot en italien :
(( Vedremo!
— Me serez-vous hostile comme vous commencez à l'être à ma politique? ajouta-t-il un moment après.
— Mon salon devenant de moins en moins politique, répliquai-je, on y parlera naturellement moins de vous. Je m'épargnerai ainsi la responsabilité de jugements malveillants, mais, pour être franche, si la plume me démange à la place de la langue, je la laisserai faire. Et si je ne puis plus vous dire dans mon salon la vérité, alors je vous la dirai dans ma revue I
— Mais c'est presque une déclaration de guerre.
— Non, c'est une proclamation d'indépendance.
— Voyons, qu'allez-vous y écrire dans votre revue? quelle rubrique prendrez-vous? Sans doute la politique extérieure, pour pouvoir être antianglaise, antiallemande, slavophile, latine, attaquer Bismarck dans chaque numéro et turlupiner Waddington.
— Oui, je dénoncerai les menées de l'Angleterre, si dangereuses en Egypte, de l'Angleterre qui s'est fait livrer par vous le Soudan et les routes commerciales du centre de l'Afrique, etc., etc. ))
Je ne parle pas de Tunis à Gambetta, car j'ai peur que, par bravade, — cela lui arrive avec moi! — il ne dise des mots qu'il ne voudra plus jamais re-
prendre, mais certains faits qui se passent dans la Régence m'inquiètent affreusement. Des conflits sont menaçants. Tout devient grave. Il ne s'agit pas seulement de l'hostilité de Maccio, le nouveau consul italien, et de notre agent Roustan. Ces sortes de malentendus entre consuls sont bien vite réglés quand deux gouvernements sont d'accord. Mais ici il n'y a froissement dans les actes des uns et des autres représentants que parce qu'il y a déjà froissement dans les intérêts des deux puissances.
Mon ami M. de Marcère est plus qu'ennuyé. La Lanterne s'était acharnée à dénoncer les abus graves de la préfecture de police. Elle avait été condamnée dans un procès, mais les débats ont révélé des abus peut-être plus révoltants encore que ceux signalés dans l'article incriminé.
M. de Marcère s'était empressé de nommer une sérieuse commission d'enquête; cette commission s'est heurtée à l'inébranlable résolution de certains fonctionnaires de la préfecture de se retrancher derrière le secret professionnel et de ne répondre à aucune question, et, n'ayant plus de raison d'être, s'est retirée.
M. Lisbonne, le i" mars, interpelle le ministre de l'intérieur à ce sujet. M. de Marcère est abandonné de façon révoltante par ses collègues et par Gambetta, malgré ses promesses I
Clemenceau, naturellement, intervient dans le débat avec son habileté au jeu de massacre des ministres, jeu qui le grise curieusement.
Il vise si bien M. de Marcère, et Gambetta le soutient si peu, qu'un ordre du jour pur et simple est voté au lieu d'un ordre du jour de confiance réclamé par le ministre de l'intérieur.
M. de Marcère est sacrifié par ceux-là mêmes qui s'étaient engagés à le soutenir.
Le soir même, Raoul Duval vint me dire qu'il avait fort aimé la dignité de notre ami et qu'il l'estimait plus encore.
M. de Marcère, ayant donné sa démission, fut promptement remplacé par Lepère.
Le 4 mars paraît la loi accordant l'amnistie partielle; c'est justice. Il y a un certain nombre de malheureux meurt-de-faim qui ne s'étaient engagés dans les bataillons de la Commune que par manque d'ouvrage. Enfin, il y a parmi les amnistiés des gens qui ont cru sauver la République, comme le père Beslay, qui, au risque de sa vie, protégea la Banque de France.
Victor Hugo, Louis Blanc, Clemenceau voulaient amnistier sans distinction les aventuriers, les repris de justice, les criminels qui ne s'étaient pas fait casser la tête, bien entendu, comme Flourens et Delescluze.
Or la distinction dans la grâce était absolument nécessaire, et Victor Hugo, Louis Blanc, le reconnaîtront plus tard. Clemenceau, jamais I il a trop de goût pour les terroristes.
Andrieux, rapporteur de la loi d'amnistie partielle, est nommé préfet de police le jour oii paraît le décret qui est une approbation des conclusions de son rapport vraiment remarquable.
Je reçois de M. Camille Barrère, qui, de correspondant de Londres de la République française^ y est devenu rédacteur, la lettre suivante datée du 6 mars.
Il m'écrit :
* Chère madame,
Voici enfin le fameux article en question. Un second a paru, celui-là sur Grecque. Samedi, vous l'aurez aussi. Il y en a encore un troisième.
Veuillez croire toujours à mes sentiments de profond respect et de complète sympathie.
Mardi. GaMILLE BaRRÈRE.
P.-S. — Une humble prière : si vous devez vous faire traduire mon article (il était en anglais), que ce ne soit pas par Girardin, ce serait cruel.
Le 8 mars, Brisson donne lecture de son rapport sur les crimes du i6 Mai et conclut à la mise en accusation du cabinet de Broglie et du cabinet Rochebouët.
En vérité, il était difficile au cabinet Waddington, qui venait d'amnistier la Commune, d'incriminer le cabinet de Broglie et de consentir aux poursuites. Cela se sentait si bien que la proposition Brisson fut repoussée.
L'enquête avait duré plus d'une année et avait révélé des traits de pression, d'intimidation, des injustices, des forfaitures telles qu'on ne put cependant pas ne rien accorder au rapporteur. La Chambre et le ministère acceptèrent donc le projet Rameau, qui conclut à une flétrissure du cabinet du i6 Mai et à l'affichage.
Kochefort n'est pas compris dans l'amnistie. Son nom n'est pas sur la liste. Cependant il rentre dans la catégorie de ceux qui n'ont commis aucun crime de droit commun. Il n'a ni tué, ni même combattu, ni pillé, ni dévasté.
Il n'importe I Sa plume est trop dangereuse à Paris au moment oii l'on réclame la liberté de la presse.
On gracie par décret, dans quelques jours, un membre de la Commune, Ranc, et l'on maintient en exil Rochefort, qui l'a combattue I
La République devient étrange I Mourot, le secrétaire de Rochefort, son collaborateur au Mot d'Ordre,, qui est en Nouvelle-Calédonie et n'est condamné que pour des articles au Mot d'Ordre, va-t-il être sur la liste des graciés. ^^ Il n'y est pas. Sa dernière lettre était pleine d'espoir. Quel coup de massue va recevoir ce malheureux I
Mon intimité avec le comte de Beust va croissant, et je ne cesse de l'interroger sur 1870.
Le 4 mars 79, Castelar et Salmeron m'écrivent de faire des démarches pour que le Gouvernement rapporte l'arrêté d'expulsion contre Ruiz Zorilla et qu'il revienne au milieu de ses amis parisiens.
Ce n'est pas qu'il aime beaucoup leur conversation, il est trop peu bavard pour cela. Mais il écoute, il dit de temps à autre un mot toujours intéressant.
J'obtiens sa rentrée, et Zorilla, à l'un de mes dîners, apporte deux bouteilles d'un vin de Tonto qui se fait dans ses terres et qui est délicieux.
(( Gomment avez-vous pu faire autre chose que ce vin et le boire? » dit About, à qui la politique semble moins exquise que ce nectar.
Testelin, qui adore le calembour, déclare que si le Tonto de Zorilla est délicieux, sucré, la politique non plus n'est pas sûre.
Zorilla me dit que tout ce qui avait été fait par Napoléon III contre l'Autriche, en 1866, devait la porter à ne sortir à aucun prix de la neutralité en 1870. Le duc de Gramont prétendit qu'il avait en poche un traité avec l'Autriche et que les défaites de Wissembourg firent reculer cette alliée ; ce n'est pas vrai. Zorilla et Beust s'entretiennent de ce fait. Beust nous dit qu'il avait envoyé à Metternich une rectification complète à ce sujet, mais, en voyant la France lutter avec tant de courage, il ne publia pas au Livre Rouge le démenti donné à Gramont.
Beust disait qu'il n'y avait qu'à enlever en mer le prince de HohenzoUern se rendant en Espagne. C'était là une simple plaisanterie, comme Beust aimait à en faire.
Les journaux continuent à s'occuper du prince impérial, les uns pour le couvrir d'injures, les
33o APRÈS l'abandon de la revanche
autres pour l'exalter et riposter aux journaux républicains.
(( Le prince impérial va faire la guerre en Afrique, lit-on dans une feuille bonapartiste. Il apprendra comment il faut combattre les sauvages du Natal, et il reviendra ensuite mettre à la raison les sauvages de Paris. »
La République française, exaspérée, traite la presse anglaise avec beaucoup de rigueur. Que signifie? On ose blâmer la chère Albion dans le journal de Gambettal
(( Le départ du prince impérial montre et prouve de la virilité, » répètent les bonapartistes.
(( Et cela prouve surtout, répond Spuller, qu'à son retour il faudra compter avec lui. »
Ranc est gracié par décret du 4 mars. Gambetta n'a pas manqué à son devoir d'amitié et s'est occupé de Ranc dès le premier moment oii il a été en situation de le faire.
Une lettre du général de Galliffet en réponse à une de moi lui reprochant d'avoir cru à mon' mariage avec le général Lambert, à la carrière duquel Adam a contribué, ayant été suivi par Lambert dans sa campagne contre les insurgés en juin i848.
Tours, le II mars.
Chère madame,
Je n'avais aucune intention arrêtée de croire à votre mariage avec notre ami Lambert. Dans cet ordre de cérémonie il est, je crois, sage de laisser les gens agir à leur guise. On m'avait annoncé le mariage, et je me suis contenté de
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 33l
penser : « Qu'ils soient heureux! » On m'a dit plus tard que rien n'était vrai. Voilà toute l'histoire.
J'ai dû passer vingt-quatre heures à Paris chez le comte Roger avec notre grand ami. Il y a été étincelant de sagesse, de calme et de résolution.
Il ne doit pas ignorer que toute la France a les yeux sur lui. L'occasion est belle pour tracer un beau programme de libéralisme et de fermeté. Je ne suis qu'un instrument, mais l'instrument aime à être manié par un ouvrier habile. Dans de pareilles conditions ledit instrument peut devenir le levier d'Archimède.
Je m'échapperai quand vous voudrez m'avoir à dîner. Invitez, le même soir, notre ami le général Gresley; il ne pourra me refuser l'autorisation de quitter Tours. Cette soumission ne doit pas vous étonner, elle est dans ma nature. Je-ne désobéis jamais à mes chefs, ce qui m'autorise à contraindre à l'obéissance mes subordonnés.
J'ai une autre soumission, celle-là n'est pas obligatoire. Elle m'est dictée et imposée par votre esprit et l'indulgence que vous m'avez toujours témoignée.
Je reste votre affectueusement et respectueusement attaché.
Général Galliffet.
Au moment où nous trouvons Gambetta à la fois autoritaire et irrésolu, Galliffet pense le contraire. Ainsi vont les choses.
Mon salon tout transformé n'en est pas moins vivant que par le passé. Les causeries ont gagné en brillant ce qu'elles ont perdu en poids. Peintres, écrivains, sculpteurs, compositeurs viennent à l'envi, se retrouvant et heureux de présenter un
ami. Les hommes politiques eux-mêmes disent qu'ils éprouvent du plaisir à se dépolitiquer.
Duquesnel me parle de Massenet, que j'invite à dîner et qui me répond le i4 mars :
Madame,
Je suis attendu à Londres dans les premiers jours de la semaine prochaine : aussi suis-je désolé et confus de perdre l'occasion, si désirée, d'être reçu par vous, madame.
Si je suis de retour mercredi soir, dans la soirée, je me promets de venir vous exprimer mes sentiments respectueux et reconnaissants.
Votre admirateur,
J. Massenet.
Une lettre de Billot :
Chère madame,
Votre gracieuse invitation est venue me trouver à Lille. Je l'accepte avec grand plaisir. J'espère bien, cette fois, que je n'aurai pas de contre-temps.
Demain à cheval. Grande revue de mon général en chef. On jouera la Marseillaise conformément au règlement et sans autre bruit que celui des fanfares.
Réduit, selon la menace de Duclerc, à renoncer à toute conquête, je dois sérieusement m'occuper de faire celle de ma division et de mon général en chef.
Je ne désespère pas d'y parvenir, et la preuve, c'est que je suis content de l'une et de l'autre.
Entre temps, je commence la lecture de Grecque. Je vous en dirai mon avis, et en attendant je vous baise les mains.
Votre vieil ami.
Billot.
On n'a jamais fait en France l'essai d'une république libérale, nous disons-nous tous trois, Mar-
cère, Girardin et moi. En Suisse, en Amérique, on a fait cet essai. Aussi les républiques durent-elles.
Ahl si l'on pouvait faire en France l'essai d'une lépublique libérale I
Une lettre de Gambetta du 1 5 mars ;
Chère amie,
Vous avez de hautes et puissantes qualités; il vous manque deux petites choses assez humbles : la patience et l'indulgence. Vous vous gendarmez contre moi sans savoir si je suis réellement coupable.
Je suis souffrant, fatigué de corps et d'esprit. Je me repose, et vous en prenez texte pour vous livrer à une foule de suppositions aussi inexactes qu'injustes.
J'ai reçu votre beau livre. Je n'ai pas encore eu le courage de le relire, et partant j'ai ajourné et j'ajourne encore le plaisir de vous en dire mon nouveau sentiment.
Vous permettrez que je ne vienne pas encore près de vous mercredi prochain, je ne suis pas en assez bonne disposition physique.
Excusez-moi. Ne croyez jamais aux propos des désœuvrés, des intrigants ou des sots; croyez-moi votre plus fidèle et plus dévoué ami sur ceci que je le dis et que je ne dis que ce que je veux.
Ce i5 mars 1879. LéON GambettA.
De Challemel-Lacour :
Berne, 30 mars.
Avez-vous oublié, chère madame, que vous m'avez offert, en bonne patriote, de m'aider à soutenir ici l'honneur de la France? Sachez donc qu'il est en péril et que le moment d'opérer vos incantations est venu.
C'est mardi prochain, 25 mars, que je donne à dîner au corps diplomatique et aux autorités fédérales, en tout trente personnes au moins.
Or je suis entre les mains d'un hôtelier illustre, mais qui
manque d'art, non de celui d'écorcher les voyageurs. Le dîner sera mauvais, et c'est fait de moi si, par une diversion habile, je ne fais oublier à mes convives la médiocrité du repas. Que leurs yeux au moins soient satisfaits. Vous plairait-il, chère madame, de dépouiller à cet effet l'un des parterres de votre Bruyères? Vos fleurs auront quelque chose de la vertu magique qui est en vous et qui dompte les rebelles. S'il m'était possible d'avoir un bouquet à offrir à M'"^ la comtesse d'Harcourt (qui ne peut se décider à quitter Berne) peut-être parviendrais-je enfin à désarmer les rigueurs de cette puissante personne et renoncerait-elle à poursuivre de ses sarcasmes le successeur inoffensif de son mari.
N'est-ce pas que j'abuse outrageusement de votre bonté? Vous payez ainsi le prix des perfections que la nature vous à réparties !
Je baise vos douces mains.
P. Ghallemel-Lacour.
Je télégraphie au golfe Juan à mon jardinier d'envoyer à Challemel d'énormes branches de mimosas, fleurs alors très peu connues, des branches d'orangers, avec des oranges, des mandarines, des citrons et toutes les fleurs les plus belles de mon jardin. Challemel en aura sa table pleine. Je fais ajouter le plus beau des bouquets à offrir à la (( doyenne ».
J'ai avec Lepère une discussion violente. On ne parle que des projets de lois Ferry, qui vont être présentés aux Chambres. Jules Ferry et Paul Bert sont d'accord pour la présentation de ces lois, et Lepère s'entend comme larrons en foire avec Paul Bert, qu'il a toujours combattu juqu'à présent, dont il attaquait sans cesse l'esprit sectaire.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE S35
Il paraît qu'on va réduire à rien les universités catholiques par la suppression des jurys mixtes et livrer la direction et la surveillance de l'enseignement à des professeurs réputés incroyants. On a décidé l'expulsion des ecclésiastiques et des magistrats du conseil supérieur de l'instruction publique. On interdira l'enseignement aux congrégations religieuses, les obligeant par là à fermer leurs établissements.
On formera une jeunesse libre penseuse. Les écoles normales de filles qu'on va fonder, les lycées, n'auront aucun enseignement religieux.
De Duclerc, le 22 mars 1879 :
J'ai emporté Grecque, et je l'ai lue. Vous m'avez dit : « C'est ce que j'ai fait de mieux. » Je me rappelle mon impression après Saine et Sauve. C'était une satisfaction pleine, sans esprit de recherche, sans besoin d'analyse, sans mélange. Je n'éprouve pas la même chose après la lecture de Grecque. L'homme est lâche. Où diable avez-vous trouvé ce pleutre infect?
J'avais aussi fort admiré le double paysage de Saine et Sauve, mais ceux de Grecque les valent. Vos descriptions sont merveilleuses de vérité idéalisée.
Clair, chaud, lumineux, harmonieux, sonore, votre style ne m'a rien laissé à désirer, ce qui prouve que si le style est l'homme, il n'est pas la femme.
Cependant, à vous du meilleur de mon cœur.
E. Duclerc.
Paul de Rémusat, dont l'esprit nourri fait un causeur si charmant, est l'un de mes fidèles. S'il manque à nos réunions, chacun le réclame. Comme il n'est pas venu le mercredi précédent,
je lui envoie un rappel. Il me répond de Laffitte, par Saint-Elix (Haute-Garonne) :
Je reçois à deux cents lieues de Paris l'aimable invitation que vous voulez bien me faire pour votre soirée prochaine. Vous aurez donc la bonté d'excuser mon absence, d'autant plus que je suis parti pour une cause toute politique. Je suis venu aider mon successeur dans son élection*, car j'ai le plaisir rare de voir ma succession ouverte de mon vivant et de prendre ma part de la lutte établie entre ceux qui convoitent mon héritage.
J'espère que je déciderai le sort en faveur du meilleur et du plus républicain de ces héritiers. Mais la lutte est toujours vive et le succès douteux dans ce département un peu fade.
Agréez, madame, l'hommage de mon respect.
Paul de Rémusat.
23 mars.
Avant de partir, il m'avait parlé des mémoires de sa grand' mère. Je les convoitais pour ma future revue, dont je ne cesse de m'occuper. Mais son siège est fait pour la publication, il ne peut modifier ses engagements.
Gambetta, quand il en a l'occasion, goguenarde volontiers sur la « grande revue de M""* Adam » . Il le fait surtout devant moi, ajoutant qu'elle « sera sûrement militaire ».
Les attaques menaçantes à la liberté de conscience font tourner les yeux de la majorité des catholiques vers le prince impérial. On s'informe du temps que les Anglais mettront pour battre les Zoulous et revenir; ce sera vers juillet.
* Paul de Rémusat avait été nommé sénateur.
Le cardinal Guibert est indigné de la présentalion des lois Ferry, et c'est à M. Grévy qu'il en veut le plus.
(( Il m'a trompé, répète-t-il; il m'avait assuré que nous n'avions rien à craindre, qu'on ne ferait rien contre l'Eglise, contre les universités catholiques, qui pût les empêcher d'exister. »
Le cardinal est allé lui-même porter ses reproches à M. Grévy, lui rappeler ses promesses et lui dire que les évêques se défendraient.
(( Ils en ont le droit, » dit M. Grévy, et ce fut tout.
Challemel est ravi de ses fleurs, de son succès, et il m'écrit le lendemain de son dîner, le 26 mars :
Un mot seulement, chère madame, pour vous dire que l'honneur est sauf grâce à vous. C'est le printemps luimême qui m'était arrivé du golfe Juan. Il ne manquait que votre beau sourire pour l'éclairer, quand à mon invocation il est venu, il a été vu, il a vaincu.
La personne n'a rien trouvé à répondre ni au bouquet ni au billet qui l'accompagnait. Je trouve ce silence éloquent. C'est le silence de la défaite.
Croiriez-vous que mes convives ne m'ont pas laissé un brin des fleurs qui étaient sur la table? Après le dîner, ils les ont pillées sans vergogne. C'eût été bien autre chose s'ils avaient su de qui elles venaient.
Adieu, chère madame. Je baise vos gracieuses mains.
P. Challemel-Lacour.
Si vous voyez de Marcère, saluez-le bien chaudement pour moi. Il n'était pas à Paris quand je suis parti.
De M. de Lesseps, le 25 mars 1879 :
Madame et amie.
Je lis dans un journal espagnol un article mérité sur votre charmant volume Grecque et sur votre gracieuse personne.
J'ai coupé cet article, et je vous l'envoie.
Votre bien dévoué,
Ferdinand de Lesseps.
Le succès de Grecque ne pouvait que me ramener plus vite encore à la littérature. Je ne parle plus que de ma revue. J'en cherche le titre. Girardin me conseille de ne pas la fonder financièrement à moi seule. Elle serait d'apparence moins sérieuse. Je dois faire une société anonyme, prendre la moitié des actions et trouver des souscriptions pour l'autre.
(( Vos souscripteurs, ajoute Girardin, vous donneront une preuve de la confiance qu'ils ont dans votre entreprise ou de la foi qu'ils ont dans vos patriotiques intentions. »
Lui-même, Girardin, sera Fun de mes actionnaires.
Laurent Pichat, qui a fondé la Revue de Paris, est Fun de mes plus fermes soutiens. Il me conseille. Son expérience m'est fort utile. La liste de mes collaborateurs, me répète-t-il, ne sera jamais trop longue ni trop bien composée.
Joseph Reinach et tous les jeunes qui m'entourent applaudissent des deux mains à la création de <( notre revue », comme ils disent. Oui, vraiment,
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SS^
elle sera faite pour eux, les jeunes, cette nouvelle revue.
Tiens, j'ai trouvé mon titre : « La Nouvelle Revue ». Ce titre me plaît et plaît à tous. Je l'ai tant cherché, et il est venu tout seul.
Henri Houssaye, mo-n confrère en hellénisme, collaborera à la Nouvelle Revue. M"' de Banville me répond pour son mari. J'ai Perrens, Spuller, Challemel, Golani, Saint- Victor, de Ronchaud.
Le dernier Mercredi a eu sa grosse émotion! Chapu, qui, après dîner, passait de la salle à manger au fumoir, s'est pris le pouce droit dans une porte et s'est blessé cruellement. S'il allait être perdu, le pouce de Chapu I Nous en avons l'angoisse. Clavel, qu'on est allé chercher, arrive. L'ongle tombera, mais le doigt ne court aucun danger d'insensibilité.
L'un de ces jours M. de Lesseps m'a présenté son fils Charles, dont le sens droit, la pondération, m'ont frappée. Charles de Lesseps admire l'œuvre du canal de Suez faite à travers de si grandes difficultés, génialement vaincues, mais il a peur de la non réussite du canal de Panama.
M. de Lesseps est si éloquent, si convaincu, que Charles me dit : (( Je le suivrai quand même. »
L'enthousiasme de M. de Lesseps pour ma revue est plus qu'encourageant. Il me donnera des articles, il veut en être, avec Girardin, un peu le parrain.
(( On fait quelque chose, me disait ironiquement Girardin, on épure, on épure I Les presses de Y Officiel gémissent à plaisir. Il ne doit pas rester à cette heure un seul fonctionnaire qui n'ait (( donné des gages à la République ». La qualité des nouveaux, leurs connaissances spéciales, c'est le cadet des soucis de ceux qui « épurent » .
Je vois bien ce qu'on a épuré, je vois bien ce qu'on veut détruire, je vois mal encore à quoi servira, pour reconstruire, toute cette épuration.
Après la religion, Ranc travaillera à supprimer ce qui reste des castes, et ainsi, de proche en proche, disparaîtront les cercles gradués de résistance à l'égalité absolue.
Je suis très curieuse de voir un jeune député républicain, Waldeck-Rousseau, nommé le 6 avril dans la deuxième circonscription de Rennes, et dont une amie juive, M""^ Albert le Brasseur, m'a tant parlé.
Elle allait, depuis plusieurs mois, très souvent à Rennes en mission auprès de lui, chargée, me disait-elle, de le convaincre verbalement (car ceux qui l'envoyaient ne voulaient rien écrire), de s'entendre avec lui sur des détails d'engagements à prendre. Quels engagements?
M"** le Brasseur était à la fois très fière de sa mission et prudente dans ses indiscrétions. Moi,
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 34l
je n'attachais aucune importance à cette « mission )). J'en souriais même, ce qui l'irritait et lui faisait dire :
(( Au fond, vous me soupçonnez de quelque intrigue amoureuse, et c'est ce qu'au besoin je laisserai croire. Mon héros est fort bien de sa personne, mais il s'agit, je vous le répète, d'une mission dont vous reconnaîtrez un jour l'importance, quand vous verrez le rôle joué par mon jeune avocat. Il s'agit du sort de votre République, qui sera ceci ou cela, selon que M. Waldeck- Rousseau acceptera ou non de se laisser guider par mes amis. »
^me \q Brasseur était juive, mais à ce momentlà qui de nous faisait une distinction entre les juifs et les catholiques? Ma rancune contre Louis Bamberger, traître à notre amitié, espion de Bismarck, m'avait fait maudire l'Allemand, mais pas le juif. M. Waldeck-Rousseau m'a obligée, plus tard, à me souvenir de M""^ le Brasseur.
Le 3 avril, Renan est reçu à TAcadémie. C'est un événement duquel on s'entretient avec fièvre.
Mézières, qui répondait, a parlé des hardiesses du nouvel académicien, mais aussitôt il les a veloutées. Ce qui a le plus scandalisé les catholiques présents, c'a été l'éloge de la sœur de l'exlévite, laquelle, on le sait, combattit sa foi et fut cause de son apostasie, lui insufflant l'admiration des théories germaniques.
Le 7 avril, la fameuse première du Marquis de Kenilis a lieu. J'ai dit à l'avance à l'aide de quelle
cabale Coquelin avait fait tomber la pièce. Le dernier mot lui restait.
J'écris à Alphonse Daudet pour ma revue. Il faut, quoique ce soit presque impossible, que j'obtienne de lui la promesse de sa collaboration.
J'admire Daudet, et l'on ne peut l'admirer sans l'aimer. Et puis il est tellement patriote! Il a tant souffert de nos défaites I
Dans ses Contes du Lundi il a pleuré sur les malheurs de notre France et a fait pleurer avec lui. Et quel cœurî comme il aime ses amis, comme il sait apprécier les autres ! Il n'y a rien en lui de ce pessimisme qui me désespère et qui semble se donner la mission de barrer la route à notre relèvement.
Daudet n'est ni pessimiste, ni naturaliste, ni documentiste ; son grand art d'écrire est de l'art sans qualificatif. Que de vie réelle et en même temps que de poésie dans l'œuvre de Daudet!
Et comme il sait aider ceux qui s'efforcent de monter ; il leur tend les deux mains.
