‹ Apres l'abandon de la revancheChapitre 6 sur 33 · L. Gambetta · texte numérisé non relu

L. Gambetta

On imagine, étant données les habitudes de mon caractère, que je ne me suis pas laissé dépasser en impertinence quant à mon opinion sur le sexe masculin.

Je répondis à Gambetta que, certain jour oii les (( nouvelles » sur son compte avaient une gravité exceptionnelle, seule j'ai pu le sauver, moi femme, d'un scandale I

Les conflits, décidément, se superposent entre nous. Cette fois, c'est à propos de Goquelin que nous sommes en lutte ouverte.

Gambetta, le premier, m'avait parlé d'un jeune auteur, Charles Lomon, dont Coquelin avait fait recevoir une pièce aux Français et dans laquelle il jouait un fort beau rôle d'officier de la grande Révolution.

A la première de JeanDacier, Adam et moi, nous étions allés dans la loge de Gambetta et nous avions partagé ses admirations et pour une pièce « vraiment républicaine », c'était l'expression de Gambetta, et pour Coquelin qui la jouait superbement.

Lomon ayant fait une autre pièce dans le même esprit la porta à Coquelin. Le Marquis de Kenilis valait Jean Dacier.

Coquelin lut la pièce, la trouva bonne, malgré, dit-il, des remaniements nécessaires qu'il précisa, remaniements de telle importance qu'ils lui donnaient le droit, à lui Coquelin, de signer la pièce avec Lomon.

Le pauvre auteur crut son drame perdu s'il acceptait lesdits changements. Il les refusa. Coquelin lui déclara alors brutalement qu'il s'opposerait à ce que son Marquis fût joué aux Français.

Charles Lomon, dosespéré, vint me trouver. Je lus la pièce et déclarai à mon tour les changements exigés par Coquelin « pour le moins inutiles » I

<( Si votre pièce n'est pas jouée aux Français,

elle peut l'être à l'Odéon, » dis-je à l'auteur du Marquis de Kenilis.

J'allai trouver mon ami Duquesnel, qui, très complaisamment, prit le jour même connaissance de ladite pièce, la trouva moins bonne que Jean DaciePj par la seule raison que le drame, se passant à la même époque, ne pouvait bénéficier de l'originalité de la première œuvre, mais il déclara Kenilis fort jouable.

Cependant la pièce, montée comme elle devait l'être pour réussir, exigeait une dépense d'environ 3o,ooo francs. Or, la direction de Duquesnel arrivant à échéance dix-huit mois plus tard, il ne pouvait faire cette dépense.

(( Si le ministre veut bien — et je crois qu'il y est disposé — me renouveler mon bail pour trois ans, je monte le Marquis de Kenilis j, » me dit Duquesnel.

J'obtins de Bardoux ce renouvellement de trois années, et Lomon eut la joie d'apprendre que le Marquis de Kenilis serait joué à l'Odéon.

Coquelin, à cette nouvelle, entre en fureur et déclare qu'il ne tolérera pas que Kenilis soit joué à l'Odéon.

Un mercredi que Gambetta dînait, Coquelin arriva dans la soirée, raconta l'histoire à sa façon, de sa voix la plus claironnante, soutenu hautement par Gambetta qui prenait plaisir à voir ma stupéfaction indignée.

(( J'interpellerai Bardoux à ce sujet, » dit Gambetta, moitié sérieux.

Nos amis s*amusaient de la querelle. Tout d'abord ils ne la crurent pas sérieuse.

Antonin Proust, qui avait la plus grande influence sur l'esprit de Gambetta lorsqu'il s'agissait de lettres ou d'art et avec lequel je m'entendais absolument lorsque l'antique Grèce était en cause, mais qui ferraillait contre moi passionnément, soutenu par Joseph Reinach, lorsque le réalisme de Zola ou de Manet était mêlé à la discussion, Antonin Proust se ligua ce soir-là avec Coquelin et Gambetta, me harcelant. Causeur spirituel, il se plaisait à me contredire, et c'était une joute curieuse, car peu à peu mes amis personnels se passionnaient pour mon protégé Lomon.

Tout à coup, Coquelin s'écria :

(( Et l'on verra si, dans la lutte entre Gambetta et M""" Adam, c'est Gambetta ou elle qui dirige les destinées artistiques de la France I »

Je trouvai la chose à tel point effrontée, elle m'irrita si fort que, pour la première fois de ma vie, je ne parvins pas à dominer mon emportement.

Les violences de mon père m'avaient été un tel exemple que je ne cédais jamais à ma colère, si terrible qu'elle fût. Ce soir-là j'oubliai que j'étais maîtresse de maison, femme du monde, et, Coquelin continuant de me narguer, me regardant de bas en haut, le nez en l'air, agitant la tête, je lui administrai le plus beau des soufflets I

Eclat de rire général, même de Coquelin.

(( Il y a sévice, la cause est jugée, dit Gambetta, j'interpellerai Bardouxl

25o APRÈS L*ABANDON DE LA REVANCHE

— Vous parlez sérieusement? demandai-je à demi-voix à Gambetta.

— Vous avez besoin d'être un peu rabrouée à votre tour, » me dit-il très bas pour n'être entendu que de moi.

Je le regardai bien en face et lui dis : (( Si c'est un duel, la femme d'Edmond Adam ne reculera pas.

— Non, c'est une amusette, mais elle ira jusqu'au bout. ))

J'allai, dès le matin, trouver mon ami Bardoux et lui redire toute la scène.

(( Il est impossible que je subisse un pareil enfantillage, me répondit Bardoux, et que le Parlement soit tenu de donner une importance aux caprices de M. Coquelin soutenu par le plus grand des nôtres, par Gambetta. Ce serait ridicule et ferait la joie de nos adversaires. Je vais m'entendre avec notre ami de Marcère et donnerai ma démission sous un prétexte quelconque. »

Je me désole d'être involontairement la cause d'une aussi triste aventure, et je vais de cbez Bardoux chez Duquesnel pour la lui conter.

Duquesnel n'est pas républicain, c'est l'une des querelles de notre très vieille amitié.

(( Votre ami Gambetta est un singulier monsieur, me dit-il, et je lui donnerai une leçon de gentilhommerie dont il a grandement besoin. »

APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 25l

Duquesnel ouvre un tiroir, en sort la pièce de renouvellement de son bail comme directeur de rOdéon, signé Bardoux, écrit une lettre au ministre qui le délivre de son engagement et me remet les deux.

(( Dites à Lomon que son Kenilis n'en sera pas moins joué, » ajoute Duquesnel.

J'envoie sur l'heure les papiers à Bardoux et Lomon chez Proust pour que celui-ci apprenne à Gambetla que son interpellation est inutile, mais que je reste blessée.

