ELLE ET LUI
C'est un récit d'amour, c'est une simple histoire D'absence et de bonheur, de nuit sombre et de jour Chacun la trouvera dans sa propre mémoire :
C*est l'histoire de tous, qu'une histoire d'amour !
Cette femme était-elle ou bergère ou princesse ? Quel était de ses yeux le doux rayonnement?
Qu'importe sa beauté, ses titres, sa richesse ? C'était la femme aimante avec son jeune amant.
C'était la femme aimée... Oui, la même peut-élre Que vous avez trouvée en prière à Tautel , Au sein d'un bal brillant, rêveuse à sa fenêtre. En quel temps? Je ne sais^ l'amour est éternel I
Ensemble ils répétaient toutes ces douces choses
Qui savent enivrer quand tleuril le printemps^ Et le soleil sortait de ses nuages roses, Comme quitte un lutteur ses habits éclatants!
Pour la première fois s'échappaient de leurs lèvres De rougissants aveux, et leurs cœurs ingénus Voyaient croître et monter le courant de ces fièvres Qui transportent notre âme en des lieux inconnus.
Ltit quittait sa patrie et sa chère montagne;
Sans limite ù ses yeux l'horison s'étendait.
11 marchait lentement, car Elle^ sa compagne, Le conduisait au port où la barque attendait.
Il marchait lentement pendant que dans l'espace Son œil errant semblait s'enivrer de clarté ; Chagrin, deuil ou départ, dans l'amour tout s*ei&ce; L'amour seul peut créer le fleuve du Léthé 1
Son bonheur le portait, il voyait toute chose,
: Sentait tous les parfums, percevait tous les chants, Distinf^Liait dans les bois la fleur à peine éclose, Les oiseaux dans leurs nids, l'insecte dans les champs.
La gentiane d*or, la rouge digitale, L'œillet et Taconit, brillant sous le soleil, Lui semblaient des bijoux qu'un lapidaire étale
Aux rayons éblouis sur un fond de vermeil.
Comme des diamants montrant toutes leurs faces,
Les grands monts découpés, échancrcs, tailladés, Lui découvraient aussi leurs fécondes crevasses, Leurs pentes, leurs coteaux, leurs ravins fécondés.
Le vert sombre des pins, le vert doré des seigles. Estompaient les gazons, les nuances de jour Éclairaient les sommets jusques au nid des aigles;
11 avait, pour tout voir, le prisme de l'amour!
Mais le bonheur pâlit et l'ivresse a son terme.
En vain sur celte route on voudrait demeurer; Le but vient implacable et l'horizon se ferme, Car naître, c'est partir! Mourir, c'est arriver 1
Dirai-je leurs adieux, leurs sanglots? Non, de grâce 1 Non, pourquoi rappeler ce souvenir amçr ?
Ils ont laissé tomber, sans nul écho, sans trace,
Leurs soupirs dans la brise et leurs pleurs dans la mer I
Ce que chacun de nous doit renco itrer sans ces$e«
C'est médaille et revers, c'est aller et retour,
L'âge mûr succédant à l'ardeate jeunesse
£t le froid de l'absence aux rayons de Tamour.
Elle est seule à présent, un instant elle appelle, Puis elle cherche encore à Thorizon confus.
Hélas ! de sombre pins dérobent la nacelle, Déjà son front penché ne se détourne plus.
Sans prendre aucun souci du chemin qu'elle quitte, Gravissant le sentier sans vouloir s'arrêter, Elle s'est dit : « Fuyons 1 » Son pas se précipite, Mais le poids de son cœur l'empêche de monter 1
Des terrains écroulés, des racines pendantes, 4, Comme une chevelure éparse au vent du soir, Et l'oiseau qui s'envole, ei. les sources pleurantes, bien loin d'elle ont banni les rêves de l'espoir.
Ce sont les mêmes lieux ^ c'est la même nature
Qui lui semblait si belle à l'heure du bonheur;
Plus rien de sa beauté, de sa riche parure !
Les yeux de Thomme, hélas ! ne sont que dans son cœurl
lis admiraient les fleurs entr'ouvrant leurs calices, Les bois silencieux de mystères empreints ; Elle Yoit sous ses pas d'horribles précipices, L'arbre déraciné, les cratères éteints.
Et plus elle approchait de ces ardentes cimes.
Plus le sol sous SCS pas devenait âpre et nu, Plus la distance en bas lui creusait des abîmes, Abîmes de vapeur, de doute, d'inconnu |.
La brume s'épaissit de montagne en montagne.
Qui bruit au-dessus d'elle? au-dessous? à coté? Est-ce Tonde, la plaine ou la fraîche campagne? Le brouillard les embrasse en son immensité.
Quand s'éclipse l'amour, tout pâlit, tout s'eiface; L'horizon s'assombrît comme un vaste linceul ; L'âme, dans cette nuit, a perdu toute trace,
Plus de terre et de ciell nous nous réveillons seuL
Après avoir passé par cette âpre souffrance, Comme le liot des mers l'ame s'endormira, £t quand se lèvera l'aube de l'espérance, I^e regard arrêté sur l'astre, elle attendrai
Alors vient commencer cette anxiété lente Qui consume la vie en agitant k cœur; Cette lièvre éternelle, on la nomme Vattente^ C'est notre mal à tous : l'attente du bonheur!