(( Arrivez donc, les jeunes, soyez des nôtres I » leur crie-t-il comme je le leur crie. Prolondément dévoué à ceux qui l'intéressent, il les attire, les retient et les guide doucement I
Personne n'a été plus aimé de ses amis et ne vit plus dans leur souvenir qu'Alphonse Daudet., On ne citera jamais trop ce que Théophile Gautier a dit de lui : (( C'est un cerveau lumineux pétri de rayons et d'idées dont les images sortent en bourdonnant comme des abeilles d'or. »
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 6liS
Sa place est à côté de Balzac et de Flaubert. Il domine tous ceux qu'on lui a comparés; et les Goncourt, les Zola, qu'il a souvent lui-même grandis par ce qu'il a dit d'eux, ne lui viennent qu'à mi-corps.
Français jusqu'en sa façon de rire, mobile, artiste, aimant la vie, délicat, impressionnable, fin d'une finesse élégante allant jusqu'au raffinement, gai d'une gaîté franche, quels chefsd'œuvre il nous jette à poignée, comme dragées aux noces et aux baptêmes I
Et comme il regarde la vie, comme il plaint ceux qui en souffrent, comme il leur enseigne la philosophie, non abstraite mais émue.
Alphonse Daudet me répond que je puis disposer de son nom, qu'il donnera à ma revue tout ce qu'il pourra lui donner, que c'est bien, ce que j'entreprends, que les jeunes, les chers jeunes, ont besoin de beaucoup de cœurs pour les soutenir, de beaucoup d'intelligences pour les guider, et que nous, arrivés, nous leur devons conseil et appui.
Flaubert est furieux de ce que dans le premier numéro de la Vie moderne de Charpentier on a mis son nom sur la couverture. Il trouve la publication banale, et ajoute que la sottise de Charpentier diminue la valeur de ce qu'il m'offre, lui, Flaubert.
Villemessant meurt à Monte-Carlo, le 12 avril. Je suis inquiète du sort de mon ami Francis Magnard, qui est menacé, d'après ce qu'on me dit,
de voir Cornély remplacer Villemessant. Jamais Magnard ne s'accordera avec Cornély, qui est l'homme le moins sûr, le plus fuyant, qu'il y ait.
Je m'informe vite auprès de Magnard, et j'apprends que Villemessant n'a pris aucune disposition en faveur de Cornély, quoiqu'il lui ait promis de le faire.
Et, bientôt, Magnard, nommé l'un des trois gérants, quitte la chronique et commence ses petits chefs-d'œuvre de notes brèves sur la situation politique journalière.
Le Figaro est précieux pour ce qu'il est utile de faire savoir à l'étranger, où il est lu presque exclusivement. Et Magnard, qui ne dédaigne pas de m'interroger sur les choses extérieures, ne me refuse rien de ce que je lui demande d'important.
Moi qui ai vécu une partie de ma jeunesse avec des cabétiens, des phalanstériens, des saint-simoniens, j'ai la préoccupation des questions sociales bien plus que la majorité de mes amis qui ne font que de la politique.
Je leur répète :
(( Il n'y a plus à faire de politique, puisque la république est entre nos mains. Mais il faut que nous songions à la question sociale. Le pays nous fera certainement crédit d'un quart de siècle pour r étudier, en résoudre les premiers problèmes. Mais vite à la besogne, avec la formule phalansté-
rienne : « Association de rintelligence, du capital et du travail ». Si le travail se trouve indéfiniment seul en face du capital seul, le peuple fera dudit capital sa tête de turc. Dépêchons-nous I »
Gambetta, qui s'impatiente de mes redites, me répond brusquement un jour :
(( Il n'y a pas de question sociale. »
Je lui réponds :
(( Elle vous dévorera I »
(( Le saint -simonisme, m'avait dit un jour Toussenel, c'est la lutte judaïque contre le fouriérisme. Les juifs veulent devenir de plus en plus maîtres du capital. L'association du capital et de l'intelligence, oui, ils la cherchent, mais c'est pour exploiter le troisième terme, le travail, et ils nous préparent les pires catastrophes. »
Il y a plusieurs semaines que Gambetta n'est venu le mercredi, quand à l'Opéra, oiije suis dans la loge d'avant-scène d'une amie grecque, je le vois apparaître sur la scène, flanqué de Proust. Il a des gants clairs, une mise impeccable, le chapeau légèrement incliné sur l'oreille, un gardénia à la boutonnière. . . On s^empresse. Proust présente à M. le président.
Je ne sais pourquoi, je songeais au premier jour oii j'ai vu Gambetta entrer chez moi pour un dîner de gala, avec le vêtement de bureau d'un employé à 1.800 francs.
La démocratie fait bien les choses, et M. le président a fort bon air. J'ai vu souvent de ces transformations autour de moi : d'abord dans le monde
littéraire, artistique; plus tard dans le monde de la Bourse, des banquiers, puis dans le monde politique.
Gambetta m'aperçoit. M. le président s'approche, visiblement heureux de me voir là oii il a conscience de ne pas faire mauvaise figure dans ce qu'il a si souvent appelé mon Paris, « votre Paris )).
A côté de moi est un Epirote qui en veut à Gambetta de ne plus soutenir avec ardeur la cause de l'Épire, et qui l'accuse d'avoir inspiré les traîtrises de Waddington.
M. le président s'approche. Je le présente à mon amie grecque, et ses invités à Gambetta et à M. Proust.
J'ai une robe blanche de Worth qui me va bien, et Gambetta semble prendre autant de plaisir à me voir élégante que j'en ai à lui voir bonne tenue dans la « grande vie » à laquelle Proust raconte volontiers qu'il l'initie.
M. le président me tourne un compliment fort agréable. Quelques habitués se glissent autour de lui curieusement. Nous causons cinq minutes avec des coquetteries d'esprit, puisqu'on nous écoute. Et, lorsqu'on annonce la rentrée, Gambetta me dit :
(( A mercredi, ma très chère amie, s'il vous agrée de m'inviter et si je n'ai pas démérité d'être des vôtres. »
Il s'éloigne, et notre Epirote, glissant du fond de la loge auprès de moi, me dit :
(( Si VOUS le vouliez, cet homme ferait de nous des citoyens grecs.
— Je ne l'ai pas pu quand je le reconnaissais pour chef et quand, par conséquent, pour rappeler un mot célèbre, il m'obéissait un peu, répondis-] e.
— Il n'est donc plus votre chefp
— Avez- vous lu La Bruyère?
— Vaguement.
— Eh bien I sachez qu'il disait : a II ne faut pas vingt années accomplies pour voir les hommes changer d'opinion sur les choses les plus sérieuses comme sur celles qui leur ont paru les plus sûres et les plus vraies. »
Je suis allée, le i4 avril, à la reprise de Ray Blas au Français. Cette représentation a été l'occasion d'un vrai triomphe pour Victor Hugo.
On a expulsé les sœurs de la rue Saint-Benoît, oii elles avaient une école et une pharmacie depuis un temps immémorial.
Des trois cents élèves des sœurs, il ne s'en est pas fait inscrire une seule pour le moment oii l'école religieuse sera transformée en école laïque.
Notre maire du 11% M. Carsenac, le plus brave homme qui soit, a été menacé de révocation s'il faisait célébrer la messe annuelle dont la quele rapportait 6.000 francs aux écoles chrétiennes. Il
a cédé, préférant rester pour faire moins de mal qu'un autre.
Les lois Ferry exaltent jusqu'au délire l'orgueil des universitaires. Le suffrage universel y ajoute.
Dès qu'un professeur est accusé de faits repréhensibles et qu'on le livre à la justice, les électeurs le ramassent flétri pour en faire un député.
Un affreux esprit se développe en dehors de tout frein. La formule de l'ordre moral serait bonne à reprendre à nouveau sincèrement, et cette fois par nous.
C'est Paul de Cassagnac qui défend les jésuites à la Chambre. Le père Dulac, directeur de l'école de la rue des Postes, lui a, dit-on, fourni des renseignements. La campagne de Cassagnac est si violente, si malhabile, qu'elle rend les plus grands services aux ennemis des sœurs et des frères enseignants. Elle justifie ceux qui les persécutent.
On raconte que Jules Ferry s'est marié religieusement dans un petit village des Vosges, à cause d'une tante à héritage.
(( Voilà bien les opportunistes ! disent les centre gauche et les extrême gauche. Tantôt religieux pour leurs intérêts de famille, tantôt laïques pour leur parti. »
Je pars pour Bruyères le i5 avril. Chaque fois que j'y reviens, je suis toujours un peu plus triste du devenir de la République. Girardin m'écrit aussitôt mon arrivée ;
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE S/jQ
Paris, i6 avril 1879.
Ma chère regrettée, je ne m'ennuie pas, car, à toutes les haltes de ma plume, je pense à vous. S'il vous prend l'idée de retourner h Paris avant le i5 mai, c'est l'idée inverse qui m'aiguillonne, celle d'aller vous surprendre au bord de votre grand lac. Me voyez- vous arrivant et vous criant : « Me voilà! » Je sais, en ce moment, plus d'un ministre qui ne serait pas mécontent de mon absence et qui serait tenté de vous écrire : « Gardez-le ! »
Est-ce que là-bas on vous écrit que tout va bien ici? Est-ce qu'on est content? De toutes parts, à moi, il n'arrive que des murmures. On avait compté que les républicains, en pleine possession du pouvoir, feraient autre chose en 1879 que de continuer 1872. L'heure des mécomptes a sonné. Ce n'est plus seulement l'intransigeance qui se plaint, c'est aussi l'impatience.
Si vous revenez gaie, vivante, superbe, ce sera de l'inclémence. Que deviendrai-je?
Je baise votre main.
E. DE GiRARDIN.
M""* Gambetta mère, que j'avais invitée avec son mari, m'écrit :
Nice, le 21 avril 1879.
Madame et bien chère amie, nous arrivons de la campagne, le papa et moi, et n'avons pu nous rendre à votre gracieuse invitation. Nous irons jeudi 25 courant. Le papa vous présente ses respects et vous baise la main.
Et la vieille grand'mère de la République vous embrasse, toute à vous de cœur.
Épouse Gambetta,
née Massabie.
Mais, vraiment, les ministres de la République manquent de sérieux. On ne peut imaginer les inextricables distractions de Bardoux à l'égard
35o APRÈS l'abandon de la revanche
d'Henry Houssaye. Il l'a nommé, dénommé, renommé, redénommé inspecteur des Beaux- Arts. Je lui avais dit à quel point cette nomination ferait honneur à la République. Le comprenant, il avait annoncé à Henry Houssaye deux fois sa nomination, plus une fois à moi, donc trois I
Un beau jour, Henry Houssaye reçoit une nomination d'enquêteur sur les musées de province.
Il écrit, le 6 avril, à Turquet, sous-secrétaire d'État, que, si sa nouvelle nomination est la rançon de son inspection, il accepte, mais que si c'est une compensation à la nomination annoncée de vive voix et par lettre du ministre à M""* Adam, il refuse.
J'écris à Bardoux et à Turquet, plus navrée encore qu'irritée.
Turquet me répond, le 17, qu'il résulte des recherches « qu'il a présentes » qu'aucun arrêté n'a été signé par M. Bardoux en dehors de celui par lequel M. Houssaye a été chargé de procéder, concurremment avec MM. Baignières et Arthur Gentil, à une enquête générale sur l'installation et la réorganisation des musées des départements.
Et Turquet ajoute :
C'est évidemment par suite d'un malentendu que M. Bardoux a pu annoncer à M. Houssaye sa nominatioa comme inspecteur-adjoint aux beaux-arts.
Je ne puis donc, dans la circonstance, que m'en tenir aux termes de l'arrêté précité et exprimer le vif désir de voir M. Houssaye accepter la mission qui lui a été confiée.
Etc. , profond respect du sous-secrétaire d'État.
▲ PRÈS l'abandon de LA REVANCHE 35l
Je réécris à Bardoux et à Turquet :
On ne fait pas de pareilles bévues, on ne commet pas de telles fautes quand on veut se faire prendre au sérieux comme gouvernants, « par des gens qui, comme Henry Houssaye, tiennent sur leur plume un morceau de l'opinion de Paris ».
J'ai exalté Bardoux après l'affaire Duquesnel- Lomon-Kenilis, dans laquelle il a été parfait, et me voilà forcée de blâmer sa légèreté. C'est irritant.
Mais encore une autre histoire. Depuis cette promesse écrite, cette répétition de vive voix d'une nomination faite, on a nommé Roger Ballu inspecteur-adjoint aux beaux-arts.
Quoique ce soit un ami, ce n^en est pas moins blessant I
La place est sans appointements, mais Henry Houssaye y tenait.
Chez moi, Guillaume, dans une explication, a reconnu qu'il avait été question, aux beaux-arts, de cette nomination et d'un engagement de Bardoux envers Henry Houssaye.
De Girardin, 26 avril 1879 :
Votre épître au Figaro a passé hier dans la France.
Il y a quinze jours au moins que je n'ai vu Gambetta, qui devait partir mardi dernier. J'ignore ce qui l'a retenu à Paris, et je ne sais pas quand nous nous rencontrerons avant le i5 mai.
Il ne se passera pas longtemps avant que l'évidence ne le contraigne à reconnaître qu'après le 3o janvier il n'y avait qu'un ministère qui correspondait à la situation décompliquée par l'élection sénatoriale du 5 janvier et la
démission du maréchal de Mac-Mahon. C'était le grand ministère des gauches promis par son grand orateur.
En tous cas, comptez, chère amie, que si je le rencontrais je ne lui dirais que ce que vous désirez qu'il sache.
Resterez-vous dans votre pays de roses et de violettes plus tard que l'expiration des vacances législatives?
Les plus tendres,
E. DE GiRARDIN.
Déjà tout ce que j'avais craint et prédit arrive, et le petit ministère qu'a laissé faire Gambetta crée pour l'avenir une situation bien autrement difficile au futur grand que celle qui avait immédiatement suivi la nomination de Grévy.
La manœuvre de Gambetta a donc été désastreuse, comme je le prévoyais. C'est bien assis qu'il a maintenant à dominer la situation, quand il fallait la dominer debout.
Le sommet de la fortune de Gambetta atteint le 3o janvier et sur lequel il pouvait se maintenir, mais duquel il est descendu, ce sommet, il ne le remontera plus.
Lorsqu'il m'a répondu avec irritation : (( J'en ai assez de la vérité », il m'est apparu sur l'heure comme un homme qui a perdu pied. Je le lui ai dit, je l'ai blessé. Hélas I je n'ai pas à m'en repentir.
Grévy a déjà usé ou entamé plusieurs de ceux qui étaient normalement les associés du a grand ministère » : Freycinet, Léon Say, Jauréguiberry. Ils paraissaient de la taille de Gambetta et se sont rapetisses à celle de Waddington.
Il y a quelque chose d'atteint gravement dans la République I De Girardin :
x" mai 79,
Perle de l'amitié et désespoir de l'amour, vous avez raison de revenir à nous le i4 de ce mois, car cela va mal, très mal. Le flot du mécontentement à Paris et en province monte, monte et montera encore.
Votre ami et le mien est accusé d'être cause de toutes les difficultés de la situation par son refus supposé de la présidence du cabinet qu'il aurait formé. 11 perd, et il a déjà beaucoup perdu, et il perdra encore, jusqu'au jour où il se remettra en selle par un de ces éclatants et puissants discours dont il a le secret.
Quelle belle description vous faites de votre pays du soleil.
Je vous serre la main du pays des brouillards.
E. DE Girardin.
J'écris à mon ami le docteur Metaxas, à Marseille, que je rentre à Paris pour recevoir les Epirotes qui y arrivent, et que je le verrai volontiers au milieu d'eux.
Le (( Fais ce que dois » se présente à moi à des heures tellement précises et qui paraissent à tel point concertées entre les choses que je rêve d'en treprendre et la possibilité que j'ai de le faire à ce moment-là plutôt qu'à un autre, que je n'ai jamais de démêlés avec le libre arbitre. Je ne cherche qu'à suivre le sens de ma destinée. Ce sens, je le vois, c'est de grouper autour d'un grand organe,
ao.
parlant de haut, avec la maturité que donne la quinzaine, ceux qui restent passionnés pour la revanche, unique idéal qui puisse arracher le pays à la politique abaissante des seuls résultats.
Partout mes amis s'intéressent à la Nouvelle Revue.
Mes chers amis Baret, le docteur Metaxas, que je vois en traversant Marseille, me crient bravo et demandent à s'inscrire parmi mes actionnaires. Metaxas m'assure du concours des Grecs.
Baret, ma chère Valentine sa femme, qui lit parfois dans l'avenir avec les clartés de son cœur, me répètent :
(( Vous réussirez. »
Baret ajoute :
(( Mais n'oublions pas que mon ami Adam vous a dit une fois devant moi : « Si je mourais, ne « conclus jamais une affaire, ne signe jamais un « contrat sans avoir pris conseil de Baret. » Vous m'enverrez donc le projet des statuts de la Nouvelle Revue. »
J'y avais pensé.
Rentrée à Paris, je trouve des réponses aux invitations que j'ai faites de Bruyères.
Du général de Galliffet :
Chère madame, en rentrant de Paris, où j'ai enterré le général Douai, j'y trouve votre aimable carte. J'en profiterai dès que quelques loisirs me seront accordés.
J'ai vu et entendu beaucoup de choses à Paris.
Vu deux maréchaux qui n'ont pas osé porter leur uniforme pour enterrer celui qui a été en 1870 leur égal en commandement et en défaite.
Ils étaient vêtus comme les deux aveugles d'Ofîenbach. C'était navrant!!!
J'ai entendu des crétins qui voteront la loi Ferry, quoiqu'elle répugne à leurs sentiments catholiques, mais parce qu'il ne faut pas compromettre l'existence du Sénat.
J'ai entendu des militaires récemment mis de côté qui m'ont dit :
a Y a-t-il quelque chose de changé depuis qu'on a remplacé Borel par Gresley, Bourbaki par Farre, Deligny par Cornet, etc., etc.? »
Je leur ai dit :
(( Au point de vue politique, il y a quelque amélioration. »
Mais ils ont insisté sur la question militaire, sur la question de LA Revanche, sa préparation. J'ai dû battre en retraite. Le fait est qu'au point de vue sérieux, Gresley a été très malin, mais ça vous regarde, et pas moi.
Votre patriotisme est peint sur vos traits et pétille dans votre conversation.
Donc, nous devons compter sur vous pour faire comprendre au grand patron la nécessité de mesures viriles, de mesures qui préparent le succès. Le voudrez-vous ? Je vous baise les mains.
Votre Galliffet.
Cette lettre m'émeut au delà de tout ce que je puis exprimer, et c'est avec des larmes de désespoir fou que je me dis que je mens à tous, parce que je sais, ce que ne peuvent soupçonner les patriotes comme moi, que Gambetta ne prépare pas, ne veut pas la revanche, qu'il a accepté le patronage de Bismarck pour avoir cette Repu-
blique qui nous désenchante, nous inquiète, culbute nos rêves de réforme et de grandeur intérieure ; que nous ne réaliserons plus par lui l'effort vers rhéroïsme, vers la grandeur extérieure.
Nous sommes en mai. A peine songeons-nous à l'anniversaire qui à la fois mettait la République en danger et nous groupait si étroitement.
Je parle et je reparle de la Nouvelle Revue, qui passionne autant que moi mes plus fidèles.
Je reconnais, parmi ceux qui me découragent, l'influence de Gambetta. Ils me répètent, sans le savoir, ses paroles elles-mêmes. Testelin s'écrie :
(( Fonder une revue, c'est s'embarquer sur une mer parsemée d'écueils et fertile en naufrages fameux. Restez donc, belle dame, sur le rivage. Vous occupez une situation brillante à juste titre. Ne la ternissez pas par un insuccès I »
Et Testelin, comme toujours, termine son discours par une citation latine qu'il traduit aussi volontiers qu'il la débite.
(( Il est doux, lorsqu'on est sur la terre ferme, de contempler la mer soulevée par les aquilons terribles, et les périls d'un autre, non que ce soit un plaisir de percevoir les infortunes d'autrui, mais parce que c'est une vue consolante que celle des maux auxquels on échappe soi-même. »
Peyrat, pour qui Adam a été si dévoué lors des
difficultés d'argent de Y Avenir national, me répond (( qu'il n'est pas découragé de la Revue des Deux Mondes, ayant, il y a dix ou douze ans, résisté aux instances réitérées de Buloz l'ancien pour qu'il y écrive ». Voilà une impertinence qu'il ne portera pas en paradis.
Je ne pose plus à mes amis politiques qu'une question :
(( Avez- vous abandonné la Revanche? »
Gela devenait une scie, et beaucoup s'en plaignent.
Un jour, l'un de mes invités, dont je tairai le nom, dit à ma table, moitié sérieux et moitié goguenard :
(( A notre tour de jouir! »
Je réponds avec violence :
(( Voilà un mot qui, pour moi, retombe de tout son poids sur l'opportunisme, et, à partir de ce soir, si je reste une amie personnelle des opportunistes, je ne suis plus leur amie politique. »
On proteste, on répète — surtout celui qui a dit la phrase — que c'est une plaisanterie. Mais le mot est à tel point typique que je sens la cassure définitive.
Les chers Léris souffrent à Rouen du manque
de soleil, et, là-bas, les vieux ne jouissent plus de celui de Nice, dont leurs enfants et petits-enfants sont privés. Je les console en leur écrivant que Léon Say a la ferme intention de rapprocher Léris de Paris ou de Nice.
Léris désire surtout Nice, même avec une situation moindre. Il m'écrit :
Nice aurait pour moi des avantages moraux inappréciables. Mes vieux ne seraient plus isolés et je ne verrais plus ma chère Benedetta triste de l'éloignement, triste du climat et triste de bien des choses qu'elle me cache.
Je suis très philosophe pour ce qui me concerne, mais pas du tout quand il s'agit de ceux que j'aime, et je ne puis être heureux s'ils ne le sont pas.
Toute mon affection,
Léris.
Rouen, ig mai 79.
J'ai demandé à Challemel, qui me l'avait promise, sans croire à la réalisation de mon projet, sa collaboration à ma Nouvelle Revue. Il me répond:
Berne, mai 1879.
Vous faites, chère madame, trop d'honneur à mon nom de vouloir le mettre à côté de ceux que vous m'annoncez. Il risque de ne pas jeter un éclat éblouissant au milieu de cette pléiade. N'importe. Si peu que vous ayez l'envie de l'ajouter à l'enseigne de votre revue, j'y consens. Il est doux de se prêter aux caprices des belles. Vous faites, chère madame, de merveilleuses conversions. Taine, Renan, Flaubert enrôlés dans une revue républicaine. Ghimène, qui l'eût dit? Rodrigue, qui l'eût cru? De quel miracle n'est pas capable votre éloquence, celle de vos yeux surtout?
Savez-vous, chère madame, qu'il y a bien longtemps
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SÔQ
que je ne les ai vus, deux grands mois et davantage. Aussi j'ai la nostalgie du boulevard Poissonnière, et je compte aller bientôt me mettre à vos pieds, baiser vos jolies mains.
Gh ALLE ME L-La COUR.
About vient de m'inviter à un déjeuner qu'il donne dans sa campagne de Malabry, ou plutôt qu'il dit faire donner par le comité de la Société des Gens de lettres.
Il ajoute en riant que l'invitation aura plus de relief que s'il la faisait lui-même. J'accepte.
Je ne m'attendais guère à y trouver Ferry, ministre de l'instruction publique. On ne m'avait parlé que de mon ami Lepère, ministre de l'intérieur.
Une grande tente est dressée dans le merveilleux parc de Malabry. J'ai voyagé en chemin de fer avec André Theuriet, Kaempfen, Ferdinand Fabre, Anatole France, Sarcey. La journée s'annonce gaiement lorsque, dans le parc oii nous nous promenons en attendant le déjeuner, tout à coup, comme un diable d'un bénitier, je vois surgir Jules Ferry.
J'avais avec Lepère vidé l'une de mes querelles auparavant, et notre vieille amitié, tracassée par les lois Ferry, n'avait pas résisté au plaisir d'une rencontre. Certes, je ne manque pas une occasion d'appeler Lepère un antilibéral, un persécuteur, un converti par Paul Bert, dont il est devenu l'apôtre le plus zélél mais il a de l'esprit et sait répondre.
36o APRÈS L ABANDON DE LA REVANCHE
Quand je vois Ferry je déclare à About que je yeux partir. Or, il s'est mis en tête de nous réconcilier. On me place à la droite de Lepère, je suis en face de Jules Ferry, j'ai About à côté de moi.
Ferry commence son siège et Lepère l'appuie. Il déclare que, vraiment, pour des questions cléricales deux vieux combattants républicains ne peuvent se séparer.
Il y a une quarantaine de convives, qui, tous, prêtent la plus grande attention à nos paroles.
Je réponds que pour moi la liberté n'est pas seulement une faveur qui s'octroie à ceux qui conquièrent le pouvoir et à leurs soutiens. Les victorieux qui ont combattu pour elle la doivent à ceux qu'ils ont vaincus au nom de la liberté. Ces vaincus sont alors forcés de confesser que leurs adversaires leur sont moralement et politiquement supérieurs. Or, une cause qui n'est pas moralement supérieure à une autre cause est indigne de la victoire.
(( J'ai eu, comme tous les républicains, ajoutai-je, la baine du cléricalisme au pouvoir, persécutant ceux qui se croyaient le droit de penser librement; j'aurai la même haine pour ceux qui, au pouvoir, opprimeront ceux qui entendent être libres de penser religieusement. Toute tyrannie, d'oii qu'elle vienne, m'est odieuse. Adam n'a pas combattu côte à côte avec Carrel, avec Thiers, avec Cavaignac, avec les républicains de i83oi848, il n'a pas combattu sous l'Empire et avec moi le 24 mai, et je n'ai pas combattu, moi, si
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 36l
passionnément, si utilement pour vous tous, je puis le direl le i6 mai, pour voir ce que je voisi Notre combat visait la gloire d'obliger nos adversaires à déclarer que nous étions les libéraux, les justes, de vrais républicains. Restant, moi, républicaine, je ne suis plus avec vous. »
Je dis cela sans aigreur, avec un calme dont je m'étonne moi-même, et d'une voix qui ne porte guère que jusqu'à ceux qui m'entourent de près, et aussitôt je parle du beau jour, du beau parc, de la belle fête; je parle d'Auxerre à Lepère, du discours que prononçait chez lui Gambetta, de la crainte que Lepère avait alors de voir Gambetta accaparé par le sectarisme de Paul Bert, etc., etc.