Proust m'arrive. Il déclare Duquesnel « très gentilhomme », Goquelin par trop « dirigeant», ce sont ses expressions, et moi généreuse d'avertir Gambetta de la gaffe que j'aurais pu lui laisser faire, « carill'aurait faite, hélas I », ajoute Proust.

Ici, je devance les faits en disant que Goquelin, à la première représentation de Kenilis, organisa, à l'aide de jeunes étudiants admirateurs de Gambetta, qu'il mit en cause, une cabale formidable qui fit tomber la pièce.

Un certain nombre de taquineries désagréables commencent à semer en moi une irritation que je parviens difficilement à dominer. J'ai cessé d'écrire à Rochefort des lettres oii je le gronde de son perpétuel démolissage. Je ne souffre plus de le voir sévèrement juger mes amis, et je trouve même que souvent la sévérité est juste.

Je constate moi-même mon état d'esprit, j'en suis inquiète.

Je me dis qu'on juge sans bienveillance lors-

qu'on n'a, comme Rochefort, aucune ambition, qu'on ne demande rien à personne, que jamais on n'acceptera ni une situation ni un service lucratif quelconque de ceux qui sont au pouvoir. Dans ces conditions, le pouvoir n'impressionne pas; on voit ceux qui escaladent les hauteurs avec les yeux qui les regardaient quand ils étaient au niveau des autres ; on constate qu'ils font les mêmes gestes et montent presque tous sans s'élever... Et la plume mord d'elle même.

L'exposition ferme. On a distribué les récompenses; il est bon qu'on sache, qu'on pense que la France a toujours sa valeur de goût, de beauté, d'invention, et qu'il y a profit pour tous à ce qu'elle ne soit pas écrasée par des lourdauds.

J'ai à dîner Bardoux, le i" novembre. Je lui dois ce dîner que je donne en son honneur. Ceux qui dînent avec lui ont été ou témoins ou mis par moi au courant de l'aifaire Coquelin, et ils s'en disent tous quelque peu scandalisés.

La réception à l'Académie de mon vieil ami Henri Martin a lieu le i3 novembre.

Emile OUivier ayant refusé de modifier certains passages de sa réponse au récipiendaire, l'Académie, sur la proposition de Mézières et pour mettre fin à ce pénible incident, prie Xavier Marmier de répondre à Henri Martin. Henri Martin, Mézières et mon vieux soupirant Marmier dînent

avec Bardoux ; ils racontent au long l'aventure 01livier.

Une lettre de Rochefort auquel i 'annonce Grecque, qui va paraître.

Bien chère amie,

Nous ouvrirons nos bras à cette jeune Grecque et nous chanterons ses beautés dans les feuilles. Je vous remercie de toutes les choses exquises que vous nous dites et dont ma temme a été bien touchée.

Rochefort venait d'épouser M"** de Beaupré, la jeune fille qui lui avait écrit les lettres que j'avais conservées durant son séjour en Nouvelle-Calédonie et qui s'était trouvée dans le même hôtel que lui au moment de son débarquement à Liverpool.

J'ai raconté toute l'histoire. Le colonel de Beaupré s'opposait au mariage de sa fille avec Rochefort. Son père mort, M"* de Beaupré demanda la main de Rochefort.

Je continue sa lettre :

Ma femme meurt d'envie de vous connaître et espère que vous ferez un petit coude en allant à Bruyères ou en revenant à Paris.

Du reste, vous ne pourrez pas lui échapper, car elle va souvent à Paris voir sa mère, et elle poussera probablement la témérité jusqu'à aller vous présenter ses hommages avec Noémie, que j'attends l'un de ces jours avec son mari et sa petite.

J'adore ma petite-fille malgré la neige qu'elle imprime à mon front, lequel devient d'un blanc dont vous n'avez aucune idée.

Je ne compte et n'ai jamais compté sur l'amnistie. Une

chambre qui soutient Dufaure ne peut amnistier que Fourtou.

De temps en temps, j'ai des nostalgies du boulevard, et puis ça passe et je me contente parfaitement de mon titre de citoyen genevois.

Le plus atroce, c'est que je suis pour ainsi dire bloqué en Suisse. Depuis les coups de fusil et de poignard donnés aux têtes couronnées, on est résolu à ne me garder nulle part, ni en Allemagne, ni en Italie, ni en Espagne, ni en Belgique.

Pensez que j'étais avec Ollivier Pain à Luxembourg au moment de l'affaire de Nobiling.

Je m'y étais réfugié pour fuir les persécutions de la jeune prussienne dont je vous ai conté l'histoire. Toute la police allemande avait été mise sur pied, croyant que j'étais de la fête.

Rochefort s'était épris d'une jeune fille qu'il allait épouser, oubliant le serment fait à M"* de Beaupré de ne se marier qu'avec elle. Mais, à la veille du mariage, il découvrit la parenté de la jeune personne, sœur d'un officier prussien qui avait fait la guerre, et il rompit net.

Si nous n'avions pas eu la chance, continue Rochefort, de gagner Strasbourg puis Bâle dans la nuit, nous étions arrêtés tous deux et hachés comme Hoedel.

11 fait ici un froid abominable, des pieds de neige plein les rues, des bises à vous couper en deux. Jamais je n'ai été gelé comme cet hiver, et j'en prévois d'autres où je regèlerai et pendant longtemps, soyez-en sûre!

J'ai vu cet été M*"* Floquet, qui est charmante et pleine d'esprit, M'^vCharras, Gatineau, qui n'avait pas son amnistie sur lui, et aussi Pessard, le mouton noir. Ça m'a remontré Paris sous ses différents aspects, mais Pessard n'est qu'un côté bien restreint de la capitale.

▲ PRÈS l'abandon de LA REVANCHE 255

Je continue à me très bien porter, ce qui est une compensation.

Mille tendresses, et n'oubliez pas, bien chère amie, que nous vous attendons à partir du premier soleil.

Henri Rochefort.

I " novembre 1878.

Je reçois, le 3, une lettre de Gambetta à propos d'un mercredi qu'il a manqué et d'un second auquel il ne peut pas venir.

Chère amie.

Je suis très peiné de ne pouvoir encore me rendre mercredi auprès de vous, mais Freycinet a justement invité ce jour-là toute la commission du budget, et il exige ma présence, qui rationnellement ne peut lui faire défaut. Il prend pour son compte la responsabilité de mon inexactitude et me charge de l'inviter pour le mercredi suivant, où, s'il vous plaît, nous viendrons tous les deux.

Toujours vôtre,

Léon Gambetta.

Je dîne chez Victor Hugo, avec Bardoux, entre autres, qui raconte au Maître avec beaucoup d'esprit l'histoire Coquelin-Lomon- Gambetta- Duquesnel. Il la dramatise quelque peu. Victor Hugo s'en amuse à tel point qu'il en improvise une comédie tout entière avec les scènes, les personnages, leurs entrées, leurs sorties, le dénouement. Ce serait à l'écrire I

Bardoux admire passionnément Hugo. Il est lui-même un fin lettré, écrivain de race; il a fait autrefois des vers charmants, et il sait joliment exprimer son admiration. Impossible pour Victor

Hugo, d'ailleurs extrêmement sensible à la flatterie, de ne pas goûter le miel des louanges qu'il sent très sincères de Bardoux.

Le i4 novembre, Taine est enfin élu à l'Académie, au fauteuil de M. de Loménie. About, Sarcey, J.-J. Weiss expriment leur joie en paroles et en écriture.

Le mercredi, Gambetta et Freycinet sont des nôtres. Nous ne parlons que de Taine. Les uns le louent sans réserve, d'autres le discutent tout en l'admirant,

Boysset le déclare esprit original, grand écrivain. Sa méthode historique, à la fois analyste et psychologique, est entre ses mains un instrument curieux et dont lui seul sait se servir. Mais, selon Boysset, Taine ne comprend rien de rien à la Révolution. Ce qu'il en écrit est un salmigondis de documents éclairés par des portraits peints à la Meissonier, mais sans vie et surtout sans la taille des personnages, qu'il réduit à des rôles infimes. S'il n'avait pas été précédé de Thiers, de Louis Blanc, de Quinet, il serait incompréhensible.

About défend Taine avec éloquence.

(( Allons, About, réplique Boysset, soyez sincère, vous n'embarquez pas Taine tout entier I Convenez qu'il va droit à la réaction et à l'Eglise apostolique et romaine. Vous ne pouvez suivre la galopade de ses évolutions. »

Grecque a un véritable succès dans la France, Cela m'étonne, car elle est bien peu faite pour le rez-de-chaussée d'un journal.

Girardin m'écrit le i8 novembre :

Chère amie, disposez de ma place pour mercredi prochain. J'expie l'imprudence que j'ai commise mercredi dernier; je ne sais plus quand je pourrai sortir, mais vous êtes assurée de me trouver au coin de ma cheminée si vous avez la fantaisie de venir causer un tantinet.

Bien à vous.

E. DE Girardin.

P.-S. — J'aime Grecque d'hier soir et cette phrase : (( Les plaintes de ceux qu'on laisse en bas et qui vous menacent du vertige des hauteurs, du danger des abîmes, n'inquiètent pas ceux que les sommets attirent. »

Une lettre de Mauro Macchi rentré à Rome :

CHAllBBE

DES DÉPOTÉS 10 novembre 1878.

Chère madame et amie,

Les deux mots que vous avez eu la bonté de m'envoyer avec votre carte m'ont fait tressaillir, non pour les compliments, car, en vérité, il n'en vaut pas la peine ! mais pour la preuve que vous m'avez donnée de ne pas m'avoir oublié tout à fait, tandis que je pense à vous à chaque instant et je tiens constamment votre charmant portrait sur mon écritoire afin de l'avoir toujours sous les yeux.

A mon retour de Paris, quelques amis étaient venus à ma rencontre jusqu'à Modane. Il y avait entre autres le cher Philippe Stranzani, l'un des chefs des chemins de fer de la Haute Italie, qui avait eu le bonheur de vous voir à la gare de Turin. Il ne connaissait pas les sentiments d'admiration et d'amitié que je nourris pour vous, et néanmoins, comme s'il était sous un charme irrésistible, il m'a abordé en me communiquant tout de suite la bonne fortune qu'il avait eue de faire votre connaissance personnelle, son espoir de vous revoir et de vous baiser la main. Pensez donc l'impression que ses discours ont fait sur mon cœur.

Je dois vous remercier, et je le fais de toute ma gratitude, pour l'envoi de vos livres, que j'ai lus avec la plus grande impatience et le plus grand plaisir. Par cette lecture je me sens transporté à Paris, que j'aime tant et d'où je me suis éloigné avec tant de regret. Je voudrais bien par reconnaissance vous envoyer du moins quelques-uns de mes livres, mais absolument je n'ose pas ; ils n'ont et ne pourraient avoir aucun intérêt pour vous, sans compter la difficulté de la langue. Seulement, je me permettrai de vous envoyer une petite brochure écrite pendant les événements de 1870 en faveur de la France et contre l'odieuse outrecuidance des Allemands. En effet, elle a pour titre : Les doctrinaires de V Allemagne . Vous n'avez pas à la lire, mais vous la garderez comme une carte de visite qui prouve mon amour ancien pour la France et mon dévouement pour vous.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de nos amis Gialdini et Gambetta, et croyez-moi, à tout jamais, votre affectionné. Mauro Magchi.

Le 19 novembre, Spuller vient m'annoncer que Gambetta se bat avec M. de Fourtou. Gambetta a qualifié ses assertions de mensonges. Nous sommes bientôt rassurés. Ils ont échangé plusieurs balles, et ni l'un ni l'autre n'est atteint.

Le comte de Beust a dîné mercredi avec Gialdini, le baron de Beyens, Gambetta, Challemel, Girardin, About, Hébrard, etc. Ces deux derniers ont eu ce soir-là une verve incroyable. Beust a dit qu'il s'en pourléchait. Il a lui-même dans la conversation beaucoup de traits d'esprit et des mots imprévus et charmants. Il est écrivain et surtout musicien. La musique est l'art qu'il aime le plus. 11 a composé quelques morceaux agréables

et des valses entraînantes dans le style de Strauss.

Gambetta et Girardin parlent à M. de Beust de 1870 et lui expriment leur gratitude pour tout ce qu'il a fait afin d'empêcher la guerre.

(( L'impératrice la voulait, dit M. de Beust, et je me suis heurté à tous les obstacles créés par elle. »

Cialdini et Beust nous redisent les efforts de l'Italie et de l'Autriche, d'accord pour soutenir la France et lui épargner des désastres prévus par tous, excepté par nous.

Challemel me remercie d'avoir insisté pour qu'il assiste à ce dîner. Il avait décliné mon invitationet, sur mon insistance, répondu :

Chère madame,

Vous êtes une charmeuse. Le jour de mon départ était déjà fixé pour mardi. J'abandonne M. Paul Broca à son destin. Vos deux lignes ont bouleversé mes projets. J'irai dîner chez vous mercredi. Je m'y réchaufferai pour tout le reste de l'hiver.

Je me mets à vos pieds.