Je m'efforce d'être gaie quand je suis mortellement triste, et c'est avec une bonne grâce souriante, au moment oii tout le monde sort de table et se mêle, que je dis à Ferry :
(( Nous serons de plus en plus ennemis. »
Je parle à Sarcey, à Theuriet, de ma Nouvelle Revue. Ils me promettent leur collaboration. Sarcey y fera la critique des livres. Theuriet me donnera d'abord des poésies, puis tout ce qu'il n'aura pas engagé, désirant, comme Sarcey, comme tous mes amis, mon succès.
(( Oui, malgré sa caboche intraitable I » ajoute About qui passe.
Seul, Taine, dont About et Sarcey m'avaient formellement promis la collaboration, hésite, paraît-il, voulant voir ce que pourra bien être une revue fondée par une femme.
ai
Je suis très préoccupée de trouver un écrivain militaire exceptionnel. J'écris au général de GalliiTet. Voudrait-il être ce collaborateur? Il me répond :
Chère madame,
Je suis une bien mauvaise recrue. En outre, il m'est interdit de rien publier sans l'autorisation de mon ministre. Cependant, avec un faux nez, tout peut s'arranger, si votre revue est disposée à accueillir quelques réflexions très franches sur notre état militaire.
Si vous ne redoutez pas, parmi les fleurs de vos rhétoriciens, mon style épineux et broussailleux, si vous aimez qu'on crie : « Ceci est bon, ceci est mauvais! », si vous persistez à croire qu'il faut, par tous les moyens, assurer la revanche, et si enfin et surtout vous me promettez une grande indulgence, je mets à vos ordres la bonne volonté du nommé Aster*.
Pour copie conforme :
Votre bien respectueux,
Galliffet.
Le lendemain le général m'écrit à nouveau :
Tours, le 25 mai 1878.
Chère madame, il est nécessaire d'ignorer le Galliffet pour ne connaître que le nommé Aster. Le ministre ne peu i accorder. Acccw:derait-il, ce serait un autre malheur; il m'arriverait alors d'être chapitré et borné, comme disent les braconniers du Midi en couchant en joue le garde qui les poursuit . Je serais donc réduit à la profession d'encensoir. Votre sécateur me sera très utile, d'abord pour mille i raisons, et puis aussi parce que je suis Provençal, et pour 1 du piment il y aura du piment.
* Le général de Galliffet, comme on le verra plus loin, abandonna ce pseudonyme pour celui de G. Richard.
Mais mes prétentions ne m'aveuglent pas absolument. Dans l'ordre militaire, je puis écrire quelque chose, si toutefois vous ne m'empêchez pas d'être et de rester autoritaire dans la doctrine et dans la fonction militaires (libéral partout ailleurs).
Je ne vaux quelque chose que lorsque je crois à la revanche et que je la veux. Mais je ne crois pas au fusil ou au canon facultatif s .
A mon premier voyage à Paris, j'irai prendre vos ordres.
Votre bien respectueux,
Galliffet.
Le général de Galliflet de 1879 ^^* ^^^t entier dans cette lettre :
(( Je crois à la revanche, et je la veuxl »
On imagine ce que de tels mots faisaient vibrer en moi. Nous étions quatre qui voulions nous battre, et il y en avait trois, comme dans la chanson d'atelier, qui ne le voulaient pas. C'était Gambetta, Ferry et Ranci Galliffet, Duclerc, Raoul Duval et moi, nous faisions partie de la légion des résolus qui voulaient la revanche. Mais combien d'irrésolus qui suivaient Gambetta dans sa campagne de délrempementl
Et ce que je souffrais de voir que la grande masse croyait suivre notre drapeau déployé en suivant Gambetta, tandis qu'elle ne suivait ce drapeau que roulé, dans les deux sens du motl
Avec Duclerc, avec M. de Marcère, j'osais dire mes chagrins, mes colères; mais avec tout autre il fallait me taire.
Dire à la France, à ce moment-là, que Gambetta ne voulait plus de la revanche, qu'il en avait
livré l'esprit à Bismarck, aurait provoqué un formidable démenti de la France entière. Et si on l'avait cru c'eût été un effondrement.
Pour rien au monde nous n'eussions dit un mot à Galliffet. Désabusé, il eût tout brisé, et nous avions foi en sa vaillance. Nous savions bien qu'au premier coup de fusil à la frontière allemande tout ce qu'il avait de furie française servirait à la patrie, entraînerait nos soldats. Lui seul, Galliffet, pouvait, le sabre au poing, remplacer la parole de Gambetta.
Depuis on a discuté Galliffet comme entraîneur, mais à ce moment-là il avait, comme Duclerc, comme Raoul Duval, comme moi, l'âme de la vraie France, de celle qui nous aurait conduits à la plus belle des morts ou à la plus magnifique des victoires.
Nos autres amis, dominés par leurs ambitions, leur sectarisme, oubliaient la France héroïque, celle qui fait des miracles I
Et nous avons vu plus tard où cet oubli, oii l'opportunisme, oii l'anticléricalisme, oii le socialisme-radicaliste et unifié, où l'anarchisme, nous ont conduits.
Les généraux travaillaient alors de tout cœur, avec toute leur ardeur, à galvaniser l'armée. Les officiers supérieurs s'étonnaient et s'attristaient de voir Gambetta parler sans cesse de Farre, exalter cet archimédiocre.
Duclerc pensait que Gambetta exaltait Farre (( parce qu'il le savait incapable ».
ce Je le lui dirai un jour dans les yeux, » me répétait Duclerc.
Taine, malgré les instances de Sarcey et d'About, finit par m'écrire :
Menthon-Saint-Bernard (Haute-Savoie), 29 mars 1879.
Je suis très honoré, madame, de l'oITre que vous voulez bien me faire, mais je n'écris plus, même dans le Journal des Débats, qui est ma patrie.
Ma santé est tout à fait mauvaise : c'est à peine si je puis, de loin en loin, continuer le livre que j'ai commencé, et vous voyez que je vis loin de Paris, dans un village de Savoie.
Je n'ai aucune afTection pour la Revue des Deux Mondes, mais permettez-moi un renseignement. Il y a quinze ans environ, j'ai été témoin du projet qui consistait à faire une revue rivale. On calculait qu'il faudrait dépenser un million et lutter six ans.
Daignez me croire, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
H. Taine.
Cinq cent mille francs et deux ans, je l'espère, me suffiront pour que la Nouvelle Revue prenne sa place à côté de la Revue des Deux Mondes.
Ne pourra-t-il même y avoir un va-et-vient entre elles? Je fonde une revue pour les jeunes, et la Revue des Deux Mondes aime les talents mûris. Je serai l'Odéon de la Comédie-française.
Hector Pessard est un assidu des conférences qui ont lieu chez moi, deux fois la semaine, pour discuter de la revue. Il s'entremet pour elle Très littéraire, il juge bien les éléments que je mets en œuvre, et il croit au succès.
Les adhésions m'arrivent en foule. Tous les esprits qui souffrent de leurs désillusions, tous ceux qui s'indignent de voir les hommes politiques préférer leurs satisfactions individuelles au relèvement du pays, viennent à moi qui reste passionnée de relèvement et d'idéal patriotique. Ceux qui ont encore besoin d'enthousiasme, qui croient au rêve, à l'utilité des longues méditations, des travaux réfléchis, sentent qu'un milieu nouveau va se former, qu'ils ne seront plus des isolés.
Les idéalistes ont souvent le défaut d'être par trop occupés de leur moi. Je leur montrerai le bien qu'on peut faire en se dépersonnalisant. Se consacrer à la gloire des autres, aider les jeunes valeurs à gagner des années, les grouper pour les grandir, c'est prendre des revanches littéraires faute d'autres.
De Spuller :
Paris, le 6 juin 1879.
Je serai des vôtres mercredi, et je vous remercie bien d'être si bonne et si indulgente pour moi. Mais que vous avisez- vous de me demander pour la Nouvelle Revue?
Moi qui croyais que vous alliez m'employer à décrire les vissicitudes de la politique extérieure de la France depuis Pharamond jusqu'à nos jours !
Jugez de ma surprise !
Enfin, nous causerons de tout cela, mais vous m'accorderez bien que vous m'avez pris à brûle-pourpoint?
Je vous renouvelle l'expression du plus profond respect,
E. Spuller.
Les fidèles, M. de Marcère, M. de Freycinet, Girardin, l'amiral Jauréguiberry, accueillent avec
une sympathie particulière au milieu de nous Foucher de Careil, un nouveau venu qui tiendra bientôt, lui aussi, à mériter le nom de fidèle.
Une représentation de Notre-Dame de Paris au théâtre des Nations est un grand succès dont Victor Hugo se dit « aussi heureux qu'ému ».
Billot vient me faire une grande confidence qu'il ne veut pas risquer au milieu de mes amis un soir de dîner. Il va se remarier avec une jeune fille qui l'aime depuis longtemps. Il se trouve un peu mûr surtout quand GallifFet est là pour lui répéter qu'il devient, de façon marquée, un ascendant (il a une fille de son premier mariage). Je lui prêche ce qu'ail désire, je lui conseille de se remarier, de se refaire un intérieur, lui qui vit souvent en province, etc., etc. Et il me répond en riant :
(( Mais vous, qui prêchez si bien les autres, pourquoi ne vous remariez-vous pas.^^ »
Je lui dis la promesse que j'ai faite à Adam de ne pas me remarier avant trois années.
(( L'an prochain, à pareille époque, je verrai, » ajoutai-je en riant.
Et Billot, à partir de ce jour, me fait la scie de répéter à qui veut l'entendre :
(( M"^ Adam se remariera Tannée prochaine. Qui se met sur les rangs .^^ »
Je crois que les prétendants ne manquent pas, et qu'on n'est pas toujours sérieux autour de moi ou qui on l'est tropl
Je reçois, le ii juin, une lettre du père de Gambetta.
Bien chère madame,
Votre bonne lettre nous a trouvés tous les trois en belle santé*. Je désire qu'il en soit de même pour vous. Je vous remercie de toutes les bontés que vous avez pour moi et toute ma famille. Hélas! je ne serai jamais à même de vous dire combien madame et moi nous vous aimons.
Malgré vos grandes occupations, vous trouvez un moment pour répondre à vos amis, tandis que mon fils ne nous écrit que très rarement et quelques lignes. Nous en souffrons beaucoup.
Je suis heureux, chère madame, d'avoir introduit dans votre villa mes beaux rosiers de France, qui vous seront d'une grande utilité l'hiver, vous qui aimez tant les fleurs, ces innocentes créatures de Dieu et du soleil.
Au mois d'auguste prochain nous aurons de nouvelles boutures et je vous en réserverai un mille.
Adieu, bien chère madame, rien n'est égal au désir que j'ai de vous remercier de toutes vos bontés pour nous et de vous en demander de nouvelles.
Votre tout dévoué ami,
Gambetta père.
P.-S. — J'ai reçu des nouvelles de Rouen. Grands et petits se portent bien.
(( Les vieux », comme les appelait leur gendre Léris, sont intéressants au possible. Lui faisait, avec l'aide de la servante amie, Miette, rapporter à un carré de terre de quelques arpents tous les fruits et toutes les fleurs de la côte d'Azur.
M""" Gambetta mère ne s'intéressait qu'à ce qui pouvait lui apporter des nouvelles de son fils. Elle vivait dans une sorte de rêve, ne parlant que
* Miette est la troisième et compte chez mes vieux aiuis.
de Léon, questionnait sur lui, comptant et recomptant les jours oii elle l'avait vu, regardant son portrait si elle en parlait chez elle; à table, interrogeant le père pour savoir ce que disait son journal sur le fils tant aimé et tant admiré comme grand homme; comme fils, on gémissait répétant qu'on lui demandait si peu.
Benedetta, Léris, les trois garçons manquaient bien aussi 1
L'article 7 du projet de loi Ferry sur la réforme de l'enseignement portait que « nul ne serait admis à participer à l'enseignement public ou libre, ni à diriger un établissement de quelque ordre que ce fût, s'il appartenait à une congrégation religieuse non autorisée ».
La discussion des lois Ferry commencée le 16 juin devait durer trois semaines. Paul Bert, Ferry, Ribot, Léon Renault, y prenant part, l'article 7 fut adopté, il était facile de le prévoir, malgré l'opposition de la droite et du centre gauche.
Au Sénat la discussion fut plus ardente encore qu'à la Chambre. Jules Simon résistait pour l'article 7, quoiqu'il fût partisan de l'ensemble de la loi.
Spuller me dit que Gambetta n*est pas si enthousiaste que cela, et pas plus que lui, des lois Ferry. Mais la discipline du parti exige le vote de ces lois malgré tout ce qu'elles entraînent.
Comment pourra-t-on modérer l'application des nouvelles lois à l'étianger? Le gouvernement qui les appliquera à l'intérieur ne pourra se déjuger à l'extérieur. Et notre influence en Orient, que deviendra-t-elle ?
(( C'est en plein le système des entraves à la liberté, me disent Girardin et de Marcère, c'est le triomphe du sectarisme. »
Nos amis Jules-Ferrystes et Paul-Bertistes, que je ne vois plus chez moi mais que je rencontre, répètent une rengaine, toujours la même.
Jamais le clergé catholique ne peut enseigner l'amour du protestantisme, de la religion juive, pas plus que les protestants ne peuvent enseigner l'amour des catholiques et l'amour des juifs. Il n'y a que l'école laïque qui puisse admettre à titre égal catholiques, juifs et protestants.
Gambetta — comme il eût dû le prévoir — est en conflit journalier avec Grévy. Il veut des hommes plus à lui encore. Waddington commence à lui apparaître tel qu'il est : suffisant et insuffisant. Il voudrait Freycinet aux affaires étrangères et Magnin aux finances. On parle couramment de cette combinaison, et Girardin, comme moi, d'ajouter :
(( Il use le grand ministère. »
A la guerre, naturellement, Gambetta veut Farre, rien que Farre.
(( Qu'il ne faut pas confondre avec fanfare, dit Duclerc.
— Ce Farre m'effare, » dit Girardin.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE S'Jl
Nous nous demandons plus encore pour quel motif Gambelta voit, à celte heure, toutes les choses militaires au travers de Farre, que Billot et Gallirt'et jugent sans cervelle.
Chez Victor Hugo, je dîne avec plusieurs de mes amis que je ne vois plus, Louis Blanc entre autres. Lockroy est article 7 en diable, mais Victor Hugo commence à se demander si la liberté ne vaudrait pas mieux que les lois Ferry.
Mon ami Jules Barbier, un mercredi, nous dit qu'il compte être choisi pour faire le livret de Salammbô,
Mais Barbier ajoute :
(( Avec Reyer et Flaubert, que deviendrai-je.>^ Que restera-t-il de moi entre ces deux intégraux? Si j'en sors vivant, ce sera miracle. »
Le 20 juin 1879, la nouvelle arrive en France de la mort du prince impérial sous les coups d'un parti de Zoulous.
L'effondrement des bonapartistes est complet. Mes plus intimes pensent comme moi que cet événement aura des conséquences fatales pour le libéralisme.
Le renoncement d'Henri V, la mort du prince impérial, le peu de chance et de sympathie qu'ont les princes d'Orléans, c'est le triomphe absolu du jacobinisme, qui n'a plus de craintes, plus de réserves, et peut tout oser à l'avenir.
B']2 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Le télégramme qui annonce la mort du prince est commenté dans toute la France fiévreusement. Les mères qui ont perdu leurs fils à la « guerre de l'Impératrice » la voient punie justement. On colporte — est-ce vrai? — des indiscrétions qui prouvent qu'elle avait rendu à son fils la vie impossible en lui refusant la possession de l'héritage de M""^ Bacciochi. On raconte qu'en Angleterre, au milieu d'officiers riches, et chef d'un parti dans la défaite qui a ses victimes à secourir, le prince impérial souffrait du manque d'argent. Son fourniment militaire, assure-t-on, avait été acheté à bon marché, les courroies de son étrier ont craqué, le cuir étant brûlé par le climat.
Gomment le général Chelmsford, disent avec désespoir les bonapartistes, a-t-il consenti à ce que le prince, espoir de la France, fasse partie d'une reconnaissance, d'une douzaine d'hommes, et quitte l'état-major général? Comment a-t-il pu s'exposer à la possibilité de voir un prince impérial qui lui était confié assassiné dans les hautes herbes? On accuse les Anglais.
Ils ont tué l'oncle; ils ont porté malheur au neveu en lui conseillant une politique néfaste ; ils ont fait assassiner le petit-neveu.
(( Il y a une sorte de légion étrangère dans le Zoulouland au service des Anglais, écrivait à Camden-place Ulman, le vieux valet de chambre du prince, le seul qui ait été autorisé à le suivre. Il y a parmi eux beaucoup de communards, d'échappés de la Nouvelle-Calédonie, qui exècrent le
prince, et je les crains pour lui plus que les Zoulous. »
En même temps, le prince impérial écrivait à sa mère qu'il y avait, au camp, des Français et qu'il aurait « à parler avec eux » .
Toujours la Nouvelle Revue!
Je parlerai beaucoup de la Russie dans ma politique extérieure; je l'étudié et je la recherche partout oii je puis la trouver pour me renseigner. Alfred Rambaud, qui sera l'un de mes collaborateurs, me la fait connaître dans son histoire. J'ai découvert un peu son âme et les chimères de cette âme par Tourgueneff.
Le nihilisme, depuis son apparition en Russie, a provoqué une évolution lente dans le sens révolutionnaire. On conspire dans tous les milieux, dans l'armée, dans la flotte, dans l'administration. Les théories de Karl Marx s'infiltrent chez les ouvriers, qui les importent chez les paysans.
Le général Chanzy , notre ambassadeur à Pétersbourg, qui s'intéresse à la fondation de ma Nouvelle Revue, sachant mes sympathies déjà vieilles pour la Russie, m'écrit que ma revue y aura une sérieuse influence, surtout si la politique extérieure est dans les mains d'une personne que nul ne pourra corrompre.
Je lui réponds qu'elle sera dans les miennes I
De Ronchaud, qui s'absorbe un soir chez moi dans une conversation de haute portée avec Etienne Arago, me dit, au moment où je viens les interrompre, qu'Arago est nommé, d'archi-
viste aux Beaux- Arts, conservateur du musée du Luxembourg, et qu'il doit accomplir « une œuvre de grande importance » : transporter le musée du palais à l'orangerie. Je m'intéresse à la transformation, et je vais souvent voir, à la grande joie d'Arago, avec de Ronchaud, ce qui se fait.
M. de Lesseps nous annonce, le 26 juin, l'abdication d'Ismaïl. Il la comprend, mais cela lui fait beaucoup de peine. C'est, en somme, à Ismaïl qu'il doit d'avoir pu faire le canal de Suez.
L'amnistie partielle a encore bien des injustices à réparer, entre autres celle des condamnations pour délit de presse. L'ancien secrétaire de Rochefort au Mot d'Ordre, Mourot, m'en signale une. Il m'écrit :
Nouméa, i8 avril 1879.
("Cette lettre me parvient fin juin)
Chère madame. Le comTÎer qui devait apporter la liste des grâces à la Nouvelle-Calédonie, ou la nouvelle de l'amnistie, est arrivé ce matin, et, comme j'aurais dû m'y attendre, malgré des dépèches télégraphiques annonçant 2.245 grâces à la date du i5 janvier, malgré la note du Journal officiel déclarant que tous les condamnés qui n'ont pas commis pendant l'insurrection des crimes de droit commun, tels qu'assassinat, incendie, pillage, tous les condamnés n'ayant point d'antécédents judiciaires ou les ayant rachetés par une conduite satisfaisante dans la colonie, seront amnistiés, le gouvernement étant d'avis qu'il convient de faire cesser l'exil pour cette catégorie de condamnés, près de huit années après le châtiment qu'ils avaient justement subi; malgré tout cela, je n'ai pas été compris dans les 2.245 grâces annoncées. Il ne doit plus rester que des criminels de droit commun. Condamné uni-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE S'jb
quement pour faits de presse, je ne suis pas, par là, un criminel de droit commun !
Vous n'avez qu'une chose contre vous, me disait ce soir un de mes amis, vous avez combattu la Commune, et c'est pour cela qu'on ne peut ni vous garder ici ni vous amnistier. Je commence à croire que cet ami a raison. Si j'avais, plus ou moins, servi la Commune au lieu de l'attaquer, je serais en France aujourd'hui ou sur le point d'y rentrer gracié. Ne l'ayant pas servie et ayant été condamné quand même, je suis, parait-il, un homme dangereux, et, pour me retenir en Nouvelle-Calédonie, on n'hésite pas à laisser supposer que je suis un criminel de droit commun. Cela ressort de la note de VOfficiel et de ma non inscription sur la liste des graciés. Et depuis sept ans que je suis condamné à la déportation pour faits de presse, vous l'entendez bien, depuis sept ans que je subis cet enfer de la chiourme, pas un de mes amis de ia gauche, pas un de mes amis aussi de la presse, pas un seul journaliste n'a protesté, pas une voix ne s'est élevée en ma faveur, au nom de cette liberté de la presse que l'on revendique chaque jour. Ni Lockroy, ni Camille Pelletan, ni Spuller, ni Hébrard, ni Maret, ni d'autres plus influents n'ont dit un seul mot, fait une seule démarche pour me tirer de l'enfer de la déportation ! Que leur importe après tout que je sois sacrifié !
J'ai écrit plusieurs fois à Lockroy; m'a-t-il jamais honoré d'une réponse? Comment ma tète n'a-t-elle pas éclaté cent fois? comment mon cœur ne s'est-il pas brisé? comment ne suis-je pas tombé comme tant d'autres en cet abîme de la folie où l'on a du moins la faveur de tout oublier? J'ai eu tant d'étonnements jusqu'ici que je m'étonne d'être encore étonné. J'ai appris dans une vie bien courte, non pas à haïr les hommes, mais à mépriser la plupart de ceuxci, de ceux que je croyais, que j'appelais mes amis. Si bronzé que je sois, cette fois, je n'en puis revenir!
Après la joie des élections sénatoriales, de la nomination de Grévy et le triomphe complet de la République et de nos amis, c'est réellement trop fort!
S'jG APRÈS l'abandon de la revanche
Faut-il donc me résoudre à mourir, proscrit par cette République pour laquelle nous avons tous combattu? Faut-il la maudire avant d'expirer dans ses pénitenciers?
Ceux que nous avons faits, qui n'ont aujourd'hui qu'un mot à dire, qui occupent le pouvoir, faut-il les maudire aussi? C'est à desespérer de la conscience humaine.
La déportation, je l'ai supportée sans faiblir quand elle m'était imposée par nos ennemis, mais, ce que je ne peux supporter, c'est l'oubli de tous ceux que j'aimais, que j'estimais, dont je me croyais ami et estimé.
Soyez persuadée, chère madame, que vous, je ne vous accuse pas, je suis certain que vous avez fait tous les efforts que vous pouviez faire en ma faveur. J'ai compris ce matin en voyant qu'il n'y avait aucune lettre de France, par le courrier du i5, après la nomination de Grévy et de Gambetta, qu'il fallait laisser toute espérance à la porte de mon enfer.
Vous êtes, avec le brave Lacaze, les seules personnes qui m'ayez témoigné de l'intérêt durant ces huit longues années, et je vous en remercie de tout mon cœur.
Agréez, chère madame, l'assurance de mon respectueux dévouement. Eugène Mourot.
Je parle du pauvre Mourot à mes amis.
Mais j'ai la tristesse de recevoir de presque tous une même réponse : (( Que voulez-vous qu'on fasse? ))
Je ne pourrai rien pour ce secrétaire de Rochefort, qu'on voudrait lui-même encore là-bas I
Flaubert m'arrive comme une bombe; il m'injurie sans que je sache pourquoi. Il m'accuse d'avoir demandé la collaboration de Zola.
(( Moi, Zolal Vous avez pu croire cela? Seriezvous un gogo? Zola, je ne lui fais qu'un honneur, celui de le haïr. Est-ce que vous croyez que je vais fournir un brancard à sa voiture de charlatan, ou le cuir de sa grosse caisse, boum badabouml Que vous ai-je fait pour m'insulter aussi gravement?
— Ce que vous m'avez fait? Rien, puisque je trouve du plaisir à vous voir en fureur sur un soupçon que je n'ai plus depuis votre premier mot. Allons, je suis content, et je vois que vous ne me chargerez pas de demander pour la Nouvelle Revue les écritures de Zola.
— Et vous, Flaubert, comment pouvez- vous le voir, causer avec lui, dire haut que l'homme vous est sympathique? Pour moi, sa tête de vautour, ses yeux hésitants, m'inspirent une vraie répulsion. Les plis pachidermiques de son cou, sa démarche traînante, me répugnent. »
Et je leur compare, en disant cela, l'allure fière, hautaine, avec des lumières de bonté dans le regard, de Flaubert, et ce quelque chose de sain qui est en lui.
Maintenant, il faut que je me mette, sans perdre un instant, tout à la Revue. Après avoir reçu une dernière fois mes intimes à la fin de juin, je m'installe chez le neveu de mon vieil ami Séchan si regretté, chez Badin, qui doit être mon secrétaire à la Nouvelle Revue et va dès maintenant travailler avec moi. Il me cède sa maison et en prend une autre à lui, bâtie aussi dans l'ancien
parc de Séchan, à Montmorency. Je serai assez près de Paris pour y courir au besoin, assez éloignée pour échapper aux ennuis journaliers.
Tous mes amis restés modérés et au fond un peu protestataires sont venus me dire un « Au revoir, avec votre Revae » : M. de Freycinet, Raoul Duval, le général de Galliffet, Duclerc, Spuller, Billot, qui part pour Blois oii il se marie le 26.
Par mon ami Guioth. qui est resté son aide de camp, le duc d'Aum.ale me fait dire qu'il trouve mon projet de revue intéressant, qu'il n'y a jamais trop de grands organes littéraires, qu'une revue alerte, jeune, à côté de la maturité de la Revae des Deux Mondes sera une bonne fortune pour les jeunes auteurs.
Le duc d'Aumale est, pour beaucoup, uniquement un militaire. Je le trouve avant tout un lettré, un penseur. L'homme d^aclion vient après.
Je crois que l'on a eu tort, à certains moments, de le juger capable de faire un coup d'Etat. Il aime trop les belles œuvres d'art, les beaux livres et les joies de la vie intellectuelle pour courir le risque d'une aventure.
Guillaumet, à l'un de ses retours d'Algérie, vient me voir. Depuis les premiers jours de Bruyères, notre amitié ne s'est jamais attiédie. Je m'intéresse à sa valeur grandissante, et lui à tout ce qui m'intéresse, fût-ce à la politique, qu'il me fait lui expliquer.
En regardant certaine esquisse de Guillaumet,
un jour, je lui dis qu'elle est notée autant que peinte, qu'il doit savoir écrire, et qu'il écrira dans la Revue ses impressions d'Algérie.
Je le lui persuade ; il m'apporte l'ébauche d'un article. Après quelques leçons, après quelques retouches au début, Guillaumet s'aventure à faire un livre, qui sera très bien si j'en juge par les premiers chapitres, et que je publierai.