P. Challemel-Lacour.

Le général de Galliffet est venu le soir. Je lui ai remis une supplique pour l'un de mes protégés.

Il me répond de Dijon, 26 novembre :

Chère madame,

On m'écrit du ministère que 1 occasion de réaliser vos souhaits ne se présentera pas avant quinze jours ou trois semaines. Je vous ai admirée, mercredi dernier. Vous écri-

vez Grecque pour m'obliger à voir en vous une de ces intrépides Romaines de la grande République.

Je reste, madame, votre bien respectueux.

Galliffet.

Le général de Galliffet est un caractère curieux à étudier. Impulsif à l'extrême, il semble qu'on ne pourrait le suivre qu'à cheval sur un champ de bataille. Il doit être impossible à une division de ne pas s'emporter avec lui s'il se met à sa tête. Ahl ce n'est pas un traîneur de sabre, car il l'a toujours levé, c'est un entraîneur.

En Crimée, on le trouve aux avant-postes, endiablé de courage. Au Mexique, il guérit d'une blessure qui eût cent fois tué tout autre ; plus tard, il charge à Sedan. Sa phrase est coupante. Il a le trait juste, il vise et atteint. C'est l'un des rares auxquels on ne peut pas toujours répondre du tac au tac, car il faut souvent réfléchir un instant pour savoir s'il gouaille ou s'il parle sérieusement.

C'est à la fois l'homme le plus parisien et le plus moyen-âge que je connaisse; il est armé de pied en cap sous l'habit noir. Il est aussi le plus élégant, sauf à côté de Raoul Duval, de Duclerc, de Freycinet, de Testelin, de Marcère, d'Adam, s'il vivait encore I II a l'air d'être lui cavalier, au milieu de piétons, lui gentilhomme, au milieu de bourgeois. Je n'ai retrouvé l'allure complète de Galliff'et que dans Skobeleff.

Une lettre de Gambetta :

Chère grande sœur, Les tourbillons que i 'habite m'ont empêché de répondre

à la charmante et bien désirée lettre que vous m'avez adressée ces jours derniers. J'aurais voulu être près de vous, passer deux heures de cœur ouvert, mais le diable dispose de ma vie et je n'ai pu me rendre libre. Mercredi, je viendrai diner et fixer un jour de tète-à-tête. J'ai hâte surtout de vous exprimer le plaisir raffiné que m'ont procuré les derniers fragments de votre Homéride.

Vous êtes la seule femme de ce siècle et de ce pays capable d'habituer aussi justement à voir chez nous-mêmes toutes les nobles passions françaises « à la grecque » ! sans effort et sans obscurité. Cela se savoure comme on ferait des rayons de miel de l'Hymette.

Tout et toujours à vous.

Paris, 23 novembre 1878. LéON GambettA.

J'ai la visite de Flaubert, qui vient, à ma grande fierté, causer toute une après-midi avec moi. En quelques heures on fait le tour de tout ce qui s'est passé depuis qu'on l'a vu. Il vous résume une situation, un état de choses, un livre, une pièce, d'un mot qui reste à jamais gravé dans l'esprit. Il me parle de Maupassant, qui a publié dans le Gaulois une poésie remarquée, X Escapade, comme (( d'un petit qui ira loin ».

Le livre de Goncourt ne lui plaît guère. Il a une façon de tordre le cou de la fille Elisa I

Flaubert est triste. Il faut qu'il se console parle succès des jeunes. Il est, lui, « une vieille baderne, un vieux cheick », on ne le comprend plus. Les vieux sont les vieux. Goncourt et Zola s'enlisent dans la saleté, et avec quel talent, ces mâtins I Et, si on ne se retourne plus pour les admirer, on se retourne au moins pour constater que ça pue I

203 APRÈS l'abandon DE LA REVANGHB

Or cette puanteur faussera de plus en plus l'odorat public, selon Flaubert. Déjà Goncourt souffre de voir le public se détourner de lui pour aller à Zola. Zola, c'est la honte, il faut le lire maintenant avec une pincette. Des « machines » comme V Assommoir déshonorent la littérature.

A force de charme, ajoute Flaubert, Daudet, qui est un lettré original, personnel, Daudet qui a en beau tout ce que Zola a en laid, remonte le courant et mérite la page qu'il se fait, mais il est le seul. Flaubert ne lui reproche que de trop souvent choisir ses personnages parmi ses amis.

Eugène Pelletan nous a beaucoup amusés au dernier mercredi.

(( Un pas à faire, nous disait-il, un tout petit, et je deviens un satisfait. Appelez-moi opportuniste, si vous voulez, mais je sens que nous marchons à la vraie république. Je n'ai plus de violences, plus d'indignation, ma folie de tout oser dire, de tout crier se calme. J'en arriverai à être ministériel, gouvernemental, officiel I L'aube de ce jour nouveau m'apparaît déjà. Que de choses se réalisent pour peu qu'on ait la patience, ajoutait Pelletan. Ne voyons-nous pas la Damnation de Faust du pauvre grand Berlioz maintenant admirée de tous, tenir l'affiche, aussi louangée aujourd'hui qu'elle a été maltraitée à ses débuts .►^

— Mais alors, reprend Brisson, selon vous, il n'y aurait qu'à attendre et laisser faire. Quel reniement dans la bouche de l'auteur du Progrès an XIX* siècle!

— J'en reviens du progrès indéfini. Quand j'aurai ma république, j'entends être conservateur! ))

Moitié plaisamment, Pelletan exprimait la pensée d'un grand nombre de républicains vieillis qui désiraient la stabilité. Des hommes comme Pelletan, Peyrat, Duclerc, Schœlcher, Madier de Montjau, comme Boysset lui-même, aspiraient à jouir enfin du fruit de leurs luttes, de leurs sacrifices, de leur dévouement actif et continu pendant plus d'un demi-siècle à la cause républicaine. La plupart sans se l'avouer étaient las.

Ceux qui venaient après eux, au contraire, n'ayant ni leur désintéressement ni leur générosité, voulaient créer des agitations inutiles pour se croire dignes départager les récompenses.

Girardin me demande de venir dîner avec lui un soir et avec de Lesseps. Comme ils m'entendent parler constamment de la Tunisie et de ma terreur de voir l'Italie et la France se heurter sur cette question ouverte, ils veulent en causer avec moi.

L'amitié de Girardin et de Lesseps est une amitié qui date de leur extrême jeunesse. Girardin admire l'énergie de Lesseps et Lesseps la ténacité de Girardin. Lesseps rêve de faire pour l'isthme de Panama ce qu'il a fait pour Suez. Napoléon III l'a aidé pour Suez, il ne doute pas qu'un gouvernement national ne l'aide pour Panama.

Girardin ne cesse de décourager son vieil ami.

(( Le temps n^estplus aux grandes choses, dit-il.

Je sens partout la haine des valeurs monter avec l'appétit des sous-ordres. J'ai peur que la République démocratique ne soit une tombeuse d'énergies, une niveleuse égalitaire des supériorités au profit de la masse inférieure qui n'est plus contenue par certaines barrières. »

Girardin affirme que le canal de Suez est un succès sans précédent et qu'il aura gagné avant vingt-cinq ans le montant de l'indemnité de la guerre, mais que la fortune d'une telle entreprise ne se présente pas deux fois par siècle pour un peuple et qu'il craint l'insuccès de Panama.

Mais Panama n'est pas la seule préoccupation de M. de Lesseps. Il voudrait que les premiers de tous les grands projets mondiaux soient dus à notre France.

(( 11 lui faut victoire sur victoire, dit-il, quelles qu'elles soient, d'où qu'elles viennent pour faire. . . en attendant contre-poids à Sedan I »

(( Je vais partir pour Rome, me dit-il un jour, avec Gioia, que vous connaissez et qui est ancien ingénieur du canal de Suez. Je veux remettre les Chotts algériens en communication avec la Méditerranée. Tout ce que je dis et écris à Gioia à ce sujet est lu au roi Humbert, qui se passionne pour mon projet. La France et l'Italie s'uniront pour accomplir cette œuvre, cela vaudra mieux que de tirer les uns sur les autres. »

Girardin trouve mes inquiétudes excessives sur les projets de Gambetta et de son entourage à propos de Tunis.

APRÈS l'abandon de LA REVANCiïE 265

(( Vous exagérez, me dit-il. Gambetta et Waddington passent leur vie à rassurer Cialdini.

— C'est que Cialdini est inquiet puisqu'ils (( passent leur vie à le rassurer ». Croyez-moi comme vous m'avez crue pour Chypre, répondis-je à Girardin. Bismarck consommera sa traîtrise, et la machine infernale qu'il a fabriquée pour Tunis éclatera comme un coup de foudre, blessant irrémédiablement l'Italie et la lui livrant. »

Et j'ajoutai :

« Cialdini me répétait ces derniers jours sa phrase favorite : « Vous ne pouvez être coloniaux, vous n'avez pas comme nous pléthore de population, l'expansion vous affaiblirait, vous avez à refaire vos muscles par une forte gymnastique intérieure. Qu'auriez- vous dit de l'Italie si, au moment de l'occupation autrichienne, alors qu'elle convoitait la reprise de la Lombardie et de la Vénétie, elle avait fait une politique coloniale .►^ Toute son activité, toutes ses forces, toute sa politique étaient tenues en alerte vers un seul but. »

Girardin et Lesseps dirent en même temps :

« L'argument de Cialdini a sa valeur.

— Voyons, Girardin, mon cher ami, est-ce qu'une bonne et solide alliance avec la Russie, l'amitié gardée de l'Italie, ne vaudraient pas mieux qu'une politique de mensonges vis-à-vis de l'Italie et l'entente avec Bismarck?

— Cent fois oui, répond Girardin. Je suis russophile de naissance et antibismarckien d'expérience.

— Je veux, dis-je à Girardin, voir et entendre

les secrets des machinations de Bismarck, et je retourne à Rome. Qui sait? J'apprendrai peut-être encore quelques (( billevesées » importantes qui pourraient être un avertissement utile.

— Vous faites bien, ma chère amie, et je vous prie de me renseigner exactement. Vous savez que j'ai à l'occasion autant de courage que vous quand il s'agit de la vérité à dire. Et puis envoyez-moi des lettres pour ma feuille. Les lecteurs de la France vous sont acquis depuis la publication de Grecque. »

Lorsque je parle de ma prochaine absence, je sens qu'elle n'aurait rien de désagréable pour Gambetta si je n'allais à Rome.

M. de Chaudordy vient d'être mis en disponibilité. C'est dommage, car c'est un vrai diplomate qui nous a rendu de réels services à la conférence de Constantinople.

Depuis sa première visite, M. de Chaudordy est venu me voir plusieurs fois et m'a conté de façon très spirituelle ce qu'était le gouvernement de Bordeaux.

Gambetta avait fait de lui son lieutenant aux affaires étrangères ; il vivait côte à côte avec Pipeen-Bois, qui offrait des bocks aux ambassadeurs et trouvait cependant le moyen de n'être pas vulgaire.

M. de Chaudordy avait approuvé sans réserve la résolution de Gambetta de continuer la guerre, pensant avec raison qu'une longue résistance de la France épuiserait la Prusse.

M. de Chaudordy est très anticolonial. Il dit haut qu'il y a danger pour nous à réduire notre rôle continental. On le prétend anglophile, mais il ne l'est que dans la mesure nécessaire pour éviter des coDflits avec notre voisine.

On le redoutait aux Affaires étrangères à cause de l'influence qu'il a sur Gambetta.

Du général de Galliffet :

Dijon, le 19 décembre 1878.

Chère madame, retenu ici par les devoirs de mon état, je n'ai pu profiter de votre aimable invitation. Puisque vous persistez à traverser Dijon par le train des étoiles, j'en suis réduit à vous envoyer avec cette lettre mes meilleurs souhai-ts pour 1879.

Puissent nos législateurs comprendre que les meilleures institutions ne produisent qu'autant qu'elles ne sont pas mises en jeu par des hommes de papier mâché! Puisse votre beauté, votre esprit et votre patriotisme concourir à ce noble but. Et, quand ce but sera atteint, il ne sera pas nécessaire d'être grand inquisiteur pour dire : cherchez la emme.

Que les dieux d'Athènes, de Sparte, de la vieille Rome, vous aient en leur sainte garde, amen.

Tels sont les souhaits de votre bien respectueux.

Galliffet.

J'ai avant mon départ une longue conversation avec Cialdini d'abord et avec Gambetta ensuite.