J'écris à Gounod, qui me promet sa collaboration sérieuse, me dit-il.
A Ernest Havet je demande des articles. Il m'en envoie un. Je voudrais déjà tenir en main mon premier numéro. Que de vœux à réaliser encore! Mais, Dieu merci, je serai largement prête en octobre.
Je commence à conclure mes marchés d'imprimeur, de papier. Je loue mes bureaux boulevard Poissonnière, dans ma maison. Je descends d'un étage, et mon appartement se double. Le milieu littéraire et artistique est autrement nombreux et sociable que le milieu politique, et la Revue aura énormément à gagner à ce que ses collaborateurs se groupent autour d'elle.
Il surgit de toutes parts de jeunes talents dans le journalisme. Ce sera la pépinière de la Revue. Déjà je reçois de nombreux manuscrits. Je les lis tous moi-même, et j'entrevois des trouvailles. Je n'ai pas à me soucier d'oii l'art vient, si l'on a déjà produit, si l'on est connu. Je ne cherche que du talent, et j'en trouve.
Pour mes lettres sur la politique extérieure,
38o APRÈS l'abandon de la revanche
mon siège est fait, la lutte à plume armée contre Bismarck et pour l'alliance russe. Celte alliance, Le Flô l'a rêvée, Chanzy y aidera. Là-bas et ici, jour par jour, je prêcherai pour alimenter une opinion sympathique.
Il faut que la France haïsse ses ennemis et connaisse ses amis. C'est l'A B C D, et on le lui a fait oublier. La dignité du vaincu exige qu'il ne fraie pas avec le vainqueur. Gambelta frayant avec Bismarck, cherchons à frayer avec les Slaves, qui sont et seront toujours, eux, les ennemis des Germains mangeurs de Latins et de Slaves.
J'étais de plus en plus hantée par la conviction que le détachement de l'idée de revanche chez nos amis était une raison de leur haine du catholicisme, et mille rapports nouveaux de certaines idées entre elles m'assaillaient.
Je songeais que la France catholique avait, durant des siècles, été superbement patriote, que Dieu et le roi, Dieu et la patrie se tenaient peutêtre plus étroitement que je ne l'avais cru jusquelà. Je me disais que la République ne pouvait être patriote que si elle était respectueuse des traditions religieuses, comme en Amérique, comme en Suisse, et que la RépubHque persécutrice de la religion catholique ne devait plus être patriote. Ces réflexions creusaient leur chemin en moi.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 38l
Seul mon patriotisme pouvait réveiller dans mon esprit l'atavisme de la religion chrétienne. Mon père m'avait faite païenne en même temps que jacobine et révolutionnaire. Petit à petit, la guerre, nos malheurs, la Commune, l'abandon de la revanche, m'avaient détachée du jacobinisme et de la grande Révolution. La France de ma grand'mère reprit peu à peu mon âme à la Grèce et ne lui laissa plus bientôt que mon admiration de lettrée.
L'âme de la France est-elle donc catholique, et ne peut-on être en contact absolu avec elle que par le catholicisme et sa plus pure tradition?
Ainsi la République, au faîte de son triomphe, ne devait pas nous apporter la revanche promise, pour laquelle la France était allée tout entière vers ellel Ne donnant pas la revanche, elle donnait logiquement du prêtre à manger.
Gambetta, qu'on accusait de ne pas réaliser le programme de Belleville, et qui avait plus d'une fois souri de l'accusation, commençait à le réaliser de la façon la plus dangereuse. La séparation de l'Eglise et de l'Etat non seulement s'annonçait par la spoliation de l'Eglise, mais ceux qui la tyrannisaient adjuraient le souverain pontife d'ordonner à ses ouailles l'acceptation de la République avec ses menaces.
Le but de la désorganisation de l'Eglise était poursuivi de façon flagrante.
Je me suis intéressée au lion de Belfort, et Bartholdi m'écrit la lettre suivante :
Paris, 8 juillet.
Je sais, madame, que vous ne recevez plus à Paris, et je ferai la tentative d'aller vous voir un de ces jours. Il me tient au cœur de vous exprimer tout de suite ma reconnaissance. Votre appui, madame, a produit des cflets miraculeux et ravivé une cause bien compromise par de misérables intrigues. M. Engelhard, en sachant l'intérêt que vous y prenez, a montré une initiative et une vigueur chaleureuse qui eut un plein succès. M. Viollet-le-Duc, qui s'est senti vigoureusement secondé, a montré à nouveau toute l'énergie avec laquelle il avait soutenu son rapport.
J'ai été très sensible à la bonne lettre de M. Hattot, et j'irai le remercier à l'Hôtel de Ville tout en étant convaincu que c'est dans votre satisfaction personnelle qu'il trouvera la sienne.
Je suis heureux, madame, de vous devoir ce succès et de vous le dire, car vous appartenez à la race des personnes qui aiment soutenir ceux qui luttent pour un enoble cause, et votre joie doit être de constater le bien que vous faites. Aussi veuillez, je vous prie, agréer, chère madame, l'expression de mes sentiments bien reconnaissants avec mes hommages les plus respectueusement dévoués,
Bartholdi.
Je vais et viens de Montmorency à Paris, car j'ai maintenant trop peu de temps pour recevoir des visites à la campagne, visites toujours longues, car on a des droits à rester en raison du temps qu'on a mis à venir.
Je n'avais pas vu le général de Galliffet à mon dernier mercredi, et j'avais à lui préciser dans quel esprit se feraient nos articles militaires.
Je le lui écpis. Il s'imagine que c'est parce que je fais des réserves sur le ton de ces articles.
Il me répond, le 5 juillet 1879 •
Chère madame,
Retenu ici par la consigne, je n'ai pu me rendre à votre dernière invitation. Je m'en console, dans une certaine mesure, puisque vous ne quittez pas Paris et que vous me permettrez peut-être de vous demander un de ces jours audience.
Les dévots n'agissent qu'après avoir consulté Dieu et leur confesseur ou directeur. Dieu! c'est mon pays, mon directeur, c'est vous quand il s'agit de la Revue républicaine. Cette revue aimerait-elle la République jusqu'à ne pas lui dire la vérité?
Voulez-vous des articles au cold cream ou préférez-vous, non pas la violence, mais l'énergie dans la plume?
Il m'est nécessaire d'être fixé. En chaque chose, le premier article de votre revue donnera la note. Si je me permettais un conseil, je vous dirais :
11 y a bien assez de revues et de journaux qui préfèrent le cataplasme au cautère, ne les imitons pas lorsqu'il s'agit de montrer à nos amis du gouvernement tout ce qu'ils ont à taire pour mériter l'estime du pays.
Pardonnez-moi de vous interroger et veuillez croire, chère madame, à mes sentiments de haute considération.
Général Galliffet.
Les lois Ferry provoquent en dehors de la Chambre, résolue à les accepter, des discussions violentes. On dit que le Sénat rejettera l'ar-
ticle 7. Spuller, qui vient un dimanche à Montmorency, ne le croit pas et s'en inquiète.
Déjà, à l'un de mes derniers dîners, il a fait une sorte d'amende honorable à M. de Freycinet. Il a parcouru plusieurs étapes de réflexion et d'expérience depuis le soir où il s'était presque ieté sur lui, lui reprochant avec violence d'avoir, dans son discours de Nantes, parlé d'une république ouverte à tous.
Spuller a retrouvé cet esprit de tolérance, de liberté, qui était dans sa nature. Il voudrait une république respectueuse de toutes les convictions, une république conservatrice gouvernée sagement en vue d'un ordre social qui se réformerait par degrés.
Il avait cru que les vieilles passions jacobines n'avaient de valeur qu'en paroles, entre les bocks et les parties de dominos du grand U. Mais il craint maintenant que le jacobinisme domine les volontés.
Le 6 juillet, M. de Lesseps m'envoie son article sur le Panama, avec ces mots :
Voici mon projet d'article pour la revue. Il y aura lieu de le corriger, d'y faire des coupures comme vous le jugerez à propos.
Et du général de GallifFet, le 7 juillet :
La femme n'est, chère madame, que la moitié de l'homme, la plus belle incontestablement, j'ai donc le droit de me croire deux fois plus enragé que vous contre tout ce qui sent le Germain.
Du moment que nous sommes d'accord sur le fond nous
le serons facilement quant à la forme. Elle sera, si vous le voulez bien, courtoise, mais piquante, gauloise en un mot.
D'ailleurs, je prendrai prochainement vos ordres et les mesures de chaque factum militaire.
Êtes- vous incognito à Montmorency? voulez-vous que j'aille vous y voir? Je pense disposer de ma matinée du dimanche i5 juillet.
Veuillez, chère madame, me croire votre bien respectueux.
Général Galliffet,
Brisson est l'un de ceux qui inquiètent le plus, par son influence, nos amis modérés. Il m'a vue me séparer politiquement de Gambelta, non sans plaisir. Il dit s'intéresser beaucoup à la fondation d'une grande revue républicaine. Je le vois souvent.
Brisson, comme notre ami Clavel, ne mène pas de front l'enthousiasme des idées avancées et le refroidissement du patriotisme. Tous deux restent résolument patriotes, voire aussi chauvins que moi.
J'ai des billets pour aller à la revue du i4 juillet. J'invite Brisson et M°"' Brisson à nous accompagner, Clavel et moi.
Il me répond ;
Madame,
J'ai ma femme au lit depuis trois jours d'une très vilaine bronchite, prise juste à temps pour échapper à la pneumonie. Encore y a-t-il un point qui m'inquiète depuis sa fluxion de poitrine d'il y a trois ans.
J'ai conduit, ces jours-ci, à Versailles, bien des inquiétudes, et je ne me sens pas la force d'aller à la revue de-
main; je vous ferais un triste compagnon comme j'ai fait hier un triste organe de la commission du budget. Merci mille fois de votre offre si bonne et si aimable et qui eût fait de la revue une véritable fête, croyez toujours à ma vieille et sincère affection.
J'ai l'honneur d'être, madame, votre très humble et très obéissant serviteur. Henri Brisson.
L'armée, la chère armée, je veux la voir chaque année, marquer ses progrès, ses allures, sa conscience d'elle-même; je veux voir défiler les... pantalons rouges, notre artillerie, notre cavalerie. Mais tous les amis que je rencontre, et qui d'ordinaire sont émus à la revue comme je le suis moimême, tous parlent de la fête que Gambetta donne ce soir au Palais-Bourbon. L'idée de ces fêtes le hantait déjà la veille de sa nomination; il m'en parlait, il en attendait l'heure impatiemment pour donner la mesure de son goût. C'est par là qu'il comptait forcer à dire que la République était athénienne. Tous mes amis me répètent :
(( Nous irons demain vous en donner des nouvelles. »
Il paraît que ce sera sensationnel et que depuis Morny on n'aura rien vu de pareil.
Je répète, en revenant chez moi :
(( Depuis Morny, on n'aura rien vu de pareil I »
C'est bien cela que j'ai jeté à la tête de Gambetta, un jour, quand je lui disais :
(( Prenez garde d'entrer dans les souliers de l'Empire. »
Je vois d'ici le sourire énigmatique de Grévy au
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SS'J
déploiement de luxe de Gambetta. Plus la fête sera réussie, plus il sera ébloui par le goût, par la richesse d'arrangement, plus son compliment sera enthousiaste, plus il se dira : (( Je le tiens I » et il jettera le lendemain dans l'esprit de tous ceux qui sont à sa dévotion l'un de ces mots qui font leur chemin dans le parlement et minent le sol sous les pieds les plus sûrs de ce sol.
Ses amis disent déjà :
(( Il paraît que ce sera aussi bien ordonné que sous l'Empire. »
Et c'est bien le mot que tous, le lendemain, viennent me répéter, les uns, comme Duclerc, ajoutant avec malice :
(( C'était si bien que c'en était trop bien. »
Et Pittié, envoyé surtout par Grévy, me dit :
(( Vous auriez été contente de votre ami athénien. Il ne manquait que des femmes à sa fêle. Heureusement il y en avait sur la scène, dans la coulisse et au souper... »
Le général de Galliffet m'écrit lundi, quatre heures et demie :
Chère madame,
Voici ce que disent les diplomates, ceci au cercle : « La fête d'hier a réussi au delà de toutes prévisions. On n'a jamais vu mieux chez le duc de Morny. L'arrangement des salons était une merveille de goût. Le concert a été splendide. les artistes paraissaient vouloir chanter encore mieux que d'habitude. Ils ont pleinement réussi, le public a eu, à l'exception de quelques bousculades à l'entrée, une tenue parfaite.
« On aurait peut-être pu mieux traiter des ambassadeurs
qui étaient mal assis et trop serrés, mais on ne saurait s'en prendre au maître de la maison, qui a été parfait pour tous. »
Cette opinion, nettement exprimée, étonne quelques personnes disposées à croire qu'on devait danser le cancan partout où il y a des républicains.
Je vous l'envoie pensant que vous vous en réjouirez.
Veuillez me croire, chère madame, votre bien respectueux dévoué.
General Galuffet, partant pour Tours.
Non, je ne me réjouirai pas, et par cela même que cela ressemblait au passé; je ne puis voir ce passé des mêmes yeux que le général de Gallillet, puisque ce passé ennemi est le passé de Sedan.
C'est Proust qui avait organisé la fête, et, en tant que fête, rien n'avait été négligé : les salons remis à neuf, décorés avec goût, éclairés avec luxe, remplis de fleurs, le spectacle très bien composé, le concert choisi, le bulT'et impeccable, le service d'ordre parfait.
Après le concert, les huissiers firent faire la haie par les invités et annoncèrent M. le président de la République!
On jouait la Marseillaise dans la cour. Le président de la République, souriant, donnait le hras de façon amicale à Gambetta. Il eût fallu entendre ce que Grévy dit à Pittié en sortant. Le général s'en est laissé arracher quelques mots. Il n'était venu me voir que pour cela. J'ai tout compris.
Billot vient me narrer le souper. Gambella le lui avait fait présider entre deux danseuses.
iPRÈS l'abandon de LA REVANCHE 889
Lui, qui venait de se marier, était tout de même un peu choqué.
(( Gambetta, me dit Spuller quelques jours plus tard, s'attriste de tout ce qu'il entend après avoir cru à un triomphe. Il a vu, je le crains, la République à travers une fête comme celle qu'il a donnée, plutôt qu'à travers une séance utile de la Chambre. »
Il est entouré maintenant de trop de comédiens, de trop d'artistes. Périclès le hante.
On racontait, dans les quartiers excentriques et sur certains bancs d'extrême droite et d'extrême gauche, qu'à la fête bourbonienne on avait fumé pour li.ooo francs de cigares, que le tout avait coûté 70.000 francs, et que Gambetta, comme président de la Chambre, touche 60.000 francs.
Bien peu connaissent la vente de la Petite République, et on dit : (( Oii trouve-t-il l'argent? »
Malgré moi je pensais « aux vieux » de Nice, si économes et parfois un peu à court. Et une sorte d'angoisse me prenait, connaissant Grévy, connaissant l'esprit de la démocratie, que cette apothéose au Palais-Bourbon fût l'apogée de la fortune de Gambetta. 11 avait dit :
(( Oui, les temps héroïques sont passés. »
L'un de ses amis m'avait défiée avec un « à notre tour de jouir I » On jouissait I Mais alors on s'interdisait toute autre victoire que la possession et l'exploitation du pouvoir. La caste des parvenus allait se constituer, calculer le nombre de ceux qu'elle pouvait admettre, et se fermer.
Sqo après l abandon de la revanche
Et ceux d'en bas, qui veulent monter à leur tour, ne vont- ils pas songer à forcer les portes? On supprimait l'éducation religieuse sans avoir travaillé sur l'heure à enseigner une morale correspondante d'oii qu'elle vînt, mais une morale qui enseignât le bien, la justice, le devoir.
(( Qui peut être certain que le bien, la justice, le devoir, sont le nom de ces choses? répétait Lepère. D'ailleurs, l'Etat n'a pas de responsabilité morale. Il n'y avait que de Broglie et Fourtou pour vouloir un ordre moral, et on sait lequel I »
On souriait des principes républicains basés sur la vertu. Et je me répétais à toute heure :
(( Ahl que les doctrines sont belles, et que les partis sont laids I »
Raoul Duval me dit un jour :
(( Les principes sont hauts, les hommes sont bas. C'est pourquoi ils ne peuvent les atteindre. »
Schœlcher vient me voir à Montmorency et m'ouvre son cœur. Il îrouve que les jeunes républicains ne sont que des affirmaleurs de doutes. « Ils ne sont préoccupés que de jouir, » dit le vieil homme de i848, et tiennent des discours dont le scepticisme le révolte. Sans doute il faut combattre le cléricalisme, mais avec le christianisme. 1 faut montrer qu'à ses origines il contient des sentiments démocratiques de justice, de vérité, d'amour des humbles. Schœlcher a étudié le christianisme, il a écrit le vrai saint Paul. Il y a en lui autre chose que dans l'âme de Paul Bert, de Littré, de Ferry, de Gambetta.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SqI
Louis Blanc et Schœlcher sentent qu'ils sont d'un autre âge, l'âge héroïque dont on ne veut plus.
(( Temps passés », comme dit Gambetta.
Je réponds à Schœlcher :
(( Moi aussi j'appartiens aux temps héroïques, et je me détache de plus en plus de ceux qui sont des temps profifables. »
J'avais reçu, au moment de la fête donnée par Gambelta, une lettre de Raoul Duval datée du lo juillet, qu'il me semble utile de citer :
Chère madame et amie,
J'auraijs dû vous remercier plus tôt de votre aimable souvenir, et je l'aurais fait tout de suite si j'y étais parvenu au milieu de tout le mouvement que je me donnais pour agiter l'opinion en faveur de la liberté commerciale si déplorablement remise en question.
La nomination de la commission des tarifs et la succession de ses votes réactionnaires sont la plus grande faute qu'ait commise la majorité républicaine, parce qu'elle menace directement ce qui pardonne le moins : les intérêts non seulement en France mais chez tous les peuples qui nous avoisinent.
Déjà les Allemands nous menacent de représailles douanières, et l'histoire est là pour nous apprendre qu'à la guerre des tarifs succède rapidement la guerre à coups de canon.
Si la république tourne le dos à la liberté commerciale, elle est bien malade. Je le déplorerais, car, depuis 1876, je m'y suis rallié sans phrases, comme il convient aux gens qui s'estiment, et je lui ai rendu tous les services que j'ai pu sans recevoir d'elle d'autre compensation que votre bienveillante amitié, grâce à laquelle, du reste, je la considère comme parfaitement quitte à mon égard.
Sga APRÈS l'abandon de la revanch»
Je suis entièrement dégagé vis-à-vis de tous les partis monarchiques, mais cela ne fait pas que je change de sentiment sur les différents points de la politique. J'ai toujours été un libéral convaincu, je ne suis pas disposé à me transformer en autoritaire et je reste libéral sous la république encore plus que sous tout autre régime.
A l'Assemblée nationale, en majorité monarchique, en 1872, je défendais contre les demandes d'autorisation de poursuites la presse républicaine; aujourd'hui, j'agirais de même s'il s'agissait des journaux royalistes ou impérialistes.
Tout cela est bien long, mais c'est pour vous dire que si ]e suis capable d'écrire à côté de vous, ce qui m'effraie bien un peu, il est probable que ce que j'écrirais ne paraîtrait pas toujours bon à prendre. Inutile, du reste, de vous dire que j'espère que vous me supposez assez d'esprit pour vous laisser exercer en toute liberté la faculté de contrôler et de refuser.
Votre ami respectueux et dévoué.
E. Raoul Duval.
Quelle tristesse! Après avoir amené, gardé, soudé à la république tant d'esprits libéraux pleins de bonne volonté, je les vois comme moi s'en détacher, repoussés par un autoritarisme, un exclusivisme qui ne cesse de croître.
Que deviendrais-je si je n'avais pas ma Revue et si je ne sentais pas que je vais créer une œuvre vraiment républicaine et libérale, affirmant les principes de ceux qui n'ont rien renié de leur idéal?
Ma Revue, je le veux de tout mon vouloir, fera honneur aux lettres françaises, au désintéressement, au patriotisme, à la dignité républicaines.
▲ PRÈS l'abandon de LA REVANCHE SqS
Nos adversaires devront reconnaître que chez les républicains qui ont gardé leurs convictions il y a des valeurs morales qu'on ne peut nier.
Ce que j'ai fait pour l'opportunisme, croyant le faire pour la France, pour la revanche, pour la république, je le ferai pour ma Revue.
L'une des missions d'une revue, c'est d'apporter une nouvelle possibilité de mettre à jour des talents. Tel qui aurait perdu des années, peut-être, avant d'arriver au livre, à l'éditeur, arrive par la revue du jour au lendemain. Le livre nouveau d'un nouveau n'a aucun répondant. Le roman d'un inconnu dans une revue a déjà un répondant.
Je reçois de Gairoli la lettre suivante :
Rome, i8 juillet 187g.
En l'absence de M"^ Cairoli, qui se trouve actuellement à la campagne, à Grapello, c'est moi qui ai eu le plaisir de recevoir la charmante lettre que vous avez bien voulu lui adresser et que je me suis empressé de lui expédier.
Je ne saurais assez vous Remercier du bon souvenir que vous nous gardez, et je tiens particulièrement, quoique bien occupé en ce moment, à vous répondre au plus tôt pour vous renouveler les sentiments de reconnaissance et d'amitié que vous nous avez inspirés.
J'ai dû, encore une fois, me soumettre à la pénible épreuve du pouvoir, mais dans cette rude tâche je compte sur les concours bienveillants de mes amis, parmi lesquels vous êtes au premier rang. Je vous remercie donc d'avance du précieux appui qu'il vous plaira, je n'en doute pas, de m'accorder dans la Nouvelle Revue, laquelle rendra en votre beau pays de France des services signalés à notre cause, c'est-à-dire à la cause de la liberté et du progrès.
SgA APRÈS l'abandon de la revanche
Je suis, madame, avec les expressions de la plus respectueuse considération, votre tout dévoué.
Benoît Gairoli.
Plus tard, lorsque je priai M""* Cairoli de vouloir bien contrôler mes notes prises en 1878, donna Elena me répondit :
Malgré les plus vives sollicitations, mon mari n'accepta à nouveau la présidence du conseil qu'en juillet 1879, poste qu'il garda jusque fin mai 81 . Après la malheureuse affaire de Tunis, il se retira navré de la trahison de la France, qu'il connaissait pourtant, mais il préféra être accusé d'avoir manqué de clairvoyance plutôt que de déchaîner la guerre entre l'Italie et la France.
Et Bismarck triompha avec Crispi.
Le général Pittié, heureux d'écrire dans la Nouvelle Revue, me propose le récit de la bataille de Patay, mais il lui faut l'autorisation du ministre de la guerre, général Gresley, pour fouiller dans les archives du ministère.
Le général Gresley me répond la plus charmante ettre du monde. Il me dit qu'il s'associe au désir que j'ai de voir le général Pittié écrire dans ma Revue le récit de la bataille de Patay et qu'il mettra à sa disposition tous les documents que possède le ministère la guerre.
Le ministre me prouve, ce dont il m'assure , son dévouement.
Une lettre du général de GallifPet :
2 5 juillet.
Chère madame, j'ai été un peu nerveux par la lecture du Gaulois du 22 juillet, c'est un bâton dans mes roues.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SqS
M. Gambetta sait mieux que personne que je n'ai pas été assez sot pour lui faire des tartines politiques. Je me suis contenté de lui donner honnêtement la note militaire.
L'article de M. G. Richard*, celui que vous honorez peut-être de votre bienveillante hospitalité, prouvera que son auteur, s'il avait à opter, aimerait mieux se voir couler en bronze sur la place de Strasbourg que de végéter en chair et en os sur le fauteuil présidentiel de n'importe quelle république.
Vous voulez bien m'accorder que je suis tout d'une pièce et que je n'ai pas d'ambition malsaine. Je vous serais bien reconnaissant de faire pénétrer cette conviction dans l'esprit de vos amis.
Veuillez me croire votre respectueux attaché.
Général Galuffet.
Je vois SpuUer dans l'une de mes courses hâtives à Paris. Il est désemparé.
(( Ça va mal, très mal, me dit-il ; nous ne sommes plus aiguillés, et surtout on ne se sent plus monter. Je croyais à une ascension, c'est une danse en rond. Grévy jubile. Brisson travaille en termite dans les loges maçonniques. Il reprend peu à peu Belleville en dessous. Clemenceau le reprend pardessus, tandis que Gambetta s'abandonne comme son aïeul Rienzi à son goût du faste. »
Spuller me confirme qu'il découvre de plus en plus, dans la lutte contre le catholicisme, la main de Bismarck, qui a l'horreur, comme Germain, de tout ce qui est latin.
— Ou slave, ajoutai-je.
• Le général de Galliffet avait choisi, pour écrire à la Nouvelle Revue, ce pseudonyme.
— Cela, me dit-il, je le sais moins, mais, ce dont je suis certain, c'est que Bismarck n'a cessé de poursuivre dans son Kulturkampf, non pas seulement l'idée religieuse, mais l'influence latine dans les lettres, dans la philosophie, dans les arts. »
Je ne puis en écrivant ces lignes ne pas y faire mention d'une lettre que j'ai reçue beaucoup plus tard de M. Alph. Gosset, architecte, à propos de l'un de mes articles de la Nouvelle Revue sur la haine germanique contre les Polonais catholiques.
Reims, 5 janvier 1908.
Madame,
Dans l'ivresse du triomphe, en passant à Reims le 6 novembre 70, M. de Bismarck a dévoilé à deux personnes, dont l'une vit encore, M. Verlé, député, ses plans d'avenir.
« La force du catholicisme, a-t-il dit, est en France; si nous pouvons l'en extirper, nous serons maîtres des Latins. ))
Par catholicisme, M. de Bismarck entendait le classicisme et notre supériorité dans les arts et dans les lettres. Il disait : Nous imposerons notre mentalité romantique au monde, nous le commanderons en continuation de la vieille lutte des Germains contre Rome, de Luther, etc., etc.
Cette substitution se poursuit partout en musique, en architecture, aussi bien dans l'Italie, si classique, qu'en Espagne.
La vieille et douce France se laisse conduire au reniement du spiritualisme, qui a fait sa force à travers toute son histoire.
C'est ici encore que je dois placer une conversation que l'abbé Dufour, ancien curé de Sainte- Barbe de Servigny, fondateur de l'école Saint-
Jean, eut le dernier jour de juillet 1879 avec M. de ManteufTel.
L'abbé Dufour nota cette conversation, et ces notes me furent données plus tard par son neveu, M. Emile Dufour.
M. de ManteufTel, nouvellement nommé statthalter, désirait faire aimer l'Allemagne par les Alsaciens-Lorrains, et il fut dès l'abord bienveillant pour l'abbé Dufour, directeur de l'école Saint- Jean, malgré l'esprit très français qu'il savait y être insufflé aux élèves et malgré les dénonciations allemandes.
L'abbé Dufour ayant eu besoin de voir M. de ManteufTel pour son école, ce dernier lui demanda ;
« Vous êtes donc toujours irrédentiste, monsieur l'abbé?
— Oui, monsieur le maréchal, et j'espère bien que la situation actuelle ne va pas durer longtemps.
— Vous aussi, ajouta le maréchal en souriant, vous croyez à la revanche, au retour de l'Alsace-Lorraine à la France?
— J'y crois fermement et je l'espère bientôt. C'est là que sera le triomphe de la République française.
— La république, monsieur l'abbé, telle qu'elle est constituée et avec le personnel qui la dirige, est le seul gouvernement qui puisse nous garantir notre conquête. Nous avons tout intérêt à le soutenir et nous nous opposerons à une restauration, quelle qu'elle soit, car elle serait pour nous une menace immédiate !
— Je restai stupéfait, » ajouta l'abbé Dufour, qui crut entrevoir un abîme sous ses pas.
ManteufTel continua :
({ Les hommes qui ont fait la république actuelle, grâce à nous, l'ont faite pour eux. Ils attendaient depuis longtemps l'occasion de l'claljîir. Ils s'y sont inslallés comme
des faméliques s'installent à une table bien servie qu'ils convoitent. Ils se sont distribué les places et les honneurs. Ils étaient pauvres et obscurs, ils sont riches ou le deviennent. Ils ont la gloire et le bien-être, c'est-à-dire tout ce que désiraient leurs ambitions et leurs appétits. Or, ils ont intérêt à faire taire, en France, les idées de revanche et à effacer petit à petit les souvenirs d'Alsace-Lorraine. Avec une nation orgueilleuse comme la France et encore patriote, une guerre marquerait définitivement la fin de leur règne. On les renverrait d'où ils sont venus, parce que la France pousserait immédiatement au pouvoir le général victorieux et le parti français. Ce serait leur chute irrémédiable, et c'est ce qu'ils empêcheront par tous les moyens. Comme nous ils tiennent à garder ce qu'ils ont à tout prix. La république qu'ils ont faite pour eux et pour leurs créatures n'est ni républicaine ni patriote. C'est la république des ruminants. »
Et le maréchal éclata de rire.
J^avais donc bien l'intuition des choses, j'étais donc bien Française avec mes passions de la Grèce et du classicisme, avec mon inimitié contre ceux qui persécutaient le catholicisme et ma douleur de l'entente de Gambetta avec Bismarck, qui devait aboutir à la fondation d'une république ennemie de la revanche, prête à briser avec l'Italie pour Tunis. Les deux forces latines dans ce plan de Bismarck, devaient être séparées en deux tronçons.
Enfin la Revue est constituée comme affaire. C'est mon notaire, M^ Portefin, qui a fait les sta-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE SQQ
tuts, c'est Ghabrières-Arlès-Dufour et Baret qui ont veillé, avec leur connaissance complète du sujet et leur vieux dévouement d'amitié, à ce que tout soit fixé ou prévu. Tous quatre nous sommes d'accord qu'un premier capital de cinq cent mille francs est très suffisant.
Les administrateurs sont discutés entre nous et tout s'annonce bien. Mes collaborateurs sont nombreux. J'en recrute ces derniers jours d'importants et de nouveaux.
Maurice Sand me donnera tout ce qui vaudra la peine parmi les manuscrits laissés par ma grande amie. C'est sous son évocation que je travaille à créer une œuvre digne du désir qu'elle en avait et qu'elle voulait faite par Adam et par moi.
De M. de Marcère, i8 août 79 :
Ma chère amie,
Je vois que vous ne savez plus trop si les centre gauche sont des réactionnaires. On ne sait plus si les républicains sont des libéraux, les démocrates répudient les opportunistes, etc., etc. C'est la tour de Babel, et la confusion des langues mène à la confusion du reste.
Pour ce qui est de moi, je vais essayer de me faire des opinions claires sur tout ceci. Quant à présent, je ne distingue que des gens qui aspirent à la direction du bâtiment, et je me méfie un peu des trouveurs de pies au nid. Excusez cette expression, je ne sais pas en quelle disposition vous êtes, et ce que je redoute le plus en politique, c'est de blesser mes amitiés.
A cela je tiens beaucoup jusqu'à ce qu'on me démontre que j'ai eu tort. Quelques-uns l'ont déjà fait. J'y tiens surtout envers vous. Je vais donc écrire à Ribot, comme vous m'en priez, pour lui recommander ce Louis Leroy dont
VOUS voulez faire un rédacteur au Parlement. Du diable si je sais ce que mon intervention vaudra. Croyez-moi toujours
Tout à vous.
Et la Revue? De Marcère.
Du général de Galliffet
Chère madame,
Si Wachter se conforme au programme convenu, je serai le père de l'enfant qu'il vous apportera. Il sera confectionné ici. Peut-être sera-t-il peigné ailleurs. Je souhaite que cet embellissement ne le rende pas pire.
Je vous prie de me croire, madame mon chef, votre bien respectueux subordonné.
Galliffet.
Tout le monde me parle de la gloire que j'aurai à publier Bouvard et Pécuchet.
Le volume est fort avancé, mais avec Flaubert ce qui demande trois mois peut durer trois ans.
Il vient à Paris.
« Flaubert, mon bon géant, mon ami très cher, lui dis-je, ne me faites pas trop languir pour Bouvard et Pécuchet. Quand ma Bévue portera votre nom sur sa couverture, je croirai dominer le monde. Car, mon grand ami, je vous admire comme on vous admirera d'un bout à l'autre de l'univers lisant, autour du prochain demi-siècle.
— Ma bonne dame, vous n'êtes qu'une vile flatteuse I Parlons de Tourgueneff. J'ai sa nouvelle pour votre Bévue. C'était d'ordinaire Mérimée qui corrigeait les épreuves du Moscov, comme il l'appelait. N'étant plus là, c'est moi qui corrigerai
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE Aoi
l'épreuve de sa « nouvelle ». Elle est bien, trèe bien. Le Moscov ne ressemble à personne, il est de là-bas, d'outre-neige. Cette revue décidément va avoir bon air.
— Si Bouvard et Pécuchet y faisaient leur entrée, bien sûr.
— Bien sûr qu'ils embêteraient la plupart des lecteurs de notre revue, car vous n'avez pas la prétention, je suppose, de n'avoir pour abonnés que des critiques littéraires de premier ordre.
— NonI mais puisqu'ils seront mes abonnés, c'est qu'ils partagent mes admirations.
— Ahl celui qui vous clora le bec... » TourguenefT vient me dire au revoir. Il est
exquis et va faire pour la Revue de la propagande en Russie. Pour ses articles, il a si peu conscience de leur valeur que je suis forcée moi-même d'en fixer le prix.
Le Moscov est bien Moscov, c'est un sincère, passionné jusqu'à en être primitif. On s'imagine que Tourgueneff a dû se franciser en France. Nullement. Il n'a jamais été chez nous qu'un exilé, d'abord forcé, puis volontaire. A Paris, il pense sans cesse à sa Russie, et à certaines heures il en a la nostalgie aiguë. Le voilà joyeux de partir. Cependant il reviendra, mais pour se reprocher de vivre loin d'elle, de l'aimée, de la patrie. Il ne s'est jamais vraiment senti chez lui ni à Bade ni à Paris. Pourtant il aime ses amis français de toute son âme chaleureuse de Slave. Il les aime d'affection (( indestructible, indénouable ». Ce sont ses
mots. On trouve dans les lettres de Tourgueneff, publiées plus tard, des phrases comme celles-ci :
« Je suis condamné à une vie de bohème, et il faut croire que jamais je ne me construirai un nid. Dans l'air étranger, je me décompose comme poisson mort à l'heure du dégel.
(( Dites ce que vous voudrez, mais en pays étranger on est déboîté; personne n'a besoin de vous et vous n'avez besoin de personne. »
Et ailleurs :
« Je suis de nouveau devant ma table de travail, et dans mon âme il fait plus sombre que dans un mur sombre. Pareille à un instant, passe la journée vide sans perspectives, sans couleur. Le temps de jeter un coup d'oeil, et déjà il faut regagner son lit; plus de droit à la vie, plus de désir de vivre. Rien à faire, rien à attendre, rien même à souhaiter. Vous parlez de rayons de gloire et de sens enchanteurs. Ahl mon âme, nous sommes les éclats d'un verre cassé depuis longtemps. »
C'est dans Tourgueneff qu'on peut suivre la hantise des idées baroques qui assaillaient alors un cerveau russe.
Le nihilisme d'abord, dans les Pères et les enfants, est une sorte de bon genre philosophique. Bazaroff est le type de cette époque. Dans Terres vierges s'étalent les idées de Tchernizewsky, le socialisme partageux. De là vont naître toutes les extravagances des systèmes sociaux qui, en 1879, agiteront la Russie. Les écoles socialistes sont ouvertes.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 4o3
Tourgueneff, Tolstoï hâtent le mouvement, mais ils sont bientôt dépassés par les révolutionnaires.
Tchernizew^sky s'écriait : « Que faire? » Bakounine répond. Il prêche à Dresde, et sa parole passe par -dessus la frontière comme une parole de prophète.
Tout se transformait autour de nous. Le groupe compact qui était allé à l'assaut de la réaction, drapeau libéral et patriotique en tête, s'était complètement désagrégé. De nouveaux amis entouraient Gambetta, avides de prébendes, de bénéfices, autant que les anciens l'avaient été d'influence et d'honneur. Des banquiers fréquentaient assidûment chez lui. Plusieurs situations qui exigeaient beaucoup de savoir vivre furent données à des gens qui n'avaient reçu aucune éducation.
L'un de mes amis scandalisé me conta que Gambetta, fumant un soir, étendu sur un canapé, dans l'un de ses salons, laissa tomber son mouchoir et que trois personnes se précipitèrent pour le ramasser.
On prétendait que le président de la Chambre commençait lui-même à se lancer dans les grandes affaires et discutait les bénéfices de sa participation. Cela, je le démentais absolument. Adam et moi, nous avions eu trop de preuves de sa résolution de ne jamais «trafiquer», comme il le disait. J'en pouvais répondre sur le souvenir
4o4 APRÈS l'abandon de la revanche
d'Adam ; j'ajoute cependant qu'il était presque sans scrupules quand il s'agissait des autres et de son entourage particulier.
(( Les nouvelles couches sociales, m'avait-il dit un jour, doivent s'aristocratiser par la fortune, » et, en bon autoritaire et césarien qu'il était, il admettait que, pour gouverner les hommes et les maintenir autour de soi quand on est au pouvoir, il faut les laisser s'enrichir.
Je lui avais pourtant répété souvent cette théorie qu'Adam lui avait exposée plus d'une fois :
(( Un chef doit imposer ses moralités à son parti, ou partager les risques de l'immoralité des siens, ce qui est encore une façon de la circonscrire; mais encourager l'assaut à la fortune et ne pas surveiller le pillage, c'est courir le danger constant d'être vilainement compromis. »
Gomme après peu de temps nous sommes loin de la république rêvée I Aussi mon salon, que fréquentent de moins en moins les nouveaux hommes politiques, devient-il de plus en plus le salon de la future revue. J'emplis mon esprit d'autres rêves, je suis tout à la littérature. Poésies, drames, nouvelles, romans, études politiques même, lus et triés s'amassent dans mes cartons.
Les symbolistes, les parnassiens sont l'objet de nosdisc ussions. J'admire les parnassiens, grecs eux aussi, amoureux de la beauté pure, mais de la seule beauté de la ligne dans l'immobilité. Ils ne rêvent pas comme moi de draperies flottantes au vent qui souffle du golfe de Phalère ou du mont
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 4o5
Hymette; ils veulent le pli statuaire, moi je l'aime vivant.
Les symbolistes venus à la fin du romantisme l'exagéraient souvent jusqu'au ridicule. Leur petite pléiade pénétrait dans toutes les écoles et copiait les maîtres par leurs mauvais côtés.
(( Toutes les écoles ont leur raison d'être, leur valeur, me dit un jour Spuller. Elles naissent pures, en réaction contre les abus de celles qui les précèdent ou rivalisent avec elles.
— Alors tout est bien qui finit mal, » répondis-je en riant.
Je reçois de Gauterets, le 27 août, la lettre suivante, de Bonnat :
Quel honneur ! Mon nom parmi les collaborateurs de la revue de M™* Adam! Je ne vois, hélas! chère madame, qu'une difficulté, mais elle est grande, infranchissable même.
Je ne sais pas écrire ! Comment voulez-vous qu'avec une plume à la main je puisse vous être d'une utilité quelconque, moi, pauvre diable de peintre !
Madame Adam, vous n'y songez pas! Passe encore si c'était une revue à dessins... Mais une revue où l'on verra de belles lignes bien alignées, écrites en beau français.. Non! madame Adam, vous n'y...
Et puis, s'il faut vous dire toute ma pensée, nous ne faisons — Guillaumet à part, toutefois — que perdre à cette multiplication de talents. « Ce peintre, disent les peintres, écrit mieux qu'il ne peint, » et les littérateurs reprennent : (( Il peint mieux qu'il n'écrit. » Et puis vous connaissez le proverbe : « Entre deux selles... »
Je ne vois que les clowns qui puissent faire mentir le proverbe, mais je n'ai aucun goût pour ce mélicr-là ! je sais bien que vous ne demandez que mon nom sur la couverture,
4o6 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
et à cela je ne verrais aucun inconvénient à vous être agréable, mais à quoi bon tromper les gens? Pourquoi croire ou laisser croire ce qui n'est pas? Vous seriez la première à ne plus avoir foi en moi, à ne plus croire rien de ce que je vous dirais : que j'ai pour vous une très réelle et très respectueuse affection, ce qui me chagrinerait fort. Non, laissez-moi barbouiller des toiles ; aussi bien je ne suis bon qu'à ça.
A vos pieds, chère madame.
Léon Bonnat.
D'Emile Deschanel :
Bougival, 29 août.
Je travaille pour vous, chère madame, et pour votre revue. Quand paraît-elle? Vous m'avez dit que ce serait pour le mois de septembre, nous y voilà dans trois jours.
Mais peut-être croirez-vous possible d'attendre jusqu'au mois prochain afin de laisser aux gens d'esprit, dispersés en villégiature, le temps de revenir à Paris. Quoi qu'il en soit, j'ai déjà quelques articles tout prêts pour vous, puisque vous avez bien voulu me faire l'honneur et l'amitié de me convier à être votre collaborateur.
Lorsqu'une visite est entrée dans la loge présidentielle, à la Chambre, je commençais à vous expliquer de quoi il s'agit; cela s'appellera : Le Peuple et la Bourgeoisie. Et c'est le développement de cette pensée qui est la première phrase du livre. « La démocratie véritable est l'ascension continuelle du peuple par l'intelligence et par le travail. «
Vous en prendrez ce que vous voudrez, à commencer par le premier chapitre, qui est un des plus variés, et je crois pouvoir dire assez amusant par là, sur un fond très sérieux, car en voici les titres :
1° L'esclavage fut un progrès relativement à l'anthropophagie.
2° Le servage adoucissement de l'esclavage.
3° L'émancipation née du travail suivant les affranchissements des individus, des groupes, du sol, communautés agricoles.
Il est tout prêt pour l'imprimeur; de plus il y a cette particularité qui, dans le premier ou l'un des premiers numéros de votre revue, ne ferait pas mal, ce me semble; c'est qu'un passage choquant d'un discours de Louis Blanc sur l'esclavage est cité en appendice à la fin de ce chapitre ou de cet article, de sorte que, sur la table des matières de ce numéro, ce nom pourrait prendre place et ferait l'effet d'un article de Louis Blanc après celui de votre bien dévoué et très sympathique et respectueux confrère.
Emile Desghanel.
J'ai une véritable joie, qu'Adam aurait eue plus grande encore peut-être : notre ami Georges Pouchet obtient la chaire d'anatomie comparée au Muséum. Pouchet a été secrétaire général de la préfecture de police durant le siège. C'est avec lui que nous avons résisté à la nomination de Raoul Rigault comme préfet de police, et à ses menaces, alors qu'accompagné de trois cents hommes il nous sommait de lui céder la place.
Georges Pouchet, lui aussi, sera l'un des collaborateurs de la Revue.
De M. de Lesseps :
La Chênaie, 3o août 1879.
Très gracieuse amie.
Merci de votre aimable billet d'hier, vous êtes une femme d'élite et par conséquent courageuse, mais il est préférable, en présence d'attaques anonymes, de se borner à montrer au public qu'on a raison; c'est pourquoi je n'ai pas voulu révéler certaine turpitude financière qui, à l'étranger, fait peu d'honneur à notre pays.
Dans un bulletin spécial au canal américain que je veux faire publier tous les mois et dont le premier numéro paraîtra le I" septembre, je publie une lettre de M. Dinks, le plus éminent ingénieur du Water-Staat en Hollande.
4o8 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Voici cette lettre. Vous verrez s'il y a lieu de l'ajouter en P. -S. à notre article de la Nouvelle Revue.
De plus, je compte présenter lundi à l'Académie des Sciences, dans notre séance hebdomadaire, un grand volume de 666 pages contenant les comptes rendus des séances et des rapports du Congrès inter-océanique. Je compte aussi à ce sujet dire : L'académie à déjà été informée du résultat du Congrès, qui s'est prononcé en faveur d'un canal d'eau de mer à niveau constant de préférence à tout autre tracé nécessitant des écluses avec une alimentation d'eau douce.
L'expérience du canal de Suez avait déjà démontré que pour assurer une grande navigation de traversée il fallait un canal maritime aussi libre qu'un Bosphore naturel et non un canal fluvial soumis à des arrêts et même quelquefois à des chômages, et ne pouvant être profitable qu'à une navigation intérieure.
Il faut espérer que dans quelque temps nous pourrons demander aux incrédules : Quare dubitatis?
D'ailleurs, l'arbre qui croît trop vite n'a pas de racines profondes, et, comme l'a dit un jour un orateur homme d'État :
- (( Le temps ne conserve que ce qu'il a fait. »
Votre tout dévoué.
Ferdinand de Lesseps.
J'ai fait, comme collaborateur, comme critique, une très bonne acquisition : Colani, qui écrit à la République française. Il a vécu en Alsace, et il est passionné pour sa cause.
Colani, quoique d'origine italienne, est né dans ma Picardie. Pasteur à Strasbourg, il y exerçait une véritable dictature intellectuelle. Saint-Marc Girardin avait dit de lui : « Son éloquence est juvénalesque. Ses discours sont d'un puissant dia-
lecticien plus que d'un orateur onctueux. Il est impératif. »
Après 1871 Colani quitta l'Alsace, s établit dans la Charente, y fut distillateur et se ruina entièrement. La petite revue qu'il essaya de fonder à Paris eut un insuccès complet. Il entre alors à la République française comme rédacteur littéraire. Je lui propose de faire une étude sur Zola, il me l'apporte : elle est magistrale et savoureuse.
De Saint-Saëns, le 5 septembre :
Madame,
Je reçois votre lettre en arrivant de voyage et je m'empresse de* vous remercier de l'honneur que vous me faites en me demandant de m'associer à vos collaborateurs. Si mon nom peut vous être de quelque utilité, faites-en l'usage qu'il vous plaira, mais je ne puis vous promettre un concours bien efficace. Je ne puis écrire qu'à mes moments perdus, et ce sont des moments qui deviennent de plus en plus rares.
Veuillez agréer, madame, etc.
De Déroulède :
9 septembre 79.
Chère madame,
Voici bien vite et telle quelle une preuve de ma bonne volonté.
Seulement vous savez que je suis de ceux qui croient toujours être au lendemain de Sedan et qui voudraient être un jour à la veille d'Iéna. Aussi mes vers vibrants, comme vous les appelez, ne vibrent-ils vraiment que sur la corde tendue du patriotisme et de la revanche. Cette note n'est guère à l'unisson, n'est-il pas vrai?
Je ne parle pas pour l'auteur de Grecque, qui a si françaisement, elle aussi, traduit V Hymne d'Eschyle, mais le
4lO APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
directeur de la Nouvelle Revue, que fera-t-il et que penserat-il de ce solo guerrier dans sa très artistique symphonie? A lui d'en délibérer avec vous, madame, et, quoi que vous en décidiez l'une et l'autre, je n'en baise pas moins, bien respectueusement et bien affectueusement aussi, les belles mains du chef d'orchestre dont j'ai l'honneur d'être à la fois, et selon son choix, le trompette, tambour ou timbalier.
Paul Déroulède.
On ne parle que des manœuvres de la Brie, qu'on dit avoir été extraordinaires. Chacune a été précédée d'une conférence de GallifFet aux généraux, toutes remarquables. Au point de vue militaire on ne piétine pas, on avance, on travaille.
La République a relevé le moral de l'armée. Il y a là quelque chose de réalisé. J'entends répéter aux généraux, mes amis, ce que Duclerc, président de la commission de l'armée, nous fait espérer depuis longtemps.
(( En 1880 nous serons vraiment relevés, et non seulement capables de nous défendre, mais en mesure d'attaquer. »
Je lis le rapport que le général Saussier veut bien me communiquer. Ce rapport est signé : capitaine Gilbert.
Saussier me conseille de le prendre parmi mes collaborateurs militaires. Je le crois bieni Ce rapport a une valeur de science, de clarté, une chaleur et une précision d'exposition remarquables.
J'écris au capitaine Gilbert, et j'obtiens sa collaboration. Il ne veut pas signer de son nom, mais
APRES L ABANDON DE LA REVANCHE 4ll
s'appelant Georges Gilbert il signera G. G. Il serait dans les grades supérieurs aujourd'hui comme tous ses camarades s'il n'avait les jambes paralysées. Il dut se retirer avec le grade de capitaine. Du général Billot :
Lille, I*' corps d'armée, i4 septembre 1879.
Chère madame et amie,
Je trouve, en rentrant à Lille d'une inspection dans les places du Nord, la gracieuse lettre que vous avez bien voulu m'adresser.
J'en ai été très touché et je m'empresse de vous remercier au nom de ma femme et au mien de votre gracieux souvenir.
Vous "rappelez-vous notre rencontre au concert du Trocadéro ? Avec votre coup d'œil de femme et d'artiste supérieures, vous aviez deviné sous la calme et fine physionomie de ma cousine une nature d'élite, et en bonne et affectueuse amie vous aviez approuvé mon choix. Chaque jour m'apporte une satisfaction nouvelle, et je m'applaudis tous les jours d'avoir fait précéder par trois ans de fiançailles le mariage que j'ai contracté. « Idées religieuses et morales, idées politiques et idées mondaines, habitudes de foyer domestique, je trouve ce que j'avais une première fois rencontré et perdu. »
Ma fiancée avait été fort critiquée ayant préféré un homme de cinquante ans à nombre de jeunes gens qui se présentaient. Votre suffrage en faveur de mes projets vous a donné une nouvelle amie qui sera heureuse de vous connaître, madame.
J'aurais été très flatté d'être votre collaborateur à la Nouvelle Revue, mais les ordres du ministre sont absolus. Je suis chargé, en cours de mes inspections, de renouveler à cet égard ses instructions formelles, et je vous en envoie une copie. Vous verrez par là l'impossibilité où je me trouve de me faire imprimer sans permission.
4l2 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Je n'en suis pas moins de cœur avec vous et vos collaborateurs, ne pouvant y être de nom.
Croyez, chère madame, à l'expression respectueuse de ma vieille amitié.
Billot.
Plus je songe à ce qu'on peut grouper de talents, plus j'ai la preuve que notre France a encore toutes ses vigueurs intellectuelles, les autres peuples ne pouvant fournir une telle pléiade de supériorités scientifiques, littéraires, artistiques. Notre France est grande I Tout le monde la pille, et personne chez nous ne s'attache à glorifier nos valeurs. Je le ferai, je crierai bien haut qui nous sommes. J'attends de mes collaborateurs qu'ils glorifient toutes nos gloires passées, qu'ils forcent à l'admiration de toutes les présentes, et moi, je chercherai, sans me lasser, les nouveaux talents qu'on peut mettre en lumière. Il faut exalter les supériorités pour élever une barrière contre tout ce qui est médiocre.
J'ai écrit à M""^ Michelet et à M-"" Quinet pour leur demander leur collaboration.
Toutes deux m'ont répondu fort sympathiquement et disent se réjouir de voir une femme, pour la première fois, prendre la direction d'une grande revue. Mais, chose curieuse, chacune trouve moyen de me parler de l'autre et de me faire entendre que je ne dois pas rechercher sa collaboration; elles sont en véritable vendetta.
M"" Michelet vient me faire visite. Elle me raconte ses procès après la mort de Michelet, depuis
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 4l3
1874. Elle a une valeur personnelle, et elle songe, comme Ronchaud m'en avait déjà prévenue, à se hausser au détriment de Michelet. Elle dit un peu trop peut-être la déférence qu'il montrait pour ses conseils.
M"' Quinet ne m'a parlé, en venant me voir, que du caractère élevé, de la noblesse de sentiments, de l'apostolat politique et littéraire d'Edgar Quinet, de son profond amour pour son pays. Et elle me cite cette belle phrase qu'il écrivait avec tout son cœur :
((J'ai adoré la France, j'ai rêvé pour elle la gloire de devenir l'idéal des peuples modernes. Quand il sera question de patrie, quelques hommes de bonne volonté se souviendront de moi. »
Je le confesse, la veuve de Quinet me touche plus que la veuve de Michelet.
Girardin est chaque jour plus découragé de la vie politique. Libéral résolu, il a été indigné de l'article 7. Il a voté contre. Deux choses l'intéressent encore : le canal de Panama de son vieil ami Lesseps et la Nouvelle Revue de son amie M""" Adam.
Il me trouve « très forte » d'avoir remplacé mon salon politique, oii je ne pouvais plus (( rien inspirer ni rien dire », par ma Revue oii je pourrai (( tout critiquer et tout dire » .
Nous sommes quelques-uns, de plus en plus nombreux, qui n'acceptons pas cette sorte d'obéissance passive qui courbe certains de nos amis, vaillants j usque-là .
Al4 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Gambetta s'irrite du mouvement qui se fait autour de ma Revue ; il en a d'abord parlé en souriant, non sans quelque dédain, (c La revue d'une femme I » About m'a raconté toute une conversation que Gambetta a terminée en disant :
(( Il n'y a pas un personnel d'écrivains en dehors de la Revue des Deux Mondes^ qui puisse alimenter une grande revue. »
Chabrières- Arles me dit qu'il est fort en colère contre Gambetta, parce que, sachant que c'était lui qui organisait la Nouvelle Revue au point de vue administratif, il a brutalement essayé de le décourager.