Cialdini me prie de dire à nos amis de Rome que la situation devient de plus en plus difficile, malgré les assurances qu'il reçoit officiellement de M. Waddington et de Gambetta. Dans une telle occurrence, on est de part et d'autre à la merci d'un

2D8 après l'abandon de la revanche

fonctionnaire zélé, d'un ambitieux qui se dit : « Je cours le risque de brouiller les cartes, mais aussi de créer une situation dans laquelle la politique de mon pays peut trouver un atout qui fixera ma carrière. »

(( Tous les hommes politiques italiens qui, comme moi, aiment la France et n'ont rien oublié de ses bienfaits, ajoute Cialdini, ne cesseront de vous répéter comme moi : « Nous désirons garder (( le statu quo^ nous ne réclamons qu'une part (( égale à Tunis. Si nous avons /io.ooo colons et (( la France 5,ooo seulement, sa frontière d'Algé- « rie crée un va-et-vient qui égalise les parts. Et, (( surtout, nous voulons à tout prix conserver nos « bonnes relations avec la France et ne pas entrer (( dans le jeu de Bismarck. »

Gambetta me dit à son tour :

« La situation est pleine d'embûches, c'est vrai, mais ce qui reste dominant, c'est le désir que j'ai que nous ne nous brouillions pas avec l'Italie, je vous l'affirme. Il faut le reconnaître, la politique d'expansion gagne du terrain parmi nos amis. Les gouvernements démocratiques ont leurs exigences. Il leur faut caser plus de gens. Tous ceux qui se sont dévoués dans les premières luttes ne pouvant occuper le pouvoir, de grands développements d'énergie dans de hautes situations coloniales peuvent devenir nécessaires. L'Algérie ne nous suffît pas. Si, à un moment donné, nous ne happons pas notre part de colonies, l'Angleterre, l'Allemagne s'en saisiront.

— Mais l'histoire nous apprend que la France a perdu ses colonies parce qu'elle était affaiblie ; comment accorder aujourd'hui l'affaiblissement qui perd des territoires avec la force qui en conquiert? Il me semble qu'on pourrait aussi bien retourner l'argument. A Tunis, il est dangereux de berner l'Italie, d'abuser de sa confiance à elle qui nous a, par reconnaissance de notre aide, donné le berceau de ses rois et celui de Garibaldi : Nice et la Savoie.

— Mais qui a pris Rome pendant nos défaites?

— Vous savez aussi bien que moi par ce qu'ont dit et écrit Turr, Nigra, Beust, par cent révélations qui se confirment, Victor-Emmanuel vous l'a certainement répété dans l'entretien que vous avez eu avec lui, que si Napoléon III avait voulu s'engager à laisser prendre à l'Italie ce que nous ne pouvions l'empêcher de prendre, au cas où l'Allemagne nous ferait la guerre : Rome pour capitale, l'Italie marchait avec la France. Gialdini me l'a répété cent fois. C'est lui que Victor-Emmanuel avait désigné; il venait avec cent mille hommes.

— Oui, je sais tout cela, mais les conséquences des événements ne sont pas toujours celles qu on prévoit. La grande affaire à cette heure, quoi qu'il advienne, est de maintenir nos amicales relations avec l'Italie. Vous y pouvez quelque chose à Rome, si vous consentez à être un peu diplomate et non férue de sincérité, de loyauté à la don Quichotte, si vous voulez admettre certaines combinaisons nécessaires.

— Combinaison I répliquai-je, ne vaut pas toujours prévision.

— Mais bonne tête vaut mieux que mauvaise o

— C'est à retourner dans certains cas. » Comme toujours, mes amis ne consentent à me

dire adieu qu'en exigeant de moi l'assurance d'un prompt retour.

(( Cette fois, brûlez Bruyères I » merépète-t-on.

Le général de Galliffet vient me saluer à la gare de Dijon, oii je passe durant la nuit. J'en suis touchée. J'y vois une preuve d'amitié grande, et je l'en remercie dès mon arrivée à Rome; il me répond :

Chère madame, ma présence à la gare ne me mérite aucun éloge. Les éclaireurs signalent une jolie femme, un soldat sort de sa guérite, présente les armes et se retire. Quoi de plus simple?

Dijon a eu cette bonne fortune, et j'en ai profité. Ayant hier au soir MM. Challemel-Lacour et Andrieux, nous avons bavardé jusqu'à une heure du matin.

Voilà Farre presque ministre. Je n'y ai aucune objection, mais il s'occupe volontiers et surtout de météorologie. Ne serait-il pas utile de lui adjoindre un terrestre comme sous-secrétaire d'état, Saussier, par exemple, qui a beaucoup fait la guerre et connaît bien le personnel ? Vous êtes influente et si vous trouvez mon idée bonne (elle l'est), faites-la pénétrer dans le clan dirigeant, s. v. p.

Le discours de votre grand ami a profondément réjoui l'Elysée. Les occupants, pages et valets, maîtres et maîtresses, en ont conclu qu'ils pourront encore pendant deux

APRÈS l'abandon DE LA REVANCHE 27I

ans jouer tous les airs possibles en faveur de leurs protégés et contre ceux d'en face. Je tiens ces renseignements de source certaine, et en outre on m'écrit que ces mêmes renseignements peuvent être fournis par les amis de la toute petite cour de l'Elysée.

Et dire qu'il y a des gens qui meurent et d'autres qu'on voudrait voir mourir et qui ne meurent pas.

Le marquis d^Harcourt a été avisé d'être bien tranquille et que rien ne viendrait le déranger de sa riche sinécure. Le général Clianzy parle comme un inamovible. Vous savez cela mieux que moi et vous l'avez écrit, mais, venant de source différente, les renseignements acquièrent un nouveau poids. Je ne m'en préoccupe pas. S'il en est ainsi, c'est que vos amis veulent que cela soit. Ils ont le pouce sur le pouls du pays, et c'est à eux qu'il appartient de décider, et à nous d'obéir.

Je me ferai un plaisir, si vous le permettez, de me rendre boulevard Poissonnière, dès votre retour à Paris, et de vous exprimer les vœux que fait votre bien respectueux dévoué.

Galliffet.

J'ai emporté le Nabab dans mon voyage. Les paysages, heureusement déjà connus, se déroulent sans que je leur jette un regard, tant ce chefd'œuvre de Daudet me captive. Je sais leurs véritables noms, à tous ces gens, ils vivent à mes côtés.

Me voilà à Rome. Cairoli n'est plus ministre depuis le II décembre, à la suite d'une série de difficultés dont plus d'une a été suscitée par Crispi, qui ne pouvait se consoler de voir un ministre de

l'extrême-gauche à sa place, me disent ses amis. La crise a été provoquée par un conflit entre les autorités et la population à Arcidosso.

Cairoli m'accueille en amie. M°^^ Cairoli, toujours belle et toujours passionnément admiratrice de son mari, me revoit avec une sympathie qui me paraît accrue. Cairoli inspire le respect... même à Crispi. Sa noble figure, son caractère n'ont subi aucune atteinte dans la politique.