Chabrières lui a répondu
(( Mon beau-père considérait M"" Adam comme sa fille, et elle a été pour lui plus qu'une fille à sa mort. Nous la considérons dans la famille Arles comme notre sœur. C'est vous dire à quel point nous lui sommes et lui restons dévoués. »
Gambetta a fait, près de Kœchlin-Schw^artz, qui est le président de mon conseil d'administration, ce qu'il a pu pour le détacher de la Revue, se plaignant du rôle politique détrempant que je joue après avoir été le lien des gauches.
Kœchlin lui a répondu carrément :
(( C'est très bien, la politique, mais moi, Alsacien, je songe avant tout à ce qu'elle n'a cessé de faire pour l'Alsace I »
Gambetta, sans se lasser, a conseillé à Spuller à Colani, à Challemel, de ne pas écrire dans ma
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 4l5
Revue. Il ignore qu'ils se sont engagés à y collaborer.
Le vieux Dupiez m'apporte ses mémoires. Ils ne sont pas d'un intérêt palpitant. Je les accepte quand même parce qu'il est curieux qu'il les ait écrits. Duprez vit très retiré; il en veut à la musique, qui lui a refusé ce qu'il eût désiré par-dessus tout : une célébrité comme compositeur I
Il ne veut plus entendre chanter I
]^me Carvalho, à qui je parlais, ces derniers jours, de Duprez, me dit que c'est lui qui l'a présentée au public, en iS/ig, à sa représentation d'adieux, dans le deuxième acte de la Juive et dans un fragment de Lucie.
André Theuriet m'envoie de jolis vers.
Je reçois de Cairoli la lettre suivante :
Rome, 12 septembre 79.
Madame,
J'ai reçu votre charmante lettre, et je vous renouvelle mes remerciements les plus vifs pour le bon souvenir que vous me gardez.
Connaissant les sentiments bienveillants que vous avez pour l'Italie, je suis certain que vous ne permettrez jamais la publication, dans votre revue, d'un article peu favorable à mon pays. Du reste, M. Gioia est un ami dont j'ai pu apprécier toujours le talent et la loyauté.
J'ai donné des ordres au département des affaires étrangères de vous faire passer, toutes les fois qu'il y en aurait et aux dates indiquées, les nouvelles officielles ou les rectifications qui pourront vous intéresser et être publiées.
Je me fais une véritable fête de lire le premier numéro de la revue.
En vous remerciant des paroles amicales qu'il vous a plu
4l6 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
de m'écrire à l'adresse de M™* Cairoli, que j'espère rejoindre à Belgirate dans peu de jours, je vous renouvelle l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Votre très dévoué ami.
Benoît Cairoli.
Du général de Galliffet :
Chère madame,
Ma dépêche aura pu, je l'espère, me disculper à vos yeux.
Ce que vous me demandez est si difficile qu'il me faut penser que je n'ai pas le droit d'oublier vos bontés. Je serai à Paris inardi ou mercredi; je passerai à votre porte de rédacteur en chef, et ma réponse sera celle que vous ordonnerez après avoir entendu l'aveu de mon incapacité.
Si vous persistez, il me suffira d'une heure pour rédiger une conversation.
L'article de M. Le Faure est excellent, il est dans le vrai. Nos manœuvres de corps d'armée ont été plus faibles que tout ce que racontent les journaux. Je vous dirai, et à lui aussi, beaucoup de choses intéressantes à ce sujet. Il a qualité pour le dire, et sa situation parlementaire renforce sa démonstration.
Vos compliments s'adressent à qui ne le mérite pas. Je n'ai été qu'un borgne dans un royaume où tous les grands étaient des aveugles. Le plus curieux est que tous ces grands espéraient mon fiasco. Tout ce que j'ai dit, tout ce que j'ai fait, il y a cinq ans que je le dis et que je le fais. Il parait que mon heure était venue de passer prophète. J'avoue que je n'avais pas le pressentiment de mes destinées.
Les journaux qui m'éreintaient me font aujourd'hui un grand honneur. Ils m'offrent le vin de la réconciliation. Ils ignorent ma sobriété habituelle, et pour cette fois encore ils ne me griseront pas.
Qu'on le sache bien parmi vos amis, et que de sottes et mesquines défiances ne viennent pas entraver un homme de bonne volonté ! 1 1
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE l\I']
Vous savez ce que je vise . n'ayant pas les talents de MM. César, Napoléon et même Prim, je suis résolu à ne pas endosser ceux de leurs habits qui leur ont causé une mauvaise sortie.
Gresley est un fin matois. Il ressemble un peu à Tarquin le Superbe, et je crois qu'il conseillera volontiers d'abattre les tètes de pavots qui dépassent les autres. Qu'il ne me prenne pas pour un pavot...
En attendant l'heure de me présenter à vous, je reste votre bien respectueux.
Général Galliffet.
Le I" octobre paraît le premier numéro de la Nouvelle Revue,
Mon (( A mes Lecteurs » a un vrai succès.
Les jeunes surtout, Joseph Reinach en tête, y applaudissent et trouvent l'entrée en matière de la Nouvelle Revue « très vivante ». C'est le mot de tous.
Spuller m'apporte une belle étude sur Thiers.
Il me dit que « notre Revue est en marche ».
Une lettre du général Gialdini :
Ma chère amie,
Hier seulement, j'ai pu donner un coup d'oeil au premier numéro de votre revue.
Je vous en félicite. C'est le premier besoin de l'allection que je vous porte. Prophétiser à votre publication un avenir splendide et durable, c'est le jugement que j'en fais.
Hier au soir, j'ai dîné chez Brebant. Mes convives, plusieurs d'entre eux, très compétents, mille fois plus que moi, ont parlé de la Nouvelle Revue et de son beau directeur dans les termes les plus flatteurs. Il y avait dans leurs paroles toute une série d'applaudissements et de félicitations.
4l8 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Vous me permettrez, j'espère, d'aller vous serrer la main demain à deux heures. Je tiens à vous voir. Le succès doit vous rendre plus belle encore.
Votre ami.
GlALDINI
Le général de Galliffet m'écrit :
Pardonnez-moi de ne pas venir moi-même vous porter le document que vous me demandez. Je vous l'envoie. Je suis retenu pour longtemps encore par des travaux qui m'intéressent, qui me feront peut-être quelque honneur et qui n'ont rien de commun avec le portefeuille que seuls les journaux m'ont offert et dont je ne voudrais pas si on me l'offrait, ce qui n'arrivera pas. Je ne suis pas un ministre convenable pour l'époque actuelle.
Veuillez me croire, chère madame, votre bien respectueux. Général Galliffet.
i5 octobre 1879.
De Girardin :
Chère amie, Je viens de recevoir ponctuellement la deuxième livraison de la revue. Je l'aurai parcourue avant samedi, jour où e vous attends à dîner avec notre amie M"'*' de Novikoff. A samedi sept heures et demie, à table.
De tout cœur.
E. DE Girardin.
Le 17, une autre lettre. Girardin m'annonce que le dîner devient un « gala », qu'il y aura M. et M""^ Gladstone, donc dîner d'apparat; il y aura aussi le général Kireiefif, frère de M""* de Novikofï.
M""" de Novikoff est très liée avec Gladstone. On la dit fort influente sur son esprit.
L'un des frères de M""' de Novikoff ayant été
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 4l9
assassiné et torturé par les Turcs, elle obtint de Gladstone sa fameuse brochure sur les « Massacres de Bulgarie », qui décidèrent de la guerre turco-russe.
Girardin ajoute :
(( Il y aura Gambetta, très désireux de causer avec Gladstone. »
Le général KireiefiF accompagne comme aide de camp le grand-duc Constantin, en ce moment à Paris. J'avais donné au général les deux premiers numéros de la Revue,, que M"^^ de Novikoff me demandait pour lui. Le grand-duc les a lus, et quelques jours plus tard il a prié Girardin de m 'inviter un jour à déjeuner avec lui.
Le dîner de Girardin est fort brillant. La conversation, très animée, est générale. On parle de la guerre turco-russe, et Girardin raconte que, dans notre milieu, nous deux seuls nous passionnions pour les succès des Russes.
On parle de la Nouvelle Revue.
(( Quels sont les buts poursuivis par la fondation de votre Revue? me demande Gladstone au dessert.
— J'en ai trois : la lutte contre Bismark, la continuelle revendication de l' Alsace-Lorraine, le dé sir d'effacer dans l'esprit des jeunes écrivains de talent la tristesse de la défaite et de leur donner la célébrité dix ans plus tôt qu'ils ne l'auraient sans ma fondation.
— Et vous croyez pouvoir triompher dans ces trois poursuites? me demande Gladstone.
— Je ne suis pas certaine de triompher dans toutes, mais je suis sûre de certains résultats. Le premier, c'est de voir la chute de Bismarck durant l'existence de la Nouvelle Revue. »
Gambetta, qui écoutait, eut un sourire et un regard de défi.
(( Pour l'Alsace-Lorraine, je ne cesserai de m'inscrire avec la majorité des Français contre le crime d'avoir arraché, sans leur consentement, des populations à leur patrie. Pour les talents à révéler, pour les valeurs à mettre en lumière, je m'en charge I et j'ai pour cela un procédé plus que simple. Je lirai moi-même tous les manuscrits qu'on m'enverra et tout ce qui se publie sous des noms nouveaux.
— Et quand même elle ne réussirait pas dans tout ce qu'elle poursuit, ajouta Girardin, ce sera quelque chose de l'avoir tenté.
— Elle réussira, j'en suis certaine, dit M""" de Novikoff.
— Pourquoi cette affirmation absolue? demanda Gladstone.
— Parce qu'elle a la France au corps I
— C'est un joli mot, dit Gambetta. Je vous en fais mon compliment, madame. Et il va bien, n'est-ce pas, Girardin, à notre amie? Seulement, moi, j'aurais dit le diable! »
Nous parlons de la politique anglaise. Je dis à M. Gladstone avec conviction que je déteste lord Beaconsfield à cause du congrès de Berlin et de son compérage avec Bismarck pour frus
▲ PRÈS l'abandon de LA REVANCHE 421
trer la Russie et lui enlever le bénéfice de sa victoire.
« Et, dit Gambetta à M"" de Novikoff, non seulement M""^ Adam a la France au corps, mais elle a la Russie au cœur. Il y a longtemps que je l'appelle cosaque I
— Monsieur Gambetta, répond M"** de NovikofF, je sais le congrès de Berlin mot à mot, je sais que vous ne nous aimez guère, mais un patriote comme vous, celui qui s'est dressé dans la défaite, remettant ainsi en cause la victoire allemande, celui qui a sauvé l'honneur de la France, ne peut être que l'ennemi du germanisme, et par conséquent Tami des Slaves. »
Gambetta répond galamment :
(( Vous êtes éloquente, madame, mais l'éloquence a peu de prise sur moi, et je puis ajouter : sans excessive vanité... naturellement.
— Vous avez vu les femmes russes à travers Lise Troubetzkoï, ajouta en riant M""* de Novikoff. Elle a, je le sais, commis vis-à-vis de vous des maladresses que Gortschakoff, vieilli, n'a pas su réparer. Mais permettez-moi une prédiction : l'Allemagne vous sera fatale à vous, jeunes, si vous vous entendez avec elle, comme je sais qu'elle l'a été au vieux Gortschakoff.
(( L'Allemagne, monsieur Gambetta, vous fera un jour aimer la Russie, lorsqu'elle vous aura bien trahi, car Bismarck ne sait que trahir, à l'aide de ses amis du jour, ses amis de la veille I »
Gladstone, après un assez long entretien avec
Gambetta, cause avec M""" de Novikoff. Nous causons seuls, un instant, Gambetta et moi.
(( Vous ne soutenez Ferry et ses lois si dangereuses, lui dis-je, que parce qu'il est comme vous partisan de l'entente allemande. Mais il ne la veut, cette entente, et il n'exagère son Kulturkampf, que pour ne plus vous laisser rien à faire d'anticlérical, ce qui semble « la grande idée de l'opportunisme actuel )). Comme en même temps vous perdez votre figure de défenseur national. Ferry se dit qu'il ne vous restera rien et que lui, l'anticlérical cbef, resterai Ahl mon cher ami, ceux que vous perdez par votre politique antilibérale étaient les plus dévoués et les plus désintéressés, à commencer par Girardin et par moi. Le Kulturkampf n'a pas réussi à Bismarck au point que cela vaille la peine de l'imiter. Il est allé à Canossa, et vous devriez lâcher Ferry comme Bismarck a lâché Falk. Les lois de Mai et les lois Ferry sont sorties des mêmes conceptions, et, si un Bismarck a cédé à l'Eglise de Rome avec le nombre restreint de catholiques qu'il y a en Prusse, pourquoi ne céderiez-vous pas en France, oii il y en a trente-huit millions ?
— Le pape vient à nous, » me dit Gambetta.
Stupéfaite, j'ajoute :
(( Admettons, ce que je ne crois pas. Mais pourrez-vous vous arrêter dans votre lutte contre l'Eglise quand vous aurez laissé faire la trouée aux radicaux-socialistes ? Croyez-vous arrêter Brisson et Clemenceau P »
Gambetta haussa les épaules.
(( Ma pauvre amie, me dit- il, vous voilà prêcheuse comme une protestante. Ah! que vous étiez autrement intéressante et charmante lorsque vous étiez païenne. Vous n'êtes vraiment pas assez vieille pour devenir dévotieuse. »
La conversation se refit générale, et j'eus l'occasion de dire :
(( Les articles du congrès de Berlin sont inexécutables, et déjà lord Beaconsfield est dans l'embarras de ses traîtrises. C'est à propos de sa politique extérieure que, je l'espère, il tombera.
— J'en accepte l'augure, » ajouta Gladstone.
Calzado, le fidèle ami de Castelar, me communique, le lendemain du dîner de Girardin, la lettre suivante, qu'il a reçue ces derniers jours de Castelar :
Madrid, 20 octobre 1879.
Je t'autorise à parler à Gambetta et à lui dire combien mes plaintes contre lui sont fondées. J'ai été l'ami du malheur, le chantre de ses louanges sur les deux continents, le premier à annoncer son avenir et son étoile dans les jours d'adversité, le dernier à venir dans sa cour dans les jours heureux, j'ai été l'auteur véritable de la politique républicaine qu'il a tant exploitée à son profit personnel, et, non seulement il m'a déclaré une guerre au couteau dans son journal pendant les jours les plus glorieux de ma vie, quand je sauvais l'intégralité de la nation et l'honneur et l'avenir de la République, mais encore il protège, maintenant, de son ombre, Zorilla et Carvajal, qui ne peuvent que le rendre ridicule aujourd'hui, et l'exposeront demain à s'en repentir et à s'en lamenter.
Dis-lui que ce n'est qu'en appuyant ma tendance qu'il
servira la France et la Republique. Après, qu'il fasse ce qu'il voudra. Je suis dans le malheur, lui dans le bonheur; je suis Espagnol, il est Français. Qu'il vienne à moi d'une façon délicate, car je ne ferai jamais le premier pas pour la réconciliation.
J'ai entendu, ces derniers temps, M"" Lalo chanter des morceaux du Roi d'Ys. Je suis dans l'enthousiasme. L'ouverture, jouée au piano par Lalo, est magistrale. Que serait-elle à l'orchestre .►^
Je fais toute une campagne en faveur du Roi d'Ys. J'y intéresse Proust et Gambetta lui-même. Je vois M. Vaucorbeil, mais il résiste avec entêtement.
J'annonce avec tristesse mon peu de succès à l'amie qui m'a fait connaître M. et M""" Lalo.
Cette amie m'envoie la lettre que Lalo lui répond ;
21 octobre 79.
Chère madame, veuillez exprimer toute ma reconnaissance à M"* Adam et lui dire combien je suis touché de l'intérêt qu'elle veut bien me témoigner.
M. Vaucorbeil lui a répondu que mon livret était impossible. C'est la réponse invariable que font tous les directeurs aux compositeurs qu'ils veulent évincer.
Ce libretto a été accepté par une commission créée par M. Bardoux pour l'examen des opéras présentés au Théâtre- Lyrique. Le rapport au ministre demandait l'admission de l'œuvre, et ce rapport a été rédigé et signé par M. Vaucorbeil!
Il paraît gue ce grand ouvrase déclaré bon pour le
Théâtre-Lyrique devient impossible pour l'Opéra. C'est M. Prudhomme disant gravement :
L'Opéra doit être considéré comme un Louvre musical. Et l'on s'incline devant cette sentence sans se donner la peine de comprendre que ce qui est vrai pour la peinture est absolument faux pour la musique. La peinture a des siècles de grandeur, tandis que la musique, et surtout la musique de théâtre, est un art né d'hier; chaque année lui apporte une nouvelle évolution, un nouveau pas en avant, et l'Opéra de Paris, restant immobile au milieu de ce mouvement, deviendra, non un Louvre, mais un hospice de vieillards.
M. Vaucorbeil se retranche derrière l'article premier de son cahier des charges : l'Opéra n'est pas un théâtre d'essai. M. Vaucorbeil devrait se rappeler que le seul titre artistique de .son prédécesseur, c'est la création du Roi de Lahore.
Massenet était désigné par ses succès dans les concerts symphoniques, mais pour l'Opéra c'était un débutant d'autant plus dangereux qu'on se rappelait encore le fiasco de son opéra-comique. M. Halanzier n'a pas eu à se plaindre de l'essai d'un nom nouveau, et il est vraiment honteux, pour la France musicale, de ne pouvoir signaler que cette seule exception quand nous voyons l'Allemagne et la Russie ouvrir les portes de leurs grands théâtres à tous leurs compositeurs de talent.
M. E. Blau, mon collaborateur, a oublié son libretto à Blois, chez sa mère; il a immédiatement demandé par télégramme qu'on le lui renvoyât. Il sera très heureux de le soumettre à la haute intelligence de M""^ Adam et fera tous les changements que M. Vaucorbeil désirera.
En attendant, chère madame, je vous demande de vouloir bien remettre à M"* Adam l'analyse de mon libretto, écrite par Veller dans le Temps. Elle verra que ce libretto, déclaré impossible, est très mouvementé, plein de passion, de situations dramatiques, et elle comprendra qu'il devait séduire un musicien ayant la haine des rengaines banales.
Agréez, chère madame, l'assurance de ma sincère affection.
Ë. Lalo.
De Cialdini, 20 octobre 79 :
Ma chère amie.
L'arrivée du général de Galliffet m'a empêché de vous faire hier, avant de m'en aller, les remerciements que je vous dois pour votre affectueuse bienveillance et tout ce que j'ai lu dans le dernier numéro de la Nouvelle Revue à mon égard.
Permettez-moi donc de réparer mon omission involontaire et de vous dire par écrit, n'ayant pu le faire de vive voix, que, même en dehors des sentiments que vous m'inspirez comme femme, je vous suis profondément attaché par l'estime, la reconnaissance et l'amitié.
Tout à vous.
Henri Cialdini.
Le 2 1 octobre :
Ma chère amie.
Merci de votre offre obligeante. Si vous croyez pouvoir obtenir le silence du Figaro, veuillez agir de suite, car le même reporter de l'autre jour a cherché à s'introduire encore ce matin chez moi.
En toute hâte votre tout dévoué.
Cialdini.
Il s'agissait de la publication du Livre vert italien, dans lequel Cairoli avait cru devoir reproduire des conversations de Cialdini avec M. Waddington. Cialdini avait laissé entendre à un rédacteur du Figaro qu'il regrettait cette publication Grand émoi et criailleries des organes crispiniens contre le ministère Cairoli.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE f\2']
Mon ami Francis Magnard a été parfait en la circonstance.
Cialdini me remercie par lettre à ce sujet et demande à me présenter son ami le marquis de Mollens, ambassadeur d'Espagne, et il ajoute *
Ma chère amie, "
La situation ne me paraît pas bien assurée en Italie. Si vous débarquez à la Goulette, si vous entrez à Tunis comme Rabout le conseille, je m'attends à une nouvelle explosion, et Cairoli sera renversé.
Je tiens à vous dire combien je vous suis attaché et dévoué.
Henri Cialdini.
Et encore :
22 octobre.
Ma chère amie,
Vous avez vu le Figaro de ce matin. Il me semble qu'il faudrait se borner à faire dire, par les journaux amis, que M. Marriott a été reçu en effet par le général Cialdini, mais qu'il a reproduit fort inexactement la conversation qu'il a eue avec lui.
Je viens de télégraphier à Cairoli de donner cours de suite à ma démission.
C'est ce qu'il paraît désirer pour se tirer d'affaire.
La presse modérée d'Italie demande que Nigra soit nommé à ma place.
Il est ici à Paris, en ce moment, prêt à hériter de moi.
Bien affectueusement.
Cialdini.
De Francis Magnard :
Chère madame,
A mon grand regret, il ne m'est pas possible de laisser le Figaro sous le coup des démentis de la France et du
Gaulois. On insinue que la conversation n'a pas eu lieu, et nous devons à notre dignité de ne point supporter cette imputation.
La bonne foi de M. Bertie Marriott est évidente, et comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, en répétant trop scrupuleusement peut-être la conversation de l'illustre général notre reporter croyait entrer dans ses vues et traduire le fond même de sa pensée*.
Ainsi que l'indique la lettre qu'il vient de m'adresser et qui paraît dans le Figaro de demain matin, M. Marriott attend qu'on lui signale les points sur lesquels il aurait mal traduit la pensée du général.
Je regrette que l'intervention des journaux que l'affaire ne regardait point nous force à nous mettre sur la défensive et m'empêche de vous être aussi agréable que je désire l'être toujours.
Veuillez croire, chère madame, à l'assurance de mes sentiments très respectueux.
Francis Magnard.
De Cialdini, 23 octobre 1879 *•
Ma chère amie,
Il est à souhaiter que le silence se fasse sur toute la ligne, et si l'on y parvient ce sera à votre affectueuse intervention que je le devrai. Cela ne saurait augmenter mon affection pour vous, car la chose n'est guère possible, mais cela redouble la reconnaissance que mon cœur vous a vouée.
J'en étais là de ma lettre lorsque j'ai reçu votre missive apportée par un domestique. J'y ai répondu sur-le-champ. Comment avez-vous oublié que je vous écrivais hier matin avoir télégraphié à huit heures du malin à Cairoli en le priant de donner suite à mes démissions successives au sujet desquelles il attendait un dernier mot de moi?
11 faut vous dire que le langage de la presse italienne à
* M. Bertie Marriott n'a guère donné depuis cet interview du général Cialdini des preuves de la mesure stricte de son esprit.
mon égard, soit a cause de la dépêche du Livre vert, soit à propos de l'article du Figaro, le plaçait dans un grand embarras. Ma démission acceptée peut calmer les colères du moment et lui permettre de travailler et de réussir à une réconciliation avec Depretis. C'est là la dernière, la seule planche de salut pour la gauche. En cas contraire, la gauche tombera prochainement.
Dans une phrase de Cairoli, j'ai cru comprendre son embarras et son désir de se tirer d'affaire au plus tôt. Voilà comment j'ai été amené à lui adresser le télégramme susdit.
Maintenant, il n'est question que de quelques jours, j'attends ma démission bientôt. Assez de verbiages. Merci encore, merci toujours et de tout cœur.
Je vous salue et vous embrasse bien affectueusement.
Henri Gialdini.
Du Temps :
Jeudi matin, 2 4 octobre.
Chère madame,
La France a publié hier au soir la note suivante :
« Il est possible que la démission du général Cialdini devienne définitive. Malgré l'insistance de son gouvernement, l'honorable ambassadeur ne l'a pas encore retirée. »
Plusieurs journaux italiens de ce matin la considèrent comme inévitable, et ils vont même jusqu'à désigner, dès à présent comme successeur au duc de Gaëte, M. le commandeur Nigra, qui, par fortune, se trouve justement à Paris en ce moment.
Le Siècle dément, ce matin même, l'information qui précède dans la note que voici :
« Nous croyons savoir que, contrairement aux dernières nouvelles publiées par certains journaux, M. Cialdini a retiré sa démission et que l'honorable général continuera à représenter le gouvernement italien à Paris. »
Il serait bon, dans l'intérêt même du général Cialdini et pour couper court à toute polémique sur ce sujet, que l'on
43o APRÈS l'abandon de la revanche
sût une bonne fois si l'honorable diplomate, votre ami, a maintenu ou retiré sa démission.
Si, comme je le suppose, vous savez son dernier mot, le Temps vous serait tout à fait reconnaissant de le lui dire.
Agréez, chère madame, l'hommage respectueux de ma vraie sympathie.
J. Hébrard
De Cialdini, 26 octobre :
Merci de votre petit mot d'hier et de la note que vous avez fait insérer dans le Temps.
Si vous le permettez, j'irai demain à deux heures vous serrer la main et vous remercier.
Il me revient de Rome que le Fanjulla cherche tous les moyens de faire perdre patience au Figaro et de le pousser à un nouveau scandale. Son correspondant à Paris, M. Capponi, a reçu les ordres les plus pressants d'agir dans ce sens auprès de la rédaction du Figaro. Qu'en pensezvous? Croyez-vous la chose possible?
Rien de la part de Cairoli jusqu'à présent.
Je vous embrasse affectueusement.
Henri Cialdini.
P. -S. — Le Times du 22 contient l'article ci-joint au sujet de mes mésaventures.
Je vois Magnard pour Cialdini, puis nous causons de l'article sensationnel et révélateur d'Ernest Daudet sur la crise de 1875. Il y établit la preuve qu'à cette époque le parti militaire allemand travaillait pour décider Bismarck à attaquer la Fiance. Bien entendu, comme toujours, l'empereur Guillaume n'en savait rien. C'est grâce à l'intervention de l'empereur Alexandre près du vieux Guillaume que l'avalanche ne nous écrasa pas, car nous étions en pleine réorganisation militaire.
APRÈS L ABANDON DE LA REVANCHE l\Sl
C'est au duc Decazes que nous devons ce sauvetage. Nous le savions dans notre cercle, Decazes en ayant plus d'une fois parlé à Duclerc.
La presse allemande déverse des flots d'injures sur le Figaro et sur Ernest Daudet, et nie absolument*.
Je dis à Magnard ce que je savais et le félicite avec toute mon amitié du courage qu'il a eu en publiant ces révélations.
La Nouvelle Revue j, d'ailleurs, commence sa campagne contre Bismarck, à la grande irritation du chancelier de fer, que je n'ai cessé de larder de ma plame, malgré plus d'une supplication de Grévy, plus d'une prière de Gambetta et plus d'une menace germanique.
Enfin, V Education sentimentale \ieni de paraître chez Charpentier. Flaubert va pouvoir donner tout son temps à Bouvard et Pécuchet, et j'ai l'espoir de leur voir faire plus tôt leur entrée à la Nouvelle Revue.
Perrin me fait communiquer une lettre curieuse de Gambetta, lui disant qu'il peut faire jouer Daniel Rochat, de Sardou, que la pièce aura du succès, malgré la défaite du héros qui consent à se marier à Téglise. Sur ce, Daniel Rochat est mis en répétition
• Plus tard. Le Flô, Gontaut-Biron, nous ont prouvé l'affirmalion d'Ernest Daudet.
Paul de Cassagnac a fait une sorte de soumission au prince Napoléon depuis la mort du prince impérial. Seulement, il reste inquiet des opinions religieuses du prince, de son athéisme.
Le prince Victor avait été désigné par le prince impérial, et les bonapartistes eussent bien voulu rayer le prince Napoléon de l'hérédité, mais il tient à être le chef du parti. On lui prête ce mot : (( Soyez tranquilles, je protégerai les curés; mon oncle les a toujours protégés, sachant combien leur œuvre est utile à un gouvernement. »
Deux groupes se pressent autour du prince Napoléon : MM. Adalbert PhiUs et Emile Ollivier, dont l'influence fatale a perdu l'Empire, et MM. Janvier de la Motte, Pascal, plus « empire libéral » encore qu'Emile Ollivier.
Pas un impérialiste ne se console de la perte de sa situation.
Tous répètent à qui veut l'entendre que le prince Napoléon est très avancé, mais, cependant, qu'il protégera la religion, que son libéralisme est supérieur à celui de Gambetta; enfin, qu'il y a des hommes graves, convaincus, religieux, dévoués à la mémoire du prince impérial, le baron Brunet et l'amiral de la Roncière, qui s'efforcent d'écarter les imprudents de l'Ordre et du Gaulois,
La Revue marche, marche. Elle est à son qua-
trième numéro. Personne ne la conteste plus. Le succès moral est acquis, le succès matériel suit.
Quant à ce dernier, il serait des plus brillants si je consentais à accepter certains « encouragements )) que Girardin trouve dus à la Revue, et que sûrement mon conseil d'administration ne se refuserait pas d'inscrire au compte profits. Je refuse, et Girardin me dit en riant « que les pauvres actionnaires n'ont qu'à se fouiller ».
Un beau jour, le général Pittié m'annonce qu'il a la joie de venir m'offrir, de la part de Grévy et de Gambetta, — « complètement d'accord en cela )), ajoute-t-il avec malice, — la croix de chevalier, plus tard suivie de celle d'officier. Je réponds qu'Adam n'ayant jamais porté de décoration, je n'en porterai jamais.
« Pourquoi M. Adam n'en portait-il pas.î^ me dit le général.
— Parce que l'Assemblée nationale, après les journées de juin, durant lesquelles Adam s'était conduit en héros, défendant l'Hôtel-de- Ville, oii il faisait comme adjoint fonction de maire, enlevant la barricade Saint-Antoine, — avec sa canne, — l'Assemblée, dis-je, ayant voté pour lui la grandecroix, il la refusa, disant qu'il ne pouvait être décoré pour faits de guerre civile. N'ayant pu porter la grand'croix française, il ne voulut jamais porter d'autre décoration. Je lui dois de suivre son exemple. »
L'influence de Camille Barrera sur Gambetta
est grande. Gambetta, toujours opportuniste, accepte la Revue à cause de son succès. Il m'écrit pour me prier de publier un article de Camille Barrère sur la France et l'Angleterre en Egypte. Je le publie, mais, quelques semaines plus tard, la République française attaque violemment la Revue et M"** Adam. J'écris alors à Barrère qu'une seule personne ne pouvait écrire contre moi l'article qui vient de paraître dans la République française^, et que, cependant, je ne doute pas un instant que ce soit lui, M. Barrère, qui en est l'auteur. Il vient s'expliquer, mais je ne veux rien entendre. Nous nous quittons brouillés.
Plus tard, M. Camille Barrère me prouva que c'était Gambetta qui l'avait forcé à écrire cet article pour répondre à ma politique extérieure qui contredisait la sienne, et qu'il le lui avait dicté presque en entier.
La politique faite en accord parfait avec l'Angleterre en Egypte comme elle l'était à Tunis me désespérait. C'était pour moi la plus lamentable des duperies.
J'avais chaque jour de nouvelles preuves de l'influence de Bismarck sur l'esprit de Gambetta, le poussant vers l'Angleterre toujours perfide et vers Tunis, pour lui aliéner l'Italie dont il convoitait de plus en plus l'alliance.
Je trouvai un jour, après une longue conversation, le général Turr complètement d'accord avec moi sur les vues de Bismarck, et il me fournit les documents les plus précieux dans ma campagne
entreprise et chaque jour plus acharnée contre le chancelier de fer.
Le général avait, lui, Hongrois, comme un grand nombre de ses compatriotes exilés de 1849, ennemis de l'Autriche, aidé Bismarck à triompher en 1866.
Gomme général de Garibaldi, comme aide de camp de Victor-Emmanuel, comme Hongrois, le général Turr connaissait toutes les intrigues bismarckiennes et y avait été mêlé. Il savait par Andrassy, avec lequel il était intimement lié, tous les dessous de l'alliance austro-prussienne faite par lui,. Andrassy, qui n'avait pas pardonné la répression russe de 18^9 en Hongrie.
Bismarck, qui exécrait la Russie, était en accord complet avec Andrassy pour ruiner l'influence russe en Orient. Et chacun d'eux craignait pardessus tout une entente de la Russie, de l'Italie et de la France.
Turr me répétait ce qu'il a écrit plusieurs fois depuis pour appuyer ma campagne :
(( Le prince de Bismarck caresse la France pour la pousser à Tunis et pour arriver à engrener par là l'Italie dans une triple alliance. »
Il écrivait entre autres choses :
On peut dire que Bismarck a su hypnotiser à tour de rôle tous les souverains, tous les hommes d'État, toutes les nations et tous les partis ; certes, il a fait un grand bien à l'Allemagne et surtout à la Prusse, mais il créera une indébrouillable situation de l'Europe.
Autour de moi on blâme vivement notre ami
Andrieux de ses allures dictatoriales comme préfet de police. Le conseil municipal lui a demandé des comptes qu'il refuse de rendre. Vote de blâme contre lui qu'il annule de sa propre autorité, illégalement, prétend- on. Il fait saisir un numéro de la Lanterne. Ses relations avec le conseil municipal se tendent, et l'on se demande s'il ne sera pas bientôt forcé de donner sa démission. Andrieux est un crâne qui s'aligne volontiers. On ne peut oublier son courage en 1871 pendant les émeutes lyonnaises.
Cialdini, dont Cairoli a refusé définitivement la démission, part en congé, ne pouvant assister sans écœurement aux comédies qui se jouent autour de Gambetta à propos de Tunis. En allant au départ saluer Grévy, il le fait juge de toutes les intrigues de Bismarck au congrès de Berlin et depuis. Il lui dit ses craintes du triomphe de notre pire ennemi, son chagrin de prévoir que Tunis tombera à brève échéance dans les mains de la France, brisant les liens qui attachent si étroitement les deux nations latines.
Grévy sait tout ce qui s'est passé au congrès de Berlin. Il sait l'entente complète de Gambetta et de Bismarck. Il craint, comme Cialdini, que Bismarck n'ait, par Waddington, trafiqué avec l'Angleterre. C'est lui, Grévy, qui a obtenu de Cairoli que Cialdini ne soit pas remplacé I
Il se passe ceci que Waddington dit aux ambassadeurs, à Cialdini comme aux autres, ce que Grévy désire qu'il soit dit, et que, parallèlement,
il obéit sans réserve à l'entourage de Gambetta dans la conduite des affaires de Tunis.
Après que Cialdini m'eut confié son entretien avec Grévy, j'allai voir M. le président de la République. La vieille amitié qui nous liait était souvent déliée par la politique. Cette fois il me dit que nous jugions de même et que nous avions les mêmes renseignements sur les affaires d'Egypte et de Tunis.
Comme je reprochais à Grévy de n'avoir pas appelé Gambetta au pouvoir et d'avoir créé par là une situation inextricable, il me répondit :
(( Les combinazioni de Gambetta sont trop dangereuses pour la France, au dehors. Je les connais toutes. Le pouvoir lui permettrait, ayant encore tout son prestige, de les réaliser; et ce serait aussi fou, l'entente officielle de Gambetta avec Bismarck, que ce qu'en 1871 il a fait contre lui à propos des élections législatives. Je déciderai seul du moment où je l'appellerai.
— Vous voulez le broyer ?
— Je veux le cerner I II a été un grand chef d'opposition, il ne sera jamais un homme de gouvernement. D'ailleurs, ma chère amie, vous le pensez vous-même. Croyez-moi, Gambetta n'a pas notre vieux sang français dans les veines ; son patriotisme n'a été qu'un patriotisme de tête, ajoutons-y, pour vous plaire, aussi de cœur, mais pas de sang I
(( Et, reprit cruellement Grévy, il a pris son parti, tout comme moi que vous voudriez piler I
de la perte de l' Alsace-Lorraine. Il cache ses intrigues avec Bismarck. Il exploite à son profit ses actes insensés de défense nationale qui ont emballé les exaltés comme vous et nous ont empêchés d'avoir certaines conditions meilleures de l'Allemagne.
— Votre haine de Gambetta vous rend d'une injustice criante. Adam était de la même génération républicaine que vous, aussi pondéré que vous, aussi français de sang que vous, et son opinion était la mienne, absolument, sur la défense nationale, sur Gambetta.
— Adam était un paladin plus qu'un homme politique. Il aimait par-dessus tout les gestes qu'il jugeait courageux. Il était de la race de Carrel. Je suis de celle de Thiers, je n'ai pas le moindre amour de l'aventure nationale.
— Bourgeois, quoi, bourgeois utilitaire, sage, sans la crête gauloise. »
Grévy, qui était un vieux rabelaisien, répondait crûment lorsqu'il en avait l'occasion. Je la lui fournissais. Il s'en servit et me rappela qu'il avait mis, quoique inutilement, autrefois, sa crête, pour faire la cour à Juliette Lamber.
Qu'on me permette d'anticiper une seule fois sur les événements.
Grévy devait, quelques mois après ma visite, me confier la délicate mission de persuader l'am-
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE ^Sg
bassadeur d'Italie de reprendre son poste à Paris, et j'allai à Rome pour aplanir, par des paroles de conciliation et des assurances de bonne entente, les difficultés qui empêchaient son retour.
En juin 1880, Cialdini était parti en congé à Pise ; la situation diplomatique entre la France et l'Italie devenait chaque jour plus tendue.
Cialdini ne voulait pas revenir, et le roi Humbert refusait de nommer un autre ambassadeur.
Cialdini m'écrivait de Pise :
Je serais de retour à Paris depuis deux mois si la crise hideuse qui nous déchire ne me retenait ici d'où je fais des courses fréquentes à Rome... Vous connaissez mes idées, jugez donc de ma douleur quand je vois venir inévitablement une rupture avec la France à cause de la politique qu'elle suit en Tunisie. C'est surtout pour cela que j'ai refusé dernièrement de reprendre l'ambassade à Paris.
J'arrivai à Pise, je vis Cialdini et parvins à vaincre ses résistances. A Rome, après une entrevue avec le roi Humbert, j'assistai à un dîner diplomatique oii étaient présents le marquis de Noailles. Depretis, Cairoli, Gubernatis, Alfieri, et j'eus la bonne fortune de réussir dans la mission qui m'avait été confiée.
Voici la réponse du directeur de l'agence Havas à la lettre que je lui adressai pour lui faire savoir le succès de ma négociation :
Paris, a a juin 80.
Chère madame,
Laissez-moi vous envoyer mes plus sincères félicitations. Je souffrais de voir l'Italie sans représentant auprès de nous. Ce sentiment était tellement unanime que le gouver-
/l40 APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
nement a fait maints efforts pour obtenir la nomination d'un ambassadeur. Il n'a pas eu gain de cause. Vous avez réussi là où la diplomatie a échoué. Vous avez même réussi deux fois en décidant le même homme à prendre la place inoccupée, ce qui fait que son absence ne devient plus qu'un congé.
Et maintenant que je vous ai dit toute ma pensée sur votre triomphe, voulez-vous me permettre de vous narrer mon chagrin sur la façon dont vous me l'avez appris? Car enfin, n'était le prix que j'attache à vos lettres, toujours si vivantes, j'eusse pour cette fois — pardon du blasphème — préféré un télégramme. Et alors voici ce que j'eusse fait:
Première dépêche publiée dans notre édition de onze heures du matin :
« Pise. M""* Edmond Adam vient d'arriver. Le général Cialdini, qui depuis plusieurs mois habite cette ville, lui a rendu visite, w
Seconde dépêche publiée dans notre édition de deux heures de l'après-midi :
« Pise. Le général Cialdini a définitivement accepté de revenir à Paris représenter le gouvernement italien. En conséquence son congé aura duré... mois. »
Tout le monde eût lu entre les lignes, et, permettez-moi de vous le dire et de différer d'opinion avec vous sur ce point, il était bon, il était juste, non pas de dire brutalement, mais de laisser comprendre ainsi votre action aussi bienfaisante que puissante.
Mais non ! la modestie l'a emporté et vous avez usé de la poste. Or, pendant ce temps, d'autres usaient du télégraphe, et, la veille du jour où j'ai reçu votre lettre, j'avais publié plusieurs télégrammes donnant des détails sur l'acceptation du général. Et les journaux faisaient leurs commentaires, la plupart sans se douter d'où venait cet heureux revirement. J'avoue moi-même mon ignorance à ce sujet.
Eh bien ! je le regrette, car, si votre nouvelle était venue trente-six heures plus tôt, je pouvais du même coup faire
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 44l
comprendre à demi-mot le service que vous avez rendu et que vous avez tort de vouloir dissimuler, et faire préparer au général un accueil digne de lui.
Vous excusez ma franchise, n'est-ce pas? Vous avez toujours eu pour moi tant de bienveillance que je me suis cru tout permis, même ces lignes!
Croyez, je vous prie, chère madame, à tous mes sentiments affectueusement dévoués.
Ed. Lebet.
Cialdini à peine rentré à Paris, les difficultés recommencèrent.
Au mois d'août, il retournait en congé à Pise et m'écrivait au départ :
•Ma très chère amie,
Je pars ce soir, ayant pris un rendez-vous avec Cairoli au lac Majeur. J'ignore quand et si je reviendrai... Ma position à Paris devient de plus en plus insoutenable et humiliante, et par là impossible à garder.
En octobre, Cairoli envoie Farini se renseigner à Paris. Il interroge Gambelta, qui lui donne les plus grandes assurances sur nos intentions pacifiques à l'égard de Tunis.
Et, à la fin d'avril 1881, quelques jours avant notre entrée en campagne, Barthélémy Saint-Hilaire adresse à Cairoli une dépêche, affirmant au président du Conseil italien qu'il n'a aucunement à s'inquiéter de ce qui se passe à Tunis.
Cette dépêche, si Cairoli l'avait lue le jour oii dans une séance de la Chambre il fut accusé d'imprévoyance, d'imbécillité, presque de trahison, c'était la guerre inévitable avecla France. Or, cette
dépêche, il l'avait dans son portefeuille, mais il se tut par reconnaissance pour le passé.
Mon ami Angelo de Gubernatis, lui aussi, avait des assurances de Saint-Hilaire, lui aussi était reconnaissant du passé, mais n'ayant pas de situation officielle il protesta énergiquement dans la presse.
Avant de quitter Paris, Cialdini m'avait raconté sa dernière visite au prince de Hohenlohe :
(( Je vous remercie, lui dit-il, de l'accord que vous avez préparé à Tunis entre la France et mon pays.
— Que voulez-vous dire?
— Les Français vont à Tunis, et c'est vous qui les y envoyez. »
Le prince de Hohenlohe regarda autour de lui et répondit :
(( Qu'ils aillent dans le Sahara et au diable I »
Les derniers jours de novembre, Raoul Duval, qui est un des meilleurs amis de Flaubert, comme lui Normand, vient me dire qu'il l'enlève au Vaudreuil, et que je devrais venir visiter, un dimanche, le bon géant et lui.
Raoul Duval ajoute :
(( Il retravaille d' arrache-main à Bouvard et Pécuchet, et veut en achever un grand morceau avant de revenir à Paris. »
Je suis dans la joie, et pour rien au monde je
n'irais au Vaudreuil courir le risque de distraire mon grand ami.
Daudet, auprès duquel j'ai tant insisté et j'insiste encore pour qu'il collabore à la Nouvelle Revue, me répond :
Madame,
Ce qui me flatte, c'est d'être sur votre liste, de compter parmi ceux à qui vous trouvez quelque talent.
Ce qui m'eff"raie, c'est l'idée d'un concours quelconque à apporter. Quel concours? Que faudra-t-il faire? J'en ai froid dans les moelles d'avance.
Un mot qui me fixe et me rassure, je vous en prie.
Recevez, madame, l'assurance de mon grand respect et de ma sympathie littéraire.
Alphonse Daudet.
Je viens d'avoir une grande émotion. Toussenel, me dit un ami, est très malade, et depuis longtemps il souffre d'une gêne extrême. Et je ne l'ai pas su, et je n'ai pas eu la joie de trouver un moyen de venir en aide à mon plus vieil ami I
L'auteur de l'Esprit des Bêtes, du Monde des Oiseaux, des Juifs, rois de l'époque* , l'écrivain si original, l'esprit si français, le cœur si chevaleresque, si dévoué, Toussenel, mon vieux cher Toussenel, est dans la plus grande misère I
Je supplie l'ami qui vient m'avertir de m'aider à lui être utile.
Toussenel a soixante-quinze ans et i.3oo francs d'une pension littéraire I
• Volume publié en i846.
J'ai raconté, dans un précédent volume, comment ma vieille amie, M^'* Beuque, qui tenait la librairie phalanstérienne, lui faisait croire que ses livres se vendaient, et se privait elle-même du nécessaire pour lui donner le peu qu'elle gagnait. Mais on m'avait dit qu'il vivait heureux chez un parent.
Je ne puis mieux faire que de reproduire le récit de l'ami de Toussenel :
Je prononçai un jour le nom de M™' Adam devant Toussenel ; je devais la voir dans la journée :
(( Elle! Elle! s'écria-t-il tout à coup, vous allez la voir? Oh ! dites-lui que je mourrai avec son image devant les yeux; qu'elle fut une des passions de ma vie, et que ma dernière pensée aura été pour elle... »
Il joignait ses vieilles mains tremblantes, et il continua à mi-voix, comme se parlant à lui-même.
« Oh! comme je l'ai aimée! comme je l'admirais, elle ne s'en doutait seulement pas... Elle était si loin de moi, si jeune et si belle! si riche et si fêtée!... Elle eut cependant beaucoup d'aifection pour son vieux adorateur. Elle était bonne pour moi... Oh! n'oubliez pas de lui dire que je meurs en lui baisant les mains... »
Lorsque je rapportai ces paroles à M""® Adam, elle en fut vivement émue :
(( Mon vieux Toussenel, mon pauvre vieil ami! Je le connais. Il est fier comme Cervantes, et le seul moyen de lui venir en aide est de lui proposer du travail. »
Le lendemain, quand j'arrivai chez Toussenel, il tenait une lettre à la main. Il en était tout réconforté.
« Elle me demande de lui envoyer quelque chose pour sa. Revue, dit-il. Hélas! elle ne sait donc pas où j'en suis? Elle est toujours jeune et belle; elle me voit avec les yeux d'autrefois. Elle ne se doute pas que je ne suis plus qu'un
corps usé, une intelligence finie, qui s'en vont par lambeaux. Il vaut mieux qu'elle l'ignore; cela l'attristerait... Et cependant c'est pour elle que j'ai tenté un dernier effort littéraire. Je voulais ajouter un corollaire à ma formule du Gerfaut, pour le lui dédier... »
On se souvient de la formule du Gerfaut, ce grand oiseau blanc chaussé d'éperons d'or, dont il a fait un magnifique symbole de force et d'amour, de génie et de beauté. (( Le bonheur des individus et le rang des espèces sont en raison directe de l'autorité féminine et inverse de la masculine. » Telle est la règle fondamentale de cette théorie célèbre.
(( Je n'ai même point écrit ce morceau, ajouta-t-il. Je le préparais depuis longtemps, et je l'ai là, presque tout entier. Tenez! écrivez, écrivez... vous lui porterez cela : c'est pour elle que je l'ai fait... »
Il s'interrompit tout à coup :
(( Non... à quoi bon?... et puis, je ne peux plus... je ne peux plus ! ... »
On ne connaîtra jamais le corollaire de la formule du Gerfaut.
Je rencontre Charles de Lesseps à la gare du Nord. Nous causons. Il craint que les grands financiers, dont son père ne veut pas entendre parler et sans lesquels aujourd'hui il semble qu'une grande affaire ne puisse réussir, ne s'acharnent à détruire l'œuvre du Panama que M. de Lesseps compte faire sans eux.
(( Nous ne sommes plus au temps du canal de Suez, )) me dit Charles de Lesseps.
Il craint aussi que les Américains ne jouent pour le canal de Panama le jeu qu'ont joué les Anglais pour le canal de Suez.
Et nous nous demandons si les républicains
soutiendront une œuvre aussi colossale, comme a fait Napoléon III pour Suez.
Charles de Lesseps trouve l'idée de Panama tout aussi belle que celle du canal de Suez.
Certes, un jour ou l'autre, ce canal se fera. Le Pacifique et l'Atlantique s'ouvriront l'un à l'autre, mais il a peur que son père entreprenne un travail formidable avec les seules ressources de sa hardiesse, de son courage, de son mépris des difficultés.
Avec Charles de Lesseps je me demande si ce n'est pas assez d'une gloire, si le miracle de la chimère domptée se rencontre deux fois dans la vie d'un homme.
Ce canal de Panama serait Tune des plus hautes et des plus fécondes créations du génie français.
M. de Lesseps me donne foi en son œuvre lorsqu'il m'en parle, mais, comme Charles de Lesseps, moi qui ai vécu dans le monde des financiers, je juge qu'une grande affaire ne peut être lancée et soutenue que par eux; sans eux pas d'argent I
Une lettre de Flaubert, qui m'envoie des vers de Maupassant et me dit qu'ils orneront mai Revue. Il m'assure qu'il travaille violemment.
Flaubert me serre la main comme confrère, et me la baise comme ami.
Du général de Galliffet, à propos de l'un de ses articles que Wacliter doit mettre au point :
Chère madame.
Le factum était parti pour Wachter. Je pense qu'il peut
laisser du mien et arrondir avec le sien qui ne vaudra jamais le vôtre, mais vous êtes souveraine maîtresse, et ce qui sera fait sera bien fait.
Si vous avez deux minutes, vous demanderez à Wachter de vous donner mon original, ce n'est qu'un brouillon.
L'effet produit chez le militaire sera considérable, soyez en convaincue. C'est pour ce motif que j'en parle en connaissance de cause. J'ai dit à Wachter que vous avez demandé du corsé. Je pense qu'il se maintiendra dans cette température.
Lisez toujours ma médiocre élucubration. Vous lui conseillerez de laisser ce qui vous paraîtra bon.
Je n'ai pas pu intituler : Cavalerie opportuniste, parce qu'il aurait fallu faire du technique, ce qui pourra être pour une autre fois.
Il ne faut pas laisser glisser le moindre compliment à mon adresse, ce serait mauvais. Il faut que cet article se résume en deux phrases :
Voici ce qui est.
Voici ce qui doit être.
Il faut secouer Gresley qui s'endort.
Votre respectueux.
Galliffet.
P. -S. — Le Triboulet m'empoigne sur toutes les cou tures, il fait la suite des autres journaux M. Gambetta a sur ces questions la même indifférence que moi.
Deuxième lettre :
Tours, le lundi matin.
Chère madame,
Wachter m'écrit qu'il a eu l'honneur de vous voir et que vous avez eu la bonté de lui parler de moi, et lui celle de vous répondre à mon sujet. 11 est entendu que vous ne me rendrez l'éditeur responsable vis-à-vis de vous que de ce que je vous aurai dit, parlant à votre personne, ainsi que disent messieurs les huissiers.
44S APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE
Très peu au courant des fluctuations de notre politique intérieure, je me suis exprimé avec une entière franchise devant vous et M. Le Faure, en présence de MM. Barthélémy et Wachter. La conversation était tombée sur le même sujet, j'ai dit que je ne croyais pas utile de diviser l'armée sur une question aussi grave et que, le gouvernement et ses inspirateurs ayant à choisir entre mécontenter une armée qui est fidèle et la réhabilitation de gens qui en présence de l'ennemi ont combattu ce même pouvoir, il me semblerait juste, honnête, intelligent, de ne pas hésiter.
Je crois fermement qu'en permettant à MM. X., Y., Z. d'arriver à gouverner la France on s'exposerait à la désorganisation de l'armée, que cela deviendrait la guerre civile et que nous en arriverions aux bandes.
Je souhaite de mal juger l'avenir, mais je me demande si en tous cas il est utile d'affronter les dangers qu'une politique ferme, et en même temps libérale, peut nous permettre d'éviter.
Ce que je dis dans un coin de Paris, je le pense et je le dis parce que je parle en homme privé, mais ici, et sur tout le territoire du 9* corps et en présence de mes subordonnés, je ne dis jamais rien, parce que mon opinion très arrêtée et toujours proclamée sur notre rôle est qu'un militaire doit obéir passivement au gouvernement et se retirer dans la vie privée dès qu'il entend ne pas obéir loyalement et absolument.
Actuellement, les craintes que j'ai exprimées ne sont pas l'expression d'une pensée isolée, puisque le gouvernement, ou tout au moins la majorité, déclare trouver intempestive la mesure que la Marseillaise, le Rappel, etc., etc., réclament à grands cris et en des termes qui ne laissent aucun doute sur leurs intentions ultérieures.
Je crois que l'opinion de quelques capitaines mécontents ne représente pas celle de l'armée.
Je crois, tout aussi fermement, que l'opinion d'un ou plusieurs généraux ne résume pas cette même opinion.
Mais ce qui m'a été répété tendrait à faire croire que l'armée ne verrait pas avec plaisir la réalisation de ce que nous craignons.
Veuillez me croire votre bien respectueux dévoué.
Galliffet.
Tours, lundi soir.
Chère madame,
Le Gaulois d'aujourd'hui vous est hospitalier. Je vous en fais mon compliment, mais comme vous allez être compromise !
Quand vous recevrez Wachter en correction, je vous demande d'adoucir ce qui vous paraîtrait dur à l'égard du ministre de la guerre.
Il faut le stimuler mais non l'irriter, c'est au moins inutile. .
Que je voudrais donc que M. Gambetta, si amoureux quelquefois des choses de l'armée, sache et comprenne que je suis en mesure de faire de la cavalerie française une cavalerie de premier ordre. Qu'on me donne donc le pouvoir de le faire et qu'on n'attende pas que mes aptitudes soient gelées par Vâge. C'est le seul pronunciamento pour lequel j'ai du goût.
Procurez- vous le Spectateur militaire du i5 octobre, lisez la page io5, il y a du vrai dans ce qu'il dit, et je vous jure que je n'ai pas payé l'écrivain que je ne connais pas.