Dire que Cairoli aime la France est une banalité; il l'a prouvé. Raison de plus pour qu'il souffre de ses craintes. Il me répète ce que m'a répété Cialdini :

(( Nous tenons à conserver nos bons rapports avec la chère France, mais ils deviennent difficiles. ))

Je vois Depretis, qui est ministre depuis le 18 décembre. A propos de Tunis, dont nous parlons tout d'abord, il me dit : « Je suis d'accord avec le roi, très étroitement. »

Il me cite ses paroles et la réponse du roi, paroles officielles :

(( Ce qui se passe en ce moment, dit Depretis, nous donne à réfléchir. Pouvons-nous nous joindre à la France pour obtenir le redressement de ses griefs, si griefs il y a? »

Le roi de répondre :

(( Je crois que la meilleure solution pour éviter tout conffit est l'exercice, en Tunisie, d'une influence égale entre l'Italie et la France en y procédant d'un commun accord. »

Le roi ajoute que cette idée resterait la base de sa politique méditerranéenne.

Mon ami Gioia tient à me faire connaître les hommes les plus éminents de Rome, et il me les amène.

Mauro Macchi est accouru avec sa iolie et poétique adoration à l'italienne.

Je vois Cavallolti, qui aime sincèrement la France. Il a fait la campagne des mille, il garde la haine de l'Autriche, « excessive maintenant, lui dis-je, puisqu'elle n'est plus l'ennemie qui possède, qui souille par sa présence le territoire national. »

(( J'en voudrais peu aux Allemands, ajoutai-je, si nous reprenions l' Alsace-Lorraine.

— Et Triestel » me répond Gavallotti.

Il parle de la liberté comme tous mes vieux amis de i848; comme mon père en parlait, comme j'en ai parlé, comme peut-être encore j'en parle moi-même. Ce mot est pour moi fulgurant. 11 s'écrit en lettres lumineuses dans mon cerveau. Lihérâtre, m'appelle Gambetta après Ranc.

Député en 1878, deux duels ont signalé l'entrée de Gavallotti à la Ghambre. Les lettres, la politique se partagent sa vie. Il écrit des drames romantiques, remue le cœur des masses. L'une de ses comédies, Guido Agnese, obtint en 1872 un énorme succès. Son Alcibiade, en 1874, a conquis le prix du gouvernement. Ses poésies politiques se redisent dans toute l'Italie.

Poète ardent, rappelant Manzoni, il appartient

à l'école romantique pure. Il a l'antithèse fréquente et l'image ample.

Cavallotti parle haut, la tête renversée, les yeux levés au ciel. Il secoue ses cheveux. Son geste large et fréquent semble jeter des fleurs.

Cavallotti est chef de l'extrême-gauche quand Cairoli est au pouvoir. Il est beaucoup plus avancé d'idées que lui. Cependant il est pondéré dans ses actes, et on pourrait dire de Cavallotti qu'il est possibiliste. Exalté républicain, il accepte pourtant la monarchie parce qu'il la croit utile, et, s'il tait ses désirs personnels, c'est qu'il pense mieux agir envers son pays qu'en les proclamant.

D'une honnêteté farouche, il poursuit la corruption, il dénonce l'arbitraire avec un rare sentiment de justice. Les questions de moralité politique dominent tout dans son esprit. Aussi est-il l'ennemi violent deCrispi. Pauvre, modeste, prêt à tous les sacrifices pour son adorée patrie, il est terrible pour ce qu'il appelle le brigandage politique.

(( Je suis le justicier I » me disait-il.

Rien ne l'arrête. Il accuserait le roi, s'il croyait de son devoir de l'accuser.

Cavallotti, né à Milan d'une famille vénitienne, a les traditions du patriotisme le plus passionné.

Son frère a combattu pour la France en 1870.

Je ne me lasse pas de mes entretiens avec Cavallotti et avec Mauro Macchi. Il y a une chaleur si ardente dans leur amour de leur pays que je puis, sans les faire sourire et avec la joie de leur

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voir parfois des larmes dans les yeux, leur parler de ma patrie aussi adorée par moi que la leur l'est par eux.

Le marquis Alfieri a toutes les grâces de l'amitié. Ces derniers jours, il a improvisé un dîner qui fait grand bruit à Rome parce que toutes les nuances d'opinion y étaient représentées.

L'un des amis du marquis Alfieri qui m'intéresse le plus est le prince Paul Borghèse, prince de Sulmona, qui a eu pour mère une La Rochefoucauld et qui aime la France.

Les Borghèse ont des titres innombrables. Un Borghèse avait épousé Pauline Bonaparte. Il eut rang de prince du sang.

Le prince Paul me racontait qu'il essayait de planter des eucalyptus dans ses terres des marais pontins, que malheureusement ils y venaient mal, sans quoi il fût parvenu à réaliser son plus cher vœu : assainir la campagne romaine.

Tous ceux qui sont allés à Rome connaissent les richesses de la villa Borghèse, près de la porte du Peuple, au-dessous du Pincio, et celles du palais Borghèse, près du Corso.

Les cadets de la famille Borghèse sont prince Torlonia, duc Salviati, prince Aldobrandini, etc., etc.

Nos ambassadeurs, le marquis et la marquise de Noailles, m'accueillent avec une extrême sympathie.

Le marquis de Noailles vient me voir souvent à l'hôtel Costanzi. Un jour qu'il s'y est trouvé avec

M. Depretis, notre conversation à trois a été plus qu'intéressante. Il semble que si nous avions eu le pouvoir d'adoucir tous les angles de la question tunisienne, c'était fait, et l'Allemagne refaite.

Comme je parle à Cairoli de l'impression favorable que j'ai de cette conversation, lui si bienveillant me dit :

(( M. de Noailles joue plusieurs jeux : celui de Waddington hanté par Bismarck et celui d'ami de l'Italie. Il m'inquiète. »

Le marquis Alfieri est aussi Français de cœur que j'ai été Italienne dans les temps difficiles quand « l'étranger » occupait Milan et Venise. Patriote, très latin, il exècre Bismarck et le germanisme. Il s'emporte aisément lorsqu'il parle de l'Allemagne et se scandalise de voir qu'on y exalte de plus en plus les défaites françaises, dans la proportion oii les Français les oublient I

Certes, le marquis Alfieri ajoute qu'il ne s'agit pas de moi, mais combien y a-t-il de Français, de Parisiens, de provinciaux qui ne songent plus à r Alsace-Lorraine et les déclarent perdues, quand jamais un Italien n'a admis que Milan et Venise puissent rester Autrichiennes.

« Vous oubliez, vous oubliez I me répète le marquis Alfieri. Chaque jour, des Français s'escriment à faire perdre à d'autres Français leurs légitimes regrets sous prétexte qu'on ne peut pas toujours avoir le patriotisme tendu.