Je vous baise respectueusement la main.
Général Galliffet.
Une lettre de Benedetta Léris, du i" décembre, à propos de la nomination de Léris comme percepteur à Paris et d'un cautionnement à Paris.
Merci mille et mille fois, chère et bonne amie dévouée, du second bonheur que vous nous faites. Vous êtes bien la femme de grand cœur telle que je vous ai jugée. Vous nous aimez donc pour nous et non à cause de mon frère. Aussi
nous VOUS le rendons, Alexandre et moi, en affection, en dévouement ; votre prompte réponse à vous mettre à notre entière disposition nous arrache des larmes d'émotion. Aussi, tout en regrettant Nice, je suis heureuse de venir à Paris pour les enfants et pour la facilité que cela me procurera de vous voir de temps à autre. Ce sera pour moi les meilleures heures que je pourrai passer loin de ma famille, qui va être bien privée des grands et surtout des petits enfants. Ma joie est grande aussi d'apprendre par vous que le grand homme n'a pas levé sa large patte pour nous éloigner de sa cage.
Mon Léon ne travaille presque plus depuis qu'il est à Rouen, et cela m'inquiète.
Votre filleul Jules est un enfant extraordinaire de répliques, de gestes, de physionomie. Il me tarde que vous le voyiez. Mon Toto a, bientôt quatorze mois. Il paraît aussi intelligent que les autres.
Encore merci et au revoir. Je vous embrasse et vous aime autant que tous.
Benedetta Léris.
Les lettres de Normandie se succèdent. Aujourd'hui en voici une de Flaubert :
2 décembre 79.
Et maintenant, seigneur, expliquons-nous tous deux, comme dit le père Hugo au père Eternel.
1° J'attends les épreuves de V élucubration du bon Tourgueneff et les garderai par-devers moi le moins longtemps possible.
2° Pas d'impatience! Mes deux bonshommes sont loin d'être finis. Le premier volume sera terminé cet été, mais quand? Le second me demandera bien six mois, si toutefois je ne me sens pas moi-même fini avant l'œuvre*, car, depuis dix ans que j'y suis attelé, je commence à en avoir
* Je publiai Bouvard et Pécuchet non terminé. Flaubert mourut avant de l'avoir achevé.
APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 45l
assez. Donc, je vous en prie, n'annoncez rien. Il me sera impossible de vous remettre tout avant la fin de i88o.
3° Avez-vous reçu la Vénus rustique de Guy de Maupassant? Qu'en faites-vous? Il me semble que ces vers-là ne déshonoreront pas votre papier.
4° Comme vous êtes une personne considérable et qu'on dit que je suis de vos amis, on fait des bassesses auprès de moi. Je suis chargé de vous demander un article un peu en réclame pour un livre de jour de l'an déposé dans vos bureaux. Gela a pour titre : la Princesse Méduse par Daniel d'Arc, autrement M"* Régnier, éditée par Charpentier.
A vos genoux en vous baisant la main ou plutôt les mains. Yotre
Gustave Flaubert.
De l'amiral Jauréguiberry.
J'avais écrit à Faillirai une lettre en faveur de M. de Brazza.
Madame,
Vous pouvez être certain que si je conserve le ministère de la marine, ce qui me paraît fort douteux, M. de Brazza trouvera ici aide et concours.
Toutes les entreprises ayant pour but de porter haut et ferme le drapeau de la France m'inspirent une véritable sympathie, et en Afrique nous avons fort à faire.
Voulez-vous me pardonner si je ne viens pas moi-même vous apporter ma réponse. Je suis très occupé et un peu souffrant.
Agréez, madame, l'expression de mes sentiments dévoués et respectueux.
Jauréguiberry.
Le 5 décembre on lit chez moi, oij sont réunies les illustrations parisiennes de tous les milieux littéraires et artistiques et un certain nombre de
nos amis politiques déjà protestataires, la Moahite, de Paul Déroulède.
Après avoir été reçue au Théâtre-Français et ajournée, la Moabite a été interdite par ordre de Jules Ferry.
0 liberté I liberté I Ce ne sont plus les souliers de l'empereur que M. Ferry chausse, ce sont les savates.
La lutte du pouvoir civil contre l'esprit religieux est déchaînée. Aussi partout la révolte estelle dans le cœur des vieux libéraux.
En quoi l'ordre public, la libre pensée, si chère à M. Jules Ferry qu'il ne la veut qu'à son profit, auraient-ils été en péril par quelques représentations de la Moabite de Déroulède?
La révolte du tribun Hélias, qui essaie d'affranchir le peuple des rites et des dogmes, a paru à M. Ferry le viser. La lutte entre Dieu et l'athéisme est, il est vrai, la lutte actuelle.
Le grand souffle religieux de Paul Déroulède a passé sur nous durant la lecture de la Moabite.
Mon salon est décidément tout transformé. Autrefois les discussions passionnées étaient purement politiques, aujourd'hui elles sont presque exclusivement littéraires.
Ces derniers temps Bastien Lepage a rompu des lances en faveur de Zola, avec une ardeur curieuse.
Je lui ai tenu tête, non sans emportement, et nous avons fort intéressé, nous a-t-on dit, notre auditoire.
Le réalisme, pour Bastien Lepage, est la doctrine d'art incomparable. C'est la vie sans choix, telle qu'elle est, mais c'est la vie.
Henner était là.
(( On ne cesse de choisir, dit-il. L'homme n'est pas une brute. D'ailleurs il ne trouve rien de tout fait. Un peintre, pour faire sa palette, est obligé de tâtonner, de trier, de faire son choix de couleurs, de les mélanger avec art. »
On imagine, pour nous tous, ce qu'il y a à dire dans des querelles d'école, ce que disent Challemel, Spuller, Edmond Texier, Vacquerie, J.-J. Weiss, John Lemoinne, Edmond About, Hetzel, Gounod, Massenet, Guillaume, Benjamin Constant, Henner, Chapu, Bonnat, Bastien Lepage, Heilbuth, Guillaumet. Les belles joutes I
Flaubert m'amène Maupassant, auquel je m'attache vite malgré certain dédain qu'il a du « métier littéraire », comme il l'appelle.
(( Je ne me laisserai pas rouler par les libraires, moi, me dit-il.
— Ni par les directrices de revue, » ajoutai-je en riant.
Maupassant trouve que son grand ami et maître s'est trop laissé dindonner ; il a raison. C'est Maupassant qui m'apprend que Madame Bovary a été vendue 5oo francs à Michel Lévy, pour dix ans I
Flaubert me raconte de quelle façon il faisait travailler Guy dans son enfance.
(( Comme il voyait clairement les choses quand il voulait s'en donner la peine, je lui disais : « Re-
(( garde-moi ça », et je l'obligeais à recommencer quand ce n'était pas au point. »
Maupassant nous quitte après que nous avons ébauché une entente pour un roman.
(( Je l'aime beaucoup, me dit Flaubert. Ce sera un écrivain de race, mais c'est un sec. Il s'écarte de son cœur, de ses sentiments, de ses émotions. Ses muscles par contre l'intéressent exagérément. Au lieu de s'amuser, de bastringuer le dimanche avec les camarades, il canote tout seul.
(( Il a, comme moi, le mépris de l'imbécillité de la masse, mais il a les préjugés de sa noblesse, et, avec son air paysan, il tient à son « de ».
Le reproche que M""* Sand faisait à Flaubert en 1872 d'être trop réaliste, Flaubert le fait à son tour à Maupassant en d'autres termes.
Quelle fortune pour l'esprit que ces causeries avec Flaubert, causeries qu'on n'oublie pas quoiqu'on les redise mal, car Flaubert a un accent, une façon d'être, de dire en puissance le moindre motl Il a un geste qui ajoute à ce mot, le dessine et l'amplifie.
Hébrard, qui ne prend parti pour personne par scepticisme, n'a pas cessé de venir chez moi. Il est parfait pour la Nouvelle Revue, et je lui en ai beaucoup de gratitude.
Il m'écrit le 17 décembre :
Je ne vous ai pas dit avec quel plaisir j'acceptais votre invitation pour ce soir, c'est que j'avais toute ma diplomatie à mettre en œuvre pour rompre les liens dont je m'étais laissé charger il y a quelques jours. Rompre n'est pas vrai.
▲ PRÈS l'abandon de LA REVANCHE 455
Je les ai dénoués à force de mensonges, « mensonges loyeux » comme disent les théologiens, mais n'avez-vous pas disposé de ma place? Si vous l'avez fait, ne vous imposez pas de treizième, je viendrai à votre gré, un autre jour.
Votre fidèle.
Hébrard.
La popularité de Gambetta diminue. En janvier, il n'obtient pour la présidence de la Chambre que juste les voix qu'il lui faut. Il y a quarante bulletins blancs.
La dislocation du ministère Waddington se fait peu à peu, et tout le monde déclare qu'il est temps enfin que Gambetta prenne le pouvoir. L'influence occulté irrite de plus en plus.
Grévy répète qu'il n'a, jusqu'à ce jour, que des ministres dirigés par M. Gambetta, lequel ne lui laisse aucune initiative.
Après des pourparlers dont pas un ne met en rapport direct Grévy et Gambetta, le ministère de Freycinet est constitué. M. de Freycinet passe des travaux publics aux affaires étrangères.
Le Royer a quitté la justice, se disant malade. Grévy lui offre le poste de procureur à la cour de cassation. Il refuse. Son seul désir, encore secret, mais que nous connaissions, Adam et moi, de longue date, c'est la présidence du Sénat.
Cazot lui succède comme ministre de la justice. Rien d'étonnant, Cazot étant un juriste, mais M"' Cazot ministresse, nous ne voyons pas très bien cela. Elle devient la tête de turc de Beust qui en raconte sur elle de stupéfiantes.
Magnin devient ministre des finances. Il avait ce rêve, espérant être conduit par là au poste de gouverneur de la Banque de France.
Farre est ministre de la guerre. Gambetta a enfin son aigle.
Grévy a dit, c'est le général Pittié qui me le répète :
(( Cette fois encore, je ne choisis parmi les candidats ministériels que ceux qu'eût choisis M. Gambetta ; tant pis pour lui si j'use un à un les membres de son futur grand ministère. »
Lepère et Ferry restent. Ce sont les piliers de la politique anticléricale.
Les radicaux qui sont au courant de la sourde lutte de Gambetta et de Grévy ne cessent de dire à Gambetta :
(( Pourquoi ne prenez-vous pas le pou voir .î^ C'est vous qui distribuez les portefeuilles. Gardezen donc à la fin un pour vous I »
Gambetta sincère ne pourrait que répondre :
(( Grévy accepte tout de moi, excepté moi. »
Gambetta, alors même qu'il le voudrait aujourd'hui, n'est plus en force, comme au premier jour, pour s'imposer à Grévy. Il s'en plaint à moi :
(( Mon grand ami, lui dis-je, la question est la même, mais le terrain sur lequel elle était posée s'est dérobé. Le jour de l'élection de Grévy, vous pouviez dire : « Donnant, donnant. y> Vous avez, aujourd'hui, usé votre crédit à soutenir, à garantir des ministres qui se sont usés et ne seront plus jamais neufs avec vous. Brisson, l'un de ces jours.
VOUS prendra même la Chambre. Vous êtes diminué. Fâchez-vous, si vous voulez, mais j'avais raison. Il eût fallu enfermer Grévy dans le silence du (( tout ou rien ». Ahl je savais que vous aviez affaire à rusée partie. »
Je vais passer un mois à Bruyères. Ma vie, de loin comme de près, est tout entière absorbée par la Nouvelle Revue.
Depuis plusieurs semaines, la somme débordante de mes occupations ne me permet plus de prendre les notes journalières faites pour reproduire fidèlement le passé.
Je m'arrête ici à la fin de ce septième volume. Ce que j'écrirais maintenant ne serait plus qu'une évocation de souvenirs lointains et sans vie. N'ayant plus les autres, pour ainsi dire, en présence réelle comme je les ai eus jusqu'aujourd'hui dans mes notes prises sur l'heure, je serais tentée de parler trop de moi et d'en parler avec les expériences faites, par conséquent et malgré moi, sans les sincérités prises à leur source.
D'autres témoignages que le mien peuvent désormais suffire à raconter ma vie si elle en vaut la peine.
J'ai voulu moi-même, de mon vivant, dire ce que je devais dire, en prendre toute la responsabilité jusqu'au jour où je n'ai plus trouvé que dans
l'âme de quelques rares amis la foi en la république athénienne, la passion de la revanche qui ne s'éteindra en moi que par la mort.
La Nouvelle Revue, qui a pris tant d'années de ma vie, se raconte d'elle-même. J'ai eu par elle une part de revanche, les victoires plus hâtives de ieunes écrivains qui ont honoré la France plus vite, sur un piédestal élevé pour eux.
Je demande à être jugée pour mon passé politique, sur les intimités que j'ai gardées, qui ont dès la première heure et finalement approuvé mes jugements et mes résolutions : MM. de Marcère, Raoul Duval, Duclerc, Spuller, Challemel-Lacour, qui, dix ans après notre brouille, m'a dit devant mon amie, M"*^ Parrocel, à Saint-Estève :
(( C'est vous qui aviez raison. »
Je demande à être jugée en littérature sur les vieilles amitiés littéraires que j 'ai su conquérir et conserver : celles de Jean Reynauld, de George Sand, de Mérimée, de Victor Hugo, de Flaubert, de Dumas fils, d'Edmond About, et à travers les aînés de mes fils intellectuels : Paul Bourget, Pierre Loti, Guy de Maupassant et tous ceux qui ont grandi à la Nouvelle Revue.
Parvenue à l'âge oii l'on peut juger loyalement les années écoulées, je puis dire, sans crainte d'être démentie, qu'un sentiment unique a dominé ma vie : l'amour passionné de la Patrie française et la croyance intangible au relèvement national.
Abritée derrière l'histoire, je sais que l'Europe, qui n'a pu devenir ni gauloise, ni franque, ni ro-
mai ne, ni slave, ne deviendra pas davantage pangermanique.
Dieu se plaît dans le jeu des races et leur donne les mouvements nécessaires aux équilibres continentaux.
Mes arrière-petits-enfants verront la France grande à nouveau d'une grandeur dont leur aïeule n'aura jamais douté.
INDEX DES NOMS
CONTENUS DANS LES SEPT VOLUMES
Abattucci. V, i86.
Abdul-Azis. III, 187, ï48, 1^9,
About. II, aS, ili, 79, 176-180, 188-198, 209, 255, 259-26/i, 825, 332, 4i3; III, 19, 59, 85, 88, i83, i84, 262, 253, 256, 332, 424, 427; V, 72, 188, 222, 278, 279, 290-292, 4o3 ; VI, 23, 99, 374, 383; VII, 5,6, 26, 54, i35-i39, i45, i46, i54, i58, 159, 179, i85, 216, 317, 219, 234, 256, 258, 296, 3io, 320, 321, 329, 359-861, 365, lii'i, 453, 458.
Abzac (général d'). VII, 166.
Ackermann (M""). II, 109, 25o- 253, 278, 279.
Adam (Adolphe). IV, 3 16.
Adam (Edmond). II, 100, i58, 222-224, 235-24o, 249, 266, 287, 821, 824, 826, 835-839, 36o, 878, 878, 4o8, 419, 425, 442, 443, 448, 449: m. 5, 18, 70, 88, 89, 91, 99, 110-118, i34, i35, i4i, i42, i48-i52, 161, 180-187, 190, 198, 197-202, 2o5-2o8, 212, 216, 227, 281-284, 287, 244-25i, 257-262, 267-278, 277-279, 282, 288-478; IV, V, VI, vil, passim,
Adam-Salomon. II, 109, 147, i48, i5o, i54, i55, 2g5, 8i3,
Adam-Salomon (M""*). II, 147, i48, 295 ; III, 27.
Affre (Monseigneur). I, 820.
Agar (M'"). IH, 84i.
Agaud. II, 4o5, 4o6.
Agoult (Comtesse d'). I, 870 ; II, 56-59, 67, 78-112, 118, 119, i3i, i46, i56, 159, 161, i64- 174, 182, 184, i85, 187, 200- 2o4, 217, 219, 220, 228, 224, 236, 248-259, 265-281, 309, 3i2-84i, 36i, 870-876, 4o8, 4i4-4i9, 428, 425, 44i, 448, 461-463; III, i8-25, 5i-56, 79, 80, 90, 98-102, 128, 124, i3i, 185-187, i43-i45, 162, 166, 255, 265, 353, 877, 4o5, 428, 445,453; V, 162. 190; VII, 90, 116, 169, 281, 282, 240.
Aguado. II, 299.
Albe (Duc d'). VI, i56.
Albert (Archiduc). III, 84; VI,
Albert (Paul). III, 338 ; IV, 96.
Albert (M°« Paul). IV, 79, 96, io5.
Albrecht (Prince). VI, 442.
Alexandre P'. III, i38; V, 82; VI, 286, 25o, 267, 8i5, 443.
Alexandre II. III, 187-139, i48, 149, i52, 464; IV, i54; V, 82.
64, 280; VI, 207, 286, 24i, 249, 25o, 254, 267, 3i5, 4o2, 4o8, 448,444; VII, n, 12, 74, 176, 221, 3o8, 480.
Alexandre III. IV, i54: VI, a86,
Alexis (Paul). III, 424.
• Cet index est l'oeuvre d'amis dévoués dont l'aide incessante au coura de la rédaction de ces mémoires, du contrôle de mes notes, des dates, des faits, a été pour moi si précieuse. Que mes chers amis, M. et M°" K..., reçoivent ici l'assurance de ma plus profonde gratitude.
INDEX DES NOMS
Alfieri. II, 20.
Alfieri (Marquis). III, 346; VII,
Alheim (d'). VI, 55.
AUcot. VI, 325.
Allain-Targé. III, 190, 33o: V,
27, 198. 2i4; VI, 73, 186, 187,
209, 253, 45o, 452, 466; VII,
Alphand. VII, 102, iio.
Alphonsine (M»*»). VI, 32 1.
Althon Shée (d'). II, 299; III,
Ambert (Général). IV, 71.
Amédée de Savoie (Prince). IV,
Amélie (Reine). I, 244- Amelot de Chaillou (Comtesse).
III, 3o5.
Amigues (Jules). VI, 112.
Andlau (d'). VI, 327 ; VII, 3.
Andrassy (Comte). VI, 206-208,
4o4, 407, 44i, 442; VII, 175,
André. II, 4oi, 4o3, 4o6, 426,
437, 438; III, iio, 181.
André (Alfred). V, 174: VI, 67.
André (M'"). I, 198, 237, 279,
Andrieux. V, 7: VI, 336, 358,
4oi ; VII, i5o, i85, 270, 296,
Angélique. II, 36o, 38i, 4oo, 4o2,
Anselme. ÏII, 366.
Antonelli (Cardinal). II, 189, 190. Antonine (M'")- HI, i43.
Aoste (Duc d'). VII, 167.
Appert (Général). V, 326.
Apponyi (Comte). VII, 11.
Apponyi (Comtesse). VII, 11.
Arago (Emmanuel). I, 3o9 ; II, 71 ;
III, i5; 27, i52: IV, 48, 109, 124, ï88, 190, 201, 202, 343; V, 26, i54, 353; VI, 292, 327, 45o, 45i ; VII, i4, 296.
Arago (Etienne). III, 5, 27, 248;
IV, 4o, i58, 172; VII, 373,
Arc (M»" Daniel d') (M»» Régnier). VII, 45 1.
Arconati Visconti (Marquis). VI,
Arconati Visconti (Marquise). VI,
Arenberg (Prince d'). III, i48.
Arène (Emmanuel). VII, i54, i55,
Arène (Paul). III, io5; VI, 55,
Arlès-Dufour. II, 1 19-129, i4i, 179, 23o, 23i, 233, 234, 249, 259, 275-280, 294, 333-342, 349, 35o, 379, 38o, 424, 425, 453, 454, 456; III, 7-9, 12, 27, 75, i34,i54, 155,434-437, 445, 465, 466; IV, 2i4, 319, 349, 35o; V, I, 6, 20, 33, 34, 38-
235, 237-244, 247, 25o, 256, 273, 36o; VI, 194, 419.
Arlès-Dufour (M"*). II, 126, 277,
236, 240-243, 264; VI, 4i6.
Arlès-Dufour (Adélaïde) (M""* Cha-
brières). III, 466; V, 24o, 24 1,
Arlès-Dufour (Alphonse). IV, 79,
Arlès-Dufour (Armand). III, 466;
Arlès-Dufour (Gustave). III, 466 ;
Arlès-Dufour (M""* Gustave). V,
Armand (Comte). III, 169.
Armengaud (M°"). II, 162.
Arnaud de l'Ariège. II, 46 ; IV,
Arnaud de l'Ariège (M"°). V, 209 , VI, 386, 387, 420, 421, 435, 445; VII, 28, 244, 245, 3i8.
Arnaud (Joseph). VIÏ, 75, 244.
Arnaud (Commandant). V, 7 ; VI,
Arnim (d'). V, 3ii, 338, 339; VI, i4, i5, 93, 94, 368, 369, 398, 399; VII, 12, 72.
Arnould. III, 280.
Arnould (Arthur). II, 72, 820,
CONTENUS DANS LES SEPT VOLUMES
026; III, 27, 36o, 871; V, 94, 97, 99, 124, 187.
Arnould (Sophie). II, 55.
Arnould-Plessis(M"'). II, 61, 24i ; III, 58, 280, 281, 299; VI, 365.
Arpentigny (Capitaine d'). II, 96- 98; 111, i43.
Arthémise. I, 56 et passim.
Artigues (d'). III, 27, i3o, i3i, i42, 3ii ; IV, 299; V, 25o; VI, 12, 84, 362.
Assolant. II, 189. 262 ; III, 182, i83; V, 3i; VI, 62.
Aubanel. II, 2i4, 216.
Auber IV, 121.
Aubigné (Françoise d'). VI, i52.
Audilîret-Pasquier (Duc d'). V, 79, 281, 282, 3og, 3io, 352, 362; VI, 38, 4o, 44, 226, 235, 280, 297, 397, 420, 462; VII, 3, 7, 52, 82, 94, 97, 166, 279.
Augier. IJ, 195, 196, 290, 384; III, 4o6; VI, 66, 353: VII, i35.
Augusta (Impératrice). III, 76, i54-
Auguste. III, 19.
Aumale (Duc d'). I, 244; II, 11, 12, 3o5, 3o6; III, 167, 458, 459, 48o: IV, 345; V, 28, 82, 78, 79, 100, i5o, i52, 194, 195, 2i3, 281, 284, 235, 818, 35o, 887; VI, 12, i4, 20, 35, 36, 82, 25o, 269, 383; VII, 94, 186, 218, 292, 812, 878.
Aurelle de Paiadines (Général d').
Axenfeld (Docteur). V, 36o, 36i,
Aymard (Général). VII, 3o8.
Bacciochi (de). III, 3o5.
Bacciochi (M°* de). VII, 872.
Bach. II, 218.
Bade (Duc de). V, 38.
Badin (A.). IV, 166, 174, 177,
2o4; VII, 877.
Baignières. VII, 85o.
Bakounine. II, 218; VII, 4o3.
Balahu. H, 83.
Ballu (Roger). VII, 35i. Balzac (Honoré de). I, 25o-254;
Bamberger (Louis). III, 828, 33o,
448, 467: V, 70, 72: VI, i4:
VII, 3i, 76. 84i.
Bancel. III, 356, 870, 4o3.
Banville (Théodore de). II, 55 ;
III, io5; VII, i35.
Banville (M-»" de). VII, 889.
Baragnon. V, 4o2 ; VI, 7, 8, 87.
Baraguey-d'Hilliers (Général). II,
Barail (Général du). VI, 10, 20;
VII, 3o8.
Barante (Baron de). VII, 11.
Barbereux (Pauline). II, 28-27,
Barbes. II, 4o8 ; III, 8, 447, ^^o,
Baron. II, 891.
Barra. IV, 82.
Barré. III, 80.
Barrère (Camille). VI, 78; VIT,
174, 180, 827, 433, 434- Barrier. III, 465.
Bartet (Julia). V, 822.
Barthe (Docteur). V, 38o.
Barthélémy. Vil, 448.
Bartholdi. V, 282 ; VII, 382.
Bartholoni. VI, 365.
Barbey d'Aurevilly. II, 297, 298;
111,55, i83; VI, i45, 195, 196.
Barbier (Auguste). I, 245; II, 90.
Barbier (Jules). II, 162; VI, 227,
Bardoux. V, i4i, 161, 195, 282,
45i; VII, loo, i48, 149, i85,
Baret (Félix). VI. 887 ; VII, 354,
Baret (M— Félix). VI, 887 ; VIT,
Baretta (Blanche). V, ."^22.
Barni (Jules). III, 108.
Baroche. Il, 64- Barodet. V, 385, 890, 892, 394-
896, 4o8 ; VI, 5, 33, 5i, 200,
Bassv. III, 258.
Bastide. II, 46, 365 Bastien. VI, 107.
Bastien-Lepage (J.). VI, 128; VII,
168, 3oo, 452, 453.
INDEX DES NOMS
Batbie. V, iSa, Sog, 35o, 35i,
353, Ao2, 4o5: VI, 3oi ; VII,
g!\, 98, iliS, 149.
Baudelaire. II, 5o, 5i ; III, io5,
162, 4io.
Baudet-Dulary. I, 342.
Baudin. III, 3i5-3i8, 328, 356:
Baudry (Paul). II, 3i3; VI, 2i5,
Baudry-d'Asson. VII, 109.
Bazaine. II, 11, 12, lyS, 419: HI,
473, 477; IV, 112, 137, i4i,
102, i43-i45, 3io, 327; Vil,
Bazaine (M»«). IV, 137, i38: VI,
Bazard. II, 121-123, 35i.
Bazard(M»^). II, 35i, 352, 467.
Baze. VI, i52.
Beauchamp. VI, 98.
Beaumont (M"' de). VII, 97, 98.
Beaupré (Colonel de). VII, 2 03.
Beaupré (M"^ de). VII, 253, 254.
Beaurepaire (Général). IV, 258.
Beauvau (Princesse de). II, 299.
Béchard. III, 337.
Beckx, père. VI, 48.
Beethoven. II, 218, 342, 429; III,
Béhic (Armand). III, 7, ii5; VII,
Belcastel (de). V, 374.
Belgiojoso (Princesse de). II, i56,
Bellanger (M'^* Marguerite). IV,
Bellemare (Général de). IV, i5i,
Bellemarre. VI, 8.
Bellet. m, 104-106.
Belosselski (Prince). Vif, 10.
Benedeck (Général). III, 84- Benedetti. II, 376: III. 92, 448, 449, 454, 455, 458, 46i: VI, 92, 93.
Béranger. I, 96: II, 3o, 3i, 40,