« Il semble que la politique étrangère de la France, ajoute le marquis Alfieri, ait pour but

unique de nous inquiéter sur vos projets. Qui donc, si ce n'est votre plus cruel ennemi, vous pousse à contrecarrer la politique des nations qui vous sont sympathiques à son seul profit? Osez dénoncer très haut les entreprises de Bismarck, ce qu'il projette pour nous détourner de vous et nous attirer à lui. Dénoncez, il n'est que temps î ))

Le marquis Alfieri me raconte une scène de la vie intime de Bismarck, qui lui a été redite à lui par un témoin. A Varzin, l'an dernier, un soir, Bismarck, dans un accès de mélancolie — était-ce pour tâter ses invités .^^ — s'est écrié qu'il était détesté de tout le monde et que les années ne lui apportaient que des malédictions qu'il sentait monter vers lui et qui l'attristaient.

(( Je n'ai fait le bonheur de personne, disait-il, ni celui de mes fils, qui, simples hobereaux, eussent été plus heureux, ni le mien que les hantises tourmentent, ni celui de mon pays, car j'ai seul déchaîné trois grandes guerres et j'ai fait tuer des hommes en nombres innombrables. Que de mères, de veuves, de sœurs me maudissent I Qu'ai-je recueilli de tout ce que j'ai fait.f^ Une fortune que j'aurais pu acquérir autrement; des tristesses, des chagrins et peut-être un jour la haine de ceux que j'ai grandis. »

(( Oui, dis-je au marquis Alfieri, on peut toujours attendre des grands malfaiteurs cette heure d'examen de conscience. L'histoire nous le prouve. Il me plaît de savoir qu'elle a sonné pour notre ennemi. La justice commence à surplom-

ber sa vie. L'heure de l'abaissement arrivera aussi pour lui. ))

Des députés en grand nombre viennent parler politique à l'hôtel Costanzi, dans mon minuscule salon. Je les interroge, ils m'interrogent. Leur opinion sur ce qui se passe en France est uniforme. L'influence de Gambetta est exagérée par eux au point que tous parlent de son pouvoir occulte. C'est un mot courant à Rome. Nos ministres seraient des fantoches obéissants. Dufaure n'est qu'un instrument. On répète que Waddington s'est montré uniquement créature de Gambetta à Berlin, dans sa politique anglaise et allemande. MM. de Marcère, Léon Say, Dufaure, Pothuau, Teisserenc de Bort, Bardoux, passent, aux yeux des politiciens italiens, pour être « courbés sous le joug gambettiste ».

Il m'était aisé de les défendre, de prouver par des faits leur indépendance, — sauf celle de M. Waddington, — et je défendais en même temps Gambetta.

On déclarait, en outre, Gambetta un ambitieux formidable, et l'on ajoutait que son discours de Romans avait été une invite au maréchal de Mac- Mahon de l'appeler au pouvoir, qu'il rendait, de parti pris, les réformes impossibles, parce qu'il voulait bénéficier de toutes à son arrivée aux affaires.

Pendant que je suis à Rome, des bruits de crise ministérielle en France circulent. A un certain moment, on afl&rme que le maréchal va faire ap-

peler Gambetta. Je ne m'étonne pas, outre mesure, de la nouvelle.

Je sais que Duclerc a toujours prêché le maréchal dans ce sens, et plus encore après le discours de Romans, pour lui prouver, par les termes mêmes de ce discours, à quel point Gambetta était devenu possible.

(( Le maréchal y arrive, m'avait dit Duclerc, si toutes les influences qui Tentourent ne le détournent pas des possibilités qu'il admet à cette heure. »

J'apprends l'élection du duc d'Audiffret-Pasquier à l'Académie française. C'est comme orateur politique qu'il est nommé, car il n'a jamais publié un volume.

M. de Marcère m'écrit la lettre suivante :

uniSTBRE DE L'iMT^aiEtni a6 décembre 1878.

Ma chère amie.

Je reçois votre lettre seulement aujourd'hui, et je crains de ne plus vous retrouver au milieu des antiquités romaines, où vous faites l'effet d'une vraie Française si belle qu'elle croit être Grecque.

J'ai lu, pour connaître votre pensée, votre lettre d'Italie dans la France. Je la trouve d'un fantaisiste et d'un moraliste à la fois, et elle m'intéresse plus encore par l'art de l'écrivain que par le fond des choses. D',ailleurs avec votre finesse de femme vous êtes allée au-devant en me disant que je n'y comprendrais rien, m'intéressant peu aux choses étrangères. Ce n'est pas tout à fait aussi vrai que vous le dites et je m'inquiète du dehors presque autant que ceux qui en parlent tant en gens qui s'y connaissent. Le paraître est beaucoup en toute matière. Vous avez le droit de

me prendre pour un vieux Celte entêté qui a sa chimère.

Donc vous êtes en plein parlement et je vous vois d'ici peu en train de faire un salon politique romain.

Cairoli que vous aimez et moi aussi, je ne sais trop pourquoi, me paraît ressembler à quelques ministres de ce côté des monts. D'après vous, il n'a su que faire d'une chambre un tantinet à l'évent, ni d'un roi qui ne sait ce qu'il veut. C'est peut-être là que nous en serons avant peu. Cependant nous devons faire meilleure figure si M. Duiaure en a vraiment le désir. Mais j'oublie qu'il s'agit des Italiens. Je voudrais qu'ils parvinssent à se débrouiller d'une situation moins compliquée au fond que leur imagination ne la leur présente.

Il eût mieux valu qu'on confiât à M. Cairoli le soin de faire des élections après une dissolution que l'opinion paraissait réclamer, mais, cela n'étant pas fait, le pire de tout serait de laisser tout renverser et aller à la dérive, c'est du temps qu'il leur faut comme à nous. Les hommes gâchent le temps quand ils ne savent pas s'en servir. Il vaut mieux encore vivre mal et vivre que de périr en brouillons. Nous allons ici nous efforcer de préparer notre rentrée. Gambetta a prononcé, avant-hier, un excellent discours qui peut nous y aider beaucoup. Nous avons besoin de l'action réflexe, de l'opinion, et il n'a pu que lui donner plus de force dans le courant où elle était déjà.

Il faut maintenant qu'elle se prononce, je ne sais comment.

J'ai vu Girardin, qui semble vraiment remis; lui aussi a fait sa rentrée. Il me semble qu'il a cassé beaucoup d'œufs sans faire d'omelettes. Après cela, peut-être, n'avait-il pas trop envie d'un tel. régal. On refera les œufs quand on se sera aperçu que l'omelette serait d'une digestion trop difficile à l'heure qu'il est et qu'étant avalée il n'y aurait plus rien à mettre sur la table.

Et tout de même après mon bavardage je vous baise les mains avec une grande révérence dévotieuse.

De Margère.

D'Henri Brisson ;

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